CHAPITRE III

CHAPITRE IIIL’ÉCOLE DE DROIT(1829-1832)M. Poncelet ou le professeurmélomane. A la Sorbonne. Cours de MM. Guizot, Villemain et Cousin.—Jules Janin et leSiècle de Charles X. Les arts et les lettres en l’an de grâce 1829. Le romantisme de Pontmartin.—L’atelier de Paul Huet et la première représentation d’Hernani. Félix Lebertre et laSilhouette. LePetit Plutarque français. LeCorrespondant. Première rencontre de Pontmartin avec l’Académie. Mort de M. Eugène de Pontmartin.—Mort de l’oncle Joseph. Le choléra. La prédiction de Léonard Retouret etle 19 avril 1832. La première représentation de laTour de Nesle. Alfred Thureau-Dangin.—Retour à Avignon.IAu mois d’août 1829, Armand de Pontmartin passa son baccalauréat, ce qui fut, on le pense bien, une simple formalité. Si j’en parle, c’est pour ce petit détail: un de ses examinateurs s’appelait Villemain. Trois mois après, il prenait sa première inscription de droit. Des cours de l’école, il ne semblait avoir gardé aucun souvenir; de ses professeurs il ne parlait jamais, sauf quelquefois deM. Poncelet[40]professeur d’histoire du droit. Un soir, aux Italiens, à une représentation d’Otello, M. Poncelet n’avait pas de place; Pontmartin lui donna la sienne, sous le fallacieux prétexte qu’il allait au bal chez l’ambassadeur d’Angleterre. Depuis ce soir-là, ils furent amis, et ils prirent bientôt l’habitude de se rencontrer dans la grande allée du Luxembourg, où ils dissertaient à perte de vue sur Gluck et sur Rossini, sur Nourrit et sur Ponchard, sur MlleSontag et sur MmeDamoreau. Au bout de trois mois, l’accord était si parfait entre nos deuxmélomanesqu’ils se tutoyaient. Cette liaison du reste n’eut point pour effet d’éveiller chez Pontmartin le goût de la procédure ou celui des Pandectes, et il continua de briller surtout par son absence aux leçons de MM. Duranton, Demante et Du Caurroy. En revanche, il était des plus assidus à la Sorbonne. Dès le collège, il avait été plus d’une fois conduit par son père et par l’oncle Joseph aux cours de MM. Guizot, Cousin et Villemain. Étudiant, il ne manqua aucune de leurs leçons. L’impression qu’il en ressentit ne devait jamais s’effacer.M. Guizot avait choisi pour sujet de son cours de 1829-1830 l’histoire de la civilisation en France pendant lesXIe,XIIeetXIIIesiècles, de Hugues Capet à Philippe de Valois. M. Villemain exposaitl’histoire de la langue et des lettres au moyen âge en France et dans l’Europe méridionale. M. Cousin avait pris pour thème l’histoire de la philosophie duXVIIIesiècle.Il n’était pas un jour de la semaine où le public, de plus en plus nombreux, ne fût assuré de voir monter en chaire un des trois professeurs:Le lundi, M. Guizot;Le mardi, M. Villemain;Le mercredi, M. Villemain;Le jeudi, M. Cousin;Le vendredi, M. Cousin;Le samedi, M. Guizot.Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, devenu un rendez-vous plus accrédité que le Bois de Boulogne, le Jardin des Tuileries et le Boulevard des Italiens, se rencontraient, au milieu d’une jeunesse enthousiaste, le député et le pair de France, le membre de l’Institut et le journaliste, l’artiste et le poète, l’universitaire et le séminariste, les femmes savantes et les beautés à la mode, Philaminte et Célimène. Autour de la chaire se pressaient tous ceux qui, ayant un nom, voulaient le soutenir, ou qui, n’en ayant pas, voulaient le faire; tous ceux qui allaient être ou qui ont failli être célèbres. Le duc de Broglie—l’ancien—y coudoyait le duc de Noailles; Théodore Jouffroy s’asseyait côte à côte avec Sainte-Beuve; les rédacteurs duGlobe, duJournal des Débats, de laRevue française, préludaient à leurs destinées plus ou moins brillantes; ils venaient apprendre à parler en écoutant.Saint-Marc Girardin, Vitet, Nisard, Cuvillier-Fleury, Charles Magnin, Duvergier de Hauranne, P.-J. Dubois, Louis de Carné, Silvestre de Sacy, Charles de Rémusat, Montalembert, Larcy, Damiron, Alfred de Falloux, et quelquefois Alfred de Musset, l’Académie de l’avenir, un vaillant état-major de lieutenants prêts à passer capitaines, ou de capitaines destinés à devenir généraux!Des trois illustres maîtres de la Sorbonne, M. Guizot, s’il était le plus original et le plus éloquent, n’était pas le plus couru et le plus applaudi. Ses leçons sur les éléments constitutifs de la société moderne, l’aristocratie féodale, l’Église, la royauté, les communes, étaient des modèles d’impartialité. D’une science profonde, d’une forme élevée, sobre et ferme, elles étaient certainement supérieures à celles de ses deux collègues. Mais ce grave professeur au teint pâle, au profil correct, à la physionomie austère, imposait à ses auditeurs plus qu’il ne les attirait. Son magnifique organe, si net, si vibrant, avait conservé, de son éducation et de sa jeunesse, je ne sais quelle rigidité calviniste qui refroidissait l’enthousiasme. On l’admirait, mais l’admiration était tempérée par une sorte de respect. Il n’y avait pas entre l’orateur et son public ces courants électriques qui triplent le succès. On était conquis, on n’était pas charmé. Le charmeur, c’était Villemain.Lorsque ce dernier traversait la foule pour arriver jusqu’à sa chaire, le sourire était déjà sur toutes les lèvres. On s’était habitué si vite à saspirituelle laideur, qu’elle semblait une grâce et une malice de plus. Cinquante ans plus tard, Pontmartin évoquera en ces termes le souvenir de ces inoubliables leçons du Villemain de 1829:Il me semble que je le vois encore, une liasse de livres ou de papiers sous le bras, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, le scintillement du regard voilé sous le renflement des paupières, le pli des lèvres s’essayant au sourire comme un arc qui va lancer des flèches, le tout avec un petit air deSainte-Nitouchequi ne présageait rien de bon pour les idées communes, les ignorants, les pédants et les imbéciles.Il s’asseyait, il parlait, et aussitôt le charme opérait, l’orateur et l’auditoire étaient unis par un fil magnétique. Sa voix, par une incroyable flexibilité d’organe, une étonnante variété d’intonations, donnait une valeur prodigieuse non seulement à toutes ses paroles, mais à tous ses silences. Quelle ingéniosité! Quelle souplesse! Quel art caché sous ce naturel! Quelle justesse de demi-teintes et de nuances!... Les allusions, les épigrammes, les malices, les prétéritions narquoises, étaient saisies au vol avec une promptitude qui nous mettait de moitié dans les spirituelles intentions de notre enchanteur. C’était plaisir de souligner ce qu’il disait, d’achever ce qu’il commençait, de deviner ce qu’il taisait[41]...Et pourtant, plus étonnant encore était Victor Cousin. Villemain était un merveilleux, un incomparable virtuose, Cousin était tout un orchestre. Ce n’est pas de ses leçons de la Sorbonne que l’on aurait pu dire:Cela manque de musique. Il parlaithistoirecomme Guizot,littératurecomme Villemain;il parlait mêmephilosophie, et il obtenait des effets plus extraordinaires en traitant des sujets plus arides. Sa faculté d’exposition avait toute la valeur d’une invention originale. Partout où il voulait mener son auditoire, son auditoire le suivait, avec frémissement, avec transport.Nous sommes en 1887. Les maîtres sont morts. De leurs auditeurs, combien peu survivent! Pontmartin, l’un des derniers, se plaît à raviver, pour un moment, ces figures disparues, ces images éteintes, ces grands jours de la Sorbonne depuis longtemps évanouis.Le cours de M. Cousin, écrit-il, eut l’heureuse fortune de coïncider avec les premières ardeurs du romantisme. On lui a reproché d’avoir fait le roman de la philosophie plutôt que son histoire. C’était là justement ce qui nous transportait. Pour passer desMéditations, desOdes et Ballades, desOrientales, d’Eloa, deCromwellet de sa préface aux leçons de M. Cousin, nous n’avions pas besoin de changer d’atmosphère. Poésie, art, philosophie, découlaient de la même source, s’allumaient au même foyer, échangeaient tour à tour leurs rayonnements et leurs reflets. L’éloquent professeur réagissait énergiquement contre la philosophie sensualiste des demeurants du dernier siècle, tandis que nos poètes et nos artistes appliquaient le même effort de réaction aux pâles continuateurs de Voltaire et à l’école de l’abbé Delille... S’il ne disait pas assez clairement ce que devait être la philosophie, il nous apprenait au moins ce qu’elle devait ne pas être. D’ailleurs, encore une fois, ce détail nous semblait secondaire. Il était pour nous un oracle plutôt qu’un professeur, et il sied aux oracles de s’entourer de nuages. Au bout de soixante ans, je crois le voir et l’entendre encore:Deus! ecce Deus!... Il restait debout, et sa chaire devenait un trépied. Ses yeux lançaient des flammes.Ses gestes excessifs ajoutaient à l’entraînement de sa parole. Il était sibyllin sans être pédant, et ses obscurités paraissaient calculées pour rendre plus vifs et plus éclatants ses jets de lumière. Il avait des hardiesses de pensée et de langage qui saisissaient nos intelligences, élargissaient les horizons et introduisaient violemment l’histoire contemporaine dans la philosophie de tous les temps[42].IIPour un jeune homme épris de l’amour des lettres, pour le lauréat du collège Saint-Louis et du concours général, quelles fêtes que ces matinées de la Sorbonne et quelles fêtes aussi au dehors! Partout, dans la poésie, dans le roman, dans les arts, à la tribune comme au théâtre, c’est unrenouveaumerveilleux, «le plus beau comme le plus hardi mouvement intellectuel qu’aucun de nos siècles ait encore vu[43].»