CHAPITRE XLI

La joie qu'il ressentait de vous avoir peut-être sauvé la vie, approchait du délire; je tentai vainement de lui persuader que sa blessure exigeait le plus parfait repos: il voulut être transporté sur le champ à Merville, pour mieux cacher les suites de cet événement; et, aprèsm'avoir déclaré que son existence entière tenait au secret qu'il voulait garder auprès de vous, il défendit à ses gens de dire un mot de ce qui lui était arrivé a la sortie de l'Opéra. Le chirurgien reçut la même recommandation, et je le décidai à nous suivre à Merville, pour y soigner Anatole jusqu'à son parfait rétablissement. Ce voyage ne parut pas augmenter les souffrances du malade, ou du moins il n'osa point s'en plaindre. Pour obtenir de lui quelque soumission aux ordres du docteur, j'étais obligé de lui donner chaque jour de vos nouvelles, et de répondre à toutes les questions qu'il ne cessait de me faire sur votre compte. Comme sonétat exigeait une parfaite immobilité, nous ne lui permettions aucun signe, mais il s'en vengeait en écrivant au crayon sur ses tablettes, des phrases auxquelles je répondais dans son langage; ensuite il essayait de tracer un profil dont je reconnaissais les traits, et que pour rendre plus frappant il effaçait, puis retraçait encore; enfin, je reconnus tous les symptômes d'une passion qui allait ranimer sa vie. Je pressentis les chagrins qu'elle pourrait lui coûter, et lui en fis un tableau effrayant; mais je me sentis forcé de l'approuver, lorsqu'il m'assura que tous les tourments de l'amour étaient préférables à cet état de langueur qui menaçait d'éteindretoutes les facultés de son ame. D'ailleurs il prétendait être fort heureux du seul bonheur de vous aimer, pourvu qu'il n'eût jamais à supporter vos dédains. L'idée de vous attacher par la reconnaissance, en vous restant inconnu, l'égarait au point de croire que, s'il obtenait cette faveur, il ne lui resterait plus rien à desirer. Ce sentiment si désintéressé, si peu dangereux pour vous, me toucha vivement, et je le regardai comme un moyen d'occuper dignement le cœur d'Anatole. En pensant ainsi, j'étais loin de me flatter du moindre succès pour son amour; mais je dois vous avouer que voyant tout ce que la reconnaissance vous inspirait pour lui, je n'ai pas eule courage d'en diminuer l'impression, en vous cachant qu'il était aussi digne de votre estime que de votre intérêt; comment aurais-je pu me refuser au plaisir de voir ses yeux briller de la plus pure joie, quand je lui parlais de vous, comment n'aurais-je pas été entraîné par la certitude plus séduisante encore de lui faire passer des moments enchanteurs, en lui disant seulement que vous pensiez souvent à lui. Ici Valentine leva les yeux au ciel, et le commandeur répondit à ce regard en ajoutant: Je sens combien cette complaisance vous paraît coupable, mais, avant de blâmer ma conduite, voyez un peu ce qui la justifie: d'abord j'étais lié par un serment quine me permettait pas d'arrêter les conjectures de votre imagination par le moindre mot qui aurait pu vous faire soupçonner la vérité; je savais que la loyauté du caractère d'Anatole s'opposerait toujours à ce qu'il vous trompât, et que, loin de profiter de l'intérêt romanesque que son mystérieux amour devait vous inspirer, il vous avait avoué qu'un obstacle invincible le condamnait à s'éloigner éternellement de vous. Ensuite je vous dirai que cet obstacle, qui paraît si insurmontable aux yeux de beaucoup de personnes et peut-être aux vôtres, ne me frappait pas de même. Habitué à voir Anatole depuis son enfance, je me suis plus occupé des avantages qui le distinguent, quede la disgrace qui l'afflige. D'ailleurs, ayant appris sans peine son langage, je ne sentais aucun des inconvénients de ce malheur; j'étais avec lui comme auprès d'un étranger dont on entend la langue, et qui s'exprime avec toute la vivacité d'une imagination ardente et d'un esprit supérieur. Combien de fois cette conversation originale et piquante m'a-t-elle consolé de l'ennui d'un bavardage insipide! Enfin, les moments que j'ai passés près d'Anatole sont au nombre des plus heureux de ma vie; et l'on ne doit pas s'étonner que, trouvant en lui la réunion de toutes les qualités aimables, j'aie pu concevoir un instant l'espérance de le voir aimé.

Le récit du commandeur fit rêver long-temps Valentine; elle ne l'avait interrompu par aucune réflexion, et n'en fit pas davantage après l'avoir attentivement écouté, mais elle adressa à M. de Saint-Albert plusieurs questions sur différents petits événements qui avaient excité sa surprise, et que l'intimité secrète de Saint-Jean et de mademoiselle Cécile lui expliqua bientôt. Le prix des innocents services de mademoiselle Cécile, qui se bornait à dire à Saint-Jean les projets de sa maîtresse, étaittout entier dans l'espérance d'épouser ce brave garçon, que son maître récompensait généreusement; et Valentine n'osa pas punir des indiscrétions qu'elle feignit de regarder comme un excès de confiance amoureuse.

Le commandeur s'apercevant de l'espèce d'abattement où paraissait être Valentine, s'excusa de l'avoir fatiguée par un aussi long entretien, et voulut se retirer pour lui laisser prendre quelque repos; mais elle n'y consentit qu'après lui avoir fait promettre de cacher au duc de Linarès quelle avait découvert son secret. Il lui en donna l'assurance: Comptez sur ma parole, lui dit-il: j'y serai d'autant plus fidèle que je nesaurais vous trahir sans le désespérer; jugez-en vous-même. En finissant ces mots, le commandeur remit à Valentine la lettre suivante, et il sortit:

Anatole, a M. de Saint-Albert.

