XV

On ne peut pas convenir que notre héros était aussi studieux et aussi capable qu'avant son malencontreux mariage: il ne l'était certainement pas. Qui pourrait dire les rêves brillants qu'il avait caressés pour s'encourager lui-même au travail? Tout cela s'était changé en une simple lutte pour le pain quotidien, sans une lueur d'espérance pour l'avenir, sans un rayon de joie pour le présent. Plus d'une fois M. Lahaise était inopinément entré dans le bureau et avait trouvé son clerc plongé dans une sombre rêverie, tandis que sur son pupitre des liasses de documents qu'on y avait mises pour être assorties ou copiées étaient encore intactes. Cependant l'avocat avait entendu parler des déboires domestiques d'Armand, et cela l'avait rendu indulgent à son égard, sachant que les rares aptitudes du jeune homme lui permettraient de suppléer plus tard au temps qu'il perdait actuellement.

Le long et ennuyeux hiver, avec ses jours courts et ses longues veillées, s'écoula lentement et tristement pour Durand: pas une seule fête sociale, pas une seule petite réunion paisible au coin du feu pour en égayer la monotonie. Dans le cercle domestique les choses allèrent de mal en pis au lieu de s'améliorer: la manie de gronder de madame Martel et la maussade humeur de Délima ne firent qu'augmenter en proportion de l'invincible patience de leur victime qui, cependant, en dépit de tout, tint fermement la résolution qu'il avait prise de ne pas demander d'argent à ses parents ou à ses amis.

Il est certain, toutefois, que l'on ne peut trop bander un arc, ni remplir un vase outre mesure. Madame Martel était destinée à apprendre cela à ses dépens.

Après un dîner qu'Armand venait de prendre à la hâte, comme il se préparait à partir pour le bureau. Délima l'informa d'un air boudeur qu'elle avait un grand besoin d'argent. Il tira aussitôt de sa poche sa bourse maigrement remplie et la lui donna.

--Délima, c'est tout ce que j'aurai d'ici au mois prochain, dit-il, mais je le donne de bon coeur.

La jeune femme prit la bourse, l'ouvrit et en versa le peu qu'elle contenait sur la table.

--Cela ne peut servir à rien! dit-elle dédaigneusement.

--Mais de quoi as-tu plus spécialement besoin dans le moment?

--D'abord un capot neuf pour toi: celui que tu portes actuellement est affreusement usé...

--Oh! est-ce tout? interrompit-il. Dieu merci, le mien me passera bien l'hiver!

--Eh! bien, si ton capot peut faire pour l'hiver, ma vieille pelleterie en feras pas: elle est tout-à-fait disgracieuse à côté de mon manteau neuf.

--Oui, c'est vrai, intervint madame Martel. C'est encore plus laid pour une nouvelle mariée.

--J'en suis bien fâché, mais je crains que tu sois obligée de la porter tout cet hiver.

--Ah! ça, non, elle ne le fera pas, M. Durand, interrompit la terrible femme. Pourquoi avez-vous pris une épouse si vous ne pouvez pas l'habiller décemment?

--Vous oubliez, madame, que vous m'y avez forcé malgré moi, répliqua Durand qui était en ce moment dans une disposition d'esprit très-irritée.

--Oui, je puis témoigner que c'est vrai, ajouta M. Martelsotto voce... Absolument comme on a fait pour moi-même!

Sa femme se tourna brusquement vers lui les yeux étincelants de colère, mais il avait prudemment battu en retraite.

--Tout cela ne répond pas à ma demande, reprit la jeune femme.

--J'y ai déjà répondu: je n'ai pas plus d'argent à te donner pour le présent.

--Mais vous en auriez beaucoup si votre orgueil vos permettait de vous adresser à quelques-uns de vos parents qui sont si riches; plutôt que de faire cela, vous préférez vivre de charité.

Les joues d'Armand devinrent écarlates.

--Comment cela, madame Martel? dit-il; est-ce que je ne vous paie pas régulièrement la somme que vous avez vous-même fixée pour la pension de ma femme et la mienne?

--Bah! une somme qui ne paie seulement pas la moitié des dépenses! C'est pourquoi si vous n'écrivez pas, j'écrirai moi-même et je dirai à votre tante Françoise, à votre frère Paul et peut-être aussi à la fière dame de vos anciennes amours, mademoiselle de Beauvoir, oui je leur dirai comme votre malheureuse femme est pauvre et misérable.

--Vous feriez mieux de vous en abstenir, madame Martel! répliqua Armand avec un regard inaccoutumé qui aurait dû avertir cette matrone rusée qu'elle allait trop loin.

Elle n'en fit pas de cas, et s'approchant plus près de lui et le regardant d'un air de défi, elle répéta:

--Mais je vais le faire. Je ne permettrai pas que moi ou les miens connaissent le besoin lorsque le griffonnage d'une plume peut amener l'abondance. Un pauvre gueux plein d'orgueil ne nous en imposera pas, ou, si nous avons à nous conformer à ses volontés, du moins le monde le saura.

Armand cédant tout-à-coup à un de ces accès de colère qui s'emparaient de lui de temps en temps malgré la douceur de son caractère, se retourna du côté de celle qui le poussait ainsi à bout, et, la saisissant par l'épaule, il la lança dans la porte ouverte avec une force qui l'envoya culbuter parmi les pots de géranium qui tombèrent avec elle pêle-mêle.

--Maintenant, Délima, tu vas de suite empaqueter tes effets et te préparer à laisser cette maison dans une heure.

--Mais elle ne s'en ira pas avec vous, monstre! cria madame Martel en se relevant de parmi les débris de pots cassés, de plantes et de terre. Vous la tueriez comme vous venez presque de me tuer.

--Tu m'entends, Délima? dit notre héros avec un calme sévère.

--Non, je n'irai pas avec toi, sanglota la jeune femme.

--Comme tu voudras, répliqua-t-il avec indifférence.

Et en laissant la chambre pour se rendre dans la sienne il ajouta:

--Je n'ai pas l'intention d'insister sur mes droits.

Il se mit aussitôt en frais d'empaqueter ses effets, ce qui, pour lui, était une affaire bien simple: elle consistait à jeter dans des coffres ses hardes, ses livres, ses brosses, dans l'ordre qu'ils lui tombaient sous la main. Au bout d'une demi-heure il avait terminé sa tâche. Il se rappela alors qu'au commencement de la dernière orageuse entrevue il avait donné sa bourse à Délima. Qu'allait-il faire? Heureusement qu'il possédait quelques piastres qu'il avait mises de côté pour payer un compte de livres de lois récemment achetés et sachant que le libraire l'attendrait, il résolut de s'en servir pour les besoins du moment.