—«Allons-nous donc, écrit Jules Janin, allons-nous donc avoir le siècle de Charles X, comme nous avons eu le siècle de Louis XIV[44]?» Hélas! Charles X va tomber; il va reprendre le chemin de l’exil. Mais il semble que, à cette heure suprême, les chefs-d’œuvre veuillent se presser sur ses pas pour lui former un cortège digne de cette maison de Bourbon, qui a fait la France. Au dernier Salon depeinture de la Restauration, les plus grands noms de l’art auXIXesiècle se donnent rendez-vous. Parmi les peintres, Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Léopold Robert, le baron Gérard, Eugène Devéria, Isabey, Schnetz, Horace Vernet, Gudin, Heim, Sigalon, Brascassat, Paul Huet, Bonington, Granet, Ary Scheffer. Parmi les statuaires, Dumont, Cortot, Pradier, David d’Angers, Foyatier, Rude, Nanteuil et Bosio. Du mois de juillet 1829, au mois d’août 1830, pendant cette dernière année de la Restauration, qui fut précisément la première année de droit de Pontmartin, Rossini fait représenterGuillaume Tell, et AuberFra Diavolo; Victor Hugo et Alfred de Vigny donnent au Théâtre-FrançaisHernaniet leMore de Venise[45], Alfred de Musset publie lesContes d’Espagne et d’Italie, Sainte-Beuve lesConsolations, Lamartine lesHarmonies, Théophile Gautier ses premièresPoésies[46]. Après s’être essayé sous les pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin, de Viellerglé deSaint-Alme et de lord R’hoone, Balzac, entré en pleine possession de son talent, écrit lesScènes de la vie privée[47], tandis que Prosper Mérimée, après avoir fait paraître, au mois de mars 1829, laChronique du règne de Charles IX, compose ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus achevées, laPartie de trictrac, leVase étrusqueet l’Enlèvement de la Redoute. En même temps que Guizot, Villemain et Victor Cousin professent à la Sorbonne, Cuvier, après quinze ans de silence, reprend son cours au Collège de France. Berryer prononce son premier discours parlementaire, Montalembert écrit son premier article.Chaque matin, sans y manquer jamais, Pontmartin allait bouquiner, sous les galeries de l’Odéon, chez son voisin le libraire Masgana, sûr d’y trouver le chef-d’œuvre du jour, en attendant celui du lendemain. Comme sa bourse d’étudiant était bien garnie, il achetait le volume et, sans perdre une heure, il allait le lire, l’hiver dans sa chambre de la rue de Vaugirard, en été sous les tilleuls du Luxembourg.En dépit de ses brillantes études classiques, ou peut-être à cause d’elles, il était romantique,—romantique avec Victor Hugo et Sainte-Beuve, mais plus encore avec Chateaubriand, Lamartine, lord Byron et Walter Scott. Il applaudissait à la chute des trois unités, à la brisure du rythme, à la césureplus libre, à la rime plus riche: mais ces questions deformeet destylen’avaient à ses yeux qu’une importance secondaire. Ce qui l’attirait, ce qui le passionnait dans le romantisme, pur encore de tout excès, c’était le retour aux idées spiritualistes et chrétiennes. Il saluait en lui l’allié de l’opinion royaliste, l’adversaire des coryphées dulibéralisme, des voltigeurs de Voltaire et de l’Encyclopédie. Dans son juvénile enthousiasme, il se plaisait à y voir la revanche de l’art chrétien, des siècles de foi, de la cathédrale gothique, contre le temple grec, le néo-paganisme du dernier siècle, sa littérature aussi glaciale que sa philosophie. Plus tard, quand l’École nouvelle, au lendemain de la révolution de 1830, reniera ses glorieux débuts et se fera anti-chrétienne, quand 93 aura remplacé 89, quand leCénaclesera devenu un club démagogique, Pontmartin s’en séparera, mais il ne se ralliera point pour cela au pseudo-classicisme de Ponsard et deLucrèce. Il demeurera ce qu’il avait été en 1829; jusqu’à la fin, il sera unromantique impénitent.IIIEmmanuel Richomme, son ancien condisciple de Saint-Louis, était le neveu du peintre Paul Huet, le précurseur de notre grande école paysagiste. Pontmartin fréquenta l’atelier de l’artiste, son aîné seulement de quelques années[48], et nouaavec lui une amitié, qu’il consacrera plus tard en lui dédiant lesMémoires d’un notaire, ce roman qui côtoie souvent de trop près le mélodrame, mais où il y a de si charmants paysages, d’un ton si juste et si vrai. Lors de la première représentation d’Hernani, Paul Huet fut chargé de fournir une bande; il la recruta parmi ses élèves et les amis de son neveu. Et voilà comment Armand de Pontmartin se trouva, le soir du 25 février 1830, au parterre du Théâtre-Français, applaudissant à tout rompre les vers de Hugo, en compagnie des rapins les plus frénétiques.Dans sesMémoires[49], il a retracé les principaux épisodes de cette soirée mémorable. Il sortit du théâtre plus hugolâtre que jamais, pressé du besoin de dire à tous—urbi et orbi—son admiration et son enthousiasme. Il y avait justement, en ce temps-là, sur le pavé de Paris, un petit journal qui lui avait quelques obligations et ne demandait pas mieux que d’insérer sa prose. De ses deux cousins, Henri et Alfred de Cambis, le second, paresseux et étourdi, avait été retiré du collège, où il perdait son temps; le marquis de Cambis lui avaitdonné pour précepteur un jeune universitaire, quelque peu journaliste, nommé Félix Lebertre. Lebertre étaitlibéralet hostile auparti prêtre; mais comme cet ennemi dela Congrégationn’était pas, malgré tout, bien féroce, et qu’il avait la passion de la littérature, Pontmartin s’était lié avec lui et avait été un des premiers souscripteurs de son journal,la Silhouette: c’était une feuille à images, à prétentions mondaines, et qui s’occupait volontiers des théâtres. Elle ouvrit avec empressement ses colonnes à l’article de Pontmartin surHernani, improvisé en quelques heures le lendemain de la première représentation.En même temps quela Silhouette, Lebertre dirigeait une autre publication,le Petit Plutarque français, Pontmartin y donna deux notices surCorneilleet surLa Fontaine,ornéesde gravures sur bois. Mais il allait bientôt débuter dans un recueil plus important, dans une des principales Revues de l’époque,le Correspondant.Fondé le 10 mars 1829 par MM. Bailly de Surcy, Edmond de Cazalès et Louis de Carné, leCorrespondant, après avoir été d’abord hebdomadaire, paraissait, depuis le 2 mars 1830, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, en un cahier de huit pages in-4o, à deux colonnes.A la fois religieuse, politique et littéraire, la nouvelle Revue, dont presque tous les rédacteurs étaient desjeunes, professait hautement les doctrines catholiques et monarchiques; en littérature, elle inclinait vers le romantisme, mais avec desages réserves. Elle venait justement de publier surHernanideux grands articles, où je relève, à côté des éloges les plus mérités, ces lignes quasi prophétiques: «L’invocation au tombeau de Charlemagne est noble et grande... toutefois l’ensemble est entaché du vice d’une fausse profondeur; il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images... Mon oreille est étonnée, mon âme n’est pas profondément ébranlée[50]...»Il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images: Victor Hugo poète, avec ses qualités et ses défauts, n’est-il pas tout entier dans cette phrase?Toutes les sympathies de Pontmartin allaient naturellement auCorrespondant, et il se disait que, lorsqu’il aurait quelques années de plus, il serait heureux de se joindre à ce groupe d’élite. Plus tôt qu’il ne le pensait, et avant la fin de sa première année de droit, la porte de la Revue s’ouvrit à demi devant lui, en attendant de s’ouvrir plus tard toute grande.Le 29 juin 1830, eut lieu à l’Académie française la double réception du général Philippe de Ségur et de M. de Pongerville. Les deux récipiendaires et MM. Arnault et de Jouy, chargés de leur répondre, attaquèrent le romantisme avec une véritable furie:Ils étaient quatreQui voulaient se battre...Armand de Pontmartin assistait à la séance, avec un billet que lui avait procuré son oncle, M. de Cambis. Rentré chez lui, il écrivit trois ou quatre pages où il parlait des quatreimmortelset aussi d’un demi-quarteron de leurs confrères, avec la plus parfaite irrévérence. Une heure après, l’article était dans la