Ce n'est que dans un âge avancé que l'homme arrive entièrement aunil admirarid'Horace, c'est-à-dire à la conviction directe, sincère et ferme, de la vanité de toutes choses et de l'inanité de toutes pompes en ce monde. Plus de chimères! Il ne se berce plus de l'illusion qu'il réside quelque part, palais ou chaumière, une félicité spéciale, plus grande que celle dont il jouit lui-même partout, et en ce qu'il y a d'essentiel toutes les fois qu'il est libre de toute douleur physique ou morale. Il n'y a plus de distinction à ses yeux entre le grand et le petit, entre le noble et le vil, mesurés à l'échelle d'ici-bas. Cela donne au vieillard un calme d'esprit particulier qui lui permet de regarder en souriant les vains prestiges de ce monde. Il est complètement désabusé; il sait que la vie humaine, quoi qu'on fasse pour l'accoutrer et l'attifer, ne tarde pas à se montrer, dans toute sa misère, à travers ces oripeaux de foire; il sait que, quoi qu'on fasse pour la peindre et l'orner, elle est, en somme, toujours la même chose, c'est-à-dire une existence dont il faut estimer la valeur réelle par l'absence des douleurs et non par la présence des plaisirs et encore moins du faste (Horace, l. I, ép. 12, v. 1-4). Le trait fondamental et caractéristique de la vieillesse est le désabusement; plus de ces illusions qui donnaient à la vie son charme et à l'activité leur aiguillon; on a reconnu le néant et la vanité de toutes les magnificences de ce monde, surtout de la pompe, de la splendeur et de l'éclat des grandeurs; on a éprouvé l'infimité de ce qu'il y a au fond de presque toutes ces choses que l'on désire et de ces jouissances auxquelles on aspire, et l'on est arrivé ainsi peu à peu à se convaincre de la pauvreté et du vide de l'existence. Ce n'est qu'à soixante ans que l'on comprend bien le premier verset de l'Ecclésiaste. Mais c'est là ce qui donne aussi à la vieillesse une certaine teinte morose.
On croit communément que la maladie et l'ennui sont le lot de l'âge. La première ne lui est pas essentielle, surtout quand on a la perspective d'atteindre une vieillesse très avancée, carcrescente vita, crescit sanitas et morbus. Et, quant à l'ennui, j'ai démontré plus haut pourquoi la vieillesse a moins à la redouter que la jeunesse: l'ennui n'est pas non plus le compagnon obligé de la solitude, vers laquelle effectivement l'âge nous pousse, pour des motifs faciles à saisir: il n'accompagne que ceux qui n'ont connu que les jouissances des sens et les plaisirs de la société, et qui ont laissé leur esprit sans l'enrichir et leurs facultés sans les développer. Il est vrai que dans un âge avancé les forces intellectuelles déclinent aussi; mais, là où il y en a eu beaucoup, il en restera toujours assez pour combattre l'ennui. En outre, ainsi que nous l'avons montré, la raison gagne en vigueur par l'expérience, les connaissances, l'exercice et la réflexion; le jugement devient plus pénétrant, et l'enchaînement des idées devient clair; on acquiert de plus en plus en toutes matières des vues d'ensemble sur les choses: la combinaison toujours variée des connaissances que l'on possède déjà, les acquisitions nouvelles qui viennent à l'occasion s'y ajouter, favorisent dans toutes les directions les progrès continus de notre développement intellectuel, dans lequel l'esprit trouve à la fois son occupation, son apaisement et sa récompense. Tout cela compense jusqu'à un certain point l'affaiblissement intellectuel dont nous parlions. Nous savons de plus que dans la vieillesse le temps court plus rapidement; il neutralise ainsi l'ennui. Quant à l'affaiblissement des forces physiques, il n'est pas très nuisible, sauf le cas où l'on a besoin de ces forces pour la profession que l'on exerce. La pauvreté pendant la vieillesse est un grand malheur. Si on l'a écartée et si l'on a conservé sa santé, la vieillesse peut être une partie très supportable de la vie. L'aisance et la sécurité sont ses principaux besoins: c'est pourquoi l'on aime alors l'argent plus que jamais, car il supplée les forces qui manquent. Abandonné de Vénus, on cherchera volontiers à s'égayer chez Bacchus. Le besoin de voir, de voyager, d'apprendre est remplacé par celui d'enseigner et de parler. C'est un bonheur pour le vieillard d'avoir conservé l'amour de l'étude, ou de la musique, ou du théâtre et en général la faculté d'être impressionné jusqu'à un certain degré par les choses extérieures; cela arrive pour quelques-uns jusque dans l'âge le plus avancé. Ce que l'hommea par soi-moine lui profite jamais mieux que dans la vieillesse. Mais il est vrai de dire que la plupart des individus, ayant été de tout temps obtus d'esprit, deviennent de plus en plus des automates à mesure qu'ils avancent dans la vie: ils pensent, ils disent, ils font toujours la même chose, et aucune impression extérieure ne peut changer le cours de leurs idées ou leur faire produire quelque chose de nouveau. Parler à de semblables vieillards, c'est écrire sur le sable: l'impression s'efface presque instantanément. Une vieillesse de cette nature n'est plus alors sans doute que lecaput mortuumde la vie. La nature semble avoir voulu symboliser l'avènement de cette seconde enfance par une troisième dentition qui se déclare dans quelques rares cas chez des vieillards.
