Les bons journalistes ont dans leur musette une collection remarquable de lieux-communs dont ils font étalage à la moindre occasion.
Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas, une fois par semaine, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les plus savants écrivent :nil novi sub sole.Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous de le reconnaître. Le public aime qu'on lui impute des lumières de tout, et il n'est pas fâché d'apprendre que les pires extravagances dont nous sommes témoins ne sont pas dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme le monde.
Que le public le sache donc bien : malgré la contradiction qu'on relève en ces termes, il y a toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est toujours moqué. C'est la rançon de la fortune.
Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle entre autres, il y en eut. Il y en eut moins, car le roi les châtiait, ce qui explique tout. Ils étaient moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur d'être peints par les plus grands auteurs de leur temps. Cela leur confère une sorte de laurier qui ne doit pas nous émouvoir.
Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain. Il le mérite. M. Jourdain, à dire vrai, n'est pas de ces hommes qui n'ont point de grands-pères. Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude. Il est l'ancêtre de nos Nouveaux-riches. Il a reçu leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils fait, les malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous?
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Gitona le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit ; il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre ; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de marcher, et l'on marche ; tous se règlent sur lui ; il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit : il est riche.
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Vous avez envie de crier :
— « Comme c'est ça! »
Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche.
Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne le voyons plus que sur la scène de la Comédie-Française. Il est devenu Nouveau-riche de musée. On est sur le point de le trouver beau, comme nous trouvons beau, assez sottement du reste, tout ce qui est ancien.
Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille d'un complet veston ; il est chauve, bien entendu ; il fume de gros cigares ; il parle, et voilà sa perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est dans la salle ; il souffle à côté de nous ; il a du ventre ; il a les mains courtes ; il sue la richesse, et de richesse : il ne sent pas bon. Tournons la page.