CHAPITRE XI

CHAPITRE XILA GAZETTE DE FRANCE.—ENTRE CHIEN ET LOUP.—LES NOUVEAUX SAMEDIS.—LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN.(1862-1867)L’Avenue Trudaine.—Frédéric Béchard et Amable Escande.—L’entrée à laGazette de France.—M. Silvestre de Sacy.—Entre chien et loup.—LaRevue des Deux Mondeset la signatureF. de Lagenevais.—M. Challemel-Lacour et MgrDupanloup.—A Pradine, chez Joseph Autran.—Alexandre Dumas fils et lesIdées de MmeAubray.—Mort de Joseph d’Ortigue.—Aurélien Scholl, leNain jauneet leCamarade.—Les menus de M. Bec.—LesCourriers de Paris, de l’Univers illustré.—Pontmartin est cité par le P. Félix en chaire de Notre-Dame.—LesNouveaux Samedis, Arthur de Boissieu et lesLettres d’un Passant.—LesCorbeaux du Gévaudan.—Joseph Joubert.—Une lettre en vers.IIl faut bien croire que laCrise Charbonneaun’avait pas été trop meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints, il publiait dans leCorrespondant, sur lesMisérablesde Victor Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.A la fin desJeudis, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend «cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet appartement, au no8[309]de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, dedéclassés, defruits-secset deratés,—où la Commune recrutera plus tard ses colonels, seschimisteset ses pétroleurs. Au haut de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large avenue, plantée d’une double rangée de platanes,et aussitôt il vous semblait que vous respiriez un autre air:A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à travers de légers nuages de mousseline, des sourires demamans, de fins visages debébésagitant à la brise printanière les ballons roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux sarcasmes du terriblelanternier. Derrière la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes, c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux, puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où leSiècleme qualifiait d’idiot et où leCharivarime traitait d’imbécile[310].En même temps qu’il quittait la rue Saint-Lazare pour l’avenue Trudaine, il transportait ses pénates littéraires à laGazette de France.Pontmartin se trouvait un peu gêné à l’Union,où il était entré, nous l’avons vu, en 1858. Grave, solennel d’allure, souvent dogmatique, le journal de M. Laurentie n’était pas le cadre qui convenait à sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à ses boutades humoristiques. Dès qu’il put le faire honorablement et sans rupture, il cessa sa collaboration. Je ne lui cachai pas mon regret de le voir abandonner une feuille plus politique sans doute que littéraire, mais qui, la première parmi les feuilles parisiennes, avait accueilli ses causeries de province. Il me répondit, le 10 janvier 1863:Ce qui m’a décidé, mon cher ami, c’est le désir de rendre service à mon compatriote Frédéric Béchard[311], qui m’avait donné des preuves de dévouement pendant la crise Charbonneau. Or, Béchard avait grande envie d’être mis en possession d’un feuilleton dramatique, ce qui est lehoc erat in votisd’une certaine catégorie d’écrivains parisiens. Nous ne voulions pas déloger le pauvre Escande[312], qui en serait mortde chagrin, et Janicot[313]a mis pour condition que nous entrerions ensemble, l’un portant l’autre. Cela durera tant que je pourrai y suffire. Mais je sens que je vieillis. Je suis comme ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que certaines notes. Chose singulière! A mesure que je deviens vieux, les notes qui me resteraient, ce serait la charge, la caricature, la fantaisie en prose et même en vers, toutes choses qui ont besoin de jeunesse et qui, à mon âge, ressemblent à des anachronismes ou à des grimaces.Sa collaboration à laGazette de Francedevait durer vingt-huit ans. Il l’inaugura, le samedi 13 décembre 1862, par un article sur le roman deSibylle, par Octave Feuillet.Ses feuilletons de laGazette—ils paraissaient sous le titre deSemaines littéraires—ne se ressentent aucunement—est-il besoin de le dire?—de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du 10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu’il parle de Louis Veuillot ou de Lamartine, de M. Ernest Feydeau ou de MmeSand, de M. Guizot ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à l’heure son goût, très vif en effet—et très ancien—«pour la charge, la caricature, la fantaisie en prose et envers». Son article surla Sorcièrede Michelet[314]est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement égalé. Le jour où il écrivit ce feuilleton, il était en fortune, selon le mot de Mmede Sévigné.Un jour que Pontmartin faisait visite à M. Silvestre de Sacy, celui-ci le gronda doucement de son engagement hebdomadaire. «Quand on écrit un article par semaine, lui disait l’académicien, c’est beaucoup s’il y en a un de bon sur quatre!» Pontmartin n’en demandait pas tant,—ce qui ne l’empêchait pas de mettre souvent quatre fois de suite dans le mille.IIAu commencement de 1863, il écrivait encore dans leJournal de Bruxelles. D’une de ses lettres de cette époque, je détache ces lignes: «Le directeur duJournal de Bruxellesa soin de me relancer de temps en temps; les lettres que je lui adresse m’amusent, sauf à ne pas produire le même effet sur les lecteurs belges. J’y trouve une sorte de soupape pour les commérages parisiens qui ne peuvent trouver place dans ma Causerie littéraire, et j’y mêle des assaisonnements qui ne seraient pas toujours du goût de M. le comte Treilhard[315].»Du 1erjanvier 1863 au 9 juin, jour où prit fin sa collaboration auJournal de Bruxelles, Pontmartin n’envoya pas à la feuille belge moins de onze articles.Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862, 1863 et 1864, parurent les trois séries desSemaines littéraires. Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864, il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage: je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.Le 1ermars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait la publication de la première série desNouveaux Samedis. Tandis qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné auCorrespondantde 1863 un court récit,Un Trait de lumière[316]; mais c’était tout. En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des motifs qui n’avaient rien de romanesque.Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis effrayé, et j’ai accepté les offres de l’Illustration, qui désirait rompre avec leSiècle, son bateau remorqueur, et passer de gauche à droite. Mais je me suis embarqué dans unesérie fantastiquequi m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule d’autres choses...On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnaitune belle lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le conte desMille et une Nuits, et ils se demandaient, comme Aladin, s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux dire,—n’était pas précisémentla lampe merveilleuse. A mesure que le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses, leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plusde patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d’autres que lui.Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir letrop prèset se rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure. C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du soir à travers un Paris bizarre,entre chien et loup, fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans l’Illustration,Paris fantastique, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin 1865:Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet deParis fantastique. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez MichelLévy,Entre chien et loup, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il est possible que cette série suffise au volume tout entier...Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous, mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces nouveauxApôtresqui absorberont, pendant huit jours, toute son activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon livre...»D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit dans l’Illustration, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la 79epage sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’Illustration, que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié en volume.Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait meilleur[317]...L’apparition d’Entre chien et loupcoïncidait avec les préliminaires de la guerre austro-prussienne. Le petit volume allait donc avoir contre lui, non seulement Renan et sesApôtres, mais encore Bismarck et la bataille de Sadowa, Le chevalier Tancrède contre le comte de Bismarck, c’était le pot de terre contre le pot de fer. Le pauvre pot de terre ne fut pourtant pas mis en éclats. Il résista si bien que, peu de semaines après, il fallut procéder à une nouvelle édition. Ce fut, pour l’auteur, l’occasion d’écrire une très spirituelle préface. A ceux qui reprochaient à son livre de «n’être pas un roman dans l’exacte acception du mot», il répondait:...Est-il bien nécessaire que toute œuvre d’imagination et de fantaisie soit un roman?... Faut-il croire, comme Sganarelle, quetout soit perdusi, de la première page à la dernière, ensemble et détails ne sont pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la cravate d’un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit combler les vœux d’Arthur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les faiblesses de Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante des facultés humaines, et n’est-ce pas la condamner à une véritable servitude, que de la forcer à s’ajuster toujours auxmêmes cadres, à entrer dans les mêmes moules, à passer par le même chemin, à trébucher dans la même ornière? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de trente à cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez d’avoir essayé de faire un roman qui n’en soit pas un.La vérité est que le livre manque d’unité. La fin ne correspond pas au début. Commencé comme un conte fantastique, l’ouvrage se continue et se termine comme un roman:questa coda non è di questo gatto.Ce petit volume d’Entre chien et loupn’en méritait pas moins son succès. Le chapitre surMaria-Thérésa, sur la Malibran du Théâtre-Italien et sur la Thérésa du caféBataclan, eût suffi à le justifier. Ce n’est qu’un pastel, mais dont les couleurs n’ont point pâli, et que ne doit pas faire oublier l’eauforte glissée quelques mois plus tard par Louis Veuillot dans lesOdeurs de Paris[318].IIIL’auteur desCauseries littérairesavait quitté laRevue des Deux Mondesen mai 1862. Buloz et Pontmartin ne pouvaient pas s’entendre et ils ne pouvaient pas non plus se passer l’un de l’autre. Ils ne se lassaient pas de se rechercher, de se brouilleret de se raccommoder. Le 1erjuin 1866, laRevuepubliait un article intitulé:Symptômes du temps. La Curiosité en littérature. IDÉES ET SENSATIONS, par MM. de Goncourt. Il était signé:F. de Lagenevais. L’article était de Pontmartin; nul ne pouvait s’y tromper. Comme je lui en avais écrit aussitôt, il me répondit, le 7 juin:...L’article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le retrouverez probablement dans mon douzième volume. Comme j’avais été obligé de l’abréger pour des nécessités de pagination et comme je n’étais pas bien sûr que le ton général ne fût pas çà et là en contradiction avec quelques-uns de mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de la sensation et de l’idée, j’ai accepté la proposition de Buloz, qui a été, pour la première fois, d’avis de recourir à cette élastique signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en os n’existe pas...Le 1erjuillet et le 1eraoût 1866, deux autres articles—l’un sur lesRomans nationaux(?)de MM. Erckmann-Chatrian, l’autre sur le roman de Dumas fils:Affaire Clemenceau; mémoire de l’accusé,—paraissaient également sous la signatureLagenevais. Dans le tome IV desNouveaux Samedis, à la suite de ces trois articles, on en trouve un quatrième, surla Littérature pieuse, qui a son histoire. La voici, telle que l’a contée, dans une de ses lettres, Pontmartin lui-même:Puisque vous aimez, m’écrivait-il, à connaître nos dessous de cartes littéraires, voici l’histoire de ce chapitre. Il devait paraître dans laRevue des Deux Mondeset faire suite, sous le titre deSymptômes du temps, aux trois morceaux quiouvrent ce nouveau volume. Quand je quittai Paris en juillet 1866, Buloz, qui désirait alors me rattacher tout à fait à laRevue, me demanda, presque en forme de gageure, si je me croyais capable de faire un article où, tout en restant chrétien bien sincère et bien net, je ne m’écarterais pas trop des traditions de la rue Saint-Benoît. Il paraissait y voir un moyen de conciliation; j’acceptai. D’autre part,—car je ne crains pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses,—j’en voulais un peu à MgrDupanloup, qui, se donnant la peine de dresser un catalogue de bibliothèque à l’usage des gens du monde, y avait mis M. Roselly de Lorgues[319](ma bête noire) et avait complètement passé sous silence mesCauseries littéraires. C’est sous cette double influence que j’écrivis mon article. Mais je perdis du temps; je fus surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inondations de septembre. Mon article ne partit des Angles que le 1eroctobre. Buloz et ses fils étaient à la campagne; l’article tomba entre les mains de M. Challemel-Lacour[320], démagogue et voltairien pur sang, qui intercepta, pendant plus d’un mois, l’article et mes lettres, se bornant à dire à ses patrons quecela n’était nullement dans l’esprit de la Revue; si bien que M. Buloz m’a avoué en décembre ne m’avoir pas lu: mais dans l’intervalle, et à la suite des inondations, étaient arrivés les mandements et la brochure[321]de l’Évêque d’Orléans, et la situation s’était tellement envenimée, que Buloz voulait attaquer MgrDupanloup devant les tribunaux!!! Je repris mon manuscrit; j’aurais dû peut-être le jeter au feu; mais vous connaissez les secrètes faiblesses des auteurs; je le fis lire à mon fils, qui vaut mieux que moi. Il n’y trouva rien ou presque rien qui dût m’empêcher de le publier. Voilà toute l’historiette, mon cher ami, et maintenant vous voyezcombien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté ces questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au public les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci toujours! merci pour ce que vous dites, et pour ce que vous ne dites pas[322]!...IVLe 1eraoût 1866, nous venons de le voir, Pontmartin avait publié un article sur Alexandre Dumas fils. A l’automne, il devait se rencontrer avec l’auteur duDemi-Monde, à la campagne, chez leur ami commun, M. Joseph Autran. Le 15 octobre, ce dernier lui écrivait de La Malle, l’un de ses châteaux[323]; il en avait presque autant que le roi de Bohême:...Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez moi jusqu’au 20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je espérer que vous serez aussi généreux que lui? Vous pourriez l’être davantage en arrivant plus tôt et en restant plus tard... Quelles intimes et charmantes réunions cela va faire! Figurez-vous que nous aurons la primeur de cette comédie que Dumas vient d’achever à peine. Il l’apporte dans sa valise. «J’ai hâte, m’écrit-il, de vous lire cette curieuse étude qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait.» C’est à Pradine[324]que nous vous recevrons. Cela vous est égal, n’est-ce pas?...Pontmartin n’avait garde de ne pas répondre à ce gracieux appel. La réunion eut lieu dans les premiersjours de novembre, non à Pradine, mais à La Malle. L’auteur desJeudiset desSamedispassa, dans l’hospitalière maison du poète, une délicieuse semaine[325]. Dumas lut sa comédie,les Idées de MmeAubray. Il n’était pas seulement un habile dramaturge, c’était aussi un merveilleux causeur. Pontmartin fut charmé, mais il ne fut pas conquis. De retour aux Angles, il écrivait à Joseph Autran:Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines devotre image. Quelle semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer, qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime... et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon le monde!Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, n’avait pu se rendre à La Malle. Pontmartin lui fit part de ses impressions dans une lettre du 22 novembre:Savez-vous ce qui m’a guéri... pour quelques mois? La société de M. Dumas fils... Voilà donc la perfection du bel esprit français de 1866, le produit le plus complet, le plus brillant, et, pour être juste, le plusproprede la société moderne, une intelligence d’élite, le Morny du coup dethéâtre et de la scène filée, auquel il ne manque plus que la patente et le brevet avec garantie du gouvernement! Et remarquez qu’il est charmant, que je crois même qu’il se calomnie quand il fait étalage de table rase et de matérialisme pratique; mais, grand Dieu! que sont donc les autres? Et nous, remercions le ciel de nous avoir fait naître loin de ces zones torrides, hors de portée de ces pommes d’or croissant sur les bords d’un lac empesté. Il a, lui, cinquante excuses pour une; nous, nous n’en aurions point.Fils d’un père honnête homme et d’un fervent chrétien,A ce Dunois du drame, ami, n’enviez rien!...Le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, un coup terrible venait atteindre Pontmartin et le frapper au cœur. Sans que rien l’y eût préparé, il apprenait la mort de Joseph d’Ortigue[326], l’éminent critique musical, son compatriote et son plus intime ami. Il m’écrivit le 28 novembre:...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant leJournal des Débats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments, les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous appelait les inséparables. Vous lirez dans laGazettede samedi prochain l’hommage que j’aiessayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une feuille deRevue, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin, je suis allé au plus pressé.Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que j’écris ou ce que je fais. En face de cetavertissement, je suis bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le faites encore dans votre dernière lettre...Quelques jours après, je recevais l’article de laGazette; je me reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si vraiment belles et si touchantes:...L’auteur de laMesse sans paroles, s’il a pu se reconnaître avant de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil, je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici, chaque année, aux vacances, il medevaitune longue visite; il était heureux des’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir. Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en même temps[327]!»VAu milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et multipliait plus que jamais sacopie. On retrouvait un peu partout sa signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328],le Camarade. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le mot de l’énigme:Mon cher ami,Tu quoque...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans leCamarade! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottisesde 62. Après cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont lestavanset les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles auNain Jaune: quelques mois plus tard, la chose tomba d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur duCamarade, trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux articles duNain Jaune; voilà toute l’histoire...Le beau-père d’Autran, M. Bec, était célèbre sur tout le littoral de la Méditerranée par l’exquise finesse de son goût et le génie de son cuisinier; il aurait rendu des points à Brillat-Savarin et à Grimod de la Reynière, et c’est lui qui fut l’inventeur des trois côtelettes grillées l’une sur l’autre, et dont un gourmand ne mange que celle du milieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau-père, et c’est sans doute en souvenir des plantureux menus de La Malle, de Pradine et de l’hôtel de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, dans sa lettre du 20 février:Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars, date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:Samedis de laGazette, purée à la Chambord.Mercredis de l’Univers illustré, sauce aux câpres, pointes d’asperges au gros sel.Une notice sur M. Thiers pour l’Illustration; salade composée (se mange avec des oublis).Un roman pour leFigaro, flanqué depetits fours!Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à tout jamais nos garances.Pontmartin parle ici de sesmercredisde l’Univers illustré, où il faisait à ce moment leCourrier de Paris, pour suppléer le courriériste en titre, M. Paul Parfait[329], absent ou empêché. Outre qu’il obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, le propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il excellait, l’amusaient. Trois ans de suite—1866, 1867, 1868—il lui arriva de faire, pendant plusieurs mois ou plusieurs semaines, l’intérim de M. Parfait. Son nom, d’ailleurs, ne paraissait pas. LesCourriers de Parisétaient uniformément signésGérôme. Mais quand Pontmartin tenait la plume, les lecteurs s’apercevaient bien vite qu’on leur donnait, non plus seulement du Parfait, mais du plus que parfait.LesIdées de MmeAubray, dont les hôtes de La Malle avaient eu la primeur, furent jouées au Gymnase le 16 mars 1867. Quelques semaines plus tard, Pontmartin rendait compte en ces termes, à Autran, de la première représentation et de ses suites:...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer d’après certains articles et d’après l’effetvoulu de la première représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal était de son avis, s’est tenu pour satisfait.Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur? D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était attendu, de rendre compte deMadame Aubraydans laRevue des Deux Mondes[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’Affaire Clemenceau; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre ébouriffant:Menken, sa mère et Alexandre Dumas père, nous montrent une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire en estencore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va revenir[332]...Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui fut prononcée le 31 mars et qui traitait descauses de la décadence artistique, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement illustre[333]a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la Réclame[334]’».Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame, c’était pour l’auteur desCauseries littéraires, la plus enviable des récompenses.Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui, pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix. Au mois de juin 1867, il publia le tome IV desNouveaux Samedis. Le très spirituel Arthur de Boissieu[335]lui consacra une de cesLettres d’un Passantqui obtinrent, à la fin du second Empire, un si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie. Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et certainesindulgences partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en prêtant, il reste riche[336].VIDans sa lettre à Autran, du 20 février, Pontmartin lui parlait d’un roman qu’il écrivait pour leFigaro. Il s’agissait desCorbeaux du Gévaudanqui furent publiés en feuilleton, dans le journal de la rue Rossini[337], du 26 avril au 3 juin 1867.Le 19 août 1858, dans son rapport à l’Académie française sur les prix de vertu, M. Saint-Marc Girardin avait raconté une touchante histoire:En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas (Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n’était pas coupable,s’avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame veuve Boyer.»...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s’y renfermèrent.Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et d’honneur!...Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte, ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode des grues d’Ibicus.Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, aumilieu d’un champ, la veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu’on appellegraïodans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus du champ maudit. La victime les vit:—Li graïo lou diran[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort, le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent...Li graïo lou diran.»Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand, acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle, sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, laJeannie Deansde Walter Scott et laColombade Mérimée. Quand parut le volume, la critique lui fut indulgente: Dat veniamcorvisnec vexat censuraColumbas.LesCorbeaux du Gévaudansont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard, qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui avait eudes succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’Aurélieet duFond de la Coupeavait compris qu’il avait, cette fois, à sortir de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11 mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par leFigaroet ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et d’écritures.En réalité, c’est moi qui ai tout fait».Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339], fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait déjà tiré d’une cause célèbre, celle deFualdès, une pièce très réussie, avait été frappé des éléments de succès que lesCorbeaux du Gévaudanpourraient trouver à la scène. «LesCorbeauxs’impriment, m’écrivaitPontmartin le 1erseptembre... Je ne sais si je vous ai dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui donner?»LesCorbeauxavaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les jours madame VveHeine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre:Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens de Chrétiens, le 1erjuillet 1867. Après quelques détails sur la chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve, qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire:La Roche-tard-paie-Heine... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dansnos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le Bosphore pour moins que cela! C’estin-sultant, un pareil degré de bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers, mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, lescléricauxde l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici la fin:...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre: On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux, Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran, n’est-ce pas trop haïr l’infortunéTyran, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et qu’Arthur deBoissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!... soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors leSyllabusdit vrai; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui m’assiège? Si le mot estPeut-être, il vaut mieux l’ignorer; mieux vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle, crier:Meâ culpâ!je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout à vous,Pontmartin.