Il regarda sa montre; trois quarts d'heure s'étaient déjà écoulés. Comme il avait dit à sa femme qu'il attendrait une heure, il résolut de ne partir qu'à l'expiration de ce temps. Si elle préférait l'accompagner, il serait satisfait; si elle se décidait à rester, il ne dirait pas un mot pour l'en dissuader. Il regarda encore sa montre: quatre, trois, deux minutes; enfin l'heure était écoulée. Il prenait donc son chapeau, lorsque la porte s'ouvrit lentement et sa femme entra, la figure rouge et les larmes aux yeux.

--Viens-tu avec moi, Délima? lui dit-il.

--Oui!

--Alors habille-toi vitement, car nous n'avons pas de temps à perdre. Je vais aller chercher une carriole.

--Où irons nous? soupira-t-elle, complètement subjuguée en s'affaissant sur une chaise.

--Ne sois donc pas inquiète. Nous pouvons aisément trouver une bonne pension pour le prix que nous payons ici. J'ai en vue une maison paisible et respectable; je vais de suite essayer d'y prendre des arrangements et je reviendrai te chercher. Pendant ce temps-là tu pourras faire ta malle.

En sortant il ne fit point madame Martel, mais il rencontra le bonhomme qui avait reçu instruction de guetter Armand et d'essayer si c'était possible, de l'amener à des sentiments plus doux.

--Quoi! qu'est-ce que ceci. Armand? Vraiment, vous ne pensez pas à nous laisser?

--Oui! M. Martel, et je regrette sensiblement que ce soit dans d'aussi désagréables circonstances.

--Prenez, Armand, quelque temps pour vous décider: ne partez pas immédiatement.

--Rien au monde me ferait rester seulement une nuit de plus.

--Allons, allons! qu'est-ce que veulent dire, plus ou moins, quelques mots un peu vifs? Ma femme est déjà désolée de ce qui s'est passé et consent à faire la paix si vous le voulez bien.

--Je n'ai pas d'objection à cette dernière proposition, car je suis extrêmement fâché de la violence que j'ai déployée pendant la dispute; mais ma résolution est irrévocablement prise: nous partons.

--Et je n'en suis pas non plus surpris, dit Martel en passant traîtreusement à l'ennemi. Vous avez beaucoup souffert, et maintenant que vous avez secoué vos chaînes, je ne m'étonne pas que vous n'ayez plus le désir de les reprendre. Vous avez terriblement épouvanté la bonne femme; mais comme heureusement, vous ne lui avez pas fait de mal, je ne vous en veux pas. Elle dit qu'elle pensait que vous aviez le coeur d'une souris, mais elle trouve maintenant que vous avez celui d'un lion.

--Je décline le compliment si c'en est un qu'on me fait: je me sens honteux d'avoir montré ces exploits de coeur de lion... Mais le temps presse, il faut que je parte. Cependant avant de vous laisser, je dois vous remercier, M. Martel, bien sincèrement et de tout mon coeur, pour toutes les bontés que vous m'avez témoignées durant le temps que j'ai passé sous votre toit.

André toussa.

--Que le bon Dieu vous bénisse, Armand répondit-il avec une émotion visible dans la voix. Depuis le commencement jusqu'à la fin, vous avez agi comme un vrai gentilhomme J'espère que la petite Délima se montrera digne de vous!

En moins d'une heure Durand revint chercher sa femme qui, tout éplorée, embarqua dans lesleighsans proférer une seule parole, car elle avait déjà fait ses adieux à la famille.

Arrivés à leur nouvelle résidence, laquelle paraissait rangée et confortable, Armand procéda à prendre possession de leur petit mais propre appartement en dépaquetant et en pendant ses hardes, en mettant ses livres et ses papiers à leurs places respectives. Pendant ce temps-là, Délima était assise sur un coffre, inconsolable, éclatant de temps en temps en de nouveaux sanglots.

Lorsqu'on sonna la cloche pour le thé, elle refusa avec indignation de prendre de ce rafraîchissement, en sorte qu'Armand descendit seul. Le repas était certainement une amélioration sur ceux très mesquins qu'on lui avait servis dans ces derniers temps, et il fit l'agréable réflexion que dorénavant il pourrait les prendre en paix sans avoir à essuyer un feu roulant de reproches et de récriminations. Il n'y avait que quatre autres pensionnaires: deux vieilles filles qui étaient soeurs, unies dans leur toilette et affectées dans leur parler, et un couple tranquille d'un certain âge avec lequel, cependant, l'hôtesse babillarde et souriante tenait une conversation assez vive. Lorsqu'Armand retourna à sa chambre il la trouve en quelque sorte triste, le feu s'était éteint. A force de pleurer Délima s'était endormie dans un fauteuil, et comme les rayons de la bougie frappaient en plein sa pâle figure sur laquelle on voyait les traces des larmes, son coeur s'attendrit en dépit des constantes provocations qu'il avait reçues d'elle. Elle paraissait si jeune, si fragile et maintenant elle dépendait entièrement de lui!

Il fit du feu, chercha l'hôtesse pour lui demander si elle aurait la bonté de faire monter une tasse de thé à madame Durand qui était malade, ce à quoi on consentit volontiers; puis il monta réveiller sa femme. Après qu'on lui eût apporté la tasse de thé, elle la refusa de nouveau et recommença ses pleurs entremêlés d'accès de chagrin sur son triste sort et sa malheureuse condition.

Après avoir essayé infructueusement de la consoler, voyant qu'elle redoublait ses lamentations, il lui dit d'un air grave:

--Puisque tu te trouves si misérable, je ne vois, Délima, qu'un seul parti à prendre; tu vas retourner chez madame Martel, car selon les apparences, il n'y a que là que tu puisses être heureuse. Je donnerai tant que je pourrai pour ton entretien et j'augmenterai la somme aussitôt que j'en serai capable. Il est trop tard ce soir, mais tu pourras partir demain matin.

--Je ne ferai rien de la sorte, interrompit vivement la jeune femme, quoique je pense que tu en serais bien content: tu trouverais peut-être que c'est un bon débarras.

