CHAPITRE V

CHAPITRE VLES ANNÉES D’AVIGNON(1839-1845)LA MOUCHE, journal des Salons.Le journaliste Deretz. Un duel dans l’île de la Barthelasse. «L’Affaire d’Avignon». MM. de Salvador, d’Averton et de Renoard. La garde nationale d’Henri V. Gustave de Laboulie et M. Dugabé. Le président Monnier des Taillades et le procureur du roi Rigaud. Le coût d’un article et lesMie Prigionidu gérant de laGazette du Midi.—LesCauseries provincialesde laQuotidienne. Berryer et l’Académie. Première rencontre de Pontmartin avec Cuvillier-Fleury.—L’Inondation du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 1840. La maison de la rue Banasterie et lesMémoires d’un notaire. Pontmartin conseiller général. Le vicomte Édouard Walsh et laMode. Mariage d’Armand de Pontmartin. Le départ pour Paris.ITrois événements d’une inégale importance allaient marquer pour Pontmartin l’année 1839: un duel, un procès, et son entrée dans la presse parisienne.Les passions politiques, très vives à cette époque dans toute la France, étaient particulièrementardentes dans le Midi. Exaspérés, non sans raison, il faut bien le dire, par les airs goguenards, par les allures batailleuses et provocatrices de la jeune aristocratie légitimiste, quelques jeunes gens de la bourgeoisielibéralevoulurent avoir eux aussi un journal, une petite feuille légère, incisive, hardie, qui harcèlerait à son tour l’adversaire, et ne lui ménagerait pas les coups. C’était de bonne guerre. Le tort des fondateurs de la nouvelle feuille,—La Mouche,Journal des Salons,—fut de ne pas se mettre eux-mêmes en avant, de se tenir derrière le rideau, faisant venir de Paris un pauvre diable de journaliste ambulant nommé Deretz, qui se chargeait, moyennant quelques écus, d’endosser toutes les responsabilités. Ce Deretz avait, du reste, de l’esprit, plus d’esprit que de courage, comme on va le voir. Le journal paraissait depuis quelque temps, lorsqu’un matin, après avoir vidé son carquois contre lesnoblionset leshobereauxavignonnais, il décocha une dernière flèche à l’adresse deMossieu de Pontmartin. Ce dernier prit aussitôt la mouche (c’était le cas), courut à son cercle, y trouva deux de ses meilleurs amis, Frédéric d’Averton et Jules de Salvador, et les chargea d’aller demander au Parisien une réparation par les armes. Après une longue hésitation, Deretz consentit à se battre; seulement, il demanda un délai de trente-six heures pour chercher et trouver des témoins. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain dans l’île de la Barthelasse. A cette époque, elle appartenait encore au département du Gard,ce qui assurait nos duellistes contre l’intervention des gendarmes.Au jour dit,—le 27 mars 1839,—les adversaires arrivèrent sur le terrain, Deretz un peu en retard; il avait recruté à grand’peine ses témoins, et il avait dû les prendre parmi les buveurs de chopes duCafé Tailleux, le Lemblin vauclusien; les patrons dela Moucheavaient énergiquement refusé de l’assister. L’arme choisie était l’épée. Au moment où Pontmartin allait se fendre, Deretz laissa tomber son fleuret, et déclara que, décidément, il ne se battrait pas. «Je suis trop pauvre, dit-il; la législation est sévère, et s’il arrivait malheur, je n’aurais pas, comme M. le comte, qui est riche, de quoi m’enfuir et me cacher.»—«Soit, répondit Jules de Salvador, mais alors vous allez vous engager par écrit à ne plus recommencer vos attaques, et à nommer vos inspirateurs, si vous ne pouvez les décider à se nommer eux-mêmes».Il y avait dans l’île une guinguette où les bons bourgeois d’Avignon venaient, le dimanche, jouer aux boules. On y entra, et le pauvre Deretz signa tout ce qu’on voulut. Le soir même, il partait pour Marseille, et on ne le revit plus.La Mouche, journal des Salons, avait vécu[91]!Après le duel, le procès. Au mois de juin 1839, les deux témoins de Pontmartin, Frédéric d’Avertonet Jules de Salvador, étaient, en compagnie d’un de leurs amis, M. Ulric de Renoard, traduits devant le tribunal correctionnel d’Avignon, sous la double prévention de réunion illicite et de détention d’armes et de munitions de guerre. Étaient poursuivis, en même temps qu’eux, vingt-neuf jeunes gens appartenant à la classe ouvrière. Ces derniers ne faisaient pas plus mystère que les trois gentilshommes de leurs sentiments royalistes, et l’un d’eux, dans l’instruction, pressé de questions par le magistrat, avait répondu: «Eh bien! si nous avions des armes chez nous, c’est que nous sommes la garde nationale d’Henri V[92]!»Les débats durèrent trois jours, du 27 au 29 juin. Devant le bureau du tribunal figuraient les pièces à conviction: fusils de munition, carabines, cartouches et cocardes blanches et vertes. Le siège du ministère public était occupé par M. Rigaud, procureur du roi. La défense fut présentée par MeAdolphe Teste (rien de l’avocat Jean-Baptiste Teste, le futur condamné de la Cour des pairs), par MesRedon père et fils et par Gustave de Laboulie, dont la plaidoirie fut une merveille d’éloquence,de verve et de spirituelle ironie[93]. Les prévenus n’en furent pas moins condamnés à un certain nombre de mois de prison[94]. MM. d’Averton, Salvador et Renoard furent, comme il était juste, gratifiés de la peine la plus forte. Ils n’avaient pas eu le temps de maudire leurs juges que déjà ils étaient consolés par la lecture, dans laGazette du Midi, du compte rendu humoristique de leur procès, rédigé par leur ami Pontmartin. Ce dernier leur avait fait bonne mesure et n’avait pas consacré moins de cinq articles à «l’Affaire d’Avignon».Le président du tribunal était M. Monnier des Taillades, magistrat intègre et jurisconsulte de premier ordre. Le bruit s’étant répandu qu’il avait dit, en parlant du procureur du roi: «Ce monsieur n’est pas fort», Pontmartin crut pouvoir risquer ceci—ou à peu près—dans l’un de ses feuilletons: «M. le président a-t-il dit ou n’a-t-il pas dit que M. Rigaud n’était pas fort? Peu importe, après tout. Dire du beurre qu’il est fort, est-ce le complimenter? Un fort de la halle est-il plus aimable que le plus faible des académiciens?Lorsque vous êtes exaspéré d’une injustice, d’une bêtise, d’une catastrophe ou d’un scandale, vous ne dites pas: ‘C’est trop faible!’ mais: ‘C’est trop fort!’»Ce n’était peut-être pas trèsfort; mais, en tout cas, ce n’était pas bien méchant. Grande rumeur pourtant dans la ville. Le tribunal s’émeut, le parquet s’indigne. Poursuites contre laGazette du Midi, et, le 8 août, à Avignon, condamnation du journal à mille francs d’amende et du gérant à un mois de prison. Quant à Pontmartin, quoiqu’il n’eût pas signé son article, il paya l’amende avec les frais. Si pauvre mathématicien qu’il fût, il se livra à un calcul d’arithmétique, et il reconnut que ses six lignes lui coûtaient 200 francs la ligne, 17 francs la syllabe et 4 francs la lettre[95]. C’était à dégoûter du métier!A quelque temps de là, comme il venait de s’acquitter envers le fisc, il vit entrer dans son cabinet un homme au teint fleuri, à l’œil émerillonné, à la lèvre souriante, le gérant de laGazette, qui sortait de prison, rayonnant de joie et de santé. «Monsieur le comte, disait-il, avec le plus pur accent de la Cannebière, quels remerciements je vous dois! Quel bon mois, grâce à vous, je viens de passer! J’ai déjeuné et dîné tous les jours avec M. de Salvador, M. d’Averton et M. de Renoard. Quels braves jeunes gens! quels repas! Jamais, dans toute ma vie, je n’avais mangé autant deperdrix, de bécasses, de lièvres, de poulardes, de truites, d’écrevisses!... Ah! monsieur le comte, je suis tout à votre service et prêt à recommencer, quand cela vous plaira. C’est égal! vous aviez fait là un fameux feuilleton!...» Les 1 200 francs de Pontmartin n’avaient pas été placés à fonds perdus; il avait fait un heureux!IIIl avait écrit, à la dernière page de l’Album d’Avignon: «LaQuotidiennenous a fait l’honneur de nous citer trois fois et nous a demandé pour l’avenir des articles qui s’appelleraientCauseries provincialeset qui paraîtraient le même jour dans son feuilleton et dans notre mosaïque[96].»Par suite de la disparition de l’Album, cette combinaison ne put se réaliser. Il fut alors convenu que Pontmartin donnerait, deux ou trois fois par mois, à la feuille parisienne uneCauserie provinciale. La première parut le 22 novembre 1839. J’ai sous les yeux le brouillon de ce premier article, et j’y remarque un assez grand nombre de ratures. Le moment n’est pas encore venu où l’auteur desSamedisécrira toutes ses Causeries de premier jet, sans brouillon, sans remaniement,sans retouches, effaçant à peine ici et là deux ou trois mots parasites.A cette date de fin novembre 1839, ce qui passionnait la cour et la ville, Paris et la province, c’était de savoir qui serait élu à l’Académie, de Victor Hugo ou de Berryer. Le fauteuil de Michaud était vacant[97]. Quatre candidats s’étaient mis sur les rangs, Victor Hugo, Berryer, Casimir Bonjour et M. Vatout.Berryer était à ce moment le maître incontesté de la tribune. C’était le temps où Timon écrivait: «Depuis Mirabeau, personne n’a égalé Berryer[98]»;—où Royer-Collard disait avec l’autorité de sa parole: «J’ai entendu Mirabeau dans sa gloire; j’ai entendu M. de Serre et M. Lainé; aucun n’égalait Berryer dans les qualités principales qui font l’orateur»[99];—où l’un de ses adversaires politiques, Henri Fonfrède, écrivait à un ami, dans une lettre particulière: «Berryer est le plus grand orateur qu’on ait jamais entendu[100].» Il n’était pas seulement le prince des orateurs, il était aussi le chef d’un grand parti. Sa candidature devenait dès lors une grosse affaire. Le gouvernement s’en émut; ses journaux se jetèrent dans la lutte avec ardeur, et à leur tête leJournal des Débats, où Cuvillier-Fleury publia desarticles violemment hostiles. Il était certes permis à ceux dont Berryer était l’adversaire de ne point l’aimer, de dire, par exemple, comme M. Doudan, au sortir d’une séance où l’orateur légitimiste avait été magnifique: «Je n’aime pas qu’on prêche bien ailleurs que dans ma paroisse[101].» Cuvillier-Fleury allait beaucoup plus loin. Il n’accordait pas que Berryer eût du talent; tout au plus avait-il «des poumons redoutables». Berryer, un orateur! Allons donc! un avocat, et pas davantage, l’avocat des intérêts du prince de Polignac et de la petite cour de Goritz! «De grâce, disait-il, que l’Académie ne devienne pas une succursale de la Basoche, une doublure de la Société des Bonnes-Études[102]!»C’est à ces vives attaques que répondit Pontmartin dans son article du 22 novembre, et il fut à son tour, vis-à-vis du rédacteur desDébats, aussi agressif que possible. On les eût bien étonnés l’un et l’autre si on leur eût annoncé qu’un jour ils seraient unis d’une étroite amitié. Il y avait d’ailleurs, dans le feuilleton de laQuotidienne, à côté des épigrammes et des railleries, des réponses qui portaient et qui n’ont rien perdu de leur justesse. Voici l’une de ces répliques:M. Berryer, selon vous, n’est qu’un avocat, et rien de plus. La vérité est qu’une fois à la Chambre et à la tribune,il est avocat moins que personne. Dans son geste, son attitude, son accent, son langage, rien ne révèle les habitudes et lestraditions du barreau; il n’est plus avocat, il est au plus haut degré orateur, ce titre que M. Cuvillier lui refuse, sous prétexte qu’il n’a rien écrit. De bonne foi, comment un homme d’une opinion hostile à la grande majorité de ses collègues, serait-il proclamé par eux tous le premier orateur de son temps; comment, sans autre puissance que sa haute intelligence, conserverait-il une telle action sur les affaires; comment serait-il chef d’un parti où il y a des hommes plus spirituels que M. Fleury, s’il n’était qu’un ergoteur de tribunal et de cour d’assises, un disputeur de mur mitoyen et d’hypothèques?Mais M. Berryer «qui a des poumons, un geste véhément, une voix sonore, c’est-à-dire tout ce qui s’appelle l’éloquence» (merci pour l’éloquence!), ne peut compter dans le monde, parce qu’il n’écrit pas ses discours. En d’autres termes, c’est parce qu’il possède au plus haut degré cet admirable talent d’improvisation, le premier de tous, celui que rien ne remplace, et dont l’absence rendra toujours incomplète la puissance d’un orateur; c’est parce qu’à l’aide de ce privilège merveilleux, il passionne, entraîne, remue à son gré une assemblée que laissent froide les phrases les plus régulières, et les périodes les plus harmonieuses, c’est pour cela qu’il n’est pas orateur! Lord Chatham et Mirabeau étaient des orateurs, mais Berryer point! La comparaison est malheureuse; car s’il y a un homme qui, après avoir joué un grand rôle par la puissance de sa parole, ait perdu aux yeux de la postérité qui lit ses discours, cette puissance et ce prestige, c’est à coup sûr Mirabeau. Mieux vaudrait pour lui n’avoir rien laissé et n’être jugé par nous que sur la foi de cet éclat immense que sa parole jeta sur l’Assemblée constituante! Ou plutôt qu’importe à Mirabeau, qu’importe à Berryer! Ils auront eu sur leur époque une influence sans rivale, ils seront arrivés aux plus grands effets de la parole! Ils auront été les rois de l’éloquence politique! Qu’importe après cela qu’ils aient peu écrit, ou que leurs écrits, lus après cinquante ans, ne réveillent plus les émotions contemporaines! Qu’importesurtout qu’on leur refuse le droit littéraire de s’asseoir aujourd’hui auprès de MM. Dupaty et Viennet, demain peut-être auprès de M. Cuvillier-Fleury[103].Les articles de Pontmartin à laQuotidienneétaient tantôt des Causeries littéraires ou artistiques[104], tantôt des chroniques humouristiques[105], quelquefois même des Nouvelles,Dulcinée[106],Fabiano le Novice[107], etc. Ils obtinrent tout aussitôt un vif succès, même à côté des feuilletons de J.