CHAPITRE XILA GAZETTE DE FRANCE.—ENTRE CHIEN ET LOUP.—LES NOUVEAUX SAMEDIS.—LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN.(1862-1867)L’Avenue Trudaine.—Frédéric Béchard et Amable Escande.—L’entrée à laGazette de France.—M. Silvestre de Sacy.—Entre chien et loup.—LaRevue des Deux Mondeset la signatureF. de Lagenevais.—M. Challemel-Lacour et MgrDupanloup.—A Pradine, chez Joseph Autran.—Alexandre Dumas fils et lesIdées de MmeAubray.—Mort de Joseph d’Ortigue.—Aurélien Scholl, leNain jauneet leCamarade.—Les menus de M. Bec.—LesCourriers de Paris, de l’Univers illustré.—Pontmartin est cité par le P. Félix en chaire de Notre-Dame.—LesNouveaux Samedis, Arthur de Boissieu et lesLettres d’un Passant.—LesCorbeaux du Gévaudan.—Joseph Joubert.—Une lettre en vers.IIl faut bien croire que laCrise Charbonneaun’avait pas été trop meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints, il publiait dans leCorrespondant, sur lesMisérablesde Victor Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.A la fin desJeudis, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend «cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet appartement, au no8[309]de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, dedéclassés, defruits-secset deratés,—où la Commune recrutera plus tard ses colonels, seschimisteset ses pétroleurs. Au haut de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large avenue, plantée d’une double rangée de platanes,et aussitôt il vous semblait que vous respiriez un autre air:A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à travers de légers nuages de mousseline, des sourires demamans, de fins visages debébésagitant à la brise printanière les ballons roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux sarcasmes du terriblelanternier. Derrière la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes, c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux, puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où leSiècleme qualifiait d’idiot et où leCharivarime traitait d’imbécile[310].En même temps qu’il quittait la rue Saint-Lazare pour l’avenue Trudaine, il transportait ses pénates littéraires à laGazette de France.Pontmartin se trouvait un peu gêné à l’Union,où il était entré, nous l’avons vu, en 1858. Grave, solennel d’allure, souvent dogmatique, le journal de M. Laurentie n’était pas le cadre qui convenait à sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à ses boutades humoristiques. Dès qu’il put le faire honorablement et sans rupture, il cessa sa collaboration. Je ne lui cachai pas mon regret de le voir abandonner une feuille plus politique sans doute que littéraire, mais qui, la première parmi les feuilles parisiennes, avait accueilli ses causeries de province. Il me répondit, le 10 janvier 1863:Ce qui m’a décidé, mon cher ami, c’est le désir de rendre service à mon compatriote Frédéric Béchard[311], qui m’avait donné des preuves de dévouement pendant la crise Charbonneau. Or, Béchard avait grande envie d’être mis en possession d’un feuilleton dramatique, ce qui est lehoc erat in votisd’une certaine catégorie d’écrivains parisiens. Nous ne voulions pas déloger le pauvre Escande[312], qui en serait mortde chagrin, et Janicot[313]a mis pour condition que nous entrerions ensemble, l’un portant l’autre. Cela durera tant que je pourrai y suffire. Mais je sens que je vieillis. Je suis comme ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que certaines notes. Chose singulière! A mesure que je deviens vieux, les notes qui me resteraient, ce serait la charge, la caricature, la fantaisie en prose et même en vers, toutes choses qui ont besoin de jeunesse et qui, à mon âge, ressemblent à des anachronismes ou à des grimaces.Sa collaboration à laGazette de Francedevait durer vingt-huit ans. Il l’inaugura, le samedi 13 décembre 1862, par un article sur le roman deSibylle, par Octave Feuillet.Ses feuilletons de laGazette—ils paraissaient sous le titre deSemaines littéraires—ne se ressentent aucunement—est-il besoin de le dire?—de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du 10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu’il parle de Louis Veuillot ou de Lamartine, de M. Ernest Feydeau ou de MmeSand, de M. Guizot ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à l’heure son goût, très vif en effet—et très ancien—«pour la charge, la caricature, la fantaisie en prose et envers». Son article surla Sorcièrede Michelet[314]est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement égalé. Le jour où il écrivit ce feuilleton, il était en fortune, selon le mot de Mmede Sévigné.Un jour que Pontmartin faisait visite à M. Silvestre de Sacy, celui-ci le gronda doucement de son engagement hebdomadaire. «Quand on écrit un article par semaine, lui disait l’académicien, c’est beaucoup s’il y en a un de bon sur quatre!» Pontmartin n’en demandait pas tant,—ce qui ne l’empêchait pas de mettre souvent quatre fois de suite dans le mille.IIAu commencement de 1863, il écrivait encore dans leJournal de Bruxelles. D’une de ses lettres de cette époque, je détache ces lignes: «Le directeur duJournal de Bruxellesa soin de me relancer de temps en temps; les lettres que je lui adresse m’amusent, sauf à ne pas produire le même effet sur les lecteurs belges. J’y trouve une sorte de soupape pour les commérages parisiens qui ne peuvent trouver place dans ma Causerie littéraire, et j’y mêle des assaisonnements qui ne seraient pas toujours du goût de M. le comte Treilhard[315].»Du 1erjanvier 1863 au 9 juin, jour où prit fin sa collaboration auJournal de Bruxelles, Pontmartin n’envoya pas à la feuille belge moins de onze articles.Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862, 1863 et 1864, parurent les trois séries desSemaines littéraires. Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864, il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage: je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.Le 1ermars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait la publication de la première série desNouveaux Samedis. Tandis qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné auCorrespondantde 1863 un court récit,Un Trait de lumière[316]; mais c’était tout. En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des motifs qui n’avaient rien de romanesque.Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis effrayé, et j’ai accepté les offres de l’Illustration, qui désirait rompre avec leSiècle, son bateau remorqueur, et passer de gauche à droite. Mais je me suis embarqué dans unesérie fantastiquequi m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule d’autres choses...On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnaitune belle lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le conte desMille et une Nuits, et ils se demandaient, comme Aladin, s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux dire,—n’était pas précisémentla lampe merveilleuse. A mesure que le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses, leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plusde patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d’autres que lui.Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir letrop prèset se rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure. C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du soir à travers un Paris bizarre,entre chien et loup, fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans l’Illustration,Paris fantastique, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin 1865:Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet deParis fantastique. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez MichelLévy,Entre chien et loup, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il est possible que cette série suffise au volume tout entier...Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous, mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces nouveauxApôtresqui absorberont, pendant huit jours, toute son activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon livre...»D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit dans l’Illustration, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la 79epage sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’Illustration, que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié en volume.Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait meilleur[317]...L’apparition d’Entre chien et loupcoïncidait avec les préliminaires de la guerre austro-prussienne. Le petit volume allait donc avoir contre lui, non seulement Renan et sesApôtres, mais encore Bismarck et la bataille de Sadowa, Le chevalier Tancrède contre le comte de Bismarck, c’était le pot de terre contre le pot de fer. Le pauvre pot de terre ne fut pourtant pas mis en éclats. Il résista si bien que, peu de semaines après, il fallut procéder à une nouvelle édition. Ce fut, pour l’auteur, l’occasion d’écrire une très spirituelle préface. A ceux qui reprochaient à son livre de «n’être pas un roman dans l’exacte acception du mot», il répondait:...Est-il bien nécessaire que toute œuvre d’imagination et de fantaisie soit un roman?... Faut-il croire, comme Sganarelle, quetout soit perdusi, de la première page à la dernière, ensemble et détails ne sont pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la cravate d’un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit combler les vœux d’Arthur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les faiblesses de Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante des facultés humaines, et n’est-ce pas la condamner à une véritable servitude, que de la forcer à s’ajuster toujours auxmêmes cadres, à entrer dans les mêmes moules, à passer par le même chemin, à trébucher dans la même ornière? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de trente à cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez d’avoir essayé de faire un roman qui n’en soit pas un.La vérité est que le livre manque d’unité. La fin ne correspond pas au début. Commencé comme un conte fantastique, l’ouvrage se continue et se termine comme un roman:questa coda non è di questo gatto.Ce petit volume d’Entre chien et loupn’en méritait pas moins son succès. Le chapitre surMaria-Thérésa, sur la Malibran du Théâtre-Italien et sur la Thérésa du caféBataclan, eût suffi à le justifier. Ce n’est qu’un pastel, mais dont les couleurs n’ont point pâli, et que ne doit pas faire oublier l’eauforte glissée quelques mois plus tard par Louis Veuillot dans lesOdeurs de Paris[318].IIIL’auteur desCauseries littérairesavait quitté laRevue des Deux Mondesen mai 1862. Buloz et Pontmartin ne pouvaient pas s’entendre et ils ne pouvaient pas non plus se passer l’un de l’autre. Ils ne se lassaient pas de se rechercher, de se brouilleret de se raccommoder. Le 1erjuin 1866, laRevuepubliait un article intitulé:Symptômes du temps. La Curiosité en littérature. IDÉES ET SENSATIONS, par MM. de Goncourt. Il était signé:F. de Lagenevais. L’article était de Pontmartin; nul ne pouvait s’y tromper. Comme je lui en avais écrit aussitôt, il me répondit, le 7 juin:...L’article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le retrouverez probablement dans mon douzième volume. Comme j’avais été obligé de l’abréger pour des nécessités de pagination et comme je n’étais pas bien sûr que le ton général ne fût pas çà et là en contradiction avec quelques-uns de mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de la sensation et de l’idée, j’ai accepté la proposition de Buloz, qui a été, pour la première fois, d’avis de recourir à cette élastique signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en os n’existe pas...Le 1erjuillet et le 1eraoût 1866, deux autres articles—l’un sur lesRomans nationaux(?)de MM. Erckmann-Chatrian, l’autre sur le roman de Dumas fils:Affaire Clemenceau; mémoire de l’accusé,—paraissaient également sous la signatureLagenevais. Dans le tome IV desNouveaux Samedis, à la suite de ces trois articles, on en trouve un quatrième, surla Littérature pieuse, qui a son histoire. La voici, telle que l’a contée, dans une de ses lettres, Pontmartin lui-même:Puisque vous aimez, m’écrivait-il, à connaître nos dessous de cartes littéraires, voici l’histoire de ce chapitre. Il devait paraître dans laRevue des Deux Mondeset faire suite, sous le titre deSymptômes du temps, aux trois morceaux quiouvrent ce nouveau volume. Quand je quittai Paris en juillet 1866, Buloz, qui désirait alors me rattacher tout à fait à laRevue, me demanda, presque en forme de gageure, si je me croyais capable de faire un article où, tout en restant chrétien bien sincère et bien net, je ne m’écarterais pas trop des traditions de la rue Saint-Benoît. Il paraissait y voir un moyen de conciliation; j’acceptai. D’autre part,—car je ne crains pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses,—j’en voulais un peu à MgrDupanloup, qui, se donnant la peine de dresser un catalogue de bibliothèque à l’usage des gens du monde, y avait mis M. Roselly de Lorgues[319](ma bête noire) et avait complètement passé sous silence mesCauseries littéraires. C’est sous cette double influence que j’écrivis mon article. Mais je perdis du temps; je fus surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inondations de septembre. Mon article ne partit des Angles que le 1eroctobre. Buloz et ses fils étaient à la campagne; l’article tomba entre les mains de M. Challemel-Lacour[320], démagogue et voltairien pur sang, qui intercepta, pendant plus d’un mois, l’article et mes lettres, se bornant à dire à ses patrons quecela n’était nullement dans l’esprit de la Revue; si bien que M. Buloz m’a avoué en décembre ne m’avoir pas lu: mais dans l’intervalle, et à la suite des inondations, étaient arrivés les mandements et la brochure[321]de l’Évêque d’Orléans, et la situation s’était tellement envenimée, que Buloz voulait attaquer MgrDupanloup devant les tribunaux!!! Je repris mon manuscrit; j’aurais dû peut-être le jeter au feu; mais vous connaissez les secrètes faiblesses des auteurs; je le fis lire à mon fils, qui vaut mieux que moi. Il n’y trouva rien ou presque rien qui dût m’empêcher de le publier. Voilà toute l’historiette, mon cher ami, et maintenant vous voyezcombien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté ces questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au public les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci toujours! merci pour ce que vous dites, et pour ce que vous ne dites pas[322]!...IVLe 1eraoût 1866, nous venons de le voir, Pontmartin avait publié un article sur Alexandre Dumas fils. A l’automne, il devait se rencontrer avec l’auteur duDemi-Monde, à la campagne, chez leur ami commun, M. Joseph Autran. Le 15 octobre, ce dernier lui écrivait de La Malle, l’un de ses châteaux[323]; il en avait presque autant que le roi de Bohême:...Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez moi jusqu’au 20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je espérer que vous serez aussi généreux que lui? Vous pourriez l’être davantage en arrivant plus tôt et en restant plus tard... Quelles intimes et charmantes réunions cela va faire! Figurez-vous que nous aurons la primeur de cette comédie que Dumas vient d’achever à peine. Il l’apporte dans sa valise. «J’ai hâte, m’écrit-il, de vous lire cette curieuse étude qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait.» C’est à Pradine[324]que nous vous recevrons. Cela vous est égal, n’est-ce pas?...Pontmartin n’avait garde de ne pas répondre à ce gracieux appel. La réunion eut lieu dans les premiersjours de novembre, non à Pradine, mais à La Malle. L’auteur desJeudiset desSamedispassa, dans l’hospitalière maison du poète, une délicieuse semaine[325]. Dumas lut sa comédie,les Idées de MmeAubray. Il n’était pas seulement un habile dramaturge, c’était aussi un merveilleux causeur. Pontmartin fut charmé, mais il ne fut pas conquis. De retour aux Angles, il écrivait à Joseph Autran:Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines devotre image. Quelle semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer, qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime... et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon le monde!Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, n’avait pu se rendre à La Malle. Pontmartin lui fit part de ses impressions dans une lettre du 22 novembre:Savez-vous ce qui m’a guéri... pour quelques mois? La société de M. Dumas fils... Voilà donc la perfection du bel esprit français de 1866, le produit le plus complet, le plus brillant, et, pour être juste, le plusproprede la société moderne, une intelligence d’élite, le Morny du coup dethéâtre et de la scène filée, auquel il ne manque plus que la patente et le brevet avec garantie du gouvernement! Et remarquez qu’il est charmant, que je crois même qu’il se calomnie quand il fait étalage de table rase et de matérialisme pratique; mais, grand Dieu! que sont donc les autres? Et nous, remercions le ciel de nous avoir fait naître loin de ces zones torrides, hors de portée de ces pommes d’or croissant sur les bords d’un lac empesté. Il a, lui, cinquante excuses pour une; nous, nous n’en aurions point.Fils d’un père honnête homme et d’un fervent chrétien,A ce Dunois du drame, ami, n’enviez rien!...Le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, un coup terrible venait atteindre Pontmartin et le frapper au cœur. Sans que rien l’y eût préparé, il apprenait la mort de Joseph d’Ortigue[326], l’éminent critique musical, son compatriote et son plus intime ami. Il m’écrivit le 28 novembre:...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant leJournal des Débats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments, les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous appelait les inséparables. Vous lirez dans laGazettede samedi prochain l’hommage que j’aiessayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une feuille deRevue, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin, je suis allé au plus pressé.Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que j’écris ou ce que je fais. En face de cetavertissement, je suis bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le faites encore dans votre dernière lettre...Quelques jours après, je recevais l’article de laGazette; je me reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si vraiment belles et si touchantes:...L’auteur de laMesse sans paroles, s’il a pu se reconnaître avant de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil, je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici, chaque année, aux vacances, il medevaitune longue visite; il était heureux des’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir. Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en même temps[327]!»VAu milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et multipliait plus que jamais sacopie. On retrouvait un peu partout sa signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328],le Camarade. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le mot de l’énigme:Mon cher ami,Tu quoque...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans leCamarade! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottisesde 62. Après cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont lestavanset les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles auNain Jaune: quelques mois plus tard, la chose tomba d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur duCamarade, trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux articles duNain Jaune; voilà toute l’histoire...Le beau-père d’Autran, M. Bec, était célèbre sur tout le littoral de la Méditerranée par l’exquise finesse de son goût et le génie de son cuisinier; il aurait rendu des points à Brillat-Savarin et à Grimod de la Reynière, et c’est lui qui fut l’inventeur des trois côtelettes grillées l’une sur l’autre, et dont un gourmand ne mange que celle du milieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau-père, et c’est sans doute en souvenir des plantureux menus de La Malle, de Pradine et de l’hôtel de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, dans sa lettre du 20 février:Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars, date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:Samedis de laGazette, purée à la Chambord.Mercredis de l’Univers illustré, sauce aux câpres, pointes d’asperges au gros sel.Une notice sur M. Thiers pour l’Illustration; salade composée (se mange avec des oublis).Un roman pour leFigaro, flanqué depetits fours!Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à tout jamais nos garances.Pontmartin parle ici de sesmercredisde l’Univers illustré, où il faisait à ce moment leCourrier de Paris, pour suppléer le courriériste en titre, M. Paul Parfait[329], absent ou empêché. Outre qu’il obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, le propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il excellait, l’amusaient. Trois ans de suite—1866, 1867, 1868—il lui arriva de faire, pendant plusieurs mois ou plusieurs semaines, l’intérim de M. Parfait. Son nom, d’ailleurs, ne paraissait pas. LesCourriers de Parisétaient uniformément signésGérôme. Mais quand Pontmartin tenait la plume, les lecteurs s’apercevaient bien vite qu’on leur donnait, non plus seulement du Parfait, mais du plus que parfait.LesIdées de MmeAubray, dont les hôtes de La Malle avaient eu la primeur, furent jouées au Gymnase le 16 mars 1867. Quelques semaines plus tard, Pontmartin rendait compte en ces termes, à Autran, de la première représentation et de ses suites:...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer d’après certains articles et d’après l’effetvoulu de la première représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal était de son avis, s’est tenu pour satisfait.Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur? D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était attendu, de rendre compte deMadame Aubraydans laRevue des Deux Mondes[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’Affaire Clemenceau; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre ébouriffant:Menken, sa mère et Alexandre Dumas père, nous montrent une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire en estencore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va revenir[332]...Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui fut prononcée le 31 mars et qui traitait descauses de la décadence artistique, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement illustre[333]a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la Réclame[334]’».Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame, c’était pour l’auteur desCauseries littéraires, la plus enviable des récompenses.Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui, pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix. Au mois de juin 1867, il publia le tome IV desNouveaux Samedis. Le très spirituel Arthur de Boissieu[335]lui consacra une de cesLettres d’un Passantqui obtinrent, à la fin du second Empire, un si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie. Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et certainesindulgences partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en prêtant, il reste riche[336].VIDans sa lettre à Autran, du 20 février, Pontmartin lui parlait d’un roman qu’il écrivait pour leFigaro. Il s’agissait desCorbeaux du Gévaudanqui furent publiés en feuilleton, dans le journal de la rue Rossini[337], du 26 avril au 3 juin 1867.Le 19 août 1858, dans son rapport à l’Académie française sur les prix de vertu, M. Saint-Marc Girardin avait raconté une touchante histoire:En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas (Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n’était pas coupable,s’avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame veuve Boyer.»...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s’y renfermèrent.Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et d’honneur!...Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte, ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode des grues d’Ibicus.Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, aumilieu d’un champ, la veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu’on appellegraïodans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus du champ maudit. La victime les vit:—Li graïo lou diran[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort, le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent...Li graïo lou diran.»Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand, acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle, sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, laJeannie Deansde Walter Scott et laColombade Mérimée. Quand parut le volume, la critique lui fut indulgente: Dat veniamcorvisnec vexat censuraColumbas.LesCorbeaux du Gévaudansont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard, qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui avait eudes succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’Aurélieet duFond de la Coupeavait compris qu’il avait, cette fois, à sortir de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11 mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par leFigaroet ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et d’écritures.En réalité, c’est moi qui ai tout fait».Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339], fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait déjà tiré d’une cause célèbre, celle deFualdès, une pièce très réussie, avait été frappé des éléments de succès que lesCorbeaux du Gévaudanpourraient trouver à la scène. «LesCorbeauxs’impriment, m’écrivaitPontmartin le 1erseptembre... Je ne sais si je vous ai dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui donner?»LesCorbeauxavaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les jours madame VveHeine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre:Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens de Chrétiens, le 1erjuillet 1867. Après quelques détails sur la chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve, qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire:La Roche-tard-paie-Heine... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dansnos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le Bosphore pour moins que cela! C’estin-sultant, un pareil degré de bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers, mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, lescléricauxde l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici la fin:...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre: On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux, Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran, n’est-ce pas trop haïr l’infortunéTyran, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et qu’Arthur deBoissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!... soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors leSyllabusdit vrai; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui m’assiège? Si le mot estPeut-être, il vaut mieux l’ignorer; mieux vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle, crier:Meâ culpâ!je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout à vous,Pontmartin.

