XXXI.

Le lendemain de cette soirée, dans la matinée, Madame d'Aulnay, qui venait de se lever, était assise dans son fauteuil, les pieds enveloppés dans des pantoufles en satin brodé, et Jeanne se préparait à démêler et arranger son épaisse chevelure, quand un coup de marteau retentissant et prolongé, dont l'écho fut répété dans toute la maison, les fit tressaillir toutes les deux.

--Ciel! qu'est-ce que cela peut être? Cours, Jeanne, et reviens me dire ce que c'est, s'écria Madame d'Aulnay.

La domestique revint presqu'aussitôt, avec une petite note qu'elle remit à Lucille en disant:

--Le messager de M. Beauchesne vient de partir; il doit être très-pressé, Madame, car il n'a pas seulement pris la peine de s'informer comment vous êtes, ainsi que Mademoiselle Antoinette, comme il le fait habituellement: il m'a seulement glissé la lettre dans la main, et s'est précipité dehors.

Le billet était chiffonné et mal plié, son adresse écrite sans soin et presqu'illisiblement. Ce fut avec le pressentiment d'un prochain danger, qui fit battre son coeur d'étranges pulsations, que Lucille fit sauter l'enveloppe. La lettre était conçue en ces termes:

"Ma chère Madame d'Aulnay,"Celui qui vous écrit ceci fuit actuellement la justice, et, s'il n'est pas arrêté, il aura bientôt laissé pour toujours son pays natal. Le Major Sternfield m'a insulté, hier soir, et excité à un point où je n'ai pu me maîtriser, par son insolente cruauté envers notre pauvre Antoinette qui--le Ciel la préserve!--paraît être singulièrement en son pouvoir. Dans le premier moment, je contins ma colère, et j'attendis mon tour qui ne tarda pas à venir, car, comme il laissait la maison, je le suivis. Arrivés dehors, je l'abordai et lui demandai des explications que, vous le comprenez, il était aussi peu disposé de me donner que j'étais anxieux de recevoir."Ce matin nous nous sommes rencontrés sur le terrain, et il est tombé mortellement blessé; on me dit qu'il est mourant."Dites à Antoinette que si, contrairement à mes suppositions et à mon intime conviction, cet homme lui est réellement cher, je la conjure, au nom de l'immense et sincère amour que j'ai toujours eu pour elle, de me pardonner. Je regrette profondément la mauvaise action dont je viens de me rendre coupable, non pas tant à cause des conséquences qui en résulteront pour moi, que pour la terrible responsabilité que j'ai encourue en précipitant dans l'éternité un de mes semblables dans toute la force de l'âge. Ah! avant d'avoir commis le crime, je n'aurais jamais pensé que le remords serait aussi amer, aussi cuisant!..."Mais le temps presse: je dois fuire. Avec mes meilleurs remerciements pour toute votre bienveillance passée envers moi.--Je n'ose pas envoyer d'autre message à Antoinette."Tout à vous,"Louis."

"Ma chère Madame d'Aulnay,

"Celui qui vous écrit ceci fuit actuellement la justice, et, s'il n'est pas arrêté, il aura bientôt laissé pour toujours son pays natal. Le Major Sternfield m'a insulté, hier soir, et excité à un point où je n'ai pu me maîtriser, par son insolente cruauté envers notre pauvre Antoinette qui--le Ciel la préserve!--paraît être singulièrement en son pouvoir. Dans le premier moment, je contins ma colère, et j'attendis mon tour qui ne tarda pas à venir, car, comme il laissait la maison, je le suivis. Arrivés dehors, je l'abordai et lui demandai des explications que, vous le comprenez, il était aussi peu disposé de me donner que j'étais anxieux de recevoir.

"Ce matin nous nous sommes rencontrés sur le terrain, et il est tombé mortellement blessé; on me dit qu'il est mourant.

"Dites à Antoinette que si, contrairement à mes suppositions et à mon intime conviction, cet homme lui est réellement cher, je la conjure, au nom de l'immense et sincère amour que j'ai toujours eu pour elle, de me pardonner. Je regrette profondément la mauvaise action dont je viens de me rendre coupable, non pas tant à cause des conséquences qui en résulteront pour moi, que pour la terrible responsabilité que j'ai encourue en précipitant dans l'éternité un de mes semblables dans toute la force de l'âge. Ah! avant d'avoir commis le crime, je n'aurais jamais pensé que le remords serait aussi amer, aussi cuisant!...

"Mais le temps presse: je dois fuire. Avec mes meilleurs remerciements pour toute votre bienveillance passée envers moi.--Je n'ose pas envoyer d'autre message à Antoinette.

"Tout à vous,

"Louis."

En proie à une excitation que l'on peut facilement concevoir, Madame d'Aulnay lut et relut cette triste lettre; puis, se levant brusquement, elle se précipita dans la chambre de sa cousine.

Antoinette qui s'était jetée sur son lit une heure auparavant, reposait sans mouvement, les yeux fixés sur les pâles rayons de lumière qui pénétraient à l'intérieur par les ouvertures du rideau, et le visage aussi pâle que cette lumière elle même.

--Antoinette!--s'écria Lucille en entrant, et d'une voix tremblante--Antoinette! j'ai une nouvelle terrible à t'annoncer: es-tu assez forte pour l'apprendre?

Ni l'annonce d'un malheur que contenaient ces paroles mystérieuses, ni l'agitation visible de sa cousine, ne produisirent de l'inquiétude ou de l'émotion chez Antoinette: elle était, pour cela, trop malade de corps et d'esprit.

--Mais, quoi!--continua sa cousine avec une irritation qui provenait probablement de la surexcitation où elle se trouvait,--tu ne me fais aucune question? tu ne désires pas savoir ce que c'est? Et pourtant, cette nouvelle te concerne très-particulièrement, ou plutôt une personne qui te touche de très-près: enfin, c'est d'Audley Sternfield que je veux te parler.

--Eh! bien, qu'y a-t-il? demanda faiblement la jeune fille.

--Tiens, prends et lis,--et elle lui remit la lettre de Louis;--mais, ma chère Antoinette, pour l'amour de Dieu! sois calme, ne tombes pas en faiblesse, ne t'évanouis pas.

La pauvre Antoinette ne fit rien de tout cela, mais ses joues se décolorèrent et ses lèvres devinrent terriblement blêmes pendant qu'elle lisait. A peine avait-elle parcouru la lettre, qu'elle se leva, et, sans hésiter un seul moment, commença à s'habiller.

--Pourquoi cette hâte? où vas-tu?

--Au pauvre Audley.

--As tu perdu tes sens, enfant? Sais-tu où il est? sais-tu même s'il vit encore?

--Je m'informerai. On l'a probablement ramené à ses quartiers.

--Et veux-tu dire que toi, une jeune fille, tu vas le voir dans sa chambre?

--Mais tu viens avec moi, Lucille? répondit-elle d'une voix suppliante.

