Chapter 6

—Vous aviez à me parler.

—J'avais à vous parler et je vous parle. Tout d'abord il n'était pas question de moi mais d'un autre. Mais si je me promène dans les bois, quel que soit le chêne dont je soulève l'écorce, je fais toujours saigner la même dryade qui est moi. La mythologie est bien commode pour s'exprimer dans la conversation courante. Au reste tout n'est que mythologie. Je suis Grec, nous sommes Grecs, tu es Hélène.

—On m'appelle Mirabelle.

—Inutile d'avancer tes lèvres parce que j'ai regardé vers toi. Que veux-tu que j'aille chercher dans tes bras? Cette fin du monde qui s'annonce dans tes prunelles, je sais qu'elle n'arrivera pas. Je ne crois pas aux présages, depuis qu'ils n'ont plus rien à m'apprendre de demain. Le désir, il est vrai, le désir. Je n'ai pas même à te séduire, songe donc. Encore si, pareil à certains oiseaux, je devais par tout mon plumage imiter la couleur bleue du ciel. Mais l'amour est devenu trop facile.

—Fallait-il donc me refuser?

—Qu'importent tes refus, à toi! Seuls les miens comptent. Te sens-tu suffisamment à ma merci? Ils parlent de la séduction comme des garçons coiffeurs. Si je t'ai séduite, tu feras tout ce que je t'ordonnerai.

—Baptiste.

—Voyons, il s'agit de bien autre chose. Je pense au pouvoir singulier des hommes qui font travailler leurs femmes. Cela n'est rien encore. On peut infiniment exiger d'une femme. Nous nous abusons si nous croyons pouvoir seulement en abuser. Voyons, te jetterais-tu à l'eau si je le voulais? Mais cela est encore trop aisé, histoire de tuer le temps. À danser nue devant ses convives, la favorite de ce monarque avait préféré la mort. Que le monarque devait être stupide!

—Écoute, si vous voulez me le permettre, je ferai toutes vos volontés, les faciles, les pires. Mais seulement dis-moi...

—Je ne promettrai rien, il n'y a pas d'assurance sur l'amour.

—Écoute, quelquefois le soir je me vois si seule, et si forte, et si pleine du bruit marin de l'univers, que je tuerais le premier homme, tu entends, le premier homme qui me tomberait sous la main s'il voulait seulement me résister. Tu ne sais pas ce qu'est la folie d'une femme. L'abîme que vous portez en vous, vous autres, ce n'est pas la peine d'en parler. Notre égarement n'a pas son pareil. Il y a des chutes si rapides que la mort n'en donnerait qu'une idée bien faible. Tu peux provoquer cela si tu veux. Alors tu verras celle que je suis: c'est formidable. Si l'on me donnait un miroir dans ces moments-là j'en mourrais. Qu'est-ce que c'est que le vent, la tempête ou le grand soleil? Tu ne m'as jamais vue, dressée, tendant mes paumes, en proie à la maladie de la terre; tu ne sais pas quels sont les mots, les cris qui me viennent, ni quel désordre bouleverse ton esprit si je m'en donne la peine.

—La peine? est-ce vraiment une peine pour toi? Mire, tu mens.

—Je ne mens pas. Je ne peux pas mentir, car tout ce que je dis, je le pense aussitôt. Qu'est-ce que Dieu à côté de la femme? C'est moi qui ai tout créé. Tout vient de moi, tout y retourne. En vain tu penses m'échapper.

—Je ne cherche à fuir que moi-même.

—Égoïste, comment l'atteindre?

—Égoïste! qu'entends-tu par là? Certains mots me semblent plus fugitifs que des nuages. Je suis venu ici pour vous parler.

—Il va falloir que je m'habille.

—On croira sans doute que l'amitié me pousse, ou toute autre sottise. Tant pis. En vérité, qu'Anicet vive ou meure, cela ne me fait ni froid ni chaud. Cependant vous allez m'obéir: il faut qu'Anicet soit libre.