LA GAZETTE DE FRANCE.—ENTRE CHIEN ET LOUP.—LES NOUVEAUX SAMEDIS.—LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN.

(1862-1867)

L’Avenue Trudaine.—Frédéric Béchard et Amable Escande.—L’entrée à laGazette de France.—M. Silvestre de Sacy.—Entre chien et loup.—LaRevue des Deux Mondeset la signatureF. de Lagenevais.—M. Challemel-Lacour et MgrDupanloup.—A Pradine, chez Joseph Autran.—Alexandre Dumas fils et lesIdées de MmeAubray.—Mort de Joseph d’Ortigue.—Aurélien Scholl, leNain jauneet leCamarade.—Les menus de M. Bec.—LesCourriers de Paris, de l’Univers illustré.—Pontmartin est cité par le P. Félix en chaire de Notre-Dame.—LesNouveaux Samedis, Arthur de Boissieu et lesLettres d’un Passant.—LesCorbeaux du Gévaudan.—Joseph Joubert.—Une lettre en vers.

Il faut bien croire que laCrise Charbonneaun’avait pas été trop meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints, il publiait dans leCorrespondant, sur lesMisérablesde Victor Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.

A la fin desJeudis, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend «cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet appartement, au no8[309]de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.

L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, dedéclassés, defruits-secset deratés,—où la Commune recrutera plus tard ses colonels, seschimisteset ses pétroleurs. Au haut de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large avenue, plantée d’une double rangée de platanes,et aussitôt il vous semblait que vous respiriez un autre air:

A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à travers de légers nuages de mousseline, des sourires demamans, de fins visages debébésagitant à la brise printanière les ballons roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux sarcasmes du terriblelanternier. Derrière la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes, c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux, puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où leSiècleme qualifiait d’idiot et où leCharivarime traitait d’imbécile[310].

En même temps qu’il quittait la rue Saint-Lazare pour l’avenue Trudaine, il transportait ses pénates littéraires à laGazette de France.

Pontmartin se trouvait un peu gêné à l’Union,où il était entré, nous l’avons vu, en 1858. Grave, solennel d’allure, souvent dogmatique, le journal de M. Laurentie n’était pas le cadre qui convenait à sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à ses boutades humoristiques. Dès qu’il put le faire honorablement et sans rupture, il cessa sa collaboration. Je ne lui cachai pas mon regret de le voir abandonner une feuille plus politique sans doute que littéraire, mais qui, la première parmi les feuilles parisiennes, avait accueilli ses causeries de province. Il me répondit, le 10 janvier 1863:

Ce qui m’a décidé, mon cher ami, c’est le désir de rendre service à mon compatriote Frédéric Béchard[311], qui m’avait donné des preuves de dévouement pendant la crise Charbonneau. Or, Béchard avait grande envie d’être mis en possession d’un feuilleton dramatique, ce qui est lehoc erat in votisd’une certaine catégorie d’écrivains parisiens. Nous ne voulions pas déloger le pauvre Escande[312], qui en serait mortde chagrin, et Janicot[313]a mis pour condition que nous entrerions ensemble, l’un portant l’autre. Cela durera tant que je pourrai y suffire. Mais je sens que je vieillis. Je suis comme ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que certaines notes. Chose singulière! A mesure que je deviens vieux, les notes qui me resteraient, ce serait la charge, la caricature, la fantaisie en prose et même en vers, toutes choses qui ont besoin de jeunesse et qui, à mon âge, ressemblent à des anachronismes ou à des grimaces.

Sa collaboration à laGazette de Francedevait durer vingt-huit ans. Il l’inaugura, le samedi 13 décembre 1862, par un article sur le roman deSibylle, par Octave Feuillet.

Ses feuilletons de laGazette—ils paraissaient sous le titre deSemaines littéraires—ne se ressentent aucunement—est-il besoin de le dire?—de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du 10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu’il parle de Louis Veuillot ou de Lamartine, de M. Ernest Feydeau ou de MmeSand, de M. Guizot ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à l’heure son goût, très vif en effet—et très ancien—«pour la charge, la caricature, la fantaisie en prose et envers». Son article surla Sorcièrede Michelet[314]est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement égalé. Le jour où il écrivit ce feuilleton, il était en fortune, selon le mot de Mmede Sévigné.

Un jour que Pontmartin faisait visite à M. Silvestre de Sacy, celui-ci le gronda doucement de son engagement hebdomadaire. «Quand on écrit un article par semaine, lui disait l’académicien, c’est beaucoup s’il y en a un de bon sur quatre!» Pontmartin n’en demandait pas tant,—ce qui ne l’empêchait pas de mettre souvent quatre fois de suite dans le mille.

Au commencement de 1863, il écrivait encore dans leJournal de Bruxelles. D’une de ses lettres de cette époque, je détache ces lignes: «Le directeur duJournal de Bruxellesa soin de me relancer de temps en temps; les lettres que je lui adresse m’amusent, sauf à ne pas produire le même effet sur les lecteurs belges. J’y trouve une sorte de soupape pour les commérages parisiens qui ne peuvent trouver place dans ma Causerie littéraire, et j’y mêle des assaisonnements qui ne seraient pas toujours du goût de M. le comte Treilhard[315].»

Du 1erjanvier 1863 au 9 juin, jour où prit fin sa collaboration auJournal de Bruxelles, Pontmartin n’envoya pas à la feuille belge moins de onze articles.

Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862, 1863 et 1864, parurent les trois séries desSemaines littéraires. Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864, il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage: je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.

Le 1ermars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait la publication de la première série desNouveaux Samedis. Tandis qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné auCorrespondantde 1863 un court récit,Un Trait de lumière[316]; mais c’était tout. En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des motifs qui n’avaient rien de romanesque.

Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:

Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis effrayé, et j’ai accepté les offres de l’Illustration, qui désirait rompre avec leSiècle, son bateau remorqueur, et passer de gauche à droite. Mais je me suis embarqué dans unesérie fantastiquequi m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule d’autres choses...

On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnaitune belle lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le conte desMille et une Nuits, et ils se demandaient, comme Aladin, s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux dire,—n’était pas précisémentla lampe merveilleuse. A mesure que le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses, leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.

Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plusde patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d’autres que lui.

Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir letrop prèset se rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure. C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du soir à travers un Paris bizarre,entre chien et loup, fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.

J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans l’Illustration,Paris fantastique, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin 1865:

Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet deParis fantastique. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez MichelLévy,Entre chien et loup, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il est possible que cette série suffise au volume tout entier...

Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous, mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces nouveauxApôtresqui absorberont, pendant huit jours, toute son activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon livre...»

D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:

...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit dans l’Illustration, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la 79epage sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’Illustration, que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié en volume.Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait meilleur[317]...