--Tu as certainement pris congé de ta raison, pauvre enfant!--et l'accent de Madame d'Aulnay trahissait autant d'irritation que de compassion.--Comme Montréal en parlerait demain, si nous faisions une pareille démarche! nos noms seraient dans la bouche de tout le monde!

--Qu'on dise ce que l'on voudra, Lucille: j'irai seule.

--Tu ne feras pas cela. Après t'être constamment querellé avec l'infortuné Sternfield depuis votre mariage, pour garder sans tache le beau nom que tu portes, iras-tu maintenant déshonorer ce nom aussi inutilement?

--C'est mon devoir, et, quelles qu'en soient les conséquences, je dois le remplir.

--Mais, pauvre étourdie, tu ne l'affectionnes pas, tu ne l'aimes même pas.

--Oh! c'est une raison de plus pour que je me rende sans délai à son lit de mort. Hélas! le remords pèse déjà bien assez sur mon coeur, je ne veux pas le rendre plus lourd encore.

--Mais enfin quel bien peux-tu lui faire? insista Madame d'Aulnay.

--Ma présence adoucira ses derniers moments, le consolera peut-être. Voudrais-tu donc--et un frisson convulsif courut par tous ses membres--voudrais-tu donc le voir mourir avec de la haine contre moi dans son coeur, peut-être des malédictions sur ses lèvres, comme cela peut très-bien arriver si, oubliant ses droits et mes devoirs, je reste loin de lui.

--Dans ce cas, attends un moment: M. d'Aulnay est sorti, mais je l'attends d'une minute à l'autre, et dès qu'il sera de retour, je lui demanderai hardiment de nous accompagner.

Mais Antoinette ne voulait pas perdre, à attendre, des instants précieux qui pouvaient être les derniers de Sternfield sur la terre. Achevant à la hâte de s'habiller, dès que sa cousine eut laissé la chambre, elle descendit sans bruit l'escalier qui conduisait à l'a porte de derrière et parvint dans la cour. Comme elle l'avait à demi espéré, elle trouva un laquais dans l'écurie, et lui dit à voix basse d'atteler un des chevaux à la petite voiture dont se servait ordinairement Monsieur d'Aulnay. En un clin-d'oeil, tout fut prêt. Antoinette monta dans le véhicule qui passa la porte de cour sans attirer l'attention d'aucune des personnes de la maison, à l'exception peut-être d'une des filles de chambre qui ne trouva cependant rien d'extraordinaire à ce que Mademoiselle sortît à une heure aussi matinale, pensant bien qu'elle se rendait à l'église.

--Maintenant, se dit Antoinette en portant une main à son front malade, ce que j'ai d'abord à faire, c'est d'aller chez le Dr. Manby, et quoiqu'il soit probablement avec ce pauvre Audley, je pourrai peut-être savoir d'un de ses serviteurs où est la demeure de celui-ci.

Arrivée à la paisible maison de pension où logeait le Docteur, elle apprit qu'il avait été appelé auprès du Major Sternfield qui avait été, le matin même, blessé à mort dans un duel.

Le Major Sternfield occupait, avec trois ou quatre autres officiers, une maison en pierre bien simple mais confortable, située à l'extrémité-Est de la cité, dans ce quartier que nous appelons aujourd'hui Faubourg Québec. Un petit jardin, entouré d'un mur à demi caché par des érables, s'étendait de la maison à la rive du St. Laurent dont il était séparé par un petit chemin très-étroit. Directement en face baignait la gracieuse et pittoresque Isle Ste. Hélène, alors propriété des Barons de Longueuil, et dont la vue reposait l'oeil fatigué de rester attaché sur les flots agités du fleuve.

Devant la porte de cette résidence s'arrêta le cheval tout fumant et palpitant que le cocher de Madame d'Aulnay, stimulé par les appels pressants et incessants d'Antoinette, avait fait aller à un pas effrayant.

Une crainte terrible s'était emparé du coeur de la jeune femme: elle eut peur d'être arrivée trop tard, de n'être venue que pour apprendre que cet homme auquel elle avait juré amour et fidélité était mort en la détestant et en la maudissant.

Sans attendre qu'on vînt l'aider à descendre de voiture, elle sauta à terre, et, sans s'occuper des regards étonnés d'une couple de soldats, domestiques des officiers, qui fainéantaient sur les marches de l'escalier, elle frappa au marteau avec toute la force que pouvaient avoir ses doigts tremblants.

Un soldat vint ouvrir.

--Je désire voir le Major Sternfield; conduisez-moi de suite à sa chambre,--dit-elle rapidement.

Dans le corridor, l'Honorable Percy de Laval, le cigare à la bouche, se promenait de long en large, et si Méduse elle-même eût apparu sur le seuil de la porte et eût demandé à voir le malade, il n'aurait pas été plus étonné qu'en apercevant Mademoiselle de Mirecourt. Dans une chambre adjacente, dont la porte était entr'ouverte, étaient assis deux autres officiers, et l'expression de profonde surprise qui se manifesta sur leur figure à la vue d'Antoinette rivalisait avec l'étonnement si visible dont le Lieutenant de Laval venait de faire preuve.

--M'entendez-vous? répéta Antoinette au portier avec une agitation fiévreuse; je désire voir le Major Sternfield.

Le soldat hésitait, dans la crainte d'introduire une visite aussi extraordinaire sans, au moins, l'avoir préalablement annoncée au blessé.

Contrariée par ce nouveau délai, Antoinette se tourna tout-à-coup vers M. de Laval, et, avec un air suppliant:

--Vous me connaissez, vous, s'écria-t-elle. Dites-lui donc de me conduire de suite au Major Sternfield.

--Certainement, Mademoiselle de Mirecourt,--répondit-il avec un embarras qui contrastait singulièrement avec la véhémence de la jeune femme.--Ici, garçon, conduisez de suite cette Dame dans la chambre du Major: j'en prends toute la responsabilité.

Le soldat obéit, et Antoinette, tremblant de tous ses membres, le suivit dans l'escalier étroit et escarpé.

--Voilà ce que j'appelle une intrigue,--chuchota le jeune Honorable à ses deux camarades qui l'avaient rejoint dans le corridor, dès qu'Antoinette eut disparu.--Une jeune Demoiselle qui ferait cela en Angleterre serait honnie.

--Et elle le sera certainement ici comme elle l'aurait été là-bas: en Canada, on n'est pas plus indulgent que chez nous pour les faiblesses des femmes,--répliqua un de ses compagnons.

--Je puis difficilement en croire mes yeux,--dit le troisième, un charmant jeune gentilhomme qu'Antoinette avait souvent rencontré chez Madame d'Aulnay;--je le répète, je puis difficilement en croire mes yeux, car Mademoiselle de Mirecourt m'a toujours parue si gentille, si modeste, que je l'aurais cru incapable de s'aventurer dans une pareille démarche.

--Ah! c'est que l'amour opère des miracles, Thornley; quelques fois même il change la nature du monde.