L'affaissement progressif de toutes les forces à mesure qu'on vieillit est certes une bien triste chose, mais nécessaire et même bienfaisante; autrement, la mort, dont il est le prélude, deviendrait trop pénible. Aussi l'avantage principal que procure un âge très avancé est l'euthanasie[44], c'est-à-dire la mort éminemment facile, sans maladie qui la précède, sans convulsions qui l'accompagnent, une mort où l'on ne se sent pas mourir. J'en ai donné une description dans le deuxième volume de mon ouvrage, au chapitre 41. [Car,quelque longtemps que l'on vive, l'on ne possède rien au delà du présent indivisible; mais le souvenir perd, chaque jour, par l'oubli plus qu'il ne s'enrichit par l'accroissement[45].]
La différence fondamentale entre la jeunesse et la vieillesse reste toujours celle-ci: que la première a la vie, la seconde la mort en perspective; que, par conséquent, l'une possède un passé court avec un long avenir, et l'autre l'inverse. Sans doute, le vieillard n'a plus que la mort devant soi; mais le jeune a la vie; et il s'agit maintenant de savoir laquelle des deux perspectives offre le plus d'inconvénients, et si, à tout prendre, la vie n'est pas préférable à avoir derrière que devant soi; l'Ecclésiaste n'a-t-il pas déjà dit: «Le jour de la mort est meilleur que le jour de la naissance» (7, 2)? En tout cas, demander à vivre longtemps est un souhait téméraire. Car «quien larga vida vive mucho mal vide» (qui vit longtemps voit beaucoup de mal), dit un proverbe espagnol.
Ce n'est pas, comme le prétendait l'astrologie, les existences individuelles, mais bien la marche de la vie de l'homme en général, qui se trouve inscrite dans les planètes; en ce sens que, dans leur ordre, elles correspondent chacune à un âge, et que la vie est gouvernée à tour de rôle par chacune d'entre elles.—MERCURE régit la dixième année. Comme cette planète, l'homme se meut avec rapidité et facilité dans une orbite très restreinte; la moindre vétille est pour lui une cause de perturbation; mais il apprend beaucoup et aisément, sous la direction du dieu de la ruse et de l'éloquence.—Avec la vingtième année commence le règne de VÉNUS: l'amour et les femmes le possèdent entièrement.—Dans la trentième année, c'est MARS qui domine: à cet âge, l'homme est violent, fort, audacieux, belliqueux et fier.—A quarante ans, ce sont les quatre petites planètes qui gouvernent: le champ de sa vie augmente: il estfrugi, c'est-à-dire qu'il se consacre à l'utile, de par la vertu de CÉRÈS; il a son foyer domestique, de par VESTA; il a appris ce qu'il a besoin de savoir, par l'influence de PALLAS, et, pareille à JUNON, l'épouse règne en maîtresse dans la maison[46].—Dans la cinquantième année domine JUPITER: l'homme a déjà survécu à la plupart de ses contemporains, et il se sent supérieur à la génération actuelle. Tout en possédant la pleine jouissance de ses forces, il est riche d'expérience et de connaissances: il a (dans la mesure de son individualité et de sa position) de l'autorité sur tous ceux qui l'entourent. Il n'entend plus se laisser ordonner, il veut commander à son tour. C'est maintenant que, dans sa sphère, il est le plus apte à être guide et dominateur. Ainsi culmine JUPITER et, comme lui, l'homme de cinquante ans.—Mais ensuite, dans la soixantième année, arrive SATURNE et, avec lui, la lourdeur, la lenteur et la ténacité du PLOMB:
But old folks, many feign as they were dead;Unwieldy, slow, heavy and pale as lead.