L’apparition d’Entre chien et loupcoïncidait avec les préliminaires de la guerre austro-prussienne. Le petit volume allait donc avoir contre lui, non seulement Renan et sesApôtres, mais encore Bismarck et la bataille de Sadowa, Le chevalier Tancrède contre le comte de Bismarck, c’était le pot de terre contre le pot de fer. Le pauvre pot de terre ne fut pourtant pas mis en éclats. Il résista si bien que, peu de semaines après, il fallut procéder à une nouvelle édition. Ce fut, pour l’auteur, l’occasion d’écrire une très spirituelle préface. A ceux qui reprochaient à son livre de «n’être pas un roman dans l’exacte acception du mot», il répondait:

...Est-il bien nécessaire que toute œuvre d’imagination et de fantaisie soit un roman?... Faut-il croire, comme Sganarelle, quetout soit perdusi, de la première page à la dernière, ensemble et détails ne sont pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la cravate d’un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit combler les vœux d’Arthur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les faiblesses de Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante des facultés humaines, et n’est-ce pas la condamner à une véritable servitude, que de la forcer à s’ajuster toujours auxmêmes cadres, à entrer dans les mêmes moules, à passer par le même chemin, à trébucher dans la même ornière? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de trente à cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez d’avoir essayé de faire un roman qui n’en soit pas un.

La vérité est que le livre manque d’unité. La fin ne correspond pas au début. Commencé comme un conte fantastique, l’ouvrage se continue et se termine comme un roman:questa coda non è di questo gatto.

Ce petit volume d’Entre chien et loupn’en méritait pas moins son succès. Le chapitre surMaria-Thérésa, sur la Malibran du Théâtre-Italien et sur la Thérésa du caféBataclan, eût suffi à le justifier. Ce n’est qu’un pastel, mais dont les couleurs n’ont point pâli, et que ne doit pas faire oublier l’eauforte glissée quelques mois plus tard par Louis Veuillot dans lesOdeurs de Paris[318].

L’auteur desCauseries littérairesavait quitté laRevue des Deux Mondesen mai 1862. Buloz et Pontmartin ne pouvaient pas s’entendre et ils ne pouvaient pas non plus se passer l’un de l’autre. Ils ne se lassaient pas de se rechercher, de se brouilleret de se raccommoder. Le 1erjuin 1866, laRevuepubliait un article intitulé:Symptômes du temps. La Curiosité en littérature. IDÉES ET SENSATIONS, par MM. de Goncourt. Il était signé:F. de Lagenevais. L’article était de Pontmartin; nul ne pouvait s’y tromper. Comme je lui en avais écrit aussitôt, il me répondit, le 7 juin:

...L’article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le retrouverez probablement dans mon douzième volume. Comme j’avais été obligé de l’abréger pour des nécessités de pagination et comme je n’étais pas bien sûr que le ton général ne fût pas çà et là en contradiction avec quelques-uns de mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de la sensation et de l’idée, j’ai accepté la proposition de Buloz, qui a été, pour la première fois, d’avis de recourir à cette élastique signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en os n’existe pas...

Le 1erjuillet et le 1eraoût 1866, deux autres articles—l’un sur lesRomans nationaux(?)de MM. Erckmann-Chatrian, l’autre sur le roman de Dumas fils:Affaire Clemenceau; mémoire de l’accusé,—paraissaient également sous la signatureLagenevais. Dans le tome IV desNouveaux Samedis, à la suite de ces trois articles, on en trouve un quatrième, surla Littérature pieuse, qui a son histoire. La voici, telle que l’a contée, dans une de ses lettres, Pontmartin lui-même:

Puisque vous aimez, m’écrivait-il, à connaître nos dessous de cartes littéraires, voici l’histoire de ce chapitre. Il devait paraître dans laRevue des Deux Mondeset faire suite, sous le titre deSymptômes du temps, aux trois morceaux quiouvrent ce nouveau volume. Quand je quittai Paris en juillet 1866, Buloz, qui désirait alors me rattacher tout à fait à laRevue, me demanda, presque en forme de gageure, si je me croyais capable de faire un article où, tout en restant chrétien bien sincère et bien net, je ne m’écarterais pas trop des traditions de la rue Saint-Benoît. Il paraissait y voir un moyen de conciliation; j’acceptai. D’autre part,—car je ne crains pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses,—j’en voulais un peu à MgrDupanloup, qui, se donnant la peine de dresser un catalogue de bibliothèque à l’usage des gens du monde, y avait mis M. Roselly de Lorgues[319](ma bête noire) et avait complètement passé sous silence mesCauseries littéraires. C’est sous cette double influence que j’écrivis mon article. Mais je perdis du temps; je fus surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inondations de septembre. Mon article ne partit des Angles que le 1eroctobre. Buloz et ses fils étaient à la campagne; l’article tomba entre les mains de M. Challemel-Lacour[320], démagogue et voltairien pur sang, qui intercepta, pendant plus d’un mois, l’article et mes lettres, se bornant à dire à ses patrons quecela n’était nullement dans l’esprit de la Revue; si bien que M. Buloz m’a avoué en décembre ne m’avoir pas lu: mais dans l’intervalle, et à la suite des inondations, étaient arrivés les mandements et la brochure[321]de l’Évêque d’Orléans, et la situation s’était tellement envenimée, que Buloz voulait attaquer MgrDupanloup devant les tribunaux!!! Je repris mon manuscrit; j’aurais dû peut-être le jeter au feu; mais vous connaissez les secrètes faiblesses des auteurs; je le fis lire à mon fils, qui vaut mieux que moi. Il n’y trouva rien ou presque rien qui dût m’empêcher de le publier. Voilà toute l’historiette, mon cher ami, et maintenant vous voyezcombien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté ces questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au public les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci toujours! merci pour ce que vous dites, et pour ce que vous ne dites pas[322]!...

Le 1eraoût 1866, nous venons de le voir, Pontmartin avait publié un article sur Alexandre Dumas fils. A l’automne, il devait se rencontrer avec l’auteur duDemi-Monde, à la campagne, chez leur ami commun, M. Joseph Autran. Le 15 octobre, ce dernier lui écrivait de La Malle, l’un de ses châteaux[323]; il en avait presque autant que le roi de Bohême:

...Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez moi jusqu’au 20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je espérer que vous serez aussi généreux que lui? Vous pourriez l’être davantage en arrivant plus tôt et en restant plus tard... Quelles intimes et charmantes réunions cela va faire! Figurez-vous que nous aurons la primeur de cette comédie que Dumas vient d’achever à peine. Il l’apporte dans sa valise. «J’ai hâte, m’écrit-il, de vous lire cette curieuse étude qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait.» C’est à Pradine[324]que nous vous recevrons. Cela vous est égal, n’est-ce pas?...

Pontmartin n’avait garde de ne pas répondre à ce gracieux appel. La réunion eut lieu dans les premiersjours de novembre, non à Pradine, mais à La Malle. L’auteur desJeudiset desSamedispassa, dans l’hospitalière maison du poète, une délicieuse semaine[325]. Dumas lut sa comédie,les Idées de MmeAubray. Il n’était pas seulement un habile dramaturge, c’était aussi un merveilleux causeur. Pontmartin fut charmé, mais il ne fut pas conquis. De retour aux Angles, il écrivait à Joseph Autran:

Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines devotre image. Quelle semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer, qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime... et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon le monde!

Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.

Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines devotre image. Quelle semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer, qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime... et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon le monde!

Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, n’avait pu se rendre à La Malle. Pontmartin lui fit part de ses impressions dans une lettre du 22 novembre:

Savez-vous ce qui m’a guéri... pour quelques mois? La société de M. Dumas fils... Voilà donc la perfection du bel esprit français de 1866, le produit le plus complet, le plus brillant, et, pour être juste, le plusproprede la société moderne, une intelligence d’élite, le Morny du coup dethéâtre et de la scène filée, auquel il ne manque plus que la patente et le brevet avec garantie du gouvernement! Et remarquez qu’il est charmant, que je crois même qu’il se calomnie quand il fait étalage de table rase et de matérialisme pratique; mais, grand Dieu! que sont donc les autres? Et nous, remercions le ciel de nous avoir fait naître loin de ces zones torrides, hors de portée de ces pommes d’or croissant sur les bords d’un lac empesté. Il a, lui, cinquante excuses pour une; nous, nous n’en aurions point.

Fils d’un père honnête homme et d’un fervent chrétien,A ce Dunois du drame, ami, n’enviez rien!...