--Sternfield est un heureux gaillard,--grogna le jeune de Laval: vivant ou à l'agonie, il tient à faire sensation. Si, demain, nous étions dans la même position où il se trouve, aucun de nous n'aurait la bonne fortune de voir venir à son chevet un ange comme cette jeune fille.

--Eh! bien, le pauvre malheureux, cette visite ne lui fera pas énormément de bien, reprit le capitaine Thornley. Il est presque au-dessus de toute consolation terrestre; mais, moi pour un, je dois dire que je n'en estime pas moins cette jeune fille qui a eu le courage de braver les sourires et les moqueries du public pour venir dire un dernier adieu à l'homme qu'elle a aimé.

--Mais, franchement, je ne crois pas qu'elle l'aime; elle ne lui a jamais montré des preuves de préférence bien frappantes, et même, je l'ai vue assise près de lui pendant toute une demi-heure: elle était aussi froide et réservée que si elle eût été une statue.

--C'était peut-être un subterfuge. Dans tous les cas, elle vient de donner une preuve d'amour qui surpasse celui de la plupart de nos jeunes filles modernes.

Mais il est temps de laisser ce groupe pour suivre celle qui faisait l'objet de la discussion entre les trois militaires.

Arrivés à l'étage où se trouvait la chambre de Sternfield, le soldat indiqua la porte sans dire mot, et, n'osant pas s'aventurer plus loin, disparut aussitôt.

Faible et chancelante, Antoinette frappa à la porte qui fut de suite ouverte par le Docteur Ormsby, le même ministre qui avait présidé à son mariage avec Sternfield.

--Est-il encore vivant? demanda-t-elle vivement en scrutant avec avidité la figure douce et triste du chapelain protestant.

--Oui, mais ses heures sont comptées, répondit celui-ci en portant mélancoliquement ses regards dans la direction du lit sur lequel était étendu le Major qui ressemblait à un mort.

--Oh! Audley, mon mari--sanglota Antoinette en s'élançant tout-à-coup vers lui et en s'agenouillant à côté de la couche du mourant, sans s'occuper, dans cet instant suprême, de ceux qui pouvaient être dans la chambre pour saisir le secret qu'elle avait gardé depuis si longtemps avec tant de jalousie, sans s'apercevoir qu'un autre, Cecil Evelyn lui-même, était à une fenêtre près de là et avait fait, à cette révélation inattendue, un bond de surprise prodigieux. Toutes ses pensées, toutes ses craintes étaient absorbées par l'idée écrasante que l'homme qui avait été le bourreau de sa vie, mais auquel elle appartenait par le plus sacré des liens, était là, devant elle, sur le point d'expirer.

Avec une énergie surprenante dans l'état où il se trouvait le blessé se souleva sur son coude et la regarda un instant avec un étonnement indéfinissable qui se changea bientôt en une expression de colère passionnée.

--Arrière, hypocrite, arrière! s'écria-t-il d'une voix rauque. Comment as-tu pu prononcer le nom de mari! As-tu jamais été ma femme autrement que par le nom! As-tu jamais rempli envers moi tes devoirs d'épouse? M'as-tu jamais montré de l'amour ou de la soumission conjugale?

--Audley! Audley! gémit-elle, soyez miséricordieux, soyez juste; n'empirez pas ce moment solennel par des reproches cruels.

--Pourquoi es-tu venue? interrompit-il plus aigrement encore. Est-ce pour assister à ma dernière agonie afin de t'assurer par toi-même qu'enfin tu es réellement libre? Non, ce n'est pas l'amour qui t'a amenée ici; car si tu en avais eu seulement une infime parcelle à mon égard, tu ne te serais pas moquée de mes prières et de ma tendresse, tu n'aurais pas méprisé mes droits et mes réclamations, comme tu l'as constamment fait avec la plus grande insolence depuis le jour où j'ai placé l'anneau nuptial dans ton doigt.

--Mais à qui en a été la faute?--demanda-t-elle en joignant les mains et toute en pleurs. Ne vous ai-je pas dit que le jour même où vous me reconnaîtriez devant le monde pour votre femme, le jour où notre mariage serait de nouveau célébré, point capital sans lequel ma croyance et ma foi me disaient qu'il n'était pas légalement complété, je serais prête à vous suivre jusqu'aux extrémités de la terre?

--Misérable sophisme! ricana-t-il d'un air dédaigneux. Non, ce n'est pas pour cette raison-là, mais parce que l'engouement passager qui t'a fait consentir à notre mariage secret s'est évanoui aussi subitement qu'il était venu.

--Veuillez me pardonner si j'interviens--dit en s'avançant le Docteur Ormsby, qui était mu autant par compassion pour les souffrances terribles qu'il lisait sur le visage décoloré de la jeune femme, que par inquiétude pour les sentiments anti-chrétiens que le mourant venait de montrer,--veuillez me pardonner si j'interviens, mais ayant moi-même célébré ce mariage qui, hélas! a été pour vous deux si fertile en chagrins, peut-être ai-je quelque droit à votre confiance mutuelle.

En ce moment, le Colonel Evelyn, revenant enfin de la stupeur où l'avait jeté ce singulier dialogue, et s'apercevant en même temps de l'importunité de sa présence en restant témoin d'une entrevue aussi étrange et aussi délicate, sortit sans bruit de la chambre dont il referma la porte avec précaution. Comme il passait dans le corridor, ceux qui s'y trouvaient furent intrigués de savoir ce qui avait pu se passer chez le malade pour émouvoir à ce point la nature de fer d'Evelyn et pour laisser des traces d'agitation aussi profonde sur une allure d'ordinaire aussi impassible que celle du marbre.

--Puis-je parler, Sternfield? demanda doucement le Docteur Ormsby en cherchant à calmer les passions surexcitées du blessé.

--Oui! répondit sèchement celui-ci. Ce que je ne pourrais écouter d'aucun autre mortel, je puis l'entendre de votre bouche.

--Eh! bien, mon cher ami, il me semble que vous êtes sévère, que dis-je? injuste même, envers, cette jeune femme.--Et il posa, en disant cela, sa main sur le bras d'Antoinette qui était toujours à genoux.--Je me rappelle parfaitement qu'elle vous a dit ce qu'elle vient de répéter, car elle m'a prié en même temps de lui servir de témoin.

--La même histoire! toujours la même histoire! riposta Sternfield d'un air bourru et en rejetant sa tête de côté. Reprends le chemin de ta demeure, Antoinette; et vous, Docteur, laissez-moi en paix: je suis fatigué de vous deux.

Pendant qu'il parlait, une pâleur mortelle se répandit sur son visage; Antoinette, terriblement effrayée, se leva.

--Ne craignez rien, s'empressa de lui dire le Docteur Ormsby en essayant de la calmer: ce n'est qu'une faiblesse partielle; il a eu une attaque semblable quelques minutes avant que vous soyiez entrée et pendant que le Docteur Manby était ici. Voici des remèdes.

