XIV

—Vous exagérez sans doute, dit le marquis en secouant la tête; votre père a perdu deux cent mille francs dans la faillite de la banque; mais cette perte le laissait bien loin de la ruine. Pourquoi parlez-vous donc de si terribles choses?

—C'est que mon père, de crainte de vous affliger, ne vous a pas tout dit, reprit la jeune fille. Sa perte, à la suite de la faillite deLa Prudence, s'élève à près d'un demi-million.

—Un demi-million, ô ciel! Comment cela est-il possible?

—Depuis longtemps, mon cher parrain, mes parents se trouvaient dans une situation pénible; nos revenus n'étaient plus suffisants; nous allions chaque jour en arrière; une déchéance lente, mais certaine, nous menaçait, Alors mon père à cherché des moyens d'augmenter ses ressources; il a grevé nos biens pour une somme de deux cent mille francs, pour laquelle il a pris des actions dans la banqueLa Prudence.

—Oui. je sais cela, mon enfant, et cet argent est malheureusement perdu.

—Ce que vous ne savez pas,—je tremble, j'hésite à vous le révéler, mais vous devez connaître la vérité, toute la vérité,—ce que vous ne savez pas, c'est que mon père s'est laissé entraîner par deux ou trois administrateurs de cette banque, à jouer avec eux à la Bourse, et qu'il a emprunté, pour cela, à la Banque, deux cent cinquante mille francs.

—Et cette somme énorme?

—Est également perdue.

—Quoi? Que dites-vous? s'écria le marquis en se levant brusquement. Votre père a joué à la Bourse avec de l'argent qui ne lui appartenait pas? Mais cela est affreux!

—Il s'est laissé entraîner par des hommes qui jouissaient de l'estime générale, par des nobles, ses amis, entre autres par le baron Van Listerberg, qui est devenu comme lui la victime de la fortune adverse.

Le vieillard, profondément troublé, n'écoutait plus ses explications; il se passait fiévreusement les mains dans les cheveux, ses yeux enflammés regardaient dans le vide, et il grommelait d'indistinctes menaces.

—Je vous en prie, cher parrain, écoutez-moi jusqu'au bout, supplia la jeune fille. Je vous ai dit la vérité, dans l'espoir de vous convaincre que vous devez donner votre consentement à mon mariage. Nous sommes pauvres, nous serons chassés du château de nos pères, si je refuse la main de M. Herman Steenvliet, Mes parents, mes frères et sœurs,… toute notre famille doit être sauvée de la misère et de la honte. Le sacrifice est pour moi pénible et effrayant; mais le devoir commande. Dieu, dans sa miséricorde, soutiendra mes forces et me récompensera.

—Mais cela est inouï, cela est horrible! s'écria le marquis, répondant à ses propres pensées. Quoi! il dissipe un demi-million à des spéculations de Bourse, et quand il a livré ainsi à des chevaliers d'industrie le restant de son héritage paternel, il vous vend, vous, Clémence, la plus noble de ses enfants! Il vend votre naissance, votre sang, votre bonheur, pour payer sa folle imprudence! Marché honteux et qui crie vengeance. Et j'y consentirais? Non, non, jamais! Cessez, Clémence, ma colère est légitime, je suis inexorable. Laissez-moi sortir: votre père doit rendre compte de sa duplicité à mon égard. Je veux lui parler sans retard; il saura ce qu'il en coûte de me tromper si effrontément!

Il se tourna vers la porte. La jeune fille tomba à genoux devant lui et l'implora, les larmes aux yeux, pour son malheureux père. Mais le marquis, tremblant d'indignation, la repoussa doucement en disant:

—Restez ici, Clémence, restez. Séchez vos larmes, mon enfant: vous n'épouserez pas ce bourgeois enrichi. Je reviens près de vous tout de suite.

Et, sans s'arrêter davantage aux plaintes désespérées de la jeune fille, il sortit de l'appartement.

Clémence, pâle comme une morte d'inquiétude et d'effroi, sa laissa tomber sur une chaise. Elle pleurait à chaudes larmes, et frémissait à l'idée qu'en déclarant la vérité, elle ne fût la cause de plus grands malheurs. Non seulement le marquis allait accabler son père de cruels reproches, mais il le déshériterait probablement. Et ainsi toute espérance leur était enlevée, même dans l'avenir!

Mais, parmi les réflexions qui traversaient son esprit troublé avec la rapidité de l'éclair, il y en avait une moins pénible et moins inquiétante.

Son parrain avait dit: Vous ne serez pas la femme de ce bourgeois. Quelle était donc son intention? Aurait-il le projet magnanime de payer la dette de M. d'Overburg envers l'entrepreneur, et de le libérer ainsi de la contrainte qui pesait sur lui? C'était peu probable, mais qui pouvait le savoir?… et d'ailleurs, en supposant qu'il n'en fût rien et que son père fût déshérité, ne lui restait-il pas la ressource d'accepter la main d'Herman Steenvliet, et d'ouvrir à ses parents une nouvelle source de prospérité?

Son attention fut attirée par un bruit de voix qui parvenait indistinctement à son oreille, à travers le mur mitoyen de la salle voisine. Ce bruit devint insensiblement plus fort, et bientôt elle distingua les voix de son père et du marquis, sans comprendre cependant ce qu'ils disaient. On discutait, on disputait même violemment; la voix de son parrain éclatait parfois en sons aigus qui trahissaient la colère et l'amertume.

Clémence s'était levée et écoutait toute tremblante. Combien elle regrettait maintenant son imprudence! Elle implorait à mains jointes la protection de Dieu pour son malheureux père.

Mais elle entendit tout à coup la porte du salon s'ouvrir avec violence, et sa mère pousser un cri déchirant de détresse. Elle sortit rapidement de la pièce où elle se tenait, et vit le marquis paraître au fond du couloir.