Le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, un coup terrible venait atteindre Pontmartin et le frapper au cœur. Sans que rien l’y eût préparé, il apprenait la mort de Joseph d’Ortigue[326], l’éminent critique musical, son compatriote et son plus intime ami. Il m’écrivit le 28 novembre:

...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant leJournal des Débats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments, les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous appelait les inséparables. Vous lirez dans laGazettede samedi prochain l’hommage que j’aiessayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une feuille deRevue, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin, je suis allé au plus pressé.Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que j’écris ou ce que je fais. En face de cetavertissement, je suis bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le faites encore dans votre dernière lettre...

...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant leJournal des Débats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments, les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous appelait les inséparables. Vous lirez dans laGazettede samedi prochain l’hommage que j’aiessayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une feuille deRevue, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin, je suis allé au plus pressé.

Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que j’écris ou ce que je fais. En face de cetavertissement, je suis bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le faites encore dans votre dernière lettre...

Quelques jours après, je recevais l’article de laGazette; je me reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si vraiment belles et si touchantes:

...L’auteur de laMesse sans paroles, s’il a pu se reconnaître avant de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil, je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici, chaque année, aux vacances, il medevaitune longue visite; il était heureux des’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir. Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en même temps[327]!»

Au milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et multipliait plus que jamais sacopie. On retrouvait un peu partout sa signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328],le Camarade. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le mot de l’énigme:

Mon cher ami,Tu quoque...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans leCamarade! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottisesde 62. Après cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont lestavanset les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles auNain Jaune: quelques mois plus tard, la chose tomba d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur duCamarade, trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux articles duNain Jaune; voilà toute l’histoire...

Mon cher ami,

Tu quoque...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans leCamarade! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottisesde 62. Après cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont lestavanset les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles auNain Jaune: quelques mois plus tard, la chose tomba d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur duCamarade, trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux articles duNain Jaune; voilà toute l’histoire...

Le beau-père d’Autran, M. Bec, était célèbre sur tout le littoral de la Méditerranée par l’exquise finesse de son goût et le génie de son cuisinier; il aurait rendu des points à Brillat-Savarin et à Grimod de la Reynière, et c’est lui qui fut l’inventeur des trois côtelettes grillées l’une sur l’autre, et dont un gourmand ne mange que celle du milieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau-père, et c’est sans doute en souvenir des plantureux menus de La Malle, de Pradine et de l’hôtel de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, dans sa lettre du 20 février:

Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars, date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:Samedis de laGazette, purée à la Chambord.Mercredis de l’Univers illustré, sauce aux câpres, pointes d’asperges au gros sel.Une notice sur M. Thiers pour l’Illustration; salade composée (se mange avec des oublis).Un roman pour leFigaro, flanqué depetits fours!Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à tout jamais nos garances.

Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars, date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:

Samedis de laGazette, purée à la Chambord.

Mercredis de l’Univers illustré, sauce aux câpres, pointes d’asperges au gros sel.

Une notice sur M. Thiers pour l’Illustration; salade composée (se mange avec des oublis).

Un roman pour leFigaro, flanqué depetits fours!

Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à tout jamais nos garances.

Pontmartin parle ici de sesmercredisde l’Univers illustré, où il faisait à ce moment leCourrier de Paris, pour suppléer le courriériste en titre, M. Paul Parfait[329], absent ou empêché. Outre qu’il obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, le propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il excellait, l’amusaient. Trois ans de suite—1866, 1867, 1868—il lui arriva de faire, pendant plusieurs mois ou plusieurs semaines, l’intérim de M. Parfait. Son nom, d’ailleurs, ne paraissait pas. LesCourriers de Parisétaient uniformément signésGérôme. Mais quand Pontmartin tenait la plume, les lecteurs s’apercevaient bien vite qu’on leur donnait, non plus seulement du Parfait, mais du plus que parfait.

LesIdées de MmeAubray, dont les hôtes de La Malle avaient eu la primeur, furent jouées au Gymnase le 16 mars 1867. Quelques semaines plus tard, Pontmartin rendait compte en ces termes, à Autran, de la première représentation et de ses suites:

...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer d’après certains articles et d’après l’effetvoulu de la première représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal était de son avis, s’est tenu pour satisfait.Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur? D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était attendu, de rendre compte deMadame Aubraydans laRevue des Deux Mondes[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’Affaire Clemenceau; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre ébouriffant:Menken, sa mère et Alexandre Dumas père, nous montrent une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire en estencore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va revenir[332]...

...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer d’après certains articles et d’après l’effetvoulu de la première représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal était de son avis, s’est tenu pour satisfait.

Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur? D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était attendu, de rendre compte deMadame Aubraydans laRevue des Deux Mondes[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’Affaire Clemenceau; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre ébouriffant:Menken, sa mère et Alexandre Dumas père, nous montrent une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire en estencore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va revenir[332]...

Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui fut prononcée le 31 mars et qui traitait descauses de la décadence artistique, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement illustre[333]a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la Réclame[334]’».

Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame, c’était pour l’auteur desCauseries littéraires, la plus enviable des récompenses.Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui, pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix. Au mois de juin 1867, il publia le tome IV desNouveaux Samedis. Le très spirituel Arthur de Boissieu[335]lui consacra une de cesLettres d’un Passantqui obtinrent, à la fin du second Empire, un si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:

M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie. Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et certainesindulgences partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en prêtant, il reste riche[336].

Dans sa lettre à Autran, du 20 février, Pontmartin lui parlait d’un roman qu’il écrivait pour leFigaro. Il s’agissait desCorbeaux du Gévaudanqui furent publiés en feuilleton, dans le journal de la rue Rossini[337], du 26 avril au 3 juin 1867.

Le 19 août 1858, dans son rapport à l’Académie française sur les prix de vertu, M. Saint-Marc Girardin avait raconté une touchante histoire:

En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas (Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n’était pas coupable,s’avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame veuve Boyer.»...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s’y renfermèrent.Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et d’honneur!...

En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas (Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.

Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n’était pas coupable,s’avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:

«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame veuve Boyer.»

...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s’y renfermèrent.

Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.

Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.

L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et d’honneur!...

Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte, ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode des grues d’Ibicus.

Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, aumilieu d’un champ, la veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu’on appellegraïodans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus du champ maudit. La victime les vit:

—Li graïo lou diran[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort, le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent...Li graïo lou diran.»

Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand, acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle, sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, laJeannie Deansde Walter Scott et laColombade Mérimée. Quand parut le volume, la critique lui fut indulgente: Dat veniamcorvisnec vexat censuraColumbas.

LesCorbeaux du Gévaudansont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard, qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui avait eudes succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’Aurélieet duFond de la Coupeavait compris qu’il avait, cette fois, à sortir de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.

Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11 mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par leFigaroet ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et d’écritures.En réalité, c’est moi qui ai tout fait».

Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339], fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait déjà tiré d’une cause célèbre, celle deFualdès, une pièce très réussie, avait été frappé des éléments de succès que lesCorbeaux du Gévaudanpourraient trouver à la scène. «LesCorbeauxs’impriment, m’écrivaitPontmartin le 1erseptembre... Je ne sais si je vous ai dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui donner?»

LesCorbeauxavaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.

L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les jours madame VveHeine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre:Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens de Chrétiens, le 1erjuillet 1867. Après quelques détails sur la chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve, qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire:La Roche-tard-paie-Heine... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dansnos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le Bosphore pour moins que cela! C’estin-sultant, un pareil degré de bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»

Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers, mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, lescléricauxde l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici la fin:

...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre: On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux, Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran, n’est-ce pas trop haïr l’infortunéTyran, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et qu’Arthur deBoissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!... soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors leSyllabusdit vrai; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui m’assiège? Si le mot estPeut-être, il vaut mieux l’ignorer; mieux vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle, crier:Meâ culpâ!je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout à vous,Pontmartin.

...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre: On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux, Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran, n’est-ce pas trop haïr l’infortunéTyran, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et qu’Arthur deBoissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!... soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors leSyllabusdit vrai; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui m’assiège? Si le mot estPeut-être, il vaut mieux l’ignorer; mieux vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle, crier:Meâ culpâ!je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout à vous,

Pontmartin.


Back to IndexNext