«J'apprends, mon excellent ami, que le marquis d'Alvaro vient d'exposer, au salon du Louvre, le tableau que je lui avais envoyé pour le faire encadrer, et vous l'offrir. Je tremble que cette indiscrétion ne me coûte plus que la vie, en apprenant à Valentine mon nom et mes malheurs. La seule idée de perdre avec mon secret jusqu'au souvenir qu'elle me conserve,me livre au plus affreux désespoir. Car il n'en faut pas douter, l'instant qui lui dévoilerait à quel supplice la nature m'a condamné, changerait tous ses sentiments pour moi. A la place de ce tendre intérêt, dont je relis chaque jour les témoignages, la dédaigneuse pitié viendrait accabler mon amour du poids de ses humiliations; au lieu d'inspirer à Valentine cette affection qui fesait mon bonheur, je serais réduit à sa reconnaissance; ou peut-être son cœur, indigné de l'audace du mien, ne me pardonnerait pas d'oser l'adorer. Ah! mon ami! sauvez-moi de ce malheur cent fois pire que la mort; et n'essayez plus de meprouver que mes craintes à ce sujet sont exagérées. Je sais comme vous de combien d'éléments divins le ciel a composé l'ame de Valentine; mais, plus elle est supérieure à tout ce qu'on admire, plus elle a le droit d'exiger de celui qui aspire à lui plaire. Je me rends justice; les faibles qualités qui m'ont acquis votre amitié pourraient me mériter la sienne. Mais le même sentiment qui dans votre cœur est la source de mes plus douces consolations, de sa part ne me semblerait qu'un outrage fait à mon amour. Songez qu'un moment dans ma vie j'ai joui du plaisir enivrant de contempler sur ses traits enchanteurs une partie de l'émotion qui pénétraitmes sens; que plus d'une fois ses yeux ont répondu aux miens; et voyez si je pourrais survivre à l'illusion qui m'a valu tant de félicité.»

A cette lettre en était jointe une autre pour le marquis d'Alvaro, par laquelle on le priait de faire porter sans délai le tableau d'Anatole chez le commandeur. Deux jours après, Valentine sortit pour la première fois de son appartement, et lorsqu'elle entra chez M. de Saint-Albert, elle ne s'étonna point d'y trouver ce tableau à la place d'un ancien portrait de famille, qui jusqu'alors avait eu les honneurs du salon. Souvent, les yeux fixés sur l'ouvraged'Anatole, elle le considérait sans proférer une parole. Ses amis respectaient son silence, et bornaient leurs soins à distraire son esprit, sans chercher à pénétrer ce qui se passait dans son ame. Discrétion bien rare en amitié!

Les médecins venaient de déclarer que la santé de Valentine était parfaitement rétablie; cependant son teint n'avait point repris son éclat; son regard était triste; et tout en elle montrait un état languissant; mais lorsque madame de Réthel en témoignait quelque inquiétude au docteur, il lui répondait, avec cette assurance que l'on met assez souvent à décider des choses que l'on ne comprend pas, que les maladies inflammatoiresétaient toujours suivies d'un accablement profond, qui n'empêchait pas de se bien porter; et madame de Réthel, sans y rien comprendre non plus, adoptait cette sentence.

Le commandeur, moins facile à rassurer, desirait qu'un événement quelconque pût distraire Valentine de la vie monotone qu'elle avait adoptée. Une lettre de M. de Nangis ne vint que trop tôt seconder ses vœux. Elle était datée de Londres, et contenait le récit de l'aventure scandaleuse qui venait de lui révéler l'indigne conduite de sa femme. La scène s'était passée au château de Varennes, où la comtesse avait eu l'imprudence d'emmener avec ellela jeune baronne de Tresanne, dont la beauté commençait à faire autant de bruit que les extravagances. La certitude de la rencontrer à Varennes était entrée pour beaucoup dans la promesse que M. d'Émerange avait faite à madame de Nangis de l'y suivre; deux jours s'étaient à peine écoulés, que la plus parfaite intimité régnait déja entre le comte et la jolie baronne; mais ce n'était pas sans conditions que madame de Tresanne s'était décidée à récompenser d'avance l'éternel amour que lui avait juré M. d'Émerange. Le sacrifice de madame de Nangis en avait été la première récompense; et il fut résolu entre eux qu'après avoir satisfait aux devoirs d'usage enpareil cas, le comte se dégagerait, sans retour, d'une chaîne importune. Déja plusieurs tentatives lui avaient prouvé la difficulté de réussir. La comtesse était moins résignée que jamais à perdre les avantages d'une liaison qui coûtait aussi cher à sa conscience qu'à son repos; et madame de Tresanne, prévoyant bien que les ménagements du comte ne serviraient qu'à prolonger l'erreur de sa victime, feignit de s'irriter de tant de complaisance, et déclara positivement à M. d'Émerange, qu'elle aimait mieux céder l'empire de son cœur, que de le partager plus long-temps. Cette menace produisit tout l'effet qu'elle en pouvait attendre; la crainte de voir s'échappersa nouvelle conquête avant de l'avoir constatée publiquement, soumit les volontés du comte à toutes celles de madame de Tresanne, et il s'en remit à elle du choix des moyens à employer. La persévérance de la comtesse en ayant fait échouer plusieurs, madame de Tresanne se décida au plus atroce comme au plus infaillible. Un billet anonyme instruisit M. de Nangis de la perfidie de sa femme, en lui indiquant une occasion de s'en convaincre. Dès ce moment la colère et le désespoir régnèrent dans le château de Varennes: madame de Tresanne s'empressa d'en sortir au premier bruit de l'éclat qu'elle avait provoqué; et sans vouloir en apprendre la causeau comte d'Émerange, elle lui ordonna de tout quitter pour la suivre à Bagnères. Elle s'y rendit sans s'arrêter pour soustraire M. d'Émerange aux premiers effets du ressentiment de M. de Nangis. Les amis de la comtesse retournèrent bientôt à Paris dans l'intention charitable d'y publier l'aventure scandaleuse dont ils venaient d'être témoins, et que le brusque départ de M. de Nangis allait certifier à tous ceux qui oseraient en douter. Effectivement, ce malheureux époux, sans calculer si la conduite présente de sa femme n'était pas le fruit de l'indulgence outrée qu'il avait montrée pour ses premières inconséquences, croyait reparer les torts de sa faiblesse parl'on punit souvent des fautes qu'avec plus de soin on aurait pu prévenir. Après une scène violente, dans laquelle la comtesse avait fait l'aveu de tout ce que sa folle passion lui avait suggéré contre Valentine, le comte de Nangis était parti brusquement pour Londres, en arrachant Isaure des bras de sa coupable mère. Abandonnée de tout ce qui lui était cher; livrée aux injures de sa médisance implacable dont elle avait si souvent dirigé les traits; enfin, seule avec ses remords, cette infortunée s'était réfugiée dans un couvent de Paris, où les soins pieux des Sœurs de la Miséricorde ne parvenaient point à calmer les tourments de son cœur. Ce cœur, si souventdominé par la vanité, n'éprouvait plus alors que la honte et les regrets d'avoir perdu tous ses droits maternels. La crainte de ne pouvoir réparer les fautes de sa vie en la consacrant toute entière à l'éducation et au bonheur de sa fille, ôtait à madame de Nangis tout espoir de consolation. Malgré la frivolité de son esprit, elle avait observé que la sévérité des gens du monde se laissait désarmer à la vue d'une jeune personne dont la candeur et les vertus fesaient oublier les égarements de sa mère. En effet, comment se rappeler les torts d'une femme coupable, en admirant l'ouvrage d'une mère aussi tendre que sage! Et quel homme assez méchant oserait porteratteinte au respect qu'elle inspire à sa fille, en affectant de ne le point partager?

