Chapter 11

LA FEMME.

Et le Dieu?

KARIÔN.

Lui, de par Zeus! il n'y fit pas attention.

LA FEMME.

Tu veux dire que c'est là un Dieu grossier.

KARIÔN.

Non pas, de par Zeus! mais c'est un mange-merde.

LA FEMME.

Ah! misérable!

KARIÔN.

Après cela, je me blottis vite, de frayeur; et lui, faisant le tour des malades, les examine successivement avec une grande attention. Ensuite, un esclave lui apporte un mortier en pierre, un pilon et une petite boîte.

LA FEMME.

En pierre?

KARIÔN.

Mais non, de par Zeus! pas la boîte.

LA FEMME.

Toi, comment voyais-tu cela, coquin digne de mort, puisque tu dis que tu étais blotti?

KARIÔN.

A travers mon manteau: car il ne manque pas de trous, Zeus m'en est témoin. Avant tout, il se met à délayer un cataplasme pour Néoklidès, en versant trois têtes d'ail. Il pile ensuite le tout dans un mortier avec un mélange de gomme et de lentisque, l'arrose de vinaigre sphettien, et l'applique sur les paupières retournées, pour augmenter la douleur. Le patient crie, hurle, s'enfuit à toutes jambes; mais le Dieu lui dit en riant: «Demeure ici avec ton cataplasme, afin que je t'empêche de te parjurer dans l'assemblée.»

LA FEMME.

Quel dieu patriote et sage!

KARIÔN.

Cela fait, il s'assoit auprès de Ploutos, et, d'abord, il lui tâte la tête, puis, pressant un linge bien propre, il lui essuie les paupières: Panakéia lui enveloppe la tête d'un voile de pourpre, ainsi que le visage; le Dieu souffle, et aussitôt deux énormes dragons s'élancent hors du temple.

LA FEMME.

Bons dieux!

KARIÔN.

Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous la pourpre, lèchent les paupières, à ce qu'il m'a semblé; et, en moins de temps, maîtresse, que tu n'en mets à boire dix kotyles de vin, Ploutos se dresse voyant clair. Moi, de plaisir, je bats des mains, et je réveille mon maître. Aussitôt le Dieu disparaît, et les serpents rentrent dans le temple. Mais les gens couchés auprès de Ploutos l'embrassent comme tu penses, et restent éveillés toute la nuit, jusqu'à ce que brille le jour. Pour moi, je remercie le Dieu de toutes mes forces pour avoir vite redonné la vue à Ploutos et rendu Néoklidès plus aveugle.

LA FEMME.

Quelle puissance tu as, souverain maître! Alors, dis-moi où est Ploutos.

KARIÔN.

Il vient. Mais il y avait autour de lui une foule immense. Les hommes justes depuis longtemps, et réduits à une petite vie, l'embrassaient et lui serraient tous la main de plaisir. Les riches et ceux qui menaient une vie large, acquise aux dépens de la justice, fronçaient le sourcil et prenaient en même temps un air rébarbatif. Les premiers lui faisaient cortège, la tête couronnée, le rire aux lèvres, les bénédictions à la bouche; la terre résonnait sous les pas des vieillards marchant en mesure. Allons, tous, d'un commun accord, dansez, bondissez, tournez en rond; car on ne viendra pas vous annoncer à l'entrée: «Il n'y a plus d'orge dans le sac.»

LA FEMME.

Par Hékatè! je veux, pour cette bonne nouvelle, te tresser une couronne de gâteaux cuits au four, en retour de ce que tu annonces.

KARIÔN.

Ne tarde pas d'un instant, car voici déjà la troupe près de nos portes.

LA FEMME.

Eh bien! Je vais au logis chercher des ablutions nécessaires à des yeux nouvellement reconquis; j'y vais.

KARIÔN.

Et moi, je veux aller à leur rencontre.

LE CHOEUR.

(Lacune.)

PLOUTOS.

Et d'abord je me prosterne devant Hèlios, puis sur la terre illustre de la vénérable Pallas, pays même de Kékrops, qui m'a donné l'hospitalité. Je rougis de ma triste destinée. Quels hommes je fréquentais, sans le savoir! et ceux qui étaient dignes de mon amitié, je les fuyais par ignorance! Malheureux que je suis! Comme en ceci, de même qu'en cela, j'agissais de travers! Mais je remettrai toutes ces choses en état, et désormais je ferai voir à tous les hommes que je me donnais contre mon gré aux méchants.