boîte duCorrespondant, au numéro 5 de la rue Saint-Thomas-d’Enfer.Ce premier article, on s’en souvient toujours. «Moi-même, écrira Pontmartin dans une de ses causeries de 1876, moi-même, à un demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel battement de cœur je jetai dans la boîte duCorrespondantle premier en date de mes innombrables articles, et quelle fut ma joie, trois jours après, en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de Carné et Edmond de Cazalès. Ce sont là de ces impressions de jeunesse qui s’effacent et que l’on croit mortes, tant que la vie semble encore avoir encore quelque chose à nous donner. Mais quand tout manque à la fois, quand on n’a plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se retourne et l’on aperçoit bien loin, à l’extrémité de l’horizon, une pâle et faible lueur. C’est le fugitif rayon de la vingtième année, l’adieu furtif du premier rêve à la dernière réalité[51].»Toutes nos joies sont courtes. L’article duCorrespondantavait paru le 2 juillet: moins de quatre semaines après, éclatait la Révolution de 1830.Pontmartin était encore à Paris, où il était resté avec sa mère et son oncle Joseph. Après les premiers jours de trouble, et dès que les routes furent rouvertes, on revint aux Angles, où M. de Pontmartin le père s’était rendu dès le printemps. On le trouva très souffrant, accablé par les nouvelles de Paris. Bientôt même il fallut le transporter à Avignon, dans la maison de son beau-frère de Cambis, afin d’être plus à portée des médecins. La douleur causée au fidèle royaliste par la chute de ses princes, ses inquiétudes pendant plusieurs mois pour la vie de M. de Polignac, son compagnon des années d’émigration, aggravèrent sa maladie et hâtèrent sa mort, qui eut lieu en un jour de deuil monarchique, particulièrement poignant au lendemain d’un nouvel exil des Bourbons, le 21 janvier 1831.IVCe fut seulement au mois d’octobre suivant que la famille, privée de son chef, rentra à Paris, et que Pontmartin commença sa deuxième année de droit. Cette seconde année ne devait guère ressembler à la première. Plus de fêtes en Sorbonne, plus de soirées aux Italiens, plus de lectures paisibles et charmantes sous les arbres du Luxembourg. Les émeutes succédaient aux émeutes et des menaces de guerre venaient du dehors. Pendant queMmela duchesse de Berry tentait en Vendée son héroïque aventure, les républicains se battaient au cloître Saint-Merry. Paris était mis en état de siège. Aux tristesses publiques venait se joindre pour Armand de Pontmartin un nouveau deuil de famille. Le 13 janvier 1832, un an presque jour pour jour après la mort de son père, il eut la grande douleur de perdre l’oncle Joseph, qui, malgré son chagrin, malgré une fatigue qui équivalait pour son corps débile à une grave maladie, avait tenu à suivre son neveu à Paris et à se réinstaller avec lui dans l’appartement de la rue de Vaugirard. Son corps fut rapporté aux Angles, accompagné par un prêtre ami. Mmede Pontmartin n’avait pas voulu que son fils interrompît encore ses études pour faire ce triste voyage.Dans les derniers jours de mars 1832, le choléra fit son apparition à Paris. Commencée le 26 mars, l’épidémie ne devait finir que le 30 septembre. Pendant ces cent quatre-vingt-neuf jours, le chiffre des victimes s’éleva à 18,406[52].De cette effroyable tragédie, de l’état d’âme des Parisiens pendant que le terrible fléau multipliait ses coups, de jour en jour plus meurtriers, Pontmartin a donné, dans sesMémoires[53], une émouvante et très fidèle peinture. Ce chapitre parut dans leCorrespondantdu 25 novembre 1881. Aprèsl’avoir lu, Cuvillier-Fleury lui écrivait: «Je suis encore ému, mon cher ami, de l’émotion que votre récit,daté du choléra, a causée à ma femme. Que cela est bien pensé, bien dit! Si je ne suis pas avec vous, aussi avant que vous, dans un certain mysticisme, qui convient aux solitaires quand ils ont de belles âmes, je n’en suis pas moins touché de ces nobles réminiscences, qui vont chercher en remontant quarante ou cinquante ans leurs souvenirs d’autrefois, et les trouvent presque rajeunis par cette éternelle fraîcheur des bons sentiments...»Dès le milieu d’avril, Paris n’était plus qu’une nécropole. Les marchands, sans doute, ouvraient leurs boutiques, les théâtres ne fermaient pas leurs portes; les fiacres roulaient, les bourgeois montaient leur garde. Rien n’était suspendu dans le mouvement des affaires, et l’on affichait même chaque matin les plaisirs de la journée[54]. Mais ces vains simulacres et ces fausses apparences ne trompaient personne. Les chiffres de la mortalité augmentaient d’heure en heure. Les hôpitaux regorgeaient; les corbillards étaient débordés, et, pour suppléer à leur insuffisance, il avait fallu recourir à des omnibus funéraires, à de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux regards le chiffre desdéménagements. Une indicible terreur enveloppait la ville, et les plus braves eux-mêmes n’en étaient pas exempts. Quand onse séparait le soir, on n’osait pas se dire: «A demain!»Pour ne pas effrayer sa mère, Pontmartin s’efforçait de faire bonne contenance; mais, nerveux et impressionnable à l’excès, il avait peine à y réussir. Les images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous ses yeux, en lui rappelant les chers défunts qu’il avait récemment perdus, le faisaient constamment songer à un proverbe provençal, qui dit que, lorsque la mort est installée dans une maison, elle n’en sort plus. A ces préoccupations funèbres s’ajoutait une pensée superstitieuse et puérile. Il était encore sur les bancs du collège, lorsque son ami Léonard Retouret, dont une destoquadesétait de prédire l’avenir, lui avait dit: «Tu sais, toi, tu mourras dans cinq ans.» Pontmartin avait écrit, à la première page de son Virgile, la date de cette prédiction:19 avril 1827. A mesure que l’on approchait de l’échéance fatale—19 avril 1832,—il croyait de plus en plus à la réalisation de la prophétie. Ce brave Retouret s’était trompé—et trompé de près de soixante ans. Le 20 avril, Pontmartin se leva, pleinement rassuré, si bien que, le 29 mai suivant, il assistait avec quelques amis, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la première représentation de laTour de Nesle. Comme on était loin déjà de la première représentation d’Hernani! Ce n’était plus le même public. Les rapins d’atelier étaient toujours là, sans doute; mais où étaient les autres claqueurs du 25 février 1830, fils de famille, lauréats de l’Université, rédacteurs duGlobe,artistesarrivés, poètes duCénacle? Ils étaient remplacés par des habitués d’estaminet, des acteurs et des actrices des petits théâtres, des journalistes républicains, desbousingotsen bérets et en casquettes rouges. La fameuse tirade desGrandes damesprovoqua des applaudissements frénétiques. Ces bravos redoublèrent quand le pauvre roi Louis le Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour: «Je vais donner l’ordre qu’une taxe soit levée sur la ville de Paris à l’occasion de ma rentrée», s’avança sur le balcon et dit au peuple: «Oui, mes enfants, je m’occupe de diminuer les impôts; je veux que vous soyez tous heureux, car je vous aime!» Pontmartin était consterné. Son cherromantismen’était plus, après trois ans, qu’un épisode du triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de tirades démocratiques. «Ah! disait-il tristement à ses amis pendant les entr’actes,—ce n’est plus ça, mais plus du tout! Adieu nos beaux rêves.»Parmi les étudiants qui l’accompagnaient à cettepremièrede laTour de Nesle, il en était un qui d’habitude n’allait point au théâtre, Alfred Thureau-Dangin[55], qu’il avait connu dès le collège et qui était devenu son meilleur ami. Très lettré, d’un esprit charmant, d’une piété ardente, Alfred Thureau était dès lors ce qu’il devait être toujours, et de plus en plus, un chrétien modèle, l’hommede tous les devoirs et de toutes les vertus[56]. Pontmartin était d’un caractère un peu faible, prompt aux entraînements. A cette heure critique, et si souvent décisive, de la jeunesse, il avait besoin d’un guide et d’un appui. Ce lui fut une inestimable fortune de trouver dans Alfred Thureau l’ami-apôtre, celui qui est toujours prêt à donner les bons conseils et surtout les bons exemples.Quand le choléra fut en décroissance, au mois d’août, Pontmartin quitta Paris avec sa mère. Il y revint seul au mois de novembre, non pour y terminer ses études juridiques, mais pour y faire un court séjour, emballer les meubles à destination d’Avignon et dire un adieu définitif à la place du Panthéon et à la rue de Vaugirard. La littérature l’avait décidément conquis sur le droit, dont en somme il n’avait fait que deux années et passé que deux examens: il se contentait du titre de bachelier en droit, ce qui, après tout, était suffisant pour être un jour maire de village.

