XANTHIAS.
Oui, de par Zeus! et l'autre est une jambe d'âne, sois-en certain.
DIONYSOS.
Où me sauverai-je?
XANTHIAS.
Et moi?
DIONYSOS.
Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi.
XANTHIAS.
C'est fait de nous, souverain Hèraklès.
DIONYSOS.
Hé! l'homme! Ne me nomme pas, je t'en conjure, ne prononce pas mon nom.
XANTHIAS.
Dionysos, alors.
DIONYSOS.
Encore moins ce nom que l'autre.
XANTHIAS.
Va droit devant toi.--Ici, ici, maître!
DIONYSOS.
Qu'y a-t-il?
XANTHIAS.
Rassure-toi: nous avons réussi: il nous est permis de dire comme Hégélokhos: «Au sortir des flots je vois le chat.» Empousa a disparu.
DIONYSOS.
Jure-le!
XANTHIAS.
Oui, de par Zeus!
DIONYSOS.
Jure encore!
XANTHIAS.
De par Zeus!
DIONYSOS.
Jure!
XANTHIAS.
De par Zeus!
DIONYSOS.
Malheureux! Comme j'ai pâli en la voyant!
XANTHIAS.
Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi.
DIONYSOS.
Hélas! D'où tant de maux ont-ils fondu sur moi? Quels dieux dois-je accuser de vouloir ma perte? «L'Æther palais de Zeus» ou «le pied du Temps»?
XANTHIAS.
Hé! hé!
DIONYSOS.
Qu'y a-t-il?
XANTHIAS.
Tu n'as pas entendu?
DIONYSOS.
Quoi?
XANTHIAS.
Le son des flûtes.
DIONYSOS.
Je l'ai entendu; et l'odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons jusqu'à nous. Retirons-nous à l'écart, pour écouter.
LE CHOEUR DES MYSTES.
Iakkhos, ô Iakkhos! Iakkhos, ô Iakkhos!
XANTHIAS.
C'est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras.
DIONYSOS.
C'est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer tranquilles, pour bien voir ce qu'il en est.
LE CHOEUR.
Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos! viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés, agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute frémissante. D'un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses, pleines de grâce, religieuses: la danse sainte des Mystes sacrés.
XANTHIAS.
O respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu'elle est suave pour moi l'odeur de la chair des porcs!
DIONYSOS.
Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe.
LE CHOEUR.
Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô Iakkhos! astre lumineux de l'initiation nocturne! La prairie brille de feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les chagrins de l'âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la solennité. Et toi, qui brilles d'une vive lumière, viens et guide sur cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos!
Qu'il garde un religieux silence et qu'il s'éloigne de nos choeurs, celui qui, étranger à ces chants, n'a point une âme pure; ou qui n'a vu ni les orgies, ni les danses des Muses; ou qui n'a pas été initié au langage bachique de Kratinos le taurophage; ou qui se plaît aux propos bouffons et déplacés; ou qui, loin d'apaiser une sédition ennemie et d'être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en vue de son propre intérêt; ou qui, placé à la tête d'une cité en proie aux orages, est corrompu par les présents; ou qui livre soit une forteresse, soit des vaisseaux; ou qui d'Ægina, comme Thorykiôn, ce misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées prohibées: des cuirs, du lin, de la poix; ou qui conseille de prêter de l'argent aux ennemis pour des constructions navales; ou qui souille d'excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des choeurs; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu'il a été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos: à tous ceux-là je dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de céder la place à nos choeurs mystiques! Et vous, élevez la voix et chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête!
Que chacun maintenant s'avance hardiment dans les retraites fleuries de nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot plaisant, la satire. Assez de festins! En avant! Chante de tout coeur, exalte par ta voix Sotéira, qui promet d'assurer à jamais le salut de ce pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre genre d'hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr; que vos hommages éclatent en merveilleuses mélodies!
Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège le choeur qui t'est consacré; fais que je puisse toujours et sans trouble me livrer aux jeux et à la danse; me répandre en mots plaisants et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en raillerie, être couronné de bandelettes!
Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l'aimable Dieu, qui prend toujours part à vos danses.
Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une longue route.
Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car c'est toi qui as déchiré, pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire impunément et de danser.
Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car, il n'y a qu'un instant, du coin de l'oeil, j'ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir.
Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi.
DIONYSOS.
Moi, j'aime toujours à être l'un des vôtres, et je veux, en dansant, m'ébattre avec cette fillette.
XANTHIAS.
Et moi aussi.
LE CHOEUR.
Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d'Arkhédèmos qui, à sept ans, n'était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant, démagogue parmi les morts d'en haut, y tient le premier rang de la perversité? J'apprends que Klisthénès sur les tombeaux s'épile le derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit, il appelle Sébinos, d'Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l'illustre fils de Hippobinos, s'est vêtu d'un pelage de lionne, pour aller combattre sur mer.
DIONYSOS.
Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn? Nous sommes deux étrangers, arrivés récemment.
LE CHOEUR.
Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question; mais sache que tu es arrivé devant la porte même.
DIONYSOS.
Esclave, reprends tes paquets.
XANTHIAS.
Toujours la même affaire! C'est donc la Korinthos de Zeus que ces paquets!
LE CHOEUR.
Dansez une ronde, maintenant, en l'honneur de la Déesse, et jouez dans ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je me joins aux filles et aux femmes, à l'endroit où elles célèbrent la fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré.
Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite pieuse à l'égard des étrangers et de nos concitoyens.
DIONYSOS.
Or çà, comment frapperai-je à cette porte? De quelle manière frappent donc les gens de ce pays?
XANTHIAS.
Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès, dont tu as l'accoutrement et le courage.
DIONYSOS.
Holà, esclave!
ÆAKOS.
Qui est là?
DIONYSOS.
Hèraklès le vigoureux.
ÆAKOS.
Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat des êtres, c'est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui serrant le cou, et qui t'es dérobé par la fuite avec l'animal confié à ma garde. Mais aujourd'hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le rocher sanglant de l'Akhérôn t'enferment; les chiens errants du Kokytos et l'Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles; la murène tartésienne te dévorera les poumons; les Gorgones tithrasiennes mettront en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours les chercher d'un pied rapide.
XANTHIAS.
Hé! qu'as-tu fait?
DIONYSOS.
J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.
XANTHIAS.
Drôle de corps! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.
DIONYSOS.
Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le coeur.
XANTHIAS.
Voici, prends.
DIONYSOS.
Applique.
XANTHIAS.
Où est-il? Dieux d'or, c'est là que tu as le coeur?
DIONYSOS.
Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.
XANTHIAS.
O le plus poltron des dieux et des hommes!
DIONYSOS.
Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge? Pas un autre homme ne l'eût fait.
XANTHIAS.
Qu'est-ce à dire?
DIONYSOS.
Un lâche serait resté dans la matière odorante; moi, je me suis levé et torché.
XANTHIAS.
Exploit viril, par Poséidôn!
DIONYSOS.
Je le crois, de par Zeus! Mais toi, n'as-tu pas eu peur du fracas de ses paroles et de ses menaces?
XANTHIAS.
Non, de par Zeus! je ne m'en suis point inquiété.
DIONYSOS.
Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette massue et cette peau de lion, puisque tu as du coeur au ventre. Moi, je serai ton skeuophore, à mon tour.
XANTHIAS.
Soit! Fais vite: il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias; vois si je suis un lâche, et si j'ai une âme comme la tienne.
DIONYSOS.
De par Zeus! tu as vraiment l'air du gibier à fouet de Mélitè. Voyons, maintenant, je vais prendre ce bagage.
LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.
Sois le bienvenu, ami Hèraklès: entre ici. Dès que la Déesse a su ton arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un boeuf entier, griller des gâteaux et des kottabes. Mais entre.
XANTHIAS.
C'est au mieux: approuvé.
LA SERVANTE.
Par Apollôn! je ne te laisserai pas aller: elle a fait bouillir de la volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre avec moi.
XANTHIAS.
Parfaitement bien.
LA SERVANTE.
Tu te moques; je ne te lâcherai pas: tu auras là dedans une joueuse de flûte très jolie, et deux ou trois danseuses.
XANTHIAS.
Comment dis-tu? Des danseuses?
LA SERVANTE.
Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre; car le cuisinier allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table.
XANTHIAS.
Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais entrer.--Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage.
DIONYSOS.
Holà, arrête un peu! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma plaisanterie de te déguiser en Hèraklès? Pas de niaiseries, Xanthias, reprends vite et porte de nouveau les bagages.
XANTHIAS.
Qu'est-ce à dire? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu m'as donné toi-même?
DIONYSOS.
Non pas bientôt, mais c'est tout de suite que je le fais. Quitte cette peau.
XANTHIAS.
Moi, j'en atteste les dieux, et c'est à eux que je me confie.
DIONYSOS.
Quels dieux? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête, toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d'Alkmènè.
XANTHIAS.
Cela suffit, c'est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi, si un dieu le veut.
LE CHOEUR.
Il est d'un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir, comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté le plus avantageux est le fait d'un habile homme, à la façon de Thèraménès.
DIONYSOS.
Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s'étalant sur des tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre, tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et que lui, mauvais comme il est, m'assénant un coup de poing sur la mâchoire, me briserait les dents de devant?