Piquée au vif par cette pensée, elle se leva brusquement et commença à arranger sa toilette en désordre et à placer les quelques effets qu'elle avait apportés avec elle, madame Martel ui ayant promis que le reste serait prêt quand elle l'enverrait chercher.

Lorsqu'Armand revint du bureau, le lendemain, il fut agréablement surpris de trouver sa chère moitié assise dans le salon avec sa couture et causant avec une des pensionnaires. Il fut de plus très-content d'apprendre de sa bouche qu'elle se trouvait plus heureuse et mieux que chez madame Martel.

Maintenant, si Armand eût eu un caractère plus déterminé, s'il eût été capable de poursuivre par une certaine fermeté dans ses manières et ses résolutions, la victoire domestique qu'il venait de remporter, tout aurait pu aller passablement bien; mais malheureusement, tel ne fut pas le cas. Madame Martel venait fréquemment, quelque temps après, à leur nouvelle résidence; Délima passait une grande partie du temps à lui remettre ses visites, et Armand n'intervint nullement. Les conséquences morales de ces relations furent très-perceptible dans le caractère de sa jeune femme qui devint plus indépendant et plus exigeant. Elle paraissait croire que le seul but de la vie était de s'habiller avec le plus de soin et avec autant d'extravagance que possible.

De son côté, Armand poursuivait avec persévérance ses obligations de bureau, quoique parfois il ne pouvait se défendre d'un sentiment de triste découragement. Depuis qu'il avait reçu la lettre de Paul lui offrant de l'argent il n'avait pas eu d'autre relations avec lui. Au jour de l'an il reçut un petit billet de sa tante Ratelle, contenant un présent de cinquante louis. On ne lui parlait pas de sa femme dans cette missive, et on ne lui exprimait aucun désir de faire sa connaissaance. Madame Ratelle avait, malheureusement, reçu d'une bonne autorité une connaissance exacte de son caractère et avait appris de cette manière que l'acquisition qu'avait fait son infortuné neveu en était une pitoyable, sans valeur et sans mérite.

Délima cajola si bien son mari qu'elle obtint bientôt les cinquante louis, et au lieu de les employer, du moins en partie, è payer quelques dettes que le jeune ménage avait contractées elle s'acheta une garniture neuve de pelleterie et un costume dont l'élégance rivalisait avec les toilettes de mademoiselle de Beauvoir elle-même. Madame Martel ne fut pas oubliée dans cet inégal partage des étrennes de la tante Ratelle: elle eut pour sa part un joli manteau neuf.

Au bout de quelques mois la jeune femme qui, dans le principe, avait été si enchantée de la vie de pension, en fut entièrement dégoûtée. Les pensionnaires étaient si peu complaisants pour elle, la bourgeoise si grossière et désagréable qu'elle n'osait seulement pas lui demander un verre d'eau entre les repas, elle-même si fatiguée de toujours manger, s'asseoir et de vivre sous la constante surveillance d'étrangers, qu'elle en était venue à la conclusion qu'elle aimerait mieux mourir de faim dans un petit logement à elle,--ne fut-ce qu'un grenier--plutôt que de rester dans cette situation.

Comme de raison, madame Martel était au fond de tout ce murmure et ce mécontentement. Ce rusé brandon de discorde trouvait que dans ses visites à la jeune femme elle n'avait pas assez de liberté et n'tait pas reçue comme elle l'aurait aimé. Impossible de se passer le luxe d'une délicieuse tasse de thé et d'une de ces longues veillées terminées par un souper chaud. En un mot, il valait autant que Délima fût à Saint-Laurent pour le profit et le plaisir que sa compagnie lui rapportait. Aiguillonnée par des conseils si intéressés, la jeune madame Durand se rendit bientôt désagréable et haïssable aux autres pensionnaires; son affectation et ses airs de supériorité servirent de risée. Tous les soirs, lorsque notre héros arrivait du bureau, elle avait un nouveau grief à conter une nouvelle histoire de dureté et d'oppression à lui communiquer; si bien qu'insensiblement, il finit par redouter son arrivée à la maison de pension autant qu'autrefois au domicile madame Martel. De temps à autre elle changeait son histoire et insistait sur le bonheur qu'ils goûteraient dans un chez-soi, quelque humble qu'il fût, sur l'économie et l'habileté qu'elle déploierait dans la direction de son ménage. Le tableau était engageant, et Armand se surprit souvent à se demander comment il pourrait le réaliser si son orgueil et son indépendance lui permettraient jamais de solliciter de la tante Ratelle de l'aide pour mettre son projet ne pratique.

Le sort vint à son secours et arrangea l'affaire en lu ménageant une rencontre avec sa tante Françoise qui était venue à la ville pour la première fois depuis la mort de son frère Paul Durand. Armand ayant sa jeune femme à son bras se rencontre face à face avec elle au moment où elle sortait d'un de ces magasins sombres et bas, comme alors il en existait encore quelques-uns à Montréal. Le jeune homme qui se rappelait toutes ses bontés pour lui, était charmé de la rencontre et il démontrait clairement par ses manières et ses paroles tout le plaisir qu'il en éprouvait. La froideur que madame Ratelle avait d'abord montrée se fondit bientôt sous le charme enchanteur de son accueil affectionné et sous les pressantes sollicitation du jeune couple de vouloir bien les suivre et partager l'hospitalité de leur pension. Elle refusa en les remerciant; mais les invita à aller prendre le dîner avec elle à l'hôtel paisible et respectable où elle était descendue.

L'invitation fut de suite acceptée, et tout se passa d'une manière satisfaisante. Inutile d'ajouter que madame Ratelle vit avec infiniment de déplaisir les coûteuses fourrures et l'élégant manteau qui accoutraient ls femme d'un pauvre étudiant en Droit, mais Délima paraissait si jeune,--pour atteindre ce but elle avait repris les manières entraînantes qui la caractérisaient avant son mariage--que la tante Françoise sentit se dissiper promptement les préjugés qu'elle avait conçus contre elle. Avec une naïveté que la vieille dame sut apprécier, la nièce parla de l'ardent désir qui n'animait d'avoir une demeure à elle, n'oubliant pas en même temps de faire valoir les rêves brillants qu'elle faisait sur la perfection avec laquelle elle tiendrait leur ménage.

--Mais, observa sèchement la tante Ratelle en répondant à cette rapsodie, je ne puis pas me représenter une dame aussi richement habillée que vous l'êtes se débattant parmi les pots et les chaudrons, et confectionnant les cornichons et les confitures. Vous seriez bien mieux dans une salon!