CHAPITRE IIIL’ÉCOLE DE DROIT(1829-1832)M. Poncelet ou le professeurmélomane. A la Sorbonne. Cours de MM. Guizot, Villemain et Cousin.—Jules Janin et leSiècle de Charles X. Les arts et les lettres en l’an de grâce 1829. Le romantisme de Pontmartin.—L’atelier de Paul Huet et la première représentation d’Hernani. Félix Lebertre et laSilhouette. LePetit Plutarque français. LeCorrespondant. Première rencontre de Pontmartin avec l’Académie. Mort de M. Eugène de Pontmartin.—Mort de l’oncle Joseph. Le choléra. La prédiction de Léonard Retouret etle 19 avril 1832. La première représentation de laTour de Nesle. Alfred Thureau-Dangin.—Retour à Avignon.IAu mois d’août 1829, Armand de Pontmartin passa son baccalauréat, ce qui fut, on le pense bien, une simple formalité. Si j’en parle, c’est pour ce petit détail: un de ses examinateurs s’appelait Villemain. Trois mois après, il prenait sa première inscription de droit. Des cours de l’école, il ne semblait avoir gardé aucun souvenir; de ses professeurs il ne parlait jamais, sauf quelquefois deM. Poncelet[40]professeur d’histoire du droit. Un soir, aux Italiens, à une représentation d’Otello, M. Poncelet n’avait pas de place; Pontmartin lui donna la sienne, sous le fallacieux prétexte qu’il allait au bal chez l’ambassadeur d’Angleterre. Depuis ce soir-là, ils furent amis, et ils prirent bientôt l’habitude de se rencontrer dans la grande allée du Luxembourg, où ils dissertaient à perte de vue sur Gluck et sur Rossini, sur Nourrit et sur Ponchard, sur MlleSontag et sur MmeDamoreau. Au bout de trois mois, l’accord était si parfait entre nos deuxmélomanesqu’ils se tutoyaient. Cette liaison du reste n’eut point pour effet d’éveiller chez Pontmartin le goût de la procédure ou celui des Pandectes, et il continua de briller surtout par son absence aux leçons de MM. Duranton, Demante et Du Caurroy. En revanche, il était des plus assidus à la Sorbonne. Dès le collège, il avait été plus d’une fois conduit par son père et par l’oncle Joseph aux cours de MM. Guizot, Cousin et Villemain. Étudiant, il ne manqua aucune de leurs leçons. L’impression qu’il en ressentit ne devait jamais s’effacer.M. Guizot avait choisi pour sujet de son cours de 1829-1830 l’histoire de la civilisation en France pendant lesXIe,XIIeetXIIIesiècles, de Hugues Capet à Philippe de Valois. M. Villemain exposaitl’histoire de la langue et des lettres au moyen âge en France et dans l’Europe méridionale. M. Cousin avait pris pour thème l’histoire de la philosophie duXVIIIesiècle.Il n’était pas un jour de la semaine où le public, de plus en plus nombreux, ne fût assuré de voir monter en chaire un des trois professeurs:Le lundi, M. Guizot;Le mardi, M. Villemain;Le mercredi, M. Villemain;Le jeudi, M. Cousin;Le vendredi, M. Cousin;Le samedi, M. Guizot.Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, devenu un rendez-vous plus accrédité que le Bois de Boulogne, le Jardin des Tuileries et le Boulevard des Italiens, se rencontraient, au milieu d’une jeunesse enthousiaste, le député et le pair de France, le membre de l’Institut et le journaliste, l’artiste et le poète, l’universitaire et le séminariste, les femmes savantes et les beautés à la mode, Philaminte et Célimène. Autour de la chaire se pressaient tous ceux qui, ayant un nom, voulaient le soutenir, ou qui, n’en ayant pas, voulaient le faire; tous ceux qui allaient être ou qui ont failli être célèbres. Le duc de Broglie—l’ancien—y coudoyait le duc de Noailles; Théodore Jouffroy s’asseyait côte à côte avec Sainte-Beuve; les rédacteurs duGlobe, duJournal des Débats, de laRevue française, préludaient à leurs destinées plus ou moins brillantes; ils venaient apprendre à parler en écoutant.Saint-Marc Girardin, Vitet, Nisard, Cuvillier-Fleury, Charles Magnin, Duvergier de Hauranne, P.-J. Dubois, Louis de Carné, Silvestre de Sacy, Charles de Rémusat, Montalembert, Larcy, Damiron, Alfred de Falloux, et quelquefois Alfred de Musset, l’Académie de l’avenir, un vaillant état-major de lieutenants prêts à passer capitaines, ou de capitaines destinés à devenir généraux!Des trois illustres maîtres de la Sorbonne, M. Guizot, s’il était le plus original et le plus éloquent, n’était pas le plus couru et le plus applaudi. Ses leçons sur les éléments constitutifs de la société moderne, l’aristocratie féodale, l’Église, la royauté, les communes, étaient des modèles d’impartialité. D’une science profonde, d’une forme élevée, sobre et ferme, elles étaient certainement supérieures à celles de ses deux collègues. Mais ce grave professeur au teint pâle, au profil correct, à la physionomie austère, imposait à ses auditeurs plus qu’il ne les attirait. Son magnifique organe, si net, si vibrant, avait conservé, de son éducation et de sa jeunesse, je ne sais quelle rigidité calviniste qui refroidissait l’enthousiasme. On l’admirait, mais l’admiration était tempérée par une sorte de respect. Il n’y avait pas entre l’orateur et son public ces courants électriques qui triplent le succès. On était conquis, on n’était pas charmé. Le charmeur, c’était Villemain.Lorsque ce dernier traversait la foule pour arriver jusqu’à sa chaire, le sourire était déjà sur toutes les lèvres. On s’était habitué si vite à saspirituelle laideur, qu’elle semblait une grâce et une malice de plus. Cinquante ans plus tard, Pontmartin évoquera en ces termes le souvenir de ces inoubliables leçons du Villemain de 1829:Il me semble que je le vois encore, une liasse de livres ou de papiers sous le bras, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, le scintillement du regard voilé sous le renflement des paupières, le pli des lèvres s’essayant au sourire comme un arc qui va lancer des flèches, le tout avec un petit air deSainte-Nitouchequi ne présageait rien de bon pour les idées communes, les ignorants, les pédants et les imbéciles.Il s’asseyait, il parlait, et aussitôt le charme opérait, l’orateur et l’auditoire étaient unis par un fil magnétique. Sa voix, par une incroyable flexibilité d’organe, une étonnante variété d’intonations, donnait une valeur prodigieuse non seulement à toutes ses paroles, mais à tous ses silences. Quelle ingéniosité! Quelle souplesse! Quel art caché sous ce naturel! Quelle justesse de demi-teintes et de nuances!... Les allusions, les épigrammes, les malices, les prétéritions narquoises, étaient saisies au vol avec une promptitude qui nous mettait de moitié dans les spirituelles intentions de notre enchanteur. C’était plaisir de souligner ce qu’il disait, d’achever ce qu’il commençait, de deviner ce qu’il taisait[41]...Et pourtant, plus étonnant encore était Victor Cousin. Villemain était un merveilleux, un incomparable virtuose, Cousin était tout un orchestre. Ce n’est pas de ses leçons de la Sorbonne que l’on aurait pu dire:Cela manque de musique. Il parlaithistoirecomme Guizot,littératurecomme Villemain;il parlait mêmephilosophie, et il obtenait des effets plus extraordinaires en traitant des sujets plus arides. Sa faculté d’exposition avait toute la valeur d’une invention originale. Partout où il voulait mener son auditoire, son auditoire le suivait, avec frémissement, avec transport.Nous sommes en 1887. Les maîtres sont morts. De leurs auditeurs, combien peu survivent! Pontmartin, l’un des derniers, se plaît à raviver, pour un moment, ces figures disparues, ces images éteintes, ces grands jours de la Sorbonne depuis longtemps évanouis.Le cours de M. Cousin, écrit-il, eut l’heureuse fortune de coïncider avec les premières ardeurs du romantisme. On lui a reproché d’avoir fait le roman de la philosophie plutôt que son histoire. C’était là justement ce qui nous transportait. Pour passer desMéditations, desOdes et Ballades, desOrientales, d’Eloa, deCromwellet de sa préface aux leçons de M. Cousin, nous n’avions pas besoin de changer d’atmosphère. Poésie, art, philosophie, découlaient de la même source, s’allumaient au même foyer, échangeaient tour à tour leurs rayonnements et leurs reflets. L’éloquent professeur réagissait énergiquement contre la philosophie sensualiste des demeurants du dernier siècle, tandis que nos poètes et nos artistes appliquaient le même effort de réaction aux pâles continuateurs de Voltaire et à l’école de l’abbé Delille... S’il ne disait pas assez clairement ce que devait être la philosophie, il nous apprenait au moins ce qu’elle devait ne pas être. D’ailleurs, encore une fois, ce détail nous semblait secondaire. Il était pour nous un oracle plutôt qu’un professeur, et il sied aux oracles de s’entourer de nuages. Au bout de soixante ans, je crois le voir et l’entendre encore:Deus! ecce Deus!... Il restait debout, et sa chaire devenait un trépied. Ses yeux lançaient des flammes.Ses gestes excessifs ajoutaient à l’entraînement de sa parole. Il était sibyllin sans être pédant, et ses obscurités paraissaient calculées pour rendre plus vifs et plus éclatants ses jets de lumière. Il avait des hardiesses de pensée et de langage qui saisissaient nos intelligences, élargissaient les horizons et introduisaient violemment l’histoire contemporaine dans la philosophie de tous les temps[42].IIPour un jeune homme épris de l’amour des lettres, pour le lauréat du collège Saint-Louis et du concours général, quelles fêtes que ces matinées de la Sorbonne et quelles fêtes aussi au dehors! Partout, dans la poésie, dans le roman, dans les arts, à la tribune comme au théâtre, c’est unrenouveaumerveilleux, «le plus beau comme le plus hardi mouvement intellectuel qu’aucun de nos siècles ait encore vu[43].»—«Allons-nous donc, écrit Jules Janin, allons-nous donc avoir le siècle de Charles X, comme nous avons eu le siècle de Louis XIV[44]?» Hélas! Charles X va tomber; il va reprendre le chemin de l’exil. Mais il semble que, à cette heure suprême, les chefs-d’œuvre veuillent se presser sur ses pas pour lui former un cortège digne de cette maison de Bourbon, qui a fait la France. Au dernier Salon depeinture de la Restauration, les plus grands noms de l’art auXIXesiècle se donnent rendez-vous. Parmi les peintres, Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Léopold Robert, le baron Gérard, Eugène Devéria, Isabey, Schnetz, Horace Vernet, Gudin, Heim, Sigalon, Brascassat, Paul Huet, Bonington, Granet, Ary Scheffer. Parmi les statuaires, Dumont, Cortot, Pradier, David d’Angers, Foyatier, Rude, Nanteuil et Bosio. Du mois de juillet 1829, au mois d’août 1830, pendant cette dernière année de la Restauration, qui fut précisément la première année de droit de Pontmartin, Rossini fait représenterGuillaume Tell, et AuberFra Diavolo; Victor Hugo et Alfred de Vigny donnent au Théâtre-FrançaisHernaniet leMore de Venise[45], Alfred de Musset publie lesContes d’Espagne et d’Italie, Sainte-Beuve lesConsolations, Lamartine lesHarmonies, Théophile Gautier ses premièresPoésies[46]. Après s’être essayé sous les pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin, de Viellerglé deSaint-Alme et de lord R’hoone, Balzac, entré en pleine possession de son talent, écrit lesScènes de la vie privée[47], tandis que Prosper Mérimée, après avoir fait paraître, au mois de mars 1829, laChronique du règne de Charles IX, compose ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus achevées, laPartie de trictrac, leVase étrusqueet l’Enlèvement de la Redoute. En même temps que Guizot, Villemain et Victor Cousin professent à la Sorbonne, Cuvier, après quinze ans de silence, reprend son cours au Collège de France. Berryer prononce son premier discours parlementaire, Montalembert écrit son premier article.Chaque matin, sans y manquer jamais, Pontmartin allait bouquiner, sous les galeries de l’Odéon, chez son voisin le libraire Masgana, sûr d’y trouver le chef-d’œuvre du jour, en attendant celui du lendemain. Comme sa bourse d’étudiant était bien garnie, il achetait le volume et, sans perdre une heure, il allait le lire, l’hiver dans sa chambre de la rue de Vaugirard, en été sous les tilleuls du Luxembourg.En dépit de ses brillantes études classiques, ou peut-être à cause d’elles, il était romantique,—romantique avec Victor Hugo et Sainte-Beuve, mais plus encore avec Chateaubriand, Lamartine, lord Byron et Walter Scott. Il applaudissait à la chute des trois unités, à la brisure du rythme, à la césureplus libre, à la rime plus riche: mais ces questions deformeet destylen’avaient à ses yeux qu’une importance secondaire. Ce qui l’attirait, ce qui le passionnait dans le romantisme, pur encore de tout excès, c’était le retour aux idées spiritualistes et chrétiennes. Il saluait en lui l’allié de l’opinion royaliste, l’adversaire des coryphées dulibéralisme, des voltigeurs de Voltaire et de l’Encyclopédie. Dans son juvénile enthousiasme, il se plaisait à y voir la revanche de l’art chrétien, des siècles de foi, de la cathédrale gothique, contre le temple grec, le néo-paganisme du dernier siècle, sa littérature aussi glaciale que sa philosophie. Plus tard, quand l’École nouvelle, au lendemain de la révolution de 1830, reniera ses glorieux débuts et se fera anti-chrétienne, quand 93 aura remplacé 89, quand leCénaclesera devenu un club démagogique, Pontmartin s’en séparera, mais il ne se ralliera point pour cela au pseudo-classicisme de Ponsard et deLucrèce. Il demeurera ce qu’il avait été en 1829; jusqu’à