Au bout de huit jours le commandeur de Saint-Albert revint de la campagne, et son premier soin, en arrivant, fut de se rendre à l'invitation de madame de Saverny. Elle était seule quand il se fit annoncer chez elle; l'entretien tomba naturellementsur le danger qu'elle avait couru. «J'ai bien regretté, dit le commandeur, de ne pouvoir vous témoigner, madame, à quel point je partageais les inquiétudes de vos amis, mais un devoir impérieux me retenait à dix lieues d'ici, auprès d'un malade; cela ne m'a point empêché d'avoir tous les jours de vos nouvelles.—Je ne méritais pas tant de sollicitude, dit Valentine; ce n'est pas moi qui ai souffert des suites de cet événement, mais on assure que la personne à qui j'ai tant d'obligation, est dangereusement blessée. A ces mots la physionomie de M. de Saint-Albert prit un air si triste, que Valentine ajouta, avec émotion: Ah! mon Dieu! serait-ce un de vos amis?—Queje le connaisse ou non, reprit-il, en s'efforçant de paraître calme, il a fait une action très-simple, et quand il lui en coûterait quelque chose pour vous avoir secourue, il ne serait pas fort à plaindre.—Certainement il ne le serait pas plus que moi, car l'idée de savoir que je puis être cause d'un semblable malheur, ne me laisse aucun repos. Encore si je pouvais découvrir à qui j'en dois témoigner ma reconnaissance.—Il serait trop récompensé vraiment, s'il était témoin de votre inquiétude; mais ce n'est peut-être, de votre part, qu'un peu de curiosité. Ne vous blessez pas de cette supposition, ajouta-t-il, en remarquant l'air offensé de Valentine;il est aussi naturel de vouloir connaître son bienfaiteur, que de l'oublier; passez-moi de grace ces petites vérités-là; j'aime à penser qu'elles n'en sont pas pour vous, mais l'habitude m'emporte: j'ai tant vu le monde, qu'il me reste bien peu d'illusion sur les motifs qui le font agir; j'ai surtout le tort de les dire aussitôt que je les devine, même au risque de me tromper; et je vous demande, pour ma franchise, la même indulgence que l'on accorde ordinairement à la dissimulation.—Ce ne serait pas beaucoup exiger de moi, car je hais tout ce qui trompe; mais si je réclame toute la sévérité de votre franchise, je ne veux pas qu'elle me calomnie.—Vous mecroyez donc injuste?—En ce moment, par exemple.—Eh bien! tant mieux, vous vous défendrez et vous me verrez bientôt persuadé de mon injustice.—Je suis fort honorée de cette preuve de confiance, et.....—Il n'est pas besoin de confiance pour entendre la vérité.—Et si je ne la disais pas? reprit en souriant Valentine.—Je le verrais.—Vous êtes bien heureux de savoir distinguer ainsi la vérité.—C'est un talent bien commun, je vous jure; et les dupes sont plus rares qu'on ne pense. Les discours sont devenus une monnaie de convention dont chacun sait la valeur réelle. Quand un ministre promet une place au solliciteur qui le comble de remerciements,ils savent parfaitement ce qu'ils doivent attendre l'un de l'autre. Un amant jure de se donner la mort, sans causer le moindre effroi à sa maîtresse, et lorsqu'elle paraît s'évanouir, en entendant sa menace, il sait que c'est un procédé reçu, et qu'elle n'en est pas moins bien décidée à lui survivre. Les souverains mêmes ne sont plus dupes des flatteries de leurs courtisans, et n'ignorent pas qu'en langage de cour:Vous êtes le plus grand des rois: veut dire tout simplement,accordez-moi une faveur. Enfin, depuis que l'on s'écoute des yeux, personne ne s'abuse; car rien n'est aussi franc que la physionomie; et je puis vous assurer que, si dans le monde on ment beaucoup, on trompe fort peu.—Alorspourquoi se donner une peine inutile?—Je pense comme vous, qu'on pourrait se l'épargner avec beaucoup de gens, mais on en rencontre toujours un petit nombre dont l'inexpérience peut servir d'amusement.—Ceci n'est pas fort rassurant pour une femme qui débute dans le monde.—Ne croyez pas cela, le danger est tout entier pour celle que la vanité aveugle: la femme qui ne cède qu'aux impulsions de son cœur est rarement trompée; pour l'attendrir il faut l'aimer; et la plus ignorante sait si bien apprécier la sincérité des sentiments qu'elle inspire!—Vous m'étonnez; j'avais toujours entendu dire que sur ce point les plus spirituelles étaient souvent dupes des hommes les moins fins.—Ellesle disent, parce que c'est une manière d'excuser leurs faiblesses, et d'exciter l'intérêt qu'on a pour la victime d'une perfidie; mais le fait est que rien ne s'imitant aussi mal que le véritable amour, il faut bien se prêter aux ruses d'un trompeur pour en être séduite. Vous avez peut-être déja remarqué des preuves de cette vérité, car je vous crois l'esprit assez juste pour apprécier la valeur des hommages que l'on vous prodigue. On a dû vous répéter souvent que vous étiez belle, qu'on vous adorait; et vous avez sagement jugé que de ces deux choses, l'une était vraie et l'autre fort douteuse.» En disant ces mots, le commandeur regarda Valentine attentivement.Il semblait vouloir deviner si son cœur ignorait encore le bonheur d'être aimée. La naïveté qu'elle mit à lui répondre, ne lui laissa aucun doute à ce sujet: elle ne lui cacha point l'espèce d'effroi que lui causait ce tourbillon du monde où elle se trouvait lancée malgré elle, et lui fit entendre qu'elle attacherait un grand prix aux conseils d'un homme assez éclairé pour la bien guider. C'était réclamer ceux de M. de Saint-Albert. Touché de tant de confiance et de modestie, il lui promit tout le zèle d'un ami dévoué, et finit par lui dire:—Savez-vous qu'il faut bien vous aimer pour consentir ainsi à vous déplaire; car le rôle d'un vieil ami est parfois celui d'un censeur.—Rappelez-vousle premier mot que j'ai entendu de vous, et vous conviendrez qu'on peut me censurer sans me déplaire.—Ah! je ne doute pas de votre indulgence pour les sots jugements, je ne crains que pour ceux qui sont justes et sévères; ce sont les seuls qu'on ne pardonne pas.—Qu'avez-vous à craindre, je supporte bien vos injurieux soupçons, quand il vous plaît de mettre sur le compte d'une curiosité frivole, le desir si naturel de connaître une personne qui s'est blessée pour moi.—Ah! vous y revenez: cela vous inquiète donc véritablement?—Plus que je ne saurais vous le dire.—Aimable personne! ajouta le commandeur, en voyantl'émotion de Valentine. Votre bon cœur ne peut supporter l'idée du malheur d'un autre! même de l'être le plus indifférent pour vous! Peut-être n'avez-vous pas même aperçu celui qui excite votre reconnaissance?—Je crois... l'avoir... vu, répondit-elle, en hésitant, et madame de Nangis assure qu'il est remarquable par la tournure la plus distinguée.—Il l'est bien davantage par son esprit et son cœur, dit en soupirant M. de Saint-Albert.—Vous le connaissez, s'écria Valentine, en laissant tomber son ouvrage; ah! de grace nommez-le moi!—Je ne le puis.—Quelle raison peut vous en empêcher?—Ma parole.—On vous aura demandé le secret pour se soustraire à desremerciements souvent importuns, et vous aurez promis de seconder cet excès de délicatesse; mais on peut trahir sans inconvénient une promesse de ce genre.—S'il fallait calculer l'importance d'un engagement pour le tenir, on risquerait souvent d'être infidèle: il est si commun de regarder comme une chose indifférente celle qui ne touche que nos amis.—Ah! vous êtes incapable de tant d'égoïsme; et votre raison vous éclaire assez pour distinguer le serment qu'on doit tenir de la promesse qu'on peut enfreindre.—Je n'entends rien à ces distinctions-là. Sans examiner si le secret en vaut la peine, je le garderai; mais je ne serai pas si discret sur votre sensibilité,et je vous demande la permission d'en répéter les expressions touchantes.» En finissant ces mots, le commandeur salua Valentine, et partit sans attendre sa réponse.
La première idée de madame de Saverny fut d'avoir recours à son frère pour tâcher d'en apprendre davantage de M. de Saint-Albert; mais elle pensa que le commandeur pourrait lui savoir mauvais gré de cette indiscrétion. «Puisqu'il m'a refusée, se dit-elle, sa politesse ne lui permet plus de céder aux instancesd'un autre. D'ailleurs la cause de ce mystère est peut-être respectable.» A cette réflexion se joignirent toutes les suppositions qu'on pouvait faire sur une aventure aussi étrange. Valentine essaya de traiter ce prétendu secret comme une plaisanterie qui cesserait bientôt, mais son esprit s'obstinait à y penser sérieusement; et, sans se rendre compte des motifs qui la retenaient, elle résolut de n'en parler à personne.