--Ah! tante Françoise, reprit Délima en adoptant de suite le titre avec lequel Armand parlait à sa tante, je m'habille si richement parce que je n'ai pas autre chose à faire. Combien ce serait différent si j'avais un petit logement à moi: je pourrais alors m'occuper d'autres choses que de parures et de toilettes.

Madame Ratelle n'ajouta rien, et lorsque les jeunes gens partirent elle demanda à son neveu de revenir le soir afin d'avoir une conversation avec lui.

Comme de raison, il se rendit volontiers à cette invitation, et la nuit était passablement avancée lorsque se termina leur entrevue. Ils avaient eu beaucoup à se dire, mais le jeune homme s'était montré dans le cours de cette longue conversation d'une étonnante discrétion au sujet de ses embarras domestiques aussi bien que de toutes les machinations qu'on avait mises en oeuvre pour le faire marier.

En lui donnant des nouvelles d'Alonville elle lui dit que Paul demeurait toujours dans la maison paternelle, mais était devenu extraordinairement sombre et taciturne, et que sa prospérité en agriculture avait considérablement diminué. Il ne paraissait pas penser au mariage, quoique, s'il en eût eu quelque disposition, il aurait pu choisir parmi les plus jolies filles de la paroisse. Il n'avait jamais fait allusion à Armand, non plus qu'aux événements qui étaient survenus à la mort de leur père, quoique cela lui donnât è penser, à elle, que son esprit en était plus absorbé et que c'était probablement pour cette raison qu'il cherchait des consolations dans les stimulants, avec une fréquence qui la remplissait d'inquiétude et d'appréhension.

Madame Ratelle lui parla ensuite de ses propres affaires et lui demanda s'il désirait aussi vivement que sa femme d'avoir un logement à eux. La pensée des plaintes ennuyeuses et les incessantes tirades que Délima lui faisait subir tous les soirs lui fit répondre dans l'affirmative. La tante Françoise accueillit évidemment sa réponse avec faveur car en elle-même elle craignait que la vie indolente que menait la jeune mariée pourrait lui communiquer des idées d'oisiveté et de dépenses qui la rendraient plus tard incapable de prendre la conduite d'un ménage.

La conclusion de tout ceci fut qu'Armand serait immédiatement mis en possession du legs que son père avait laissé à sa tante. Une partie de ce legs, sagement placée, rapporterait un intérêt raisonnable, tandis qu'on en déduirait une comme suffisante pour monter une maison, quoique sur la plus petite échelle possible.

--J'espère, mon neveu, que notre décision a été très-prudente, dit gravement la tante Ratelle au moment où ils se séparèrent. On pourrait peut-être dire qu'il aurait été plus sage de laisser les affaires telles qu'elles étaient, mais tu es à présent un homme marié, à qui l'on peut certainement confier la direction de ses propres affaires. Dans tous les cas, deux qualités te son éminemment nécessaires: l'économie et la fermeté; aies soin que ni l'une ni l'autre ne te manquent.

Ce fut pour Délima un jour de triomphe que celui où, après avoir parcouru avec son mari une partie de la ville à la recherche d'une habitation réalisât l'idéal qu'elle avait rêvé, ils trouvèrent pour un prix modique, sur la rue St. Joseph, un cottage contenant le nombre voulu d'armoires et de cabinets, et ayant par devant la petite véranda que la jeune femme regardait comme indispensable. Aussi fut-elle très-joyeuse lorsque Armand, qui éprouvait l'aversion ordinaire à son sexe pur faire les emplettes, lui remit, avant de partir pour son bureau, une bourse bien remplie et lui donna carte-blanche pour en dépenser le contenu à son entière discrétion.

Naturellement, le premier soin de Délima fut d'aller chercher madame Martel. Cette terrible matrone fit le désespoir des commis d'une douzaine au moins de magasins en marchandant barguignant et changeant d'idées plusieurs fois avent de conclure des marchés. Sa coopération fut cependant d'une grande utilité à la jeune femme qui débutait comme ménagère, car sans l'intervention de sa compagne, Délima guidée par les mêmes goûts qui l'avaient dirigée dans l'achat de ses robes, aurait mis les trois quarts de son capital sur un tapis coûteux, embelle de roses et de lilas, et sur des meubles de salon qui devaient bien faire avec tapis, mais qui ne convenaient pas plus que ses robes à leur position.

Madame Martel lui ayant demandé aigrement avec quoi, dans ce cas, elle se proposait d'acheter un poële et des batteries de cuisine, elle consentit à regret à se contenter d'articles moins dispendieux. Pendant qu'elle examinait d'un air mécontent le droguet, la table et les chaises unis mais confortables que sa tante avait choisis, celle-ci lui dit:

--C'est dans tous les cas, ma fille, une amélioration assez notable sur les planchers nus et les chaises empaillées que l'on voit dans les meilleures chambre de la vieille ferme de Saint-Laurent.

La jeune femme qui, dans sa grandeur naissante, était presque parvenue à chasser ces réminiscences comme elle l'avait fait du souvenir du grand-père qui l'avait élevée, rougit très-fort à ces mots et résolut de fermer la bouche qu'elle ne rouvrit plus avant qu'elles fussent sorties du magasin.

Plusieurs jours furent ainsi employés à faire des emplettes. Enfin les effets arrivèrent, les meubles furent placés et les jeunes mariés prirent possession de leur logis. Délima triomphait, Armand était content parce qu'elle l'était elle-même, et madame Martel qui s'était obligeamment invitée à souper, sous le prétexte de lancer la jeune ménagère dans sa nouvelle carrière, était pleine d'affabilité et se disait majestueusement:

--Voilà mon oeuvre!

Bientôt cependant les difficultés surgirent sur la route du ménage. Chaque jour apportait des découvertes désagréables. D'abord la cuisine fourmillait de coquerelles et de barbeaux, et Délima avait une telle peur de ces petits insectes que ses cris retentissaient dans toute la maison chaque fois qu'elle y descendait. La méthode la mieux répandue pour débarrasser de ce fléau fut adoptée sur-le-champ, mais on n'en obtint qu'un succès partiel.

Ensuite la cheminée fumait quelques fois de la manière la plus capricieuse lorsque le vent changeait de direction; Armand et sa femme étaient alors menacés d'avoir le même sort que les habitants de Pompéi, car des masses d'épaisse fumée et de cendres les enveloppaient lorsqu'ils s'asseyaient à leur coin du feu.