Leurs efforts réunis parvinrent à ramener quelque chose comme de la vie sur les traits livides de Sternfield, et le Ministre, craignant que la vue d'Antoinette fût de nature à renouveler l'agitation du blessé, la fit placer derrière un écran à l'autre extrémité de la chambre.

Après un moment de silence, le mourant promena avidement ses yeux autour de lui.

--Où est-elle allée, ma femme, Madame Sternfield? Ha! Ha! Docteur!--et il riait d'une manière effrayante.--Que je lui donne au moins une fois son titre avant que celui qui le lui a conféré soit retourné en poussière.

--Vous lui aviez dit de s'en aller de suite.

--Mais pourquoi m'a-t-elle écouté? pourquoi est-elle partie? Sans doute elle était fatiguée d'un spectacle aussi peu réjouissant que celui d'un lit de mort; et, ayant faitson apparition, comme dirait Madame d'Aulnay, elle s'est prudemment effacée.

--Puis-je l'envoyer quérir?

--Non, par Dieu! je me respecte trop pour en venir là. Si elle était restée, cela aurait été pour moi--quoique je n'aime pas à l'avouer,--une consolation, un soulagement.

--Je ne vous ai pas abandonné, Audley, je suis encore ici--dit Antoinette avec timidité, eu sortant de sa cachette et en s'avançant vers le lit.

Quelque chose comme une expression de satisfaction se répandit sur ses traits encore imposants dans leur beauté mortelle. Mais, quand elle eut dit: "Cher Audley, puis-je rester à votre chevet?"--il répondit avec ce ricanement que l'habitude avait fini par rendre familier à sa belle lèvre:

--Puisqu'il te plaît de jouer auprès de moi le rôle de Soeur de Charité, je ne t'en empêcherai pas: cela m'amuse de te voir me montrer, à mes derniers moments, des attentions et de tendres soins que tu ne m'as jamais accordés quand j'étais bien vivant.

Elle baissa la tête avec soumission, car aucune des railleries de son mari ne pouvait plus l'émouvoir maintenant. Après un moment de silence:

--Ne feriez-vous pas mieux de dormir? demanda-t-elle. Je vais veiller à vos côtés. Y a-t-il quelque médecine à administrer?

--Pouah! je n'en prendrai aucune: je l'ai déjà dit à Manby. Ma blessure est au-dessus de tout pouvoir humain: pourquoi torturerais-je mon palais avec des potions dégoûtantes?

Sachant qu'insister plus longtemps serait l'irriter inutilement, elle approcha une chaise de son lit et s'y assit silencieusement.

Après l'avoir regardée longtemps, il s'écria soudain:

--Ainsi, tu t'es courageusement installée ici comme ma garde-malade, tu as pris la détermination de tenir ton poste: sais-tu bien ce que va dire le monde et ce que les hommes vont penser de cela?

--Qu'est le monde pour nous? répondit-elle avec tristesse. Ne vous en occupez pas, cher Audley; ne vous tourmentez pas au sujet de ses opinions.

--Ah! maintenant, ce n'est rien pour moi; mais pour toi, c'est tout. Avant deux heures, la démarche que tu viens de faire sera répétée dans tous les coins de la cité et on en fera des gorges-chaudes fort peu agréables: le beau nom dont tu as jusqu'ici pris un soin si jaloux sera à la merci de tout le monde.

--Si cela doit arriver,--repartit la jeune femme dont les yeux et l'accent de la voix devinrent plus mélancoliques,--ce ne sera que le juste châtiment de mes folies passées. J'ai péché, il faut maintenant que j'expie ma faute.

--Tu l'as déjà expiée assez rudement,--répondit-il en adoucissant un peu sa voix et en montrant pour la première fois une ombre de sentiment.--Je ne t'ai pas épargnée, et peu de jeunes femmes mariées ont passé par autant de vicissitudes que toi. Voici arriver maintenant la fin de mon règne et l'aurore de ta liberté, mais elles viennent trente ou quarante ans plus tôt que tu avais osé l'espérer.

--Audley, ne parlez pas de cette manière, ne vous agitez pas ainsi sans aucune nécessité....

--Assez de sermons comme cela, enfant; voici une autorité plus puissante que la tienne.

Comme il disait ces mots, le Docteur Manby entrait dans la chambre. Sa surprise, en apercevant Antoinette assise près du lit ressemblait presque à de l'hébètement.

--Que Dieu me pardonne! Quoi! Mademoiselle de Mirecourt ici! s'écria t-il en reculant involontairement d'un pas.

--Non pas Mademoiselle de Mirecourt, Docteur, mais bien Madame Audley Sternfield! interrompit le moribond avec un rire saccadé capable de déchirer les oreilles les moins délicates. De grâce, ne soyez pas aussi épouvanté, Manby; on dirait vraiment que vous êtes lunatique. Notre excellent ami Ormsby que voici, et qui a célébré la cérémonie, est en mesure de corroborer mes avancés. Dis-le à ton tour, belle fiancée: renies-tu ma possession légitime?

Antoinette était excessivement émue; cependant, elle réussit à répondre avec assez de calme:

--Je ne cherche nullement à la nier, Audley. D'ailleurs, pourquoi le ferais-je? Ce n'est pas moi, mais bien vous-même qui avez toujours insisté pour garder notre mariage secret.

--Eh! bien, je le reconnais maintenant ce mariage. Ainsi, Docteur, vous voyez que je laisse après moi une jeune et jolie veuve pour "déplorer ma perte prématurée" et compléter ainsi gracieusement le paragraphe qui annoncera mon décès.... N'ayez pas l'air aussi fâché contre moi, Manby,--continua-t-il en s'adressant au chirurgien qui avait paru froissé en voyant Antoinette cruellement blessée par la persistance que son mari mettait à la railler.--Vous connaissez le proverberuling habit,strong in death; j'ai tellement pris l'habitude de tourmenter et persécuter cette jeune femme depuis qu'elle est la mienne, que je ne puis résister à la tentation de continuer à la traiter ainsi même en ce moment. Mais asseyez-vous si vous êtes assez revenu de votre étonnement pour le faire, tâtez mon pouls et dites-moi combien il me reste de moments à vivre.

A peine revenu de la stupéfaction où l'avait jeté la révélation qu'il venait d'entendre, le chirurgien prit la chaise qu'Antoinette venait de laisser; mais au milieu de son étonnement, il ne put empêcher un juste sentiment d'indignation de pénétrer dans son coeur en remarquant les paroles d'amère ironie que Sternfield adressait à la malheureuse jeune femme qu'il avait décorée du titre d'épouse.

--Parlez donc: que dit mon pouls? continua le blessé. Ah! vous ne devez pas me cacher la vérité: je ne suis pas un enfant pour m'effrayer de quelques heures de moins ou de plus. Vous ne répondez pas? n'importe; le mouvement de votre tête en dit suffisamment: je suppose que je suis inscrit sur le livre pour faire, avant ce soir, mon dernier voyage?