UNE CABARETIÈRE.
Plathanè, Plathanè, viens ici; voici le gredin qui, entré l'autre jour dans notre cabaret, nous a mangé seize pains.
PLATHANÈ.
De par Zeus! c'est lui-même.
XANTHIAS.
Cela va mal pour quelqu'un.
LA CABARETIÈRE.
Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d'une demi-obole chacune.
XANTHIAS.
Quelqu'un en portera la peine.
LA CABARETIÈRE.
Et avec cela beaucoup d'ail.
DIONYSOS.
Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis.
LA CABARETIÈRE.
Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te reconnaîtrais pas? Mais quoi? Je n'ai encore rien dit de tant de salaison.
PLATHANÈ.
Ni moi, de par Zeus! voyez le malheur! de ce fromage jaune qu'il a avalé avec les claies d'osier.
LA CABARETIÈRE.
Et, comme je lui demandais l'argent, il me regarda de travers et se mit à mugir.
XANTHIAS.
C'est tout à fait de lui; il se conduit de même partout.
LA CABARETIÈRE.
Et il a tiré son épée d'un air furieux.
PLATHANÈ.
De par Zeus! malheureux!
LA CABARETIÈRE.
Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier, tandis qu'il disparaît d'un bond, emportant les nattes qu'il a prises.
XANTHIAS.
C'est bien son fait; mais il fallait agir.
LA CABARETIÈRE.
Va vite, appelle Kléôn, qui me protège.
PLATHANÈ.
Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous l'écrasions.
LA CABARETIÈRE.
O gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les mâchoires à l'aide desquelles tu as mangé mes provisions!
PLATHANÈ.
Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron!
LA CABARETIÈRE.
Moi, je te couperais, armée d'une faux, le gosier par où tu as englouti les tripes.
PLATHANÈ.
Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd'hui débrouillera tes méfaits, en t'appelant en justice.
DIONYSOS.
Que je meure de malemort, si je n'aime pas Xanthias!
XANTHIAS.
Je sais, je sais ta pensée: finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus être Hèraklès.
DIONYSOS.
Ne dis pas cela, mon petit Xanthias.
XANTHIAS.
Et comment serais-je le fils d'Alkmènè, moi tout ensemble esclave et mortel?
DIONYSOS.
Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l'être. Même tu me battrais que je ne t'en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi, ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos!
XANTHIAS.
Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j'accepte.
LE CHOEUR.
A toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l'on te prend à niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de toute nécessité, reprendre encore les paquets.
XANTHIAS.
Votre conseil n'est pas mauvais, braves gens; mais il se trouve que je viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n'en montrerai pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l'origan. Il va le falloir, car j'entends le bruit d'une porte.
ÆAKOS,à ses esclaves.
Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu'on le punisse! Dépêchez!
DIONYSOS.
Cela va mal pour quelqu'un.
XANTHIAS.
Allez aux corbeaux! N'approchez pas!
ÆAKOS.
Hé! hé! Tu veux te battre? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici, marchez contre cet homme!
DIONYSOS.
N'est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l'habitude de les voler?
XANTHIAS.
Cela dépasse toutes les bornes!
DIONYSOS.
Oui, c'est une indignité, une monstruosité.
XANTHIAS.
J'en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou si je t'ai volé la valeur d'un cheveu. Et je t'en donnerai une preuve tout à fait éclatante. Mets à la question l'esclave que voici, et, si tu me trouves coupable, tue-moi sans hésiter.
ÆAKOS.
Et quel genre de question?
XANTHIAS.
N'importe laquelle: garrottage à l'échelle, pendaison, étrivières à pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines, entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux et de l'ail nouveau.
ÆAKOS.
Bien dit; et si j'estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de l'argent.
XANTHIAS.
A moi, pas du tout: mets-le à la question, emmène-le.
ÆAKOS.
Ici même, pour qu'il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de suite; et, quoi que tu dises, pas un mensonge.
DIONYSOS.
Je dis qu'on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel: autrement, ne t'en prends qu'à toi-même.
ÆAKOS.
Que dis-tu?
DIONYSOS.
Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici l'esclave.
ÆAKOS.
Tu l'entends?
XANTHIAS.
Oui, j'entends. Et c'est pour cela qu'il faut fouetter beaucoup plus fort. Étant dieu, il ne le sentira pas.
DIONYSOS.
Quoi donc? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les mêmes coups que moi?
XANTHIAS.
C'est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n'est pas dieu.
ÆAKOS.
Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce qui est juste. Allons, déshabillez-vous!
XANTHIAS.
Comment donc nous appliqueras-tu la question d'une façon équitable?
ÆAKOS.