Unrécollet(capuchon de cheminée) avait à peine remédié en partie à cet inconvénient qu'un autre sujet de grief survint. Le toit fit malheureusement une voie d'eau dans une partie de la maison, et pour comble d'infortune, l'humidité s'introduisit subtilement dans la précieuse armoire où Délima avait mis sa belle robe de soie des dimanches qui fut bariolée et tachetée comme un arabesque. Cette double mésaventure fut réparée par des améliorations à la couverture et par l'achat d'une nouvelle robe.

Mais le sort n'avait pas fini ses persécutions. Les rats envahirent bientôt la cave, et la terreur qu'avaient inspiré les coquerelles et les barbeaux n'étaient rien en comparaison de celle que créait la présence de ces nouveaux hôtes. Jamais Délima ne s'aventurait seule dans ce château-fort de l'ennemi, de sorte qu'Armand était obligé de l'accompagner dans les pérégrinations qu'elle avait à y faire pour aller chercher le matériel de leurs repas; cela lui causait tant d'ennui qu'il eût de beaucoup préféré vivre comme un anachorète, au régime de pain et de l'eau. On se procura un chat, mais ce petit animal limita ses exploits à piller la paneterie et à briser une quantité incroyable de faïences, et on finit par reconnaître qu'il était plus nuisible que les rats eux-mêmes.

Et pendant ce temps-là, se demandera-t-on, comment Délima se tirait-elle d'affaire dans la conduite du ménage? Son mari voyait-il la réalité s'élever jusqu'au niveau des visions dorées dont il s'était bercé?

Le fait est que, dérouté par les décourageantes découvertes que chaque jour apportait et distrait par les plans et les conjectures qu'il formait pour faire face à ces embarras, Armand avait à peine remarqué que les biscuits étaient trop solides et pesant, les viandes brûlées ou rarement cuites à point, et la soupe un indescriptible mélange de fluide graisseux dans lequel nageaient les amas de légumes à moitié crûs. Quand cependant le jeune mari risquait à ce sujet quelques observations, ce qui lui arrivait d'ailleurs fort rarement, Délima lui demandait, indignée, comment il voulait qu'elle pût faire la cuisine comme il faut, entourée comme elle l'était d'horreurs de toutes sortes et aveuglée, stupéfiée par les cheminées qui fumaient et par les toits percés?

La raison paraissait bonne, du moins Armand voulut bien l'accepter comme telle; il proposa donc de remédier à cette situation en se procurant l'aide d'une servante dont l'égalité d'âme résisterait aux terreurs qui exerçaient une si puissante influence sur les nerfs de Délima. Celle-ci accepta avec empressement la proposition, et revêtue encore une fois de ses plus beaux atours, elle entreprit la tâche importante et pleine de dignité de donner des ordres à une servante.

Mais hélas! Lizette était quelque peu susceptible, et une guerre animée s'établit bientôt entre la maîtresse et la ménagère. Délima, qui ignorait totalement ce en quoi consiste la dignité, essayait de suppléer, en se faisant arrogante et en trouvant constamment à redire, à l'absence complète chez elle de cette justice calme et de cette parfaite possession de soi-même si nécessaires à ceux dont la destinée est de commander.

Aussi, lorsqu'il arrivait le soir chez lui, l'infortuné mari, au lieu d'avoir à entendre le léger caquet féminin qui est en ces temps et lieu une chose très-agréable, ou de jouir de ce repos, de cette tranquillité qui rendent souvent la maison chère au coeur, était condamné d'ennuyeuse répétitions sur les bévues de Lizette et les outrages incessants dont elle avait abreuvé sa maîtresse.

--Mais pourquoi donc ne lui donne-tu pas son congé et n'en prends-tu pas une autre? répondant alors Armand en se passant d'une manière désespérée la main dans les cheveux.

Mais cela ne faisait pas l'affaire de madame Durand. Elle savait Lizette une excellente domestique, industrieuse, aimant le travail et honnête; elle ne voulait que se donner le luxe de gronder.

Pendant ce temps-là les visites de madame Martel devenaient de plus en plus nombreuses, et sa présence dans le jeune ménage très-fréquente. L'espèce de honte qu'elle avait laissé voir lors de sa première visite, après la tempête que nous avons signalée, disparut bientôt et fut remplacée par des tirades sur l'incompétence et l'inutilité de Lizette, le tout entremêlé de temps à autre par des avertissements au chef de la maison.

Un jour que les deux dames discutaient ensemble les défauts de la pauvre servante. Lizette, qui avait à dessein laissé la porte de la cuisine entr'ouverte afin de profiter de l'analyse que l'on faisait ainsi de son caractère, entra dans la salle comme un ouragan et leur déclara qu'il était facile de voir qu'elles n'avaient pas été habituées à avoir des domestiques; que elle, Lizette, qui avait vécu avec de vraies dames avant de venir dans cette maison, pouvait leur dire qu'elle étaient toutes deux des parvenues, et que pour aucune considération elle ne consentirait è passer une nuit de plus à leurs ordres.

Là-dessus la jeune maîtresse, qui était revenue du saisissement dans lequel l'avait jetée cette charge à fond de train, déclara froidement à la soubrette excitée que si elle mettait à exécution la menace de partir à si court avis, non-seulement elle perdrait son salaire du mois, mais que de plus elle recevrait certificat qui l'empêcherait de se faire employer par qui que ce fût.

A cela Lizette réplique, avec un ton passablement indépendant, que lorsqu'elle voudrait un certificat elle aurait soin de le demander à l'une des grandes dames chez lesquelles elle avait demeuré antérieurement.

Dès le début de la scène, Armand s'était précipitamment retiré dans une autre chambre dont il avait fermé la porte; cela n'empêcha pas cependant que les voix des personnes engagées dans la dispute arrivèrent, jusqu'à lui claires et distinctes. Il ne fut donc pas surpris lorsque, peu d'instants après, Lizette vint le trouver, et tout en lui déclarant qu'elle ne voulait plus rester davantage chez lui, elle lui demanda ses gages, après avoir librement relaté ce qui s'était passé. Comme il avait eu personnellement connaissance de la provocation qui amenait cet état De choses, il paya sans rien dire ce qu'elle demandait. Peu après, comme Il jetait un coup-d'oeil par la fenêtre, il aperçut la servante qui traversait la rue, son paquet è la main.