Peu de jours après l'entretien du commandeur, mademoiselle Cécile vint annoncer à sa maîtresse que ce pauvre Saint-Jean, à qui madame la marquise avait bien voulu promettre sa protection, venait la réclamer. On dit à mademoiselle Cécile de le laisserentrer; et Saint-Jean après avoir longuement parlé de sa reconnaissance, apprit à Valentine qu'il trouvait à se placer, mais que son nouveau maître exigeait un mot de recommandation de la main de madame de Saverny.—«Vous vous trompez, Saint-Jean, dit la marquise, c'est sûrement de la recommandation de ma belle-sœur dont on vous a parlé, et je m'engage à vous la faire obtenir.—J'en demande bien pardon à madame, reprit Saint-Jean, mais je ne puis pas me tromper, car ayant bien pensé qu'on ne pouvait me demander un certificat que des maîtres que j'avais servis, j'ai nommé madame la comtesse de Nangis; mais on m'a répondu qu'il était inutile de prendredes informations auprès d'elle, et que je ne serais reçu que sur un mot de recommandation de madame la marquise de Saverny.—Voilà un singulier caprice! Comment nommez-vous ce monsieur, si confiant dans mes recommandations?—Je ne sais pas son nom, madame;—Mais vous l'avez vu?—Non madame, j'étais hier soir tout tranquillement chez ma mère, quand un monsieur fort élégant, que j'ai bien vîte reconnu pour être un valet de chambre, est venu me demander si c'était moi qui étais cause de la chûte que madame avait faite à la sortie de l'opéra. Je ne lui dis d'abord ni oui, ni non, car je pensais bien que s'il s'agissait d'une place, on ne voudrait peut-êtrepas d'un cocher qui avait fait une si grande sottise. Mais, comme il vit mon embarras, il m'engagea à lui dire la vérité, et m'apprit qu'il était chargé de proposer une bonne place à celui qui venait de perdre la sienne pour avoir si mal retenu ses chevaux.—Et vous ne lui avez pas demandé qui l'avait chargé de cette commission, interrompit Valentine, avec un peu d'impatience.—Si fait, madame, mais il m'a répondu que je le saurais quand je serais au service de son maître.—On vous propose peut-être là une fort mauvaise maison.—Oh! cela n'est pas possible, madame, on me donne encore plus de gages que je n'en avais chez madame la comtesse;et si ce que dit le valet de chambre est vrai, on n'est pas plus généreux que son maître.—Quoi, vous ne savez pas même où il demeure?—Je sais seulement qu'il est à la campagne, à dix lieues de Paris, et que si madame la marquise a la bonté de me donner le petit mot qu'on me demande, on viendra me prendre demain pour me conduire au château qu'il habite.—Enfin, dit Valentine, après un moment de silence, puisqu'un si grand avantage pour vous est attaché à un mot de moi, je vais vous le donner: je ne crois pas me compromettre en affirmant le bien que j'ai entendu dire de vous.—Ah! madame peut s'informer, et tout le monde lui dira bien dansl'hôtel, que sans ce maudit déjeûner de noce, on n'aurait jamais eu de reproche à me faire.» Valentine fit cesser les regrets de Saint-Jean, en lui remettant son billet, et l'invita à venir lui dire à son retour de la campagne, s'il était content de son nouveau sort. Saint-Jean se trouva fort honoré d'une semblable preuve d'intérêt. Il ne l'attribua qu'à l'extrême bonté de madame de Saverny, et laissa à la finesse de mademoiselle Cécile l'honneur de découvrir qu'il pouvait bien ne devoir tant de protection qu'à la curiosité de la marquise.
Il est certain que Valentine commençait à s'impatienter de l'obscurité répandue sur tout ce qu'elledesirait savoir, et sans la crainte d'entendre sa belle-sœur raconter en riant, à tous ses amis, ce que Saint-Jean venait de dire, elle l'aurait consultée pour savoir ce qu'on devait en penser. Mais l'ironie continuelle de madame de Nangis intimidait la confiance de Valentine; elle était sûre que la comtesse se récrierait sur le romanesque des aventures qui se succédaient, et ne manquerait pas de soupçonner tout haut que cebel inconnu, dont elle avait déja tant ri, faisait courir après le cocher qui avait failli tuer Valentine, et lui assurerait sans doute une pension, en reconnaissance du bonheur qu'il lui devait d'avoir sauvé son héroïne. La certitude d'avoir àsupporter ces mauvaises plaisanteries, confirma Valentine dans le dessein de ne pas plus parler du récit de Saint-Jean, que de la visite du commandeur. C'est ainsi que la moquerie détruit tout épanchement, même dans l'amitié; et l'on peut affirmer que la peur d'être trahi empêche moins de confidences, que la crainte d'être plaisanté.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans que le commandeur reparût chez madame de Nangis. Valentine, alarmée de cette absence, pensa que le danger de son mystérieux amipouvait en être cause, et se persuada qu'il était de son devoir d'en témoigner quelque inquiétude. Mais elle en parla de la manière la plus réservée, dans un billet où toutes les graces de la politesse ne dissimulaient pas la contrainte qui l'avait dicté; car l'idée que ce billet pourrait être montré, avait intimidé Valentine: l'événement justifia sa prévoyance. M. de Saint-Albert était à la campagne, et le surlendemain elle reçut la lettre suivante:
Madame,
«Ne me plaignez pas de l'événement le plus heureux de ma vie, mais de la fatalité qui me prive du bonheur d'aller vous remercier devotre aimable inquiétude. Hélas! ma blessure est guérie! et je vais perdre tous mes droits à votre intérêt, sans être moins digne de votre pitié.
«Je suis, etc.«Anatole.»
A cette lettre était jointe la réponse du commandeur, qui annonçait son prochain retour à Paris, sans dire un mot d'Anatole.
«Anatole, répéta tout haut Valentine, je sais enfin son nom, et je connaîtrai bientôt celui de sa famille... Mais que m'importe le secret de sa naissance, j'aimerais mieux savoir celui de ses chagrins. Il paraît malheureux. On n'emploie tant demystère que pour cacher un tort ou un malheur; et l'ami de M. Saint-Albert ne peut être un homme coupable. Il n'en faut pas douter, il est malheureux. Mais, de quel malheur est-il affligé!» Voilà le sujet sur lequel s'exerça long-temps l'esprit de Valentine. Plusieurs indices lui prouvaient que la fortune n'avait point de torts envers lui. La nature semblait l'avoir comblé de ses faveurs, et l'amour seul devait causer ses peines. Peut-être avait-il été indignement trahi, et s'était-il juré de fuir toutes les occasions de se laisser de nouveau séduire: sa retraite était la suite de cette résolution: et Valentine trouvait qu'un tel motif expliquait fort clairement tout ce qui lui avait parusi étrange jusqu'alors. «Si j'étais trompée, se disait-elle, je voudrais comme lui me soustraire aux yeux de tout le monde, et même à la reconnaissance que l'on voudrait me témoigner; je ne verrais partout que perfidie.»
C'est ainsi que l'on trouve toujours le moyen de justifier les manies des gens qu'on favorise. En réfléchissant un peu mieux, Valentine aurait vu que ce projet de retraite absolue s'arrangeait mal avec sa rencontre à l'Opéra; bien que ce soit assez la mode de nos misanthropes modernes de haïr les hommes sans pouvoir se passer de leur société, et de fuir les femmes sans manquer un jour d'Opéra; cependantil est rare d'y rencontrer celui qui cherche la solitude; et madame de Saverny aurait du s'attendrir un peu moins sur les malheurs d'un amant accessible à de pareilles distractions. Mais à l'âge de Valentine, on raisonne avec son imagination, et l'on calcule d'après son cœur; elle se dit qu'Anatole avait été au spectacle par complaisance, qu'il ne l'avait si tendrement regardée que par curiosité, et ne s'était généreusement exposé pour elle, que par humanité et dégoût de la vie.