Aisément: coup par coup à chacun.
XANTHIAS.
Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer.
ÆAKOS.
Voilà, je t'ai frappé.
XANTHIAS.
Non, de par Zeus!
ÆAKOS.
En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe.
DIONYSOS.
Quand donc?
ÆAKOS.
Mais j'ai frappé.
DIONYSOS.
Comment se fait-il que je n'aie pas éternué!
ÆAKOS.
Je ne sais. Je vais recommencer sur l'autre.
XANTHIAS.
Finis-en. Iattatai!
ÆAKOS.
Que signifie ce «Iattatai»? As-tu souffert?
XANTHIAS.
Non, de par Zeus! Je pensais au temps où les Hèrakléia se célèbrent à Dioméia.
ÆAKOS.
Homme pieux! Passons maintenant à l'autre.
DIONYSOS.
Iou! Iou!
ÆAKOS.
Qu'est-ce donc?
DIONYSOS.
J'aperçois des cavaliers.
ÆAKOS.
Pourquoi pleures-tu?
DIONYSOS.
Je sens l'odeur de l'oignon.
ÆAKOS.
Dis si tu as souci de quelque chose.
DIONYSOS.
Je n'ai souci de rien.
ÆAKOS.
Il faut revenir à celui-ci.
XANTHIAS.
Holà!
ÆAKOS.
Qu'est-ce donc?
XANTHIAS.
Ote-moi cette épine.
ÆAKOS.
Que signifie cela? Il faut retourner à l'autre.
DIONYSOS.
Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho!
XANTHIAS.
Il a souffert: n'as-tu pas entendu?
DIONYSOS.
Moi? Pas du tout: je me rappelais un iambe de Hipponax.
XANTHIAS.
Tu ne fais rien comme cela: secoue les intestins!
ÆAKOS.
Allons, de par Zeus! présente le ventre.
DIONYSOS.
Poséidôn!...
XANTHIAS.
On a souffert.
DIONYSOS.
Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d'azur, au fond des abîmes.
ÆAKOS.
Par Dèmètèr! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront.
DIONYSOS.
Bien dit. Mais j'aurais voulu que tu t'en fusses avisé avant de m'appliquer des coups.
PARABASEouCHOEUR.
Muse, assiste à nos choeurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes chants, en voyant cette foule nombreuse d'hommes assis, dont les dix mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l'hirondelle de Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du rossignol, jusqu'à ce qu'il périsse, eût-il les suffrages égaux.
Il est juste que le Choeur sacré conseille et enseigne ce qui est utile à l'État. Et d'abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et exempts de crainte. Si quelqu'un a commis la faute d'être dupe des artifices de Phrynikhos, je dis qu'il faut que ces délinquants d'alors puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés. J'ajoute que personne d'indigne ne doit faire partie de la cité. Car il est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale soient tout de suite des Platæens, et d'esclaves deviennent maîtres. Ce n'est pas que je dise que la mesure n'a pas été bonne; je l'approuve: c'est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le pardon, réclamé par eux, d'une faute unique. Relâchez-vous de votre colère, hommes d'une nature très sage; faisons de bon gré nos parents et nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au moment où la ville est à la merci des flots, dans l'avenir nous ne semblerons pas avoir gardé notre bon sens.
Si j'ai l'esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux qui auront bientôt à gémir, c'est le tour de ce singe, qui trouble maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs, qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie de Kimolos: il n'attendra pas longtemps. Voyant cela, il n'a rien de pacifique; car de peur d'être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche jamais sans bâton.
Souvent la ville nous a paru en user à l'égard des citoyens beaux et bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne sont pas falsifiées: ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à ce qu'il semble, les seules frappées au bon coin et d'un son légal; et cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous n'en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et bons, nourris dans les palestres, dans les choeurs, dans la musique, nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze, étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons pour tout: derniers venus dont jadis la ville n'eût pas facilement voulu pour victimes expiatoires. Du moins aujourd'hui, insensés, changez de conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles: si vous réussissez, on vous donnera raison; et, si vous tombez, ce sera d'une branche respectable; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux sages avoir honorablement souffert.
ÆAKOS.
Par Zeus Sauveur! c'est un brave homme que ton maître.
XANTHIAS.
Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et faire l'amour?
ÆAKOS.
Pourquoi ne t'a-t-il pas battu, lorsqu'il t'a pris en flagrant délit de dire, toi esclave, que tu étais le maître?
XANTHIAS.
Il aurait eu à en gémir.
ÆAKOS.
Tu t'es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire moi-même.
XANTHIAS.
Tu te plais à cela? Comment, je t'en prie?
ÆAKOS.
Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette.
XANTHIAS.
Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t'en vas vers la porte?
ÆAKOS.
Je suis également ravi.
XANTHIAS.
Et quand tu te mêles de mille affaires?
ÆAKOS.
De par Zeus! je ne sache rien au-dessus.
XANTHIAS.
O Zeus, Dieu de la fraternité! Et lorsque tu écoutes ce que disent les maîtres.
ÆAKOS.
C'est plus que du délire.
XANTHIAS.
Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte?
ÆAKOS.
Moi? De par Zeus! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance.
XANTHIAS.
Par Phoebos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers, et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.
ÆAKOS.
C'est entre Æskhylos et Euripidès.
XANTHIAS.
Ah!
ÆAKOS.
C'est une affaire, une grosse affaire en mouvement; grande émotion chez les morts; débat grave tout à fait.
XANTHIAS.
A propos de quoi?
ÆAKOS.
Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux, tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et siégera auprès de Ploutôn...
XANTHIAS.
Je comprends.
ÆAKOS.
Jusqu'au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui; alors il faut qu'il lui cède la place.
XANTHIAS.
Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos?
ÆAKOS.
Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.
XANTHIAS.
Et qui est-ce qui l'occupe maintenant?
ÆAKOS.
Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs d'habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs, qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre, ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le plus habile: lui, dans sa présomption, s'empara du trône où siégeait Æskhylos.
XANTHIAS.
Et on ne l'a pas lapidé!
ÆAKOS.
Non, de par Zeus! La foule criait qu'il fallait un jugement pour décider lequel des deux est le plus habile dans son art.
XANTHIAS.
Les gredins!
ÆAKOS.
De par Zeus! leurs cris allaient jusqu'au ciel.
XANTHIAS.
A côté d'Æskhylos, n'y en a-t-il pas d'autres qui soient ses partisans?
ÆAKOS.
Les gens de bien sont rares, comme ici(montrant les spectateurs).
XANTHIAS.
Et qu'est-ce que Ploutôn compte faire?
ÆAKOS.
Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.
XANTHIAS.
Et comment Sophoklès n'a-t-il pas aussi réclamé le trône?
ÆAKOS.
Loin de là, de par Zeus! Quand il est descendu ici, il a embrassé Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône; mais maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d'éphèdre: si Æskhylos est vainqueur, il lui cède la place; sinon, il dit qu'il disputera à Euripidès la supériorité dans leur art.
XANTHIAS.
La chose va-t-elle se faire?
ÆAKOS.
De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s'agiter, et le talent dramatique sera pesé dans une balance.
XANTHIAS.
Eh quoi? Ils vont peser la tragédie?
ÆAKOS.
Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules compacts...
XANTHIAS.
Ils vont mouler de la brique?
ÆAKOS.
Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu'il soupèsera les tragédies vers par vers.
XANTHIAS.
Je pense qu'Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela.
ÆAKOS.
Il a des regards de taureau, il baisse la tête.
XANTHIAS.
Mais qui jugera l'affaire?
ÆAKOS.
Ce n'était pas chose facile; car il y avait disette de gens sensés. Les Athéniens n'agréaient pas à Æskhylos.
XANTHIAS.
Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.
ÆAKOS.
Et d'ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie des poètes. Ils ont fini par s'en remettre à ton maître, expert en fait d'art. Mais entrons: quand les maîtres s'intéressent à une chose, pour nous gare les coups!
LE CHOEUR.
Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère, quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents; alors, pris d'une folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l'épieu, de copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots bondissants d'un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant, arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d'un géant. L'autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée, déliée, rongeant le frein de l'envie, épiloguera sur des mots disséqués, travail d'un robuste poumon.
EURIPIDÈS,à Dionysos.
Je ne quitterai pas le trône; cesse de me le conseiller; je prétends être supérieur à celui-ci dans notre art.
DIONYSOS.
Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence? Tu entends ce qu'il dit.
EURIPIDÈS.
Il va d'abord prendre un ton solennel, comme il le fait d'ordinaire dans ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.
DIONYSOS.
Homme important, pas de paroles si arrogantes!
EURIPIDÈS.
Je le connais, et j'ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur d'hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein, sans règle, sans mesure, emportée, pleine d'entassements emphatiques.
ÆSKHYLOS.
Vraiment, c'est toi, le fils d'une déité agreste, qui me parles ainsi, toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un rapetasseur de haillons; mais il t'en cuira de tenir ces propos.
DIONYSOS.
Finis, Æskhylos; que la colère ne t'échauffe pas la bile.
ÆSKHYLOS.
Non, certes, pas avant que j'aie montré clairement si ce faiseur de boiteux a sujet de faire le fier.
DIONYSOS.