Le médecin resta muet. Il ne pouvait pas consciencieusement le contredire; car, malgré la force qu'avait encore la voix du blessé, malgré la rapidité de sa prononciation, son pouls faible et irrégulier indiquait qu'une réaction soudaine, suivie par la fin, allait bientôt se produire.

--Je ne puis plus rien faire pour vous, Sternfield--dit enfin le Dr. Manby en se levant brusquement.--Quelques gouttes de cette fiole quand vous vous sentirez faible, est tout ce que je puis prescrire; du moins, c'est tout ce qui vous sera de quelque utilité. Adieu! que le Ciel vous bénisse!

Et, après une longue et amicale poignée de main, le bon Docteur se retira, plus agité et plus triste qu'il n'eût voulu paraître.

Pour quelque temps après son départ, le malade garda un silence sombre qu'il rompit enfin en demandant tout-à-coup:

--Connais-tu, Antoinette, la main méprisable qui m'a cloué sur ce lit de mort? Sans doute, tu ne l'ignores pas: c'est ton amoureux campagnard. Si je n'ai pas parlé de lui plus tôt, c'est parce que sa pensée fait venir la malédiction sur mes lèvres et oppresse ma poitrine; mais j'ai un mot à te dire à son sujet. Il reviendra probablement renouveler sa demande en mariage: avant d'entrer dans l'éternité, je voudrais avoir ta promesse solennelle que jamais tu ne lui prêteras une oreille favorable.

--Cher Audley, pensez-vous que la main qui est encore teinte de sang de mon mari....

--Ah! bah! pas besoin de sentiment: je ne veux pas de phrases ni de protestations, mais la promesse, le serment que jamais tu ne seras plus pour lui que ce que tu as fait jusqu'ici.

--Volontiers; de tout mon coeur, de toute mon âme, je vous le promets.

--Alors, baises cela,--et il indiquait du regard la chaîne à laquelle était attachée la petite croix d'or:--la promesse que tu m'as déjà faite sur cette croix a été si religieusement observée, que je puis ajouter foi dans toutes celles qui sont faites sur cet objet.

Elle prit la croix et la baisa solennellement.

--C'est bien, Antoinette; je puis maintenant mourir sans te mépriser et te maudire.

--Oh! Audley, mon cher époux,--s'écria-t-elle d'une voix suppliante et en présentant la croix à ses lèvres;--embrassez-la aussi, non pas, comme je l'ai fait, pour ajouter de la solennité à une promesse terrestre, mais comme le signe de la rédemption, le gage de la paix et du pardon futurs.

--Non, non, Antoinette,--et il sourit faiblement;--il est trop tard pour tenter de me convertir. J'ai déjà réglé mes affaires spirituelles avec le Docteur Ormsby qui m'a lu des prières, et qui a réussi à m'empêcher, avec beaucoup de difficulté je dois l'avouer, de maudire le misérable qui a tranché le fil de mon existence.

--Mais, cela ne vous fera pas de mal si vous me permettez de dire une prière ici, près de votre lit?

--Je suis ici, ma chère Dame, pour accomplir le grave devoir qui m'incombe,--intervint d'une voix ferme quoique polie le Docteur Ormsby qui s'avançait vers eux.--Jusqu'ici, sachant que vous aviez beaucoup à vous dire, je me suis abstenu de vous gêner par ma présence; mais si vous désirez entendre une prière ou une lecture, Major Sternfield, je suis prêt à vous les faire!

--Sans doute vous devez l'être, Docteur, répondit Sternfield avec un sourire étrange. Ce serait une chose excessivement mortifiante de me voir, au dernier moment, sortir de votre troupeau pour entrer dans l'Eglise de Rome.

--Oh! cher Audley, ne parlez pas aussi légèrement de tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. Si votre coeur penche vers la foi de mes pères, ne permettez pas que....

--Tais-toi, enfant, assez d'une semblable folie. Je mourrai avec la foi dans laquelle je suis né et j'ai grandi.

--Alors, le Docteur Ormsby va vous lire de suite des prières; votre temps, mon cher, cher époux, est très-court.

--Ne commences pas à coasser, Antoinette, cela ne me ferait aucun bien. Je suis prêt, Docteur, mais excusez si je vous exprime l'espoir que vous ne serez pas trop long.

--L'état de faiblesse où vous êtes ne me permet pas de l'être; croyez-moi, je n'outrepasserai pas vos forces.

En ce moment on entendit frapper à la porte de la chambre qui fut instantanément ouverte par le Docteur Ormsby.

--Un messager pour vous, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il.

Antoinette regarda vers la porte entr'ouverte et reconnut Jeanne à l'instant. Après avoir dit à Sternfield qu'elle ne serait pas longtemps, elle sortit pour rencontrer la nouvelle venue.

Celle-ci lui annonça à voix basse que Madame d'Aulnay l'avait envoyée avec l'injonction formelle de ne pas revenir sans ramener Mademoiselle Antoinette avec elle.

--Mais, bon Dieu! Mademoiselle de Mirecourt, qu'est-ce que tout ceci veut donc dire?--demanda la vieille domestique en l'entraînant plus avant dans le passage, afin que le son de leur voix ne troublât pas le ministre qui commençait à lire tout haut.--M. d'Aulnay d'ordinaire si calme, si pacifique, ressemble à un enragé. Il prétend que vous nous avez tous déshonorés, et que votre père va mourir de chagrin et de honte; il a querellé mabourgeoisetoute la matinée, lui disant qu'elle était aussi blâmable que vous: cela m'a d'autant plus étonnée que jamais, à ma connaissance, il a dit un seul mot désagréable à sa femme depuis leur mariage. Madame d'Aulnay a fini par lui dire que si vous étiez sortie pour aller voir seule le Major Sternfield, c'est que vous en aviez le droit, parce que vous êtes sa femme! C'est cet imbécile de Paul qui, sur la demande que lui fit M. d'Aulnay d'où il venait en le voyant arriver dans le cour, s'est empressé de le lui dire. Mais, ma chère Demoiselle, est-ce bien vrai ce qu'a dit Madame d'Aulnay.

--Oui, Jeanne, répondit douloureusement Antoinette; le Major Sternfield, qui est mourant dans cette chambre, est mon mari: j'ai été secrètement mariée à lui.

--Oh! Mademoiselle Antoinette!--s'écria la vieille femme de chambre en élevant ses mains vers le Ciel,--je n'aurais jamais pu croire qu'une jeune fille aussi pieuse que vous, qui a été élevée avec autant de soins, aurait consenti à une pareille chose. Que vont dire ce pauvre M. de Mirecourt et Madame Gérard? Que ne dira pas le monde?

Antoinette tressaillit.

--Hélas! dit-elle, j'ai déjà bien amèrement déploré ma folie; mais cela ne la réparera pas: j'ai encore devant moi une longue expiation.