—Non, s'écriait-il, en se retournant encore du côté du salon, non, je ne vous connais plus. Vendez votre enfant, bourreaux que vous êtes; moi je retourne à Monaco, et je veux y finir mes jours. Et, quant à mon héritage, vous n'en aurez pas un sou. Adieu!

Et il dirigea ses pas avec une hâte fiévreuse vers la porte de sortie.

La jeune fille, pleurant et gémissant, courut après lui, le rejoignit dans la cour d'honneur, lui jeta les bras autour du cou, et essaya de le ramener au château par ses pleurs, par ses supplications, par la violence même.

—Clémence, ma pauvre filleule, ne n'empêchez pas de partir, dit tristement le marquis, je ne puis plus rien pour vous; hélas, vous êtes condamnée!

—Oh! mon cher parrain, vous, mon unique espoir, mon seul refuge, ne m'abandonnez pas. Venez, venez, pardonnez à mon père; je vous aimerai, je vous remercierai, je bénirai votre nom jusqu'à mon dernier soupir!

Des larmes jaillirent des yeux du vieillard, et épuisé par ces scènes successives, vaincu par le chaleureux appel de sa chère filleule, il se laissa ramener au château.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis que Herman avait quitté la maison de son père, et l'on n'avait pas encore reçu de ses nouvelles.

Cette absence inquiétait singulièrement M. Steenvliet, et du matin au soir il ne faisait que penser à son fils, quoi qu'il fût bien convaincu qu'Herman ne tarderait pas à revenir, du moins chez Caroline Wouters, et celle-ci le persuaderait sans doute qu'il devait prendre pour femme mademoiselle d'Overburg. Alors, le chemin serait définitivement déblayé de tous les obstacles, et l'entrepreneur pourrait dire encore une fois que son inébranlable volonté avait triomphé.

Il était assis dans son cabinet et souriait en pensant à cette affaire. Avec quelle habileté il l'avait conduite, ou plutôt, comme le hasard l'avait servi! Caroline Wouters, qui pouvait être un obstacle insurmontable à la réalisation de ses vœux, allait devenir l'instrument de la soumission volontaire d'Herman! Au cours de ses réflexions, M. Steenvliet se demanda de quelle façon il pourrait le mieux récompenser Caroline Wouters et ses parents de leurs bons offices et de leur désintéressement. Cela lui serait facile, pensait-il. Le vieux père Wouters était charpentier et, comme M. Steenvliet l'avait appris dans le village, c'était un humble mais habile ouvrier. Eh bien, dès que le mariage d'Herman avec Clémence serait célébré, Steenvliet prêterait ou donnerait de l'argent au vieux Wouters pour se construire un atelier. Il lui procurerait même de petites entreprises de charpente, lui donnerait des conseils, de l'assistance, en un mot il le favoriserait de telle sorte qu'il lui ferait gagner au moins quatre ou cinq mille francs par an, et probablement même davantage, pourvu que le courage et l'habileté ne lui fissent pas défaut. Et ainsi Caroline et sa mère seraient également récompensées; et, s'il arrivait que plus tard la jeune fille voulût entrer en ménage avec un brave garçon de sa condition, l'entrepreneur lui donnerait une bonne dot, et il protégerait et pousserait aussi son mari.

Pendant qu'il se frottait les mains avec une visible satisfaction, résultat de ses réflexions agréables, un valet entra dans son cabinet et déposa sur le pupitre devant son maître quelques lettres que le facteur de la poste venait d'apporter; puis il se retira sans rien dire.

M. Steenvliet continua à suivre le cours de ses réflexions sans faire attention aux lettres.

—En effet, se disait-il en lui-même, ces Wouters sont des gens simples et honnêtes, de braves gens dans toute la force du terme. Et feu Victor Wouters, je m'en souviens maintenant, a toujours eu beaucoup d'amitié pour moi et m'a rendu mille petits services. A mon tour maintenant! Que peut-il m'en coûter de tirer ces braves gens de leur situation gênée et de les rendre relativement riches? Presque rien. J'emploie des centaines de gens, et que je fasse gagner de l'argent au vieux Wouters ou à d'autres petits entrepreneurs, c'est la même chose pour moi. Je ferai plus pour eux, je veux les rendre heureux; cette idée me sourit; mais il faut d'abord que mon fils soit marié avec mademoiselle d'Overburg.

Il prit alors les lettres qu'on venait de lui apporter, et les ouvrit l'une après l'autre. Elles ne contenaient évidemment rien de bien intéressant, car il les mit de côté avec indifférence. Mais, lorsqu'il jeta les yeux sur la dernière lettre, il poussa un cri de joie et lut à haute voix: «J'ai eu le plaisir de rencontrer hier à Anvers votre fils Herman. Il m'a dit qu'il était en parfaite santé, ce qui m'a fait beaucoup de plaisir…»

—Ah! ah! le farceur! s'écria l'entrepreneur. C'est à Anvers qu'il s'est réfugié, C'est là le pays étranger dont il me menaçait. Il pense que son absence me fléchira et me fera renoncer à mes projets relativement à son mariage? En quoi il se trompe fort, car il ne se passera pas longtemps avant qu'il ne soit fatigué lui-même; il aura certainement besoin d'argent, et il se sentira invinciblement attiré à revenir près de Caroline.

Il reprit la lecture de la lettre.

—Que veut dire ceci? grommela-t-il d'un air inquiet, oui, ça y est bien en toutes lettres:

«J'ai instamment prié M. Herman de venir visiter avec moi les travaux d'écluse, pour qu'il puisse vous annoncer que tout ici est pour le mieux, mais il n'avait absolument pas le temps, disait-il, et il m'a quitté pour se rendre à bord du steamer américainPhiladelphie, qui part samedi pour New-York. J'aurais voulu lui souhaiter un bon voyage, mais, j'eus beau attendre, je ne réussis pas à le revoir.»