la fin, il sera unromantique impénitent.IIIEmmanuel Richomme, son ancien condisciple de Saint-Louis, était le neveu du peintre Paul Huet, le précurseur de notre grande école paysagiste. Pontmartin fréquenta l’atelier de l’artiste, son aîné seulement de quelques années[48], et nouaavec lui une amitié, qu’il consacrera plus tard en lui dédiant lesMémoires d’un notaire, ce roman qui côtoie souvent de trop près le mélodrame, mais où il y a de si charmants paysages, d’un ton si juste et si vrai. Lors de la première représentation d’Hernani, Paul Huet fut chargé de fournir une bande; il la recruta parmi ses élèves et les amis de son neveu. Et voilà comment Armand de Pontmartin se trouva, le soir du 25 février 1830, au parterre du Théâtre-Français, applaudissant à tout rompre les vers de Hugo, en compagnie des rapins les plus frénétiques.Dans sesMémoires[49], il a retracé les principaux épisodes de cette soirée mémorable. Il sortit du théâtre plus hugolâtre que jamais, pressé du besoin de dire à tous—urbi et orbi—son admiration et son enthousiasme. Il y avait justement, en ce temps-là, sur le pavé de Paris, un petit journal qui lui avait quelques obligations et ne demandait pas mieux que d’insérer sa prose. De ses deux cousins, Henri et Alfred de Cambis, le second, paresseux et étourdi, avait été retiré du collège, où il perdait son temps; le marquis de Cambis lui avaitdonné pour précepteur un jeune universitaire, quelque peu journaliste, nommé Félix Lebertre. Lebertre étaitlibéralet hostile auparti prêtre; mais comme cet ennemi dela Congrégationn’était pas, malgré tout, bien féroce, et qu’il avait la passion de la littérature, Pontmartin s’était lié avec lui et avait été un des premiers souscripteurs de son journal,la Silhouette: c’était une feuille à images, à prétentions mondaines, et qui s’occupait volontiers des théâtres. Elle ouvrit avec empressement ses colonnes à l’article de Pontmartin surHernani, improvisé en quelques heures le lendemain de la première représentation.En même temps quela Silhouette, Lebertre dirigeait une autre publication,le Petit Plutarque français, Pontmartin y donna deux notices surCorneilleet surLa Fontaine,ornéesde gravures sur bois. Mais il allait bientôt débuter dans un recueil plus important, dans une des principales Revues de l’époque,le Correspondant.Fondé le 10 mars 1829 par MM. Bailly de Surcy, Edmond de Cazalès et Louis de Carné, leCorrespondant, après avoir été d’abord hebdomadaire, paraissait, depuis le 2 mars 1830, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, en un cahier de huit pages in-4o, à deux colonnes.A la fois religieuse, politique et littéraire, la nouvelle Revue, dont presque tous les rédacteurs étaient desjeunes, professait hautement les doctrines catholiques et monarchiques; en littérature, elle inclinait vers le romantisme, mais avec desages réserves. Elle venait justement de publier surHernanideux grands articles, où je relève, à côté des éloges les plus mérités, ces lignes quasi prophétiques: «L’invocation au tombeau de Charlemagne est noble et grande... toutefois l’ensemble est entaché du vice d’une fausse profondeur; il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images... Mon oreille est étonnée, mon âme n’est pas profondément ébranlée[50]...»Il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images: Victor Hugo poète, avec ses qualités et ses défauts, n’est-il pas tout entier dans cette phrase?Toutes les sympathies de Pontmartin allaient naturellement auCorrespondant, et il se disait que, lorsqu’il aurait quelques années de plus, il serait heureux de se joindre à ce groupe d’élite. Plus tôt qu’il ne le pensait, et avant la fin de sa première année de droit, la porte de la Revue s’ouvrit à demi devant lui, en attendant de s’ouvrir plus tard toute grande.Le 29 juin 1830, eut lieu à l’Académie française la double réception du général Philippe de Ségur et de M. de Pongerville. Les deux récipiendaires et MM. Arnault et de Jouy, chargés de leur répondre, attaquèrent le romantisme avec une véritable furie:Ils étaient quatreQui voulaient se battre...Armand de Pontmartin assistait à la séance, avec un billet que lui avait procuré son oncle, M. de Cambis. Rentré chez lui, il écrivit trois ou quatre pages où il parlait des quatreimmortelset aussi d’un demi-quarteron de leurs confrères, avec la plus parfaite irrévérence. Une heure après, l’article était dans la boîte duCorrespondant, au numéro 5 de la rue Saint-Thomas-d’Enfer.Ce premier article, on s’en souvient toujours. «Moi-même, écrira Pontmartin dans une de ses causeries de 1876, moi-même, à un demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel battement de cœur je jetai dans la boîte duCorrespondantle premier en date de mes innombrables articles, et quelle fut ma joie, trois jours après, en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de Carné et Edmond de Cazalès. Ce sont là de ces impressions de jeunesse qui s’effacent et que l’on croit mortes, tant que la vie semble encore avoir encore quelque chose à nous donner. Mais quand tout manque à la fois, quand on n’a plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se retourne et l’on aperçoit bien loin, à l’extrémité de l’horizon, une pâle et faible lueur. C’est le fugitif rayon de la vingtième année, l’adieu furtif du premier rêve à la dernière réalité[51].»Toutes nos joies sont courtes. L’article duCorrespondantavait paru le 2 juillet: moins de quatre semaines après, éclatait la Révolution de 1830.Pontmartin était encore à Paris, où il était resté avec sa mère et son oncle Joseph. Après les premiers jours de trouble, et dès que les routes furent rouvertes, on revint aux Angles, où M. de Pontmartin le père s’était rendu dès le printemps. On le trouva très souffrant, accablé par les nouvelles de Paris. Bientôt même il fallut le transporter à Avignon, dans la maison de son beau-frère de Cambis, afin d’être plus à portée des médecins. La douleur causée au fidèle royaliste par la chute de ses princes, ses inquiétudes pendant plusieurs mois pour la vie de M. de Polignac, son compagnon des années d’émigration, aggravèrent sa maladie et hâtèrent sa mort, qui eut lieu en un jour de deuil monarchique, particulièrement poignant au lendemain d’un nouvel exil des Bourbons, le 21 janvier 1831.IVCe fut seulement au mois d’octobre suivant que la famille, privée de son chef, rentra à Paris, et que Pontmartin commença sa deuxième année de droit. Cette seconde année ne devait guère ressembler à la première. Plus de fêtes en Sorbonne, plus de soirées aux Italiens, plus de lectures paisibles et charmantes sous les arbres du Luxembourg. Les émeutes succédaient aux émeutes et des menaces de guerre venaient du dehors. Pendant queMmela duchesse de Berry tentait en Vendée son héroïque aventure, les républicains se battaient au cloître Saint-Merry. Paris était mis en état de siège. Aux tristesses publiques venait se joindre pour Armand de Pontmartin un nouveau deuil de famille. Le 13 janvier 1832, un an presque jour pour jour après la mort de son père, il eut la grande douleur de perdre l’oncle Joseph, qui, malgré son chagrin, malgré une fatigue qui équivalait pour son corps débile à une grave maladie, avait tenu à suivre son neveu à Paris et à se réinstaller avec lui dans l’appartement de la rue de Vaugirard. Son corps fut rapporté aux Angles, accompagné par un prêtre ami. Mmede Pontmartin n’avait pas voulu que son fils interrompît encore ses études pour faire ce triste voyage.Dans les derniers jours de mars 1832, le choléra fit son apparition à Paris. Commencée le 26 mars, l’épidémie ne devait finir que le 30 septembre. Pendant ces cent quatre-vingt-neuf jours, le chiffre des victimes s’éleva à 18,406[52].De cette effroyable tragédie, de l’état d’âme des Parisiens pendant que le terrible fléau multipliait ses coups, de jour en jour plus meurtriers, Pontmartin a donné, dans sesMémoires[53], une émouvante et très fidèle peinture. Ce chapitre parut dans leCorrespondantdu 25 novembre 1881. Aprèsl’avoir lu, Cuvillier-Fleury lui écrivait: «Je suis encore ému, mon cher ami, de l’émotion que votre récit,daté du choléra, a causée à ma femme. Que cela est bien pensé, bien dit! Si je ne suis pas avec vous, aussi avant que vous, dans un certain mysticisme, qui convient aux solitaires quand ils ont de belles âmes, je n’en suis pas moins touché de ces nobles réminiscences, qui vont chercher en remontant quarante ou cinquante ans leurs souvenirs d’autrefois, et les trouvent presque rajeunis par cette éternelle fraîcheur des bons sentiments...»Dès le milieu d’avril, Paris n’était plus qu’une nécropole. Les marchands, sans doute, ouvraient leurs boutiques, les théâtres ne fermaient pas leurs portes; les fiacres roulaient, les bourgeois montaient leur garde. Rien n’était suspendu dans le mouvement des affaires, et l’on affichait même chaque matin les plaisirs de la journée[54]. Mais ces vains simulacres et ces fausses apparences ne trompaient personne. Les chiffres de la mortalité augmentaient d’heure en heure. Les hôpitaux regorgeaient; les corbillards étaient débordés, et, pour suppléer à leur insuffisance, il avait fallu recourir à des omnibus funéraires, à de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux regards le chiffre desdéménagements. Une indicible terreur enveloppait la ville, et les plus braves eux-mêmes n’en étaient pas exempts. Quand onse séparait le soir, on n’osait pas se dire: «A demain!»Pour ne pas effrayer sa mère, Pontmartin s’efforçait de faire bonne contenance; mais, nerveux et impressionnable à l’excès, il avait peine à y réussir. Les images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous ses yeux, en lui rappelant les chers défunts qu’il avait récemment perdus, le faisaient constamment songer à un proverbe provençal, qui dit que, lorsque la mort est installée dans une maison, elle n’en sort plus. A ces préoccupations funèbres s’ajoutait une pensée superstitieuse et puérile. Il était encore sur les bancs du collège, lorsque son ami Léonard Retouret, dont une destoquadesétait de prédire l’avenir, lui avait dit: «Tu sais, toi, tu mourras dans cinq ans.» Pontmartin avait écrit, à la première page de son Virgile, la date de cette prédiction:19 avril 1827. A mesure que l’on approchait de l’échéance fatale—19 avril 1832,—il croyait de plus en plus à la réalisation de la prophétie. Ce brave Retouret s’était trompé—et trompé de près de soixante ans. Le 20 avril, Pontmartin se leva, pleinement rassuré, si bien que, le 29 mai suivant, il assistait avec quelques amis, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la première représentation de laTour de Nesle. Comme on était loin déjà de la première représentation d’Hernani! Ce n’était plus le même public. Les rapins d’atelier étaient toujours là, sans doute; mais où étaient les autres claqueurs du 25 février 1830, fils de famille, lauréats de l’Université, rédacteurs duGlobe,artistesarrivés, poètes duCénacle? Ils étaient remplacés par des habitués d’estaminet, des acteurs et des actrices des petits théâtres, des journalistes républicains, desbousingotsen bérets et en casquettes rouges. La fameuse tirade desGrandes damesprovoqua des applaudissements frénétiques. Ces bravos redoublèrent quand le pauvre roi Louis le Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour: «Je vais donner l’ordre qu’une taxe soit levée sur la ville de Paris à l’occasion de ma rentrée», s’avança sur le balcon et dit au peuple: «Oui, mes enfants, je m’occupe de diminuer les impôts; je veux que vous soyez tous heureux, car je vous aime!» Pontmartin était consterné. Son cherromantismen’était plus, après trois ans, qu’un épisode du triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de tirades démocratiques. «Ah! disait-il tristement à ses amis pendant les entr’actes,—ce n’est plus ça, mais plus du tout! Adieu nos beaux rêves.»Parmi les étudiants qui l’accompagnaient à cettepremièrede laTour de Nesle, il en était un qui d’habitude n’allait point au théâtre, Alfred Thureau-Dangin[55], qu’il avait connu dès le collège et qui était devenu son meilleur ami. Très lettré, d’un esprit charmant, d’une piété ardente, Alfred Thureau était dès lors ce qu’il devait être toujours, et de plus en plus, un chrétien modèle, l’hommede tous les devoirs et de toutes les vertus[56]. Pontmartin était d’un caractère un peu faible, prompt aux entraînements. A cette heure critique, et si souvent décisive, de la jeunesse, il avait besoin d’un guide et d’un appui. Ce lui fut une inestimable fortune de trouver dans Alfred Thureau l’ami-apôtre, celui qui est toujours prêt à donner les bons conseils et surtout les bons exemples.Quand le choléra fut en décroissance, au mois d’août, Pontmartin quitta Paris avec sa mère. Il y revint seul au mois de novembre, non pour y terminer ses études juridiques, mais pour y faire un court séjour, emballer les meubles à destination d’Avignon et dire un adieu définitif à la place du Panthéon et à la rue de Vaugirard. La littérature l’avait décidément conquis sur le droit, dont en somme il n’avait fait que deux années et passé que deux examens: il se contentait du titre de bachelier en droit, ce qui, après tout, était suffisant pour être un jour maire de village.