Une brebis, une brebis noire! Esclaves, amenez-la; un orage menace d'éclater.
ÆSKHYLOS.
O assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l'art d'hyménées incestueux!
DIONYSOS.
Modère-toi, vénérable Æskhylos; et toi, pour éviter la grêle, misérable Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère, il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir «Tèléphos»! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux; mais, en critiquant, critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s'injurient comme des boulangères; et toi, tu cries tout de suite comme de l'yeuse enflammée.
EURIPIDÈS.
Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur le nerf de la tragédie, et, j'en atteste Zeus! sur Pèleus, sur Æolos, sur Méléagros, et même sur Tèléphos.
DIONYSOS.
Et toi, que résous-tu de faire? Parle, Æskhylos.
ÆSKHYLOS.
Moi, j'aurais désiré ne pas combattre ici; car la partie n'est pas égale.
DIONYSOS.
Pourquoi?
ÆSKHYLOS.
C'est que ma poésie n'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est morte avec lui, si bien qu'il aura matière à parole. Toutefois, puisque c'est ton désir, il faut agir ainsi.
DIONYSOS.
Voyons, maintenant, qu'on apporte ici l'encens et le feu pour prier le ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.
LE CHOEUR.
O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu'ils entrent en dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles et le prisme des vers. C'est aujourd'hui le grand combat du génie: la lutte est près de s'engager.
DIONYSOS.
Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.
ÆSKHYLOS.
Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes Mystères!
DIONYSOS.
Toi aussi, prends et brûle de l'encens.
EURIPIDÈS.
C'est juste; car j'ai aussi d'autres dieux que j'invoque.
DIONYSOS.
Des dieux à toi, de fabrique nouvelle?
EURIPIDÈS.
Assurément.
DIONYSOS.
Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers.
EURIPIDÈS.
Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de l'esprit, subtilité de l'odorat, donnez la force persuasive aux réfutations que je vais prononcer.
LE CHOEUR.
Certes, nous brûlons d'entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée; ni l'un ni l'autre n'a le coeur dépourvu d'audace; leur âme est intrépide. Il faut donc s'attendre à ce que l'un ne dise rien que d'élégant et de limé, et que l'autre, s'armant de paroles tout d'une pièce, fonde sur son adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.
DIONYSOS.
Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n'usez que de termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu'un autre pourrait dire.
EURIPIDÈS.
De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu'en dernier lieu, mais je veux d'abord le convaincre d'être un hâbleur, un charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l'école de Phrynikhos. Et d'abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.
DIONYSOS.
De par Zeus! c'est tout à fait cela.
EURIPIDÈS.
Le choeur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu'à quatre de suite, et sans discontinuer; mais eux se taisaient toujours.
DIONYSOS.
Moi, j'aimais ce silence; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage d'aujourd'hui.
EURIPIDÈS.
C'est que tu étais un imbécile, sache-le bien!
DIONYSOS.
Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi?
EURIPIDÈS.
Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l'attente du moment où Niobè parlerait; en attendant, le drame allait son train.
DIONYSOS.
Le vaurien! Que de fois j'ai été dupé par lui! mais pourquoi ces regards furieux, cette impatience?
EURIPIDÈS.
C'est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus aux spectateurs.
ÆSKHYLOS.
Malheur à moi!
DIONYSOS.
Silence!
EURIPIDÈS.
Il ne disait rien d'intelligible: pas un mot.
DIONYSOS.
Ne grince pas des dents.
EURIPIDÈS.
Ce n'étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à saisir.
DIONYSOS.
De par les dieux! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c'était!
ÆSKHYLOS.
Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.
DIONYSOS.
Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxénos, Éryxis.
EURIPIDÈS.
Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies?
ÆSKHYLOS.
Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.
EURIPIDÈS.
Chez moi, j'en atteste Zeus! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J'avais reçu de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos pesants; je l'ai tout d'abord allégée, et j'ai diminué ce poids, à l'aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l'ai nourrie de monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et je ne brouillais pas tout à l'aventure; mais le premier qui sortait exposait tout de suite l'origine du drame.
DIONYSOS.
Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne.
EURIPIDÈS.
Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif; mais tout le monde parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.
ÆSKHYLOS.
Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace?
EURIPIDÈS.
Non, par Apollôn! Je faisais une oeuvre démocratique.
DIONYSOS.
Laissons cela de côté, mon cher; car la discussion sur ce point ne serait pas pour toi une très belle affaire.
EURIPIDÈS.
De plus j'ai appris à ces gens-ci à parler.
ÆSKHYLOS.
J'en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n'as-tu craqué par le milieu!
EURIPIDÈS.
