VII

--Alors vous êtes peut-être de mauvaise humeur? Maman dit que les garçons sont toujours ainsi.

--Mais non, mademoiselle de Beauvoir.

--Vous avez été toute la veillée si triste, si solitaire! Est-ce parce que Victor de Montenay a refusé de vous donner la main?

Le souvenir de cette injure et la pensée qu'elle l'avait remarquée lui firent monter le rouge au front.

--Oui, répondit-il, j'en ai été très peiné, d'autant plus que de Montenay et moi étions de très-bons amis au collège.

--A votre place, je ne le regarderais et ne lui parlerais plus, fit observer avec une certaine pétulance la jeune demoiselle. C'était bien grossier et bien mesquin de la part du cousin Victor d'en agir ainsi!

Singulièrement soulagé par cette sympathie inattendue, Armand sentit sa gêne disparaître peu-à-peu, et il se surprit bientôt à raconter à la jeune fille les détails de ses épreuves et de ses troubles d'écolier, jusqu'à la fameuse lutte qui avait été l'origine de son amitié avec de Montenay. Tandis qu'il s'accusait de l'accès de rage auquel il s'était livré en cette mémorable occasion, Gertrude l'interrompit par des battements de main et en s'écriant avec énergie:

--Bien, très-bien! Vous auriez dû traiter de la même manière tous les autres misérables! C'est un bonheur que je ne sois pas garçon, car je suis si susceptible, que je ne puis pas souffrir patiemment un regard ou un mot grossier, de sorte que j'aurais toujours été en querelle avec mes camarades d'école. Je ne commence jamais, mais aussi je n'excuse jamais une impertinence ou une injustice.

A ce moment de Montenay passait la porte qui donnait sur le balcon.

--Venez, dit-il mademoiselle la déserteuse, votre maman m'a envoyé vous chercher.

Et disant cela, il passa nonchalamment son bras à l'entour de la taille de Gertrude en essayant de l'attirer vers la maison.

La vive jeune fille ressentit tellement l'impertinence d'une telle liberté que, se retournant, elle lui appliqua sur l'oreille un soufflet retentissant et des mieux conditionnés, tout en lui disant:

--Comment osez-vous cela, Victor de Montenay? Est-ce que je vous permets jamais de prendre de telles libertés?

Si de Montenay avait eu l'intention d'étonner Armand en lui faisant voir plus de familiarité avec la belle jeune fille du château qu'elle lui en accordait réellement, il en fut certainement bien puni.

Il se retourna pâle et la raga au coeur.

--Il me semble, dit-il vivement, qu'un cousin a droit à un si petit privilège!

--Je ne conteste pas, monsieur la valeur du privilège, répondit notre jolie bruyante en frappant le plancher de son petit piet; mais la faute que je trouve, c'est votre audace que votre qualité de cousin n'excuse en aucune manière. Et en vérité, notre cousinage au quatrième ou cinquième degré, est assez éloigné pour être douteux. C'est une distinction que je n'ambitionne nullement.

--C'est bien, mademoiselle de Beauvoir, je vous laisse, répliqua-t-il avec une ironique politesse.

Et tournant sur ses talons, il ajouta avec un rire moqueur:

--Peut-être que vous désireriez avoir une occasion pour donner à votre nouvelle connaissance, M. Durand, le privilège que vous jugez à propos de me refuser.

Depuis le commencement de son entrevue avec Armand, Gertrude n'avait pas fait voir le moindre embarras, tandis que le jeune homme était dans une plus grande confusion que jamais; cette fois, une vive rougeur se répandit sur ses joues et son front, et pendant un instant il fut impossible d'articuler une parole, tant était grand son embarras.

--Armand Durand, lui dit la jeune fille en se retournant brusquement, si je savais que vous seriez assez simple pour croire à l'impertinence que de Montenay vient de dire, je vous donnerais le châtiment que je lui ai infligé tout-à-l'heure; mais quels que soient les défauts que vous ayez, vous ne devez certainement pas avoir celui-là.

Armand était trop confus pour répondre; mais il n'y avait rien de pénible dans son embarras. Il était là par une belle et douce nuit d'été, respirant le riche parfum des fleurs, écoutant sans oser la regarder l'éclatante mais fantasque jeune fille qui était à ses côtés. Son âme fut si vivement impressionné de cette scène, que le souvenir ne s'en effaça jamais de sa mémoire: et plusieurs années après malgré qu'ils fussent séparés, plus par les circonstances que par l'espace, il se rappelait cet incident avec complaisance.

--Maintenant, ajouta-t-elle, venez; je vais vous présenter à ma mère. Vous ne devez pas partir sans cela, car ce serait impoli.

Comme Armand tirait en arrière en marmottant quelque semblant d'excuse, elle ajouta:

--Ça ne sert de rien d'hésiter: venez tout de suite.

Et elle le précéda. Il la suivit à regret.

Madame de Beauvoir était penchée sur le sofa, des coussins à droite et des coussins à gauche: elle parlait d'une manière indolente, presque caressante, à de Montenay qui était à demi agenouillé sur un petit tabouret à côté d'elle, dans une de ces gracieuses postures qui lui semblaient le plus naturelles. Sans paraître remarquer la présence de celui-ci, Gertrude dit tranquillement:

--Maman, je désire vous présenter M. Armand Durand.

Madame de Beauvoir, pour accueillir notre malheureux candidat à l'honneur de sa connaissance, lui fit la faveur d'un regard de surprise et d'un léger salut, puis elle continua aussitôt sa conversation avec de Montenay. Armand se hâta de se retirer, et madame de Beauvoir dit avec calme:

--Gertrude, Victor m'a demandé de se réconcilier avec toi. Il pense que tu es un peu sévère envers lui, et je le crois aussi! Trop sévère envers lui, un vieil ami, et trop familière avec de nouvelles connaissances, pis que cela, avec d'obscures personnes de rien!

Gertrude regarda silencieusement sa mère, puis de Montenay: celui-ci les yeux baissés, semblait chagriné de la censure prononcée sur Gertrude; mais elle découvrit un faible rayon de joie dans ses traits.

--Maman, répliqua-t-elle alors froidement, pour ce qui est des obscures personnes de rien, elles sont les invitées de mon oncle, et en cette qualité elles ont le droit d'être traitées avec politesse et courtoisie, surtout quand elles savent se bien comporter, chose que semblent ne pas savoir faire quelques-unes de nos connaissances les plus en faveur.

Madame de Beauvoir leva les yeux, comme pour supplier sa fille de se taire.

--Jusqu'à quand donc, lui dit-elle devrai-je t'implorer de modérer la pétulance naturelle de ton caractère? c'est de si mauvais goût, si vulgaire, si peu digne de notre sexe! Que peut et que doit Victor penser de toi?

--Je m'occupe fort peu de son opinion répondit l'enfant avec dédain; il ne peut toujours pas penser moins de moi que je pense de lui, et j'ajouterai en dernier ressort, que si jamais il me provoque encore comme il l'a fait ce soir, je lui donnerai deux soufflets au lieu d'un!

Madame de Beauvoir haussa les épaules.

--Il faudra que vous ayez de la patience, mon cher de Montenay, dit-elle au jeune homme, si vos intentions ne changent pas. Mais avec le temps, une vigilance continuelle de ma part, sans parler de l'influence toute-puissante de l'exemple d'une mère, il y a toute probabilité de lui faire quitter ses singuliers travers. Du moins, elle est naïve et franche.