Valentine prévoyait depuis long-temps les malheurs qui menaçaient sa famille, et cependant, en les apprenant, elle en fut frappée comme d'une nouvelle inattendue; le bonheur de reconquérir l'estime de son frère, qui le priait en grace de se charger de l'éducation d'Isaure, ne la consolait pas du triste événement qui lui valait une aussi éclatante réparation. En répondant à la lettre où M. de Nangis la conjurait de lui pardonner son injustice et les injures qui lui avaient été dictées par une femmeperfide, elle avait tenté de modérer l'indignation de son frère, en excitant sa pitié pour le sort de cette malheureuse mère, qui, lui disait-elle, serait encore digne de sa tendresse, si de misérables flatteurs, trop bien accueillis par lui-même, ne s'étaient fait un jeu d'égarer sa raison. Il y avait autant de vérité que d'indulgence dans cette supposition; mais M. de Nangis était trop irrité pour se rendre aux avis de sa sœur; il les mit sur le compte de la générosité naturelle au caractère de Valentine, et n'en persista pas moins dans le dessein de punir rigoureusement celle qui venait de l'outrager.

Comme il se méfiait avec juste raison de l'extrême bonté de sasœur, ce n'est qu'après avoir exigé d'elle la promesse de ne jamais confier à une autre le soin d'élever Isaure, qu'il s'était déterminé à la lui envoyer. Avec quel plaisir cette aimable enfant se retrouva dans les bras de Valentine! et combien de fois elle remercia son père de l'avoir confiée à sa tante, pendant le grand voyage que venait d'entreprendre sa mère! car c'est ainsi qu'on avait motivé l'absence de la comtesse, et la cause des larmes qu'elle avait vues inonder son visage au moment de leur séparation.

La présence d'Isaure sembla ranimer l'existence de Valentine. Elle consentit à quitter la campagne pour se rendre à Paris, dans l'unique intentiond'y faire donner à son élève les leçons des meilleurs maîtres. Mais l'attachement qu'elle portait à ses amis ne lui permettant pas de s'en séparer, elle accepta la proposition que lui fit madame de Réthel, de partager l'hôtel qu'elle occupait avec son oncle.

De retour à Paris, il se fit un grand changement dans les habitudes de la marquise: on la voyait sortir tous les matins à la même heure, et passer le reste de la journée dans la retraite. Le salon du commandeur était le seul où l'on pût la rencontrer quelquefois; car pour les fêtes et le spectacle, elle paraissait également décidée à les fuir; et l'on trouvait cette conduiteassez simple après l'éclat qui venait d'avoir lieu dans sa famille. Mais ce qui parfois échappe aux yeux des indifférents, attire l'attention d'un ami, et M. de Saint-Albert, loin d'expliquer si facilement les motifs qui inspiraient à Valentine le desir de s'éloigner de toutes les personnes qui possédaient autrefois sa confiance, redoutait les suites de cet état de contrainte perpétuelle. Il essayait quelquefois de vaincre la résolution qu'elle semblait avoir prise d'éviter toute conversation relative à Anatole, en se fesant apporter devant elle les lettres qu'il recevait de lui; mais il en lisait tout haut le timbre, la date, et même les premières lignes, sans que Valentine lui témoignât la moindrecuriosité d'en savoir davantage; et le commandeur ne retirait d'autre résultat de ces petites épreuves, que de voir se prolonger le silence rêveur de Valentine.