KHRÉMYLOS.

Allez aux corbeaux! Combien sont insupportables les amis qui surgissent tout à coup, dès qu'on est riche! Ils me tourmentent et me froissent les os des jambes, en me montrant chacun leur tendresse. Car qui n'est pas venu me saluer? Quelle foule de vieillards m'a entouré, comme une couronne, sur l'Agora!

LA FEMME.

O le plus chéri des hommes! et toi, et toi, soyez en liesse. Voyons, maintenant: selon l'usage, je vais répandre ces ablutions, que j'ai prises pour toi.

PLOUTOS.

Nullement. Quand j'entre dans votre maison pour la première fois, y voyant clair, il convient non d'emporter, mais d'apporter.

LA FEMME.

Ne recevras-tu pas ces ablutions?

PLOUTOS.

Seulement chez vous, près du foyer, comme c'est l'usage. Nous éviterons ainsi une vraie charge. Car il ne sied pas à un poète dramatique de jeter aux spectateurs des figues et des friandises, pour les forcer à rire.

LA FEMME.

Tu dis vrai; et voilà déjà Dexinikos qui se levait pour attraper des figues.

LE CHOEUR.

(Lacune.)

KARIÔN.

Qu'il est doux, braves gens, d'être heureux, et cela sans rien emporter de chez soi! Un amas de bonheur a fait invasion dans notre maison, sans que nous ayons commis une injustice. Être riche ainsi est vraiment une agréable chose. La huche est pleine d'orge blanche, et les amphores d'un vin noir, qui fleure bon. Tous nos coffres regorgent d'argent et d'or, que c'est merveille. Le puits est rempli d'huile, les lékythes débordent d'essences, et le fruitier de figues. Vinaigriers, pots, marmites, toute la vaisselle est devenue d'airain. Les vieux plats usés où l'on sert le poisson sont d'un argent brillant à l'oeil. Nos lieux d'aisances sont tout à coup devenus d'ivoire. Nous autres esclaves, nous jouons à pair ou non avec des statères; et, par raffinement, nous ne nous torchons plus avec des pierres, mais avec des têtes d'ail. En ce moment, mon maître, ceint d'une couronne, immole, dans la maison, un porc, un bouc et un bélier. Moi, j'ai été chassé par la fumée: je ne pouvais plus rester à l'intérieur, elle me piquait les yeux.

UN HOMME JUSTE.

Viens avec moi, enfant, et allons trouver le Dieu.

KARIÔN.

Hé! quel est celui qui s'avance?

L'HOMME JUSTE.

Un homme naguère misérable, aujourd'hui heureux.

KARIÔN.

Il paraît certain que tu es du nombre des gens de bien.

L'HOMME JUSTE.

Assurément.

KARIÔN.

Alors, qu'est-ce qu'il te faut?

L'HOMME JUSTE.

Je viens auprès du Dieu, qui est pour moi la cause de grands biens. J'avais reçu de mon père une fortune suffisante, et je la mettais au service de mes amis besogneux, croyant que c'est employer utilement la vie.

KARIÔN.

Sans doute cette fortune t'a promptement manqué?

L'HOMME JUSTE.

Comme tu dis.

KARIÔN.

Et alors, après cela, tu es devenu misérable?

L'HOMME JUSTE.

Comme tu dis. Et je croyais, moi, que, ayant jusque-là fait du bien à mes amis dans la détresse, je les trouverais fidèles, si quelque jour j'en avais besoin. Mais ils se détournaient de moi et semblaient ne plus me voir.

KARIÔN.

Et ils se moquaient de toi, j'en suis sûr.

L'HOMME JUSTE.

Comme tu dis. La pauvreté de mon ménage causait ma perte. Mais à présent il n'en est plus ainsi: et voilà pourquoi je viens auprès du Dieu, afin de lui adresser des actions de grâces.

KARIÔN.

Et que peut faire au Dieu ce manteau, porté par l'esclave qui t'accompagne? Dis-le-moi.

L'HOMME JUSTE.

Je viens le consacrer en même temps au Dieu.

KARIÔN.

Le portais-tu, lorsque tu fus initié aux grands mystères?

L'HOMME JUSTE.

Nullement; mais il m'a servi à grelotter treize ans.

KARIÔN.

Et ces chaussures?

L'HOMME JUSTE.

Elles ont aussi pâti des hivers avec moi.

KARIÔN.

Les as-tu apportées aussi comme offrandes?

L'HOMME JUSTE.