-T. Merle[108], le plus ancien des rédacteurs de laQuotidienne, esprit fin et sans prétention, écrivain élégant, causeur aimable, pour lequel assurément n’avait point été créé le proverbe: Faute de grives on prend des merles. Pontmartin cependant ne pouvait se décider encore à quitter Avignon, sa famille, ses amis, ses habitudes. N’allait-il pas bientôt avoir trente ans, et n’était-ce pas un peu tard pour un début à Paris? N’y arriverait-il pas d’ailleurs dans d’assez mauvaises conditions? Ilétait riche et gentilhomme, deux méchantes notes, il ne l’ignorait pas. Sans doute on lui ferait porter la peine de son titre de comte et de sa modeste fortune. On se refuserait à voir en lui autre chose qu’un «amateur», et l’on s’obstinerait à le traiter de «cher confrère» du bout des lèvres seulement, tandis qu’on l’appellerait «Monsieur le comte» gros comme le bras. Le plus sage ne serait-il pas de préférer à l’honneur de devenir un membre de la Société des gens de lettres, voire même un académicien, le plaisir d’écrire à son aise et à ses heures, sans ambition de renommée; de ne point fausser compagnie à la province, de n’aller à Paris chaque année que pour y prendre langue et pour revenir bien vite, auprès de sa mère, dans l’hôtel du toujours jeune M. de Montfaucon ou dans sa vieille maison des Angles?IIIPontmartin disait souvent que les trois événements tragiques qui l’avaient le plus frappé et dont il avait gardé la vision toujours présente, étaient le choléra de 1832 à Paris, l’inondation du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 1840 et les Journées de Juin 1848.L’automne de 1840 avait été excessivement pluvieux; les plaines étaient, depuis trois semaines, entièrement submergées lorsque, le 4 novembre, l’inondation atteignit son maximum, c’est-à-direla cote de huit mètres qui dépassait de soixante-quinze centimètres les plus fortes crues mentionnées dans l’histoire du Comtat. Pontmartin et sa mère étaient à ce moment dans leur maison des Angles. Le rez-de-chaussée fut envahi par les eaux jusqu’à une hauteur d’un mètre vingt au-dessus du sol. Tandis que Mmede Pontmartin était immobilisée au premier étage, son fils, obligé de pourvoir aux besoins de la maison, sortait par une échelle placée à la fenêtre d’une chambre au nord-est du logis, à un endroit où le chemin public, qui passe derrière les Angles, surplombe de deux mètres le niveau du rez-de-chaussée. Une fois sur ce chemin, il lui était facile de monter au village, situé au sommet d’une haute colline, de prendre la route venant de Nimes qui redescend vers le Rhône, de traverser le pont qui, fortement menacé, ne fut cependant ni emporté, ni couvert par les eaux et d’arriver à Avignon. Les quatre cinquièmes de la ville étaient submergés et on ne circulait qu’en bateau. L’hôtel de Montfaucon, où Mmede Pontmartin et son fils avaient un appartement, était envahi par l’eau jusqu’au premier étage.Ce qui ajoutait à la désolation et à l’horreur de ces spectacles, c’étaient les scènes tragiques dont les plaines qui entourent les Angles étaient journellement le théâtre, les nombreux écroulements de maisons isolées, les incessants coups de fusil tirés en signe de détresse par les malheureux qui se trouvaient bloqués par le fleuve et en danger de mort, les efforts des courageux bateliers pour leurporter des vivres et des secours, efforts qui n’empêchaient pas toujours des catastrophes et qui en amenaient parfois de nouvelles.Quand il écrira, quelques années plus tard, lesMémoires d’un notaire, c’est avec ses souvenirs de l’inondation de novembre 1840 que Pontmartin retracera les scènes de la terrible inondation de novembre 1755[109]. Le livre parut seulement en 1849, mais il commença d’y songer dès 1842. Cette année-là, en effet, il acheta dans une rue assez triste, la rue Banasterie, à l’angle de la rue du Vice-Légat, une maison assez belle, dont la porte était surmontée de panonceaux et dont la façade était agrémentée d’affiches de toutes couleurs, annonçant les ventes, licitations, faillites, jugements et enchères du département. C’était la demeure d’un officier ministériel, héritier d’une dynastie de notaires. A peine Pontmartin y fut-il installé, qu’il eut l’idée de reconstituer par l’imagination tout ce dont ce vieux logis avait été témoin depuis un siècle. De là lesMémoires d’un notaire, qui ont pour cadre la maison de la rue Banasterie.Pontmartin, à cette date, tournait décidément au propriétaire. Le siège de conseiller général, pour le canton de Villeneuve-lès-Avignon, étant devenu vacant, il posa sa candidature. Son concurrent, le marquis de Fournès, cousin germain du ducVictor de Broglie, fut nommé. Deux ans après, en 1844, Pontmartin fut élu à l’unanimité.Son entrée au Conseil général avait été précédée de son entrée à laMode, et, de ce dernier succès, il s’était plus réjoui que de son triomphe électoral.Les trois condamnés de 1839, Jules de Salvador, Ulric de Renoard et Frédéric d’Averton, étaient allés passer en Italie l’hiver de 1842-1843. Leur retour était annoncé pour le mois d’avril, et Pontmartin guettait l’arrivée de la malle-poste. Il en vit descendre avec eux un petit homme assez laid, mais dont la physionomie originale et fantaisiste méritait de ne pas passer inaperçue. Il était si expansif, si liant, que les trois Avignonnais et lui s’étant rencontrés à Naples quelques semaines auparavant, on en était déjà au tutoiement. C’était le vicomte Édouard Walsh, directeur de laMode[110].La présentation à peine faite, Édouard Walsh dit à Pontmartin: «J’ai lu vos articles envoyés à laQuotidienne: voulez-vous écrire dans laMode?» Dès le 15 mai suivant, l’élégante Revue royaliste publiaitle Bouquet de marguerites. Une seconde nouvelle,les Trois Veuves, parut dans la livraisondu 25 septembre. C’était le début d’une longue collaboration.Le mariage de Pontmartin suivit de près son entrée à laMode. A la fin de 1843, il épousa MlleCécile de Montravel.Sortie du Forez, la famille de Montravel s’était fixée avant la Révolution dans la partie la plus méridionale du Vivarais. Peu après la naissance de sa fille[111], M. de Montravel était allé demeurer avec sa belle-mère, Mmede Larochette, au château du Plantier[112], quittant ainsi une Provence pour une Auvergne, tant sont grandes, entre le sud et le nord du département de l’Ardèche, les différences de langage, de races, de costumes et de cultures. Le château du Plantier était la Providence du pays. La vie de ses hôtes était toute de piété et de bonnes œuvres. Tous, à l’exemple de la vénérable aïeule, semblaient avoir pour devise:Dieu, le Roi et les Pauvres. Mmede Larochette, qui avait couru les plus grands dangers et montré le plus ferme courage pendant la Terreur, consacrait son existence à secourir les malheureux et à faire refleurir autour d’elle la religion. Elle avait restauré dansson voisinage la chapelle de Notre-Dame d’Ay[113], que fréquentaient maintenant, comme avant la Révolution, de nombreux pèlerins. C’est dans cette chapelle que fut célébré, le 16 décembre 1843, le mariage d’Armand de Pontmartin et de Mllede Montravel.Comme deux bons provinciaux, ils firent leur voyage de noces à Paris, où ils passèrent deux mois dans la mélancolique rue du Mont-Thabor.De retour à Avignon, à la fin de février 1844, il reprit sa collaboration à laMode.Marguerite Vidalparut dans les numéros des 25 juin, 5 et 15 juillet 1844. A cette nouvelle succéda, dans les premiers mois de 1845,Napoléon Potard, qui avait presque les dimensions d’un volume.M. Walsh écrivit à l’auteur qu’il réussissait, que les lecteurs de la Revue étaient ravis, et qu’il ne tenait qu’à lui de se croire un écrivain à la mode (sans italiques). La tentation était trop forte. Au mois d’octobre 1845, Pontmartin se résolut à aller passer l’hiver à Paris.