Un jour pourtant que M. de Saint-Albert lisait, comme à l'ordinaire, sa correspondance, tandis que sa nièce et madame de Saverny s'occupaient à broder, elles l'entendirent prononcer quelques mots sans suite, et d'une voix qui semblait altérée par l'émotion la plus pénible.—Ciel! s'écria madame de Réthel, quelle triste nouvelle vous apprend-on?—Ce n'est rien, reprit-il, en cherchant à se remettre, mais vous savez qu'il est impossible de ne point partager les impressions que la duchessede Linarès sait peindre avec tant de vérité; sa manière touchante de parler de ses peines, de ses inquiétudes, les fait passer tout entières dans le cœur de ses amis.—Lui serait-il arrivé quelque malheur? demanda vivement Valentine.—Non pas à elle.—Cette réponse fit pâlir la marquise, et parut lui ôter la force de faire une autre question. Madame de Réthel, s'apercevant de ce qu'elle éprouvait, s'empressa d'interroger son oncle sur la santé d'Anatole.—Mais, lui répondit-il, d'après ce que me mande sa mère, il se porte aussi bien qu'on peut le faire avec un coup d'épée dans le bras.—Un coup d'épée s'écrièrent à-la-fois Valentine et son amie.—Il faut bien,reprit le commandeur, d'un ton calme, payer de quelque chose le plaisir de punir les impertinences d'un fat. Ce nom de fat, que M. de Saint-Albert ne prononçait jamais qu'en parlant de M. d'Émerange, fit tressaillir Valentine, elle pensa qu'elle seule était cause de l'événement malheureux dont elle n'osait demander les détails, elle s'en fit tout haut le reproche, et ses yeux se remplirent de larmes.—Cessez de vous accuser, lui répondit le commandeur, d'un fait dont vous êtes complètement innocente. C'est pour y soigner la santé de sa mère qu'Anatole est resté a Bagnères un mois de plus qu'il ne le devait. Vous savez quel motif vient d'y conduire dernièrementM. d'Émerange; ce n'est pas vous qui lui avez dicté les couplets insultants qu'il s'est amusé à composer sur les amours discrets d'un muet de naissance, et dont, malheureusement pour lui, une copie est tombée entre les mains d'Anatole. Ainsi donc ne vous reprochez pas la blessure qui vient de défigurer pour toujours un visage moins joli qu'insolent; c'est un trait de la justice divine, dont la gloire était réservée à l'adresse d'Anatole. M. d'Émerange a follement pensé qu'on pouvait insulter impunément un homme que son infirmité dispensait du devoir de la vengeance. Cette lâcheté a été justement punie; et la providence devrait frapper demême tous ceux qui ne consacrent qu'à nuire les dons heureux qu'ils ont reçus du ciel.—Mais Anatole est aussi blessé, dit Valentine, avec inquiétude.—Très-légèrement, reprit le commandeur, et sur ce point on peut en croire la duchesse: je voudrais bien être aussi rassuré sur l'état de cette bonne mère. Jugez de ce qu'elle a dû souffrir lorsqu'elle a appris par l'effet du hasard le moment où son fils allait se battre. Je m'étonne qu'elle ait résisté à une semblable épreuve, et j'en redoute les suites pour sa santé.—Ah! mon cher oncle, interrompit madame de Réthel, si vous avez cette crainte, ne souffrez pas que la duchesse de Linarès se livre avec confiance auxmédecins des eaux. Écrivez à son fils de nous la ramener. C'est ici qu'elle trouvera les plus savants docteurs et ses meilleurs amis.—Vraiment elle avait bien le projet de se rendre à Paris; mais son fils refuse de l'y suivre, ajouta le commandeur, en regardant Valentine, avant d'avoir obtenu un consentement à son retour de la même personne qui ordonna son départ..—Eh! qu'allez-vous répondre? demanda la marquise.—Mais ce qu'il vous plaira.—Je ne saurais, reprit-elle, me prévaloir d'un ordre que je n'ai donné qu'en obéissant. C'est à vous à le rétracter.—Je ne le puis.—Qui vous en empêche?—Le devoir que je me suis imposé de ne plus décider des actionsde mes amis.—Vous n'avez pas juré, j'espère, de ne plus leur servir d'interprète.—Non: mais c'est un oubli que je peux réparer.—Attendez pour cela, dit Valentine, en se levant, que vous ayez répondu au duc de Linarès que rien ne s'oppose à son prochain retour.»

Peu de jours après cet entretien, Valentine fut péniblement distraite du souvenir qu'elle en conservait par de mortelles inquiétudes. M. de Nangis, ennemi déclaré de toutes les innovations, s'était constamment opposé au desir que lui avait souvent témoigné sa femme, de faire inoculer Isaure, et la pauvre enfant venait d'être atteinte de tous les symptômes d'une violente petite-vérole. Dès les premiers moments de la maladie, Valentine s'était comme attachée au pied du lit de sa nièce, etavait recommandé qu'on ne laissât pénétrer personne dans son appartement. Déja six nuits s'étaient écoulées sans qu'elle eût consenti à prendre le moindre repos, lorsqu'on vint l'avertir qu'une femme à laquelle on avait répété plusieurs fois que madame de Saverny n'était pas visible, s'obstinait à rester sur les marches de l'escalier, pour y attendre le moment où le docteur P... sortirait de chez elle. Valentine s'informa du nom de cette femme, et apprit avec étonnement qu'elle refusait de le dire. C'est probablement, ajouta le domestique, quelque pauvre femme qui se recommande à la charité de Madame; elle est vêtue de manière àle faire croire, et le soin qu'elle prend de cacher son visage sous un grand voile noir, prouve qu'elle est honteuse de demander l'aumône.—Si c'est ainsi, reprit la marquise, dites-lui de me laisser son adresse, et qu'avant peu j'enverrai chez elle; recommandez-lui surtout de s'éloigner au plus vîte d'une maison dont l'air est infecté par une affreuse maladie. Le domestique sortit pour remplir cette commission; mais il rentra bientôt en disant à sa maitresse, avec l'accent de la plus vive pitié:—Ah! Madame, si vous ne daignez pas venir à son secours, cette pauvre femme va mourir; je lui ai vainement répété qu'elle pouvait compter sur la bienfesance demadame la marquise: Je ne veux point de ses bienfaits, s'est-elle écriée en sanglotant, je ne lui demande qu'un seul mot; qu'elle me l'accorde, ou je meurs à l'instant. En disant cela elle s'est traînée jusqu'à la porte du salon en me suppliant de ne la point renvoyer; et vraiment je ne l'aurais pu faire, car ses forces l'ayant abandonnée, elle est tombée sans connaissance; je viens demander à Madame s'il ne faut pas lui faire prendre quelques gouttes d'éther.—Conduisez-moi vers elle, dit aussitôt la marquise, après avoir recommandé à mademoiselle Cécile de ne pas quitter Isaure. En entrant dans le sallon, Valentine fut saisie d'un battement de cœur quilui ôtait presque la respiration. Son visage, déja altéré par l'inquiétude et les veilles, prit tout-à-coup un air d'effroi en apercevant cette infortunée, si digne de pitié; elle veut s'en approcher pour la secourir, mais à peine a-t-elle fait un mouvement, que des yeux égarés se fixent sur les siens, et qu'une voix s'écrie: «Malheureuse, elle est morte!» Ce cri funèbre retentit au cœur de Valentine, elle n'y répond que par ces mots: «Ah! ma sœur!» Mais ils ne sont pas entendus de cette misérable mère, elle a cru lire l'arrêt de son enfant dans le regard désespéré de Valentine; un frisson mortel a glacé ses veines, et c'est en vain que sa sœur la rassure, la presse surson sein; l'excès de la douleur à suspendu sa vie. Valentine, qui la voit expirante, tente un dernier moyen: elle compte sur cet instinct maternel qui survit à tout pour lui faire deviner la présence de son enfant, et sans calculer si ses forces répondent à son courage, elle entraîne elle-même cette mère mourante, et la dépose aux pieds du lit de sa fille.