--Oui, madame, elle ne l'est que trop; mais n'importe! Belle, spirituelle, gracieuse, c'est un trésor qui vaut la peine qu'on l'attende, et j'attendrai!

--Je crains, de Montenay, que ce soit la résolution d'un garçon de dix-huit ans! dit la dame en lui frappant l'épaule avec son éventail.

--Nous verrons, madame de Beauvoir. Vous savez que j'ai un caractère très-résolu, même obstiné, et une fois que j'ai attaché mes affections sur quelque chose, je ne l'abandonne pas facilement. Quant à la pétulance avec laquelle elle me traite, elle ne m'incommode pas trop, car je dédaignerais un trésor trop aisément gagné. Dans trois as Gertrude aura dix-huit ans et moi je serai en âge.

--Oui, et maître d'une grande fortune indépendante! pensa madame de Beauvoir: sous tous les rapports un excellent parti pour mon opiniâtre enfant.

Les vacances étaient finies; les jeunes gens, la tête remplie des enivrants souvenirs de plaisirs, de fête et de liberté, eurent à se résigner le mieux qu'ils purent à la monotone routine de la vie de collège.

Armand qui, heureusement pour lui, avait commencé à aimer la science et à trouver une véritable satisfaction dans la poursuite de ses études que dans le principe il avait regardées avec dégoût et appréhension, était à assortir patiemment ses livres, cahiers, encre et plumes, avant de les placer dans son pupitre. Tout près de lui, Paul faisait la même chose, mais avec un esprit bien différent.

Il arrachait violemment ses livres de sa boîte, les lançait impitoyablement sur le plancher, en les apostrophant les uns après les autres comme autant d'ennemis personnels contre lesquels il aurait eu beaucoup de haine.

--Ah! s...ée grammaire latine, dit-il en empoignant avec rage un de ses volumes. Combien depensums, combien de maux de tête et combien d'heures de torture vas-tu m'attirer cette année?

Et le malencontreux livre fut lancé à plusieurs verges de là; dans son vol il rencontra une bouteille d'encre d'un camarade, et l'accident qui en résulta provoqua un échange de paroles assez lestes.

Quelques instants après, de Montenay s'approcha.

--Tiens, voilà Armand! comment vas-tu, mon cher? N'est-ce pas une horreur que d'être enfermés de nouveau dans ces sombres et affreux cachots? Mais quoi! tu n'as pas l'air à moitié aussi embêté que quelques uns d'entre nous.

Armand ne fut pas sans tressaillir lorsque son ci-devant héros l'aborda: la scène qui s'était passée chez M. de Courval se présenta à son esprit avec tous ses affligeants souvenirs; mais il répondit tranquillement qu'il était très-content, quant à lui, de reprendre ses livres.

De Montenay, qui ne soupçonnait pas qu'il avait irrévocablement perdu toute influence sur Armand et qui interprétait mal sa réserve, lui dit en riant:

--Je t'en prie, ne cherches pas à faire le sage; viens plutôt, comme un bon garçon, m'aider à trouver à emprunter une clef pour ouvrir mon coffre. J'ai perdu la mienne et je me sens trop malheureux pour la chercher.

Je suis bien fâché de te refuser, de Montenay, mais je ne puis laisser trainer mes livres. Il faut que je les serre avant que la cloche sonne.

Victor le regarda fixement et en silence. Comment son sectateur, son adorateur, avait-il pu jeter de côté son allégeance et refusait-il maintenant ses propositions? C'était tout è la fois incroyable, humiliant et mortifiant.

--Que diable as-tu donc? lui demanda-t-il avec colère. Tu te montes grandement sur ta dignité aujourd'hui!

--Pas plus que tu te montais sur la tienne le dernier soir que nous nous sommes rencontrés chez M. de Courval et tu étais trop raffiné pour donner la main à mon frère, dit Paul d'une manière un peu brusque.

En intervenant de la sorte, ce dernier n'obéissait pas tant à une sympathie quelconque pour Armand qu'à sa mauvaise humeur du moment et à l'aversion qu'il éprouvait instinctivement pour de Montenay.

--Qui t'a parlé, imbécile? dit celui-ci en lançant sur son nouvel adversaire un regard de mépris.

Paul regarda d'un oeil de regret un gros dictionnaire qu'il venait de jeter hors de sa portée, mais apercevant sous sa main un assez gros volume, il le saisit promptement et le lança à la tête de son ennemi qu'il ne fit qu'effleurer. De Montenay lui renvoya vivement sa politesse avec une ardoise encadrée que Paul eut la chance de parer avec son bras, sans quoi il l'aurait reçue sur le crâne. Il se leva furieux et allait fondre sur ce Montenay qui l'attendait de pied ferme, si un médiateur ne fût intervenu en ami: c'était Rodolphe de Belfond.

--Arrêtez, camarades, arrêtez, cria-t-il en s'interposant entr'eux. Parce que nous sommes tous cloués de nouveau à nos pupitres, est-ce une raison pour que nous nous arrachions les yeux? Tu as perdu ta clef, Victor; voici mon trousseau, essaye-les.

Belfond s'assit à côté d'Armand.

--Tu viens, lui dit-il, de servir l'ami Victor comme il faut: il ne méritait rien de mieux. Mais, comment as-tu passé tes vacances?

Ce fut là le commencement d'une conversation agréable qui se continua jusqu'à l'heure de l'étude, et Armand se sépara de lui avec la conviction que s'il avait perdu un ami il en avait trouvé un autre.

Les progrès de notre héros furent très-rapides, mais ils étaient plus le résultat d'une grande intelligence que le fruit de l'application, car il y avait dans son caractère une veine de rêverie qui remplissait son esprit d'autres pensées que celles de ses devoirs et de ses leçons. Il conserva plus longtemps qu'il l'aurait avoué à qui que ce soit le souvenir de l'amer sentiment d'humiliation qui l'avait presque suffoqué dans le salon de M. de Courval, lorsque de Montenay l'avait si douloureusement méprisé, et son chagrin était augmenté par la pensée que l'amitié qui avait existé entre eux était à jamais rompue. Dans ces moments-là il s'échauffait et s'emportait contre les injustes distinctions du monde, et il se promettait bien de se faire une position aussi haute qu'il pourrait l'atteindre, dût-il pour cela lutter toute sa vie.

Cette louable ambition s'enracina profondément dans son coeur et ne lui donna plus aucun repos. Quelques fois aussi son esprit était traversé par des visions de la fantasque mais gracieuse jeune fille, si différente des autres femmes d'Alonville, qui était du reste le seul échantillon du beau sexe qu'il eût vu, et quelqu'enfantins et innocents que fussent ces souvenirs, d'une façon ou d'une autre ils augmentèrent son ambition. Deviendrait-il un homme laborieux ou un rêveur? L'avenir seul pouvait le dire; mais il y avait en lui les moyens et les dispositions de devenir l'un ou l'autre. Heureusement que le désir d'exceller, encouragé par la facilité avec laquelle il s'acquitta de ses devoirs, décida, pour le présent du moins, la question de la manière la plus favorable.

De son côté, Paul continua ses étourderies; toutes les fois qu'il pouvait éluder un devoir ou une leçon, il s'imaginait être le gagnant. Il n'était cependant pas un benêt ni un lourdaud: car la subtilité naturelle de son jugement, jointe à une vigilante attention de ses maîtres, lui avait fait acquérir, pour ainsi dire malgré lui, une assez bonne part d'instruction.