--Et combien de temps allez-vous rester dans cette maison, pauvre chère enfant?

--Jusqu'à ce que tout soit fini, s'il m'en donne la permission.

--Excusez-moi, mais de quel service peut lui être votre présence ici? Revenez à la maison, venez. Il n'est pas convenable pour une jeune Dame de votre âge d'être seule ici sans autres personnes que des soldats et de galants officiers.

--Jeanne, quand bien même mon père viendrait me chercher, je ne pourrais pas, je ne voudrais pas m'en aller.

--Alors, je suppose qu'il est inutile d'insister en face d'une détermination aussi formelle; mais ce fut un jour bien fatal pour nous tous que celui où l'habit rouge a fait sa première apparition dans notre demeure naguère si paisible. Rentrez, ma chère Demoiselle Antoinette; je vais m'asseoir ici, car ce beau Major qui m'a toujours regardé avec le plus superbe dédain, n'aimerait peut-être pas à me voir dans sa chambre funèbre.

--Mais, Jeanne, vous serez mal à l'aise ici: il y a tant de figures étrangères qui passent et repassent.

--Et qu'y a-t-il autre chose à craindre que de les voir me regarder? Une vieille femme comme moi doit-elle s'occuper de leurs regards curieux? Il n'en serait pas de même s'ils avaient à lorgner votre belle figure. Rentrez, et appelez-moi quand je pourrai vous être de quelqu'utilité. En attendant, je vais m'asseoir ici.

Le Docteur Ormsby lisait encore quand Antoinette entra. La jeune femme alla se mettre à genoux dans un coin de la chambre et adressa au Ciel des prières ardentes pour l'âme qui touchait de si près à l'éternité. Pendant ce temps-là une lourde torpeur s'empara de Sternfield, et quand le chapelain, qui avait fini l'exercice de son ministère, lui adressa la parole, ses réponses étaient confuses et presqu'inintelligibles.

--Je vais vous laisser pour quelques instants, dit le Docteur Ormsby en fermant son livre. Je crois, ma chère Dame, que vous auriez bien mieux fait d'introduire ici cette femme respectable qui pourrait vous assister. Si notre pauvre Sternfield recouvre ses sens, ce qui n'est pas probable, elle pourrait laisser la chambre dans le cas où sa présence l'incommoderait. Je reviendrai dans quelques heures.

Suivant cet avis, Antoinette fit entrer Jeanne; mais ne voulant pas courir le risque de tourmenter le mourant, s'il revenait à lui, elle la fit placer derrière l'écran qui avait déjà servi à la cacher elle-même.

Le temps se passait lentement; aucun autre bruit que celui causé par la respiration saccadée du moribond, ne troublait le silence qui régnait dans toute la demeure. Mues par une délicatesse et une bienveillance de sentiment qui leur fit le plus grand honneur, les autres personnes de la maison évitaient de faire le moindre bruit en marchant ou en parlant.

Un peu après midi, un léger coup fut frappé à la porte: Jeanne se hâta d'aller ouvrir. C'était un soldat, portant un plateau sur lequel il y avait quelques rafraîchissements que, dit-il, le Dr. Manby lui avait, le matin, recommandé d'apporter au malade.

--Je commence à avoir une meilleure opinion de ces habits rouges, se dit Jeanne en disposant les mets sur une petite table qu'elle approcha près d'Antoinette. Ah! je le crains bien, vous, belle figure, vous étiez un des pires de toute la bande.

Et elle regardait le blessé qui, par sa contenance, ressemblait à une statue.

Elle invita vivement la jeune femme à prendre quelques rafraîchissements qu'elle disposa devant elle; mais Antoinette avait pour cela le coeur trop gros de chagrins. Jeanne fut donc obligée d'enlever le plateau intact, et se consola par la pensée que si la jeune cousine de Madame d'Aulnay ne mangeait pas, ce n'était pas au moins pour cette déplorable raison qu'elle n'avait pas de quoi manger.

Le soleil s'était couché derrière des montagnes de nuages, laissant ça et là dans le ciel de larges sillons cramoisis: le crépuscule du soir tombait rapidement et ses ombres blafardes rendaient plus pâle et plus lugubre le visage hagard du blessé qui reposait immobile dans son lit. Tout-à-coup il remua, ses paupières alourdies s'ouvrirent, et, d'une voix faible qu'on avait peine à reconnaître pour celle de Sternfield:

--Es-tu là Antoinette? demanda-t-il.

Une légère pression de main et un mot doucement modulé furent la réponse.

--Déterminée à me voir jusqu'au bout de mon voyage? Cette fin doit approcher, car ma vue s'obscurcit singulièrement.

--Le crépuscule arrive, cher Audley: ce pourrait être cela.

--Non, mais mon crépuscule à moi ne verra pas d'autres levers du soleil. Eh! bien, vraiment, ce n'est pas là la mort d'un soldat; mais elle aurait pu être pire: au moins, je ne souffre pas.

--Et vous avez eu le temps, cher mari, de vous réconcilier avec Dieu.

--Oui, oui, et de dicter, par-dessus le marché, une lettre d'adieu à mes deux jeunes soeurs qui demeurent dans la petite ville du Warwickshire où je suis né. Ah! je n'avais pas rêvé, il y a un an, que je trouverais mon tombeau dans les neiges du Canada, et surtout à une période aussi prématurée de ma joyeuse vie. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas exiger de toi cette promesse de secret; mais tu m'as dit si souvent que notre mariage n'était pas légalement complété, que j'ai craint que s'il venait à être connu, tes amis te conseillassent de recourir au divorce. En attendant le jour où, sans crainte, tu prendrais possession de la fortune de ta mère, j'espérais qu'il m'arriverait quelque bonne chance: la mort de ton père, par exemple,--à cette heure solennelle, je parle franchement, comme tu vois, Antoinette,--ou d'autres circonstances qui t'auraient mise entièrement, toi et ta réputation, en mon pouvoir. Mais, mes rêves, comme ma vie, achèvent.

Un long silence, interrompu seulement par les sanglots d'Antoinette, suivit ces sinistres paroles.

--Ecoute-moi, enfant, reprit le mourant; approche-toi plus près, car j'ai à te faire un aveu que jamais je n'aurais adressé à un être humain: ta douce patience a fini par me toucher, et, avant de quitter la terre pour toujours, j'ai à te demander pardon pour tout ce que je t'ai fait souffrir, pour toutes mes cruautés et mes injustices envers toi.

--De tout mon coeur, dit-elle d'un accent touché et en appliquant ses lèvres sur son front recouvert déjà des ombres de la mort. Puisse Dieu me pardonner toutes mes erreurs comme je vous pardonne!

Il sourit faiblement, et ses doigts serrèrent la main mignonne qui les tenait.