Oui, de par Zeus!

KARIÔN.

Ils sont charmants, les dons que tu apportes au Dieu.

UN SYKOPHANTE.

Hélas! Malheureux! C'est fait de moi, chétif! O trois fois, quatre fois, cinq fois, douze fois, dix mille fois malheureux! Iou! Iou! Je suis emmêlé dans une triste série d'infortunes.

KARIÔN.

Apollôn préservateur, et vous, dieux propices, quel mal est-il donc arrivé à cet homme?

LE SYKOPHANTE.

N'éprouvé-je pas aujourd'hui une cruelle infortune, ayant perdu tout ce que j'avais chez moi, grâce à ce Dieu? Puisse-t-il redevenir aveugle, si la justice ne nous a point abandonnés!

L'HOMME JUSTE.

Je crois à peu près comprendre l'affaire. Voici un homme en mauvaise passe, et qui a un air de faux aloi.

KARIÔN.

De par Zeus! c'est avec raison qu'il est ainsi frappé.

LE SYKOPHANTE.

Où est-il, où est ce Dieu qui promettait de nous rendre tous riches, sur-le-champ, à lui seul, s'il se reprenait à voir clair? Et cependant il en a rendu quelques-uns beaucoup plus misérables.

KARIÔN.

Qui donc a-t-il si maltraité?

LE SYKOPHANTE.

Moi-même.

KARIÔN.

Étais-tu donc un méchant, un perceur de murs?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! Mais vous ne valez rien l'un et l'autre, et il n'est pas possible que vous n'ayez point mon argent.

KARIÔN.

O Dèmètèr! quel furieux sykophante nous est venu là! Il est certain qu'il est atteint de boulimie.

LE SYKOPHANTE.

Toi, tu ne vas pas tarder à venir immédiatement à l'Agora. Il faut que sur la roue et dans les tourments tu avoues tes méfaits.

KARIÔN.

Comme tu vas gémir, toi!

L'HOMME JUSTE.

Au nom de Zeus Sauveur, le Dieu a bien mérité de tous les Hellènes, s'il met à malemort les mauvais sykophantes.

LE SYKOPHANTE.

Malheureux que je suis! Est-ce que tu es complice de ces moqueries? Où as-tu été prendre ce vêtement? Hier encore, je t'ai vu avec un manteau percé.

L'HOMME JUSTE.

Je ne fais aucun cas de toi. Cet anneau que je porte, je l'ai acheté une drakhme à Eudèmos.

KARIÔN.

Mais il ne garantit pas de la morsure d'un sykophante.

LE SYKOPHANTE.

N'est-ce point là le comble de l'outrage? Vous plaisantez et vous ne dites pas ce que vous faites ici. Vous n'y êtes pour rien de bon.

KARIÔN.

Non, de par Zeus! pas pour ton bien; sois-en convaincu.

LE SYKOPHANTE.

De par Zeus! vous allez dîner tous les deux à mes dépens.

KARIÔN.

En réalité, puisses-tu crever, toi et ton témoin, sans vous être rempli le ventre!

LE SYKOPHANTE.

Le nierez-vous, scélérats? Il y a là dedans une grande quantité de poissons salés et de viandes rôties. Hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu!(Il flaire.)

L'HOMME JUSTE.

Misérable! Tu flaires quelque chose?

KARIÔN.

Le froid peut-être, avec le manteau usé qui l'enveloppe.

LE SYKOPHANTE.

Et vous supportez de pareilles choses, Zeus, et vous, dieux! Ces gens-là m'insulter? J'ai raison de m'indigner, moi, homme de bien et patriote, maltraité de la sorte!

L'HOMME JUSTE.

Toi patriote et homme de bien?

LE SYKOPHANTE.

Comme pas un.

L'HOMME JUSTE.

Voyons, je t'interroge; réponds-moi.

LE SYKOPHANTE.

Qu'est-ce à dire?

L'HOMME JUSTE.

Es-tu laboureur?

LE SYKOPHANTE.

Me crois-tu atteint de mélancolie?

L'HOMME JUSTE.

Marchand, alors?

LE SYKOPHANTE.

Oui, j'en prends le titre, quand cela tourne bien.

L'HOMME JUSTE.

Soit! As-tu appris quelque métier?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus!

L'HOMME JUSTE.

Comment et de quoi vivais-tu donc, ne faisant rien?

LE SYKOPHANTE.

Je surveille les affaires publiques ou privées, toutes.

L'HOMME JUSTE.