(Mais beaucoup de vieillards ont l'air d'être déjà morts; ils sont pâles, lents, lourds et inertes comme le plomb.)—(Shakespeare,Roméo et Juliette, acte 2, sc. 5.)
—Enfin vient URANUS: c'est le moment d'aller au ciel, comme on dit.—Je ne puis tenir compte ici de NEPTUNE (ainsi l'a-t-on nommé par irréflexion), du moment que je ne puis pas l'appeler de son vrai nom, qui est ÉROS. Sans quoi j'aurais voulu montrer comment le commencement se relie à la fin, et de quelle manière nommément ÉROS est en connexion mystérieuse avec la Mort, connexion en vertu de laquelle l'ORCUS ou l'AMENTHÈS des Égyptiens (d'après Plutarque,de Iside et Osir., ch. 29) est le «λαμβανων χαι διδους», par conséquent non seulement «CELUI QUI PREND», mais aussi «CELUI QUI DONNE;» j'aurais montré comment laMortest le grandréservoir de la vie. C'est bien de là, oui de là, c'est de l'Orcusque tout vient, et c'est là qu'a déjà été tout ce qui a vie en ce moment: si seulement nous étions capables de comprendre le tour de passe-passe par lequel cela se pratique! alors tout serait clair.
[1: Schopenhauer entend par son grand ouvrage son traité intitulé:Die Welt als Wille und Vorstellung(Le monde comme volonté et représentation).]
[2: La nature va s'élevant constamment, depuis l'action mécanique et chimique du règne inorganique jusqu'au règne végétal avec ses sourdes jouissances de soi-même; d'ici au règne animal avec lequel se lève l'aurore de l'intelligenceet de la conscience; puis, à partir de ces faibles commencements, montant degré à degré, toujours plus haut, pour arriver enfin, par un dernier et suprême effort, à l'homme, dans l'intellect duquel elle atteint alors le point culminant et le but de ses créations, donnant ainsi ce qu'elle peut produire de plus parfait et de plus difficile. Toutefois, même dans l'espèce humaine, l'entendement présente encore des gradations nombreuses et sensibles, et il parvient très rarement jusqu'au degré le plus élevé, jusqu'à l'intelligence réellement éminente. Celle-ci est donc, dans son sens le plus étroit et le plus rigoureux, le produit le plus difficile, le produit suprême de la nature; et, par suite, elle est ce que le monde peut offrir de plus rare et de plus précieux. C'est dans une telle intelligence qu'apparaît la connaissance la plus lucide et que le monde se reflète, par conséquent, plus clairement et plus complètement que partout ailleurs. Aussi l'être qui en est doué possède-t-il ce qu'il y a de plus noble et de plus exquis sur terre, une source de jouissances auprès desquelles toutes les autres sont minimes, tellement qu'il n'a rien à demander au monde extérieur que du loisir afin de jouir sans trouble de son bien, et d'achever la taille de son diamant. Car tous les autres plaisirs non intellectuels sont de basse nature; ils ont tous en vue des mouvements de la volonté tels que des souhaits, des espérances, des craintes, des désirs réalisés, quelle qu'en soit la nature; tout cela ne peut s'accomplir sans douleurs, et, en outre, le but une fois atteint, on rencontre d'ordinaire plus ou moins de déceptions; tandis que par les jouissances intellectuelles, la vérité devient de plus en plus claire. Dans le domaine de l'intelligence ne règne aucune douleur! tout y est connaissance. Mais les plaisirs intellectuels ne sont accessibles à l'homme que par la voie et dans la mesure de sa propre intelligence. Car «tout l'esprit, qui est au monde, est inutile à celui qui n'en a point.» Toutefois il y a un désavantage qui ne manque jamais d'accompagner ce privilège: c'est que, dans toute la nature, la facilité à être impressionné par la douleur augmente en même temps que s'élève le degré d'intelligence et que, par conséquent, elle arrivera à son sommet dans l'intelligence la plus élevée. (Note de Schopenhauer.)]