—Ciel! qu'ai-je lu? s'écria l'entrepreneur. Sur un steamer américain? Le malheureux veut-il aller en Amérique? L'Océan entre mon fils et moi! Ne plus le voir pondant des années! Oh non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être.

Il appuya sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir profondément aux moyens de détourner de lui un coup si douloureux. D'après la date de la lettre, lePhiladelphiene devait partir que le surlendemain. Il avait donc tout le temps d'aller à Anvers et de tâcher de retrouver son fils. Oui, c'était ce qu'il voulait faire. Mais comment s'y prendre pour retenir Herman? Le supplier? le menacer et, au besoin, invoquer son autorité paternelle? Mais tout cela pouvait échouer contre une résolution arrêtée de son fils. Le jeune homme était majeur, et, d'après la loi, parfaitement libre et maître de ses actions. Herman voulait partir pour l'Amérique sans avoir revu Caroline Wouters? Il était donc bien clair qu'il avait pour but unique de se soustraire au mariage projeté avec Clémence d'Overburg. Le seul moyen qui restât, et qui pût exercer une influence décisive sur le jeune homme, était donc, pour M. Steenvliet, de lui dire qu'il renonçait à ce mariage… Mais il n'était pas possible à l'entrepreneur de renoncer au vœu de toute sa vie. Comment donc faire? Que lui dire? Combien il regrettait qu'Herman n'eût pas fait une dernière visite à Caroline Wouters. Elle seule eût été capable de le retenir. Mais maintenant, hélas, cette dernière espérance était également perdue.

Pendant quelque temps M. Steenvliet resta absorbé dans ces tristes pensées. Vingt fois il se demanda s'il ne ferait pas mieux de ne plus s'occuper du mariage de son fils; mais alors son ambition et son orgueil paternel s'élevaient violemment contre cette idée humiliante, et ainsi le malheureux entrepreneur luttait péniblement avec lui-même sans savoir à quel parti se résoudre pour aboutir à un résultat satisfaisant.

Nonobstant l'incertitude de la réussite de sa tentative, il résolut d'aller le lendemain à Anvers.

Il prit en main le cordon de sonnette pour appeler son valet de chambre et lui ordonna de faire atteler le coupé, pondant qu'il se préparerait lui-même à se mettre en route…

Mais voilà que tout à coup la porte s'ouvrit, et à sa grande stupéfaction, son fils Herman se présenta devant ses yeux.

Le jeune homme paraissait triste et abattu.

—Je vous croyais sur l'Océan, en route pour l'Amérique, dit M.Steenvliet. Vous avez donc renoncé à votre projet insensé?

—Non, mon père, le paquebot ne part qu'après-demain, réponditHerman d'une voix étranglée.

—Je comprends: vous avez besoin d'argent; mais n'attendez pas de secours de moi pour l'exécution d'un projet qui me déplaît souverainement.

—Je n'ai pas besoin de secours, mon père. Un ami à qui j'ai prêté maintes fois de l'argent, vient de m'en prêter à son tour.

—Il paraît, mon garçon, que ce voyage lointain vous sourit médiocrement? Votre voix est altérée, vous êtes pâle, vous vous sentez malheureux, je le vois bien. Eh bien, Herman, soyez mieux avisé: restez ici, et ne pensez plus a voyager.

—Personne ne peut plus me retenir, mon père.

—Que venez-vous donc faire ici?

Le jeune homme répondit d'un ton suppliant:

—Mon père, je vais vous quitter, peut-être pour plusieurs années. Je puis juger par ma propre douleur combien vous seriez affligé si je partais pour l'Amérique sans avoir pris d'abord congé de vous, et sans vous avoir donné l'assurance que ni le respect ni l'amour de mon bon père ne se sont affaiblis dans mon cœur. Vous ne souhaitez que mon bien-être, j'en suis convaincu, mais vous vous trompez sur les moyens de me rendre heureux. Je suis dominé par une nécessité implacable, et je dois fuir une destinée qui m'inspire de l'effroi, Que mon éloignement temporaire ne vous afflige pas trop, et n'ayez nulle crainte quant au sort qui m'attend. Je ne cesserai point de penser à vous avec reconnaissance, je resterai honnête homme et je ne m'exposerai pas inutilement au danger… Soyez généreux jusqu'au bout, mon père, donnez-moi, avec votre bénédiction, le courage nécessaire de ne pas succomber, sur cette terre lointaine, au regret et au chagrin… Permettez-moi de vous serrer dans mes bras en vous disant adieu.

A ces mots il se jeta au cou de son père.

Celui-ci, remué jusqu'aux entrailles, se prêta avec bonheur à cette effusion filiale, et serra vigoureusement son fils contre son cœur. Tous deux avaient les larmes aux yeux; ils restèrent un moment sans rien dire.

—Étrange, singulier garçon! murmura l'entrepreneur. Vous me chérissez, je le sais. Comment pouvez-vous donc me faire volontairement un si amer chagrin? Cela n'est pas naturel. Allons, dites-moi que vous ne voulez plus me quitter… Vous secouez la tête? Vous persistez dans votre fatale résolution? Je me suis trop hâté, peut-être. Je ne vous ai pas laissé assez de temps pour vous accoutumer à l'idée de ce mariage avec mademoiselle d'Overburg? Eh bien, je veux me montrer accommodant: Restez ici, je ferai retarder le mariage, fût-ce de plusieurs mois. Que risquez-vous à accepter ce temps d'épreuve?

—Cela ne peut point changer ma résolution, murmura Herman.

—Vous exigez donc que je fasse au baron d'Overburg l'injure de repousser la main de sa fille?