Après avoir relu plusieurs fois le billet d'Anatole, elle le serra avec soin, et se rendit chez sa belle-sœur, où l'assemblée la mieux choisie se plaignait depuis long-temps de sonabsence. «Qui donc vous a retenue si tard, ma chère Valentine, s'écria madame de Nangis, nous vous attendons depuis un siècle pour chanter les couplets de M. de S...., prendre le thé, et commencer le quinze.—En vérité, ma sœur, je ne méritais guère l'honneur d'être attendue pour tout cela, répondit Valentine; vous savez que je chante fort peu, et joue encore plus mal; Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers le chevalier d'Émerange, voudra bien me remplacer, et l'auteur des couplets y gagnera beaucoup.—Gardez-vous bien de lui rien demander, reprit la comtesse, il est ce soir d'une humeur détestable; il dit qu'il n'y a pas assez de monde pour jouer,qu'il y en a trop pour faire de la musique, que la conversation est trop brillante pour qu'il s'en mêle, enfin, il blâme tout en demandant la permission de ne rien faire; voilà la seule réponse qu'on en puisse obtenir.—Puisque c'est ainsi, je vais me rendre aux ordres de Madame, dit le chevalier en s'adressant à Valentine.» Et se levant ensuite pour demander à M. de S.... ses couplets, il laissa madame de Nangis un peu déconcertée de ce nouveau caprice. Pendant que le chevalier essayait l'air qui conviendrait le mieux à cette chanson, et que l'auteur se confondait en phrases modestes, pour prouver qu'il connaissait la médiocrité du genre et de l'exécution de cepetit ouvrage, un indiscret s'avisa de dire qu'il voudrait bien savoir quelle douce occupation avait fait oublier l'heure à madame de Saverny.—Il faut le deviner, répondit M. de Nangis; moi je crois qu'elle finissait quelques-uns de ces romans que ces dames prétendent ne pas pouvoir quitter; et vous, chevalier, quelle est votre idée?—Madame écrivait peut-être aux heureux voisins du château de Saverny, dit le chevalier, d'un air malin.—Bah! dit la comtesse, je parie qu'elle achevait sa toilette: il manque toujours quelque chose à une robe neuve.—Qui sait, dit une voix qui surprit Valentine, pour occuper long-temps une jeune femme, il ne faut souvent qu'unbillet.—Vous ici, M. le commandeur, s'écria Valentine en se retournant, je vous croyais à la campagne!—J'en arrive à l'instant, Madame, et si je n'ai pas eu l'honneur de me présenter chez vous, c'est que j'espérais vous rencontrer ici.» Madame de Saverny s'excusait avec embarras de n'avoir point aperçu le commandeur en entrant dans le sallon, lorsque le son du piano se fit entendre. Après avoir préludé, le chevalier décida qu'une épigramme n'avait pas besoin d'accompagnement, et se mit à chanter, sans le secours du piano, des couplets dirigés contre un ministre nouvellement nommé: plusieurs femmes de la cour y étaient désignées de la manièrela moins décente, et la malignité ne s'arrêtait même pas aux courtisans. Chacun parut enchanté de cette œuvre du démon, et la meilleure des satires de Boileau n'aurait pas excité plus d'enthousiasme. On combla l'auteur d'éloges; ceux que lui adressa le chevalier furent les mieux tournés, les plus outrés et par conséquent les plus flatteurs. M. de Nangis seul ne rit point des couplets, et témoigna à sa femme le regret de les avoir laissé chanter chez lui; mais la comtesse devinant sa pensée, lui répondit: Qu'il n'y avait rien à craindre du ressentiment des personnes attaquées dans cette chanson; dans le fonds, ajouta-t-elle, il n'y a que le prince de maltraité, etvous savez sur ce point jusqu'où va son indulgence. Madame de Nangis avait raison: à cette époque on risquait moins à faire une chanson contre le Roi, qu'une épigramme sur un commis des finances.
De retour auprès de madame de Saverny, le chevalier se pencha vers elle pour lui dire à voix basse: «Concevez-vous rien au caprice de Mmede Nangis, de me faire chanter des pauvretés pareilles?—N'avez-vous pas dit que vous trouviez ces couplets charmants?—Oui, vraiment, je l'ai dit à l'auteur; ne voulez-vous pas que je me fasse un ennemi de cet homme-là?—Mais il me semble que, sans blesser son amour-propre, vous auriez pu être moins prodigued'éloges.—Ah! vous connaissez bien mal ces sortes de gens-là: vous blâmez mon exagération envers lui, eh bien! je ne serais pas étonné qu'il m'eût trouvé très-froid dans mes éloges, et que pour s'en venger il ne méditât quelques petits refrains joyeux contre moi.—En effet, si la mauvaise foi se devine, j'ai peur pour vous; mais qui peut obliger à recevoir une personne dont l'aimable esprit cause une si vive terreur?—On espère toujours l'avoir pour soi, et comme il ne vous montre jamais que les méchancetés adressées aux autres, à moins qu'il ne se trompe de poches, on ne risque pas de savoir celles qu'on lui inspire.—Mais savez-vous bien que cela faitun très-vilain métier.—Pas plus vilain qu'un autre. Au bout du compte, cet homme-là ne fait que rimer la prose de tout le monde, sa malice a rarement le mérite de l'invention; il peint ce qu'il voit, copie ce qu'il entend, médit de tous; et l'on sait qu'il a son couvert mis à la table de chacune de ses victimes.—Je puis vous assurer qu'il ne sera jamais admis à la mienne.—Il n'en voudrait pas de la vôtre: que ferait-il chez une femme qui ne peut ni goûter ni inspirer la satire?—Ah! prenez-y garde, vous me flattez; me croiriez-vous méchante?—Vraiment cette réflexion pourrait bien m'en donner l'idée, et c'est me punir cruellement d'avoir compromis mes éloges; maisje m'en rapporte à votre esprit, pour distinguer le compliment que l'on cherche, de la vérité qui échappe. Au reste, quelle que soit votre opinion, je ne me donnerai jamais la peine de me justifier auprès de vous, tant je suis convaincu que vous savez déja mieux que moi tout ce que je pense.» Le chevalier quitta son ton léger pour dire ces derniers mots, qui furent interrompus par les instances réitérées de madame de Nangis, qui voulait absolument faire jouer sa belle-sœur. Valentine sut bon gré à la comtesse de lui épargner l'embarras de répondre au chevalier; elle alla se placer auprès d'elle, à la table de jeu, et fut étonnée de voir le chevalier s'y établir aussi malgréle refus absolu qu'il avait fait de jouer de la soirée. Madame de Nangis n'en fit point la remarque tout haut; mais ses regards et l'inflexion de sa voix, quand elle lui adressait la parole, prouvaient trop qu'elle était vivement blessée. Pour la première fois Valentine souffrit du mécontentement de sa belle-sœur, des soins empressés du chevalier, et de la présence du commandeur.
Avant de se séparer, M. d'Émerange ailleurs dit: «Que je suis étourdi! j'oubliais de vous parler de la nouvellequi occupe aujourd'hui tout Paris! de l'arrivée de ce fameux philosophe, qui prétend deviner les défauts du cœur d'après les traits du visage!—Quoi! Lavater est ici, s'écria madame de Nangis? Que je voudrais le voir! je suis folle de son système, et je m'en sers déja passablement bien. Cependant je n'en sais que les masses; ses détails me paraissent trop incertains; mais sur les nez aquilins, et les mentons crochus, je ne me tromperais guères.—Fiez-vous à ces belles connaissances-là, reprit le chevalier, j'ai voulu aussi me mêler de physiognomonie, et n'ai recueilli d'autre fruit de mes études que le tort de supposer à mes amis beaucoup plus dedéfauts que je ne leur en connaissais déja.—C'est que vous étiez mal-instruit; d'ailleurs c'est une science que bien des gens ne se soucient guères d'accréditer. Moi, qui ne me donne pas trop la peine de cacher mes défauts, je serais charmée de connaître aussi bien ceux des autres.—Je croyais, dit Valentine, qu'il y avait plus à gagner à ne les pas voir; et je suis presque tentée de plaindre ce pauvre M. Lavater, de n'avoir pas même les plaisirs de l'illusion.—Ce doit être un homme d'une conversation bien intéressante, dit la comtesse. On va se l'arracher; mais j'espère bien être une des premières à le voir.—Ce ne sera pas une chose facile, reprit le chevalier, caron le dit fort sauvage.—C'est dans l'ordre, dit le commandeur, un homme qui a le secret de tout le monde doit se cacher.—Mais il a des amis peut-être, reprit la comtesse. On le rencontrera quelque part.—Je ne pense pas que ce soit à la cour, dit en riant M. de Saint-Albert; mais si vous êtes, mesdames, si curieuses de le rencontrer, je crois pouvoir vous en offrir l'occasion.—Ah! M. le commandeur, s'écria madame de Nangis, si vous me rendez un pareil service, je vous promets de ne plus me plaindre de ces petites vérités que vous m'adressez avec tant de ménagements.—Non, vraiment, je serais bien fâché que le plaisir de vous obliger me coûtâtune de vos injures. J'aime les réparties, et les vôtres sont trop piquantes pour les sacrifier. C'est donc sans aucune condition que je vous propose de me faire l'honneur de dîner samedi chez moi. Lavater m'a promis ce matin de me donner cette journée. Nous devions la consacrer au plaisir de nous rappeler les moments que nous avons passés ensemble dans son hermitage en Suisse; mais il ne m'en voudra pas de le tromper ainsi.»