CHAPITRE VLES ANNÉES D’AVIGNON(1839-1845)LA MOUCHE, journal des Salons.Le journaliste Deretz. Un duel dans l’île de la Barthelasse. «L’Affaire d’Avignon». MM. de Salvador, d’Averton et de Renoard. La garde nationale d’Henri V. Gustave de Laboulie et M. Dugabé. Le président Monnier des Taillades et le procureur du roi Rigaud. Le coût d’un article et lesMie Prigionidu gérant de laGazette du Midi.—LesCauseries provincialesde laQuotidienne. Berryer et l’Académie. Première rencontre de Pontmartin avec Cuvillier-Fleury.—L’Inondation du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 1840. La maison de la rue Banasterie et lesMémoires d’un notaire. Pontmartin conseiller général. Le vicomte Édouard Walsh et laMode. Mariage d’Armand de Pontmartin. Le départ pour Paris.ITrois événements d’une inégale importance allaient marquer pour Pontmartin l’année 1839: un duel, un procès, et son entrée dans la presse parisienne.Les passions politiques, très vives à cette époque dans toute la France, étaient particulièrementardentes dans le Midi. Exaspérés, non sans raison, il faut bien le dire, par les airs goguenards, par les allures batailleuses et provocatrices de la jeune aristocratie légitimiste, quelques jeunes gens de la bourgeoisielibéralevoulurent avoir eux aussi un journal, une petite feuille légère, incisive, hardie, qui harcèlerait à son tour l’adversaire, et ne lui ménagerait pas les coups. C’était de bonne guerre. Le tort des fondateurs de la nouvelle feuille,—La Mouche,Journal des Salons,—fut de ne pas se mettre eux-mêmes en avant, de se tenir derrière le rideau, faisant venir de Paris un pauvre diable de journaliste ambulant nommé Deretz, qui se chargeait, moyennant quelques écus, d’endosser toutes les responsabilités. Ce Deretz avait, du reste, de l’esprit, plus d’esprit que de courage, comme on va le voir. Le journal paraissait depuis quelque temps, lorsqu’un matin, après avoir vidé son carquois contre lesnoblionset leshobereauxavignonnais, il décocha une dernière flèche à l’adresse deMossieu de Pontmartin. Ce dernier prit aussitôt la mouche (c’était le cas), courut à son cercle, y trouva deux de ses meilleurs amis, Frédéric d’Averton et Jules de Salvador, et les chargea d’aller demander au Parisien une réparation par les armes. Après une longue hésitation, Deretz consentit à se battre; seulement, il demanda un délai de trente-six heures pour chercher et trouver des témoins. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain dans l’île de la Barthelasse. A cette époque, elle appartenait encore au département du Gard,ce qui assurait nos duellistes contre l’intervention des gendarmes.Au jour dit,—le 27 mars 1839,—les adversaires arrivèrent sur le terrain, Deretz un peu en retard; il avait recruté à grand’peine ses témoins, et il avait dû les prendre parmi les buveurs de chopes duCafé Tailleux, le Lemblin vauclusien; les patrons dela Moucheavaient énergiquement refusé de l’assister. L’arme choisie était l’épée. Au moment où Pontmartin allait se fendre, Deretz laissa tomber son fleuret, et déclara que, décidément, il ne se battrait pas. «Je suis trop pauvre, dit-il; la législation est sévère, et s’il arrivait malheur, je n’aurais pas, comme M. le comte, qui est riche, de quoi m’enfuir et me cacher.»—«Soit, répondit Jules de Salvador, mais alors vous allez vous engager par écrit à ne plus recommencer vos attaques, et à nommer vos inspirateurs, si vous ne pouvez les décider à se nommer eux-mêmes».Il y avait dans l’île une guinguette où les bons bourgeois d’Avignon venaient, le dimanche, jouer aux boules. On y entra, et le pauvre Deretz signa tout ce qu’on voulut. Le soir même, il partait pour Marseille, et on ne le revit plus.La Mouche, journal des Salons, avait vécu[91]!Après le duel, le procès. Au mois de juin 1839, les deux témoins de Pontmartin, Frédéric d’Avertonet Jules de Salvador, étaient, en compagnie d’un de leurs amis, M. Ulric de Renoard, traduits devant le tribunal correctionnel d’Avignon, sous la double prévention de réunion illicite et de détention d’armes et de munitions de guerre. Étaient poursuivis, en même temps qu’eux, vingt-neuf jeunes gens appartenant à la classe ouvrière. Ces derniers ne faisaient pas plus mystère que les trois gentilshommes de leurs sentiments royalistes, et l’un d’eux, dans l’instruction, pressé de questions par le magistrat, avait répondu: «Eh bien! si nous avions des armes chez nous, c’est que nous sommes la garde nationale d’Henri V[92]!»Les débats durèrent trois jours, du 27 au 29 juin. Devant le bureau du tribunal figuraient les pièces à conviction: fusils de munition, carabines, cartouches et cocardes blanches et vertes. Le siège du ministère public était occupé par M. Rigaud, procureur du roi. La défense fut présentée par MeAdolphe Teste (rien de l’avocat Jean-Baptiste Teste, le futur condamné de la Cour des pairs), par MesRedon père et fils et par Gustave de Laboulie, dont la plaidoirie fut une merveille d’éloquence,de verve et de spirituelle ironie[93]. Les prévenus n’en furent pas moins condamnés à un certain nombre de mois de prison[94]. MM. d’Averton, Salvador et Renoard furent, comme il était juste, gratifiés de la peine la plus forte. Ils n’avaient pas eu le temps de maudire leurs juges que déjà ils étaient consolés par la lecture, dans laGazette du Midi, du compte rendu humoristique de leur procès, rédigé par leur ami Pontmartin. Ce dernier leur avait fait bonne mesure et n’avait pas consacré moins de cinq articles à «l’Affaire d’Avignon».Le président du tribunal était M. Monnier des Taillades, magistrat intègre et jurisconsulte de premier ordre. Le bruit s’étant répandu qu’il avait dit, en parlant du procureur du roi: «Ce monsieur n’est pas fort», Pontmartin crut pouvoir risquer ceci—ou à peu près—dans l’un de ses feuilletons: «M. le président a-t-il dit ou n’a-t-il pas dit que M. Rigaud n’était pas fort? Peu importe, après tout. Dire du beurre qu’il est fort, est-ce le complimenter? Un fort de la halle est-il plus aimable que le plus faible des académiciens?Lorsque vous êtes exaspéré d’une injustice, d’une bêtise, d’une catastrophe ou d’un scandale, vous ne dites pas: ‘C’est trop faible!’ mais: ‘C’est trop fort!’»Ce n’était peut-être pas trèsfort; mais, en tout cas, ce n’était pas bien méchant. Grande rumeur pourtant dans la ville. Le tribunal s’émeut, le parquet s’indigne. Poursuites contre laGazette du Midi, et, le 8 août, à Avignon, condamnation du journal à mille francs d’amende et du gérant à un mois de prison. Quant à Pontmartin, quoiqu’il n’eût pas signé son article, il paya l’amende avec les frais. Si pauvre mathématicien qu’il fût, il se livra à un calcul d’arithmétique, et il reconnut que ses six lignes lui coûtaient 200 francs la ligne, 17 francs la syllabe et 4 francs la lettre[95]. C’était à dégoûter du métier!A quelque temps de là, comme il venait de s’acquitter envers le fisc, il vit entrer dans son cabinet un homme au teint fleuri, à l’œil émerillonné, à la lèvre souriante, le gérant de laGazette, qui sortait de prison, rayonnant de joie et de santé. «Monsieur le comte, disait-il, avec le plus pur accent de la Cannebière, quels remerciements je vous dois! Quel bon mois, grâce à vous, je viens de passer! J’ai déjeuné et dîné tous les jours avec M. de Salvador, M. d’Averton et M. de Renoard. Quels braves jeunes gens! quels repas! Jamais, dans toute ma vie, je n’avais mangé autant deperdrix, de bécasses, de lièvres, de poulardes, de truites, d’écrevisses!... Ah! monsieur le comte, je suis tout à votre service et prêt à recommencer, quand cela vous plaira. C’est égal! vous aviez fait là un fameux feuilleton!...» Les 1 200 francs de Pontmartin n’avaient pas été placés à fonds perdus; il avait fait un heureux!IIIl avait écrit, à la dernière page de l’Album d’Avignon: «LaQuotidiennenous a fait l’honneur de nous citer trois fois et nous a demandé pour l’avenir des articles qui s’appelleraientCauseries provincialeset qui paraîtraient le même jour dans son feuilleton et dans notre mosaïque[96].»Par suite de la disparition de l’Album, cette combinaison ne put se réaliser. Il fut alors convenu que Pontmartin donnerait, deux ou trois fois par mois, à la feuille parisienne uneCauserie provinciale. La première parut le 22 novembre 1839. J’ai sous les yeux le brouillon de ce premier article, et j’y remarque un assez grand nombre de ratures. Le moment n’est pas encore venu où l’auteur desSamedisécrira toutes ses Causeries de premier jet, sans brouillon, sans remaniement,sans retouches, effaçant à peine ici et là deux ou trois mots parasites.A cette date de fin novembre 1839, ce qui passionnait la cour et la ville, Paris et la province, c’était de savoir qui serait élu à l’Académie, de Victor Hugo ou de Berryer. Le fauteuil de Michaud était vacant[97]. Quatre candidats s’étaient mis sur les rangs, Victor Hugo, Berryer, Casimir Bonjour et M. Vatout.Berryer était à ce moment le maître incontesté de la tribune. C’était le temps où Timon écrivait: «Depuis Mirabeau, personne n’a égalé Berryer[98]»;—où Royer-Collard disait avec l’autorité de sa parole: «J’ai entendu Mirabeau dans sa gloire; j’ai entendu M. de Serre et M. Lainé; aucun n’égalait Berryer dans les qualités principales qui font l’orateur»[99];—où l’un de ses adversaires politiques, Henri Fonfrède, écrivait à un ami, dans une lettre particulière: «Berryer est le plus grand orateur qu’on ait jamais entendu[100].» Il n’était pas seulement le prince des orateurs, il était aussi le chef d’un grand parti. Sa candidature devenait dès lors une grosse affaire. Le gouvernement s’en émut; ses journaux se jetèrent dans la lutte avec ardeur, et à leur tête leJournal des Débats, où Cuvillier-Fleury publia desarticles violemment hostiles. Il était certes permis à ceux dont Berryer était l’adversaire de ne point l’aimer, de dire, par exemple, comme M. Doudan, au sortir d’une séance où l’orateur légitimiste avait été magnifique: «Je n’aime pas qu’on prêche bien ailleurs que dans ma paroisse[101].» Cuvillier-Fleury allait beaucoup plus loin. Il n’accordait pas que Berryer eût du talent; tout au plus avait-il «des poumons redoutables». Berryer, un orateur! Allons donc! un avocat, et pas davantage, l’avocat des intérêts du prince de Polignac et de la petite cour de Goritz! «De grâce, disait-il, que l’Académie ne devienne pas une succursale de la Basoche, une doublure de la Société des Bonnes-Études[102]!»C’est à ces vives attaques que répondit Pontmartin dans son article du 22 novembre, et il fut à son tour, vis-à-vis du rédacteur desDébats, aussi agressif que possible. On les eût bien étonnés l’un et l’autre si on leur eût annoncé qu’un jour ils seraient unis d’une étroite amitié. Il y avait d’ailleurs, dans le feuilleton de