—Même cette preuve de votre immense bonté ne pourrait pas me retenir.

—Cette fois je n'y comprends plus rien! s'écria l'entrepreneur. Je commence à croire, Herman, que vous avez quelque fêlure au cerveau. Asseyez-vous là, devant moi, et causons avec calme… Dites-moi franchement quel est en réalité votre projet.

—Je vais à New-York, mon père et de là à Chicago.

—A Chicago? à trois cents lieues dans l'intérieur du pays?

—C'est dans cette ville, vous le savez, mon père, que demeure M. Patteels, votre ancien associé dans vos entreprises. Il y a quelques mois il vous écrivait encore qu'il était surchargé de travaux de toute espèce, et vous demandait si vous ne pouviez pas lui envoyer quelques jeunes gens qui eussent une certaine connaissance de la peinture décorative ou ornementale. Je sais dessiner; j'ai appris autrefois à manier le pinceau; il me donnera de l'occupation. M. Patteels était pour vous un ami dévoué, et il m'a toujours témoigné beaucoup d'intérêt. Lorsque j'aurai acquis l'expérience nécessaire, je risquerai, avec son aide, et avec votre exemple sous les yeux, je risquerai à mon tour quelques petites entreprises.

—C'est donc pour gagner un peu d'argent que vous voulez quitter votre patrie? ricana M. Steenvliet. Mais, innocent enfant, n'en possédons-nous pas assez, de cet argent? Vous ai-je jamais rien refusé?

—Gagner de l'argent n'est pas mon unique but, mon père.

—Vraiment? Et quoi donc encore?

—Je veux me faire une existence indépendante: je veux devenir libre, pour disposer de mon cœur, et de mon sort en ce monde.

—Ah! ah! c'est donc une révolte contre moi? grommela l'entrepreneur froissé. Monsieur veut chercher les moyens de m'ôter toute influence sur sa destinée?

—Oh! non, mon père, je veux seulement éviter le malheur de me voir imposer une épouse que je n'aurai pas choisie moi-même. Pour tout le reste, croyez-moi, je suis prêt à me soumettre avec le plus profond respect à vos moindres désirs.

M. Steenvliet secoua la tête d'un air pensif; un sourire, moitié triste, moitié ironique, entr'ouvrait ses lèvres. Peut-être commençait-il à soupçonner quelles pouvaient être les causes de l'incompréhensible conduite de son fils.

—Eh bien, supposons qu'au bout de quelques années vous ayez plus ou moins atteint votre but; quoi, alors? demanda-t-il.

—Alors, je reviens, mon père.

—Et vous vous mariez?

—Et je me marie.

—Vous n'êtes pas sincère avec moi, dit l'entrepreneur avec ironie. Pensez-vous que je ne sache pas quelles folles idées vous trottent par la tête? Oui, vous reviendrez aussitôt que vous le pourrez, et alors vous voudrez vous marier. Avec qui!… Parlez donc. Vous vous taisez? Vous n'osez pas confier à votre père le nom de cette étrange fiancée. Vous avez peur qu'il ne se moque de vous. Ne serait-ce pas la fille d'un simple ouvrier charpentier, votre ancienne compagne de jeux, qui vous a ainsi tourné l'esprit? Il est inutile de chercher à me le cacher, Herman, je sais tout. Ah! ce serait donc là le résultat, la récompense de ma paisible et laborieuse existence, de voir mon fils épouser la fille de pauvres ouvriers, une fille dont les doux yeux et le sourire séduisent.

—Ah! je vous en supplie, mon père, s'écria le jeune homme en lui tendant les mains, ne dites pas de mal d'elle en ma présence! Elle est bonne; son cœur est noble et pur comme celui d'un ange…

—Je ne dirai pas de mal d'elle, mon fils, au contraire, je le reconnais volontiers, elle est aimable, intelligente, et elle a un grand cœur.

—Ciel, vous l'avez donc vue, mon père?

—Je l'ai vue et je lui ai parlé.

—Est-il possible? Eh bien?

—Ah! mon fils, si Caroline Wouters était seulement la fille d'un bon bourgeois, peut-être je comprendrais que vous désiriez la prendre pour femme; mais ayez du moins un peu de bon sens, mon garçon. N'est-il pas absolument impossible que le fils unique d'un millionnaire épouse une fille qui habite une chaumière et qui n'a pour vivre que le salaire quotidien d'un charpentier? Le monde entier se rirait de moi.

—Les moqueries du monde ne durent pas longtemps, mon père, répondit le jeune homme d'un ton pénétré, mais un mariage sans amour est une chaîne, un fardeau, un malheur, qui durent jusqu'au tombeau. Que m'importe le monde si je dois acheter son approbation au prix du bonheur de toute ma vie et du bonheur de mon père lui-même.

—De mon bonheur?

—Oui, mon père, de la joie de vos vieux jours.

—Vous êtes fou. Mon bonheur consisterait donc dans l'anéantissement de tout ce que j'ai rêvé pour vous?

Le jeune homme, comme décidé à un suprême effort, prit la main de son père, et dit avec animation:

—Caroline Wouters est si douce, si aimante, si reconnaissante! Elle vous aimerait, elle vous respecterait, elle chercherait à lire dans vos yeux vos moindres désirs. J'irais demeurer avec elle dans une maison de campagne, loin du monde, dont vous redoutez les jugements. Nous y vivrions tranquilles, aspirant après les heures qu'il vous plairait de venir passer auprès de nous. Vous y trouveriez un lieu de repos, après vos travaux de la ville, où tout vous sourirait avec amour, où tout le monde n'aurait qu'un seul but: vous aimer et vous rendre la vie douce… Là, personne ne se rappellerait que vous avez été un ouvrier, si ce n'est pour admirer l'énergie de votre volonté et la force de votre intelligence, pour bénir ces nobles mains dont le travail a créé notre bien-être… Et si la fatigue de la vieillesse arrive un jour pour vous, vous trouverez là des enfants dans les prières desquels votre nom aurait place à côté du nom du Seigneur…

L'entrepreneur était profondément ému par les paroles éloquentes de son fils; mais il cherchait à dissimuler son émotion sous un rire d'incrédulité.