Presqu'au même moment Délima entra, haletante, dans la chambre, suivie de près par madame Martel.

--Assurément, Armand, tu ne lui as pas payé ce mois-ci?

--Sans doute. Pourquoi pas?

--Pourquoi pas?

--Pourquoi pas! n'as-tu pas entendu toutes les insolences qu'elle m'a dites?... Oui! dis-tu, et tu demandes: pourquoi pas, Armand Durand, vous n'avez pas le coeur d'un homme, car vous ne seriez pas resté lâchement ici pendant que là-bas votre femme était insultée, et vous n'auriez pas payé la misérable qui la vilipendait.

Ici madame Martel fit entendre un gros soupir.

--Mais vous étiez deux contre elle, répondit Armand, et certainement très-capables pour votre adversaire.

--Ainsi donc, non content de l'encourager par ton silence et ton abstention, de lui payer les gages qu'elle avait perdus, voici que tu prends maintenant sa part? demanda la jeune femme avec colère.

Madame Martel fit encore entendre un soupir plus fort que le premier et toussa brusquement, ce qui était évidemment un préliminaire à la part active qu'elle se disposait de prendre dans le nouvel engagement qui commençait. Armand se contenta de saisir ent toute hâte son chapeau et de sortir, murmurant entre ses dents que d'autres affaires le réclamaient ailleurs.

Ces affaires auxquelles il avait vaguement fait allusion n'étaient rien autre chose qu'une promenade en attendant que l'heure fût arrivée pour lui de se rendre au bureau, où il s'installa bientôt en se félicitant intérieurement d'avoir à sa disposition un asile aussi sûr et aussi tranquille.

Cependant le moment d'en partir était venu, et il se disposait à ramasser quelques livres et papiers qu'il voulait apporter avec lui à la maison lorsque, à sa grande surprise, il aperçut sa tante Françoise qui entrait dans le bureau.

Elle était venue à la ville pour des affaires imprévues, et sachant qu'elle trouverait, à cette heure, Armand à son bureau, elle était venue l'y trouver afin qu'il l'accompagnât à sa nouvelle demeure; car Délima, dans la première explosion de gratitude occasionnée chez elle par l'action généreuse de madame Ratelle qui les avait mis en mesure de commencer leur ménage, avait insisté avec force pour que cette bonne dame se retirât chez eux chaque fois qu'elle viendrait à la ville.

Arrivés au confortable petit cottage de la rue St. Joseph, Armand ouvrit la porte avec son passe-partout, l'esprit tourmenté par de fortes appréhensions au sujet de la disposition d'esprit où il trouverait sa femme après les événements tumultueux de la journée.

A vrai dire, ses craintes n'avaient pas approché de la réalité. Les feux étaient éteints, la maison vide et déserte: Délima étant sortie avec madame Martel, après s'être concertées ensemble pour punir le mari en allant passer la soirée hors de la maison et en le laissant aux ressources de l'habilité d'un pauvre célibataire. Tout était dans le même état qu'au commencement des hostilités, les meubles en désordre, le tapis couvert de miettes de pain, de bouts de fil, de papier, et par la porte qui en était restée à demi-ouverte on pouvait voir dans la cuisine une table remplie d'assiettes sales, un foyer tout couvert de cendres et un plancher sur lequel le balai n'avait laissé aucune trace de son passage.

Le choc que ce spectacle infligea à la tante Françoise, qui aimait tant l'ordre et la propreté, ne peut se raconter. Mortifié et confondu, Armand balbutia quelque chose sur ce que Délima avait été obligée de sortir avec sa cousine, madame Martel, et que leur servante était partie brusquement,--c'était la première fois que madame Ratelle apprenait qu'ils avaient une domestique à leur service;--puis il pria sa tante de s'asseoir pendant qu'il ferait du feu, la seule partie de l'économie domestique dont il eût une idée un peu claire.

Elle y consentit en silence, et pendant que son regard se promenait de la taille svelte de son neveu sur laquelle le feu naissant commençait à jeter ses reflets, à l'affreuse confusion qui l'environnait, ses pensées se reportaient aux premières années du mariage de son frère et à ses propres réclamations contre le choix qu'il avait fait. En ce qui concernait le confort domestique et la conduite du ménage, il y avait une similitude étrange entre le sort du père et celui du fils; mais elle reconnut avec douleur que là cessait la parité. Jamais la douce et aimante Geneviève n'aurait laissé son mari au milieu d'une confusion comme celle qui régnait en ce moment dans la maison, afin d'aller ailleurs chercher des amusements pour elle-même; si elle n'avait pas eu le talent de tenir sa maison dans cet ordre exquis qui donne de l'attrait même à la chaumière la lus pauvre, du moins elle était toujours là pour l'accueillir à son retour avec des paroles de douceur, avec un regard et un sourire d'amour. Madame Ratelle avait une fois exprimé hardiment à son frère sa désapprobation entière du système ou plutôt de l'absence de système qui régnait dans son ménage,--car bien qu'il aimât passionnément sa femme, bien qu'il fût touché de l'entier dévouement de celle-ci pour lui, il pouvait supporter d'entendre dire des vérités amères sur son compte;--mais quelle forteresse Armand avait-il, lui, pour se protéger? En regardant son visage triste et pensif qui portait les traces du malheur, en se rappelant tout ce dont elle avait entendu parler, tout ce qu'elle avait vu, elle se répondit à elle-même avec un serrement de coeur; aucune, aucune!

Non, elle n'augmenterait pas par un seul mot de critique ou de censure le fardeau qui pesait déjà si lourdement sur son pauvre neveu; et quand, après avoir terminé sa tâche, il s'approcha d'elle et lui dit avec une gaieté forcée:

--Au moins, tante Françoise, si nous n'avons pas un bon souper, nous aurons dans tous les cas un bon feu.

Elle se leva rapidement et répondit en riant:

--Mais, mon cher neveu, nous aurons les deux!

Et s'étant débarrassée de ses vêtements de sortie, elle prit un essuie-main qui gisait sur une chaise tout près de là, et tout en le fixant autour d'elle afin de garantir sa robe et en rejetant en arrière les attaches de mousseline de sa coiffe:

--Maintenant, dit-elle, tu vas voir comme la vieille tante n'a pas oublié son ancienne besogne.