laQuotidienne, à côté des épigrammes et des railleries, des réponses qui portaient et qui n’ont rien perdu de leur justesse. Voici l’une de ces répliques:M. Berryer, selon vous, n’est qu’un avocat, et rien de plus. La vérité est qu’une fois à la Chambre et à la tribune,il est avocat moins que personne. Dans son geste, son attitude, son accent, son langage, rien ne révèle les habitudes et lestraditions du barreau; il n’est plus avocat, il est au plus haut degré orateur, ce titre que M. Cuvillier lui refuse, sous prétexte qu’il n’a rien écrit. De bonne foi, comment un homme d’une opinion hostile à la grande majorité de ses collègues, serait-il proclamé par eux tous le premier orateur de son temps; comment, sans autre puissance que sa haute intelligence, conserverait-il une telle action sur les affaires; comment serait-il chef d’un parti où il y a des hommes plus spirituels que M. Fleury, s’il n’était qu’un ergoteur de tribunal et de cour d’assises, un disputeur de mur mitoyen et d’hypothèques?Mais M. Berryer «qui a des poumons, un geste véhément, une voix sonore, c’est-à-dire tout ce qui s’appelle l’éloquence» (merci pour l’éloquence!), ne peut compter dans le monde, parce qu’il n’écrit pas ses discours. En d’autres termes, c’est parce qu’il possède au plus haut degré cet admirable talent d’improvisation, le premier de tous, celui que rien ne remplace, et dont l’absence rendra toujours incomplète la puissance d’un orateur; c’est parce qu’à l’aide de ce privilège merveilleux, il passionne, entraîne, remue à son gré une assemblée que laissent froide les phrases les plus régulières, et les périodes les plus harmonieuses, c’est pour cela qu’il n’est pas orateur! Lord Chatham et Mirabeau étaient des orateurs, mais Berryer point! La comparaison est malheureuse; car s’il y a un homme qui, après avoir joué un grand rôle par la puissance de sa parole, ait perdu aux yeux de la postérité qui lit ses discours, cette puissance et ce prestige, c’est à coup sûr Mirabeau. Mieux vaudrait pour lui n’avoir rien laissé et n’être jugé par nous que sur la foi de cet éclat immense que sa parole jeta sur l’Assemblée constituante! Ou plutôt qu’importe à Mirabeau, qu’importe à Berryer! Ils auront eu sur leur époque une influence sans rivale, ils seront arrivés aux plus grands effets de la parole! Ils auront été les rois de l’éloquence politique! Qu’importe après cela qu’ils aient peu écrit, ou que leurs écrits, lus après cinquante ans, ne réveillent plus les émotions contemporaines! Qu’importesurtout qu’on leur refuse le droit littéraire de s’asseoir aujourd’hui auprès de MM. Dupaty et Viennet, demain peut-être auprès de M. Cuvillier-Fleury[103].Les articles de Pontmartin à laQuotidienneétaient tantôt des Causeries littéraires ou artistiques[104], tantôt des chroniques humouristiques[105], quelquefois même des Nouvelles,Dulcinée[106],Fabiano le Novice[107], etc. Ils obtinrent tout aussitôt un vif succès, même à côté des feuilletons de J.-T. Merle[108], le plus ancien des rédacteurs de laQuotidienne, esprit fin et sans prétention, écrivain élégant, causeur aimable, pour lequel assurément n’avait point été créé le proverbe: Faute de grives on prend des merles. Pontmartin cependant ne pouvait se décider encore à quitter Avignon, sa famille, ses amis, ses habitudes. N’allait-il pas bientôt avoir trente ans, et n’était-ce pas un peu tard pour un début à Paris? N’y arriverait-il pas d’ailleurs dans d’assez mauvaises conditions? Ilétait riche et gentilhomme, deux méchantes notes, il ne l’ignorait pas. Sans doute on lui ferait porter la peine de son titre de comte et de sa modeste fortune. On se refuserait à voir en lui autre chose qu’un «amateur», et l’on s’obstinerait à le traiter de «cher confrère» du bout des lèvres seulement, tandis qu’on l’appellerait «Monsieur le comte» gros comme le bras. Le plus sage ne serait-il pas de préférer à l’honneur de devenir un membre de la Société des gens de lettres, voire même un académicien, le plaisir d’écrire à son aise et à ses heures, sans ambition de renommée; de ne point fausser compagnie à la province, de n’aller à Paris chaque année que pour y prendre langue et pour revenir bien vite, auprès de sa mère, dans l’hôtel du toujours jeune M. de Montfaucon ou dans sa vieille maison des Angles?IIIPontmartin disait souvent que les trois événements tragiques qui l’avaient le plus frappé et dont il avait gardé la vision toujours présente, étaient le choléra de 1832 à Paris, l’inondation du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 1840 et les Journées de Juin 1848.L’automne de 1840 avait été excessivement pluvieux; les plaines étaient, depuis trois semaines, entièrement submergées lorsque, le 4 novembre, l’inondation atteignit son maximum, c’est-à-direla cote de huit mètres qui dépassait de soixante-quinze centimètres les plus fortes crues mentionnées dans l’histoire du Comtat. Pontmartin et sa mère étaient à ce moment dans leur maison des Angles. Le rez-de-chaussée fut envahi par les eaux jusqu’à une hauteur d’un mètre vingt au-dessus du sol. Tandis que Mmede Pontmartin était immobilisée au premier étage, son fils, obligé de pourvoir aux besoins de la maison, sortait par une échelle placée à la fenêtre d’une chambre au nord-est du logis, à un endroit où le chemin public, qui passe derrière les Angles, surplombe de deux mètres le niveau du rez-de-chaussée. Une fois sur ce chemin, il lui était facile de monter au village, situé au sommet d’une haute colline, de prendre la route venant de Nimes qui redescend vers le Rhône, de traverser le pont qui, fortement menacé, ne fut cependant ni emporté, ni couvert par les eaux et d’arriver à Avignon. Les quatre cinquièmes de la ville étaient submergés et on ne circulait qu’en bateau. L’hôtel de Montfaucon, où Mmede Pontmartin et son fils avaient un appartement, était envahi par l’eau jusqu’au premier étage.Ce qui ajoutait à la désolation et à l’horreur de ces spectacles, c’étaient les scènes tragiques dont les plaines qui entourent les Angles étaient journellement le théâtre, les nombreux écroulements de maisons isolées, les incessants coups de fusil tirés en signe de détresse par les malheureux qui se trouvaient bloqués par le fleuve et en danger de mort, les efforts des courageux bateliers pour leurporter des vivres et des secours, efforts qui n’empêchaient pas toujours des catastrophes et qui en amenaient parfois de nouvelles.Quand il écrira, quelques années plus tard, lesMémoires d’un notaire, c’est avec ses souvenirs de l’inondation de novembre 1840 que Pontmartin retracera les scènes de la terrible inondation de novembre 1755[109]. Le livre parut seulement en 1849, mais il commença d’y songer dès 1842. Cette année-là, en effet, il acheta dans une rue assez triste, la rue Banasterie, à l’angle de la rue du Vice-Légat, une maison assez belle, dont la porte était surmontée de panonceaux et dont la façade était agrémentée d’affiches de toutes couleurs, annonçant les ventes, licitations, faillites, jugements et enchères du département. C’était la demeure d’un officier ministériel, héritier d’une dynastie de notaires. A peine Pontmartin y fut-il installé, qu’il eut l’idée de reconstituer par l’imagination tout ce dont ce vieux logis avait été témoin depuis un siècle. De là lesMémoires d’un notaire, qui ont pour cadre la maison de la rue Banasterie.Pontmartin, à cette date, tournait décidément au propriétaire. Le siège de conseiller général, pour le canton de Villeneuve-lès-Avignon, étant devenu vacant, il posa sa candidature. Son concurrent, le marquis de Fournès, cousin germain du ducVictor de Broglie, fut nommé. Deux ans après, en 1844, Pontmartin fut élu à l’unanimité.Son entrée au Conseil général avait été précédée de son entrée à laMode, et, de ce dernier succès, il s’était plus réjoui que de son triomphe électoral.Les trois condamnés de 1839, Jules de Salvador, Ulric de Renoard et Frédéric d’Averton, étaient allés passer en Italie l’hiver de 1842-1843. Leur retour était annoncé pour le mois d’avril, et Pontmartin guettait l’arrivée de la malle-poste. Il en vit descendre avec eux un petit homme assez laid, mais dont la physionomie originale et fantaisiste méritait de ne pas passer inaperçue. Il était si expansif, si liant, que les trois Avignonnais et lui s’étant rencontrés à Naples quelques semaines auparavant, on en était déjà au tutoiement. C’était le vicomte Édouard Walsh, directeur de laMode[110].La présentation à peine faite, Édouard Walsh dit à Pontmartin: «J’ai lu vos articles envoyés à laQuotidienne: voulez-vous écrire dans laMode?» Dès le 15 mai suivant, l’élégante Revue royaliste publiaitle Bouquet de marguerites. Une seconde nouvelle,les Trois Veuves, parut dans la livraisondu 25 septembre. C’était le début d’une longue collaboration.Le mariage de Pontmartin suivit de près son entrée à laMode. A la fin de 1843, il épousa MlleCécile de Montravel.Sortie du Forez, la famille de Montravel s’était fixée avant la Révolution dans la partie la plus méridionale du Vivarais. Peu après la naissance de sa fille[111], M. de Montravel était allé demeurer avec sa belle-mère, Mmede Larochette, au château du Plantier[112], quittant ainsi une Provence pour une Auvergne, tant sont grandes, entre le sud et le nord du département de l’Ardèche, les différences de langage, de races, de costumes et de cultures. Le château du Plantier était la Providence du pays. La vie de ses hôtes était toute de piété et de bonnes œuvres. Tous, à l’exemple de la vénérable aïeule, semblaient avoir pour devise:Dieu, le Roi et les Pauvres. Mmede Larochette, qui avait couru les plus grands dangers et montré le plus ferme courage pendant la Terreur, consacrait son existence à secourir les malheureux et à faire refleurir autour d’elle la religion. Elle avait restauré dansson voisinage la chapelle de Notre-Dame d’Ay[113], que fréquentaient maintenant, comme avant la Révolution, de nombreux pèlerins. C’est dans cette chapelle que fut célébré, le 16 décembre 1843, le mariage d’Armand de Pontmartin et de Mllede Montravel.Comme deux bons provinciaux, ils firent leur voyage de noces à Paris, où ils passèrent deux mois dans la mélancolique rue du Mont-Thabor.De retour à Avignon, à la fin de février 1844, il reprit sa collaboration à laMode.Marguerite Vidalparut dans les numéros des 25 juin, 5 et 15 juillet 1844. A cette nouvelle succéda, dans les premiers mois de 1845,Napoléon Potard, qui avait presque les dimensions d’un volume.M. Walsh écrivit à l’auteur qu’il réussissait, que les lecteurs de la Revue étaient ravis, et qu’il ne tenait qu’à lui de se croire un écrivain à la mode (sans italiques). La tentation était trop forte. Au mois d’octobre 1845, Pontmartin se résolut à aller passer l’hiver à Paris.

