Chapter 6

Dès qu’elle eut les fleurs, elle rentra chez elle, mit une table devant une fenêtre ornée de pots de fleurs, posa un petit bloc sur la table, la couvrit de deux essuie-mains blancs, plaça sur l’éminence ainsi formée leur statuette du Christ tout enfumée et montrant un cœur sanglant couvert de chiures de mouches. Elle mit les fleurs à haute tige dans de grands pots, les plus petites dans de petits pots, les roses seules dans des verres, et les rangea autour du Christ. Sur le devant de la table, elle déposa une petite couronne de bleuets que Fineke avait tressée, mit une rose au centre, prit de l’armoire deux candélabres en verre nickelé et y plaça des bougies qu’elle alluma. Puis elle alla chercher un oreiller dans le berceau du petit, le déposa par terre devant la table et le couvrit d’une descente de lit que l’on emploie seulement quand Sus vient à la maison. Et ce fut le plus naïf, le plus frais et le plus joli petit autel de tableau gothique que j’aie jamais vu.

Les enfants furent alors lavés et habillés de leur costume de dimanche ; la maison avait été récurée dès cinq heures du matin. On dîna vite dans l’autre chambre, et Mitje avait encore eu juste le temps de mettre une blouse rose et ses belles épingles à cheveux, à petites pierres, quand le vicaire entra.

Maria avait tenu à ce que tout fût bien. Mes fleurs avaient comblé ses désirs : leur autel serait le plus beau de la rue, et cela ferait rager les voisines.

Tout se passa comme elle l’avait désiré. Les voisines poussèrent les têtes ensemble :

— Avez-vous vu les fleurs ? Avez-vous vu les fleurs ?

1920.

Mileke, qui a maintenant sept ans, vient de rentrer avec les trois vaches qu’il a menées paître. Il crie dès la rue :

— Mère ! la bleue est enfin «willig» : ça suinte, et elle a sauté trois fois sur les autres vaches.

— Ah ! fit la petite femme, il était temps : on la conduira demain au taureau.

Mileke est allé tout de suite avec Fineke construire un fort sur un tas de sable qui se trouve dans la cour de la ferme.

Ils sont chez moi à faire des cumulets sur le tapis. Fineke, en jetant jambes par-dessus tête, découvre, dans un écartement, tout son petit sexe. Mileke me regarde saisi, rougit, puis, la bouche en rond, lève les yeux vers le plafond.

L’effarouchement de Mileke est que, moi, j’ai vu cela. Lui, mon Dieu, il voit cela souvent, et n’y fait pas plus attention qu’à ses pieds ou à sa tête.

29 juillet 1920.

Fineke a neuf ans maintenant.

— Écoute, Fineke : quand je pourrai avoir du lait chez ta mère, tu viendras boire du cacao.

— Nous aurons bientôt du lait : la vache avait hier fini ses neuf mois, elle peut donc vêler quand elle veut. Les pieds du petit veau viennent d’abord, puis on le tire hors de la vache.

— Quelles jolies bottines tu as, Fineke.

— Oui, c’est saint Nicolas avec son âne qui me les a apportées. Elles étaient sur mon assiette avec un petit billet : « Pour Fineke. » J’ai eu mon assiette pleine, pleine de bonnes choses, beaucoup plus que les autres, mais j’y avais, avant de me coucher, mis une tartine pour le petit âne. Il l’avait mangée et c’est lui qui m’a mis tout cela à la place. Si j’ai eu plus que les autres, c’est que l’âne s’est dit : « Je ne donne rien à ceux qui ne donnent rien. »

Jacques aura cinq ans au mois d’août. C’est le seul des enfants de la petite femme qui n’a pas eu une enfance martyre, dont les oreilles ne se sont pas presque décollées par la sanie qui coule, pue et ronge, dont les yeux n’ont pas été envahis de pustules qu’il eût frottées toute la journée en hurlant, dont la tête n’a pas été couverte de croûtes de poux qui l’eussent empêché de la coucher pour dormir, et qui n’a pas eu les entre-jambes rouges et suintantes comme un écorché. Non, Mitje, sur mes indications, l’a soigné dès sa naissance, et c’est le plus beau, le plus malicieux, le plus sensuel petit gredin, aux beaux yeux noirs et à la peau basanée, qui soit.

Pour aller à l’école, il regarde si ses mains ne sont pas trop noires, et il plante son bonnet de police kaki sur l’oreille.

A l’école gardienne, il y a des rangées de petits bancs, à droite pour les garçons, à gauche pour les filles. Lui, Jacques, se met toujours sur le coin du côté des filles, et Melanieke, du géomètre, sur le coin du côté des garçons.

Melanieke a des petites boucles blondes, une petite robe bleue décolletée et de petits bras grassouillets, nus.

Jacques tâche de s’en approcher, mais elle est très réservée et joue avec les petites filles. L’autre jour cependant, à la sortie, elle s’est laissée prendre par la main et est allée avec lui jusque chez l’épicier, où son petit frère est venu la prendre.

— Vois-tu, Mitje, s’il n’était pas venu, je l’aurais amenée à la maison, et tu aurais vu comme elle est jolie : plus jolie qu’Emma du secrétaire, que j’aime bien aussi. J’ai dit à Melanieke de venir jouer à la maison, que tu avais fait du pain de corinthes, mais elle m’a répondu : « Je ne peux pas, Jacques. » Si elle avait voulu venir, je l’aurais bien portée sur mon dos.

— Hier, me raconte Mitje, quand je le conduisis à l’école, Melanieke y allait aussi, conduite par son frère. Jacques l’a regardée, puis m’a dit : « Tenez, Mitje, ça me fait du bien de la voir. »

Les petites de huit à douze ans sont assises à découper du papier doré pour la jonchée de la Sainte-Vierge, dimanche prochain à la procession. Fineke qui a onze ans :

— Vous savez, les enfants ne sortent pas de la fosse au charbon, comme on le dit.

Bertha qui en a dix :

— Comment ! mais si ! Ils poussent dans une fosse à charbon à Liège et on nous les apporte. Ma mère a crié, mais il fallait l’accepter : l’homme l’a déposé sur le lit au milieu de la nuit.

— Non, non, Marieke m’a dit d’où ils viennent, et elle le sait de son oncle, un homme qui sait tout comme mon père.

— Et d’où viennent-ils alors ?

Et toutes déposent les ciseaux et le papier doré et la regardent, la figure tendue.

— Oh ! c’est si curieux que je n’ose pas le dire.

Mitje crut bon d’intervenir :

— Allons, vous autres, avec vos fades bavures, pensez plutôt à remplir vite le panier pour la jonchée de notre petite Notre-Dame qui entend tout ce que vous dites.


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