Toi? Et de quel droit?

LE SYKOPHANTE.

Je le veux.

L'HOMME JUSTE.

Comment donc serais-tu un honnête homme, ô perceur de murs, si tu n'as d'autre fonction que de te faire détester?

LE SYKOPHANTE.

Ce n'est pas mon affaire, imbécile, de servir de toutes mes forces les intérêts de la ville?

L'HOMME JUSTE.

Est-ce les servir que de se donner beaucoup de mouvement pour rien?

LE SYKOPHANTE.

Oui, si l'on vient en aide aux lois établies, et si l'on ne transige pas avec les coupables.

L'HOMME JUSTE.

Est-ce pour rien que la ville a établi les fonctions judiciaires?

LE SYKOPHANTE.

Mais qui accuse?

L'HOMME JUSTE.

Celui qui veut.

LE SYKOPHANTE.

Ne suis-je pas cet homme, moi? C'est donc à moi que reviennent les affaires de l'État?

L'HOMME JUSTE.

De par Zeus! elles ont alors un mauvais prostate. Mais ne préférerais-tu pas, l'âme tranquille, vivre sans rien faire?

LE SYKOPHANTE.

C'est mener la vie d'un mouton que tu veux dire, quand on n'a aucune occupation dans la vie.

L'HOMME JUSTE.

Ainsi tu ne changerais pas?

LE SYKOPHANTE.

Non, quand tu me donnerais Ploutos lui-même et le silphion de Battos.

L'HOMME JUSTE.

Mets vite habit bas.

KARIÔN.

Hé! l'homme! on te parle.

L'HOMME JUSTE.

Puis, ôte ta chaussure.

KARIÔN.

C'est à toi qu'il dit tout cela.

LE SYKOPHANTE.

Qu'il y vienne donc, celui de vous qui voudra!

KARIÔN.

Eh bien! je suis celui-là, moi!

LE SYKOPHANTE.

Malheur à moi! on me dépouille en plein jour.

KARIÔN.

Ah! tu crois bon de te mettre à manger le bien des autres?

LE SYKOPHANTE,à un témoin.

Vois-tu ce qu'on fait? Je te prends à témoin.

L'HOMME JUSTE.

Mais il se sauve à belles jambes, celui que tu prenais à témoin.

LE SYKOPHANTE.

Hélas! on me laisse tout seul.

KARIÔN.

Tu cries maintenant?

LE SYKOPHANTE.

Malheur! hélas! encore une fois!

KARIÔN.

Donne-moi donc, toi, ce vieux manteau, que je couvre ce sykophante!

L'HOMME JUSTE.

Non pas, il est depuis longtemps consacré à Ploutos.

KARIÔN.

Où ferait-il meilleur effet que jeté sur les épaules de ce scélérat, de ce perceur de murs? Il convient de parer Ploutos de vêtements respectables.

L'HOMME JUSTE.

Et que fera-t-on des chaussures, dis-moi?

KARIÔN.

Je les attacherai tout de suite à son front, comme on suspend des offrandes à des branches d'olivier.

LE SYKOPHANTE.

Je m'en vais; car je reconnais que je suis beaucoup plus faible que vous. Mais, si je rencontre quelque compagnon, fût-il de bois de figuier, je tirerai vengeance aujourd'hui de ce Dieu qui, à lui tout seul, renverse ouvertement la démocratie, sans consulter le Conseil et l'assemblée des citoyens.

L'HOMME JUSTE.

Or, maintenant que tu marches revêtu de mon armure, cours au bain: prends-y la première place et chauffe-toi. Moi-même j'ai occupé ce poste autrefois.

KARIÔN.

Mais le baigneur viendra le jeter à la porte en le prenant par les génitoires; car, dès qu'il l'aura vu, il reconnaîtra que c'est un fripon de mauvaise marque. Pour nous, entrons, afin que tu adresses tes prières au Dieu.

LE CHOEUR.

(Lacune.)

UNE VIEILLE FEMME.

Hé! amis vieillards, sommes-nous bien devant la maison du nouveau Dieu, ou nous sommes-nous absolument trompée de route?

LE CHOEUR.

Non; tu es arrivée à la porte même, ma belle enfant: tu t'informes juste à point.

LA VIEILLE.

Voyons, maintenant, je vais appeler quelqu'un de ceux du dedans.

KHRÉMYLOS.

Non; c'est inutile, car me voici moi-même tout venu. Seulement il faut nous dire au plus tôt pourquoi tu es venue.