Nous ne pouvons pas nous étendre plus longuement sur les dernières années de collège d'Armand, car nous avons à raconter les chapitres pleins d'incidents de sa jeunesse.

Au bout de deux années, Belfond et de Montenay laissaient le collège, ayant fait tout leur cours avec assez de succès. La froideur entre lui et Armand n'avait pas cessé d'exister, mais elle n'était jamais allé jusqu'à l'hostilité. Belfond avait toujours été excellent notre héros, il en avait fait son confident: il lui racontait les plans et les espérances sans nombre qu'il avait conçus pour l'heureux temps où il ferait ses adieux au collège pour s'en retourner chez son père où, seul garçon parmi cinq enfants, il était l'idole de la maison.

Après sa sortie et celle de de Montenay, Armand s'appliqua davantage, si c'est possible, à ses études. Et lorsqu'eut lieu la distribution solennelle des couronnes et des pris qui terminait en même temps l'année scolaire te la fin de ses études, il remporta, au grand et heureux étonnement de son père et de sa tante Ratelle, les honneurs de la journée.

Il y avait là aussi d'autres témoins de son triomphe: sur un des premiers bancs de devant, parmi l'élite de la société de la ville, se trouvaient Gertrude de Beauvoir et sa mère ayant d'un côté M. de Courval et de Montenay de l'autre. Heureusement qu'Armand n'aperçut ce groupe qu'après avoir terminé le magnifique discours d'adieux qu'il prononça avec une éloquence de paroles et de gestes qui lui valut, avec l'attrait et la distinction de sa beauté personnelle, d'étourdissant et frénétiques applaudissements; car leur présence l'aurait peut-être empêché de se contenir. Ce n'est qu'après avoir repris son siège, qu'en jetant la vue dans cette direction, il aperçut pour la première fois les beaux yeux de Gertrude fixés sur lui.

Malgré les changements qui s'étaient opérés dans les dernières années et qui avaient fait de la fantasque, volontaire et insouciante enfant de quinze ans une élégante et noble jeune fille, il la reconnut au premier coup d'oeil; et en lisant dans ses regards l'évidente admiration qu'elle éprouvait pour le discours qu'il venait de faire, il sentit son coeur palpiter d'émotion.

Le même sentiment se reflétait aussi sur la figure de M. de Courval. Quant à madame de Beauvoir, superbe d'indifférence, elle écoutait d'un air approbateur de Montenay qui, penché vers elle, un sourire moqueur sur sa jolie figure, se plaisait évidemment à lancer quelques sarcastiques traits d'esprit.

--Quel splendide jeune homme! dit avec chaleur M. de Courval en se tournant vers le petit groupe. Comme son père et nous gens d'Alonville devons nous enorgueillir de lui! Quelle éloquence entraînante, quels gestes gracieux, et puis quels honneurs il a remportés!

--A cui buono?répondit de Montenay avec un léger mouvement d'épaules. Il peut y avoir similitudes de mots entre racines grecques et latines, et racines de jardins et des champs, mais il n'y a point d'autre analogie entr-elles. Est-ce que la connaissance des classiques lui sera d'un grand secours pour faire pousser un champ de trèfle? est-ce que la versification lui enseignera comment arrêter les ravages des mouches à blé?

--Je ne vois pas du tout pourquoi il retournerait aux racines et aux champs, interrompit aigrement M. de Courval. Paul Durand a tous les moyens et le jugement, je pense, de faire choisir une profession libérale à un jeune homme qui possède de si rares aptitudes: Mais il faut que j'aille féliciter mon vieil ami sur les triomphes de son fils! Viens-tu, ma soeur Julie?

--Vraiment, il faut que tu m'excuses. Je ne connais pas du tout ces gens-là, et le temps est trop chaud pour faire de nouvelles connaissances.

--Ou pour en renouveler d'autres qu'on est bien aise d'oublier, ajouta de Montenay.

--Mon oncle, je serai heureuse de vous accompagner, parce que, non seulement je connais «ces gens-là», mais je les aime!

Ce disant, Gertrude secoua les falbalas de sa robe de mousseline et passa près de Montenay sans même daigner le regarder.

Celui-ci fronça les sourcils, lorsqu'il la vit s'avancer au milieu des sourires et des saluts de ses amis vers le groupe d'heureux parents, au milieu duquel se trouvait Armand. Un mot ou deux à lui; une amicale poignée de main au père; quelque babil confidentiel avec la tante Françoise, tandis que M. de Courval félicitait Durand avec chaleur, et invitait ses fils à venir le voir souvent, soit à la ville, soit à la campagne,--car il possédait une belle et confortable résidence à Montréal où il allait avec sa famille passer les longs mois d'hiver:--ce fut là toute leur entrevue.

Mais c'en était assez pour exciter la colère de Montenay.

--Elle est aussi capricieuse et entêtée que jamais! s'écria-t-il avec rage. Chaque jour qui ajoute à ses charmes, augmente à un égal degré la pétulance de son caractère et ses caprices sans fin!

--Comme toutes les jeunes filles qui sont jolies, elle connaît sa valeur personnelle! répliqua madame de Beauvoir en faisant mine de bailler, car ces passes d'armes entre de Montenay et sa fille étaient si fréquentes que quelques fois elle en perdait patience.

--Je crains tellement cela, madame de Beauvoir, qu'elle ne sera jamais capable de comprendre l'autorité d'un mari.

Madame de Beauvoir ouvrit les yeux de toute leur grandeur, et lui dit avec compassion:

--Mais ne savez-vous pas, mon cher de Montenay, que dans le cercle où nous sommes et les temps où nous vivons, les maris n'ont réellement plus d'autorité. Ils peuvent peut-être en avoir dans les déserts de l'Afrique, la Polynésie et autres pays éloignés et barbares, mais, croyez-moi, il n'en ont pas ailleurs!

De Montenay grimaça un sourire.

--C'est tout de même, dit-il une perspective peu amusante pour un individu qui pense sérieusement à se marier.

--Mais, mon pauvre Victor, pourquoi faire le plongeon si vous le redoutez tant? Parfois j'ai véritablement peur que vous et ma capricieuse fille ne soyez très-heureux ensemble.

--Il est trop tard à présent pour penser à cela, trop tard pour se rétracter! murmura-t-il. Depuis bien des années j'ai résolu qu'elle serait ma femme: j'ai reposé mes espérances, mon coeur et mes désirs sur ce rêve; je ne puis l'abandonner aujourd'hui, quand bien même il devrait me rendre malheureux!

Probablement que l'astucieuse madame de Beauvoir savait cela, car elle ne se serait pas hasardée à se jouer d'un parti dont elle estimait la valeur à un si haut degré. Elle avait étudiée le caractère de Victor de Montenay et en était venue à la ferme conviction qu'en faisant voir un peu d'indifférence, elle avancerait bien plus son projet favori, qu'en montrant trop d'empressement.

Quelque temps après sa sortie du collège, de Montenay avait formellement demandé la main de Gertrude. Flattée par les attentions d'un cavalier fort élégant recherché par la moitié des jeunes filles du même âge qu'elle, et influencée par les conseils et les arguments de sa mère qui appréciait tout particulièrement la fortune du jeune homme, elle penchait vers cette union. On prit un engagement, lequel fut le prélude d'autres d'une nature moins amicale et dans lesquels Gertrude montrait toujours la capricieuse indépendance de son caractère, et son fiancé son arbitraire jalousie.