LES ANNÉES D’AVIGNON(1839-1845)

LA MOUCHE, journal des Salons.Le journaliste Deretz. Un duel dans l’île de la Barthelasse. «L’Affaire d’Avignon». MM. de Salvador, d’Averton et de Renoard. La garde nationale d’Henri V. Gustave de Laboulie et M. Dugabé. Le président Monnier des Taillades et le procureur du roi Rigaud. Le coût d’un article et lesMie Prigionidu gérant de laGazette du Midi.—LesCauseries provincialesde laQuotidienne. Berryer et l’Académie. Première rencontre de Pontmartin avec Cuvillier-Fleury.—L’Inondation du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 1840. La maison de la rue Banasterie et lesMémoires d’un notaire. Pontmartin conseiller général. Le vicomte Édouard Walsh et laMode. Mariage d’Armand de Pontmartin. Le départ pour Paris.

Trois événements d’une inégale importance allaient marquer pour Pontmartin l’année 1839: un duel, un procès, et son entrée dans la presse parisienne.

Les passions politiques, très vives à cette époque dans toute la France, étaient particulièrementardentes dans le Midi. Exaspérés, non sans raison, il faut bien le dire, par les airs goguenards, par les allures batailleuses et provocatrices de la jeune aristocratie légitimiste, quelques jeunes gens de la bourgeoisielibéralevoulurent avoir eux aussi un journal, une petite feuille légère, incisive, hardie, qui harcèlerait à son tour l’adversaire, et ne lui ménagerait pas les coups. C’était de bonne guerre. Le tort des fondateurs de la nouvelle feuille,—La Mouche,Journal des Salons,—fut de ne pas se mettre eux-mêmes en avant, de se tenir derrière le rideau, faisant venir de Paris un pauvre diable de journaliste ambulant nommé Deretz, qui se chargeait, moyennant quelques écus, d’endosser toutes les responsabilités. Ce Deretz avait, du reste, de l’esprit, plus d’esprit que de courage, comme on va le voir. Le journal paraissait depuis quelque temps, lorsqu’un matin, après avoir vidé son carquois contre lesnoblionset leshobereauxavignonnais, il décocha une dernière flèche à l’adresse deMossieu de Pontmartin. Ce dernier prit aussitôt la mouche (c’était le cas), courut à son cercle, y trouva deux de ses meilleurs amis, Frédéric d’Averton et Jules de Salvador, et les chargea d’aller demander au Parisien une réparation par les armes. Après une longue hésitation, Deretz consentit à se battre; seulement, il demanda un délai de trente-six heures pour chercher et trouver des témoins. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain dans l’île de la Barthelasse. A cette époque, elle appartenait encore au département du Gard,ce qui assurait nos duellistes contre l’intervention des gendarmes.

Au jour dit,—le 27 mars 1839,—les adversaires arrivèrent sur le terrain, Deretz un peu en retard; il avait recruté à grand’peine ses témoins, et il avait dû les prendre parmi les buveurs de chopes duCafé Tailleux, le Lemblin vauclusien; les patrons dela Moucheavaient énergiquement refusé de l’assister. L’arme choisie était l’épée. Au moment où Pontmartin allait se fendre, Deretz laissa tomber son fleuret, et déclara que, décidément, il ne se battrait pas. «Je suis trop pauvre, dit-il; la législation est sévère, et s’il arrivait malheur, je n’aurais pas, comme M. le comte, qui est riche, de quoi m’enfuir et me cacher.»—«Soit, répondit Jules de Salvador, mais alors vous allez vous engager par écrit à ne plus recommencer vos attaques, et à nommer vos inspirateurs, si vous ne pouvez les décider à se nommer eux-mêmes».

Il y avait dans l’île une guinguette où les bons bourgeois d’Avignon venaient, le dimanche, jouer aux boules. On y entra, et le pauvre Deretz signa tout ce qu’on voulut. Le soir même, il partait pour Marseille, et on ne le revit plus.La Mouche, journal des Salons, avait vécu[91]!

Après le duel, le procès. Au mois de juin 1839, les deux témoins de Pontmartin, Frédéric d’Avertonet Jules de Salvador, étaient, en compagnie d’un de leurs amis, M. Ulric de Renoard, traduits devant le tribunal correctionnel d’Avignon, sous la double prévention de réunion illicite et de détention d’armes et de munitions de guerre. Étaient poursuivis, en même temps qu’eux, vingt-neuf jeunes gens appartenant à la classe ouvrière. Ces derniers ne faisaient pas plus mystère que les trois gentilshommes de leurs sentiments royalistes, et l’un d’eux, dans l’instruction, pressé de questions par le magistrat, avait répondu: «Eh bien! si nous avions des armes chez nous, c’est que nous sommes la garde nationale d’Henri V[92]!»

Les débats durèrent trois jours, du 27 au 29 juin. Devant le bureau du tribunal figuraient les pièces à conviction: fusils de munition, carabines, cartouches et cocardes blanches et vertes. Le siège du ministère public était occupé par M. Rigaud, procureur du roi. La défense fut présentée par MeAdolphe Teste (rien de l’avocat Jean-Baptiste Teste, le futur condamné de la Cour des pairs), par MesRedon père et fils et par Gustave de Laboulie, dont la plaidoirie fut une merveille d’éloquence,de verve et de spirituelle ironie[93]. Les prévenus n’en furent pas moins condamnés à un certain nombre de mois de prison[94]. MM. d’Averton, Salvador et Renoard furent, comme il était juste, gratifiés de la peine la plus forte. Ils n’avaient pas eu le temps de maudire leurs juges que déjà ils étaient consolés par la lecture, dans laGazette du Midi, du compte rendu humoristique de leur procès, rédigé par leur ami Pontmartin. Ce dernier leur avait fait bonne mesure et n’avait pas consacré moins de cinq articles à «l’Affaire d’Avignon».

Le président du tribunal était M. Monnier des Taillades, magistrat intègre et jurisconsulte de premier ordre. Le bruit s’étant répandu qu’il avait dit, en parlant du procureur du roi: «Ce monsieur n’est pas fort», Pontmartin crut pouvoir risquer ceci—ou à peu près—dans l’un de ses feuilletons: «M. le président a-t-il dit ou n’a-t-il pas dit que M. Rigaud n’était pas fort? Peu importe, après tout. Dire du beurre qu’il est fort, est-ce le complimenter? Un fort de la halle est-il plus aimable que le plus faible des académiciens?Lorsque vous êtes exaspéré d’une injustice, d’une bêtise, d’une catastrophe ou d’un scandale, vous ne dites pas: ‘C’est trop faible!’ mais: ‘C’est trop fort!’»

Ce n’était peut-être pas trèsfort; mais, en tout cas, ce n’était pas bien méchant. Grande rumeur pourtant dans la ville. Le tribunal s’émeut, le parquet s’indigne. Poursuites contre laGazette du Midi, et, le 8 août, à Avignon, condamnation du journal à mille francs d’amende et du gérant à un mois de prison. Quant à Pontmartin, quoiqu’il n’eût pas signé son article, il paya l’amende avec les frais. Si pauvre mathématicien qu’il fût, il se livra à un calcul d’arithmétique, et il reconnut que ses six lignes lui coûtaient 200 francs la ligne, 17 francs la syllabe et 4 francs la lettre[95]. C’était à dégoûter du métier!