[3: Lavulgaritéconsiste au fond en ceci que levouloirl'emporte totalement, dans la conscience, sur l'entendement; par quoi les choses en arrivent à un tel degré que l'entendement n'apparaît que pour le service de la volonté: quand ce service ne réclame pas d'intelligence, quand il n'existe de motifs ni petits ni grands, l'entendement cesse complètement et il survient une vacuité absolue de pensées. Or levouloirdépourvu d'entendement est ce qu'il y a de plus bas; toute souche le possède et le manifeste quand ce ne serait que lorsqu'elle tombe. C'est donc cet état qui constitue la vulgarité. Ici, les organes des sens et la minime activité intellectuelle, nécessaires à l'appréhension de leurs données, restent seuls en action; il en résulte que l'homme vulgaire reste toujours ouvert à toutes les impressions et perçoit instantanément tout ce qui se passe autour de lui, au point que le son le plus léger, toute circonstance quelque insignifiante qu'elle soit, éveille aussitôt son attention, tout comme chez les animaux. Tout cela devient apparent sur son visage et dans tout son extérieur, et c'est de là que vient l'apparence vulgaire, apparence dont l'impression est d'autant plus repoussante que, comme c'est le cas le plus fréquent, la volonté, qui occupe à elle seule alors la conscience, est basse, égoïste et méchante. (Note de Schopenhauer.)]
[4:Le fondement de la morale, traduit par M. Burdeau, in 18 (Bibliothèque de philosophie contemporaine).]
[5: En français dans l'original.]
[6: Les classes les plus élevées, dans leur éclat, leur splendeur et leur faste, dans leur magnificence et leur ostentation de toute nature, peuvent se dire: Notre bonheur est placé entièrement en dehors de nous; son lieu, ce sont les têtes des autres. (Note de Schopenhauer.)]
[7: Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter (Ton savoir n'est rien, si tu ne sais pas que les autres le savent.) (Note de l'auteur.)]
[8: En français, dans l'original.]
[9: Je trouve dans la traduction roumaine desAphorismesparT. Maioresco(voy.Convorbirile Literare, 10e année, page 130; Jassy, 1876) une note relative à ce passage et rappelant que «Schopenhauer a publié sesAphorismesen 1851.» J'ai cru de mon devoir de la mentionner ici, car cette date a une haute importance: elle dégage l'impartialité du philosophe allemand que les passages concernant la «vanité française» et le «bigotisme anglais» auraient pu compromettre quelque peu aux yeux des lecteurs. C'est à ce titre que j'ai voulu donner aussi la date dont il est question, rappelée, avec une intention si manifeste, par M. Maioresco. (Note du trad.)]
[10: En français dans l'original.]
[11: Schopenhauer va justifier cette qualification quelques lignes plus bas. (Note du trad.)]
[12: De W. Lessing. (Note du trad.)]
[13: Un manuscrit de Schopenhauer, intituléAdversaria, contient le premier projet de cette dissertation, sous le titre:Esquisse d'une dissertation sur l'honneur. L'éloquence et l'élévation de pensées et de sentiment m'ont engagé à donner ici la traduction de ce passage:
«Voilà donc ce code! Et voilà l'effet étrange et grotesque que produisent, quand on les ramène à des notions précises et qu'on les énonce clairement, ces principes auxquels obéissent aujourd'hui encore, dans l'Europe chrétienne, tous ceux qui appartiennent à la soi-disant bonne société et au soi-disant bon ton. Il en est même beaucoup de ceux à qui ces principes ont été inoculés dès leur tendre jeunesse, par la parole et par l'exemple, qui y croient plus fermement encore qu'à leur catéchisme; qui leur portent la vénération la plus profonde et la plus sincère; qui sont prêts, à tout moment, à leur sacrifier leur bonheur, leur repos, leur santé et leur vie; qui sont convaincus que leur racine est dans la nature humaine, qu'ils sont innés, qu'ils existenta prioriet sont placés au-dessus de tout examen. Je suis loin de vouloir porter atteinte à leur cœur; mais je dois déclarer que cela ne témoigne pas en faveur de leur intelligence. Ainsi ces principes devraient-ils, moins qu'à toute autre, convenir à cette classe sociale destinée à représenter l'intelligence, à devenir le «sel de la terre», et qui se prépare en conséquence pour cette haute mission; je veux parler de la jeunesse académique, qui, en Allemagne, hélas! obéit à ces préceptes plus que toute autre classe. Je ne viens pas appeler ici l'attention des jeunes étudiants sur les conséquences funestes ou immorales de ces maximes; on doit l'avoir déjà souvent fait. Je me bornerai donc à leur dire ce qui suit: Vous, dont la jeunesse a été nourrie de la langue et de la sagesse de l'Hellade et du Latium, vous, dont on a eu le soin inappréciable d'éclairer de bonne heure la jeune intelligence des rayons lumineux émanés des sages et des nobles de la belle antiquité, quoi, c'est vous qui voulez débuter dans la vie en prenant pour règle de conduite ce code de la déraison et de la brutalité? Voyez-le, ce code, quand on le ramène, ainsi que je l'ai fait ici, à des notions claires, comme il est étendu, là, à vos yeux, dans sa pitoyable nullité; faites-en la pierre de touche, non de votre cœur, mais de votre raison. Si celle-ci ne le rejette pas, alors votre tête n'en pas apte à cultiver un champ où les qualités indispensables sont une force énergique de jugement qui rompe facilement les liens du préjugé, et une raison clairvoyante qui sache distinguer nettement le vrai du faux là même où la différence est profondément cachée et non pas, comme ici, où elle est palpable; s'il en est ainsi, mes bons amis, cherchez quelque autre moyen honnête de vous tirer d'affaire dans le monde, faites-vous soldats, ou apprenez quelque métier, car tout métier est d'or.»]