Madame de Saverny accepta avec empressement l'invitation du commandeur. Une secrète espérance de rencontrer chez lui cet Anatole, dont le souvenir revenait souvent à sa pensée, ranima sa gaîté. Elle redoublade soins pour le commandeur, et jamais son desir de plaire ne s'était montré plus visiblement. M. de Saint-Albert n'osant pas s'en faire honneur, lui supposa un autre motif, et dit à voix basse à Valentine: «Vous ne me diriez seulement pas d'inviter le chevalier; et cependant vous en mourez d'envie. Mais on ne peut jamais espérer de franchise de la part d'une femme bien élevée.» A ces mots, Valentine se sentit rougir d'impatience; elle allait répondre de manière à détromper le commandeur, lorsque le chevalier vint s'informer des projets qu'elle avait pour le lendemain. M. de Saint-Albert profita de cette occasion pour remplir ce qu'il disait être le vœude madame de Saverny; et la reconnaissance que lui en témoigna M. d'Émerange, dut le confirmer dans l'opinion que la moitié de ses conjectures était au moins bien fondée.
Au jour convenu on se rendit chez le commandeur. Madame de Nangis s'étonna d'en être reçue d'une manière aussi affectueuse; elle ignorait le respect de M. de Saint-Albert pour les devoirs de l'hospitalité, et ne concevait pas comment ce même homme, si frondeur, si brusque chez les autres, pouvait devenir chez lui aussi prévenant qu'aimable pour tous ceux qui s'y trouvaient. Un vieux préjugé d'éducation avait persuadé au commandeur, qu'en généralil faut être reconnaissant envers les personnes qu'on reçoit; car il est rare qu'elles ne fassent point un sacrifice en quittant leur maison, même pour s'amuser dans celle d'un autre. D'ailleurs il prétendait que la manière de recevoir plus ou moins bien les gens étant toujours un aveu des sentiments d'estime qu'on leur portait, ils avaient le droit de se blesser d'une distraction, ou de se venger d'une impolitesse.
En entrant dans le salon, Valentine était vivement émue; son premier regard n'avait osé s'arrêter particulièrement sur personne, et ce ne fut que long-temps après qu'elle put vérifier que son espérance était vaine. La réunion n'était pas nombreuse:madame de Réthel, nièce de M. de Saint-Albert en fesait les honneurs; elle paraissait fort occupée du soin d'observer Valentine, et plus encore de lui témoigner la préférence la plus flatteuse. Le chevalier, à qui le trouble de madame de Saverny n'avait point échappé, en éprouvait une joie d'amour-propre qui se décelait dans tous ses discours. Il s'empressa de venir lui dire:—Sur lequel de tous ces visages placeriez-vous l'esprit ingénieux de Lavater.—Je voudrais, répondit-elle, en désignant quelqu'un, que cette figure, dont l'expression est si noble et si calme, fût celle d'un philosophe;—et le ciel, qui veut tout ce que vous voulez, a donné cette bellefigure à Lavater.—Ah! je suis bien aise de l'avoir deviné, reprit Valentine; et, si j'osais, je m'en vanterais à lui pour lui prouver la vérité de son systême.» Dans ce moment, le commandeur vint prendre la main de ces dames pour les conduire à table. Selon le desir de madame de Nangis, Lavater fut placé près d'elle; mais sa curiosité n'y gagna rien. En vain son esprit trouva-t-il le moyen d'amener la conversation sur tous les sujets qu'elle croyait devoir l'intéresser: en vain lui témoignait-elle par ses prévenances le desir qu'elle avait de l'entendre causer; il garda le plus profond silence. La comtesse crut que c'était pardédain philosophique, etchangea au même instant son enthousiasme pour Lavater, en indignation contre lui:—Savez-vous bien, dit-elle au commandeur, que votre savant ami n'est qu'un ennuyeux? Nous croit-il indignes de ses paroles, ou trop sots pour le comprendre?—Il serait possible, répondit M. de Saint-Albert, qu'avec tout votre esprit, vous ne le comprissiez pas.—Voilà bien cet orgueil masculin, reprit la comtesse, qui, tout en accordant beaucoup d'esprit aux femmes, les croit incapables d'apprécier le mérite d'un homme supérieur. On s'imaginerait à vous entendre que Dieu, vous ayant faits à son image, nous devons aussi vous adorer sans vous comprendre?—Pourquoipas? nous vous donnons assez souvent l'exemple d'un pareil culte.—Cela n'excuse pas vos dédains pour notre esprit, et la peine que vous prenez à nous persuader que la nature l'a réduit au bonheur de vous amuser, sans pouvoir jamais atteindre à l'honneur de vous imiter, même dans la moindre de vos productions.—Ah! ce serait par trop injuste, reprit tout haut le commandeur, et ces messieurs me sont témoins qu'hier encore je vantais les jolis ouvrages de plusieurs femmes, et sur-tout les petits vers de madame de B... Ce n'est pas ma faute à moi si ces dames ne font pas de belles tragédies: je les vanterais d'aussi bon cœur.—Celan'est pas sûr, dit la comtesse.—Et moi j'en réponds, dit le chevalier. Les succès littéraires des femmes ne peuvent être disputés que par des hommes médiocres. C'est la rivalité qui rend injuste, et plus encore le sentiment de son infériorité. Comment voulez-vous qu'un pédant ennuyeux pardonne à madame de La Fayette d'occuper une place dans toutes les bibliothèques, tandis que les misérables brochures qu'il enfante avec tant de peine, expirent en naissant? Il n'appartient qu'aux gens d'un vrai mérite de savoir approuver le talent par-tout où il se trouve, et j'affirmerais bien que Racine ne médisait pas des vers de madame Deshoulières,malgré son injustice envers lui.» La discussion s'établit sur ce sujet si souvent rebattu. Le chevalier plaida la cause des femmes en chevalier français, et fut bien étonné d'avoir à combattre madame de Saverny, dont l'avis était, que les talents les plus distingués, et le succès qui en résultait, ne pouvaient dédommager une femme du malheur attaché à la célébrité. Madame de Nangis insista pour savoir l'opinion de M. Lavater sur cette réflexion de Valentine, et le commandeur fut obligé de lui avouer que Lavater entendait assez bien le français, mais ne répondait jamais qu'en allemand. C'est pourquoi, ajouta-t-il, j'ai osé vous dire que vous pourriez bienne pas le comprendre.» Cet aveu rendit à la comtesse toute sa bienveillance pour Lavater; elle pria le commandeur de lui servir d'interprète, et la conversation s'engagea bientôt comme elle le desirait. Elle eut beaucoup à se louer de l'aimable indulgence du philosophe pour celles qu'il appelaitses chères pécheresses; mais elle fut souvent contrariée de son attention à considérer Valentine. En effet, rien ne pouvait le distraire du plaisir qu'il prenait à contempler l'ensemble de ce beau visage: ses yeux y restaient fixés comme sur un livre dont chaque page augmente l'intérêt. C'est en regardant Valentine qu'il s'écria: «L'expression d'une ame pure surdes traits enchanteurs n'a-t-elle pas tout le charme d'uneharmonie céleste!»
Vers la fin du dîner, M. de Saint-Albert parla d'un billet qu'il venait de recevoir, où se trouvaient mêlés des vers adressés à Lavater, et qu'il croyait dignes de lui. De qui sont-ils, demandèrent aussitôt plusieurs personnes, car pour un grand nombre de gens, le jugement qu'on doit porter sur un ouvrage est tout entier dans le nom de l'auteur. Le commandeur répondit que le billet était d'un de ses amis, qui s'excusait de ne pouvoir profiter de l'honneur de dîner avec ces dames; et que les vers étaient anonymes. On voulut les connaître. Madame deRéthel fut charge de les lire. C'était un parallèle de Fénelon et de Lavater, où les plus nobles pensées étaient exprimées avec autant d'énergie que de grace; cet éloge semblait être plutôt le jeu d'une imagination qui aime à comparer, que l'œuvre de ce démon de flatterie qui inspire tant de madrigaux; et l'on devinait en lisant ces vers, que l'auteur les avait faits bien plus pour son plaisir que pour vanter le génie de Lavater. Ils obtinrent tous les suffrages; après les avoir entendus, on voulut les lire, et lorsqu'ils arrivèrent à madame de Saverny, elle ne réussit pas à cacher sa surprise, en reconnaissant que ces vers avaient été tracés de la même main que lalettre d'Anatole. Le mouvement involontaire qu'elle fit, fut remarqué de tout le monde: on devina qu'elle avait reconnu l'écriture de l'auteur; et pour la première fois, elle se félicita d'ignorer son nom de famille, afin d'affirmer avec plus d'assurance qu'elle ne le connaissait pas.