L’ÉCOLE DE DROIT(1829-1832)

M. Poncelet ou le professeurmélomane. A la Sorbonne. Cours de MM. Guizot, Villemain et Cousin.—Jules Janin et leSiècle de Charles X. Les arts et les lettres en l’an de grâce 1829. Le romantisme de Pontmartin.—L’atelier de Paul Huet et la première représentation d’Hernani. Félix Lebertre et laSilhouette. LePetit Plutarque français. LeCorrespondant. Première rencontre de Pontmartin avec l’Académie. Mort de M. Eugène de Pontmartin.—Mort de l’oncle Joseph. Le choléra. La prédiction de Léonard Retouret etle 19 avril 1832. La première représentation de laTour de Nesle. Alfred Thureau-Dangin.—Retour à Avignon.

Au mois d’août 1829, Armand de Pontmartin passa son baccalauréat, ce qui fut, on le pense bien, une simple formalité. Si j’en parle, c’est pour ce petit détail: un de ses examinateurs s’appelait Villemain. Trois mois après, il prenait sa première inscription de droit. Des cours de l’école, il ne semblait avoir gardé aucun souvenir; de ses professeurs il ne parlait jamais, sauf quelquefois deM. Poncelet[40]professeur d’histoire du droit. Un soir, aux Italiens, à une représentation d’Otello, M. Poncelet n’avait pas de place; Pontmartin lui donna la sienne, sous le fallacieux prétexte qu’il allait au bal chez l’ambassadeur d’Angleterre. Depuis ce soir-là, ils furent amis, et ils prirent bientôt l’habitude de se rencontrer dans la grande allée du Luxembourg, où ils dissertaient à perte de vue sur Gluck et sur Rossini, sur Nourrit et sur Ponchard, sur MlleSontag et sur MmeDamoreau. Au bout de trois mois, l’accord était si parfait entre nos deuxmélomanesqu’ils se tutoyaient. Cette liaison du reste n’eut point pour effet d’éveiller chez Pontmartin le goût de la procédure ou celui des Pandectes, et il continua de briller surtout par son absence aux leçons de MM. Duranton, Demante et Du Caurroy. En revanche, il était des plus assidus à la Sorbonne. Dès le collège, il avait été plus d’une fois conduit par son père et par l’oncle Joseph aux cours de MM. Guizot, Cousin et Villemain. Étudiant, il ne manqua aucune de leurs leçons. L’impression qu’il en ressentit ne devait jamais s’effacer.

M. Guizot avait choisi pour sujet de son cours de 1829-1830 l’histoire de la civilisation en France pendant lesXIe,XIIeetXIIIesiècles, de Hugues Capet à Philippe de Valois. M. Villemain exposaitl’histoire de la langue et des lettres au moyen âge en France et dans l’Europe méridionale. M. Cousin avait pris pour thème l’histoire de la philosophie duXVIIIesiècle.

Il n’était pas un jour de la semaine où le public, de plus en plus nombreux, ne fût assuré de voir monter en chaire un des trois professeurs:

Le lundi, M. Guizot;

Le mardi, M. Villemain;

Le mercredi, M. Villemain;

Le jeudi, M. Cousin;

Le vendredi, M. Cousin;

Le samedi, M. Guizot.

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, devenu un rendez-vous plus accrédité que le Bois de Boulogne, le Jardin des Tuileries et le Boulevard des Italiens, se rencontraient, au milieu d’une jeunesse enthousiaste, le député et le pair de France, le membre de l’Institut et le journaliste, l’artiste et le poète, l’universitaire et le séminariste, les femmes savantes et les beautés à la mode, Philaminte et Célimène. Autour de la chaire se pressaient tous ceux qui, ayant un nom, voulaient le soutenir, ou qui, n’en ayant pas, voulaient le faire; tous ceux qui allaient être ou qui ont failli être célèbres. Le duc de Broglie—l’ancien—y coudoyait le duc de Noailles; Théodore Jouffroy s’asseyait côte à côte avec Sainte-Beuve; les rédacteurs duGlobe, duJournal des Débats, de laRevue française, préludaient à leurs destinées plus ou moins brillantes; ils venaient apprendre à parler en écoutant.Saint-Marc Girardin, Vitet, Nisard, Cuvillier-Fleury, Charles Magnin, Duvergier de Hauranne, P.-J. Dubois, Louis de Carné, Silvestre de Sacy, Charles de Rémusat, Montalembert, Larcy, Damiron, Alfred de Falloux, et quelquefois Alfred de Musset, l’Académie de l’avenir, un vaillant état-major de lieutenants prêts à passer capitaines, ou de capitaines destinés à devenir généraux!

Des trois illustres maîtres de la Sorbonne, M. Guizot, s’il était le plus original et le plus éloquent, n’était pas le plus couru et le plus applaudi. Ses leçons sur les éléments constitutifs de la société moderne, l’aristocratie féodale, l’Église, la royauté, les communes, étaient des modèles d’impartialité. D’une science profonde, d’une forme élevée, sobre et ferme, elles étaient certainement supérieures à celles de ses deux collègues. Mais ce grave professeur au teint pâle, au profil correct, à la physionomie austère, imposait à ses auditeurs plus qu’il ne les attirait. Son magnifique organe, si net, si vibrant, avait conservé, de son éducation et de sa jeunesse, je ne sais quelle rigidité calviniste qui refroidissait l’enthousiasme. On l’admirait, mais l’admiration était tempérée par une sorte de respect. Il n’y avait pas entre l’orateur et son public ces courants électriques qui triplent le succès. On était conquis, on n’était pas charmé. Le charmeur, c’était Villemain.

Lorsque ce dernier traversait la foule pour arriver jusqu’à sa chaire, le sourire était déjà sur toutes les lèvres. On s’était habitué si vite à saspirituelle laideur, qu’elle semblait une grâce et une malice de plus. Cinquante ans plus tard, Pontmartin évoquera en ces termes le souvenir de ces inoubliables leçons du Villemain de 1829:

Il me semble que je le vois encore, une liasse de livres ou de papiers sous le bras, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, le scintillement du regard voilé sous le renflement des paupières, le pli des lèvres s’essayant au sourire comme un arc qui va lancer des flèches, le tout avec un petit air deSainte-Nitouchequi ne présageait rien de bon pour les idées communes, les ignorants, les pédants et les imbéciles.Il s’asseyait, il parlait, et aussitôt le charme opérait, l’orateur et l’auditoire étaient unis par un fil magnétique. Sa voix, par une incroyable flexibilité d’organe, une étonnante variété d’intonations, donnait une valeur prodigieuse non seulement à toutes ses paroles, mais à tous ses silences. Quelle ingéniosité! Quelle souplesse! Quel art caché sous ce naturel! Quelle justesse de demi-teintes et de nuances!... Les allusions, les épigrammes, les malices, les prétéritions narquoises, étaient saisies au vol avec une promptitude qui nous mettait de moitié dans les spirituelles intentions de notre enchanteur. C’était plaisir de souligner ce qu’il disait, d’achever ce qu’il commençait, de deviner ce qu’il taisait[41]...

Il me semble que je le vois encore, une liasse de livres ou de papiers sous le bras, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, le scintillement du regard voilé sous le renflement des paupières, le pli des lèvres s’essayant au sourire comme un arc qui va lancer des flèches, le tout avec un petit air deSainte-Nitouchequi ne présageait rien de bon pour les idées communes, les ignorants, les pédants et les imbéciles.

