XII

--Mais... papa.--Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père; tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je demande.--Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.--Alors, parle, parle.--Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.--Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari?--Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de toute préoccupation d'argent; ne pas le refuser parce qu'il aurait été pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.--Et la naissance?--Ça, c'est une autre affaire: il est certain que dans le monde le baron d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.--Tu l'aurais donc refusé pour cette tare?--Je ne dis pas ça: J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom du baron; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de vue que le baron ne soit pas le capitaine.--Ah! ma chère enfant!--Tu voulais de la franchise.--Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.--Le capitaine m'a demandée? dit-elle.--Non.--Ah!--Mais cela ne fait rien.--Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles questions! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa confusion.Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec tendresse:--Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il; rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de m'apprendre, rien, rien.En effet; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le mieux: Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, Sixte héritait de son père; ainsi se conciliaient les droits de chacun; pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre; plus de doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du capitaine: ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie; et, de son côté, ce n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais comme femme du capitaine.S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois; n'était-ce pas vendre sa fille? et de sa vie, de son bonheur, payer leur repos à tous et la fortune? Mais, du moment que spontanément, et sans que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, la situation se retournait; à marier Anie et le capitaine il n'y avait plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir? Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie? De là son élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il n'avait même pas osé former.--Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.--Mais je ne sais rien du tout! s'écria-t-elle en se retournant vers son père.--Tu ne le sais pas, j'en suis certain; il ne te l'a pas dit, je le crois; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre; une jeune fille ne se trompe pas là-dessus; c'est là l'essentiel; le reste est de peu d'importance.--Que veux-tu donc?--Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.--Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.--Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.--Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.--Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu refuses M. d'Arjuzanx.--C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni répulsion; il m'est indifférent, voilà tout; et ce n'est vraiment pas assez pour l'épouser: ami, oui; mari, non. De son côté, ce que tu désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus aujourd'hui.Il resta un moment assez embarrassé.--N'était-il pas alors ce qu'il est encore? et du côté du capitaine as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable?Il avait eu le temps de se remettre:--J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon qui ne m'a pas plu.--Que disait-on?--Rien de précis; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour lui et l'a transformée en une estime sérieuse.--Comment cela? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.--En lisant ses lettres à Gaston? Cette correspondance, qui commence quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle, on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé; enfin, le type du mari qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que son visage épanoui trahissait:--Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose et pour le plaisir de parler de lui.--Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les lisant?--Dis.--Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le donner pour mari, ce qui conciliait tout: son affection pour ce jeune homme et ses devoirs envers nous.--Il n'a pas exprimé ce désir.--Cela est vrai; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne serait que ceux que donne l'affection partagée: un mariage entre vous règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu manifester avec franchise tes sentiments?--Et maintenant?--Quoi, maintenant?--J'entends, que veux-tu faire?--Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.--Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.--Assurément; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans quelque chose qui ne te convienne pas?Au lieu de répondre, elle interrogea:--Et M. d'Arjuzanx?--Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que nous espérions.--Que vous espériez, lui et toi?--Dame!--N'es-tu pour rien dans cette rupture?--J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.--Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice. Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M. Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la preuve que cet ami a été refusé.--Tu as raison; j'écris tout de suite au baron et demain seulement j'irai voir Rébénacq.--Et maman! tu es d'accord avec elle?--Je compte sur toi.--Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx: la naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore, sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M. Sixte.--Ta mère ne veut que ton bonheur; quand elle sera convaincue que tu n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.--Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les responsabilités, partageons aussi les difficultés: que j'amène maman à accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.--Et toi, ne le désires-tu pas aussi?Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.--Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.XIIPendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx pour mari.Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent en une crise de larmes.Elle était la plus malheureuse des femmes; rien de ce qu'elle désirait ne comptait.Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.--C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments n'avaient pas changé: tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme qu'elle n'aimerait pas; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois, mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même; et, puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant, deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne renonçait pas au mariage: il ne fallait donc pas que plus tard on cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le plus juste et le plus fort; pendant trop longtemps madame Barincq avait vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait perdre l'habitude de l'escompter: pour rompre avec le baron, Anie ne rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau que celui auquel elle renonçait: pourquoi le baron ne serait-il pas remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande situation?Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le texte de la lettre à écrire au baron; ce qu'il fallait, c'était éviter de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des inconvénients.Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer; c'était un si heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus sage de s'en tenir là; plus tard on agirait pour faire accepter le capitaine; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore; mais cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant lesquelles le père et la fille reculèrent.Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis, avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois entre ses doigts:--Tu veux qu'elle parte? dit-elle en regardant sa fille.--Mais certainement.--Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton bonheur! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra!Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père; ils savaient, eux, combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le baron, il ne montra aucune surprise.--Dois-je t'avouer que je m'y attendais? dit-il.--Et pourquoi t'y attendais-tu?--Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta fille.--Et tu ne me l'as pas dit?--Tu devais t'en apercevoir tout seul; cela valait mieux.--M'apercevoir de quoi?--De ce que tout le monde disait.--Mais que disait tout le monde? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas franchement?--On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de qualités semblables.--Que lui reproche-t-on?--Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.--Ah!--On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.--On est sévère à Bayonne et à Orthez.--Tu plaisantes en Parisien sceptique; mais, si ridicules que te paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille intelligente comme la tienne? Quels points de contact vois-tu entre eux? Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.--Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M. d'Arjuzanx.--J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis pas étonné.--Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir; seulement le mari chez qui nous rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.Il y eut un moment de silence; tout à coup le notaire, prenant son menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même:--Ça dépend.--De quoi ça dépend-il?--Des qualités exigées.--Simplement morales et intellectuelles; physiques aussi, il est vrai, car il faut que ce mari plaise à Anie.--Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences... ni la naissance?--Pour rien.--Et la position sociale?--C'est une autre affaire.--Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et sans naissance?--Tu as quelqu'un en vue?Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux dans les yeux.--Oui, dit enfin le notaire.--Qui?--Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille pour qui j'ai une vive sympathie.--Parle donc.--Tu ne m'en voudras pas?--Le nom.--Sixte.C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut franchement que celui-ci lui tendit la main:--Je venais pour te parler de lui.--Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru engagé avec M. d'Arjuzanx.--Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.--Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le testament de Gaston n'avait pas été détruit.--De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et à l'autre; une alliance entre nous remettrait tout en état.--Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois comment cette idée ne t'était pas venue? il est vrai que tu ne connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.--Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.--N'est-ce pas que c'est un brave garçon?--J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il pouvait être le fils de cette coquine.--S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité explique tout.--C'est ce que je me suis dit, et tout cela: caractère de l'homme, filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se marier; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.--Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à un meilleur intermédiaire. A ta question: Sixte est-il disposé à se marier? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera quand il trouvera la femme qu'il désire; et si, jusqu'à ce moment, il est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston, il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux partis.--Ah!--Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant, certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles qu'on lui propose.--Certainement?--Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes filles est l'aînée des demoiselles Harraca; et, quelle que soit la déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge un jour; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses apparences de solidité, le pauvre général est perclu de rhumatismes et bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu, bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait; alors, que deviendrait-on avec cinq filles à marier? Tout le souci de la famille est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera l'idée: il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est celle de Sixte qui la remplace.--Le brave garçon!--Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce brave garçon; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.--Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.--Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte préfère ta fille; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai demain à Bayonne.XIIIQuand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie:--Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon ami.--Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous dire?--Aucune.--Mademoiselle Anie vous plaît-elle?--Je la trouve charmante, à tous les points de vue.--Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison d'être: vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que mademoiselle Anie refuse.--Ah! elle refuse! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx? Comment? Pourquoi?Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire; évidemment ce sujet ne laissait pas Sixte indifférent.--Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M. d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre; et, cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre, puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait; mais que, pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme celui-ci le désirait; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle pas parfaitement nette!--Il est vrai.--Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer? Je n'en sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi répondre à cette question.--Sait-on pourquoi l'on aime? Précisément parce je suis le camarade de M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.--Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi? C'est encore une question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près de vous se résument en trois points: 1° Barincq a pour vous autant de sympathie que d'estime; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre; 3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions. Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à présenter, j'y répondrai de vive voix; j'étais l'ami et le conseil de Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une amitié véritable: si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à cette question ainsi formulée.--Son cœur était gardé.--De là à chercher par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un brillant officier de dragons qui devait hésiter.En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir, délicieux et douloureux à la fois.--Hé quoi! cette belle fille! Est-ce possible! Pourquoi pas après tout?Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés en présence sur la grève de la Grande-Plage? Tandis qu'il était arrêté dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté, était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme d'Arjuzanx! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise! Pas pour les officiers de son espèce, les belles filles riches! Qu'aurait-il à lui offrir? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé.Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons, n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur? Sa fortune la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix.Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation; mais, maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur deux faits matériels: la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa démarche; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille. Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance: le désir de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les intentions de celui-ci.Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des mots entrecoupés:--Se marier... cette belle fille... se marier... se marier.C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la chanson que chantait son cœur.Quelle envolée pour lui! Quel changement de destinée!Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au hasard: il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions principales ne s'était pas retrouvé: de la fortune certaine qui permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une période de révolte et d'amères récriminations: qu'avait-il fait pour mériter une si rude destinée? Mais il n'était pas homme à se courber sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme sans honte, sinon sans regret; il aurait la vie de l'officier pauvre, et encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes de la vie heureuse: cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne.--Ah! vraiment! ah vraiment!Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses coups de talon triomphants.Réfléchir? Ah! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire l'avait laissé, c'était à la joie.Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il n'eût pas eu à s'en préoccuper; c'eût été un simple prétendant refusé, comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas ainsi: ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses interprétations, ni accusations, ni récriminations.Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui précisât bien qu'il ne se posait point en rival: s'il prétendait à la main d'Anie, c'est qu'elle était libre; s'il passait au premier rang, après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une rupture ou une querelle entre eux: il y aurait mécontentement, vexation, blessure d'amour-propre, mais ce serait tout; plus tard d'Arjuzanx serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses.Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer; aussi ne fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa question «que M. le baron n'était pas au château.»--Où est-il?--Je n'en sais rien; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité devait savoir ce que les gens de service ignoraient.L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine; comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter. Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout: aux pelouses qu'il fallait retourner et vallonner; aux toits qu'il fallait refaire; à la façade qu'il fallait ravaler; aux volets et aux fenêtres qu'il fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie. Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien dans les jardins qu'aux environs de la maison; pas un ouvrier; partout l'image du travail brusquement interrompu: les brouettes sur les pelouses; les échelles sur les toits; contre les façades les échafaudages; au pied des constructions les pierres, le sable, le mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers, mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres.Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de sonnette de Sixte: elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était pas au château.--Et M. Toulourenc?--Ah! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure d'agneau; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger.--Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.--Si monsieur veut.Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson de sa fressure, une cuiller de bois à la main; quand, en se retournant, il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son front en faisant le salut militaire.--Oh! mon capitaine, excusez-moi.--De quoi donc?--De vous recevoir ici; mais voilà la chose: j'aime la fressure et on ne sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de l'huile qu'il faut; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à la mode de mon pays.--Vous êtes donc seul au château?--Oui, mon capitaine; M. le baron est en voyage.--Depuis quand?--Depuis vendredi.--Pour longtemps?--Je n'en sais rien; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron, je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté.--Comment cela?Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans sa casserole.--Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il; pendant que ça cuira je vous raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon?--Nous sommes très bien ici.--Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui apporte une lettre; il la lit, son visage se décolore et ses mains tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux heures après, qu'est-ce que j'apprends? Ce qui va vous renverser aussi, je parie: qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire? Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs, il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il part en voyage; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses lettres; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après, il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la lettre. Où est-il? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en serai reconnaissant: partout on me poursuit tant et tant que je n'ose plus sortir.Ce que cela signifiait, Sixte le devinait: en recevant la lettre qui lui annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent; mais c'étaient là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait: ce n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était celle d'une fille libre; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une lettre, franchement, loyalement.Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès de sa négociation, alla avec lui au château.XIVQuand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa femme qui l'attendait, anxieuse:--Que voulaient Rébénacq et le capitaine? demanda-t-elle avec une vivacité fébrile.Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit pas tout de suite.--C'est pour un nouveau testament? dit-elle.--Oh! pas du tout.--Eh bien alors?--Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi.--Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi?A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait avoir besoin d'elle.--Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle.Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se décida à brusquer la situation:--M. Sixte est venu te demander ma main? dit-elle.--Anie! s'écria sa mère suffoquée.--Précisément.--Est-ce possible! s'écria madame Barincq.Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter elle-même dans la mêlée:--S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps qu'il l'aurait fait.--Il te l'a dit? demanda madame Barincq frémissante.--Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.--Alors?--Est-il besoin de paroles pour s'entendre?--Vous vous êtes entendus?--Tu le vois, maman.A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil:--Malheureux que nous sommes! murmura-t-elle.Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement:--Pourquoi malheureux? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est malheureux? Est-ce moi? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde, bonheur plus complet. Est-ce mon père? Je ne vois pas que ses yeux expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi?--Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle.--Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte? Beau garçon, ne l'est-il pas? et avec cela distingué, l'air bon, d'une bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi? Non seulement pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point: ce n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.--Et sa naissance?--Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage?--Je ne parle pas des titres, mais de la famille.Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut l'appuyer:--Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité n'est-elle pas la meilleure pour nous?--Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne pas de famille.--Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille il n'en sera que mieux à nous; je n'aurai pas à lutter contre un beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous serons tout pour lui; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela?Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant vers son mari:--Qu'as-tu dit? demanda-t-elle.--Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre.--Dieu soit loué, nous avons du temps à nous.Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir qu'elle avait dit «oui» quand elle voulait dire «non».Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du contrat: son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait promis au baron?--Veux-tu donc nous dépouiller? s'écria-t-elle.--Pourquoi pas?--Au profit d'un homme qui n'a rien!