LA VIEILLE.

J'ai souffert des choses indignes, injustes, mon très cher ami. Depuis que ce Dieu a recouvré la vue, il m'a fait la vie non vivable.

KHRÉMYLOS.

Qu'est-ce donc? Serais-tu donc, toi, un sykophante femelle?

LA VIEILLE.

Non pas, de par Zeus!

KHRÉMYLOS.

Aurais-tu donc, pour boire, tiré une mauvaise lettre?

LA VIEILLE.

Tu railles; et moi j'ai des ennuis cuisants.

KHRÉMYLOS.

Ne finiras-tu pas par nous dire quels sont ces ennuis?

LA VIEILLE.

Écoute donc. J'avais pour ami un jeune homme, pauvre il est vrai, mais beau, bien fait et honnête. Si j'avais besoin de quelque chose, il m'accordait tout gracieusement, gentiment, et moi je le payais de retour.

KHRÉMYLOS.

Que te demandait-il donc spécialement, de son côté?

LA VIEILLE.

Pas grand'chose; car il était avec moi d'une réserve extraordinaire: tantôt il me demandait vingt drakhmes d'argent pour un manteau, tantôt huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter un khitôn pour ses soeurs, un mantelet pour sa mère, ou il avait besoin de quatre médimnes de blé.

KHRÉMYLOS.

En effet, tu nous dis là, par Apollôn! des demandes bien modestes, et il est clair qu'il y mettait de la réserve.

LA VIEILLE.

Ce n'étaient pas effectivement, ainsi qu'il le disait, des demandes intéressées, mais des échanges d'amitié; en portant mon manteau, il se rappelait mon souvenir.

KHRÉMYLOS.

Tu parles d'un homme éperdument amoureux.

LA VIEILLE.

Mais, maintenant, le perfide n'a plus les mêmes sentiments: il est absolument changé. Avec ce gâteau et beaucoup d'autres friandises que je lui avais envoyés sur ce plat, je lui faisais dire que je viendrais ce soir.

KHRÉMYLOS.

Qu'a-t-il fait? Dis-le-moi.

LA VIEILLE.

Il m'a renvoyé cette tarte au lait à la condition que je ne viendrais plus jamais le voir, et, en outre, il m'a fait dire que «jadis les Milèsiens étaient braves».

KHRÉMYLOS.

Il est évident que ce garçon n'est pas un imbécile: depuis qu'il est riche, il n'aime plus les lentilles; quand il était pauvre, il mangeait de tout.

LA VIEILLE.

Alors, chaque jour, j'en jure par les deux Déesses! il était constamment à ma porte.

KHRÉMYLOS.

Pour un transport?

LA VIEILLE.

Non, de par Zeus! mais pour le seul plaisir d'entendre ma voix.

KHRÉMYLOS.

Et pour recevoir quelque chose.

LA VIEILLE.

Et, j'en atteste Zeus, s'il me voyait triste, il m'appelait d'une voix douce: «Mon petit canard, ma petite colombe.»

KHRÉMYLOS.

Après quoi, sans doute, il demandait pour avoir des chaussures.

LA VIEILLE.

Lors des grands mystères, j'en prends Zeus à témoin, quelqu'un m'ayant regardée sur mon char, il me battit pour cela toute la journée, tant ce garçon était jaloux.

KHRÉMYLOS.

C'est probablement qu'il aimait à manger seul.

LA VIEILLE.

Il disait que j'avais les mains tout à fait belles.

KHRÉMYLOS.

Lorsqu'elles lui présentaient vingt drakhmes.

LA VIEILLE.

Il prétendait que ma peau sentait bon.

KHRÉMYLOS.

Sans doute, de par Zeus! quand tu lui versais du Thasos.

LA VIEILLE.

Que mon regard n'était que tendresse et beauté.

KHRÉMYLOS.

Notre homme n'était pas maladroit, mais il s'entendait à gruger les ressources d'une vieille en chaleur.

LA VIEILLE.

Ainsi, mon cher, le Dieu n'agit pas en droiture, quand il dit qu'il vient toujours en aide aux opprimés.

KHRÉMYLOS.

Que devrait-il faire? Dis-le, et ce sera fait.

LA VIEILLE.

La justice veut, j'en atteste Zeus, que l'on contraigne celui que j'ai bien traité à me traiter bien, à son tour; autrement, il n'est pas juste qu'il reçoive aucune faveur.

KHRÉMYLOS.