Le crépuscule augmentait toujours. Plus froide devenait la pression des mains du mourant, plus vives étaient les ombres qui se répandaient autour de ses yeux et de sa bouche; et quand, enfin, la malheureuse jeune femme qui le suivait attentivement des yeux prononça à haute voix son nom, elle n'obtint pas de réponse, ni du regard, ni de la voix.

--Jeanne, ici, venez ici! dit-elle en poussant un cri perçant.

La vieille femme courut à elle, et, après avoir jeté un coup-d'oeil sur le visage de marbre de Sternfield, elle dégagea doucement la main d'Antoinette de l'étreinte glacée où elle était encore tenue.

--Comme il a passé doucement! dit-elle à voix basse.

Des sanglots et des pleurs donnèrent du soulagement au coeur surchargé d'Antoinette.

Un moment après, le Dr. Ormsby entra.

--Emmenez-la à la maison, dit-il avec compassion en la levant du lit sur lequel elle s'était jetée;--emmenez-la: elle a été assez cruellement éprouvée comme cela. Je verrai à tout.

Involontairement et passivement Antoinette se laissa habiller par Jeanne et embarquer dans la voiture qu'un domestique d'un des officiers était allé chercher.

Arrivées à la maison, la femme de chambre la déshabilla et la mit au lit, ayant préalablement averti Madame d'Aulnay qu'à tout prix elle ne devait pas entrer dans la chambre de sa cousine ce soir-là.

Mais ces tendres soins, non plus que la potion calmante qu'elle prit, ne purent chasser la maladie qui, provoquée par tant de secousses, s'approchait à grands pas. D'un lourd sommeil léthargique elle tomba dans le délire. Le médecin fut appelé, et les personnes de la maison apprirent bientôt avec épouvante que Mademoiselle de Mirecourt était dangereusement malade d'une fièvre cérébrale.

Pendant que la jeune femme gisait sur son lit de douleur, insensible à tout ce qui se passait autour d'elle et luttant avec toute l'énergie de la jeunesse contre la maladie et la mort, les dépouilles mortelles du beau et charmant Major Sternfield étaient confiées à leur dernière demeure.

Les mauvaises langues s'en donnèrent à coeur joie avec le nom d'Audley et celui de la malheureuse Antoinette, et si celle-ci avait eu connaissance de la moitié seulement des histoires erronées que la malice inventait et que répétait la légèreté, sa convalescence ne se serait probablement jamais opérée. Toute allusion de cette nature fut soigneusement éliminée, et on usa de soins extraordinaires, d'une grande habileté médicale pour son rétablissement, si bien qu'après huit jours d'anxiété, elle fut déclarée hors de danger. Elle était cependant extraordinairement faible, et celles de ses amies qui furent admises auprès d'elle, ne manquèrent pas de hocher la tête et de se dire les unes aux autres que jamais elle ne reviendrait entièrement à la santé.

A la première nouvelle de la maladie de sa fille, M. de Mirecourt était accouru à Montréal. Quels qu'eussent été ses premiers sentiments d'indignation et de honte en apprenant la funeste histoire de son mariage secret, l'attaque de maladie dangereuse qu'elle venait de subir, faisant prévaloir sa tendresse paternelle, lui fit renoncer, non-seulement alors, mais même après son recouvrement, aux réprimandes et aux reproches.

Deux mois environ après la mort du Major Sternfield, un après-midi que la malade, cédant aux pressantes instances de sa cousine, s'était rendue dans son charmant petit boudoir, Madame d'Aulnay fut mandée au salon.

Elle revint presqu'aussitôt.

--Ma chère petite Antoinette,--lui dit-elle en la cajolant,--un vieil ami demande la faveur de te voir: c'est le Colonel Evelyn. Ne le recevras-tu pas?

Oh! comme les couleurs de la jeune fille changèrent vite, comme son coeur tressaillit étrangement en entendant ce nom! Madame d'Aulnay prenant involontairement avantage de ce silence qu'elle regarda comme un assentiment, sortit de suite, et, un instant après, on entendit résonner dans le passage le bruit de pas fermes et assurés. Un épais brouillard, résultat de sa faiblesse ou de son agitation, passa devant les yeux d'Antoinette, et quand elle recouvra possession d'elle-même, elle était seule avec le Colonel Evelyn qui tenait ses mains, et avait ses yeux amoureusement tournés vers les siens.

--Vous avez été très-malade? demanda-t-il d'une voix émue.

--Oui, mais je me rétablis rapidement,--répondit-elle en faisant un effort désespéré pour se composer un maintien et en retirant ses mains que le Colonel tenait encore.

Un silence suivit, silence presque pénible pour la jeune fille nerveuse et agitée, car les yeux du militaire étaient fixés sur elle, et sous leur influence elle se sentait singulièrement confuse. Enfin, d'une voix dont les tremblements involontaires disaient que lui aussi subissait une vive émotion, il reprit:

--Me pardonnerez-vous, Antoinette, si, au risque de vous peiner, je fais un retour sur le triste passé, sur cet étrange secret qui a fait plus d'un malheureux?... Est ce que... votre mariage avec Audley Sternfield était la seule raison qui vous a fait rejeter mes propositions?

Antoinette devint mortellement blême, et appuya ses mains sur sa poitrine comme pour maîtriser son agitation.

--Colonel Evelyn, dit-elle enfin, ne me parlez pas de ma folie passée, du moins jusqu'à ce que j'aie acquis assez de forces pour soutenir les allusions qu'on pourrait en faire. Combien vous avez dû vous étonner de ma démence! combien vous avez dû me condamner et me mépriser!

Sa seule réponse fut de l'attirer vivement à lui, et, la pressant ardemment sur son coeur:

--Ma chère Antoinette, lui dit-il à l'oreille, après avoir tant souffert et avoir été aussi rudement éprouvée, vous êtes donc à moi, enfin!

Il n'y avait plus besoin de détour ni de dissimulation, et, d'une voix brisée par l'émotion, elle lui manifesta toute sa gratitude, sa joie, son bonheur.

Ils avaient beaucoup à se dire l'un à l'autre. Avec une candeur enfantine devant laquelle cet austère militaire aurait pu s'agenouiller, elle lui raconta l'histoire de cette rude et dure épreuve. Elle hésita, il est vrai, quand elle en vint à la partie où il avait lui-même été acteur dans ce grand drame de sa vie à elle, quand elle dut reconnaître combien il était devenu cher à son coeur; mais elle finit par lui dire tout, ses efforts incessants pour lutter contre son amour naissant, ses tentations et ses souffrances.

Lorsqu'elle eut terminé son récit,--pendant lequel elle avait évité, autant que possible, de mentionner le nom de celui qui l'avait rendue aussi malheureuse,--elle laissa glisser sa tête sur le bras du canapé; mais Evelyn, l'attirant sur sa poitrine:

--Voilà, dit-il, la seule place où elle doit désormais reposer. O ma bien-aimée, comme l'or que l'on retire purifié de la fournaise, ainsi sortez vous de cette violente épreuve: vous êtes ce que, dès le commencement, j'avais cru, j'avais espéré que vous étiez.