Un jour, à la fin d'une de ces querelles, Gertrude changeant tout-à-coup un accès de sanglots en un silence plein de froideur, informa ceux qui l'écoutaient tout étonnés, madame de Beauvoir et Victor, que l'engagement était rompu, et que dorénavant elle se considérerait aussi libre que s'il n'avait jamais existé.

En vain de Montenay, qui était réellement attaché à elle, implora son pardon; en vain madame de Beauvoir, alarmée du danger de perdre un si bon parti, lui fit des remontrances et la gronda: la jeune fille demeura inexorable. Finalement, plus par sympathie pour les larmes de sa mère (madame de Beauvoir en avait toujours à sa disposition) que pour les sollicitations de Victor, elle consentit à une espèce d'engagement conditionnel, par lequel il était stipulé qu si aucun d'eux ne changeait d'idées avant la fin de l'année, le mariage aurait lieu; mais en même temps, il fut convenu que chaque partie resterait libre d'en agir comme le trouverait bon.

Après cet arrangement, les choses se passèrent un peu moins orageusement entre nos deux jeunes gens. Il devint moins exigeant, par conséquent elle fut moins irritable. Partout où l'on voyait Gertrude, on était certain de trouver de Montenay; il la suivait comme son ombre. On regardait généralement, dans le cercle où ils étaient, leur mariage comme une chose certaine, et de Montenay proclamait partout l'affaire comme un fait décidé, pensant que cette démarche serait un moyen très-efficace de tenir à l'écart les autres prétendants.

Durand fut un homme heureux lorsqu'il se vit installé de nouveau dans sa maison, assis, avec pipe et tabac devant lui, au milieu de ses vaillants fils qui souriaient de voir la tante Ratelle déjà occupée à raccommoder leurs hardes déchirées, tandis que lui-même écoutait les discussions enjouées et animées qu'ils avaient ensemble.

Paul s'était laissé entraîner à une violente diatribe contre la vie de collège, et faisait en termes énergiques l'éloge de la carrière agricole, ainsi que du bonheur qu'y trouve le cultivateur.

--Ainsi donc, lui dot son père tu es déterminé à ne plus retourner au collège pour y terminer tes études, à moins d'y être forcé! Tu veux embrasser de suite l'agriculture?

--Oui, père: c'est la vie pleine de liberté et d'agrément qui me convient. Je ne veux pas me rendre tout-à-fait bête dans ces sombres cachots qu'on appelle bureaux, à étudier les doctes professions, à me barbouiller les doigts d'encre, à me fatiguer l'esprit pour écrire des thèses et prendre des notes!

--Tu devrais avoir honte, Paul de parler ainsi! intervint madame Ratelle. Après avoir coûté tant d'argent à ton père et été si longtemps au collège, tu devrais avoir acquis un peu d'amour pour les livres et la science.

--Les livres! vociféra Paul, oh! j'en ai assez pour toute ma vie, et je ne crois pas en ouvrir, du moins pas avant que je sois grisonné, ou qu'il m'arrive d'être nommé commissaire d'écoles ou marguillier.

Durand fumait tranquillement sa pipe. Ces sentiments ne lui déplaisaient pas, malgré les sommes considérables qu'il avait dépensées pour l'éducation de ce fils qui en tenait si peu compte. Il avait toujours eu le secret désir de voir l'un de ses fils lui succéder dans la direction de sa grande et belle terre dont la prospérité le rendait si fier: le robuste Paul paraissait être, par sa force t ses goûts, celui des deux qu'il lui fallait pour cette position.

--Dieu soit loué, interrompit encore madame Ratelle en faisant un mouvement de tête, que mes neveux n'aient pas les mêmes sentiments! Du moins, Armand sait apprécier les avantages de l'éducation.

--Oh! Armand, répliqua Paul avec ironie, c'est un génie, ou, si vous aimez mieux un rongeur de livres. M'est avis qu'il suffit d'en avoir un de cette espèce dans une famille!

Armand souriait d'un air de bonne humeur, mais la tante Françoise reprit avec sévérité:

--Oui, un de cette espèce, c'est autant que la destinée puisse favoriser notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune inclination de ce genre.

--Armand, de quel côté penchent tes idées? demanda le père.

--Eh! bien, je pense d'abord à ce que Paul appelle un sombre cachot de bureau. Là je pourrai épousseter les pupitres et les tabourets, en attendant que je devienne juge ou procureur-général.

--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec gravité madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada ont été des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persévérance rencontrent souvent leur juste récompense, même dans ce monde méchant. ....Mais il faut, mes garçons, que je voie à préparer pour votre souper de bons biscuits que vous saurez apprécier, juge ou cultivateur.

Le même automne, Armand fut installé dans le bureau de Joseph Lahaise, avocat éminent de Montréal, homme affable, doux et honnête. De son côté, Paul, tout joyeux de se trouver enfin délivré de son esclavage de collège, se levait au point du jour et partageait avec son père les travaux de la ferme, y déployait une ardeur et y trouvait une jouissance qui firent beaucoup de plaisir à celui-ci. Le fusil et la ligne ne furent pas non plus négligés, et quelques fois, lorsque Durand le voyait revenir après une demi-journée passée en excursion de chasse ou de pêche, ou qu'il contemplait sa charpente athlétique, sa robuste santé, montrant tant de capacités pour les âpres jouissances de la vie, il ne pouvait s'empêcher de penser en soupirant à son autre fils qui était à sécher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il se prenait presque à désirer qu'Armand eût fait un autre choix.

Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle position.

L'étude du Droit, quoique sèche et pleine d'aridité, ne lui déplaisait pas trop; puis son père indulgent, aimant à faire les choses convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses besoins, lesquels étaient, à la vérité, raisonnables et modérés. Il demeurait chez une respectable mais humble famille où il n'y avait pas d'autres pensionnaires: les repas y étaient excellents et abondants, le linge sans réplique, et madame Martel, l'hôtesse, brillait par sa politesse et ses manières.

La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frères d'une manière plus agréable! Se pouvait-il qu'il y eût des écueils sous des eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?

Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour épousseter les ornements de faïence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les géraniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant de profusion dans ses fenêtres à vitres petites et propres. Cependant, Armand, revenant un jour à sa pension, quelques semaines après qu'il s'y fût installé, aperçut, en se rendant à sa chambre, dans la salle d'entrée, une jeune fille occupée à coudre près de la fenêtre.

Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tête, et tout ce qu'il vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle était gracieuse de taille et extrêmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel la lui présenta.

--Ma cousine Délima Laurin, dit-elle, qui vient demeurer ici quelques jours pour m'aider dans ma couture.

Armand la regarda avec assez d'insouciance. Ses traits étaient délicats, elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux superbes, une figure d'une symétrie parfaite, qu'une élégante toilette faisait ressortir davantage: cette toilette était encore plus surprenante que sa grande beauté, chez une personne de sa condition. Malgré tout cela cependant, lorsque le repas fut fini, sans s'arrêter un instant et sans montrer la moindre contrariété et le moindre regret, il monta à sa petite chambre où il tint compagnie à Pothier et autres illustrations du Droit.

Quelques semaines après, Délima était encore chez madame Martel, toujours occupée à la couture, et aussi tranquille et réservée qu'il était possible de l'être. Malgré sa grande beauté, son apparence distinguée et la timide douceur de ses manières, Armand ne lui consacra qu'une bien petite part de ses pensées, probablement parce que, ayant vu Gertrude de Beauvoir la première, celle-ci était devenu pour lui, avec sa grâce patricienne et ses caprices fascinateurs, le type d'après lequel il jugeait les autres femmes.