Ne s'acquittait-il pas chaque nuit avec toi?

LA VIEILLE.

Mais il disait qu'il ne m'abandonnerait jamais de ma vie.

KHRÉMYLOS.

Fort bien, mais à présent il croit que tu ne vis plus.

LA VIEILLE.

En effet, mon cher ami, le chagrin m'a desséchée.

KHRÉMYLOS.

Dis plutôt putréfiée, si tu veux m'en croire.

LA VIEILLE.

Tu me ferais donc passer par un anneau.

KHRÉMYLOS.

Oui, si cet anneau était le cercle d'un crible.

LA VIEILLE.

Mais, à propos, voici le jeune homme que je suis dès longtemps en train d'accuser: il a l'air de se rendre à un gala.

KHRÉMYLOS.

On le dirait: il s'avance, en effet, portant une couronne et un flambeau.

LE JEUNE HOMME.

Salut!

KHRÉMYLOS.

C'est à toi qu'il s'adresse.

LE JEUNE HOMME.

Ma vieille amie, tu es devenue blanche en peu de temps, de par le Ciel!

LA VIEILLE.

Malheureuse! De quelle insulte je suis abreuvée!

KHRÉMYLOS.

Il paraît qu'il y a longtemps qu'il ne t'a vue.

LA VIEILLE.

Longtemps, misérable! Il était chez moi hier.

KHRÉMYLOS.

Il lui arrive le contraire des autres, assurément: quand il est ivre, il y voit, sans doute, plus clair.

LA VIEILLE.

Non, mais il continue d'être d'une humeur insolente.

LE JEUNE HOMME.

O Poséidôn, souverain des mers! ô vieilles divinités! que de rides elle a sur le visage!

LA VIEILLE.

Ah! ah! N'approche pas ce flambeau!

KHRÉMYLOS.

Elle a raison: si une seule étincelle tombait sur elle, elle brûlerait comme une vieille branche d'olivier.

LE JEUNE HOMME.

Veux-tu jouer un moment avec moi?

LA VIEILLE.

Où, méchant?

LE JEUNE HOMME.

Ici: prends des noix.

LA VIEILLE.

A quel jeu?

LE JEUNE HOMME.

A «Combien as-tu de dents?»

KHRÉMYLOS.

Je vais deviner aussi. Elle en a réellement trois ou quatre.

LE JEUNE HOMME.

A l'amende! Elle n'a qu'une seule molaire.

LA VIEILLE.

O le plus méchant de tous les hommes! tu ne me parais pas dans ton bon sens, de me laver la tête devant tant de monde.

LE JEUNE HOMME.

Tu y gagnerais gros, si on te lavait tout entière.

KHRÉMYLOS.

Non pas, car elle est, pour le moment, bien fardée; mais si on lavait cette céruse, on verrait à plein les rides de son visage.

LA VIEILLE.

Tout vieux que tu es, tu me parais bien peu sage.

LE JEUNE HOMME.

Il essaie, en effet, de te cajoler; il te caresse la gorge, et il croit que je ne le vois pas.

LA VIEILLE.

Non, par Aphroditè! ce n'est pas à moi, infâme!

KHRÉMYLOS.

J'en jure par Hékatè! ce n'est pas cela certainement, je serais en démence. Mais, jeune homme, je ne puis te pardonner de haïr cette belle enfant.

LE JEUNE HOMME.

Moi, je l'adore.

KHRÉMYLOS.

Et pourtant elle t'accuse.

LE JEUNE HOMME.

De quoi?

KHRÉMYLOS.

Elle soutient que tu es un insolent, qui lui a dit: «Jadis les Milèsiens étaient braves.»

LE JEUNE HOMME.

Moi, je ne te la disputerai pas.

KHRÉMYLOS.

Pourquoi?

LE JEUNE HOMME.

Par respect pour ton âge; avec un autre, je ne souffrirais pas cette façon d'agir. A présent, va-t'en, la joie au coeur, et emmène la fille.

KHRÉMYLOS.

Je comprends ton idée; tu ne te soucies pas, sans doute, d'être avec elle.

LA VIEILLE.

Et qui le souffrira?

LE JEUNE HOMME.

Je ne saurais dialoguer avec une vieille qui fait l'amour depuis treize mille ans.

KHRÉMYLOS.

Cependant, puisque tu trouvais le vin bon à boire, il faut maintenant avaler la lie.

LE JEUNE HOMME.

C'est que c'est une lie tout à fait vieille et rance.