—Que puis-je?

—Vous pouvez aller voir le Ministre des Affaires Étrangères, vous pouvez lui promettre, s'il obtient du Garde des Sceaux l'élargissement de notre ami, ce document secret que notre cher Marquis vous a donné jadis et duquel dépend la tranquillité de l'Europe. Enfin vous êtes jolie femme, et qui saurait vous résister?

—Il ne faut faire que cela pour vous plaire? Ah! folle, je proposais bien pire.

—Il ne faut faire que cela pour le moment. Je veux mesurer mon pouvoir. Cela ne vous rapportera rien. Ne vous déguisez pas le danger. Vous pouvez échouer, être attirée dans un piège. Parmi les machines auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, il faut citer la loi, la justice, la police, tout ce que vous voudrez. Tu es prévenue: je regarderai ton corps déchiré par la roue, et puis je penserai à autre chose. Tu hésites?

—Est-ce que je sais? Je ne vois pas le danger.

—Il faut le voir. As-tu jamais songé au bagne? Il y a là-bas des femmes lesquelles furent les plus belles et les mieux aimées. Elles ont les cheveux tirés à faire peur. Leur cœur, dans cette nuit, est la proie du premier venu. Que pensent-elles? Elles envient les esclaves qui reprisent la vie à grand peine comme des bas. Elles rêvent à la prison des bras d'hommes plus douce que celle qui danse en bas du globe sur les extrêmes flots du Pacifique. Elles pensent à ne pas penser.

—La plus belle invention des hommes, c'est l'enfer.

—Alors, va.»

Le bras de Mirabelle atteignit la sonnette. Cela fit un silence extraordinaire.

«Anne, dit Madame Gonzalès, je m'habille tout de suite.

—La robe bleue, Madame?

—La noire, celle de grand deuil. Et le chapeau de crêpe Georgette.»

Les allées et venues des femmes de chambre ne suffisent pas à distraire Baptiste.

À partir d'ici, Mire commence à s'habiller. Baptiste commence à réfléchir. Comment il se fait que Mire s'habille devant lui, la camériste seule se le demande. J'ai bien d'autres chats à fouetter.

Baptiste (Il réfléchit):

La merveille de notre vie, c'est précisément que rien n'a l'importance que nous lui accordons. Je ne puis envisager aucun événement avec terreur. Me voici une fois de plus arrivé au bout d'une méditation aussi vaine que les précédentes. Cela aura bien duré six mois. Rien ne paraît plus possible mais il y aura forcément autre chose parce qu'il y a toujours eu autre chose. Le jeu consiste à atteindre sa limite dans toutes les directions avant de mourir. Tout me soit occasion de m'étendre, je ne veux pas d'autre utilité au monde ni aux gens. Ils sont l'épisode, l'anecdote et ne valent qu'autant qu'ils concourent au principal objet du livre. Anicet, Mire, d'autres, V*** par exemple, tout cela diminue déjà derrière moi. La seule chose qui agisse encore fortement sur moi c'est la saison, insinuante et torride, pareille au café. Au-dessus de tout, il y a cette joie de ne plus rien trouver en moi si je ferme les yeux. Rien. Je suis vide. Au dehors rien n'accroche plus ma vue. Tous les spectacles, si beaux autrefois qu'il fallait s'arrêter et s'appuyer aux murs, me laissent indifférent. Si je vois un magasin ou un viaduc, je dis: c'est un magasin, ou: c'est un viaduc. Ou bien encore je me contente de penser: Magasin, viaduc. Ou plutôt je passe sans voir et je regarde, et je ne vois qu'un viaduc ou un magasin. Il n'y a là rien d'extraordinaire. Je suis le maître, simplement. Je songe à celui qui disait: «Qu'importe, puisque c'est toujours moi qui suis moi?» Nous devons avoir le même regard. Le principe d'identité est bien le plus beau bilboquet que je connaisse. Un jour ou l'autre ma tête retombera à côté du manche. On verra bien. Ce qui conduit au suicide (je reconstruis mon excellent ami Harry James) c'est la volonté ou le désir de tirer son épingle du jeu. Moi, je ne veux rien. On verra bien. Le désespoir ne prouve rien, il suppose l'espoir et c'est tout. Je ne nie pas la souffrance, je la constate, mais je m'y trouve comme un poisson dans l'eau. Si à tout autre passe-temps, je préfère les seins des femmes, c'est que ce sablier transversal constitue bien le plus dangereux des oreillers. Après tout, il me reste encore le mariage. On complique à souhait l'existence avec ce boulet auquel le prisonnier ne cesse de mentir. Les liens les plus absurdes me tentent parfois dans la certitude où je me sens qu'ils ne me pèseront jamais autant que la pression atmosphérique. Pour la seconde, le plus sain serait de faire un tour en province, de disparaître un peu quelque part, au Café du Commerce. Faire peau neuve, que les reptiles ont de la chance! Je n'en ai pas moins qu'eux.»

