LE TORT DES NOUVEAUX-RICHES

Le plus grand tort des Nouveaux-riches, le seul peut-être qu'ils aient aux yeux du philosophe impartial, quand on examine le fond des choses, c'est d'avoir rompu trop brusquement avec leurs anciennes habitudes pour essayer d'en prendre de nouvelles, qui leur vont comme des bottines à un rhinocéros.

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Lorsqu'on veut s'élever aux plus hauts barreaux d'une échelle, on s'élève à l'ordinaire de barreau en barreau. Quelquefois, de deux on en passe un. Le badaud qui s'est arrêté ne crie pas au scandale pour si peu. Au contraire. S'il estime que ce simple exercice demandait de l'adresse ou des efforts, il ne refuse pas d'admirer l'escaladeur qui arrive habilement au dernier échelon. Ce n'est donc point parce qu'ils sont riches, ou devenus riches, que les Nouveaux-riches sont détestés.

Mais lorsque, par un procédé qui nous déconcerte, un acrobate se hisse au sommet de l'échelle sans poser le pied sur aucun des barreaux qui séparent le premier du dernier, nous flairons quelque supercherie et nous protestons. C'est par un tour d'escamotage du même ordre que les mercantis enrichis nous inquiètent.

Nous voilà devant une solution de continuité qui blesse notre entendement.

Ainsi, quand on lit un livre, on s'émeut de perdre le fil du récit parce qu'on ne s'est pas aperçu qu'on avait tourné deux ou trois pages à la fois.

Ainsi encore, la plupart des gens se révoltent en face de la littérature cubiste. Ils ont perdu le fil. Ils n'admettent pas qu'on ait tourné deux ou trois pages sous leurs yeux, sans prévenir qu'on les tournait. Or il ne faut accuser rien dans ce cas, sinon la paresse intellectuelle de la majorité des hommes.

Pour le cas des Nouveaux-riches, il ne faut parler que de notre paresse morale.

Il nous fatigue d'accommoder trop vite. De là, le succès naturel des banalités les plus criardes, des lieux-communs les plus éculés, et des écrivains sans syntaxe, — ce qui ne signifie point d'ailleurs qu'il n'y ait ni banalités ni lieux-communs ou qu'il y ait de la syntaxe chez les auteurs de l'école cubiste.

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La littérature cubiste, en somme, ne choque seulement que le vulgaire, non point parce qu'il est vulgaire, mais parce que le vulgaire n'a ni l'ambition ni la possibilité de connaître jusqu'en ses moindres détails le progrès lent de la littérature.

A qui a lu Rimbaud et Mallarmé, et le grand Jules Laforgue, et Rostand même (je dis Edmond), — lequel a eu de l'influence aussi, plus qu'on ne croit, ne fût-ce que par contraste, — à qui s'est donné la joie d'étudier l'œuvre gigantesque de Victor Hugo, où l'on trouve en perfection toutes les ressources des poètes français, il apparaît qu'un Jean Cocteau ne doit pas surprendre plus qu'un Paul Valéry. Mécaniquement, soit par action directe, soit par réaction, les poètes s'engendrent les uns les autres. Rien ne prouve, par exemple, que les tentatives d'André Salmon ou de Blaise Cendrars ne viennent pas du dégoût qu'ont tiré ces deux jeunes citharèdes, je le parie, de l'émouvante platitude où se complaît M. Jean Aicard, académicien.

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Dans le royaume des Muses, comme dans la république des Lettres, le miracle n'existe pas. Tout y est logique et raisonnable, en principe. N'en va-t-il pas de même chez nous de toutes choses?

Les Nouveaux-riches, pour en revenir à ces tristes cocos, ont eu le tort de vouloir s'imposer à nous comme des miracles. Laissons-les porter le poids de leur inconséquence. On ne saurait trop recommander à quiconque a des loisirs, de s'intéresser plutôt à la couleur des yeux de cette jeune femme qui passe.


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