--C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui manque.--C'est de la folie.--Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons.--Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait? Qu'est-il pour toi? C'est à n'y rien comprendre.Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune, l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience, n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une réparation.--Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains? beaucoup d'officiers sont dépensiers; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait; en dons, tout ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable; en dû, pas plus que ce qui est honorable.Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop sensé pour qu'il ne l'acceptât pas.Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie: une simple bénédiction nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui suffisait; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se passer ainsi; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui convenir; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre, mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous une vaste tente élevée dans le jardin; cela permettrait de réunir un plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les camarades de Sixte.Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs: le trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'unepremièrevint essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne.Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston, à Sixte et à Anie; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou plutôt ce dérangement.--Ne sommes-nous plus rien chez nous? dit-elle indignée.--A notre âge.Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et il dut céder à leurs volontés: ce serait au second étage qu'il voulait prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement; et, ne pouvant pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir; dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston; dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires appellenttapis de Mascara, et un cabinet à deux corps à quatre vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures; enfin, dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et plafond en velours ciselé de Gênes.Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine:--Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous permettent pas un voyage de noces--ce dont, à vrai dire, je ne suis pas fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante, dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper dedans--j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants, aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de votre grand-père et de vos aïeux: la chaîne ne sera pas interrompue, et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne sortira jamais de la famille.Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval; à quatre heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie, où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le retour à Bayonne; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante; la lumière rasante du soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait: les feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où émergeaient les vaches.Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir: ils s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle ne méritait pas ces éloges, il les précisait: s'il était vrai qu'elle fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait d'elle une artiste: rien de plus original, de plus personnel que ces études.Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes, elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus de soixante kilomètres; mais, quand elle avait vu que ces soixante kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne soupçonnait pas; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie, répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout:--Décidément, il est très convenable.Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte, et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au départ son uniforme poussiéreux.Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le monde militaire, pour excessif.--A-t-on idée de ça! S'exposer à crever deux jolies juments pour une jeune grue! Il se prépare d'agréables exercices.Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules pour les femmes et les filles des camarades.--Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à Bayonne?--Le général le permet!--Le pauvre général a si grand besoin de lui!--Le fait est que... Enfin! Ces filles riches sont vraiment incroyables avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui faire faire tout ce qu'on veut.--Vous irez au mariage?--Peut-être; pour voir, ça promet d'être drôle.En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade, de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts qu'on lui adressait.--L'imbécile!Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle: à savoir que l'argent est tout en ce monde.Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva prêt: les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente, le lunch; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait être qu'exécrable, se trouva radieux.Des voitures avaient été mises à la disposition des invités:--à Puyoo des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez; à Bayonne des grands breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de terre.La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2; à 11 heures 25 le général, qui était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt Anie s'avança au-devant de lui.--Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure.--C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en souriant.Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place, il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua d'un pas redoublé.Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses paroissiens.Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant religieuse: ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie; plusieurs des parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait curieusement: les militaires évaluaient la fortune de la femme, les parents le présent et l'avenir du mari.--Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.--Est-ce possible? Alors ils auront hôtel à Paris.--En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.On ne variait pas moins dans les appréciations physiques: certainement elle louchait; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire; à coup sûr elle se teignait les cheveux; on ne pouvait pas dire que sa toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait scandaleux.Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de Bayonne, avait-il l'air assez humilié!--Dame! un vendu.La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui devaient se contenter de la vue du cortège.Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu se composait exclusivement de ses produits: saumons pris dans sa pêcherie; jambons de sa porcherie; dindes de sa basse-cour; chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres; fleurs et fruits de son jardin et de ses serres.On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure, ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire. L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte, ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en leur faveur.--Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier!--Je m'en doute.--Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par elles à la maison.--Ça se voit; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me déshabiller et m'habiller comme ça: est-ce que je ne les ai pas connus ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de Lebel.De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant la main de Sixte.Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de montrer.--Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour? demanda Anie.--Non.--Ni moi.Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de lire l'émotion sous son sourire.Il la salua en lui disant:--Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour; je n'aimerai jamais que vous.Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné.FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