--Mais, Colonel Evelyn--et elle releva tout-à-coup son visage sur lequel une pâleur de marbre avait remplacé le vif incarnat qui s'y faisait remarquer depuis quelques instants,--on a dit tant de vilaines choses sur mon compte! Comment pouvez vous ainsi sans crainte braver le jugement du monde et faire votre femme de celle qui est l'objet de sa censure et peut-être de son mépris?

--Il y a bien longtemps déjà que j'ai cessé de m'occuper des jugements ou des opinions du monde, et je ne souffrirai certainement jamais qu'il m'influence là où le bonheur de toute ma vie est en question. Ne tourmentez pas votre esprit par des bagatelles et des fantômes, ma chère Antoinette. Grâce à la miséricorde de ce Dieu tout-puissant que j'ai si criminellement oublié dans les jours néfastes de ma vie d'adversités et au service duquel vos conseils et vos exemples vont me ramener, l'avenir se lève devant nous brillant et plein de séductions. Le consentement de votre père est déjà obtenu.

Antoinette fit un mouvement de joie inexprimable.

--Oui, continua-t-il, avant de vous renouveler ma demande, j'ai cru qu'il n'était que juste de m'adresser à lui. Il a consenti sans trop d'hésitation, après m'avoir déclaré toutefois que si les circonstances n'avaient pas forcé M. Louis Beauchesne de s'expatrier pour toujours, il ne se serait jamais rendu à ma prière.

--Oh! Colonel Evelyn,--s'écria-t-elle pendant que des larmes tombaient de ses yeux--je suis trop heureuse; laissez moi maintenant, car cet excès de bonheur m'accable.

--Chère, vous n'êtes pas plus heureuse que je le suis.

Et il porta tendrement à ses lèvres la main de la jeune fille, dans le second doigt de laquelle brillait l'anneau nuptial qu'y avait passé le Major Sternfield. Comme ses yeux restaient fixés sur ce symbole du lien conjugal, Antoinette rougit douloureusement; mais il reprit doucement:

--Un autre le remplacera, bientôt, ma bien-aimée; celui-là apportera, espérons-le, plus de bonheur que celui-ci.... Mais je dois vous quitter, car cette entrevue a causé assez d'émotions et je dois veiller soigneusement à la conservation du cher trésor que je viens de retrouver.

Antoinette se hâta de monter à sa chambre pour y donner libre cours, par des pleurs et de ferventes prières d'actions de grâce qu'elle adressa au Ciel, à la joie qui remplissait son jeune coeur jusqu'à le déborder. Elle n'avait pas encore recouvré son calme, qu'un léger coup fut frappé à la porte et que Madame d'Aulnay, moitié sanglotante, moitié souriante, se précipitait dans ses bras.

--Ma pauvre petite cousine! s'écria-t-elle, n'est-ce pas comme un roman, un conte de fée. Je viens de laisser mon oncle de Mirecourt qui est dans la Bibliothèque avec ce cher Colonel Evelyn: les choses marchent aussi bien que le coeur puisse le désirer.

--Et mon cher papa a donné son entier consentement?

--Oui, et c'est bien ce qu'il avait de mieux à faire,--dit Lucille d'un air significatif.--Il savait très-bien qu'après l'éclat qui a accompagné la mort de Sternfield et la divulgation du secret qui avait été si scrupuleusement gardé jusque-là, il n'aurait pu facilement te trouver un mari convenable. La bonne et honorable conduite d'Evelyn y a été, aussi, pour beaucoup. Pendant que tu étais en proie aux premières attaques de la fièvre, le Colonel est venu ici presque fou de douleur à la nouvelle du danger que tu courais. Ton pauvre père se trouvait par hasard dans la chambre où il fut introduit par la distraite Justine qui, comme les autres domestiques, semblait avoir perdu l'esprit; ils échangèrent quelques paroles ensemble, ayant eu, comme tu sais, occasion de faire connaissance dans le mémorable voyage de mon oncle de Mirecourt à Québec. Je ne sais pas exactement comment les choses se passèrent, mais toujours est-il que le Colonel Evelyn ouvrit entièrement son coeur à ton père, lui fit part de ses craintes, de ses espérances, de ses sentiments, et reçut de lui la sanction de sa demande dans le cas où tu reviendrais à la vie, ce qui, alors, paraissait très-douteux. Nous nous sommes accordés tous ensemble à ne pas courir le risque de t'agiter à ce sujet jusqu'à ce que tu fusses suffisamment rétablie pour permettre à ton fiancé de plaider sa propre cause auprès de toi.... Et maintenant, que penses-tu de mes talents en fait de diplomatie? Deux maris dans le court espace d'une année! Toutes les jeunes filles de la campagne vont être jalouses de profiter de mon hospitalité.... Mais voici ce cher tyran de Docteur. Il va être intrigué pur le degré rapide auquel ton pouls doit battre maintenant.

A un an de là, en dépit des opinions de certains amis et connaissances de la famille qui avaient obligeamment décidé qu'Antoinette devait de suite entrer dans un couvent ou se retirer sans délai en la solitude de Valmont pour y vivre et mourir dans la plus étroite réclusion, elle fut publiquement unie au Colonel Evelyn. Il est difficile de dire si ce fut la surprise ou l'indignation qui prévalut; mais plus d'une jolie Dame exprimèrent en termes peu mesurés le mépris qu'elles avaient pour le Colonel Evelyn mariant une jeune fille qui s'était rendue aussi notoire.

Nous n'en dirons pas davantage sur la destinée nouvelle d'Antoinette. Le bonheur rendit bientôt à sa délicate constitution la santé qui avait commencé à succomber si rapidement sous les vicissitudes et les épreuves de sa jeunesse. A son mari dévoué qui l'idolâtrait elle procura cette félicité sans nuages que pendant tant d'années de sa vie il avait désespéré de jamais connaître, et, en assurant son bonheur, elle fit le sien.

Louis Beauchesne qui, grâce au concours de quelques amis, fut assez heureux pour s'échapper du Canada malgré les perquisitions actives qui furent dirigées contre lui, ne revint jamais en ce pays. Il fut accueilli avec empressement en France où, à cette époque, on recevait à bras ouverts les Canadiens qui laissaient leur pays natal pour venir vivre sur le sol de la mère-patrie. Quelques années plus tard, il forma de nouveaux liens et des amitiés nouvelles qui lui procurèrent le bonheur, mais qui ne lui firent jamais oublier ceux de son enfance et de sa jeunesse.

Le savant M. d'Aulnay retourna à ses livres avec une nouvelle ardeur, après l'étrange période de trouble et de confusion qui avait passé sur son ménage. Sa jolie femme continua ses coquetteries d'autrefois et fut toujours prête à aider ses jeunes amies dans leurs affaires de coeur, mais elle professa jusqu'au dernier instant de sa carrière une prudente horreur des mariages secrets.


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