A quelque temps de là, comme il venait de s’acquitter envers le fisc, il vit entrer dans son cabinet un homme au teint fleuri, à l’œil émerillonné, à la lèvre souriante, le gérant de laGazette, qui sortait de prison, rayonnant de joie et de santé. «Monsieur le comte, disait-il, avec le plus pur accent de la Cannebière, quels remerciements je vous dois! Quel bon mois, grâce à vous, je viens de passer! J’ai déjeuné et dîné tous les jours avec M. de Salvador, M. d’Averton et M. de Renoard. Quels braves jeunes gens! quels repas! Jamais, dans toute ma vie, je n’avais mangé autant deperdrix, de bécasses, de lièvres, de poulardes, de truites, d’écrevisses!... Ah! monsieur le comte, je suis tout à votre service et prêt à recommencer, quand cela vous plaira. C’est égal! vous aviez fait là un fameux feuilleton!...» Les 1 200 francs de Pontmartin n’avaient pas été placés à fonds perdus; il avait fait un heureux!

Il avait écrit, à la dernière page de l’Album d’Avignon: «LaQuotidiennenous a fait l’honneur de nous citer trois fois et nous a demandé pour l’avenir des articles qui s’appelleraientCauseries provincialeset qui paraîtraient le même jour dans son feuilleton et dans notre mosaïque[96].»

Par suite de la disparition de l’Album, cette combinaison ne put se réaliser. Il fut alors convenu que Pontmartin donnerait, deux ou trois fois par mois, à la feuille parisienne uneCauserie provinciale. La première parut le 22 novembre 1839. J’ai sous les yeux le brouillon de ce premier article, et j’y remarque un assez grand nombre de ratures. Le moment n’est pas encore venu où l’auteur desSamedisécrira toutes ses Causeries de premier jet, sans brouillon, sans remaniement,sans retouches, effaçant à peine ici et là deux ou trois mots parasites.

A cette date de fin novembre 1839, ce qui passionnait la cour et la ville, Paris et la province, c’était de savoir qui serait élu à l’Académie, de Victor Hugo ou de Berryer. Le fauteuil de Michaud était vacant[97]. Quatre candidats s’étaient mis sur les rangs, Victor Hugo, Berryer, Casimir Bonjour et M. Vatout.

Berryer était à ce moment le maître incontesté de la tribune. C’était le temps où Timon écrivait: «Depuis Mirabeau, personne n’a égalé Berryer[98]»;—où Royer-Collard disait avec l’autorité de sa parole: «J’ai entendu Mirabeau dans sa gloire; j’ai entendu M. de Serre et M. Lainé; aucun n’égalait Berryer dans les qualités principales qui font l’orateur»[99];—où l’un de ses adversaires politiques, Henri Fonfrède, écrivait à un ami, dans une lettre particulière: «Berryer est le plus grand orateur qu’on ait jamais entendu[100].» Il n’était pas seulement le prince des orateurs, il était aussi le chef d’un grand parti. Sa candidature devenait dès lors une grosse affaire. Le gouvernement s’en émut; ses journaux se jetèrent dans la lutte avec ardeur, et à leur tête leJournal des Débats, où Cuvillier-Fleury publia desarticles violemment hostiles. Il était certes permis à ceux dont Berryer était l’adversaire de ne point l’aimer, de dire, par exemple, comme M. Doudan, au sortir d’une séance où l’orateur légitimiste avait été magnifique: «Je n’aime pas qu’on prêche bien ailleurs que dans ma paroisse[101].» Cuvillier-Fleury allait beaucoup plus loin. Il n’accordait pas que Berryer eût du talent; tout au plus avait-il «des poumons redoutables». Berryer, un orateur! Allons donc! un avocat, et pas davantage, l’avocat des intérêts du prince de Polignac et de la petite cour de Goritz! «De grâce, disait-il, que l’Académie ne devienne pas une succursale de la Basoche, une doublure de la Société des Bonnes-Études[102]!»

C’est à ces vives attaques que répondit Pontmartin dans son article du 22 novembre, et il fut à son tour, vis-à-vis du rédacteur desDébats, aussi agressif que possible. On les eût bien étonnés l’un et l’autre si on leur eût annoncé qu’un jour ils seraient unis d’une étroite amitié. Il y avait d’ailleurs, dans le feuilleton de laQuotidienne, à côté des épigrammes et des railleries, des réponses qui portaient et qui n’ont rien perdu de leur justesse. Voici l’une de ces répliques:

M. Berryer, selon vous, n’est qu’un avocat, et rien de plus. La vérité est qu’une fois à la Chambre et à la tribune,il est avocat moins que personne. Dans son geste, son attitude, son accent, son langage, rien ne révèle les habitudes et lestraditions du barreau; il n’est plus avocat, il est au plus haut degré orateur, ce titre que M. Cuvillier lui refuse, sous prétexte qu’il n’a rien écrit. De bonne foi, comment un homme d’une opinion hostile à la grande majorité de ses collègues, serait-il proclamé par eux tous le premier orateur de son temps; comment, sans autre puissance que sa haute intelligence, conserverait-il une telle action sur les affaires; comment serait-il chef d’un parti où il y a des hommes plus spirituels que M. Fleury, s’il n’était qu’un ergoteur de tribunal et de cour d’assises, un disputeur de mur mitoyen et d’hypothèques?Mais M. Berryer «qui a des poumons, un geste véhément, une voix sonore, c’est-à-dire tout ce qui s’appelle l’éloquence» (merci pour l’éloquence!), ne peut compter dans le monde, parce qu’il n’écrit pas ses discours. En d’autres termes, c’est parce qu’il possède au plus haut degré cet admirable talent d’improvisation, le premier de tous, celui que rien ne remplace, et dont l’absence rendra toujours incomplète la puissance d’un orateur; c’est parce qu’à l’aide de ce privilège merveilleux, il passionne, entraîne, remue à son gré une assemblée que laissent froide les phrases les plus régulières, et les périodes les plus harmonieuses, c’est pour cela qu’il n’est pas orateur! Lord Chatham et Mirabeau étaient des orateurs, mais Berryer point! La comparaison est malheureuse; car s’il y a un homme qui, après avoir joué un grand rôle par la puissance de sa parole, ait perdu aux yeux de la postérité qui lit ses discours, cette puissance et ce prestige, c’est à coup sûr Mirabeau. Mieux vaudrait pour lui n’avoir rien laissé et n’être jugé par nous que sur la foi de cet éclat immense que sa parole jeta sur l’Assemblée constituante! Ou plutôt qu’importe à Mirabeau, qu’importe à Berryer! Ils auront eu sur leur époque une influence sans rivale, ils seront arrivés aux plus grands effets de la parole! Ils auront été les rois de l’éloquence politique! Qu’importe après cela qu’ils aient peu écrit, ou que leurs écrits, lus après cinquante ans, ne réveillent plus les émotions contemporaines! Qu’importesurtout qu’on leur refuse le droit littéraire de s’asseoir aujourd’hui auprès de MM. Dupaty et Viennet, demain peut-être auprès de M. Cuvillier-Fleury[103].

M. Berryer, selon vous, n’est qu’un avocat, et rien de plus. La vérité est qu’une fois à la Chambre et à la tribune,il est avocat moins que personne. Dans son geste, son attitude, son accent, son langage, rien ne révèle les habitudes et lestraditions du barreau; il n’est plus avocat, il est au plus haut degré orateur, ce titre que M. Cuvillier lui refuse, sous prétexte qu’il n’a rien écrit. De bonne foi, comment un homme d’une opinion hostile à la grande majorité de ses collègues, serait-il proclamé par eux tous le premier orateur de son temps; comment, sans autre puissance que sa haute intelligence, conserverait-il une telle action sur les affaires; comment serait-il chef d’un parti où il y a des hommes plus spirituels que M. Fleury, s’il n’était qu’un ergoteur de tribunal et de cour d’assises, un disputeur de mur mitoyen et d’hypothèques?

Mais M. Berryer «qui a des poumons, un geste véhément, une voix sonore, c’est-à-dire tout ce qui s’appelle l’éloquence» (merci pour l’éloquence!), ne peut compter dans le monde, parce qu’il n’écrit pas ses discours. En d’autres termes, c’est parce qu’il possède au plus haut degré cet admirable talent d’improvisation, le premier de tous, celui que rien ne remplace, et dont l’absence rendra toujours incomplète la puissance d’un orateur; c’est parce qu’à l’aide de ce privilège merveilleux, il passionne, entraîne, remue à son gré une assemblée que laissent froide les phrases les plus régulières, et les périodes les plus harmonieuses, c’est pour cela qu’il n’est pas orateur! Lord Chatham et Mirabeau étaient des orateurs, mais Berryer point! La comparaison est malheureuse; car s’il y a un homme qui, après avoir joué un grand rôle par la puissance de sa parole, ait perdu aux yeux de la postérité qui lit ses discours, cette puissance et ce prestige, c’est à coup sûr Mirabeau. Mieux vaudrait pour lui n’avoir rien laissé et n’être jugé par nous que sur la foi de cet éclat immense que sa parole jeta sur l’Assemblée constituante! Ou plutôt qu’importe à Mirabeau, qu’importe à Berryer! Ils auront eu sur leur époque une influence sans rivale, ils seront arrivés aux plus grands effets de la parole! Ils auront été les rois de l’éloquence politique! Qu’importe après cela qu’ils aient peu écrit, ou que leurs écrits, lus après cinquante ans, ne réveillent plus les émotions contemporaines! Qu’importesurtout qu’on leur refuse le droit littéraire de s’asseoir aujourd’hui auprès de MM. Dupaty et Viennet, demain peut-être auprès de M. Cuvillier-Fleury[103].