Et puis la mise en oeuvre des règles subtiles, les coins et recoins des mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner le mal, songer à tout.
ÆSKHYLOS.
J'en conviens.
EURIPIDÈS.
Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de manière à provoquer la critique: car chacun s'y connaissant pouvait critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de troubler la raison, je ne les frappais point d'étonnement avec des Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. A lui Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et de barbes, dont les sarcasmes plient les pins; à moi Klitophôn et le gracieux Thèraménès.
DIONYSOS.
Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque méchante affaire, et voyant l'imminence, se tire de peine, en disant qu'il n'est pas de Khios, mais de Kéos?
EURIPIDÈS.
Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant dans mon art le raisonnement et la réflexion; de sorte que maintenant ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison qu'autrefois, en se disant: «Où en est cette affaire? Qu'est devenu ceci? Qui a pris cela?»
DIONYSOS.
Oui! de par les dieux! Aujourd'hui tout Athénien rentrant chez lui crie à ses serviteurs et s'informe: «Où est la marmite? Qui a mangé la tête de l'anchois? Le plat que j'ai acheté l'an dernier n'existe plus. Où est l'ail d'hier? Qui a mangé les olives?» Auparavant, c'étaient des sots, bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides.
LE CHOEUR.
«Tu vois cela, brillant Akhilleus!» Et toi, voyons, que vas-tu répondre? Seulement, que la passion ne t'emporte pas au delà des oliviers: car son attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère; cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité; puis avance doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie, déchaîne sans peur le torrent.
ÆSKHYLOS.
Je suis irrité de cette rencontre; mes entrailles s'indignent d'avoir à contredire cet homme; mais qu'il ne prétende point m'avoir jeté dans l'embarras. Réponds-moi, qu'est-ce qui rend un poète digne d'admiration?
EURIPIDÈS.
L'adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes meilleurs dans les cités.
ÆSKHYLOS.
Si donc tu ne l'as point fait, mais si de bons et généreux tu les as rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible?
DIONYSOS.
De la mort: ne le demande pas.
ÆSKHYLOS.
Vois donc quels hommes il a, tout d'abord, reçus de mes mains: généreux, hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni flâneurs, ni bouffons, comme aujourd'hui, ni toujours prêts au mal, mais respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, bottines, boucliers à sept cuirs de boeuf.
EURIPIDÈS.
Voilà qui va mal: il m'assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu pour leur enseigner la bravoure?
DIONYSOS.
Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l'essor à ta jactance farouche.
ÆSKHYLOS.
En faisant un drame rempli d'Arès.
DIONYSOS.
Lequel?
ÆSKHYLOS.
Les Sept devant Thèbæ. Tous les spectateurs souhaitaient d'être hommes de guerre.
DIONYSOS.
En cela tu as mal fait: tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat. Aussi mérites-tu d'être frappé.
ÆSKHYLOS.
Il ne tenait qu'à vous de vous exercer; mais vous ne vous êtes point tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenterles Perses, je vous ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j'ai produit un chef-d'oeuvre admirable.
DIONYSOS.
Moi, j'éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios, lorsque le choeur, battant des mains, s'écria: «Iau! Iau!»
ÆSKHYLOS.
Voilà les sujets où les poètes doivent s'exercer. Remarquez, en effet, dès l'origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musæos, les remèdes des maladies et les oracles; Hèsiodos, l'agriculture, la saison des fruits, les labours; et le divin Homèros, d'où lui est venu tant d'honneur et de gloire, si ce n'est d'avoir enseigné, mieux que personne, la tactique, les vertus et les armures des guerriers?
DIONYSOS.
Il n'a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès: en effet, tout récemment, faisant partie d'une pompe, il avait attaché son casque à sa tête, oubliant d'y adapter l'aigrette.
ÆSKHYLOS.
Mais il a formé un grand nombre d'autres héros, parmi lesquels est le vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus héroïques des Patroklès, des Teukros au coeur de lion, afin d'entraîner chaque citoyen à s'égaler à eux, dès qu'il entend la trompette. Mais, de par Zeus! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des Sthénéboeas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d'une femme amoureuse.
EURIPIDÈS.
Non, de par Zeus! car Aphroditè n'était rien pour toi.
ÆSKHYLOS.
Et qu'il en soit toujours ainsi! Mais qu'elle règne sans cesse attachée à toi et aux tiens! Car elle a fini par te perdre toi-même.
DIONYSOS.
De par Zeus! c'est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux femmes des autres, tu en as été toi-même frappé.
EURIPIDÈS.
Eh! malheureux! Quel tort mes Sthénéboeas font-elles à l'État?
ÆSKHYLOS.
Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d'honnêtes citoyens, à boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns.