[14: Voici comment Schopenhauer résume cette histoire:
«Deux hommes d'honneur, dont l'un s'appelait Desglands, courtisaient la même femme: ils sont assis à table à côté l'un de l'autre et vis-à-vis de la dame, dont Desglands cherche à fixer l'attention par les discours les plus animés; pendant ce temps, les yeux de la personne aimée cherchent constamment le rival de Desglands, et elle ne lui prête à lui-même qu'une oreille distraite. La jalousie provoque chez Desglands, qui tient à la main un œuf à la coque, une contraction spasmodique; l'œuf éclate, et son contenu jaillit au visage du rival. Celui-ci fait un geste de la main; mais Desglands la saisit et lui dit à l'oreille: «Je le tiens pour reçu.» Il se fait un profond silence. Le lendemain Desglands paraît la joue droite couverte d'un grand rond de taffetas noir. Le duel eut lieu, et le rival de Desglands fut grièvement, mais non mortellement blessé. Desglands diminua alors son taffetas noir de quelques lignes. Après guérison du rivai, second duel; Desglands le saigna de nouveau et rétrécit encore son emplâtre. Ainsi cinq à six fois de suite: après chaque duel, Desglands diminuait le rond de taffetas, jusqu'à la mort du rival.»]
[15: L'honneur chevaleresque est l'enfant de l'orgueil et de la folie (la vérité opposée à ces préceptes se trouve nettement exprimée dans la comédieEl principe constantepar ces mots:Esa es la herencia de Adan[16]).
Il est frappant que cet extrême orgueil ne se rencontre qu'au sein de cette religion qui impose à ses adhérents l'extrême humilité; ni les époques antérieures; ni les autres parties du monde ne connaissent ce principe de l'honneur chevaleresque. Cependant ce n'est pas à la religion qu'il faut en attribuer la cause, mais au régime féodal sous l'empire duquel tout noble se considérait comme un petit souverain; il ne reconnaissait aucun juge parmi les hommes, qui fût placé au-dessus de lui; il apprenait à attribuer à sa personne une inviolabilité et une sainteté absolues; c'est pourquoi tout attentat contre cette personne, un coup, une injure, lui semblait un crime méritant la mort. Aussi le principe de l'honneur et le duel n'étaient-ils à l'origine qu'une affaire concernant les nobles; elle s'étendit plus tard aux officiers, auxquels s'adjoignirent ensuite parfois, mais jamais d'une manière constante, les autres classes plus élevées, dans le but de ne pas être dépréciées. Les ordalies, quoiqu'elles aient donné naissance aux duels, ne sont pas l'origine du principe de l'honneur; elles n'en sont que la conséquence et l'application: quiconque ne reconnaît à aucun homme le droit de le juger en appelle au Juge divin.—Les ordalies elles-mêmes n'appartiennent pas exclusivement au christianisme; on les retrouve fréquemment dans le brahmanisme, bien que le plus souvent aux époques reculées; cependant il en existe encore des vestiges aujourd'hui. (Note de l'auteur.)]
[16: Le sens propre de ces mots est que la misère est le lot des fils d'Adam. (Trad.)]