—Ah! mon cher père, convenez-en, s'écria Herman, un pareil sort serait sans doute infiniment plus beau que si nous devions, notre vie durant, mendier un regard d'estime dans les salons de nobles gentilshommes. Quoi de plus noble et de plus digne que de savoir que tout ce qui nous entoure nous doit son bonheur, et que pas un regard ne se lève vers nous qui ne soit brillant de reconnaissance et d'amour!

M. Steenvliet se tut un moment: il paraissait lutter contre ses propres idées. Peut-être, sous l'impression du touchant appel d'Herman, était-il sur le point de consentir à son mariage avec Caroline Wouters; mais en tout cas cette hésitation ne fut pas longue, un sourire de mécontentement ne tarda pas à plisser les coins de sa bouche.

—Je ne vous savais pas si éloquent, mon fils, dit-il. Vous rêvez tout éveillé, et vous me feriez presque perdre à moi-même le sentiment de la réalité; mais ce sont là des enfantillages impossibles que vous m'avez racontés. Votre mariage avec Clémence est une affaire décidée, du moins en ce qui me concerne. Je suis lié envers le baron d'Overburg, et je ne puis retirer ma parole… D'ailleurs, il y a un autre obstacle: Caroline Wouters ne vous aime pas.

—Elle ne m'aime pas? répéta Herman! Ah! mon père, si vous saviez!

—Je ne le sais que trop bien. Parce que vous vous sentez attiré vers Caroline Wouters, vous vous figurez que son cœur doit avoir la même inclination pour vous. Quelle naïveté!… Voyons, dites-moi, lui avez-vous jamais demandé comment elle est disposée envers vous à cet égard?

—Non, en effet; mais cela n'était pas nécessaire; par ses yeux je pouvais lire jusqu'au fond de son âme.

—Pauvre garçon! Croyez-vous cela réellement? Comme vous vous trompez pourtant!

—Ciel! Avez-vous des raisons sérieuses d'en douter, mon père? s'écria Herman pâlissant.

—Certes! Elle m'a dit à moi-même qu'elle vous est reconnaissante parce que vous lui avez sauvé la vie autrefois, mais qu'elle ne vous aime pas du tout de la manière que vous l'entendez. Je sais par Caroline que vous ne lui avez jamais laissé soupçonner votre amour pour elle. Comment pouvez-vous donc savoir quels sont ses sentiments à votre égard?

—C'est vrai! soupira le jeune homme avec consternation.

—Et maintenant, vous alliez partir pour un autre monde sans rien savoir de ses dispositions envers vous! Innocent rêveur, ne comprenez-vous pas ce qui se passerait pendant votre absence? Caroline ferait la connaissance d'un autre jeune homme de sa condition, et à votre retour vous la trouveriez mariée.

—Mais je lui écrirai, balbutia Herman tout déconcerté.

M. Steenvliet paraissait vouloir atteindre un but caché; un sourire malin se jouait sur ses lèvres. Sans doute, il voulait, par détour, pousser son fils à faire encore une visite à Caroline Wouters, bien convaincu qu'il était que la jeune fille le ferait renoncer à son voyage en Amérique, et le persuaderait qu'il devait accepter la main de mademoiselle d'Overburg. Telle était, en tout cas, la dernière espérance de l'entrepreneur.

—Vous lui écririez? de Chicago? dit-il avec ironie. A quoi cela servirait-il? Ses parents l'empêcheraient de vous répondre, et elle-même ne l'oserait pas. Les pauvres gens ont tellement peur des commérages du monde, que leur esprit s'épouvanterait à l'idée d'entretenir des relations secrètes avec vous, qui les rendraient coupables à leurs propres yeux.

—Vous exagérez, mon père. J'ai promis au père Wouters que je n'essayerais plus de revoir Lina, et je veux rester fidèle à ma parole; mais, une fois l'Océan entre eux et moi, ils ne craindront plus la calomnie, et ils répondront à mes lettres, j'en suis certain.

L'entrepreneur paraissait triste et désappointé. Il avait espéré amener son fils à retourner auprès de Caroline Wouters, et voilà que cet espoir lui échappait aussi. Cependant il ne voulut pas abandonner la partie sans faire une dernière tentative.

—Mais vous ne savez pas, rêveur obstiné, ce qui s'est passé là-bas pendant votre courte absence, insista-t-il. Ce sont des choses si pénibles, si terribles même, que pour vous épargner un plus grand chagrin, j'aurais préféré les taire. Pauvre Caroline, une pareille honte, méritée ou imméritée, fait une blessure dont on conserve toujours la trace.

—Ciel, que voulez-vous dire, mon père? soupira le jeune homme effrayé.

—C'est une chose à peine croyable, Herman. Il y a quatre ou cinq jours, Caroline était allée au village. Les paysans l'ont accablée des plus odieuses injures, lui ont jeté de la boue au visage, et l'ont chassée de la commune à coups de pierres. Si elle en faisait une maladie mortelle, ce ne serait pas…

—Ah Dieu! est-il possible! s'écria le jeune homme tremblant d'angoisse et d'indignation. On a chassé la pauvre Lina du village à coups de pierres? Et je suis, hélas! la seule cause de ce sort affreux!… Ah! mon père, ce qui n'était en moi qu'un sentiment égoïste d'amour, ou soif de bonheur, se change maintenant en la conscience d'un devoir impérieux!… Je vais voir Lina Wouters… Vous avez raison, mon père; avant de partir il faut que je sache si l'on me permettra de réparer le mal que je lui ai fait.