Nonobstant l'opposition qu'y mit son neveu, elle commença avec célérité à rétablir en ordre le chaos qui régnait dans la cuisine. Cela fut bien vite fait, et quelque temps après un excellent souper composé de pain rôti, de jambon et d'oeufs,--car le garde-manger était convenablement pourvu--était placé sur la table.

Durant le repas elle le questionna avec intérêt sur les projets qu'il avait pour l'avenir; elle se montra satisfaite de ce qu'il poursuivait avec tant d'ardeur ses études légales, mais elle parla peu, très-peu, de ce qui concernait ses affaires domestiques. Une fois seulement, après un long silence, elle mit doucement sa main sur la sienne et dit tout bas en le regardant fixement en face:

--Armand, mon fils, je crains que tu ne sois pas très-heureux!

Il ne lui répondit pas autrement qu'en lui pressant la main et en détournant légèrement la tête. Un nouveau silence s'établit entr'eux et dura jusqu'à ce qu'un coup frappé à la porte les fit se lever. Armand alla ouvrir, et se jeune femme entra, portant sur ses traits réguliers un air demi revêche, demi provocateur.

--Comment trouve-tu la vie de ménage d'un cieux garçon? demanda-t-elle avec aigreur. Tu avais tant de sympathie pour Lizette que...

--Tante Françoise est ici! interrompit-il avec gravité.

Honteuse et confuse, Délima se retourna vivement et courut embrasser madame Ratelle qui la laissa faire froidement sans lui rendre sa caresse. Elle marmotta quelques excuses et le regret de n'avoir pas su que sa tante devait venir, car elle serait rentrée plus tôt pour lui donner le souper.

--Pourquoi, enfant, aurais-tu plus d'attentions et de prévenances pour moi que tu n'en montres à ton mari? Les titres qu'il y a sont bien plus grands que les miens.

La jolie bouche de la jeune femme fit la moue, son beau front se contracta, et elle partit pour aller se déshabiller en secouant légèrement la tête.

Dans les jours lointains du passé, alors qu'elle s'était montrée si sévère sur la manière déplorable dont Geneviève conduisait son ménage, la pauvre tante Françoise avait été loin de penser qu'un jour viendrait où elle se rappellerait avec douleur ses sourires, son affection et les qualités qui compensaient chez la première femme de son frère l'absence des capacités domestiques. Il lui était inutile cependant de se plaindre, et elle résolut de n'exprimer par aucune parole le chagrin que lui faisait éprouver l'état des choses actuel. Elle passa deux jours avec les jeunes gens, car des affaires la forcèrent de rester à la ville, et pendant ces deux jours elle en vit assez des faits et gestes de Délima, de la félicité domestique d'Armand, pour souhaiter de n'y être jamais venue.

La séparation avec sa nouvelle nièce fut un peu orageuse. Elle lui dit d'un ton calme et sévère combien elle lui trouvait de l'insuffisance dans toutes les qualités qui distinguent une bonne épouse, et finit par lui déclarer que dorénavant ses faveurs et ses cadeaux dépendraient entièrement du degré d'amélioration que se ferait remarquer dans sa conduite.

Comme la jeune femme s'échauffait et commençait à devenir impertinente, la tante Ratelle se tut et laissa la maison.

Rodolphe Belfond venait de temps en temps voir son ancien ami de collège; mais chaque fois la jeune femme, au lieu de laisser son mari seul avec son ami et jouir ensemble d'un entretien amical, leur tenait compagnie, et cela vêtue avec élégance exagérée; par ses conversations insipides et par son affectation plus absurde encore, elle rendait l'entrevue ennuyeuse pour tous deux. D'autres foais, quand elle était sous l'influence de la mauvaise humeur, elle s'efforçait de rendre la situation plus désagréable encore en disputant très fort la nouvelle servante plus endurante que Lizette, en faisant du brout à tort et à travers par la brusquerie avec laquelle elle brossait, époussetait et nettoyait; on eût dit quelle voulait donner l'impression à ses deux victimes qu'elles gênaient dans la maison.

Heureusement que Belfond n'était ni très-timide ni très-sensible; aussi, restait-il impassible au milieu de la tempête et se contentait-il de penser, en contemplant l'attitude irascible de Délima, comme il adoucirait vite et bien cette jolie petite diablesse s'il était à la place de son ami, de la faiblesse duquel il s'étonnait, mais qu'il prenait en profonde commisération tout en la condamnant.

Cependant des inquiétudes plus graves attendaient le jeune ménage. L'argent donné par madame Ratelle avait été dépensé avec une déplorable imprévoyance, comme jamais cette bonne dame n'en avait vue.

La seule connaissance de quelque utilité que possédât Délima était celle des ouvrages à l'aiguille, et elle y excellait; mais bien que les robes, manteaux et tous les petits articles de fantaisie qu'elle aimait tant fussent faits par elle, ainsi que le linge de son mari, ce seul détail d'économie ne pouvait pas suppléer à l'absence absolue de système et de bonne direction qui se faisait aussi vivement ressentir dans les autres départements du ménage.

Lorsque la jeune femme demandait de l'argent, Armand lui en donnait séance tenante sans s'informer de ce qu'elle en voulait faire, sachant bien que s'il hasardait la moindre question à ce sujet il s'en suivrait une altercation; mais quand ces constants assauts sur le capital eurent terriblement diminué leur petite fortune et qu'il eût commencé à parler de la nécessité de pratiquer l'économie, elle ne fit nulle attention à ses remontrances, se disant à elle même pour se rassurer que lorsque la bourse serait vide ils pourraient s'adresser à tante Françoise. Quand ce temps arrive et que Délima, sans consulter son mari, eût écrit privément à madame Ratelle une lettre qui lui faisait une peinture effrayante de leur misère et qui, malgré l'étude et l'attention qu'elle y avait mise, était une merveille de mauvaise grammaire et d'affreuse orthographe, elle ne tarda pas à recevoir une réponse courte, vive et décisive.

Madame Ratelle se contentait de lui dire qu'elle leur avait donné déjà une somme qui administrée avec soin, aurait dû être suffisante pour les mettre à l'abri de la nécessité de demander de longtemps des secours, que madame Durand devait apprendre à être moins extravagante dans ses toilettes et ses dépenses de ménage avant de s'attendre à une Nouvelle aide de sa part. La lettre exprimait aussi la surprise que la jeune madame Durand, qui avait été élevée dans l'habitude de la plus stricte économie, trouvât maintenant si difficile de la pratiquer.