Le commandeur, qui savait seul le secret de l'embarras de Valentine, voulut y mettre fin en proposant de se lever de table; mais elle était à peine remise de cette première émotion, qu'il en fallut dissimuler une plus vive encore. Madame de Nangisavait desiré voir la bibliothèque de M. de Saint-Albert; c'était une des plus complètes de Paris. Il fesait remarquer sa plus belle édition à madame de Saverny, lorsqu'on entendit la comtesse s'écrier en éclatant de rire: «C'est lui, c'est lui-même: Valentine, ajouta-t-elle en montrant un des bustes qui décoraient ce cabinet, ma chère amie, dites-moi un peu à qui vous trouvez que ce buste ressemble?—Vraiment, interrompit avec empressement le commandeur, il doit ressembler au troyen Hector; c'est du moins ce qu'assure le Romain qui me l'a vendu.—Il s'agit bien de votre guerrier troyen, reprit la comtesse, moi je vous dis que c'est le portrait frappant de notreinconnu, et qu'il est bien aussi beau, aussi brave, que tous vos héros d'Homère. Mais, répondez donc, Valentine, n'êtes-vous pas d'avis de cette ressemblance?» Madame de Saverny en était trop frappée pour oser en convenir. L'affectation du commandeur à détourner l'attention de la comtesse sur cette ressemblance, et plus encore le souvenir de ces traits si bien empreints dans la mémoire de Valentine, lui firent soupçonner que l'artiste chargé d'exécuter ce buste, n'avait eu pour modèle qu'Anatole. Elle s'étonna du trouble que cette idée fesait naître en son ame, et s'efforça d'en triompher, en répondant avec gaîté aux plaisanteries de sa belle-sœur; mais Valentineétait loin de posséder cet art de dissimuler les émotions du cœur sous les apparences d'un esprit léger. Son regard, sa rougeur, combattaient avec son sourire. Elle sentit bientôt l'impossibilité de continuer une conversation qui lui coûtait tant d'efforts, et tâcha de porter l'attention de madame de Nangis sur un nouvel objet; n'y pouvant réussir, elle se décida à profiter de sa position pour satisfaire une partie de sa curiosité. Elle conduisit Lavater auprès de ce buste, et lui témoigna le desir de savoir, d'après son systême, le caractère qu'il supposait au modèle de cette belle tête. Entraîné par le plaisir d'intéresser Valentine, Lavater surmonte la timidité quil'empêchait ordinairement de s'exprimer en français, et rassuré par l'idée de n'avoir à dénoncer que les défauts de quelque héros antique, il fait l'analyse la plus détaillée de ce portrait moral, en donnant à chaque mot une nouvelle preuve de sa profonde observation. Il démontre par tous les principes de sa science, qu'un homme doué de cette physionomie, doit posséder un esprit élevé, indépendant, mais trop prompt à s'exalter; un cœur généreux et passionné, sensible jusqu'à la faiblesse, jaloux jusqu'à l'emportement, timide et courageux, modeste et fier, docile dans ses habitudes, inébranlable dans ses résolutions; on peut l'occuper vivement, mais jamais le distraire;il ajoute enfin que son imagination ardente, modérée par un sentiment profond de mélancolie, lui promet de brillants succès en poésie et en peinture, et de vifs chagrins en amour.
Jamais oracle ne fit plus d'impression sur les Grecs, que le jugement de Lavater n'en produisit sur l'esprit de Valentine. A mesure qu'il le prononçait, les yeux fixés sur le commandeur, madame de Saverny cherchait à en vérifier l'exactitude, et voyait avec plaisir le sourire d'approbation qui se répandait sur le visage de M. de Saint-Albert, à chaque détail que Lavater se plaisait à donner du caractère de son jeune ami. Convaincue de la fidélité de ceportrait, elle dit au commandeur de manière à n'être entendue que de lui:—Vous le voyez, tout le monde n'est pas aussi discret que vous. Il ne me reste plus qu'un nom à savoir; je le saurai bientôt, et j'aurai regret de ne rien devoir à votre confiance.—Vous devez déja trop à mon indiscrétion, reprit-il; mais comment un intérêt de ce genre peut-il vous occuper à travers tous ceux qui vous captivent?—C'est qu'il est peut-être le plus vif, répondit ingénûment Valentine.» Ce mot parut surprendre le commandeur; il prit un air méfiant, se mit à rêver, et son regard semblait dire: Serait-il vrai?
Pendant que Valentine se reprochaitl'excès de sa franchise, le chevalier riait de sa crédulité, et profitait du départ de Lavater pour dire:—Je crois, en vérité, que vous ajoutez foi à cette nouvelle magie! et que l'esprit éloquent de Lavater vous a subjuguée au point de.....—Elle ne saurait mieux faire que de le croire, interrompit madame de Nangis, puisqu'il donne à son héros toutes les qualités de Grandisson, sans compter les défauts charmants qu'il lui accorde.—Quoi! toujours ce personnage mystérieux, reprit le chevalier, en témoignant de l'humeur. Ah! par grace, mesdames, respectez son secret; il le garde si bien!—Il le garderait cent fois mieux encore, reprit la comtesse,que je le saurais demain s'il m'intéressait autant que vous le supposez.» Valentine fut frappée de cette réflexion, et n'en entendit pas davantage de la petite querelle qui s'engagea entre sa belle-sœur et le chevalier. Accoutumée à les voir souvent d'un avis contraire, elle s'inquiétait peu de leurs différends. Cependant elle aurait pu remarquer qu'ils étaient plus fréquents, et qu'il régnait dans tous les discours de la comtesse une sorte d'aigreur qui devenait chaque jour moins supportable. L'innocence de Valentine l'empêcha long-temps d'en soupçonner la cause; mais elle ne pouvait se dissimuler que madame de Nangis paraissait souvent importunée de saprésence; et, sans oser interpréter ce changement, elle en profitait pour se livrer quelquefois à son goût pour la retraite. Ces jours-là elle ne permettait qu'à la petite Isaure de venir la troubler, et c'est en prodiguant les plus tendres soins à la fille qu'elle se vengeait des caprices de la mère.
La réflexion de madame de Nangis sur le secret d'Anatole, revint si souvent à l'esprit de Valentine, qu'elle finit par la trouver toute simple, et s'étonna d'avoir cessé aussi vîte les démarches qui pouvaient lui offrirdes renseignements certains sur ce qu'il lui restait à savoir d'Anatole. Après avoir rejeté celles qui ne lui paraissent pas convenables, elle se fit conduire un matin à l'opéra, et sous prétexte de louer une loge à l'année, elle demande celle où elle a vu pour la première fois Anatole. On lui répond que la loge qu'elle désigne n'est pas libre, mais qu'on ne doute pas que l'ambassadeur d'Espagne n'ait la complaisance de la lui céder dès que Son Excellence apprendra que c'est madame la marquise de Saverny qui le desire. Valentine insiste pour que l'on n'adresse point à l'ambassadeur une demande aussi indiscrète, et défend positivement qu'on la fasse en son nom. Le commischargé de la location des loges, ne voyant que l'intérêt de son administration, promet bien à la marquise de se conformer à ses ordres, mais c'est en formant le projet de lui désobéir. A peine l'a-t-elle quitté, qu'il écrit à l'intendant de l'ambassadeur tout ce qu'il avait promis de ne pas dire; il y ajouta quelques-unes des questions échappées à la curiosité de Valentine, et finit par offrir à Son Excellence le choix de deux autres loges en face de la sienne, qu'il assura être meilleures.
La réponse du duc de Moras ne se fit pas attendre, et Valentine l'ayant rencontré quelques jours après chez la princesse de L***, resta interdite quand il vint la remercier de luiavoir offert l'occasion de faire une chose qui lui fût agréable, en lui cédant sa loge à l'opéra. «Elle sera bien mieux occupée, ajouta-t-il, et je m'assure la reconnaissance de mes anciens voisins. Quelle agréable surprise pour eux de voir arriver une aussi belle personne à la place de leur vieux diplomate!» Valentine, révoltée de l'indiscrétion commise en son nom, s'en défendit avec tant de chaleur, qu'elle s'en justifia mal. Son trouble, en écoutant le duc de Moras, son indignation contre ce commis qu'elle menaçait de faire punir de son impertinence, enfin, ce dépit qu'on éprouve toujours à la suite d'une démarche imprudente, et mal interprétée, lui donna l'air d'unepersonne qui craint d'être devinée. On avait trouvé tout simple le caprice qui l'avait engagée à desirer la loge du duc de Moras, on s'étonna de lui voir mettre tant d'importance à s'en défendre; et chacun y prêta le motif qui lui parut le plus probable. C'est ainsi qu'on juge souvent dans le monde de l'étendue d'une inconséquence par le plus ou moins de soin qu'on porte à s'en disculper.