Il s’asseyait, il parlait, et aussitôt le charme opérait, l’orateur et l’auditoire étaient unis par un fil magnétique. Sa voix, par une incroyable flexibilité d’organe, une étonnante variété d’intonations, donnait une valeur prodigieuse non seulement à toutes ses paroles, mais à tous ses silences. Quelle ingéniosité! Quelle souplesse! Quel art caché sous ce naturel! Quelle justesse de demi-teintes et de nuances!... Les allusions, les épigrammes, les malices, les prétéritions narquoises, étaient saisies au vol avec une promptitude qui nous mettait de moitié dans les spirituelles intentions de notre enchanteur. C’était plaisir de souligner ce qu’il disait, d’achever ce qu’il commençait, de deviner ce qu’il taisait[41]...

Et pourtant, plus étonnant encore était Victor Cousin. Villemain était un merveilleux, un incomparable virtuose, Cousin était tout un orchestre. Ce n’est pas de ses leçons de la Sorbonne que l’on aurait pu dire:Cela manque de musique. Il parlaithistoirecomme Guizot,littératurecomme Villemain;il parlait mêmephilosophie, et il obtenait des effets plus extraordinaires en traitant des sujets plus arides. Sa faculté d’exposition avait toute la valeur d’une invention originale. Partout où il voulait mener son auditoire, son auditoire le suivait, avec frémissement, avec transport.

Nous sommes en 1887. Les maîtres sont morts. De leurs auditeurs, combien peu survivent! Pontmartin, l’un des derniers, se plaît à raviver, pour un moment, ces figures disparues, ces images éteintes, ces grands jours de la Sorbonne depuis longtemps évanouis.

Le cours de M. Cousin, écrit-il, eut l’heureuse fortune de coïncider avec les premières ardeurs du romantisme. On lui a reproché d’avoir fait le roman de la philosophie plutôt que son histoire. C’était là justement ce qui nous transportait. Pour passer desMéditations, desOdes et Ballades, desOrientales, d’Eloa, deCromwellet de sa préface aux leçons de M. Cousin, nous n’avions pas besoin de changer d’atmosphère. Poésie, art, philosophie, découlaient de la même source, s’allumaient au même foyer, échangeaient tour à tour leurs rayonnements et leurs reflets. L’éloquent professeur réagissait énergiquement contre la philosophie sensualiste des demeurants du dernier siècle, tandis que nos poètes et nos artistes appliquaient le même effort de réaction aux pâles continuateurs de Voltaire et à l’école de l’abbé Delille... S’il ne disait pas assez clairement ce que devait être la philosophie, il nous apprenait au moins ce qu’elle devait ne pas être. D’ailleurs, encore une fois, ce détail nous semblait secondaire. Il était pour nous un oracle plutôt qu’un professeur, et il sied aux oracles de s’entourer de nuages. Au bout de soixante ans, je crois le voir et l’entendre encore:Deus! ecce Deus!... Il restait debout, et sa chaire devenait un trépied. Ses yeux lançaient des flammes.Ses gestes excessifs ajoutaient à l’entraînement de sa parole. Il était sibyllin sans être pédant, et ses obscurités paraissaient calculées pour rendre plus vifs et plus éclatants ses jets de lumière. Il avait des hardiesses de pensée et de langage qui saisissaient nos intelligences, élargissaient les horizons et introduisaient violemment l’histoire contemporaine dans la philosophie de tous les temps[42].

Pour un jeune homme épris de l’amour des lettres, pour le lauréat du collège Saint-Louis et du concours général, quelles fêtes que ces matinées de la Sorbonne et quelles fêtes aussi au dehors! Partout, dans la poésie, dans le roman, dans les arts, à la tribune comme au théâtre, c’est unrenouveaumerveilleux, «le plus beau comme le plus hardi mouvement intellectuel qu’aucun de nos siècles ait encore vu[43].»—«Allons-nous donc, écrit Jules Janin, allons-nous donc avoir le siècle de Charles X, comme nous avons eu le siècle de Louis XIV[44]?» Hélas! Charles X va tomber; il va reprendre le chemin de l’exil. Mais il semble que, à cette heure suprême, les chefs-d’œuvre veuillent se presser sur ses pas pour lui former un cortège digne de cette maison de Bourbon, qui a fait la France. Au dernier Salon depeinture de la Restauration, les plus grands noms de l’art auXIXesiècle se donnent rendez-vous. Parmi les peintres, Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Léopold Robert, le baron Gérard, Eugène Devéria, Isabey, Schnetz, Horace Vernet, Gudin, Heim, Sigalon, Brascassat, Paul Huet, Bonington, Granet, Ary Scheffer. Parmi les statuaires, Dumont, Cortot, Pradier, David d’Angers, Foyatier, Rude, Nanteuil et Bosio. Du mois de juillet 1829, au mois d’août 1830, pendant cette dernière année de la Restauration, qui fut précisément la première année de droit de Pontmartin, Rossini fait représenterGuillaume Tell, et AuberFra Diavolo; Victor Hugo et Alfred de Vigny donnent au Théâtre-FrançaisHernaniet leMore de Venise[45], Alfred de Musset publie lesContes d’Espagne et d’Italie, Sainte-Beuve lesConsolations, Lamartine lesHarmonies, Théophile Gautier ses premièresPoésies[46]. Après s’être essayé sous les pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin, de Viellerglé deSaint-Alme et de lord R’hoone, Balzac, entré en pleine possession de son talent, écrit lesScènes de la vie privée[47], tandis que Prosper Mérimée, après avoir fait paraître, au mois de mars 1829, laChronique du règne de Charles IX, compose ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus achevées, laPartie de trictrac, leVase étrusqueet l’Enlèvement de la Redoute. En même temps que Guizot, Villemain et Victor Cousin professent à la Sorbonne, Cuvier, après quinze ans de silence, reprend son cours au Collège de France. Berryer prononce son premier discours parlementaire, Montalembert écrit son premier article.

Chaque matin, sans y manquer jamais, Pontmartin allait bouquiner, sous les galeries de l’Odéon, chez son voisin le libraire Masgana, sûr d’y trouver le chef-d’œuvre du jour, en attendant celui du lendemain. Comme sa bourse d’étudiant était bien garnie, il achetait le volume et, sans perdre une heure, il allait le lire, l’hiver dans sa chambre de la rue de Vaugirard, en été sous les tilleuls du Luxembourg.

En dépit de ses brillantes études classiques, ou peut-être à cause d’elles, il était romantique,—romantique avec Victor Hugo et Sainte-Beuve, mais plus encore avec Chateaubriand, Lamartine, lord Byron et Walter Scott. Il applaudissait à la chute des trois unités, à la brisure du rythme, à la césureplus libre, à la rime plus riche: mais ces questions deformeet destylen’avaient à ses yeux qu’une importance secondaire. Ce qui l’attirait, ce qui le passionnait dans le romantisme, pur encore de tout excès, c’était le retour aux idées spiritualistes et chrétiennes. Il saluait en lui l’allié de l’opinion royaliste, l’adversaire des coryphées dulibéralisme, des voltigeurs de Voltaire et de l’Encyclopédie. Dans son juvénile enthousiasme, il se plaisait à y voir la revanche de l’art chrétien, des siècles de foi, de la cathédrale gothique, contre le temple grec, le néo-paganisme du dernier siècle, sa littérature aussi glaciale que sa philosophie. Plus tard, quand l’École nouvelle, au lendemain de la révolution de 1830, reniera ses glorieux débuts et se fera anti-chrétienne, quand 93 aura remplacé 89, quand leCénaclesera devenu un club démagogique, Pontmartin s’en séparera, mais il ne se ralliera point pour cela au pseudo-classicisme de Ponsard et deLucrèce. Il demeurera ce qu’il avait été en 1829; jusqu’à la fin, il sera unromantique impénitent.

Emmanuel Richomme, son ancien condisciple de Saint-Louis, était le neveu du peintre Paul Huet, le précurseur de notre grande école paysagiste. Pontmartin fréquenta l’atelier de l’artiste, son aîné seulement de quelques années[48], et nouaavec lui une amitié, qu’il consacrera plus tard en lui dédiant lesMémoires d’un notaire, ce roman qui côtoie souvent de trop près le mélodrame, mais où il y a de si charmants paysages, d’un ton si juste et si vrai. Lors de la première représentation d’Hernani, Paul Huet fut chargé de fournir une bande; il la recruta parmi ses élèves et les amis de son neveu. Et voilà comment Armand de Pontmartin se trouva, le soir du 25 février 1830, au parterre du Théâtre-Français, applaudissant à tout rompre les vers de Hugo, en compagnie des rapins les plus frénétiques.

Dans sesMémoires[49], il a retracé les principaux épisodes de cette soirée mémorable. Il sortit du théâtre plus hugolâtre que jamais, pressé du besoin de dire à tous—urbi et orbi—son admiration et son enthousiasme. Il y avait justement, en ce temps-là, sur le pavé de Paris, un petit journal qui lui avait quelques obligations et ne demandait pas mieux que d’insérer sa prose. De ses deux cousins, Henri et Alfred de Cambis, le second, paresseux et étourdi, avait été retiré du collège, où il perdait son temps; le marquis de Cambis lui avaitdonné pour précepteur un jeune universitaire, quelque peu journaliste, nommé Félix Lebertre. Lebertre étaitlibéralet hostile auparti prêtre; mais comme cet ennemi dela Congrégationn’était pas, malgré tout, bien féroce, et qu’il avait la passion de la littérature, Pontmartin s’était lié avec lui et avait été un des premiers souscripteurs de son journal,la Silhouette: c’était une feuille à images, à prétentions mondaines, et qui s’occupait volontiers des théâtres. Elle ouvrit avec empressement ses colonnes à l’article de Pontmartin surHernani, improvisé en quelques heures le lendemain de la première représentation.

En même temps quela Silhouette, Lebertre dirigeait une autre publication,le Petit Plutarque français, Pontmartin y donna deux notices surCorneilleet surLa Fontaine,ornéesde gravures sur bois. Mais il allait bientôt débuter dans un recueil plus important, dans une des principales Revues de l’époque,le Correspondant.

Fondé le 10 mars 1829 par MM. Bailly de Surcy, Edmond de Cazalès et Louis de Carné, leCorrespondant, après avoir été d’abord hebdomadaire, paraissait, depuis le 2 mars 1830, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, en un cahier de huit pages in-4o, à deux colonnes.