Ce fut avec un sentiment mêlé de satisfaction et d'embarras qu'il reçut un jour une Il était loin de soupçonner la discussion qui avait eu lieu à son sujet, entre M. de Courval et madame de Beauvoir avant l'arrivée de cette invitation. Il se décida à y aller, mais non sans lutter avec sa modestie naturelle; une fois sa décision prise, il ne perdit point de temps et commanda à un marchant compétent tout ce dont il pouvait avoir besoin pour une circonstance aussi importante.

Enfin cette soirée qu'il désirait et redoutait en même temps arriva, et notre héros, dont le coeur palpitait, entra pour la première fois dans une salle de bal. Tout d'abord les flots de lumières, la musique, les joyeuses figures, les gracieuses toilettes, le tourbillonnement des danseurs l'éblouirent, mais il se remit bientôt et rassembla son courage pour aller saluer madame de Beauvoir. Superbe dans sa riche et coûteuse toilette, cette dame était inclinée dans une posture gracieuse sur un sofa, souriant à chacun avec une aimable affabilité, et se donnant très peu de trouble à part celui d'amuser ses invités. Elle reçut le jeune Durand d'une manière froide mais polie, ce qui était probablement dû à une menace de Gertrude qui, en entendant sa mère déclarer qu'elle recevrait le protégé campagnard de M. de Courval de telle manière qu'il n'aurait plus envie d'y revenir, lui avait annoncé que pour réparer ces mépris et ces froideurs envers Durand, elle passerait toute la veillée àflirteravec lui.

Ayant cette menace devant les yeux, et certaine qu'en cas de provocation elle serait certainement mise à exécution, madame de Beauvoir, avons-nous dit, avait reçu assez poliment son invité; M. de Courval lui avait adressé quelques paroles aimables, et Gertrude qui était entourée d'un cercle d'admirateurs, l'avait salué d'une manière souriante et affable.

Ce fut avec un sentiment d'excessif soulagement qu'Armand se glissa dans un coin isolé, près d'une porte. En se mettant son aise dans cette position, il prit en lui-même la résolution de ne point quitter ce part de salut, excepté pour se sauver s'il était serré de trop près. Il tira à lui une petite table dur laquelle se trouvaient empilés des gravures et des portraits, afin de se donner une contenance dans le cas où il surviendrait quelque chose propre à le déconcerter.

--Tiens, Armand! comment vas-tu, s'écria tout-à-coup près de lui une voix amie. Dans quel trou t'es-tu donc mis depuis quelque temps, que je n'ai pu te trouver?

--Dans le bureau de M. Lahaise, rue St. Vincent.

--A tout prendre, ce n'est pas une trop mauvaise place; puisque tu t'es décidé à devenir ou juge ou homme d'état, tu dois, comme de raison, commencer par la première marche qui conduit à ces deux positions. Bien, tu réussiras. Tu as de la tête et de la constance: deux qualités essentielles dans la carrière que tu as embrassée comme dans beaucoup d'autres.

--Et puis, toi, Belfond?

--Moi! j'ai parcouru presque toutes les professions. J'ai d'abord essayé le Droit: oh! c'était intolérable! profession sèche, poudreuse et stérile! Puis j'ai tenté la médecine; mais quoique je pusse soutenir les horreurs des salles de dissection et voler dessujets, je ne pouvais pas endurer l'odeur des remèdes. Je n'ai pas essayé la servitude du notariat, parce que j'en avais assez de la loi sous toutes ses formes, mais il y a du temps pour prendre une décision. D'ailleurs, mon vieux garçon d'oncle, qui est aussi mon parrain, m'ayant dernièrement déclaré qu'il avait l'intention de me constituer formellement son héritier, à la condition pour moi d'éviter les professions libérales, ce qui, selon lui, est en quelque sorte dérogatoire à la dignité d'un gentilhomme, peut-être qu'à la fin je deviendrai un rien qui vaille.

--Tu seras capable de le devenir, s'il est vrai que M. Lallemand soit de moitié aussi riche qu'on le dit.

--C'est vrai! Cependant j'aimerais à essayer quelque temps la carrière d'artiste, du moins la partie qui concerne les voyages; mais je pense que l'oncle Toussaint ne voudra pas entendre parler de cela!... Dis donc, quoique tu n'aies pas l'intention de rester ici toute la nuit, je pense que tu n'as pas non plus celle d'en faire un monopole pour toi! Un coin charmant où circule une brise rafraîchissante!... Aie! mademoiselle Gertrude regarde dans cette direction. Je pense qu'elle viendra bientôt vers nous. Comment la trouve-tu?

--Réellement je la connais bien peu, répondit Armand en quelque sorte décontenancé par cette question à brûle-pourpoint; mais elle est pleine d'élégance et de fascination.

--Je ne suis pas de ton avis. Elle a de l'esprit et est assez jolie, c'est vrai; mais elle a aussi une volonté terrible. J'ai cinq soeurs, et je ne pense pas que depuis que j'ai l'âge de connaissance elles aient montré à elles ensemble autant de caprices et d'humeur que mademoiselle de Beauvoir en a fait voir dans deux ou trois différentes occasions. Mais peut-être que cela dépend plus de la manière dont son odieuse mère l'a élevée que d'elle-même.

Pour rendre justice à la jeune fille qu'il venait de censurer, Belfond aurait dû mentionner que ses soeurs étaient d'un tempérament phlegmatique avec une prédisposition à l'embonpoint, et d'une constitution toute différente de celle de l'impétueuse Gertrude, que, de plus, elles avaient l'avantage d'être gouvernées par une mère aussi sage que dévouée.

Mademoiselle de Beauvoir s'avança gracieusement vers les deux jeunes gens, et après avoir salué par quelques paroles aimables Armand à qui elle parlait pour la première fois de la veillée, elle leur reprocha en plaisantant de perdre tant de paroles et de temps entre eux, tandis qu'il y avait là des jeunes demoiselles à qui ils pourraient bien les consacrer.

--Est-ce que vous dansez, M. Durand? demanda-t-elle ensuite à notre héros.

Armand répliqua qu'il ne dansait pas, et Belfond s'esquiva en disant que comme lui dansait à sa manière, il allait se choisir une partenaire.

Mademoiselle de Beauvoir resta un peu plus longtemps à causer avec Armand. Les premiers moments de gêne et d'embarras disparus, il se sentit plus è son aise qu'il l'aurait cru possible dix minutes auparavant. Le fait est que si la jeune fille pouvait être sarcastique et arrogante au plus haut degré lorsqu'on la provoquait, il y avait aussi chez elle une franchise et une simplicité naturelle qui inspiraient la confiance ou lieu de l'éloignement.

Madame de Beauvoir qui trouvait probablement que l'entrevue entre Armand et sa fille était trop prolongée, s'avança, au bout de quelque temps, et demanda poliment:

--Pourquoi M. Durand ne rejoint-il pas les danseurs?

--Je ne sais pas danser, madame, répondit Armand qui retomba aussitôt dans le même état de gêne et de confusion d'où il venait justement de sortir.

--Peut-être que dans ce cas vous nous favoriseriez d'une chanson?

Notre héros protesta encore de son ignorance, remerciant intérieurement le ciel d'être capable, avec une conscience nette, d'en agir ainsi.

Dans ce cas, il faut que vous fassiez une partie de cartes: on demande justement un joueur dans la chambre voisine.