KHRÉMYLOS.

La passoire corrigera tout cela.

LE JEUNE HOMME.

Mais entrons; je veux aller offrir au Dieu ces couronnes que je porte.

LA VIEILLE.

Et moi, je veux aussi lui parler.

LE JEUNE HOMME.

Alors, moi, je n'entre pas.

KHRÉMYLOS.

Du courage, n'aie crainte, elle ne te fera pas violence.

LE JEUNE HOMME.

Ce que tu dis est tout à fait juste. J'ai assez longtemps goudronné cette bonne femme.

LA VIEILLE.

Marche; moi, j'entre derrière toi.

KHRÉMYLOS.

Combien cette vieille, j'en prends à témoin Zeus, roi du ciel, est une huître fortement collée à ce jeune homme!

LE CHOEUR.

(Lacune.)

KARIÔN.

Qui est-ce qui frappe à la porte? Qu'est-ce à dire? Personne ne paraît. C'est probablement la porte qui, en bruissant, a gémi.

HERMÈS.

J'ai à te parler, Kariôn; demeure.

KARIÔN.

Holà! dis-moi, est-ce toi qui frappais si rudement à la porte?

HERMÈS.

Non, de par Zeus! mais j'allais le faire, quand tu m'as prévenu en ouvrant. Va, cours vite appeler ton maître, puis sa femme et ses enfants, puis les serviteurs, puis le chien, puis toi-même, puis le cochon.

KARIÔN.

Dis-moi, qu'y a-t-il?

HERMÈS.

Zeus, mon pauvre homme, veut vous entasser tous dans le même plat, et vous jeter ensemble dans le Barathron.

KARIÔN.

On coupe la langue au porteur de semblables nouvelles! Mais pourquoi songe-t-il à nous traiter de la sorte?

HERMÈS.

Parce que vous avez fait la pire de toutes les choses. Depuis que Ploutos a recommencé à voir clair, ni encens, ni laurier, ni gâteau, ni victime, personne ne sacrifie plus la moindre offrande aux dieux.

KARIÔN.

Et, de par Zeus! nul ne vous offrira rien; car jadis vous ne songiez guère à nous.

HERMÈS.

Pour ce qui est des autres dieux, j'en ai un médiocre souci; mais moi, je me meurs, je suis anéanti.

KARIÔN.

Tu as raison.

HERMÈS.

Autrefois, dans les cabarets, j'avais, dès le matin, et sur-le-champ, toutes sortes de bonnes choses, gâteaux au vin, miel, figues, tout ce qu'il plaît à Hermès de manger. Aujourd'hui, réduit à la misère, je demeure couché les jambes croisées.

KARIÔN.

N'est-ce pas de toute justice, toi qui faisais condamner à l'amende ceux qui te procuraient ces biens?

HERMÈS.

Malheureux que je suis! c'en est fait du gâteau pétri à mon intention le quatrième jour du mois!

KARIÔN.

Tu regrettes ce qui n'est plus, et tu l'appelles en vain.

HERMÈS.

Ah! jambon que je dévorais!

KARIÔN.

Eh bien! joue des jambes, ici, en plein air.

HERMÈS.

Entrailles toutes chaudes que je dévorais!

KARIÔN.

Ce sont des douleurs d'entrailles qui semblent te tourmenter!

HERMÈS.

Ah! coupe remplie d'un égal mélange!

KARIÔN.

Avale celle-ci; fuis et ne te laisse pas devancer!

HERMÈS.

Serais-tu homme à rendre service à un ami?

KARIÔN.

Si le service demandé, je puis le lui rendre.

HERMÈS.

Si tu me procurais un pain bien cuit, et si tu me donnais à manger un fort morceau de viande des victimes que vous immolez là dedans?

KARIÔN.

Mais c'est défendu.

HERMÈS.

Cependant, lorsque tu dérobais quelque objet à ton maître, je faisais toujours qu'il ne s'en aperçût pas.

KARIÔN.

Afin d'en avoir ta part, perceur de murs: il t'en revenait un gâteau bien cuit.

HERMÈS.

Qu'ensuite tu mangeais tout seul.

KARIÔN.

Tu ne partageais pas les coups avec moi, lorsque j'étais pris à faire mal.

HERMÈS.

Ne rappelle plus les maux, si tu as pris Phylè; mais, au nom des dieux, recevez-moi chez vous.

KARIÔN.

Comment! Tu quitterais les dieux pour rester ici?