Baptiste entra dans le petit Biard voisin de Saint-Philippe: «Garçon, une fine et de quoi écrire!»

Monsieur Pol glissa. Sur le sous-main de toile cirée noire il y avait en or une mappemonde et un encrier. Baptiste Ajamais prit une feuille, une enveloppe jaune, puis, s'étant appuyé sur le buvard-réclame, il écrivit de la main gauche avec application:

MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE.

«D'un sens, dit le garçon, ça pouvait mieux tourner, mais d'un autre, quel soulagement pour toute la ville. Un ivrogne, un fainéant. Et ça ne se respectait même pas, Monsieur le Notaire. Il tenait sur son compte des propos que j'en avais honte pour lui des fois et que je lui disais: Allons, Monsieur Malitorne, vous exagérez, pour sûr, vous exagérez. Plutôt que de finir à l'hospice, autant qu'il soit mort comme ça. D'un sens...

—Vous avez les journaux de Paris, Ernest? demanda le vieux Monsieur.

—Ma foi, Monsieur le Notaire, c'est Monsieur qui les a.»

Le consommateur ainsi désigné était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, habillé d'un veston droit, étriqué, élimé, lequel laissait voir un gilet très montant orné d'un passepoil blanc sale. Le nœud tout fait qu'il portait était maintenu par une épingle trop petite à l'effigie de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus, mais pas suffisamment haut pour cacher le bouton d'un col de celluloïd. Il n'y avait de remarquable en ce jeune homme qu'une lèvre inférieure accentuée et des cheveux peut-être un peu trop longs. Le regard disparaissait totalement derrière une paire de lunettes bleues.

«Si vous désirez leParisien, Monsieur?

—Vous êtes bien aimable, Monsieur, dit le notaire, mais permettez-moi de me présenter: Maître Dorange, Arthur Dorange, ancien notaire. Vous êtes nouvellement établi dans cette ville, Monsieur...?

—Je me nomme Baptiste Tisaneau, et je suis le nouvel employé de l'agence du Crédit National.

—Ah! c'est vous qui remplacez Monsieur Malitorne? Le pauvre homme! Nous ne perdons pas au change. Dans les derniers temps c'était un bien piètre partenaire à la manille. Vous jouez à la manille?

—On a ses petits talents.

—Parfait. Vous serez notre quatrième. Ainsi va la vie: un joueur meurt, un autre vient. On ne s'en porte pas plus mal pour ça. Qu'est-ce que vous prenez?

—Oh! Monsieur le Notaire! Enfin, ça n'est pas de refus. Un vermouth cassis.

—Un vermouth cassis, Ernest, et un Cointreau. Le Cointreau, c'est excellent pour la santé. Ça tonifie.