—Je veillerai à cette réparation, Herman, si vous voulez écouter avec calme et avec bon vouloir ce que Caroline vous dira; car elle est, en effet, une fille intelligente et raisonnable.

—Laissez-moi aller auprès d'elle, mon père, j'en meurs d'impatience. Aujourd'hui même je saurai ce que j'ai à espérer ou à déplorer.

—Reviendrez-vous ici, Herman? Je suis aussi curieux que vous.

—Mon intention est de rester avec vous jusqu'à demain soir, mon père.

—C'est bien, je vous attendrai.

Il serra la main de son fils et lui conseilla encore de s'armer contre toute déception, contre toute désillusion. Quoi qu'il pût advenir, après son retour ils examineraient ce qu'il y avait à faire pour tarir définitivement cette source de chagrins et d'inquiétudes. Caroline avait un noble cœur, et elle était incapable de cacher la vérité ou de la travestir; Herman devait donc avoir une foi entière en ses paroles.

Le jeune homme sortit de l'appartement après avoir salué son père.

Un sourire de triomphe illumina le visage de l'entrepreneur, et il se frotta joyeusement les mains en disant:

—Ah! ah! voilà le candide jouvenceau en route pour aller trouver Caroline Wouters! Il en a coûté assez de peine pour le décider à cette nouvelle visite. Maintenant je suis tranquille. Caroline lui persuadera que ce serait une grande folie de sa part de refuser la main de mademoiselle d'Overburg, et une cruauté de rendre son père malheureux par ce refus. J'ai sa promesse solennelle; elle est éloquente… Herman a un excellent cœur au fond, et cela lui fait beaucoup de peine de m'affliger ainsi. Il hésitait déjà visiblement. Dieu merci, malgré toutes ces contrariétés, mon vœu le plus ardent se réalisera, Clémence d'Overburg deviendra la femme de mon fils.

On frappa à la porte. Un valet entra et tendit à son maître une carte de visite qui, de loin, répandait un doux parfum d'ambre et de musc.

—Quelle visite m'annoncez-vous, Jacques? demanda M. Steenvliet en souriant. C'est au moins une comtesse, n'est-ce pas?

—Non, c'est un vieux monsieur. Il attend au salon.

—Le marquis de la Chesnaie! se dit l'entrepreneur à lui-même après avoir jeté un coup d'œil sur la carte. Il aurait bien pu rester encore une couple de semaines à Monaco… Il m'apporte son consentement… Que lui répondrai-je? Bah, il n'a pas besoin de savoir qu'Herman a hésité… Allez, Jacques, annoncez au marquis de la Chesnaie que je viens tout de suite.

Lorsque l'entrepreneur entra dans le salon, il vit un vieillard de haute stature, qui devait être âgé d'au moins soixante-dix ans, et dont le visage imposant et la chevelure blanche comme la neige imposait le respect.

—Bonjour, monsieur le marquis, dit M. Steenvliet en s'inclinant profondément. J'attendais une invitation de votre part pour me rendre au château de M. le baron d'Overburg, mais puisque vous avez la bonté de m'honorer le premier d'une visite, c'est du plus profond de mon cœur que je vous souhaite la bienvenue. Permettez-moi de vous serrer la main.

Il prit en effet la main du gentilhomme qui la lui abandonna, mais qui ne répondit à son étreinte qu'avec une froideur marquée.

Un frémissement parcourut les membres de M. Steenvliet. Il se sentait humilié sans savoir au juste pourquoi; car il ne pouvait évidemment pas exiger que le marquis, qui ne le connaissait pas encore, le traitât comme un vieil ami dès sa première visite.

Cette réflexion lui fit dominer son dépit.

—Veuilles vous asseoir, monsieur de la Chesnaie, dit-il en lui présentant un fauteuil. Nous avons à causer d'une chose très importante pour nous; mais, comme je suis prêt à accepter toutes les conditions qu'il vous plaira de mettre à ce mariage, nous pourrons échanger tout de suite un consentement réciproque.

Le marquis secoua la tête d'un mouvement lent.

—Douteriez-vous? Croyez-vous avoir des motifs d'hésitation? murmura l'entrepreneur qui commençait à craindre un refus.

—Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi, avant de répondre à votre question, de faire un appel à la bonté de votre cœur et à vos sentiments paternels, dit le marquis. Lorsque mon neveu, le baron d'Overburg, fut frappé si cruellement et d'une manière si inattendue d'un revers de fortune, et qu'il ne put trouver d'aide nulle part pour sauver son honneur et sa position sociale, vous lui avez généreusement ouvert votre caisse, et à cette occasion vous lui avez demandé la main de Clémence, ma filleule, pour votre fils Herman. Sans aucun doute, vous pensiez assurer par là le bonheur des deux jeunes gens. Eh bien, Monsieur, vous vous êtes trompé dans votre généreuse intention, complètement trompé, je vous demande la permission de vous en convaincre, et je ne doute pas que votre amour pour votre fils ne vous décide à renoncer au mariage projeté.

—Mon fils a-t-il dit qu'il n'accepte qu'à contre-cœur la main de mademoiselle Clémence?

—Non, Monsieur, je suppose même qu'il souhaite ardemment devenir son fiancé; mais le trop confiant jeune homme ne prévoit pas, hélas, le triste sort qui l'attend, surtout s'il éprouve pour Clémence une affection sincère.

Mécontent et blessé par la prévision d'un refus catégorique, M.Steenvliet répondit avec un dépit visible:

—Oui, je comprends parfaitement votre but, monsieur le marquis. Vous voudriez délier le baron de ses engagements envers moi, et ce que vous avez résolu de me dire ne sert qu'à enguirlander l'affront; mais je ne me laisserai pas égarer ainsi.