[17: Vingt ou trente coups de canne sur le derrière, c'est, pour ainsi dire, le pain quotidien des Chinois. C'est une correction paternelle du mandarin, laquelle n'a rien d'infamant, et qu'ils reçoivent avec actions de grâces. (Lettres édifiantes et curieuses, éd. 1819, vol. XI, p. 454.) (Citation de l'auteur).]
[18: Voici, selon moi, quel est le véritable motif pour lequel les gouvernements ne s'efforcent qu'en apparence de proscrire les duels, chose bien facile, surtout dans les universités, et d'où vient qu'ils prétendent ne pouvoir réussir: l'État n'est pas en mesure de payer les services de ses officiers et de ses employés civils à leur valeur entière en argent; aussi fait-il consister l'autre moitié de leurs émoluments enhonneur, représenté par des titres, des uniformes et des décorations. Pour maintenir ce prix idéal de leurs services à un cours élevé, il faut, pur tous les moyens, entretenir, aviver et même exalter quelque peu le sentiment de l'honneur; comme à cet effet l'honneur bourgeois ne suffit pas, pour la simple raison qu'il est la propriété commune de tout le monde, on appelle au secours l'honneur chevaleresque que l'on stimule, comme nous l'avons montré. En Angleterre, où les gages des militaires et des civils sont beaucoup plus forts que sur le continent, on n'a pus besoin d'un pareil expédient; aussi, depuis une vingtaine d'années surtout, le duel y est-il presque complètement aboli; et, dans les rares occasions où il s'en produit encore, on s'en moque comme d'une folie, Il est certain que la grandeAnti-duelling Society, qui compte parmi ses membres, une foule de lords, d'amiraux et de généraux, a beaucoup contribué à ce résultat, et le Moloch doit se passer de victimes.—(Note de l'auteur.)]
[19: Voici cette fameuse note, à laquelle Schopenhauer fait allusion: «Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nul sage ne peut prévenir et dont nul tribunal ne peut venger l'offensé. L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui: il est seul interprète et ministre de la loi naturelle; il se doit justice et peut seul se la rendre, et il n'y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l'être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu'il doive s'aller battre, c'est une extravagance; je dis qu'il se doit justice et qu'il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, si j'étais souverain, je réponds qu'il n'y aurait jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes États, et cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se mêleront point. Quoi qu'il en soit, Émile sait en pareil cas la justice qu'il se doit à lui-même, et l'exemple qu'il doit à la sûreté des gens d'honneur. Il ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de l'avoir insulté.»]
[20: Aussi est-ce faire un mauvais compliment lorsque, ainsi qu'il est de mode aujourd'hui, croyant faire honneur à desœuvres, on les intitule desactes. Car les œuvres sont, par leur essence, d'une espèce supérieure. Un acte n'est toujours qu'une action basée sur unmotif, par conséquent, quelque chose d'isolé, de transitoire, et appartenant à cet élément général et primitif du monde, à lavolonté. Une grande et belle œuvre est une chose durable, car son importance est universelle, et elle procède de l'intelligence, de cette intelligence innocente, pure, qui s'élève comme un parfum au-dessus de ce bas monde de la volonté.
Parmi les avantages de la gloire des actions, il y a aussi celui de se produire ordinairement d'un coup avec un grand éclat, si grand parfois que l'Europe entière en retentit, tandis que la gloire des œuvres n'arrive que lentement et insensiblement faible, d'abord, puis de plus en plus forte, et n'atteint souvent toute sa puissance qu'après un siècle; mais alors elle reste pendant des milliers d'années, parce que les œuvres restent aussi. L'autre gloire, la première explosion passée, s'affaiblit graduellement, est de moins en moins connue et finit par ne plus exister que dans l'histoire à l'état de fantôme.—(Note de l'auteur.)]
[21: Pour comprendre le sens de ces mots de Schopenhauer, le lecteur français a besoin de savoir que le philosophe pessimiste, dans son profond dédain des ignorants, ne traduit jamais les citations latines, et ne traduit les grecques qu'en latin; c'est donc une exception qu'il fait ici pour le «fabuleux» Epicharme.—(Trad.)]
[22: Comme notre plus grand plaisir consiste en ce qu'on nous admire, mais comme les autres ne consentent que très difficilement à nous admirer même alors que l'admiration serait pleinement justifiée, il en résulte que celui-là est le plus heureux qui, n'importe comment, est arrivé à s'admirer sincèrement soi-même. Seulement il ne doit pas se laisser égarer par les autres.—(Note de l'auteur.)]
[23: L'Ecclésiaste;trad.]