Les inspirations du cœur sont rarement trompeuses, et l'on croirait, au succès qu'elles obtiennent dans les moments extrêmes de la vie, que, touchée de notre infortune, la divinité daigne alors penser pour nous. Ce que tous les secours n'avaient pu faire, une seule plainte d'Isaure l'opéra: le son de cette voix chérieranima les esprits de madame de Nangis, et l'existence parut lui revenir avec la certitude que son enfant respirait encore.

En ce moment le docteur P... arriva, et partagea ses soins entre Isaure et sa mère. Il les prodigua avec d'autant plus de zèle, qu'il s'accusait d'être la cause de l'état ou il voyait la comtesse. En effet, c'est lui qui avait parlé la veille, chez l'abbesse du couvent des Filles de la Miséricorde, du danger où se trouvait la nièce de madame de Saverny. Il l'avait peint dans toute sa force, pour engager ces dames à prendre de grandes précautions pour leurs pensionnaires, sans se rappeler que madame de Nangis habitait leurmaison. Le bruit de la maladie de sa fille lui parvint bientôt, avec tous les détails qui pouvaient augmenter son effroi. Son imagination, déja exaltée par le repentir et la douleur, se peignit la mort de son enfant comme un châtiment dû à ses fautes. Et dès-lors, le désespoir s'emparant de son ame, elle ne pensa plus qu'à revoir une seule fois l'objet de ses regrets, avant de le suivre au tombeau. Quelques louis donnés à la tourière, lui obtinrent la facilité de sortir du couvent avant qu'il fît jour. Elle erra long-temps dans les rues de Paris, sans pouvoir reconnaître celles qui la conduiraient chez Valentine; enfin, s'étant adressée à un pauvre savoyard quela misère rendait plus matinal qu'un autre, il lui indiqua son chemin, en marchant devant elle. C'est avec ce guide qu'elle était arrivée à la porte de l'hôtel du commandeur; et c'est assise sur un banc de pierre, qu'elle avait attendu le moment de la voir ouvrir.

Après avoir long-temps examiné l'état d'Isaure, le docteur déclara qu'il lui paraissait moins alarmant que la veille, mais qu'il ne pouvait répondre de rien avant la fin du neuvième jour. En écoutant ces mots, la plus vive terreur se manifesta dans les yeux de la comtesse; elle pensa que, par pitié pour elle, le docteur n'osait prononcer la sentence d'Isaure, et qu'il voulait lapréparer au coup fatal par trois jours d'anxiété; et pénétrée de cette horrible pensée, toute son attitude semblait dire: «Où vais-je passer ces trois jours de supplice.» Valentine comprit son silence, et dit en lui serrant la main: «Rassurez-vous, ma sœur, nos soins la sauveront.—Quoi, s'écria la comtesse,en se précipitant aux genoux de Valentine, vous permettrez que je ne la quitte pas! vous, à qui l'on a fait jurer de la tenir éloignée pour toujours de sa mère, vous que j'ai si cruellement offensée, qui devez me haïr! Ah! tant de générosité ajoute à mes remords; et c'est vous venger deux fois que de vouloir prolonger ma vie jusqu'au dernier soupir de mon enfant.» Aces mots un torrent de larmes inonda le sein de cette malheureuse mère, et la soulagea un instant de l'oppression qui l'accablait. Valentine redoubla cet attendrissement par les expressions de la plus touchante amitié, et le docteur lui-même ne put se défendre d'une émotion très-vive en contemplant le spectacle si doux du repentir qui implore, et de la vertu qui pardonne.

Avant de le laisser partir, la marquise exigea de lui le secret sur la scène dont il venait d'être témoin, et le pria de se charger d'un mot pour l'abbesse du couvent de la Miséricorde, à qui elle devait rendre compte de l'absence de la comtesse. Tout fut disposé pour cacherl'arrivée de madame de Nangis chez Valentine: les gens de la maison reçurent l'ordre de n'en point parler, même à ceux du commandeur; et mademoiselle Cécile fut d'autant plus discrète dans cette circonstance, qu'elle avait à réparer sa réputation. Valentine fit valoir le grand intérêt qui devait les occuper uniquement, pour empêcher sa sœur de revenir trop souvent sur les regrets de sa conduite passée, et il fut convenu entre elles que désormais les soins relatifs à Isaure seraient l'unique sujet de leurs conversations.