Dans la première explosion de colère provoquée par tant de franchise, Délima montra la lettre à son mari; mais elle était loin de s'attendre à l'amertume avec laquelle il lui reprocha d'avoir fait une telle demande sans el consulter, et le manque d'orgueil et de dignité qui l'avait conduite à demander des secours de cette manière.

Peu à peu cette partie de la somme qui devait, par son intérêt leur fournir un petit revenu annuel fut dépensée, Armand en ayant consacré, malgré la volonté de sa femme, une part è payer des dettes insignifiantes qu'il avait contractées durant les premiers mois de leur mariage. Ainsi placé à deux pas de la pauvreté, il jugea que le retranchement était impérieusement nécessaire; la servante fut renvoyée, les dépenses pour la toilette et la tale diminuées, et Délima, changeant tour-à-coup d'un extrême à un autre, passa de la condition de poupée extravagante à celle d'une femme très-négligente au dernier point. Naturellement, le caractère participa aussi à ce changement et ce fut pour le pire; aussi les regards de colère et les ennuyeuses récriminations sur sa misérable destinée étaient maintenant tout ce qu'il y avait dans l'infortunée demeure de notre héros.

L'étrenne annuelle de cinquante louis envoyée par madame Ratelle arriva à temps pour les sauver du besoin immédiat; Armand, après des efforts désespérés, se procura un peu de copie qui ne lui rapporta qu'une rémunération insuffisante du rude labeur qu'il s'imposait après les heures de bureau. Plusieurs articles superflus de ménage, parmi lesquels s'en trouvaient dont on aurait fort bien se dispenser de faire l'acquisition furent vendus pour faire face aux exigences du moment, et aà chacun de ces sacrifices Délima se lamentait comme si on eût blessé une des fibres de son coeur.

Madame Martel qui était devenue une commensale assidue du logis joignait, naturellement, ses vigoureuses lamentations à celles de la jeune femme, branlant la tête outre mesure et soupirant sur un ton lamentable: oh! ma pauvre, pauvre Délima! C'était au point qu'Armand pensait en devenir fou. Une fois que sa femme avait été particulièrement vive dans ses jérémiades et que madame Martel la secondait de son mieux, le pauvre mari les réduisit l'une et l'autre au silence en se tournant vers la visiteuse et en l'informant que ce qu'elle avait de mieux à faire pour la tranquillité de tous était de ramener Délima avec elle et de la garder jusqu'à ce qu'il eût une demeure plus riche à lui offrir. Mais cette explosion était un événement rare et l'influence morale qu'elle eut sur le moment passa bientôt, laissant encore une fois les adversaires du jeune homme maîtresses du champ de bataille.

Pendant qu'il supportait de son mieux les infortunes qui l'entouraient, se laissant un jour aller au découragement et renouvelant le lendemain les résolutions qu'il avait prises de lutter vaillamment contre le sort et de vaincre si c'était possible, un messager arriva d'Alonville pour lui dire de s'y rendre sans retard parce que madame Ratelle venait d'être frappée d'un coup de paralysie et qu'elle se mourait. Atterré et profondément chagrin de cette affreuse nouvelle, il se prépara à partir incontinent; de son côté, Délima sut profiter du prétexte des mauvais chemins et du temps défavorable pour refuser de l'accompagner.

Il arriva à temps pour recevoir la dernière bénédiction de la bonne tante Françoise, pour cueillir de ses lèvres expirantes quelques conseils et des paroles de sympathie; un autre coup de l'ennemi infatigable termina la scène. Aucune expression ne put rendre la désolation du pauvre Armand en face du cadavre inanimé de sa tante. Elle avait été le dernier être qui l'eût aimé sur la terre, car sa confiance dans l'affection de sa femme s'était évanouie depuis longtemps; son oreille aujourd'hui glacée par la mort était la seule à laquelle il eût pu confier ses peines et ses projets. L'avenir qui s'ouvrait maintenant devant lui n'était plus embelle par l'espérance de rencontrer un coeur sincère qui pût l'aimer.

Quelques mots furent échangés entre lui et Paul, ce dernier faisant preuve d'embarras et de contrariété, pendant que lui-même était préoccupé et indifférent. Ce fut là toute leur entrevue.

Après les funérailles auxquelles les deux frères assistèrent côte à côte, le notaire du village remit à Armand une lettre que madame Ratelle avait ordonné de lui donner lorsqu'elle serait morte, et il ajouta qu'il était prêt à lui lire le testament de la défunte.

Portant la date du matin qui avait précédé l'arrivée d'Armand, la lettre renfermait une écriture tremblante, presqu'illisible, mais témoignait d'une tendre affection, de sympathie pour ses infortunes, et l'engageait à puiser des consolations à la source où elle en avait trouvé elle-même de si abondantes, l'espoir d'une vie future. Elle déclarait qu'à l'exception de quelque s legs charitables et d'un présent à Paul, elle faisait d'Armand son légataire universel; mais prévoyant l'extravagance de Délima et sa propre imprudence dans les affaires d'argent,--ce qui était amplement prouvé par la prodigalité avec laquelle avait été dépensée la forte somme qu'elle leur avait donnée,--et craignant que, si l'héritage était mis à leur disposition sans conditions restrictives il serait promptement dépensé, les laissant encore une fois la proie de la pauvreté, elle manifestait le désir qu'Armand ne reçût que l'intérêt annuel de l'argent qui lui était légué pendant l'espace de sept ans, après lequel il entrerait dans la jouissance complète de son héritage sans être entravé par aucune autre condition.

Lorsque de retour chez lui, notre héros eût raconté à sa femme les détails de la mort de madame Ratelle et les dispositions du testament, Délima eut peine à cacher son désappointement.

--Seulement cent-vingt louis par année pendant sept ans! répétait-elle avec un certain mécontentement; juste un peu plus que la somme avec laquelle nous mourions de faim. Nous avons le temps de mourir tous deux avant l'expiration du terme convenu.

--Ce ne serais pas un événement très-regrettable! répondit Armand avec une profonde amertume: assurément, notre vie n'est pas si agréable que nous puissions la regretter.

--Elle le serait si nous avions beaucoup d'argent, répliqua la jeune femme.

--Aucune somme d'argent ne pourrait apporter le bonheur dans notre maison! pensa en lui-même le pauvre Armand.

Mais il ne souffla mot.


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