[24: Ainsi que notre corps est enveloppé dans ses vêtements, ainsi notre esprit est revêtu de mensonges. Nos paroles, nos actions, tout notre être est menteur, et ce n'est qu'à travers cette enveloppe que l'on peut deviner parfois notre pensée vraie, comme à travers les vêtements les formes du corps. (Note de l'auteur.)]
[25: En français dans le texte. (Note du traducteur.)]
[26: Tout le monde sait qu'on allège les maux en les supportant en commun: parmi ces maux, les hommes semblent compter l'ennui, et c'est pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun. De même que l'amour de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même l'instinct socialdes hommes n'est pas un sentiment direct, c'est-à-dire ne repose pas sur l'amour de la société, mais sur lacrainte de la solitude, car ce n'est pas tant la bienheureuse présence des autres que l'on cherche; on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement, ainsi que la monotonie de la propre conscience; pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise, et l'on se soumet volontiers à la fatigue et à la contrainte que toute société apporte nécessairement avec soi.—Mais quand le dégoût de tout cela a pris le dessus, quand, comme conséquence, on s'est fait à la solitude et l'on s'est endurci contre l'impression première qu'elle produit, de manière à ne plus en éprouver ces effets que nous avons retracés plus haut, alors on peut, tout à l'aise, rester toujours seul; on ne soupirera plus après le monde, précisément parce que ce n'est pas là un besoin direct et parce qu'on s'est accoutumé désormais aux propriétés bienfaisantes de la solitude. (Note de Schopenhauer.)]
[27: Voici l'apologue mentionné ci-dessus:
«Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est lapolitesseet lesbelles manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance:Keep your distance!—Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants.—Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n'éprouver ni ne causer de peine. (Note du traducteur.)]
[28:Envie, dans les hommes, montre combien ils se sentent malheureux, et la constanteattentionqu'ils portent à tout ce que font ou ne font pas les autres montre combien ils s'ennuient.—(Note de l'auteur).]
[29: En français dans le texte.]
[30: Le sommeil est une petite portion demortque nous empruntonsanticipandoet par le moyen de laquelle nous regagnons et renouvelons la vie épuisée dans l'espace d'un jour.Le sommeil est un emprunt fait à la mort[31]. Le sommeil emprunte à la mort pour entretenir la vie. Ou bien, il est l'intérêt payé provisoirement à la mort, qui elle-même est le payement intégrai du capital. Le remboursement total est exigé dans un délai d'autant plus long que l'intérêt est plus élevé et se paye plus régulièrement. (Note de l'auteur.)]
[31: En français dans le texte]
[32: En français dans le texte.]
[33: Voici le texte de la maxime à laquelle Schopenhauer fait allusion: «Il est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que nous.» (La Roch., édit. de laBibl. nationale, p. 71, 303.)]
[34: Si dans les hommes, tels qu'ils sont pour la plupart, le bon dépassait le mauvais, il serait plus sage de se fier à leur justice, à leur équité, leur fidélité, leur affection ou leur charité qu'à leur crainte; mats, comme c'est tout l'inverse, c'est l'inverse qui est le plus sage.(Note de l'auteur.)]
[35: Ce mémoire, traduit en français, a reçu pour titre:Essai sur le libre arbitre.1 vol. in-18. Germer Baillière et Cie. Paris.]
[36: Schopenhauer force la note; car La Rochefoucauld a dit: nous trouvonssouvent…(Note du traducteur.)]
[37: Pourfaire son chemin dans le monde, amitiés et camaraderie sont, entre tous, le moyen le plus puissant. Orles grandes capacités donnent de la fierté; on est peu fait alors à flatter ceux qui n'en ont guère et devant lesquels, à cause de cela même, il faut dissimuler et renier ses hautes qualités. La conscience de n'avoir que des moyens bornés agit à l'inverse; elle s'accorde parfaitement avec l'humilité, l'affabilité, la complaisance, et le respect de ce qui est mauvais; elle aide, par conséquent, à se faire des amis et des protecteurs.
Ceci ne s'applique pas seulement aux fonctions de l'État, mais aussi aux places honorifiques, aux dignités, et même à la gloire dans le monde savant; ce qui fait que, par exemple, dans les académies, la bonne et brave médiocrité occupe toujours la haute place, et que les gens de mérite n'y entrent que tard ou pas du tout: il en est de même en toute chose.]
[38: Voy.De augmentis scientiarum, Lud. Batav., 1645, l. VIII, ch. 2, p. 644 et suiv.]