HERMÈS.

C'est que chez vous tout est beaucoup mieux.

KARIÔN.

Qu'est-ce donc? Te semble-t-il plus honnête de déserter ainsi?

HERMÈS.

La patrie pour chacun est où l'on est bien.

KARIÔN.

De quelle utilité nous serais-tu, en demeurant ici?

HERMÈS.

Établissez-moi près de la porte, afin de la tourner.

KARIÔN.

De la tourner? Nous n'avons pas besoin de tours.

HERMÈS.

Mais marchand.

KARIÔN.

Non; nous sommes riches. Qu'avons-nous besoin de nourrir un Hermès revendeur?

HERMÈS.

Mais au moins agent d'affaires.

KARIÔN.

Agent d'affaires? Pas le moins du monde. Présentement, il ne faut point d'affaires, mais des coeurs loyaux.

HERMÈS.

Mais guide.

KARIÔN.

Non, le Dieu y voit clair et nous n'avons plus besoin d'être guidés.

HERMÈS.

Alors, je présiderai aux jeux. Eh bien, que dis-tu? Il convient, en effet, à Ploutos, de faire célébrer des jeux musicaux et gymniques.

KARIÔN.

Qu'il est bon d'avoir plusieurs noms! Le voilà qui a trouvé des moyens de vivre. Ce n'est pas sans raison que tous les juges tâchent de se faire inscrire en même temps à plusieurs tribunaux.

HERMÈS.

Entrerai-je à cette condition?

KARIÔN.

Entre, et va au puits laver les entrailles, pour avoir l'air tout de suite d'un bon serviteur.

LE CHOEUR.

(Lacune.)

UN PRÊTRE DE ZEUS.

Qui peut me dire au juste où est Khrémylos?

KHRÉMYLOS.

Qu'y a-t-il, mon très bon?

LE PRÊTRE.

Rien que de fâcheux. Car, depuis que Ploutos s'est remis à voir clair, je meurs de faim. Je n'ai rien à manger, moi, prêtre de Zeus Sauveur.

KHRÉMYLOS.

Au nom des dieux, quelle en est la cause?

LE PRÊTRE.

Personne ne veut plus sacrifier.

KHRÉMYLOS.

Pourquoi?

LE PRÊTRE.

Parce que tous sont riches. Jadis, quand ils n'avaient rien, le marchand, sauvé du péril, immolait une victime, ou l'accusé absous dans un procès; un autre faisait-il un sacrifice solennel, il m'invitait, moi, prêtre. Aujourd'hui, pas un absolument ne sacrifie, personne n'entre dans le temple, si ce n'est plusieurs milliers pour soulager leur ventre.

KHRÉMYLOS.

Eh bien, n'en prends-tu pas ta part légitime?

LE PRÊTRE.

Aussi j'ai résolu de dire adieu à Zeus Sauveur et de m'établir ici.

KHRÉMYLOS.

Courage! Tout ira bien, si le Dieu le permet. Zeus Sauveur est ici: il est venu de lui-même.

LE PRÊTRE.

Tout ce que tu dis là est excellent.

KHRÉMYLOS.

Attends un peu, et nous allons mettre tout de suite Ploutos à la place où Zeus gardait autrefois l'opisthodome de la Déesse. Qu'on m'apporte ici des torches allumées, afin que tu les portes devant le Dieu.

LE PRÊTRE.

C'est tout à fait ainsi qu'il faut faire.

KHRÉMYLOS.

Qu'on appelle Ploutos au dehors.

LA VIEILLE FEMME.

Et moi, que ferai-je?

KHRÉMYLOS.

Ces marmites, qui nous servent à l'inauguration du Dieu, mets-les sur ta tête, et porte-les solennellement: tu as pour cet effet une robe de diverses couleurs.

LA VIEILLE.

Mais ce pour quoi je suis venue?

KHRÉMYLOS.

Tout s'arrangera suivant ton gré. Le jeune homme ira chez toi ce soir.

LA VIEILLE FEMME.

Si, de par Zeus! tu me garantis que ce jeune homme viendra chez moi, je porterai les marmites.

KHRÉMYLOS.

Ces marmites sont tout à fait à l'opposé des autres: dans les autres marmites la vieillesse se voit par-dessus; dans celles-ci on la voit par-dessous.

LE CHOEUR.

Nous n'avons plus, pour nous, à demeurer ici; retirons-nous à la suite des autres: il faut, en chantant, leur servir de cortège.


Back to IndexNext