Fort heureusement pour Valentine, la princesse interrompit les excuses et les remerciements qu'elle adressait au duc de Moras, en disant: «Regardez, madame, le joli présent que je viens de recevoir!» Et elle conduisit la marquise auprès d'une table sur laquelle se trouvaitun jasmin d'Espagne d'une rare beauté. Il avait la forme d'un oranger: sa tige élancée était recouverte d'un buisson de fleurs, et tout attestait qu'il avait déja bravé bien des hivers. Valentine convint qu'elle n'en avait jamais vu de pareil, et cependant son goût pour les fleurs lui avait fait souvent rechercher les plus belles; et les serres du château de Saverny étaient citées parmi les plus complètes en ce genre. Aux airs modestes que le duc de Moras prit en voyant chacun admirer cet arbuste, Valentine devina que c'était lui qui l'avait offert, et lui en fit compliment. Il y répondit en avouant qu'il le tenait d'un de ses amis qui l'avait fait venir d'Espagne, et qu'il necroyait pas qu'il y en eût d'aussi grand en France.
En sortant de chez la princesse, madame de Saverny se rendit chez la présidente de C..., où devait se trouver madame de Nangis. Elles y passèrent toutes deux le reste de la journée; et lorsque Valentine rentra chez elle, le premier objet qui frappa sa vue fut un jasmin semblable à celui qu'elle avait admiré le matin même chez la princesse de L...: elle reconnut jusqu'au vase qui le contenait, et ne douta pas un instant que la princesse ne lui en eût voulu faire le sacrifice. Pour mieux s'en assurer, elle demanda à sa femme de chambre de quelle part on l'avait apporté; mais mademoiselle Cécile,qui avait toujours le talent d'ignorer ce qu'elle ne voulait pas dire, répondit que deux hommes qu'elle avait pris pour des jardiniers l'avaient déposé dans l'antichambre, en recommandant de le placer auprès du lit de Madame. Cette réponse affermit Valentine dans l'idée que la princesse, ayant remarqué son admiration pour cet arbuste, avait voulu s'en priver pour elle. C'était à ses yeux une indiscrétion de plus que de l'accepter, et cependant comment refuser un sacrifice offert avec tant de délicatesse? Après s'être vivement reproché tout ce qu'elle croyait avoir dit et fait d'inconvenant depuis plusieurs jours, Valentine décida qu'elle irait le lendemain au leverde la princesse, la remercier de son aimable attention, et la conjurer au nom de l'ambassadeur, qu'elle privait déja de sa loge, de conserver les fleurs qu'il lui avait offertes avec tant de plaisir.
La princesse était encore au lit quand la marquise arriva. Un valet-de-chambre alla s'informer si elle était visible, et madame de Saverny entra dans le salon pour y attendre sa réponse. On peut se figurer sa surprise lorsqu'elle aperçut sur la table de la princesse le même jasmin qu'elle y avait vu la veille. Sans pouvoir expliquer ce nouveau mystère, elle chercha un autre motif à donner à sa visite. Car, sans se rendrecompte du sentiment qui la retenait, elle ne voulait point parler du présent qu'elle avait reçu, avant d'avoir découvert celui qu'elle en devait remercier. Elle était encore dans l'embarras de choisir un prétexte raisonnable, quand on vint l'avertir que la princesse l'attendait. Elle arriva près d'elle avec toute la confusion d'une personne qui ne sait ce qu'elle va dire. La princesse ne s'en aperçut point, et termina son embarras en lui disant: «Je devine ce qui m'attire le plaisir de vous voir d'aussi bonne heure, ma chère Valentine, vous savez ce qui s'est dit hier soir chez moi, et combien je me suis plainte de votre silence. Me laisser apprendre la nouvelle de votre prochainmariage par le bruit qu'il fait dans le monde, vous conviendrez que c'est me traiter avec bien peu de confiance, et que mon amitié méritait mieux de vous.» La princesse ajouta tant d'autres reproches obligeants à ceux-ci, qu'elle donna à Valentine le temps de se remettre un peu de son étonnement, et de chercher à profiter de la méprise.—Avant de me justifier, lui dit-elle, d'un tort que je n'ai point, permettez-moi, madame, de me plaindre aussi de votre facilité à m'accuser.—Quoi! interrompit la princesse, ce mariage n'est point vrai?—Je ne sais même pas à qui l'on me fait l'honneur de m'accorder.—Ah! vous savez au moins que le chevalierd'Émerange brûle de vous obtenir.—Moi... madame... répondit Valentine avec embarras.—Pourquoi vous troubler, ma chère Valentine? je ne veux pas arracher votre secret; croyez plutôt que si vous me réduisiez à le deviner, je saurais le respecter. Votre situation m'est connue; je sens tous les égards que vous devez à votre belle-sœur; mais quand vous aurez beaucoup sacrifié à sa sensibilité, il faudra toujours finir par lui porter le coup fatal, et je vous prédis que son caractère emporté ne vous tiendra pas compte de vos ménagements.—Ah! madame, pouvez-vous faire une semblable supposition?—Je ne suppose rien, je vous jure, et ne fais que vousrépéter ce qui se dit dans le monde.—Oserait-on y calomnier la conduite de madame de Nangis? Ce serait une indignité!—Je le pense ainsi; mais ni vous ni moi n'avons la puissance de l'empêcher. Tant qu'on voit une femme recevoir les soins d'un homme aimable, on dit qu'elle les encourage; s'attriste-t-elle de ses assiduités auprès d'une autre, on la dit jalouse. C'est une vieille routine adoptée par la malignité, et que rien ne saurait changer: mais remarquez que ces mêmes gens si prompts à supposer les torts qu'on leur cache, n'en sont pas moins indulgents pour tous ceux qu'on leur montre, et que souvent, pour les désarmer, il suffit de paraîtrene les pas craindre.—Et comment ne craindrait-on pas une méchanceté dont les suites peuvent devenir si funestes? Le caractère de mon frère est assez connu, je pense, pour ne pas laisser supposer qu'il endurât patiemment de tels propos.—Soyez tranquille, le bruit n'en parviendra jamais à ses oreilles; sur ce point, la discrétion française l'emporte sur le plaisir de nuire: on verrait avec horreur celui qui troublerait par une lâche trahison la paix conjugale d'un mari; et la société en ferait bientôt justice.»
Ce ne fut pas sans peine que la princesse parvint à faire comprendre à Valentine les subtilités de ce code des lois mondaines, qui condamnela délation sans punir la calomnie. Les idées que madame de Saverny s'était faites du véritable honneur s'accordaient mal avec cet honneur de convention, parfois sévère et parfois complaisant, qu'on lui assurait avoir un si grand empire dans le monde. Si toute autre personne lui en eût ainsi parlé, elle l'aurait accusée d'une légèreté blâmable; mais les vertus, la conduite de la princesse de L..., ne laissaient aucun doute sur la pureté de ses principes. Elle parlait des travers de la société comme de ces infirmités incurables qu'il faut bien tolérer chez les autres, mais dont on ne saurait trop se garantir pour son propre compte; et ce fut d'elle que Valentine reçut lapremière leçon de cette aimable indulgence, qui est le sceau de la supériorité en tous genres.
De tous les sentiments qui tourmentent l'esprit, l'impatience étant bien certainement le plus difficile à dissimuler, on aime à s'y livrer sans témoin; aussi madame de Saverny forma-t-elle le projet de s'enfermer chez elle pendant quelques jours, pour calmer l'agitation que fesaient naître en son ame tant d'incidents étranges, et méditer sur la conduite qu'elle devait tenir.
Elle s'occupa d'abord des moyens de détruire les espérances du chevalier d'Émerange sur son prétendu mariage, et de faire cesser un bruit dont elle se plaisait à exagérer les conséquences dangereuses, sans oser s'avouer celle qu'elle redoutait le plus. La difficulté était de faire connaître ses intentions au chevalier; comment imposer silence à un homme qui ne s'explique point, et l'obliger à nier un projet qui n'a peut-être jamais été le sien? Ces réflexions arrêtaient Valentine, et plus encore, l'idée de partager le ridicule attaché aux femmes qui se croient adorées au premier mot galant qu'on leur adresse, et qui se vantent de leurs rigueurs avant qu'on ait songé àleur plaire. Après s'être long-temps consultée sur le parti qu'elle devait prendre à ce sujet, Valentine résolut d'avoir recours aux conseils de son frère: elle était sûre de trouver en lui un défenseur des usages du monde, qui ne lui permettrait pas de les blesser en cette circonstance, et pleine de confiance dans la manière dont il la guiderait, elle ne chercha plus qu'à se distraire d'une pensée qui l'agitait péniblement, pour se livrer à des conjectures plus agréables.
L'envoi de ce beau jasmin, et le mystère qui l'accompagnait, étaient bien dignes d'exercer l'imagination d'une femme déja tourmentée par un sentiment de curiosité qui s'augmentaitde jour en jour. Mais pour cette fois Valentine se crut au moment de voir cesser l'obscurité qui lui causait tant d'impatience. Elle ne pensa pas qu'il lui fût permis d'accepter ce présent sans savoir de qui elle le tenait, et il lui parut fort simple de questionner le duc de Moras sur un fait qu'il ne pouvait ignorer. Dans cette résolution elle ne chercha plus qu'une occasion prochaine de rencontrer l'ambassadeur d'Espagne; mais mademoiselle Cécile entra, remit une lettre à sa maîtresse, et la marquise changea de projet.