A la fois religieuse, politique et littéraire, la nouvelle Revue, dont presque tous les rédacteurs étaient desjeunes, professait hautement les doctrines catholiques et monarchiques; en littérature, elle inclinait vers le romantisme, mais avec desages réserves. Elle venait justement de publier surHernanideux grands articles, où je relève, à côté des éloges les plus mérités, ces lignes quasi prophétiques: «L’invocation au tombeau de Charlemagne est noble et grande... toutefois l’ensemble est entaché du vice d’une fausse profondeur; il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images... Mon oreille est étonnée, mon âme n’est pas profondément ébranlée[50]...»

Il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images: Victor Hugo poète, avec ses qualités et ses défauts, n’est-il pas tout entier dans cette phrase?

Toutes les sympathies de Pontmartin allaient naturellement auCorrespondant, et il se disait que, lorsqu’il aurait quelques années de plus, il serait heureux de se joindre à ce groupe d’élite. Plus tôt qu’il ne le pensait, et avant la fin de sa première année de droit, la porte de la Revue s’ouvrit à demi devant lui, en attendant de s’ouvrir plus tard toute grande.

Le 29 juin 1830, eut lieu à l’Académie française la double réception du général Philippe de Ségur et de M. de Pongerville. Les deux récipiendaires et MM. Arnault et de Jouy, chargés de leur répondre, attaquèrent le romantisme avec une véritable furie:

Ils étaient quatre

Qui voulaient se battre...

Armand de Pontmartin assistait à la séance, avec un billet que lui avait procuré son oncle, M. de Cambis. Rentré chez lui, il écrivit trois ou quatre pages où il parlait des quatreimmortelset aussi d’un demi-quarteron de leurs confrères, avec la plus parfaite irrévérence. Une heure après, l’article était dans la boîte duCorrespondant, au numéro 5 de la rue Saint-Thomas-d’Enfer.

Ce premier article, on s’en souvient toujours. «Moi-même, écrira Pontmartin dans une de ses causeries de 1876, moi-même, à un demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel battement de cœur je jetai dans la boîte duCorrespondantle premier en date de mes innombrables articles, et quelle fut ma joie, trois jours après, en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de Carné et Edmond de Cazalès. Ce sont là de ces impressions de jeunesse qui s’effacent et que l’on croit mortes, tant que la vie semble encore avoir encore quelque chose à nous donner. Mais quand tout manque à la fois, quand on n’a plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se retourne et l’on aperçoit bien loin, à l’extrémité de l’horizon, une pâle et faible lueur. C’est le fugitif rayon de la vingtième année, l’adieu furtif du premier rêve à la dernière réalité[51].»

Toutes nos joies sont courtes. L’article duCorrespondantavait paru le 2 juillet: moins de quatre semaines après, éclatait la Révolution de 1830.Pontmartin était encore à Paris, où il était resté avec sa mère et son oncle Joseph. Après les premiers jours de trouble, et dès que les routes furent rouvertes, on revint aux Angles, où M. de Pontmartin le père s’était rendu dès le printemps. On le trouva très souffrant, accablé par les nouvelles de Paris. Bientôt même il fallut le transporter à Avignon, dans la maison de son beau-frère de Cambis, afin d’être plus à portée des médecins. La douleur causée au fidèle royaliste par la chute de ses princes, ses inquiétudes pendant plusieurs mois pour la vie de M. de Polignac, son compagnon des années d’émigration, aggravèrent sa maladie et hâtèrent sa mort, qui eut lieu en un jour de deuil monarchique, particulièrement poignant au lendemain d’un nouvel exil des Bourbons, le 21 janvier 1831.

Ce fut seulement au mois d’octobre suivant que la famille, privée de son chef, rentra à Paris, et que Pontmartin commença sa deuxième année de droit. Cette seconde année ne devait guère ressembler à la première. Plus de fêtes en Sorbonne, plus de soirées aux Italiens, plus de lectures paisibles et charmantes sous les arbres du Luxembourg. Les émeutes succédaient aux émeutes et des menaces de guerre venaient du dehors. Pendant queMmela duchesse de Berry tentait en Vendée son héroïque aventure, les républicains se battaient au cloître Saint-Merry. Paris était mis en état de siège. Aux tristesses publiques venait se joindre pour Armand de Pontmartin un nouveau deuil de famille. Le 13 janvier 1832, un an presque jour pour jour après la mort de son père, il eut la grande douleur de perdre l’oncle Joseph, qui, malgré son chagrin, malgré une fatigue qui équivalait pour son corps débile à une grave maladie, avait tenu à suivre son neveu à Paris et à se réinstaller avec lui dans l’appartement de la rue de Vaugirard. Son corps fut rapporté aux Angles, accompagné par un prêtre ami. Mmede Pontmartin n’avait pas voulu que son fils interrompît encore ses études pour faire ce triste voyage.

Dans les derniers jours de mars 1832, le choléra fit son apparition à Paris. Commencée le 26 mars, l’épidémie ne devait finir que le 30 septembre. Pendant ces cent quatre-vingt-neuf jours, le chiffre des victimes s’éleva à 18,406[52].

De cette effroyable tragédie, de l’état d’âme des Parisiens pendant que le terrible fléau multipliait ses coups, de jour en jour plus meurtriers, Pontmartin a donné, dans sesMémoires[53], une émouvante et très fidèle peinture. Ce chapitre parut dans leCorrespondantdu 25 novembre 1881. Aprèsl’avoir lu, Cuvillier-Fleury lui écrivait: «Je suis encore ému, mon cher ami, de l’émotion que votre récit,daté du choléra, a causée à ma femme. Que cela est bien pensé, bien dit! Si je ne suis pas avec vous, aussi avant que vous, dans un certain mysticisme, qui convient aux solitaires quand ils ont de belles âmes, je n’en suis pas moins touché de ces nobles réminiscences, qui vont chercher en remontant quarante ou cinquante ans leurs souvenirs d’autrefois, et les trouvent presque rajeunis par cette éternelle fraîcheur des bons sentiments...»

Dès le milieu d’avril, Paris n’était plus qu’une nécropole. Les marchands, sans doute, ouvraient leurs boutiques, les théâtres ne fermaient pas leurs portes; les fiacres roulaient, les bourgeois montaient leur garde. Rien n’était suspendu dans le mouvement des affaires, et l’on affichait même chaque matin les plaisirs de la journée[54]. Mais ces vains simulacres et ces fausses apparences ne trompaient personne. Les chiffres de la mortalité augmentaient d’heure en heure. Les hôpitaux regorgeaient; les corbillards étaient débordés, et, pour suppléer à leur insuffisance, il avait fallu recourir à des omnibus funéraires, à de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux regards le chiffre desdéménagements. Une indicible terreur enveloppait la ville, et les plus braves eux-mêmes n’en étaient pas exempts. Quand onse séparait le soir, on n’osait pas se dire: «A demain!»

Pour ne pas effrayer sa mère, Pontmartin s’efforçait de faire bonne contenance; mais, nerveux et impressionnable à l’excès, il avait peine à y réussir. Les images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous ses yeux, en lui rappelant les chers défunts qu’il avait récemment perdus, le faisaient constamment songer à un proverbe provençal, qui dit que, lorsque la mort est installée dans une maison, elle n’en sort plus. A ces préoccupations funèbres s’ajoutait une pensée superstitieuse et puérile. Il était encore sur les bancs du collège, lorsque son ami Léonard Retouret, dont une destoquadesétait de prédire l’avenir, lui avait dit: «Tu sais, toi, tu mourras dans cinq ans.» Pontmartin avait écrit, à la première page de son Virgile, la date de cette prédiction:19 avril 1827. A mesure que l’on approchait de l’échéance fatale—19 avril 1832,—il croyait de plus en plus à la réalisation de la prophétie. Ce brave Retouret s’était trompé—et trompé de près de soixante ans. Le 20 avril, Pontmartin se leva, pleinement rassuré, si bien que, le 29 mai suivant, il assistait avec quelques amis, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la première représentation de laTour de Nesle. Comme on était loin déjà de la première représentation d’Hernani! Ce n’était plus le même public. Les rapins d’atelier étaient toujours là, sans doute; mais où étaient les autres claqueurs du 25 février 1830, fils de famille, lauréats de l’Université, rédacteurs duGlobe,artistesarrivés, poètes duCénacle? Ils étaient remplacés par des habitués d’estaminet, des acteurs et des actrices des petits théâtres, des journalistes républicains, desbousingotsen bérets et en casquettes rouges. La fameuse tirade desGrandes damesprovoqua des applaudissements frénétiques. Ces bravos redoublèrent quand le pauvre roi Louis le Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour: «Je vais donner l’ordre qu’une taxe soit levée sur la ville de Paris à l’occasion de ma rentrée», s’avança sur le balcon et dit au peuple: «Oui, mes enfants, je m’occupe de diminuer les impôts; je veux que vous soyez tous heureux, car je vous aime!» Pontmartin était consterné. Son cherromantismen’était plus, après trois ans, qu’un épisode du triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de tirades démocratiques. «Ah! disait-il tristement à ses amis pendant les entr’actes,—ce n’est plus ça, mais plus du tout! Adieu nos beaux rêves.»

Parmi les étudiants qui l’accompagnaient à cettepremièrede laTour de Nesle, il en était un qui d’habitude n’allait point au théâtre, Alfred Thureau-Dangin[55], qu’il avait connu dès le collège et qui était devenu son meilleur ami. Très lettré, d’un esprit charmant, d’une piété ardente, Alfred Thureau était dès lors ce qu’il devait être toujours, et de plus en plus, un chrétien modèle, l’hommede tous les devoirs et de toutes les vertus[56]. Pontmartin était d’un caractère un peu faible, prompt aux entraînements. A cette heure critique, et si souvent décisive, de la jeunesse, il avait besoin d’un guide et d’un appui. Ce lui fut une inestimable fortune de trouver dans Alfred Thureau l’ami-apôtre, celui qui est toujours prêt à donner les bons conseils et surtout les bons exemples.

Quand le choléra fut en décroissance, au mois d’août, Pontmartin quitta Paris avec sa mère. Il y revint seul au mois de novembre, non pour y terminer ses études juridiques, mais pour y faire un court séjour, emballer les meubles à destination d’Avignon et dire un adieu définitif à la place du Panthéon et à la rue de Vaugirard. La littérature l’avait décidément conquis sur le droit, dont en somme il n’avait fait que deux années et passé que deux examens: il se contentait du titre de bachelier en droit, ce qui, après tout, était suffisant pour être un jour maire de village.


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