Enfin arriva ce neuvième jour aussi redouté qu'attendu. Après un redoublement de fièvre et de délire, le calme survint tout-à-coup, et futsuivi d'un sommeil profond. A son réveil, Isaure entr'ouvrit les yeux, reconnut sa mère, la nomma; et ce premier mot échappé de son cœur devint le signal de la résurrection de toutes deux. Dans ce passage subit du désespoir à la joie, madame de Nangis oublia tout ce qu'elle avait promis à Valentine pour se livrer sans réserve à l'excès de sa reconnaissance. «Ah! mon amie, lui disait-elle, disposez de l'existence qui nous est rendue; c'est à vos vœux que le ciel l'accorde, sa justice devait me punir en m'arrachant le seul lien qui m'attache à la terre; mais, en adoptant ma fille, en protégeant sa mère, vous avez obtenu sa vie et mon pardon: tant de bienfaits n'étaientdus qu'aux célestes vertus d'un ange.»

A la vue d'un bonheur qui était en partie son ouvrage, Valentine recueillit le fruit de tous ses sacrifices, et se félicita d'avoir acquis, par sa générosité, le droit de ramener à tous les charmes d'une vie douce et pure l'amie que tant d'erreurs semblaient condamner à d'éternels chagrins. Mais, tout en se livrant au desir d'adoucir le sort de sa belle-sœur, Valentine voulait rester fidèle à sa promesse envers son frère; et voilà ce qu'elle imagina pour concilier ces deux intérêts. En fesant le serment de ne jamais se séparer d'Isaure, elle ne s'était point engagée à la priver des soins étrangersque pourrait exiger son éducation, et rien ne l'empêchait de les partager avec madame de Nangis, pourvu que cette dernière consentît à ne pas abuser de son autorité maternelle. Cette condition une fois remplie, Valentine proposa à sa belle-sœur d'habiter un petit appartement attenant au sien, où elle pourrait accomplir facilement le vœu de retraite absolue qu'elle avait formé. Avant d'accepter cette proposition qui comblait tous ses desirs, la comtesse prévint Valentine qu'elle ne consentirait à s'établir chez elle qu'en qualité d'institutrice d'Isaure; et que, pour ôter tout soupçon, elle prendrait le nom de madame Sainte-Hélène, et passerait dans la maisonpour une de ces personnes qu'un revers de fortune oblige à fuir le monde pour se consacrer à l'éducation des enfants. Le but de ce mystère était de cacher à M. de Nangis la demeure de sa femme, et Valentine l'approuva. Dès que le docteur lui eut déclaré qu'Isaure était en pleine convalescence, elle reconduisit elle-même la comtesse à son couvent, et deux jours après annonça chez elle la prochaine arrivée de madame de Sainte-Hélène. Une femme-de-chambre nouvelle fut arrêtée pour le service particulier de cette institutrice dont mademoiselle Cécile avait seule le secret. Quant à Isaure, il ne fut pas difficile de lui faire croire que la moindreindiscrétion de sa part la priverait pour toujours de la présence de sa mère. L'effroi que lui inspirait cette menace répondait de sa soumission, et jamais on n'eut à lui reprocher un mot qui pût trahir le mystère qu'elle respecta sans chercher à en comprendre la cause.

Isaure avait repris ses forces, sa gaieté, et l'on ne craignait même plus pour son joli visage; Valentine venait d'en apprendre l'heureuse nouvelle à son frère; madame deNangis, ravie du bonheur de retrouver son enfant, de recevoir les consolations d'une amie, oubliait le monde et ses travers, auprès des objets de son affection. Enfin tout semblait promettre à Valentine le repos auquel elle aspirait depuis si long-temps. Mais une seule idée troublait encore son ame, et lui fesait éprouver que la douceur d'une vie calme ne peut rien contre les agitations du cœur.

Un matin, la marquise se disposant à sortir, comme à son ordinaire, Isaure vint lui demander, de la part de sa mère, à qui était une voiture attelée de six chevaux de poste qui venait d'entrer dans la cour. Devinant bien ce qui motivaitla curiosité de la comtesse, Valentine fit appeler mademoiselle Cécile, qui répondit: Cette voiture est celle de la duchesse de Linarès.—Viendrait-elle loger ici? demanda vivement la marquise?—Je ne le crois pas, madame, car les gens qui se trouvaient dans sa voiture de suite, ont reçu ordre d'aller tout préparer pour la recevoir dans l'appartement qu'elle occupe ordinairement chez l'ambassadeur d'Espagne.—Dites qu'on ôte mes chevaux, reprit Valentine, après un moment de silence; je ne sortirai pas. En donnant cet ordre, elle congédia Isaure et alla se renfermer dans son cabinet. Elle y était depuis une heure, lorsque M. de Saint-Albert se fitannoncer. A son aspect il la vit rougir, et il s'excusa de venir ainsi la troubler: Je le vois, dit-il, ma présence vous importune; c'est l'effet que produit communément celle d'un ami qui n'inspire plus de confiance; mais tranquillisez-vous; je ne viens pas questionner votre cœur, ni vous parler des sentiments que je lui suppose; j'avais prévu ce que vous cherchez à dissimuler, et je suis bien loin de le blâmer. Tout ce que je vous demande, c'est de m'aider à rappeler la raison d'un insensé qui est au moins digne de votre pitié; puis s'apercevant que Valentine hésitait à répondre, le commandeur ajouta: Anatole sait que vous demeurez ici,et dans sa résolution de n'y point venir, il me supplie de lui permettre de vous écrire. Comme je me rends à l'instant même chez lui pour le lui défendre par toute l'autorité de mon amitié, j'ai cru devoir vous en prévenir, et vous supplier de vous prêter au moyen très-innocent dont je viens de convenir avec sa mère, pour le ramener à des sentiments plus raisonnables.—Et quel est ce moyen, demanda Valentine?—Mais en pareil cas, celui qui ôte toute espérance, me semble le meilleur. La passion d'Anatole est arrivée à un point qui touche au délire. Six mois d'absence et de regrets n'ont fait que l'exalter, et l'idée qu'elle ne peut plus troublervotre repos, l'encourage encore. Il est temps d'y mettre un frein en lui prouvant qu'il ne doit exister entre vous qu'une simple amitié, puisque le choix d'un nouvel époux va bientôt assurer votre bonheur.—Mais ce serait l'abuser....—Que vous importe, interrompit le commandeur, cela ne vous engage à rien, pas même à le tromper; nous vous demandons pour toute grace, de ne pas nous contredire. C'est de moi seul qu'il apprendra les projets que je vous supposerai, et je sais d'avance qu'il se soumettra à tout ce que l'honneur ordonne en pareille circonstance. Une fois convaincu de votre prochain mariage, il sentira la nécessité de renonceraux illusions romanesques qu'il nourrit depuis trop long-temps, et cessant de garder un secret désormais inutile, il sacrifiera bientôt les intérêts de son amour-propre au plaisir de jouir sans contrainte de votre affection. Combien alors cette tendre mère vous bénira d'avoir rendu son fils à la vie par l'amour, et à la raison par l'amitié. Vous deviendrez l'ange tutélaire de cette intéressante famille, et votre vieil ami vous devra la fin de toutes ses peines.—Ah! si tant de bonheur est en ma puissance, s'écria Valentine avec l'accent de la plus vive émotion, je consens à tout pour vous l'assurer. Oui, dites à votre ami que mon cœur n'est pluslibre, et qu'avant peu j'aurai disposé de ma main; mais en lui fesant cette confidence, ménagez sa sensibilité, persuadez-lui bien que j'ai besoin de son bonheur pour être heureuse, et qu'il doit vivre pour être l'objet de mon éternelle reconnaissance.