--Mais... papa.

--Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père; tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je demande.

--Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.

--Alors, parle, parle.

--Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.

--Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari?

--Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de toute préoccupation d'argent; ne pas le refuser parce qu'il aurait été pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.

--Et la naissance?

--Ça, c'est une autre affaire: il est certain que dans le monde le baron d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.

--Tu l'aurais donc refusé pour cette tare?

--Je ne dis pas ça: J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom du baron; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de vue que le baron ne soit pas le capitaine.

--Ah! ma chère enfant!

--Tu voulais de la franchise.

--Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.

Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.

--Le capitaine m'a demandée? dit-elle.

--Non.

--Ah!

--Mais cela ne fait rien.

--Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles questions! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.

Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa confusion.

Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec tendresse:

--Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il; rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de m'apprendre, rien, rien.

En effet; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le mieux: Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, Sixte héritait de son père; ainsi se conciliaient les droits de chacun; pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre; plus de doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du capitaine: ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie; et, de son côté, ce n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais comme femme du capitaine.

S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois; n'était-ce pas vendre sa fille? et de sa vie, de son bonheur, payer leur repos à tous et la fortune? Mais, du moment que spontanément, et sans que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, la situation se retournait; à marier Anie et le capitaine il n'y avait plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir? Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie? De là son élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il n'avait même pas osé former.

--Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.

--Mais je ne sais rien du tout! s'écria-t-elle en se retournant vers son père.

--Tu ne le sais pas, j'en suis certain; il ne te l'a pas dit, je le crois; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre; une jeune fille ne se trompe pas là-dessus; c'est là l'essentiel; le reste est de peu d'importance.

--Que veux-tu donc?

--Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.

--Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.

--Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.

--Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.

--Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu refuses M. d'Arjuzanx.

--C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni répulsion; il m'est indifférent, voilà tout; et ce n'est vraiment pas assez pour l'épouser: ami, oui; mari, non. De son côté, ce que tu désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus aujourd'hui.

Il resta un moment assez embarrassé.

--N'était-il pas alors ce qu'il est encore? et du côté du capitaine as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable?

Il avait eu le temps de se remettre:

--J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon qui ne m'a pas plu.

--Que disait-on?

--Rien de précis; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour lui et l'a transformée en une estime sérieuse.

--Comment cela? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.

--En lisant ses lettres à Gaston? Cette correspondance, qui commence quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle, on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé; enfin, le type du mari qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.

Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que son visage épanoui trahissait:

--Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose et pour le plaisir de parler de lui.

--Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les lisant?

--Dis.

--Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le donner pour mari, ce qui conciliait tout: son affection pour ce jeune homme et ses devoirs envers nous.

--Il n'a pas exprimé ce désir.

--Cela est vrai; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne serait que ceux que donne l'affection partagée: un mariage entre vous règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu manifester avec franchise tes sentiments?

--Et maintenant?

--Quoi, maintenant?

--J'entends, que veux-tu faire?

--Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.

--Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.

--Assurément; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans quelque chose qui ne te convienne pas?

Au lieu de répondre, elle interrogea:

--Et M. d'Arjuzanx?

--Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que nous espérions.

--Que vous espériez, lui et toi?

--Dame!

--N'es-tu pour rien dans cette rupture?

--J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.

--Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice. Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M. Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la preuve que cet ami a été refusé.

--Tu as raison; j'écris tout de suite au baron et demain seulement j'irai voir Rébénacq.

--Et maman! tu es d'accord avec elle?

--Je compte sur toi.

--Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx: la naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore, sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M. Sixte.

--Ta mère ne veut que ton bonheur; quand elle sera convaincue que tu n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.

--Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les responsabilités, partageons aussi les difficultés: que j'amène maman à accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.

--Et toi, ne le désires-tu pas aussi?

Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.

--Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.

Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx pour mari.

Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent en une crise de larmes.

Elle était la plus malheureuse des femmes; rien de ce qu'elle désirait ne comptait.

Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.

--C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.

Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments n'avaient pas changé: tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme qu'elle n'aimerait pas; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois, mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même; et, puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant, deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne renonçait pas au mariage: il ne fallait donc pas que plus tard on cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.

De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le plus juste et le plus fort; pendant trop longtemps madame Barincq avait vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait perdre l'habitude de l'escompter: pour rompre avec le baron, Anie ne rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau que celui auquel elle renonçait: pourquoi le baron ne serait-il pas remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande situation?

Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le texte de la lettre à écrire au baron; ce qu'il fallait, c'était éviter de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des inconvénients.

Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer; c'était un si heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus sage de s'en tenir là; plus tard on agirait pour faire accepter le capitaine; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore; mais cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant lesquelles le père et la fille reculèrent.

Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis, avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois entre ses doigts:

--Tu veux qu'elle parte? dit-elle en regardant sa fille.

--Mais certainement.

--Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton bonheur! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra!

Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père; ils savaient, eux, combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.

Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le baron, il ne montra aucune surprise.

--Dois-je t'avouer que je m'y attendais? dit-il.

--Et pourquoi t'y attendais-tu?

--Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta fille.