EURIPIDÈS.
Est-ce que j'ai mis en oeuvre une fausse légende relative à Phædra?
ÆSKHYLOS.
Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu'est le maître pour l'éducation de l'enfance, le poète l'est pour l'âge viril. Nous ne devons rien dire que d'absolument bien.
EURIPIDÈS.
Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos, est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d'un langage humain?
ÆSKHYLOS.
Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes pensées, créer des expressions à la hauteur. D'ailleurs, il est naturel que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j'avais ennobli, tu l'as ravalé, toi.
EURIPIDÈS.
De quelle manière?
ÆSKHYLOS.
D'abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de compassion aux yeux des hommes.
EURIPIDÈS.
Quel mal ai-je fait en cela?
ÆSKHYLOS.
Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s'enveloppe de haillons, pleure et dit qu'il est pauvre.
DIONYSOS.
Par Dèmètèr! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.
ÆSKHYLOS.
C'est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties, fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: «Hé! la galette!» ou bien: «Rhyppapæ!»
DIONYSOS.
Oui, par Apollôn! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche. Maintenant ils disputent, et ils voguent à l'aventure, soit par ici, soit par là.
ÆSKHYLOS.
De quels crimes n'est-il pas l'auteur? N'a-t-il pas mis en scène des entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des soeurs incestueuses, et d'autres qui disent que vivre c'est ne pas vivre? Voilà comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes populaires, qui trompent le peuple sans cesse: si bien que personne n'est plus en état aujourd'hui de porter le flambeau, faute d'exercice.
DIONYSOS.
Personne, de par Zeus! Aussi, aux Panathènæa, j'ai failli mourir de rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du Kéramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses; en réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s'enfuit.
LE CHOEUR.
Sérieuse est l'affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement sera difficile à rendre; car, si l'un attaque avec vigueur, l'autre sait se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur le même terrain. Vous avez mille moyens, et d'autres encore, de lancer vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les; allez de l'avant; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n'hésitez point à dire quelque chose de subtil et d'ingénieux. Si vous craignez que l'ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de langage, n'ayez pas peur. Il ne peut plus se faire qu'il en soit ainsi. Ils ont été à la guerre: chacun a son livre, où il apprend la sagesse. Ce sont, d'ailleurs, des créatures d'élite et aujourd'hui plus aiguisées que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent; vous êtes devant des spectateurs éclairés.
EURIPIDÈS.
Eh bien, je m'attaquerai d'abord à tes prologues. C'est la première partie de la tragédie, c'est donc le premier point que j'examinerai dans cet habile poète. Il n'était pas clair dans l'énoncé des faits.
DIONYSOS.
Et quel est celui de ses prologues que tu critiques?
EURIPIDÈS.
Une foule. Récite-moi d'abord celui de l'Orestéia.
DIONYSOS.
Que tout le monde se taise. Parle, Æskhylos.
ÆSKHYLOS.
«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette contrée et j'y rentre.» As-tu là quelque mot à reprendre?
EURIPIDÈS.
Plus de douze.
ÆSKHYLOS.
Mais il n'y a en tout ici que trois vers.
EURIPIDÈS.
Chacun d'eux a au moins vingt fautes.
ÆSKHYLOS.
Ne vois-tu pas que tu dis une niaiserie?
EURIPIDÈS.
C'est le dernier de mes soucis.
DIONYSOS.
Æskhylos, je te conseille de te taire; sinon, outre ces trois iambes, tu seras responsable de plusieurs encore.
ÆSKHYLOS.
Moi, me taire devant lui?
DIONYSOS.
Si tu m'en crois.
EURIPIDÈS.
Et de fait, dès le début, il a commis une faute immense comme le ciel.
ÆSKHYLOS.
Où dis-tu que j'ai commis une faute?
EURIPIDÈS.
Répète ce que tu as dit tout d'abord.
ÆSKHYLOS.
«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel.»
EURIPIDÈS.
Orestès ne dit-il pas cela sur la tombe de son père mort?
ÆSKHYLOS.
Je ne dis pas autre chose.
EURIPIDÈS.
Veut-il dire que Hermès, quand le père d'Orestès mourait sous les coups d'une femme, par une odieuse perfidie, veillait sur le royaume paternel?
ÆSKHYLOS.
Ce n'est pas Hermès, dieu de la ruse, mais Hermès Secourable qu'il invoque sous le titre de Souverain, et il dit nettement qu'il tient ces fonctions de son père.
EURIPIDÈS.
Ta faute est encore plus grosse que je ne voulais le dire, s'il tient de son père ces fonctions souveraines.
DIONYSOS.
Ainsi son père en aurait fait un fossoyeur.
ÆSKHYLOS.