En disant ces derniers mots, le visage de Valentine s'anima des plus vives couleurs, et son regard brilla du feu de l'enthousiasme; le commandeur surpris de l'air inspiré qu'il remarquait en elle, la considéra quelque temps en silence, puis se levant tout-à-coup, il la quitta pour se rendre auprès d'Anatole.

Deux heures après, la marquise reçut le billet suivant:

Anatole a Valentine.

«Votre bonheur est décidé, madame, et vous daignez encore vous occuper du mien! Tant de bonté ne m'étonne pas. J'y voudrais répondre en vous obéissant; mais vous m'ordonnez en vain d'être heureux; le ciel, moins généreux que vous, me défend d'y prétendre, et la fin de mes tourments est l'unique vœu qu'il me permette désormais de former. Ah! puisse-t-il bientôt l'accomplir, en me laissant pour dernière pensée le souvenir du seul moment où j'aie aimé la vie!»

A peine Valentine a-t-elle achevé la lecture de ce billet, qu'elle faitdemander si M. de Saint-Albert est de retour. On lui répond qu'il vient de rentrer; elle se rend aussitôt près de lui, et, sans perdre de temps, elle le prie de lui dire franchement comment Anatole a reçu la nouvelle qu'il vient de lui porter. Le ton décidé qui accompagnait cette prière en fesait presque un ordre, et le commandeur pensa qu'il fallait qu'un sentiment violent agitât Valentine pour altérer ainsi la douceur de sa voix. Il essaya d'abord de lui répondre vaguement, en lui laissant entendre qu'il valait mieux pour elle-même qu'elle ignorât l'effet d'un désespoir que le temps seul pourrait calmer; mais la marquise ayant insisté de manière àne lui laisser aucun moyen d'éluder une réponse positive: «Eh bien! dit-il, puisque vous voulez savoir les projets qu'il médite en son extravagance, apprenez qu'il part cette nuit même pour aller cacher, je ne sais où, la douleur qui l'accable. J'ai vainement employé mon ascendant sur lui pour le déterminer à prendre quelque parti plus sage. Je n'ai rien obtenu de tout ce que j'ai demandé, même au nom de sa mère. Il m'a fait jurer de ne la quitter de ma vie, et de faire tout ce qui dépendrait de moi pour vous lier avec elle; car il ne doute pas que le bonheur de vous voir souvent ne la console de l'absence de son fils. Il a paru attacher le plus vif intérêt à ce que je pusse vous réunirce soir même toutes deux chez moi. J'ai promis de satisfaire à tout ce qu'il exigeait de mon amitié, pourvu qu'il renonçât au desir de vous revoir encore une fois. Il ne voulait que se trouver sur votre passage, au moment où vous viendrez chez ma nièce; mais j'ai résolu de vous sauver une semblable entrevue, qu'il n'est pas lui-même en état de supporter.—Je vous en remercie, interrompit Valentine (sans paraître fort émue de ce qu'elle venait d'entendre), et j'accepte avec empressement l'offre que vous me faites de me présenter aujourd'hui à votre ancienne amie. Vous m'excuserez, si j'arrive un peu tard. Je me suis engagée à conduire ce soir Isaure àl'Opéra; c'est une récompense depuis long-temps promise, je ne saurais manquer à ma parole: madame de Réthel vient de s'engager à nous y accompagner, et si la duchesse ne doit se rendre qu'à dix heures chez vous, nous nous y trouverons avant elle.—Puisque cet arrangement est celui qui vous convient le mieux, reprit le commandeur d'un air piqué, je vais tout disposer pour satisfaire au vœu de mon ami, sans nuire à vos projets.» A ces mots, Valentine quitta le commandeur, sans paraître remarquer le mécontentement qu'il témoignait.

Voilà bien les femmes! s'écria-t-il, lorsqu'elle fut partie: exaltées jusqu'à la folie, quand l'amour les domine;insensibles jusqu'à la dureté, quand le prestige de leur imagination est détruit.

A l'heure du spectacle, la marquise et son amie font de vaines instances pour le déterminer à leur donner la main; il s'y refuse en disant que de tristes adieux à faire le privent de l'avantage de partager les plaisirs de ces dames. Après plusieurs phrases de ce genre, fort bien comprises de Valentine, il la voit s'éloigner sans en obtenir d'autre réponse que ces mots:A ce soir.