--Et tu ne me l'as pas dit?

--Tu devais t'en apercevoir tout seul; cela valait mieux.

--M'apercevoir de quoi?

--De ce que tout le monde disait.

--Mais que disait tout le monde? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas franchement?

--On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de qualités semblables.

--Que lui reproche-t-on?

--Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.

--Ah!

--On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.

--On est sévère à Bayonne et à Orthez.

--Tu plaisantes en Parisien sceptique; mais, si ridicules que te paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille intelligente comme la tienne? Quels points de contact vois-tu entre eux? Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.

--Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M. d'Arjuzanx.

--J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis pas étonné.

--Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir; seulement le mari chez qui nous rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.

Il y eut un moment de silence; tout à coup le notaire, prenant son menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même:

--Ça dépend.

--De quoi ça dépend-il?

--Des qualités exigées.

--Simplement morales et intellectuelles; physiques aussi, il est vrai, car il faut que ce mari plaise à Anie.

--Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences... ni la naissance?

--Pour rien.

--Et la position sociale?

--C'est une autre affaire.

--Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et sans naissance?

--Tu as quelqu'un en vue?

Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux dans les yeux.

--Oui, dit enfin le notaire.

--Qui?

--Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille pour qui j'ai une vive sympathie.

--Parle donc.

--Tu ne m'en voudras pas?

--Le nom.

--Sixte.

C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut franchement que celui-ci lui tendit la main:

--Je venais pour te parler de lui.

--Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru engagé avec M. d'Arjuzanx.

--Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.

--Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le testament de Gaston n'avait pas été détruit.

--De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et à l'autre; une alliance entre nous remettrait tout en état.

--Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois comment cette idée ne t'était pas venue? il est vrai que tu ne connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.

--Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.

--N'est-ce pas que c'est un brave garçon?

--J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il pouvait être le fils de cette coquine.

--S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité explique tout.

--C'est ce que je me suis dit, et tout cela: caractère de l'homme, filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se marier; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.

--Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à un meilleur intermédiaire. A ta question: Sixte est-il disposé à se marier? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera quand il trouvera la femme qu'il désire; et si, jusqu'à ce moment, il est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston, il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux partis.

--Ah!

--Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant, certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles qu'on lui propose.

--Certainement?

--Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes filles est l'aînée des demoiselles Harraca; et, quelle que soit la déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge un jour; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses apparences de solidité, le pauvre général est perclu de rhumatismes et bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu, bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait; alors, que deviendrait-on avec cinq filles à marier? Tout le souci de la famille est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera l'idée: il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est celle de Sixte qui la remplace.

--Le brave garçon!

--Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce brave garçon; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.

--Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.

--Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte préfère ta fille; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai demain à Bayonne.

Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie:

--Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon ami.

--Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous dire?

--Aucune.

--Mademoiselle Anie vous plaît-elle?

--Je la trouve charmante, à tous les points de vue.

--Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison d'être: vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que mademoiselle Anie refuse.

--Ah! elle refuse! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx? Comment? Pourquoi?

Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire; évidemment ce sujet ne laissait pas Sixte indifférent.

--Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M. d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre; et, cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre, puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait; mais que, pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme celui-ci le désirait; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle pas parfaitement nette!

--Il est vrai.

--Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer? Je n'en sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi répondre à cette question.

--Sait-on pourquoi l'on aime? Précisément parce je suis le camarade de M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.

--Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi? C'est encore une question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près de vous se résument en trois points: 1° Barincq a pour vous autant de sympathie que d'estime; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre; 3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions. Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à présenter, j'y répondrai de vive voix; j'étais l'ami et le conseil de Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une amitié véritable: si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.

Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à cette question ainsi formulée.--Son cœur était gardé.--De là à chercher par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un brillant officier de dragons qui devait hésiter.

En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir, délicieux et douloureux à la fois.

--Hé quoi! cette belle fille! Est-ce possible! Pourquoi pas après tout?

Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés en présence sur la grève de la Grande-Plage? Tandis qu'il était arrêté dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté, était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme d'Arjuzanx! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise! Pas pour les officiers de son espèce, les belles filles riches! Qu'aurait-il à lui offrir? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé.

Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons, n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur? Sa fortune la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix.

Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation; mais, maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur deux faits matériels: la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa démarche; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille. Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance: le désir de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les intentions de celui-ci.

Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des mots entrecoupés:

--Se marier... cette belle fille... se marier... se marier.

C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la chanson que chantait son cœur.

Quelle envolée pour lui! Quel changement de destinée!

Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au hasard: il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions principales ne s'était pas retrouvé: de la fortune certaine qui permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une période de révolte et d'amères récriminations: qu'avait-il fait pour mériter une si rude destinée? Mais il n'était pas homme à se courber sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme sans honte, sinon sans regret; il aurait la vie de l'officier pauvre, et encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.

Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes de la vie heureuse: cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne.

--Ah! vraiment! ah vraiment!

Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses coups de talon triomphants.

Réfléchir? Ah! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire l'avait laissé, c'était à la joie.

Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il n'eût pas eu à s'en préoccuper; c'eût été un simple prétendant refusé, comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas ainsi: ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses interprétations, ni accusations, ni récriminations.

Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui précisât bien qu'il ne se posait point en rival: s'il prétendait à la main d'Anie, c'est qu'elle était libre; s'il passait au premier rang, après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une rupture ou une querelle entre eux: il y aurait mécontentement, vexation, blessure d'amour-propre, mais ce serait tout; plus tard d'Arjuzanx serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses.

Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.

Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer; aussi ne fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa question «que M. le baron n'était pas au château.»

--Où est-il?

--Je n'en sais rien; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.

En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité devait savoir ce que les gens de service ignoraient.

L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine; comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter. Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout: aux pelouses qu'il fallait retourner et vallonner; aux toits qu'il fallait refaire; à la façade qu'il fallait ravaler; aux volets et aux fenêtres qu'il fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie. Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien dans les jardins qu'aux environs de la maison; pas un ouvrier; partout l'image du travail brusquement interrompu: les brouettes sur les pelouses; les échelles sur les toits; contre les façades les échafaudages; au pied des constructions les pierres, le sable, le mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.

Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers, mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres.

Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de sonnette de Sixte: elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était pas au château.

--Et M. Toulourenc?

--Ah! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure d'agneau; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger.

--Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.

--Si monsieur veut.

Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson de sa fressure, une cuiller de bois à la main; quand, en se retournant, il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son front en faisant le salut militaire.

--Oh! mon capitaine, excusez-moi.

--De quoi donc?

--De vous recevoir ici; mais voilà la chose: j'aime la fressure et on ne sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de l'huile qu'il faut; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à la mode de mon pays.

--Vous êtes donc seul au château?

--Oui, mon capitaine; M. le baron est en voyage.

--Depuis quand?

--Depuis vendredi.

--Pour longtemps?

--Je n'en sais rien; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron, je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté.

--Comment cela?

Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans sa casserole.

--Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il; pendant que ça cuira je vous raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon?

--Nous sommes très bien ici.

--Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui apporte une lettre; il la lit, son visage se décolore et ses mains tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux heures après, qu'est-ce que j'apprends? Ce qui va vous renverser aussi, je parie: qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire? Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs, il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il part en voyage; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses lettres; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après, il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la lettre. Où est-il? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en serai reconnaissant: partout on me poursuit tant et tant que je n'ose plus sortir.

Ce que cela signifiait, Sixte le devinait: en recevant la lettre qui lui annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent; mais c'étaient là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.

Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait: ce n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était celle d'une fille libre; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une lettre, franchement, loyalement.

Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès de sa négociation, alla avec lui au château.

Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa femme qui l'attendait, anxieuse:

--Que voulaient Rébénacq et le capitaine? demanda-t-elle avec une vivacité fébrile.

Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit pas tout de suite.

--C'est pour un nouveau testament? dit-elle.

--Oh! pas du tout.

--Eh bien alors?

--Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi.

--Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi?

A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait avoir besoin d'elle.

--Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle.

Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se décida à brusquer la situation:

--M. Sixte est venu te demander ma main? dit-elle.

--Anie! s'écria sa mère suffoquée.

--Précisément.

--Est-ce possible! s'écria madame Barincq.

Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter elle-même dans la mêlée:

--S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps qu'il l'aurait fait.

--Il te l'a dit? demanda madame Barincq frémissante.

--Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.

--Alors?

--Est-il besoin de paroles pour s'entendre?

--Vous vous êtes entendus?

--Tu le vois, maman.

A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil:

--Malheureux que nous sommes! murmura-t-elle.

Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement:

--Pourquoi malheureux? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est malheureux? Est-ce moi? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde, bonheur plus complet. Est-ce mon père? Je ne vois pas que ses yeux expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi?

--Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle.

--Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte? Beau garçon, ne l'est-il pas? et avec cela distingué, l'air bon, d'une bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi? Non seulement pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point: ce n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.

--Et sa naissance?

--Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage?

--Je ne parle pas des titres, mais de la famille.

Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut l'appuyer:

--Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité n'est-elle pas la meilleure pour nous?

--Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne pas de famille.

--Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille il n'en sera que mieux à nous; je n'aurai pas à lutter contre un beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous serons tout pour lui; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela?

Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant vers son mari:

--Qu'as-tu dit? demanda-t-elle.

--Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre.

--Dieu soit loué, nous avons du temps à nous.

Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir qu'elle avait dit «oui» quand elle voulait dire «non».

Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du contrat: son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait promis au baron?

--Veux-tu donc nous dépouiller? s'écria-t-elle.

--Pourquoi pas?

--Au profit d'un homme qui n'a rien!

--C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui manque.

--C'est de la folie.

--Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons.

--Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait? Qu'est-il pour toi? C'est à n'y rien comprendre.

Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune, l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience, n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une réparation.

--Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains? beaucoup d'officiers sont dépensiers; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait; en dons, tout ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable; en dû, pas plus que ce qui est honorable.

Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop sensé pour qu'il ne l'acceptât pas.

Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie: une simple bénédiction nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui suffisait; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se passer ainsi; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui convenir; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre, mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous une vaste tente élevée dans le jardin; cela permettrait de réunir un plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les camarades de Sixte.

Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs: le trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'unepremièrevint essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne.

Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston, à Sixte et à Anie; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou plutôt ce dérangement.

--Ne sommes-nous plus rien chez nous? dit-elle indignée.

--A notre âge.

Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et il dut céder à leurs volontés: ce serait au second étage qu'il voulait prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement; et, ne pouvant pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir; dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston; dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires appellenttapis de Mascara, et un cabinet à deux corps à quatre vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures; enfin, dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et plafond en velours ciselé de Gênes.

Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine:

--Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous permettent pas un voyage de noces--ce dont, à vrai dire, je ne suis pas fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante, dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper dedans--j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants, aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de votre grand-père et de vos aïeux: la chaîne ne sera pas interrompue, et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne sortira jamais de la famille.

Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval; à quatre heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie, où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le retour à Bayonne; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante; la lumière rasante du soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait: les feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où émergeaient les vaches.

Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir: ils s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle ne méritait pas ces éloges, il les précisait: s'il était vrai qu'elle fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait d'elle une artiste: rien de plus original, de plus personnel que ces études.

Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes, elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus de soixante kilomètres; mais, quand elle avait vu que ces soixante kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne soupçonnait pas; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie, répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout:

--Décidément, il est très convenable.

Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte, et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au départ son uniforme poussiéreux.

Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le monde militaire, pour excessif.

--A-t-on idée de ça! S'exposer à crever deux jolies juments pour une jeune grue! Il se prépare d'agréables exercices.

Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules pour les femmes et les filles des camarades.

--Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à Bayonne?

--Le général le permet!

--Le pauvre général a si grand besoin de lui!

--Le fait est que... Enfin! Ces filles riches sont vraiment incroyables avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui faire faire tout ce qu'on veut.

--Vous irez au mariage?

--Peut-être; pour voir, ça promet d'être drôle.

En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade, de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts qu'on lui adressait.

--L'imbécile!

Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle: à savoir que l'argent est tout en ce monde.

Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva prêt: les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente, le lunch; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait être qu'exécrable, se trouva radieux.

Des voitures avaient été mises à la disposition des invités:--à Puyoo des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez; à Bayonne des grands breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de terre.

La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2; à 11 heures 25 le général, qui était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt Anie s'avança au-devant de lui.

--Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure.

--C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en souriant.

Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place, il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua d'un pas redoublé.

Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses paroissiens.

Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant religieuse: ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.

Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie; plusieurs des parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait curieusement: les militaires évaluaient la fortune de la femme, les parents le présent et l'avenir du mari.

--Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.

--Est-ce possible? Alors ils auront hôtel à Paris.

--En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.

On ne variait pas moins dans les appréciations physiques: certainement elle louchait; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire; à coup sûr elle se teignait les cheveux; on ne pouvait pas dire que sa toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait scandaleux.

Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de Bayonne, avait-il l'air assez humilié!

--Dame! un vendu.

La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui devaient se contenter de la vue du cortège.

Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu se composait exclusivement de ses produits: saumons pris dans sa pêcherie; jambons de sa porcherie; dindes de sa basse-cour; chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres; fleurs et fruits de son jardin et de ses serres.

On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure, ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.

Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire. L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte, ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en leur faveur.

--Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier!

--Je m'en doute.

--Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par elles à la maison.

--Ça se voit; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me déshabiller et m'habiller comme ça: est-ce que je ne les ai pas connus ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de Lebel.

De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant la main de Sixte.

Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de montrer.

--Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour? demanda Anie.

--Non.

--Ni moi.

Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.

Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de lire l'émotion sous son sourire.

Il la salua en lui disant:

--Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour; je n'aimerai jamais que vous.

Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné.


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