A la seule vue de l'adresse, Valentine reconnut l'écriture, et rougit; elle hésita quelque temps à rompre le cachet; et voyant que mademoiselleCécile ne se disposait point à sortir, elle demanda si l'on attendait la réponse. Non, madame, répondit Cécile, cette lettre est venue par la poste, mais j'attends, pour savoir les ordres de Madame, et quelle robe je dois lui apprêter.—Je m'habillerai plus tard, reprit avec impatience la marquise.—Madame ne dînera donc pas aujourd'hui chez madame la comtesse, car le maître d'hôtel vient de me dire que l'on était au moment de servir.—Non, je resterai chez moi: faites dire à ma belle-sœur qu'une légère indisposition m'y retient.—Si Madame est malade, je puis en prévenir le docteur Petit; je viens de le voir entrer, il n'y a qu'un instant, chez madame de Nangis.—EllesGardez-vous en bien; je n'ai besoin que de repos et ne veux être troublée par personne.» Ces derniers mots furent dits d'un ton à prouver à mademoiselle Cécile qu'on ne fesait point d'exception pour elle. Aussi s'empressa-t-elle d'aller remplir sa commission, tout en méditant sur l'émotion qu'elle avait remarquée dans les yeux de sa maîtresse en lui remettant cette lettre, et sur le desir qu'elle avait si franchement manifesté de la lire sans témoin.
Voici ce qu'elle contenait:
«S'il est vrai, Madame, qu'un heureux hasard m'ait donné quelques droits à votre reconnaissance, permettez que je les réclame, en vous suppliant de me sacrifier lefaible intérêt de curiosité que je vous inspire; encore un mot de vous, et le mystère qui me dérobe à vos yeux cesserait bientôt; mais alors tout serait anéanti pour moi. Réduit à fuir l'objet d'un sentiment divin qui remplit mon ame, mon existence ne serait plus qu'un long deuil. Ah! par pitié, laissez-moi l'unique bonheur auquel je puisse prétendre! Si vous saviez combien l'idée d'occuper quelquefois sa pensée fait tressaillir mon cœur! avec quels soins je m'informe de ses projets, de ses desirs! à quels transports me livre la seule espérance de l'apercevoir! non, jamais vous ne consentiriez à me ravir une si douce félicité.
«Je n'en doute point, Madame, vous accueillerez ma prière; le ciel n'a pas réuni tant de charmes, sans y joindre la sensibilité qui sait respecter et plaindre le malheur; et je vous devrai encore le seul bien qui puisse m'attacher à la vie.
«Je suis, etc.«Anatole.»
«Oui, s'écria Valentine, après avoir lu; sa prière est sacrée, et la reconnaissance me fait une loi de la respecter; je renonce dès ce moment à tout espoir de le connaître: il aime, il est malheureux, son sort paraît dépendre du mystère qui l'entoure. Ah! que je meure plutôt quede troubler la vie de celui à qui je dois la mienne! Mais comment le rassurer? comment lui faire savoir le serment que je fais de ne plus chercher à pénétrer le secret qu'il exige?» En disant ces mots, les yeux de Valentine retombèrent sur la lettre d'Anatole, et y virent, auprès de la signature, l'adresse du ministre des affaires étrangères. Elle présuma que c'était là qu'Anatole attendait sa réponse, et qu'il avait probablement chargé un des secrétaires du ministre de recevoir pour lui les lettres dont l'adresse ne portait que son nom de baptême. Persuadée qu'elle remplissait un devoir indispensable, elle s'empressa d'écrire un billet dont les expressions nobles etsimples attestaient la franchise du sentiment qui les avait dictées. Pas un trait piquant, pas un mot dont la coquetterie eût pu tirer parti. C'était la promesse positive d'observer religieusement le silence imposé par Anatole, et dont la reconnaissance lui fesait un devoir.
Lorsque l'ame est émue d'un sentiment généreux, les petites considérations disparaissent; aussi Valentine ne fut-elle point troublée dans cette démarche par l'idée de répondre à un inconnu, dont le but était peut-être de s'amuser de sa crédulité, et de profiter de la lettre qu'il avait si facilement obtenue d'elle, pour divertir ses confidents; une telle supposition n'entra pas dans sonesprit, malgré sa disposition naturelle à un peu de méfiance. Cependant la conduite mystérieuse d'Anatole en pouvait inspirer à de plus confiants. Mais, sait-on jamais bien par quel motif on doute, ou l'on croit? N'a-t-on pas vu des illusions durer toute la vie, malgré l'évidence attachée à les détruire! Et la vérité qui prouve n'est-elle pas souvent sacrifiée à l'erreur qui persuade?
Mademoiselle Cécile avait si bien exagéré l'indisposition de sa maîtresse, qu'aussitôt après le dîner, madame de Nangis, suivie de tous ses convives, arriva chez la marquise, pour s'informer des nouvelles de la malade, et lui tenir compagnie. Ce projet dérangeait beaucoup celui que Valentine avait formé de passer la soirée toute seule; mais elle n'en témoigna point d'humeur. En entrant, le docteur s'écria: «Vraiment, je ne m'étonne pas qu'on ait la migraine dans une chambre ainsi parfuméede fleurs!» Et sans attendre de réponse, il donna l'ordre à un laquais de sortir tous les vases de fleurs qui se trouvaient dans l'appartement; madame de Nangis, accoutumée à ce despotisme doctoral, ne s'y opposa point. Mais Valentine demanda grace pour son jasmin d'Espagne, dont le parfum était trop doux, à ce qu'elle assurait, pour l'incommoder. Cette exception lui valut bien des commentaires sur l'envoi du jasmin, jusqu'au moment où chacun s'accorda pour le mettre sur le compte de l'ambassadeur d'Espagne. Pendant que l'on s'occupait de ce grand intérêt, le chevalier d'Émerange s'apercevant qu'il tenait encore à la main une branche d'héliotrope,qu'il avait cueillie chez madame de Nangis, la jeta dans le feu, en s'excusant auprès de la marquise, de n'avoir pas pensé plutôt que cette fleur pouvait l'incommoder. La comtesse s'aperçut de ce mouvement, et le trouva tout simple; mais quand elle vit le chevalier remplacer le bouquet qu'il venait de jeter, par une branche du jasmin de madame de Saverny, elle prit un air boudeur qui ne la quitta plus. Cette familiarité déplut aussi à Valentine; elle avait toujours présente à l'esprit la conversation de la princesse, et convenait que les manières du chevalier pouvaient bien avoir donné lieu au bruit qui circulait; pour en détruire l'effet, elle prit avec lui unton de réserve qu'il remarqua avec étonnement; il crut d'abord que c'était un caprice, et voulut en triompher, en redoublant de soins et de gaîté; mais s'apercevant de l'inutilité des frais de son esprit, il joua le dépit, et devint silencieux. Le docteur profita de l'auditoire qu'on lui cédait, pour raconter un certain nombre d'anecdotes burlesques, dont il connaissait pour le moins aussi bien l'effet que celui de ses recettes. Il dut en être content, car l'on rit aux éclats; et ce fut au milieu du bruit qu'il avait provoqué, que le docteur sortit enchanté de son succès, et persuadé que lui seul s'entendait à guérir de la migraine.