Et elle l'entraîna malgré lui, en se félicitant de les avoir si diplomatiquement séparés.

Armand se trouva bientôt assis à une table de whist, ayant la soeur aînée de Belfond pour partenaire. Celle-ci passa bien volontiers par-dessus ses nombreuses bévues; elle ne lui reprocha pas une seule fois de ce qu'il coupait ses levées et de ce qu'il ignorait ses demandes. Il lui en était d'autant plus reconnaissant, que la dame aux yeux vifs qui était à sa droite piquait impitoyablement son pauvre partenaire,--homme tranquille, entre les deux âges--chaque fois qu'enfreignait le moindrement les plus petites règles du jeu.

On fit de la musique et l'on chanta beaucoup: Gertrude et de Montenay chantèrent splendidement ensemble une couple de duos, et ils restèrent indifférents aux applaudissements; puis on gâta misérablement une couple de morceaux choisis d'opéra; on eut une bonne chanson de Belfond qui, lorsqu'on l'invita à chanter, grommela,sotto voce: que c'est donc ennuyeux! puis on servit un superbe réveillon. On ne fit pas de jeux, par conséquent on ne tira pas de gages, madame de Beauvoir se trouvant trop à la mode pour tolérer quelque chose de ce genre-là. Bref, la soirée fut assez agréable pour chacun: et Armand put avoir une autre entrevue longue et délicieuse avec mademoiselle de Beauvoir, en sorte qu'il revint de chez M. de Courval enchanté de son début dans la vie du grand monde. Les timides avances qu'il fut forcé de faire à quelques-unes des dames présentes avaient été reçues très gracieusement car quoiqu'il n'eût point chanté, ni dansé, niflirté, il s'était attiré de tous côtés, par son apparence et ses manières recherchées, des sourires et des regards tout-à-fait favorables.

Le lendemain de cette soirée, Belfond vint le voir, et ils eurent ensemble une heure de bonne causerie dans sa petite chambre meublée uniquement et qui, malgré son tapis de catalogne, ses murs blanchis et ses chaises empaillées, était très-confortable. Il y avait sur sa petite table une couple de nattes aux couleurs brillantes et ju joli essuie-plume, évidemment l'ouvrage de doigts féminins. Le visiteur les prit dans ses mains.

--Ma soeur Élise, dit-il m'a aussi donné de ces bagatelles-là. Comment se fait-il que tu aies de ces choses? tu n'as pas de soeur, ni de cousine?

--Assurément, ta grosse et grasse maîtresse de pension doit avoir d'autre chose à faire que passer son temps à te préparer des surprises romanesques sous la forme d'ornements d'aiguille! fit Belfond amusé de la surprise de son ami.

Ce n'est certainement pas elle. Ce doit être plutôt mademoiselle Délima Laurin, une de ses cousines qui demeure actuellement ici pour aider à faire la couture de la maison.

--Oh! enfin nous y arrivons par un détour! dit Belfond en riant. A présent je vais parier ce que tu voudras que celle qui a fait ces nattes est jeune et jolie.

--Je crois qu'elle l'est, bien que je ne l'aie pas envisagée et que je ne lui aies pas parlé dix fois depuis qu'elle est dans la maison, reprit Armand d'un air qui faisait voir qu'il était ennuyé d'un sujet qui, selon lui, était assez peu intéressant pour mériter même qu'on en plaisantât.

Belfond, qui avait du savoir-vivre, s'apercevant de la chose, changea de conversation et parla de leur ancienne vie de collège, de politique et de tout ce qui s'offrit à son esprit. Au bout de quelque temps, il s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin, lequel paraissait assez triste malgré le feuillage aux brillantes couleurs du mois d'octobre. Tout-à-cou il s'écria d'un air étonné:

--Dis-moi, Armand, quelle est cette belle princesse, cet ange qui est là dans l'allée? Je n'ai jamais vu une figure aussi belle!

--C'est mademoiselle Délima, la cousine en question.

--En! bien, il faut que tu aies l'esprit obtus ou que tu sois un fin matois! reprit Belfond en jetant sur son ami un regard pénétrant. Quoi! cette jeune fille est un beauté, et sa mine et sa toilette sont aussi gracieuses que celles d'aucune des dames qui se trouvaient hier soir chez M. de Courval, sans même excepter Gertrude la non pareille.

--Pouah! dit Armand en éclatant de rire. Tu es enclin aujourd'hui à faire des découvertes, sur le mérite desquelles cependant il doit être permis de différer.

Belfond le regarda encore de plus près, puis il dit:

--Si c'était avec de Montenay que je parlerais, ou avec d'autres que je connais, je soutiendrais sans hésiter que ton indifférence n'est qu'une feinte; mais je t'ai toujours connu tant de franchise, que je te crois véritablement aveugle... Mais elle s'approche. Ciel! quelle beauté! Comment cela se fait-il, Armand, que tu n'en sois pas devenu amoureux? Pour moi, je le suis déjà aux trois quarts!

--Alors, tu ne dois pas avoir peur que je sois ton rival, répliqua-t-il gaiement. Je n'ai pas l'intention de sacrifier pour tous les charmes de mademoiselle Délima une seule minute du temps qui appartient à ces tablettes, ajouta-t-il en montrant une petite bibliothèque remplie principalement de livres de Droit... Mais est-ce que tu pars?

--Oui, il y a plus d'une heure que je suis ici. Viens faire un tour en ville avec moi. Nous arriverons assez tôt pour rejoindre la foule des flâneurs.

Armand fut bientôt prêt.

Comme nos deux jeunes gens en s'en allant passaient dans le petit corridor, ils y rencontrèrent la jolie Délima qui revenait du jardin. Durand la salua comme de coutume très-poliment, et il allait sortir lorsqu'elle l'arrêta timidement, pour lui dire qu'il venait d'arriver de la campagne un paquet et une lettre pour lui, et que s'il le désirait, elle les lui remettrait de suite.

--Oui, oui, Armand. Il n'y a pas de presse pour notre promenade. Examine le paquet et la lettre: tu dois avoir hâte de savoir comment ils sont tous chez toi.

--Peut-être que monsieur ferait mieux d'entrer ici et de s'asseoir un moment, reprit la jeune fille.

Et en parlant ainsi, elle le conduisit dans le petit salon. Sur une table à côté des géraniums se trouvait une pile d'indiennes et de coton, avec une petite natte inachevée, comme celles qui ornaient la chambre d'Armand, circonstance qui ne laissait plus aucun doute quant à l'origine de ces dernières. Sous prétexte d'examiner et de sentir les plantes de la fenêtre. Belfond se leva, mais en réalité ce n'était que pour mieux voir Délima pendant qu'elle remettait à son ami le paquet en question et qu'elle lui prêtait une paire de ciseaux pour couper la ficelle qui l'attachait. Après avoir jeté un rapide coup-d'oeil sur les hardes qu'il contenait, Armand rompit le cachet de la lettre et la parcourut.

--Bonnes nouvelles, ils sont tous bien, dit-il.

--Comment est Paul? demanda Belfond.

--Il ne peut être mieux. Il dit qu'il me prend profondément en pitié, et que s'il était à ma place il déserterait bien vite... Mais je suis maintenant prêt à sortir.

Délima lui offrit de porter ces effets sans sa chambre.

--Je vous remercie! répondit-il d'une manière polie mais indifférente: je verrai à cela moi-même, lorsque je serai de retour.

Puis Belfond et lui sortirent.