—Ça semble vous réussir. Vous avez l'air gaillard.

—J'ai soixante-sept ans. On ne me les donnerait pas.

—Soixante-sept? Je n'aurais jamais cru.

—N'est-ce pas? Mais puisque vous êtes des nôtres, un vrai commerçant de Commercy (ah! ah!), je vais vous avouer ma petite infirmité. Ma vue baisse et dès que je lis je me fatigue. Aussi puisque vous lisiez les journaux de Paris, vous me feriez plaisir de me résumer les nouveautés.

—Hm, pas grand chose! La Seine monte, mais ce sont des nouvelles pour les parisiens. Madame veuve Lazare, 60, rue Ordener, a été assassinée par un garçon laitier. La séance de la Chambre a été agitée. Le président du Conseil a justement flétri les menées des anarchistes qui ont, heu! tenté de déprécier le papier monnaie... Ah! un beau discours du marquis de Molènes sur nos provinces dévastées. On n'en parlera jamais assez.

—Dites-moi, n'y a-t-il rien de l'affaire Anicet et consorts?

—De... si, précisément le compte rendu des assises.

—Voulez-vous me le lire? Ça ne vous ennuie pas? Je m'intéresse un peu à cette histoire parce que j'ai été jadis en relations d'affaires avec le père de l'accusé. Un agent de change. Un homme très bien.

—Du tout, du tout. Mais on n'y voit plus. Ernest! (c'est bien Ernest qu'il s'appelle?) La prochaine fois vous mettrez un peu moins de cassis, hein? une idée. Voulez-vous allumer le bec s'il vous plaît? C'est meilleur un peu moins doux. Il ne fait pas très clair. Je lis tout? À la bonne heure, la lumière c'est la vie.

—Vous avez raison. Si c'est trop long vous en sauterez.»

Monsieur Tisaneau se mit à l'aise, jeta un coup d'œil dans la direction du vieillard et du jeune homme roux qui jouaient aux dominos à une table voisine, puis, se tournant vers son nouvel ami, il toussa, respira profondément et lut:

«C'est au milieu d'une affluence considérable que s'est écoulée la deuxième journée des assises de l'affaire Anicet. Il y avait là beaucoup de ces dames élégantes également friandes de courses, de galas et de procès retentissants. Leur présence s'expliquait par la personnalité de plusieurs des témoins qu'on devait entendre à la barre et qui n'avaient pu passer à la première audience. Ce fut d'abord le célèbre peintre Bleu: il vint en habits de voyage (il devait partir deux heures plus tard pour l'Amérique où le milliardaire Carnegie l'invite à décorer son palais d'été). Sa déposition fut courte: ses rapports avec l'accusé avaient toujours été très distants, et celui-ci lui avait fait l'effet d'un jeune homme assez timide mais sans grand fond. Le peintre l'avait vu plusieurs fois chez Madame Gonzalès, même avant le mariage de celle-ci. Il ne savait rien des relations de cette dame et de ce jeune homme, mais le banquier Gonzalès lui avait dit une fois: «Ce jeune Anicet, eh bien, il ne me revient guère.» Le peintre répondit à plusieurs questions de l'Avocat général. Puis, quand le président se fut excusé de l'avoir dérangé pour si peu et lui eut souhaité bon voyage. Monsieur Bleu se retira. On entendit ensuite Monsieur Jean Chipre dont nous avons signalé récemment l'élection à l'Académie Goncourt. Le spirituel écrivain se livra à un paradoxe sur la condition des intellectuels, charma toute l'assistance et délassa les jurés. Il déclara avoir rencontré plusieurs fois l'accusé dans quelques-unes de ces maisons bien connues des noceurs où, lui-même, Monsieur Jean Chipre, venait se livrer à des études psychologiques. L'accusé dépensait l'argent sans compter et vidait des bouteilles de champagne à deux louis dans le dos des pensionnaires. Ici l'avocat général rappela aux jurés la déposition du détective Carter à l'instruction: ce policier aurait vu Anicet brûler dans un moment d'ivresse le dernier billet de mille francs, que l'accusé tînt de sa famille. Cela, six mois avant les faits rapportés par le témoin. On sentit bien que l'argument portait sur les jurés... Je passe quelques dépositions... Un témoignage accablant fut celui de Madame Floche, concierge de l'immeuble de la rue Cujas où était domicilié l'accusé. Son locataire menait, dit-elle, une vie extrêmement irrégulière, rentrait souvent avec des femmes, jamais avec la même. Il salissait terriblement l'escalier, n'avait pas d'heures, ne lisait pas le journal, enfin ne faisait rien comme tout le monde. Il recevait beaucoup de lettres de l'étranger, principalement d'Allemagne. Il en recevait sous plusieurs noms. Très souvent le texte de ces lettres était incompréhensible. Un des correspondants ajoutait toujours dans un coin de l'enveloppe des recommandations au facteur. Certains propos que les visiteurs de l'accusé tenaient dans l'escalier faisaient rougir même Monsieur Floche qui, pourtant, Dieu merci! avait été artilleur. Enfin, un jour il avait jeté par terre sur le palier la petite Marcelle Baju, un amour d'enfant, six ans, fille d'une honorable locataire, Madame Baju, qui vint à son tour confirmer le fait. Monsieur Floche répéta les propos de sa femme; il insista sur un point: l'accusé découchait tous les vendredis. Il rapporta qu'il lui avait entendu dire: «Il va falloir que je fasse son affaire à cet idiot qui nous assomme avec ses histoires de mutilés.» De qui s'agissait-il? Mystère! Toujours est-il que Monsieur Floche frémit devant l'expression de cruauté qui passa sur le visage de son locataire... Bien... Les domestiques de la veuve Gonzalès... un cocher qui prenait ses repas au café Biard où les bandits avaient leur quartier général... Madame Belon, logeuse, rue des Petits-Carreaux... Un garçon boucher amant de la veuve Gonzalès (quel monde!) quand elle s'appelait Elmire Masson dite Mamelle... Un marchand de chevaux, Monsieur Brugeon, escroqué par l'accusé Pol... Plusieurs filles publiques... Le chef de cabinet du Ministre des Affaires Etrangères qui reçut la veuve Gonzalès lors de l'imprudente démarche qui la mena à Saint-Lazare... La maîtresse du cafetier Boulard... L'agent Lelard qui avait retrouvé le corps du professeur Omme... Le gardien Jovial qui avait été bâillonné au Musée du Luxembourg par les bandits masqués et qui reconnut parfaitement Anicet et Boulard... Le marquis della Robbia, attaché à l'ambassade d'Italie, parut à son tour à la barre et reconnut avoir acheté à Anicet plusieurs statuettes égyptiennes dont il ignorait la provenance et qu'il restituait bien volontiers au Louvre, disait-il, puisqu'il avait d'ores et déjà légué ses collections d'art, uniques au monde à ce Musée. Le président l'assura qu'on ne mettait pas en doute la bonne foi d'un aussi parfait-galant homme que Monsieur le marquis della Robbia et qu'il était heureux de pouvoir publiquement lui dire la gratitude de la nation française pour la magnificence du présent que le marquis lui faisait... C'est bien long, ne trouvez-vous pas?... Ah! l'audience est levée.

À la reprise d'audience, encore des témoignages... des témoins à charge contre l'accusé Perroneau, dit Ange Miracle. Il paraît qu'il faisait des faux.

Pendant tout ce défilé, l'attitude des accusés a été très variable. La veuve Gonzalès, nous voulons dire la fille Masson, n'a cessé de scruter l'auditoire comme si elle cherchait quelqu'un qu'elle ne trouvait pas. À mesure que le temps passait, elle a montré de l'impatience et a frappé deux ou trois fois du pied. Quand son ancien amant a déposé et a dit qu'elle aimait à être battue, elle l'a regardé si droit dans les yeux qu'il s'est mis à balbutier et à parler d'une promenade à Chatou.