Le dépit du chevalier ne le servantpas mieux que sa coquetterie, il résolut de demander franchement à madame de Saverny en quoi il avait eu le malheur de lui déplaire? Chez beaucoup de gens la franchise est encore une ruse, et souvent celle qui leur réussit le mieux. Le chevalier en fit une heureuse épreuve. Valentine n'avait pas prévu qu'il dût lui demander l'explication de sa nouvelle manière de le traiter, et l'embarras qu'elle mit à lui répondre quelques mots insignifiants, fut interprété par le chevalier en faveur de son amour-propre. Il supposa que l'humeur jalouse de madame de Nangis avait inspiré à Valentine le désir généreux de calmer les inquiétudes de sa belle-sœur, en affectantplus de froideur pour lui; et, sans laisser apercevoir le plaisir qu'il ressentait de cette prétendue découverte, il dit à voix basse à la marquise, que si elle persistait à le traiter avec tant de sévérité, il regarderait ce changement de manière, comme un ordre de ne la plus revoir, et qu'il s'y résignerait malgré toute l'étendue du sacrifice. En écoutant le chevalier, Valentine, qui n'osait lever les yeux sur lui, les jeta sur madame de Nangis; elle la vit pâlir et se trouver mal; son premier mouvement fut d'aller la secourir, mais la comtesse revenant bientôt à elle, la remercia sèchement de l'intention qu'elle avait de la ramener dans son appartement pour lui donner sessoins; elle prétendit n'avoir besoin de ceux de personne, et prit le bras de M. d'Émerange, qui lui offrit de la reconduire. Les amis qu'avait amenés madame de Nangis, troublés par cet événement, prirent congé de Valentine, sans qu'elle y fît attention. L'oreille encore frappée des derniers mots de sa belle-sœur, et le cœur oppressé du refus qu'elle avait fait de ses soins, elle sentit ses yeux se remplir de larmes, et s'affligea d'un procédé dont elle craignit de deviner la cause. L'arrivée d'Isaure la tira de sa triste rêverie. «Eh mon dieu! qu'est-ce donc qui se passe, s'écria la petite, en embrassant Valentine. Quoi! vous pleurez! Est-ce que maman vous a grondée aussi?—Non,mon enfant, mais je l'ai vue souffrir, et cela m'a fait de la peine.—Elle a été malade, n'est-il pas vrai? Mademoiselle Cécile nous l'avait bien dit.—Cela n'est pas inquiétant, elle est beaucoup mieux maintenant.—Ah! je le sais bien, puisque j'ai été la voir tout-à-l'heure. Mais elle était si en colère contre M. d'Émerange, qu'elle m'a renvoyée en disant à ma bonne de me coucher tout de suite; cependant il n'est pas encore neuf heures. Aussi j'ai demandé à venir passer un petit moment avec vous. Savez-vous qu'il faut que ce M. d'Émerange ait bien désobéi à maman, pour qu'elle se fâche ainsi?—Que cela te fait-il? Je t'ai cent fois répété qu'à ton âgeon comprenait tout de travers ce que les grandes personnes se disent entre elles, et que le mieux était de ne jamais le répéter.—Eh bien! je ne répéterai plus rien, je vous le promets, ma tante.—Si tu tiens parole, je te récompenserai.—Ah! que je suis contente, que me donnerez-vous?—Choisis ce que tu voudras.—Voici bientôt le temps des étrennes, je sais que mon papa doit me donner une montre, maman une grande poupée, il ne me manque plus qu'un collier avec un joli médaillon; ah! si vous vouliez m'en donner un avec votre portrait dessus, je serais aussi belle que la petite fille de la princesse de L..., qui porte à son cou le portrait de la Reine.—Puisquetu le desires, tu auras le collier et le portrait, mais tu connais nos conditions.—Ah! je n'ai pas envie de les oublier.—En disant ces mots, Isaure souhaita le bonsoir à sa tante, et se promit bien de lui obéir.
Plusieurs jours se passèrent sans que Valentine pût rejoindre sa belle-sœur. Elle était toujours sortie, ou n'était point visible. Justement offensée de cette affectation à ne la pas recevoir, madame de Saverny n'insista plus, et se refusa même le plaisir de voir son frère, dans lacrainte d'être obligée de répondre aux questions qu'il lui ferait probablement sur le motif qui l'éloignait de sa femme. Cependant l'ayant rencontré un soir chez la princesse de L..., et s'étant approchée de lui pour lui témoigner ses regrets d'être restée si long-temps sans le voir, elle fut très-étonnée d'en être accueillie d'un air sévère, et de lui entendre dire qu'il était tout naturel de sacrifier ses amis à ses adorateurs. Elle se serait justifiée sans peine d'une aussi injuste accusation, si les témoins qui les entouraient le lui avaient permis. Mais les réunions du grand monde ont cela de particulier, qu'on y peut toujours lancer une injure, et jamais entrer en explication;de là vient l'habitude que tant de gens d'esprit ont contractée, de se justifier d'un tort par une épigramme.
Tourmentée par de pénibles réflexions, Valentine pria la princesse de la dispenser de faire une partie, et se plaça auprès de sa table de jeu. Le commandeur de Saint-Albert vint bientôt l'y rejoindre, et voyant l'expression de mécontentement répandue sur son visage, il lui dit: «Comment se fait-il qu'on ait le regard aussi triste quand on vient de causer tant de joie?—Je ne sais, répondit madame de Saverny, sans avoir l'air de comprendre la fin de cette phrase, mais il est vrai qu'aujourd'hui je suis assez maussade.—C'estune manière de répondre que vous ne vous souciez pas de me dire ce qui vous importune; tranquillisez-vous, je suis discret, et ne demande jamais ce que je sais.—Puisque vous êtes si bien instruit, faites-moi, je vous en prie, la confidence de ce que j'éprouve?—Non, vraiment; je n'aime point à me mêler des affaires de famille; d'ailleurs vous savez si l'on perd son temps à m'interroger?—Aussi n'ai-je plus envie de rien savoir de vous.—C'est dommage, car je me sens ce soir une certaine disposition au bavardage, dont votre curiosité aurait pu profiter.—Je ne suis plus curieuse.—Je l'avais bien prévu que ce caprice ne durerait pas plus qu'un autre.—Envérité, vous jugez de tout admirablement, reprit Valentine avec dépit; au reste, quand on prend la reconnaissance pour du caprice, on peut bien prendre le silence pour de l'oubli.—Que la colère vous sied bien! et que de gens aimables m'envieraient le bonheur de vous animer ainsi?—Ah! par grace, épargnez-moi votre ironie, je ne saurais la supporter aujourd'hui; c'est de votre amitié seule que j'ai besoin.—Vous y pouvez compter, reprit le commandeur d'un ton plus affectueux, et le moment approche où cette amitié déconcertera, j'espère, plus d'un projet.» Ces derniers mots auraient laissé une impression profonde dans l'esprit de madame deSaverny, si une lettre qu'on lui remit en rentrant chez elle n'eût changé le cours de ses idées. Cette lettre contenait les remerciements d'Anatole; et comme une prière exaucée en autorise nécessairement une autre, il suppliait Valentine, dans les termes les plus humbles de lui accorder la permission de lui écrire quelquefois. «Puisque le ciel me condamne, ajoutait-il, à ne jamais goûter le bonheur de ceux qui vous entourent, ne me privez pas du plaisir de vous peindre des sentiments dignes de vous. Ils sont sans danger pour votre repos; et votre cœur fût-il libre, vous n'y sauriez répondre. Je vous la répète, madame, un obstacle invincible me sépare àjamais de vous; mais la fatalité qui s'oppose à mes vœux ne me rend point indigne de votre confiance ni de votre intérêt, et vous pouvez recevoir en toute assurance l'hommage d'un culte qui n'est dû qu'à la divinité.» Plus bas on lisait que le renvoi de cette lettre serait regardé comme l'ordre de n'en plus adresser.
Il serait trop long d'analyser tous les sentiments que fit naître cette lecture; le plus vif était bien certainement celui dont Valentine n'osait convenir avec elle-même. C'était ce plaisir qui ravit l'ame au premier aveu d'un amour qu'on désire; c'était cette ivresse du cœur qui trouble la raison au point d'ôter tout souvenir du passé, pour se livreruniquement à l'espoir d'un avenir enchanteur. Les chagrins, les obstacles, tout disparaît devant l'idée d'être aimée; on croit sincèrement que l'amour a borné son ambition à cet excès de félicité, et l'on défie le malheur. Heureuse illusion, dont rien ne remplace la perte!
Absorbée dans sa douce rêverie, Valentine se demandait comment Anatole pouvait avoir conçu pour elle un sentiment aussi vif, sans la connaître. A cette question fort raisonnable, son cœur répondait par un retour sur lui-même qui lui expliquait mieux ce mystère que n'auraient pu le faire tous les calculs de son esprit. D'ailleurs M. de Saint-Albert avait probablement instruit son ami de ce qui l'intéressait,peut-être même s'était-il plu à parer Valentine de toutes les qualités aimables, pour mieux séduire l'imagination exaltée d'Anatole. Ce projet n'avait d'abord été que l'effet d'une plaisanterie fondée sur l'aventure romanesque de l'Opéra; mais il arrive parfois que le même événement qui fait rire un vieillard, fait rêver un jeune homme; et tout prouvait que celui-là avait laissé des traces profondes dans le souvenir d'Anatole; il est si naturel de s'attacher aux objets de son dévouement, et de vouloir aimer une femme déja captivée par la reconnaissance! Voilà les suppositions qui occupèrent long-temps l'esprit de Valentine, avant de s'arrêter sur la pensée de cetobstacle invincible, qui aurait été lepremier sujet des réflexions de toute autre personne. Son imagination n'en fut pas vivement tourmentée: elle se peignit Anatole soumis aux volontés d'un père ambitieux, et peut-être lié par des promesses qu'il n'osait ni accomplir, ni enfreindre, réduit à attendre sa liberté d'un malheur: elle ne voyait dans sa conduite mystérieuse qu'une preuve de la délicatesse qui doit interdire à un homme d'honneur le desir de faire partager un sentiment malheureux. Enfin, à travers cette obscurité profonde, elle voyait clairement tout ce qui expliquait à son gré la situation d'Anatole. C'est ainsi que tout l'esprit imaginable ne sauve pas des absurdités du cœur.