—Ah! Monsieur, que pensez-vous donc de moi?

—Je pense que vous êtes venu pour reprendre la parole solennelle du baron; mais cela ne réussira point. La promesse réciproque doit être tenue, sinon…

—Calmez-vous, mon bon monsieur Steenvliet, dit le marquis. Je vous prie, avant de suspecter ma loyauté, de vouloir bien écouter mes raisons. Après cela, vous jugerez si vous devez, oui ou non, ajouter foi à mes paroles.

—Soit, j'écoute.

—Vous avez un noble cœur, monsieur Steenvliet; je suis certain que vous ne consentiriez jamais sciemment et volontairement à condamner une innocente jeune fille à un chagrin éternel, au désespoir, et peut-être même à la mort.

—Vous parlez de mademoiselle Clémence?

—Oui; depuis longtemps elle a la fièvre, elle pleure jour et nuit, elle est pâle et amaigrie; elle se consume d'inquiétude et d'effroi.

—Quoi donc, monsieur la marquis, l'idée de devenir bientôt la femme de mon fils l'effrayerait et la rendrait malade?

—En effet, Monsieur.

—Non, monsieur le marquis, il n'en est pas ainsi; son père m'a encore assuré, il y a cinq ou six jours, que Clémence accepte avec joie la main de mon fils.

—Ah! mon neveu n'osait pas vous révéler la vérité. Son cœur paternel reculait bien devant le sacrifice de sa pauvre fille, mais il était dominé par les fatales nécessités de sa situation. Il craignait que vous ne lui retirassiez votre aide et qu'il ne retombât de nouveau dans l'abîme dont vous l'avez si généreusement tiré.

—Vraiment? Et maintenant il ne le craint plus?

—Je lui ai fait espérer que, pris de pitié pour la malheureuseClémence, vous lui rendriez sa parole.

L'entrepreneur, qui croyait réellement qu'on cherchait à le tromper, se leva avec impétuosité et grommela d'un ton amer:

—Eh bien, monsieur le marquis, vous avez eu tort, la chose est trop avancée maintenant: je ne renonce point à ce mariage. Quoi! vous vous imaginez qu'il me serait possible de laisser faire à mon fils ce sanglant outrage? Si nous ne sommes pas d'un sang illustre, nous ne sommes cependant pas, moins que vous tous, sensibles à l'humiliation.

—Je vous crois, monsieur Steenvliet, répondit le gentilhomme avec un calme imperturbable, mais je crois également que, comme père, vous ne reculeriez pas moins que nous devant un fait qui condamnerait votre enfant à une douleur éternelle.

—Prétextes que tout cela! s'écria l'entrepreneur. Mon fils rendra mademoiselle Clémence heureuse, et il sera heureux avec elle.

—Fatal aveuglement! soupira le marquis. La rendre heureuse, elle, qui ne pourrait voir en lui que la cause de son malheur et peut-être de sa fin prématurée!

L'entrepreneur bondit de nouveau de sa chaise; il avait peine à maîtriser sa colère, et il répondit vivement d'un ton presque brutal:

—Ah çà, marquis, permettez-moi de vous le dire: notre entretien ne peut pas continuer sur ce pied-là. Jouons cartes sur table: Vous voulez refuser votre consentement, mais vous paraissez oublier que le mariage de mademoiselle Clémence avec mon fils est une des conditions du prêt que j'ai fait à son père. Quelles sont vos intentions à cet égard?

—Je suis prêt à donner mes biens en garantie de la dette de mon neveu, et à vous assurer le paiement d'un bon intérêt.

—Cela n'est pas suffisant, monsieur le marquis.

—Fût-ce même six pour cent?

—Pensez-vous donc que je sois un usurier? Ce n'est pas ainsi que je comprends la chose. Si vous refusez réellement votre consentement au mariage de mon fils, je veux recevoir en une seule fois le remboursement intégral du capital prêté, qui est de deux cent cinquante mille francs.

—Ah! soyez plus accommodant, monsieur Steenvliet. Il m'est impossible, sans beaucoup de peine, et surtout sans grande perte, de rassembler une pareille somme en si peu de temps. Je voudrais vendre quelques fermes, de la main à la main et sans publicité. Accordez-moi, je vous en prie, le délai nécessaire pour attendre les circonstances favorables à cette réalisation. J'acquitterai la dette de mon neveu par des versements partiels, en trois ou quatre fois.

—On est impitoyable pour moi, répliqua l'entrepreneur. Pourquoi donc aurais-je des complaisances pour ceux qui me font un sanglant outrage dans mon honneur et dans mes sentiments paternels? Vous consentirez au mariage de Clémence avec mon fils, ou je poursuis immédiatement le remboursement de la dette de M. d'Overburg envers moi.

Le marquis avait courbé la tête et paraissait absorbé dans de pénibles réflexions.

Un nouveau rayon d'espoir descendit dans le cœur de l'entrepreneur. Il pensait pouvoir s'attendre à ce que le marquis finît par changer de résolution et par donner son consentement.

M. de la Chesnaie releva la tête comme s'il s'éveillait d'un songe.Ses yeux étaient humides.

—Ce que vous exigez de moi est impossible, dit-il. Je vous en supplie, ayez pitié de la pauvre Clémence, ne la laissez pas mourir de chagrin.

—Mourir? répéta M. Steenvliet en ricanant à demi. Si la jeune demoiselle est malade, par hasard, si elle a la fièvre comme vous le dites, cela se passera bien, allez!

—Vous vous montrez sans pitié pour nous. Eh bien, soit! Mais êtes-vous donc aussi sans cœur pour votre fils, pour pouvoir le vouer en riant au sort le plus malheureux? s'écria le vieux gentilhomme d'un ton qui trahissait suffisamment toute la peine qu'il avait à contenir son indignation et son courroux.