Le garçon de café Pol n'a cessé de pleurer pendant les débats. On a l'impression qu'il est physiquement très abattu. Quand on a dit qu'il jouait aux courses, il a voulu protester. Mais il s'est mis à éternuer. L'attitude du cafetier Boulard est tout à fait traditionnelle: il est de ces gens qui sont d'avis que quand le vin est tiré il faut le boire. Il a fait deux ou trois réflexions goguenardes qui lui ont attiré de justes réprimandes du président devant l'esprit d'impartialité et de décision duquel il faut s'incliner. Les autres comparses, Jolicœur, Donzon, Barcelet, Perdrillon, beaucoup moins compromis, ne se font remarquer que par leurs regards sournois et les stigmates du vice imprimés sur leurs visages. Mais celui qu'il est le plus instructif d'observer pendant tout ce procès, c'est celui qui est évidemment le chef de la bande, c'est cet homme sur qui pèsent tant d'accusations toutes plus écrasantes les unes que les autres, c'est celui qui est poursuivi pour avoir pillé nos richesses nationales, pour avoir volé les bijoutiers Van Rees et Haarlem, pour avoir dérobé les documents du Quai d'Orsay, pour avoir assassiné la rentière de la rue Cassette, le professeur Omme, l'actrice Céline d'Harcourt, le banquier Gonzalès et tant d'autres qui, malheureusement, resteront inconnus, c'est le principal accusé, en un mot c'est le mystérieux Anicet, fils de famille, fortuné, qui voyait s'ouvrir devant lui une vie facile et bourgeoise et qui, pour satisfaire ses vices, préféra le chemin du crime et des turpitudes à celui qui s'offrait à lui. On s'attendait, d'après son attitude à l'instruction, à le trouver cynique, provocateur, ou bien au contraire, si la pompe du lieu et la solennité de la cérémonie amenaient un revirement dans cet esprit, abattu, humilié, la tête dans les épaules, anxieux de l'arrêt qui le mènerait à la guillotine ou au bagne. Il n'en fut rien: l'accusé parut se désintéresser totalement de la partie qui se disputait sous ses yeux et dont sa tête était l'enjeu; il sembla s'ennuyer profondément et ne prêter une faible attention qu'aux seuls propos des femmes qui déposèrent. On put le voir un moment très préoccupé d'une tache qu'il avait aperçue sur son vêtement. Une seule fois il regarda la veuve Gonzalès et il fut pris d'un fou rire qu'il réprima rapidement, comme s'il avait manqué de décence. À l'interruption de séance il demanda un verre d'eau.

Après le défilé des témoins, la parole fut donnée à l'avocat général.»

Monsieur Baptiste s'arrêta: «Je passe le réquisitoire, nous connaissons les faits. J'arrive tout de suite à la plaidoirie de Maître Dessarts, avocat d'Anicet.

Maître Dessarts, qui ne pouvait nier l'évidence, plaida l'irresponsabilité malgré les conclusions des médecins légistes. Il cita, à l'appui de ses dires, le texte de plusieurs papiers saisis sur son client lors de son arrestation. Il y avait si peu de logique entre les mots qu'il lut que nous n'avons pu les reproduire pour nos lecteurs.

Ce fut un éclat de rire suivi de quelques huées. On dut rappeler l'assistance à l'ordre.