Les articles de Pontmartin à laQuotidienneétaient tantôt des Causeries littéraires ou artistiques[104], tantôt des chroniques humouristiques[105], quelquefois même des Nouvelles,Dulcinée[106],Fabiano le Novice[107], etc. Ils obtinrent tout aussitôt un vif succès, même à côté des feuilletons de J.-T. Merle[108], le plus ancien des rédacteurs de laQuotidienne, esprit fin et sans prétention, écrivain élégant, causeur aimable, pour lequel assurément n’avait point été créé le proverbe: Faute de grives on prend des merles. Pontmartin cependant ne pouvait se décider encore à quitter Avignon, sa famille, ses amis, ses habitudes. N’allait-il pas bientôt avoir trente ans, et n’était-ce pas un peu tard pour un début à Paris? N’y arriverait-il pas d’ailleurs dans d’assez mauvaises conditions? Ilétait riche et gentilhomme, deux méchantes notes, il ne l’ignorait pas. Sans doute on lui ferait porter la peine de son titre de comte et de sa modeste fortune. On se refuserait à voir en lui autre chose qu’un «amateur», et l’on s’obstinerait à le traiter de «cher confrère» du bout des lèvres seulement, tandis qu’on l’appellerait «Monsieur le comte» gros comme le bras. Le plus sage ne serait-il pas de préférer à l’honneur de devenir un membre de la Société des gens de lettres, voire même un académicien, le plaisir d’écrire à son aise et à ses heures, sans ambition de renommée; de ne point fausser compagnie à la province, de n’aller à Paris chaque année que pour y prendre langue et pour revenir bien vite, auprès de sa mère, dans l’hôtel du toujours jeune M. de Montfaucon ou dans sa vieille maison des Angles?

Pontmartin disait souvent que les trois événements tragiques qui l’avaient le plus frappé et dont il avait gardé la vision toujours présente, étaient le choléra de 1832 à Paris, l’inondation du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 1840 et les Journées de Juin 1848.

L’automne de 1840 avait été excessivement pluvieux; les plaines étaient, depuis trois semaines, entièrement submergées lorsque, le 4 novembre, l’inondation atteignit son maximum, c’est-à-direla cote de huit mètres qui dépassait de soixante-quinze centimètres les plus fortes crues mentionnées dans l’histoire du Comtat. Pontmartin et sa mère étaient à ce moment dans leur maison des Angles. Le rez-de-chaussée fut envahi par les eaux jusqu’à une hauteur d’un mètre vingt au-dessus du sol. Tandis que Mmede Pontmartin était immobilisée au premier étage, son fils, obligé de pourvoir aux besoins de la maison, sortait par une échelle placée à la fenêtre d’une chambre au nord-est du logis, à un endroit où le chemin public, qui passe derrière les Angles, surplombe de deux mètres le niveau du rez-de-chaussée. Une fois sur ce chemin, il lui était facile de monter au village, situé au sommet d’une haute colline, de prendre la route venant de Nimes qui redescend vers le Rhône, de traverser le pont qui, fortement menacé, ne fut cependant ni emporté, ni couvert par les eaux et d’arriver à Avignon. Les quatre cinquièmes de la ville étaient submergés et on ne circulait qu’en bateau. L’hôtel de Montfaucon, où Mmede Pontmartin et son fils avaient un appartement, était envahi par l’eau jusqu’au premier étage.

Ce qui ajoutait à la désolation et à l’horreur de ces spectacles, c’étaient les scènes tragiques dont les plaines qui entourent les Angles étaient journellement le théâtre, les nombreux écroulements de maisons isolées, les incessants coups de fusil tirés en signe de détresse par les malheureux qui se trouvaient bloqués par le fleuve et en danger de mort, les efforts des courageux bateliers pour leurporter des vivres et des secours, efforts qui n’empêchaient pas toujours des catastrophes et qui en amenaient parfois de nouvelles.

Quand il écrira, quelques années plus tard, lesMémoires d’un notaire, c’est avec ses souvenirs de l’inondation de novembre 1840 que Pontmartin retracera les scènes de la terrible inondation de novembre 1755[109]. Le livre parut seulement en 1849, mais il commença d’y songer dès 1842. Cette année-là, en effet, il acheta dans une rue assez triste, la rue Banasterie, à l’angle de la rue du Vice-Légat, une maison assez belle, dont la porte était surmontée de panonceaux et dont la façade était agrémentée d’affiches de toutes couleurs, annonçant les ventes, licitations, faillites, jugements et enchères du département. C’était la demeure d’un officier ministériel, héritier d’une dynastie de notaires. A peine Pontmartin y fut-il installé, qu’il eut l’idée de reconstituer par l’imagination tout ce dont ce vieux logis avait été témoin depuis un siècle. De là lesMémoires d’un notaire, qui ont pour cadre la maison de la rue Banasterie.

Pontmartin, à cette date, tournait décidément au propriétaire. Le siège de conseiller général, pour le canton de Villeneuve-lès-Avignon, étant devenu vacant, il posa sa candidature. Son concurrent, le marquis de Fournès, cousin germain du ducVictor de Broglie, fut nommé. Deux ans après, en 1844, Pontmartin fut élu à l’unanimité.

Son entrée au Conseil général avait été précédée de son entrée à laMode, et, de ce dernier succès, il s’était plus réjoui que de son triomphe électoral.

Les trois condamnés de 1839, Jules de Salvador, Ulric de Renoard et Frédéric d’Averton, étaient allés passer en Italie l’hiver de 1842-1843. Leur retour était annoncé pour le mois d’avril, et Pontmartin guettait l’arrivée de la malle-poste. Il en vit descendre avec eux un petit homme assez laid, mais dont la physionomie originale et fantaisiste méritait de ne pas passer inaperçue. Il était si expansif, si liant, que les trois Avignonnais et lui s’étant rencontrés à Naples quelques semaines auparavant, on en était déjà au tutoiement. C’était le vicomte Édouard Walsh, directeur de laMode[110].

La présentation à peine faite, Édouard Walsh dit à Pontmartin: «J’ai lu vos articles envoyés à laQuotidienne: voulez-vous écrire dans laMode?» Dès le 15 mai suivant, l’élégante Revue royaliste publiaitle Bouquet de marguerites. Une seconde nouvelle,les Trois Veuves, parut dans la livraisondu 25 septembre. C’était le début d’une longue collaboration.

Le mariage de Pontmartin suivit de près son entrée à laMode. A la fin de 1843, il épousa MlleCécile de Montravel.

Sortie du Forez, la famille de Montravel s’était fixée avant la Révolution dans la partie la plus méridionale du Vivarais. Peu après la naissance de sa fille[111], M. de Montravel était allé demeurer avec sa belle-mère, Mmede Larochette, au château du Plantier[112], quittant ainsi une Provence pour une Auvergne, tant sont grandes, entre le sud et le nord du département de l’Ardèche, les différences de langage, de races, de costumes et de cultures. Le château du Plantier était la Providence du pays. La vie de ses hôtes était toute de piété et de bonnes œuvres. Tous, à l’exemple de la vénérable aïeule, semblaient avoir pour devise:Dieu, le Roi et les Pauvres. Mmede Larochette, qui avait couru les plus grands dangers et montré le plus ferme courage pendant la Terreur, consacrait son existence à secourir les malheureux et à faire refleurir autour d’elle la religion. Elle avait restauré dansson voisinage la chapelle de Notre-Dame d’Ay[113], que fréquentaient maintenant, comme avant la Révolution, de nombreux pèlerins. C’est dans cette chapelle que fut célébré, le 16 décembre 1843, le mariage d’Armand de Pontmartin et de Mllede Montravel.

Comme deux bons provinciaux, ils firent leur voyage de noces à Paris, où ils passèrent deux mois dans la mélancolique rue du Mont-Thabor.

De retour à Avignon, à la fin de février 1844, il reprit sa collaboration à laMode.Marguerite Vidalparut dans les numéros des 25 juin, 5 et 15 juillet 1844. A cette nouvelle succéda, dans les premiers mois de 1845,Napoléon Potard, qui avait presque les dimensions d’un volume.

M. Walsh écrivit à l’auteur qu’il réussissait, que les lecteurs de la Revue étaient ravis, et qu’il ne tenait qu’à lui de se croire un écrivain à la mode (sans italiques). La tentation était trop forte. Au mois d’octobre 1845, Pontmartin se résolut à aller passer l’hiver à Paris.


Back to IndexNext