Les cuistres prétendent qu'avant 1789 les écrivains ne se faisaient pas scrupule de prendre leur bien où ils le trouvaient. On a souvent disputé s'ils eurent tort ou raison. Aujourd'hui la question est tranchée : nous créons tout ; le plagiat est un crime ; les anciens avaient tort.
Il n'y a pas lieu de s'étonner ici que les hommes de 1920, convertis à l'égalitarisme, prêchent d'une part la suppression de la propriété en général, et défendent cependant, avec la dernière violence, et la même candeur, la propriété littéraire en particulier. Acceptons les choses comme elles sont. Il est admis qu'on a le droit de partager tout avec son voisin, sauf ses œuvres imprimées.
Mais il n'est pas moins admis qu'un artiste est, par principe, révolutionnaire. On l'a dit aux bourgeois ; ils l'ont cru ; tant pis pour eux. On me permettra donc d'être révolutionnaire comme un autre, de l'être jusqu'au bout, de m'en tenir au sens propre des mots quand j'en aurai envie ; et, une révolution vraiment digne de ce nom n'étant à l'origine que « le retour d'un astre au point d'où il est parti », on ne s'indignera pas si je retourne sans honte aux coutumes du vieux temps qu'on ne pratique plus, pour copier ci-dessous quelques bonsConseils à un Nouveau-richeque j'ai tirés d'une gazette satirique.
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A un Nouveau-riche.
—Ne dites pas : « La guerre est un immonde fléau. » On aurait peine à vous croire.
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—A table, ne vous attachez pas la serviette sous le menton. Laissez-la sur vos genoux, inutilement.
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—Ne dites pas à vos invités : « Ces asperges coûtent neuf francs la livre. » Car ils ont faim peut-être.
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—Pour saluer, tirez votre chapeau avant de tendre la main.
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—Ne dites point « pardon », quand vous nous écrasez le pied. Ne nous l'écrasez pas, c'est plus poli.
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—Ne parlez pas en mangeant. Il y a des gens dégoûtés.
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—Ne citez jamais le nom de votre père : c'était un honnête homme.
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—Si vous ne pouvez pas fumer sans cracher, ne fumez pas.
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—Quand vous parlez de votre femme, ne dites pas : « mon épouse ».
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—Achetez des livres nouveaux, mais laissez-nous les anciens. Nous les lisons.
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—Ne dites pas : « Nous autres riches… ». Vous n'êtes pas riches, vous avez de l'argent.
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—Les pauvres, ne les regardez pas de travers. Ils vous regardent en face.
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L'auteur de ces conseils n'a cru devoir ajouter ni que les conseils sont faits pour ne pas être suivis, ni qu'ils ne sont profitables qu'aux moralistes qui se charment du bruit de leurs maximes et pensent en mériter quelque gloire.
L'imitant, je veux à mon tour donner des conseils aux femmes des Nouveaux-riches. Je les puiserai, ceux-là, dans mon propre fonds, sans avoir peur de me contredire, alors que j'ai établi plus haut qu'il est normal de prendre son bien où on le trouve. Mais les règles, on le sait, ont quelquefois besoin d'être violées. Le viol en effet contribue à régénérer le sang d'une famille, comme a dit, ou a pu dire, ou aurait dû dire notre maître Curnonsky, que je suis heureux de citer à cette place, même indûment. Toutes les femmes de mœurs légères seront de mon avis.
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A une Nouvelle-riche.
—Votre premier devoir, Madame, est de ressembler à tout, sauf à ce que vous êtes. Les professeurs de M. Jourdain ne vous seraient d'aucun secours. Ayez seulement :
1oUn bon couturier ;
2oUn bon maître d'hôtel ;
3oUne bonne cave.
L'un obtiendra que vous soyez débinée par vos amies : triomphe savoureux ; l'autre affermira votre réputation auprès des fournisseurs ; quant à la bonne cave, elle vous attirera des madrigaux de vos invités les plus froids.
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—S'habiller n'est rien. Savoir s'habiller, voilà le difficile. Persuadez-vous qu'avec de l'argent on arrive à tout, mais craignez que le grand couturier que vous aurez choisi parce qu'il sera le moins abordable, craignez qu'il ne s'offre votre tête dans les grands prix. Les couturiers qui se respectent, ne respectent leurs clientes que si elles sont capables de les diriger, ce qui n'est pas commode.
En tout cas, si vous voyez par hasard que vous êtes fagotée, ne dites pas des femmes qui seront mieux que vous, que ce sont des grues. Votre injure ne porterait point. Il n'y a presque plus de femme à présent qui ne soit quelque peu flattée d'être prise pour une grue.
Consolez-vous plutôt avec cet axiome que posa Pierre Louÿs : « On ne peut pas habiller les femmes. » Laissez-en l'esprit, gardez-en la lettre, et faites semblant de comprendre.
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S'il a le souci de se montrer à la hauteur de sa fortune, votre mari sans doute entretiendra une sociétaire de la Comédie-Française ou unegirlde l'Olympia. A aucun prix, il ne faudra vous en vanter. Il n'y a pas d'honneur à être cocu.
Ne vous plaignez d'ailleurs devant qui que ce soit d'être trompée. Votre chagrin serait risible. Et puis rassurez-vous : vous ne pouvez pas être trompée. Votre mari ne vous trompe point. Il passe une heure chaque jour dans le cabinet de toilette de son actrice, assez de temps pour apprendre qu'il a plusieurs factures à régler ; ou bien il dîne avec sa danseuse anglaise, qui lui reproche aigrement de ne pas savoir tenir sa fourchette.
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—Ne mettez jamais les pieds à la cuisine. Ne demandez pas à votre chef s'il ne pourrait pas vous faire un bœuf miroton.
N'engueulez pas la petite Alsacienne à cause des pommes de terre qu'elle épluche trop généreusement. Les Alsaciennes ont oublié d'être sottes. La vôtre riposterait : « Si Madame veut me montrer comment elle les épluche? »
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Tels sont les conseils généraux, pratiques, et désintéressés, qu'il convient de faire entendre à la femme d'un Nouveau-riche.
Je ne les donne pas sans mélancolie. C'est que je songe à la petite-fille de cette épaisse maritorne. Ce sera peut-être une duchesse, plus tard, s'il se trouve qu'un duc ait besoin d'elle. Et voyez le moins drôle : elle sera peut-être fine, élégante, racée pour tout dire, et nul ne s'avisera d'imaginer quelle grand'mère nous aurons connue.