[39: Je ne puis résister à la tentation de citer le proverbe analogue, populaire en Roumanie:
Fa-me, mamà, cu noroc (Donne-moi, mère, du bonheur),Si aruncà-me in foc (Et jette-moi au feu).
(Le trad.)]
[40: Lehasarda un si grand rôle dans toutes les choses humaines, que lorsque nous cherchons à obvier par des sacrifices immédiats à quelque danger qui nous menace de loin, celui-ci disparaît souvent par un tour imprévu que prennent les événements, et non seulement les sacrifices faits restent perdus, mais le changement qu'ils ont amené devient lui-même désavantageux en présence du nouvel état des choses. Aussi avec nos mesures ne devons-nous pas pénétrer trop avant dans l'avenir; il faut compter aussi sur les hasard et affronter hardiment plus d'un danger, en se fondant sur l'espoir de le voir s'éloigner, comme tant de sombres nuées d'orage.]
[41: En français dans le texte.]
[42: Dans l'âge mûr, on s'entend mieux à se garder contre le malheur, dans la jeunesse à le supporter. (Note de l'auteur.)]
[43: Il y a erreur: ce n'est pas au chapitre 5, mais au chapitre 8, que se trouve l'observation citée par Schopenhauer. (Le trad.)]
[44: La vie humaine, à proprement parler, ne peut être dite ni longue ni courte, car, au fond, elle est l'échelle avec laquelle nous mesurons toutes les autres longueurs de temps.—L'Oupanischad du Véda(vol. 2) donne 100 ans pour ladurée naturellede la vie, et avec raison, à mon avis; car j'ai remarqué que ceux-là seulement qui dépassent 90 ans finissent par l'euthanasie, c'est-à-dire qu'ils meurent sans maladie, sans apoplexie, sans convulsion, sans râle, quelquefois même sans pâlir, le plus souvent assis, principalement après leur repas: il serait plus exact de dire qu'ils ne meurent pas, ils cessent de vivre seulement. À tout autre âge antérieur à celui-là, on ne meurt que de maladie, donc prématurément.—Dans l'Ancien Testament (Ps. 90, 10), la durée de la vie humaine est évaluée à 70, au plus à 80 ans; et, chose plus importante, Hérodote (I, 32, et III, 22) en dit autant. Mais c'est faux et ce n'est que le résultat d'une manière grossière et superficielle d'interpréter l'expérience journalière. Car, si la durée naturelle de la vie était de 70-80 ans, les hommes entre 70 et 80 ans devraientmourir de vieillesse;ce qui n'est pas du tout: ilsmeurent de maladies, comme leurs cadets; or la maladie, étant essentiellement une anomalie, n'est pas la fin naturelle. Ce n'est qu'entre 90 et 100 ans qu'il devient normal demourir de vieillesse,sans maladie, sans lutte, sans râle, sans convulsions, parfois sans pâlir, en un mot d'euthanasie.—Sur ce point aussi, l'Oupanischada donc raison en fixant à 100 ans la durée naturelle de la vie. (Note de Schopenhauer.)]
[45: J'ai cru devoir mettre en italiques et entre crochets [ ] ces quelques lignes, parce qu'elles ne se rapportent en aucune façon à ce qui précède immédiatement; le lecteur a pu remarquer que le même cas s'est présenté plusieurs fois déjà dans le cours du volume, notamment au chapitre 5. Cela s'explique très facilement si l'on admet que ce sont là des intercalations plus ou moins heureusement pratiquées par M. Frauenstaedt (éditeur des éditions postérieures à la 1re), à qui Schopenhauer a légué ses manuscrits et ses nombreuses notices. Je suis, d'autant plus porté à croire mon explication la vraie, que des personnes autorisées, entre autres M. de Gr…ch, m'ont affirmé que la 1re édition ne contient aucune de ces incohérences ni de ces trop fréquentes redites, dans des termes presque identiques, que l'on peut également constater. Pour ma part, malheureusement, je n'ai eu sous les yeux, comme texte pour la traduction, que les 2e et 3e éditions. (Note du traducteur.)]
[46: Environ 62 planètes télescopiques ont encore été découvertes depuis; mais c'est là une innovation dont je ne veux pas entendre parler. Aussi j'en use à leur égard comme les professeurs de philosophie en ont usé vis-à-vis de moi: je n'en veux rien savoir, car elles discréditent la marchandise que j'ai en boutique. (Note de l'auteur.)]