--Je viens de faire une nouvelle découverte, remarqua Belfond sur tu ton plus grave que cex dont il s'était servis jusque-là.

--Vrai? Eh! bien, ami Rodolphe, tu es en veine ce matin. Aies donc la bonté de me la faire connaître cette découverte.

--La voici: quoique tu n'aies pas l'air de t'occuper de cette belle petite fille, elle s'occupe beaucoup de toi, elle.

Armand fut surpris et en même temps quelque peu déconcerté; il ne put s'empêcher de rougir.

--Il n'y a rien de cela entre nous! répliqua-t-il précipitamment. Comme je te l'ai déjà dit, nous avons à peine échangé ensemble une douzaine de paroles.

--C'est fort possible, mais je n'en crois pas moins mon opinion exacte. Au lieu de regarder les géraniums, je l'examinais tout le temps, et je mets ma main au feu qu'elle n'a pas comme toi le coeur de granit... Mais je m'aperçois que tu aimerais autant changer de sujet... Maintenant allons sur la rue Notre-Dame.

Le même soir, comme Armand était à souper, pour la première fois il regarda Délima avec intérêt: c'était la conséquence naturelle des louanges excessives que son ami avait chantées sur elle, ainsi que des allusions qu'il avait faites à la prétendue préférence qu'elle lui montrait. Elle était à sa place ordinaire, servant un plat tout chaud de succulent ragoût, car les Martels, de même que beaucoup de familles Canadiennes, faisaient usage de viandes trois fois par jour. Elle ne leva pas les yeux sur lui; Madame Martel était occupée de son côté, et son mari était à tailler du pain: Armand, qui ne se trouvait pas observé, eut donc une occasion favorable d'étudier son visage.

Etait-elle réellement aussi belle que Belfond l'avait dit? Il regarda minutieusement ses traits réguliers, fins et mignons, ses long cils soyeux, sa figure ovale et délicate, et il reconnut en lui-même avec surprise qu'il avait été aveugle, que réellement elle était aussi belle.

Tout-à-coup elle leva les yeux sur lui te lui offrit du contenu du plat qu'elle servait; mais voyant ses regards fixés sur elle, elle baissa les siens, et une légère rougeur se répandit sur ses joues. Le souvenir de la seconde découverte de Belfond, que cet embarras servait en quelque sorte à corroborer, lui communiqua un sentiment de vanité naturelle mêlé à l'intérêt que sa beauté faisait naître en lui. Mais lorsque madame Martel lui demanda si les nouvelles qu'il avait reçues de chez lui étaient bonnes, ses pensées se tournèrent vers le cercle de sa famille et lui firent pendant un instant oublier Délima.

Rien d'extraordinaire ne survint à notre héros durant quelques semaines. Il poursuivit ses études légales avec le même succès que ses études classiques, se gagnant les bonnes opinions de M. Lahaise aussi facilement qu'il avait gagné celles de ses professeurs au collège. Quoiqu'il menât une vie tranquille et régulière, cependant elle n'était pas solitaire et ennuyeuse. Souvent il recevait des invitations de familles occupant un rang distingué dans la société, et malgré sa timidité, la présence de femmes élégantes et accomplies étaient pour lui pleine d'attraits.

Rarement il allait chez M. de Courval, malgré les pressantes invitations de celui-ci. Gertrude était toujours douce et polie pour lui; mais malgré son inexpérience dans les manières des femmes, il ne pouvait se tromper sur les sentiments hostiles de madame de Beauvoir à son égard, par la froide réception qu'elle lui faisait.

Les quelques fois qu'il rencontra de Montenay, celui-ci ne lui fit pas d'avances, et Armand le copia fidèlement, car un petit salut froid était tout ce qui restait de la chaude amitié qui avait existé entr'eux.

Quand à Belfond, il venait souvent le voir, et quelques fois il se faisait accompagner par un ami aussi gai que lui. Armand ne leur offrait jamais d'autres rafraîchissements que du tabac canadien,--car il faut avouer que tous ces jeunes gens fumaient--et un verre de cidre ou de bière, et quelques fois une assiettée de pommes fameuses ou de beignes, friandises que sa tante Ratelle lui envoyait régulièrement. Belfond, qui était accoutumé à des tables servies avec luxe, trouvait dans ces fêtes improvisées autant de jouissance qu'il en montrait dans ses jours affamés de collège.

Un soir qu'il avait emmené avec lui un jeune homme de ses amis, un étudiant en Droit, et qu'ils étaient tous trois à discuter, au milieu des bouffées narcotiques, sur la politique du jour, condamnant la tyrannie du gouvernement impérial et l'aveuglement de leurs propres chefs, et qu'ils maniaient les affaires d'Europe avec une étonnante célérité, sinon avec sagesse, on annonça un visiteur pour M. Durand.

Paul entra dans la petite chambre.

Comme de raison, il y eut un échange cordial de sympathie, un feu roulant de questions et de réponses sur la maison paternelle, la campagne, les chemins; puis on procura une pipe au nouveau venu, et on recommença avec vigueur à fumer. Mais la conversation fut plus languissante qu'avant. Paul était d'une trempe bien inférieure à celle de ses compagnons, et cette différence était plus sensible, parce qu'il s'était donné beaucoup de peine,--à sa sortie du collège et en s'établissant à Alonville--pour acquérir les manières et le langage d'un campagnard.

A mesure qu'il s'aperçût de cette différence, il devint morne et taciturne; il écoutait avec une espèce de préoccupation leurs saillies piquantes, les réponses spirituelles de ses camarades, mais en même temps il regardait le contraste qu'il y avait entre leurs longues mains blanches et les siennes brûlées par le soleil, entre leurs mouvements gracieux et aisés, et les siens qui étaient raides et guindés.

Enfin les visiteurs partirent et les deux frères se trouvèrent seuls.

--Eh! bien, dit Paul tu n'es pas si à plaindre que je le pensais dans les commencements. Diantre! tu es ici on ne peut mieux, et tout-à-fait grand seigneur!

Armand, sans remarquer le rire moqueur avec lequel ces dernières paroles furent prononcées, répondit:

--Tu oublies que je suis renfermé la plus grande partie de la journée dans ce que tu appelles un sombre cachot.

--Peut-être que tu ne t'aperçois guère qu ce soit un cachot! répliqua Paul. Quand on hait une place, il est facile de s'en tenir éloigné.

--Mais, Paul, c'est une chose que je ne fais pas! répondit l'autre avec ardeur. Je ne néglige pas plus mes études légales que je n'ai négligé celles du collège.

--Oh! tu n'as pas besoin de commencer, à présent, à les vanter! Je suis certain qu'on en a tous assez entendu parler: papa et la tante Françoise m'en ont rendu malade. Mais, changement de propos, voici une lettre de notre père.

En l'ouvrant Armand y trouva une couple de billet de banque.

--Je soupçonne, dit-il, qu'elle contient quelque chose de mieux que de simples conseils.