Blessé de tant de marques de légèreté, il veut en faire le récit à son malheureux ami, et lui prouver qu'il ne peut sans crime sacrifier le bonheur de sa famille entière au regretde n'être point aimé d'une femme ingrate. Dans ce dessein, il se fait conduire chez Anatole, et n'apprend pas sans étonnement qu'il vient de partir pour l'Opéra. Un valet de chambre est appelé, il confirme cette réponse, et dit qu'en effet son maître s'est déterminé tout-à-coup à sortir après avoir reçu un billet.—Et savez-vous de quelle part il venait, interrompt vivement le commandeur?—Non, monsieur. Je sais seulement qu'un domestique, portant la livrée de madame la marquise de Saverny, m'a chargé de le remettre à mon maître.—Ces mots augmentent encore la surprise de M. de Saint-Albert. Il veut éclaircir le mystère, et se rend sans délai à l'Opéra.En entrant dans la salle, il aperçoit Anatole dans le fond de la loge de l'ambassadeur d'Espagne. Il le voit debout, appuyé sur une colonne, et les yeux fixés de manière à lui indiquer l'endroit où se trouve madame de Saverny. Le commandeur tourne alors ses regards de ce côté, et il est frappé de l'air rayonnant de Valentine. L'émotion la plus vive semble animer ses traits, et tout en elle démontre autant de trouble que de joie. En vain la plus célèbre danseuse captive l'attention du public. Valentine profite de ce moment pour se livrer au plaisir de revoir Anatole, mais l'expression d'un bonheur dont il ne se croit pas la cause, lui devient bientôt insupportable.Son désespoir s'en irrite, il veut fuir pour en cacher l'excès. Déja il n'a plus qu'un pas à faire pour être à jamais séparé de celle qu'il adore. Cette funeste pensée l'arrête un instant; il se retourne, et veut par un dernier regard lui dire un éternel adieu; mais un signe de Valentine lui dit:Restez. Il n'ose en croire ses yeux, ni reconnaître le seul langage qu'il parle, qu'il entende, et que Valentine vient d'apprendre pour lui; un second signe ajoute,je vous aime, et il tombe anéanti sous le poids de sa félicité.

Au même instant le commandeur arrive, l'entraîne hors de la salle, et lui prodigue tous ses soins; Valentine, tourmentée d'une douce inquiétude,n'attend pas la fin du spectacle pour se rendre chez M. de Saint-Albert. Un seul mot instruit madame de Réthel de ce qui se passe dans l'ame de son amie. Elle n'a plus de secrets pour elle, et trouve du plaisir à lui avouer que depuis trois mois les leçons de l'abbé de l'Épée l'ont rendue très-savante dans le langage d'Anatole.—Quoi! s'écrie madame de Réthel, c'est donc à cette occupation que vous consacriez ces longues matinées où vous étiez invisible pour tout le monde.—Vraiment oui, répondit Valentine; lorsque j'ai senti que rien ne pouvait m'empêcher de l'aimer, j'ai voulu apprendre à le lui dire.»

Comme elle achevait ces mots, la voiture s'arrête; on l'ouvre précipitamment, et la marquise s'élance dans les bras de M. de Saint-Albert, qui s'écrie: O mon amie! est-il bien vrai?» L'émotion de Valentine ne lui permet pas de répondre; elle se laisse conduire par le commandeur sans voir où il l'entraîne. Bientôt Anatole est à ses pieds. Une femme, baignée de pleurs, la presse sur son sein; à ses traits, aux transports de sa reconnaissance, Valentine devine qu'elle embrasse la mère d'Anatole, et son cœur éprouve tout ce que le ciel a voulu attacher de divin au plaisir de faire des heureux.

Voilà, dira-t-on, un trait d'héroïsme au-dessus du courage des femmes. Ce n'est pas dans l'amour qu'inspire un homme, dont les qualités brillantes rachètent une disgrace qui ne le rend à charge à personne, qu'on doit admirer l'effort d'un si beau dévouement; c'est dans la résolution de braver le ridicule attaché à un choix semblable, que se trouve tout le sublime d'une action si généreuse! Madame de Saverny n'eut pas à se repentir d'en avoir offert l'exemple. En la voyant devenir l'épouse d'Anatole,d'abord on pensa dans le monde qu'elle se sacrifiait à la reconnaissance; mais bientôt la réalité de son bonheur vint prouver aux plus incrédules, que la certitude d'être constamment adorée peut suffire à la félicité d'une femme sensible; et que, dans une union formée par l'amour, on s'entend toujours assez tant qu'on s'aime beaucoup.

M. de Nangis quitta Londres pour être témoin du mariage de sa sœur, qui se fit à Merville. Avant de se rendre à l'église, Valentine demanda à son frère la permission de lui présenter la gouvernante d'Isaure, l'amie intéressante dont les soins l'avaient aidée à rappelerson enfant à la vie.—Conduisez-moi vers elle, répond le comte, impatient de remercier celle à qui il croit devoir la plus douce consolation qui lui reste.» Au même instant, Valentine ouvre la porte d'un cabinet où madame de Nangis attendait en tremblant l'arrêt qui devait finir ou éterniser son supplice. Sans laisser aux deux époux le temps de se livrer aux différents sentiments qui les agitent, Valentine les conduit dans les bras l'un de l'autre, en disant: «Le pardon de madame de Nangis est bien dû à la mère d'Isaure!» Mais que dira le monde, s'écria le comte, en essuyant les larmes qui s'échappaient de ses yeux?—Restez ici près de nous,reprit Valentine; et vous ne le saurez pas. Ce monde vaut-il donc la peine de tant lui sacrifier? et la peur d'une raillerie doit-elle empêcher de pardonner des torts expiés par la douleur et le repentir? Ah! tout me le prouve: ce n'est pas dans les plaisirs bruyants de ce monde frivole qu'on peut trouver l'oubli de ses chagrins. Imitez-moi, mon frère; ayez le courage d'être heureux. Qu'en arrivera-t-il? On plaisantera de l'excès de votre bonté; on rira de mon choix; et l'on enviera bientôt notre bonheur.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.

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