—Mon fils? Ne vous inquiétez pas de lui, monsieur le marquis.

—Alors, ayez du moins pitié de vous-même.

—De moi-même! Est-ce une menace?

—Mais monsieur Steenvliet, ne sentez-vous pas que ce mariage, s'il était possible, vous condamnerait tous les deux à une existence insupportable? Vous croyez que cette alliance vous rehausserait aux yeux du monde? que votre sang deviendrait plus noble, parce que vous auriez acheté à prix d'argent la main d'une fille de noble maison? Détrompez-vous. Votre pauvre victime accuserait ses bourreaux jusqu'à son dernier soupir… et nous, membres de la vieille noblesse, nous vous haïrions et vous mépriserions.

—Nous mépriser, ô ciel!

—Oui, car vous ne seriez pour nous que la preuve éternelle de notre abaissement et de notre honte.

L'entrepreneur fut si profondément blessé de l'injustice de ces reproches, qu'il regardait le marquis d'un air furieux et paraissait prêt à l'assaillir à poings fermés; mais il fut retenu par le regard froid et impérieux du vieux gentilhomme.

—Vous êtes fous d'orgueil, grommela M. Steenvliet. Oser me dire en face que l'on nous haïra et que l'on nous méprisera parce que nous sommes des bourgeois, parce que nous avons travaillé depuis notre jeune âge et que nous avons apporté notre part au bien-être général! N'est-il pas vrai, marquis, c'est pour cette raison-là seule que vous nous méprisez?

—Non, ce n'est pas pour cela, répliqua l'autre avec un calme exaspérant. Pour nous, tous les gens ont le même droit d'être estimés et respectés, excepté pourtant ces ambitieux qui, au moyen d'intrigue ou d'argent, s'insinuent dans nos rangs, et ont assez peu de vergogne pour venir implorer de nous des regards d'indulgence, avec le vain espoir que par là ils oublieront eux-mêmes et que d'autres oublieront comme eux où était placé leur berceau. De quel côté est l'orgueil insensé?

—Assez, assez! s'écria l'entrepreneur frémissant de rage. Sortez de ma maison, monsieur le marquis, sortez sur-le-champ, car je le sens, je ne resterais pas maître de moi. Dès demain matin je donnerai les ordres nécessaires pour faire poursuivre judiciairement le remboursement immédiat des deux cent cinquante mille francs!… Mais vous pouvez encore revenir sur votre résolution; je vous donne du temps jusqu'à demain matin à dix heures.

—Ceci est devenu tout à fait inutile, Monsieur, dit le marquis avec un tranquille sourire. Jusqu'à présent j'ai reculé à l'idée d'entamer si profondément ma fortune. J'espérais en votre générosité. Mais votre invincible aveuglement me décide; j'aime mieux vendre une grande partie de mes biens que de sacrifier ma pauvre Clémence à votre égarement. Je vous annonce, monsieur Steenvliet, qu'avant quatre jours les deux cent cinquante mille francs vous seront payés, capital et intérêts. En conséquence, j'ai le droit de reprendre et je reprends complètement la parole du baron d'Overburg.

L'entrepreneur était comme frappé de la foudre. Le baron ne lui avait-il pas affirmé, à différentes reprises, que son oncle était un avare endurci, qui ne donnerait pas seulement mille francs pour sauver son neveu.

Le rouge de la colère et de la honte lui montait au front, et il murmura, stupéfait et décontenancé.

—Vous, marquis, vous paierez la somme entière, en une seule fois, avant qu'il se soit passé quatre jours?

—Cela vous étonne? Moi aussi je possède des millions, en biens-fonds il est vrai, mais mes précautions sont prises; je sais où je puis lever l'argent nécessaire.

—Il ne reste donc plus d'espoir pour mon fils? soupira l'entrepreneur découragé.

—Allons, mon pauvre monsieur Steenvliet, soyez raisonnable, répondit le vieux gentilhomme avec une expression de pitié qui perça le cœur de son interlocuteur comme un coup de poignard. De pareilles mésalliances sont toujours malheureuses, aussi bien pour ceux qui s'élèvent que pour ceux qui s'abaissent. Vous le reconnaîtrez plus tard, et vous m'en saurez gré, car je n'aurai pas seulement préservé Clémence d'une existence douloureuse, mais en même temps je vous aurai rendu, à votre fils et à vous, un inappréciable service… Et maintenant, Monsieur, adieu, et sans rancune.

Et M. de la Chesnaie sortit du salon.

L'entrepreneur était tellement écrasé de dépit, de honte et de chagrin, qu'il ne songea pas à sonner pour faire reconduire le marquis.

Il s'affaissa sur une chaise, les mains dans les cheveux, grommelant, tremblant, crispant les poings, riant convulsivement comme un homme qui lutte contre une effrayante catastrophe, mais qui n'a pas encore perdu tout espoir.

Tout à coup il se leva, poussa un cri de triomphe, tira violemment le cordon de la sonnette, et murmura d'une voix étranglée et stridente:

—Oui, ce sera ma vengeance.

Un valet accourut immédiatement. M. Steenvliet lui dit:

—Qu'on tire le grand landau de la remise, et qu'on y attelle les grands trotteurs. Vite, vite, Jacques; il faut que tout soit prêt dans cinq minutes.

Le domestique sortit pour aller exécuter les ordres de son maître.

M. Steenvliet se mit à arpenter le salon en long et en large, en proie à la plus vive agitation; il se parlait à lui-même, frappait du pied le plancher, riait fiévreusement et battait l'air de ses poings fermés.

Quelqu'un qui l'eût surpris dans cet état aurait infailliblement supposé qu'il venait d'être frappé d'une attaque de démence.


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