Pendant qu'il lisait la lettre, en appuyant surtout sur les paroles d'affection qu'elle contenait, Paul était étendu sur sa chaise, dans un accès de mauvaise humeur, les sourcils froncés, et épiant son frère. Il compara, en silence, la coup grossière et hors de mode de son habillement d'étoffe du pays fabriquée à la maison, et qu'il avait fait confectionner avec tant d'orgueil par le tailleur du village, avec les hardes unies mais bien faites qu'Armand portait; il compara aussi sa chevelure luisante, bien peignée, bien brossée, avec la sienne propre qui était rude et ébouriffée; il examina les petits objets de bon genre qui se trouvaient sur la petite table et qui, tout en provoquant ses moqueries, excitaient son déplaisir. Il est pénible de le dire, mais l'esprit d'indigne jalousie qui s'était depuis bien des années concentré dans la poitrine de Paul contre son frère aîné commençait à se mieux accentuer et à se développer sous le nouveau flot de réflexions et de pensées qui le gagnait avec une étonnante rapidité. Ce sentiment de sombre envie avait été activé par la continuelle mention flatteuse qu'un père et une tante extrêmement orgueilleux de ses talents faisaient de lui, par les fréquentes remises d'argent qui lui étaient envoyées, quoique sous ce rapport Paul n'avait aucune raison d'être jaloux, car Durand était strictement impartial dans toutes les affaires d'argent; enfin cette envie fut excitée par la grande différence qu'il voyait pour la première fois, qui existait non-seulement entre lui et son monsieur de frère, mais aussi les amis de ce frère.

Pendant qu'il repliait sa lettre et qu'il la mettait dans son portefeuille de poche, Armand lui demanda:

--Paul, à quoi pense-tu?

--Je pense à l'aise avec lequel tu gagnes ton pain quotidien.

--Tu sais que toutes choses ont un commencement. Comme de raison, je ne puis rien faire à présent; mais lorsque j'aurai subi mon examen et que je serai pour de bon entré en lice, les affaires changeront d'une manière étonnante.

--Les paroles ne coûtent pas cher! dit Paul d'une manière renfrognée.

--Les moqueries non plus, quoiqu'elles n'en soient pas plus agréables pour cela! répliqua l'autre qui commençait à se sentir aigri par la persistante mauvaise humeur de son frère.

--Oh! tu dois passer par-dessus le franc parler, ou la rusticité, comme je pense que tu dois appeler cela, d'un grossier cultivateur comme moi, reprit ironiquement Paul. Je n'ai pas les avantages du vernis de la ville.

--Que veux-tu dire, Paul? Fais connaître toute ta pensée comme un homme; le peux-tu?

--Eh! bien, voici: ici tu es habillé et servi comme un grand seigneur, régalant l'aristocratie, recevant de l'argent je suppose quand il te plaît d'en demander, et qu'est-ce que tu fais pour tout cela? D'un autre côté, moi, sans ces prétentions et ces dépenses, je me lève tous les matins avant cinq heures; je marche toute la journée sur la ferme par tous les temps et tous les chemins, toujours travaillant comme un esclave sous les brûlants rayons du soleil ou à la pluie glacée.

--C'est toi qui l'as voulu; ainsi tu n'as pas besoin de chicaner personne pour cela. Combien haut as-tu proclamé à la sortie du collège, que tu ne serais pas un rongeur de livres, ni un galérien enchaîné à un pupitre moisi, mais que tu choisirais la vie libre et indépendante du cultivateur? Notre père t'aurait volontiers donné une profession, si tu lui avais demandé.

--Non, un de cette vocation dans une famille, c'est assez. Il faut qu'il y en ait un qui cherche le pain et le beurre des autres ou il pourrait arriver qu'ils connaîtraient la faim.

--Ah! ça, mon frère Paul, répondit Armand avec un rire de bonne humeur à travers lequel cependant perçait une ombre d'impatience, notre père Peut encore faire tout cela pendant bien des années comme il l'a fait jusqu'ici. Sois donc honnête comme tu l'étais du temps que nous étions au collège, lorsque tu nous disais que tu préférerais être cultivateur et marcher en grosses bottes à travers les champs et les fossés pleins de boue, que d'être un gouverneur dans son fauteuil d'état.

--Fi! se contenta d'observer Paul en changeant de question; il n'est pas juste de jeter à la face des gens, des choses qu'ils pourraient avoir dites il y a bien des années.

--Mais, Paul, il n'est pas encore trop tard pour revenir de ton premier choix. Lorsque tu seras de retour à la maison, parles à papa. Je sais que tu ne mettras pas de temps à l'emmener à tes désirs, et avant deux mois tu peux être établi étudiant en Droit ou en médecine, ce que tu préféreras le mieux et tu partageras ici avec moi cette chambre qui paraît avoir excité à un si haut degré ton admiration grognonne.

--Je ne vois pas qu'il y ait tant de presse en cette affaire! répondit sèchement Paul. D'ailleurs, le fait d'envoyer tous les mois deux remises d'argent au lieu d'une obligerait peut-être papa à faire une petite étude de voies et moyens sur son numéro un.

--Tiens, laissons ce sujet avant qu'il nous ait fait quereller. Je vais aller demander à madame Martel si elle peut me procurer un oreiller et une couverte pour cette nuit, et toi tu pourras coucher dans mon lit.

--Non, il faut que je retourne auxTrois Roisoù j'ai laissé mon cheval. Par exemple si tu m'offres à souper, je ne le refuserai pas.

--Très volontiers, car c'était compris dans l'offre du lit.

Armand alla avertir l'hôtesse que son frère prendrait place à table pour le souper, et sur son assurance qu'elle en était contente, il revint vers Paul qui, commençant à se sentir honteux de sa triste mauvaise humeur, fit des efforts pour se montrer plus aimable.

Délima Laurin se trouvait au souper, et Paul fut aussi frappé de sa beauté que Belfond l'avait été. Il fut très-poli, à sa façon: il offrit de ceci, servit de cela, et après que les deux frères furent revenus dans la chambre à coucher, il accabla Armand de questions pour savoir qui elle était, d'où elle venait si elle resterait longtemps? Il fit des allusions et des plaisanteries sur ce que de tels attraits pouvaient réconcilier un homme avec des cachots encore plus sombres que des bureaux d'avocats, et reprocha à Armand le silence complet qu'il avait gardé sur l'existence d'une personne qui devait sans doute occuper ses pensées. Armand, qui ne goûtait pas ces taquineries, finit par lui dire:

--Pour l'amour du ciel, Paul, choisis un sujet plus amusant et que m'ennuie moins. Je voudrais bien que la petite Délima fût retournée à St. Laurent, car elle m'attire de toute part d'insupportables plaisanteries et d'ennuyeuses questions!

Paul, persuadé que cette défense voulait dire justement le contraire de ce qu'Armand éprouvait,--vu surtout que celui-ci, dans le cours de la conversation, avait laissé échapper deux ou trois fois quelques paroles de souvenir de Gertrude de Beauvoir,--changea de conversation et trouva un sujet plus du goût de son compagnon, en racontant les changements qui s'étaient dernièrement opérés à Alonville; en lui nommant ceux qui composaient le choeur du village, ceux qui avaient été nommés marguilliers, inspecteurs de chemins et autres emplois.

Il était très-tard, le soir, lorsque les deux frères se séparèrent pour la nuit. Paul, qui d'ordinaire dormait d'un sommeil profond, ne put ce soir-là fermer les paupières que lorsque la nuit fut très-avancée. Il s'agitait et se roulait sur son lit, se laissant aller tantôt à des sentiments de jalousie contre son frère, tantôt à des demi-regrets de ce que son tempérament et ses goûts particuliers ne lui eussent pas permis de suivre la profession d'un monsieur.

--Bah! se dit-il en plongeant avec impatience sa tête sur l'oreiller, la Providence n'a pas voulu faire de moi un petit-maître. Eh! bien, je partirai au point du jour. Je déteste cette ville!


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