L'avocat général fit observer que si les criminels n'avaient qu'à porter sur eux des poèmes futuristes pour être déclarés irresponsables, cela serait tout de même trop commode. L'accusé à ce moment sortit de son indifférence pour approuver les paroles de l'avocat général. On le fit taire. Maître Dessarts s'efforça de diminuer la valeur d'un certain nombre de preuves, et prétendit son client innocent de deux ou trois chefs d'accusation secondaires. Il fut brillant, persuasif, incisif, ironique, amer, émouvant. Il dépensa des trésors d'éloquence. Bref, il fit rendre à une mauvaise cause tout ce qu'elle pouvait donner. Mais il ne parvint pas à ébranler la conviction des jurés, impressionnés cependant par un talent aussi vigoureux et des qualités aussi rares.

Ce gaz ne cesse pas de sauter.

—Il doit y avoir de l'eau dans les tuyaux.

—À la question du président: «Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?» Anicet se leva et répondit: «J'ai à ajouter que ce n'est pas ici le procès de quelques hommes et d'une femme qui se fait. Ce n'est pas non plus le procès de la justice. C'est le procès de la vie. Je sais que c'est peine perdue, je sais que personne n'assiste au vrai spectacle qui se donne ici. Aussi, décidé à en finir, j'avoue être coupable de tout ce dont on m'incrimine. J'ajoute que tous les co-inculpés ont participé à tous mes... disons forfaits, ou qu'ils en ont eu connaissance.»

Ces derniers mots soulevèrent l'indignation des autres accusés et de leurs avocats. De violentes altercations s'élevèrent; Jolicœur, Perdrillon, Donzon voulurent s'élancer sur Anicet. Les gardes durent les maintenir, des invectives traversèrent le prétoire, le président leva la séance. Audience demain à trois heures précises.»

—Merci, Monsieur, dit le notaire, vous êtes un jeune homme bien dévoué. Mais il m'a semblé que vous mettiez quelque chaleur à cette lecture. Cependant, vous n'êtes pas comme moi, vous ne connaissez pas de vue ce bandit.

—Même pas de vue.

—Vous n'y perdez rien. Il n'est pas beau. Et ce n'est pas une fréquentation pour un garçon aussi sérieux que vous le paraissez. Vous regardez nos joueurs de dominos?

—Oui, je crois avoir déjà rencontré ce jeune homme roux.

—Monsieur Prudence?

—Il s'appelle Prudence? vous croyez?

—Bien sûr, vous êtes drôle. Je vais vous présenter.»

Monsieur Tisaneau suivit le notaire sans avoir l'air convaincu de l'identité de Monsieur Prudence. Avant toute présentation il s'adressa rapidement à lui en anglais:

—Harry James, je ne pouvais croire que vous fussiez mort, mais maintenant je ne puis plus croire que vous viviez.

—Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas les autres langues, dit Monsieur Prudence d'un air étonné.

—C'est une ressemblance, expliqua Arthur Dorange, c'est une ressemblance. Je fais les présentations: Monsieur Tisaneau, notre quatrième à la manille, Monsieur Prudence, agent-voyer—puis, désignant le vieillard—et Monsieur Isidore Ducasse, ancien receveur de l'enregistrement, un bien digne homme.»

FIN

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER—ARTHURCHAPITRE DEUXIÈME—RÉCIT D'ANICETCHAPITRE TROISIÈME—AVENTURE DE LA CHAMBRECHAPITRE QUATRIÈME—ANICET CHEZ L'HOMME PAUVRECHAPITRE CINQUIÈME—LA CARTE DU MONDECHAPITRE SIXIÈME—MOUVEMENTSCHAPITRE SEPTIÈME—MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPUCHAPITRE HUITIÈME—LES SEUILS DU CŒURCHAPITRE NEUVIÈME—DÉCÈSCHAPITRE DIXIÈME—LA SOIRÉE CHEZ MIRABELLECHAPITRE ONZIÈME—PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUECHAPITRE DOUZIÈME—LE TOUR DES CHOSESCHAPITRE TREIZÈME—LE CORPS EN CAGECHAPITRE QUATORZIÈME—DUELCHAPITRE QUINZIÈME—LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY


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