CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIILES DERNIÈRES ANNÉES—ÉPISODES LITTÉRAIRESLA MORT D’ARMAND DE PONTMARTIN(1888-1890)La dixième série desSouvenirs d’un vieux critiqueet lesPéchés de vieillesse. Une Revue qui paie royalement. M. Frédéric Masson etles Lettres et les Arts.—Vingt-quatre articles d’avance,Episodes littéraires.—Le dernier article, M. Emile Zola etla Bête humaine. Un souvenir de Virgile.—La dernière maladie. Visite de Léopold de Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d’Armand de Pontmartin.IPuisqu’il a maintenant un si bel encrier, il faut bien que Pontmartin écrive encore. En 1888, il publie la neuvième série desSouvenirs d’un vieux critique. La dixième paraît en 1889, suivie, la même année, d’un volume de Nouvelles,Péchés de vieillesse[507]. Jeune, il avait aimé ce genre si français; ily revenait encore une fois, souriant à son dernier rêve, suivant d’un mélancolique regard l’étoile qui va s’éteindre, la dernière, dans le ciel assombri.Deux de ces nouvelles avaient d’abord paru dansles Lettres et les Arts, que dirigeait M. Frédéric Masson, «une étrange Revue qui coûte 300 fr. par an, qui a beaucoup d’argent, qui paie royalement et qui n’a pas d’abonnés.[508]» La collaboration de Pontmartin à la Revue de M. Frédéric Masson ne fut du reste qu’une collaboration de pure fantaisie. Bien que leCorrespondantet laGazette de Francepayassent moins royalement, il leur resta fidèle. Sa collaboration auCorrespondantne fut même jamais plus active qu’en ces dernières années. De 1887 à 1889, outre sa nouvelleles Feux de paille, il y publia de nombreux articles de critique et d’histoire:Le cardinal de Bonnechose;—Honnêtes gens et livres déshonnêtes;—les Commencements d’une conquête: l’Algérie de 1830 à 1840;—Napoléon et ses détracteurs, d’après le livre du prince Napoléon;—lesCauseries littérairesd’Edmond Biré;—une Légende mystique au dix-septième siècle(le duc et la duchesse de Ventadour);—Deux livres jumeaux(Remarques sur l’Exposition du Centenaire, par le vicomte Melchior de Vogüé;1789 et 1889, par Émile Ollivier). Bientôt, ce ne sont plus seulement des articles, c’est tout un volume qu’il écrit pour la Revue de la rue de Tournon. Sous le titre d’Épisodes littéraires, il y donnela suite de sesMémoireset les conduit cette fois jusqu’au mois de janvier 1858[509]. Comment il fut amené à entreprendre cette nouvelle série, il me l’apprenait dans une de ses lettres:...Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner sur l’origine de mesÉpisodes littéraires. J’en étais arrivé à avoirvingt-quatre articles d’avancedans les bureaux de laGazette. J’ai compris tout ce qu’il y avait de déraisonnable à rendre compte par exemple d’un roman de M. Ferdinand Fabre ou de M. Georges Ohnet dans un article qui ne paraîtra que six mois après le livre. Je me suis souvenu de ce que vous m’aviez écrit au sujet de la première forme que j’avais donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m’avait exprimé la même opinion. J’avais trop versé dans la fantaisie et le roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, je puis assurer que la plupart de ces pages sont d’une exactitude photographique et qu’elles serrent de beaucoup plus près les divers épisodes de ma vie littéraire...Souvenirs de 1848. LE PUFF d’Eugène Scribe.—Le lendemain du coup d’État dans un salon littéraire. Émile Augier.—La Mort d’un journal. La Naissance d’une Revue. L’OPINION PUBLIQUE et la REVUE CONTEMPORAINE.—Le Suicide d’un Journal, l’ASSEMBLÉE NATIONALE: tels sont les titres des quatre chapitres qui forment le volume de Pontmartin. Ainsi qu’il me l’avait écrit, lesÉpisodes littéraires, sauf sur deux ou trois points, sont très exacts et cette exactitude ajoute singulièrement au piquant du récit. Les portraits,très nombreux, sont très vivants. L’esprit et le style sont toujours jeunes. Je ferai cependant un reproche à l’auteur. Il fait vraiment trop bon marché de sa belle campagne à l’Opinion publique. Il parle d’Alfred Nettement et de lui-même, j’en ai déjà fait la remarque[510], de façon à laisser croire que ce journal n’a été qu’un journal pour rire, alors qu’en réalité l’Opinion publiquea été l’un des journaux qui, de 1848 à 1852, ont le plus honoré la presse française.LesÉpisodes littérairesdevaient être le dernier volume de Pontmartin. En voici les dernières lignes; elles sont du 10 janvier 1890: «Je dois désormais laisser reposer ma vieille plume qui n’a que trop couru et trop écrit. On a dit souvent que les vieillards doivent vivre dans le passé; oui, mais ils doivent aussi vivre dans l’avenir, et cet avenir-là n’a rien de commun avec les écritures et les vanités humaines.»IIJusqu’à la fin cependant il continuera d’écrire. Le 14 mars, il acheva un article sur M. Zola et son romanla Bête humaine, qui venait de paraître. C’était son dernierSamedi[511]. L’effort, un peu defatigue s’y font sentir. Ce n’est plus la verve étincelante, la merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui allait hier encorela bride sur le cou, qui dévorait la route, qui brûlait le papier, va plus lentement, la main est moins légère; déjà la maladie pèse sur elle; mais la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, l’âme a conservé toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles indignations d’autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes, de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions, au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s’est élevé une dernière fois contre le matérialiste en littérature et en politique, contre les naturalismes et les jacobins. Son article se terminait par ces lignes:Voilà, en dehors de toute querelle d’école, le vice radical des romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité humaine. Pour que son système fonctionne plus à l’aise, il l’a abrité sous l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, qui l’aurait couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des maîtres. Par là, il détruit tout l’intérêt que pourraient inspirer ses personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans ces conditions d’anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme toujours), la vogue de ces romans devait s’accorder admirablement avec le règne de le république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans, Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d’apprendre que, s’ils fontmieux leurs affaires que celles de la France, ce n’est pas leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets, en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais penchants, mais à une loi d’hérédité transmise par l’âge de pierre où leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes[512].Un détail, purement littéraire, celui-là, me frappe dans cet article. Pontmartin était unamoureuxde Virgile. Écoutez comme il en parle dans une de ses premières Causeries de laGazette, à propos de Barthélemy et de sa traduction de l’Enéide. «Pour moi, disait-il, cet auteur préféré, ce poète par excellence, c’est Virgile, Horace est aussi exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y a, chez Virgile, un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur pénétrante qui va à l’âme, et qui, sans compter certaines vibrations quasi prophétiques, signalées dans lePollion, en fait le plus chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse didactique qui nous gâte souvent nos admirations d’humanistes, n’existe pas avec lui: il a été, dès le premier jour, l’ami, le consolateur, le confident, l’interprète délicieux des premières rêveries, des premières visions de l’adolescence. Pour ceux d’entre nous qui ont été d’abord élevés à la campagne, le charme est plus puissant. Telle image du poète, tel passage desGéorgiques, tel vers se détachant sur l’ensemble comme un point lumineux sur la brume lointaine,s’unissent étroitement dans notre imagination ou dans notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements qu’éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de déclin et d’adieu, nous ne savons plus si c’est le poète qui nous a rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces harmonies qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour tout dire, Virgile, c’est Racine et Lamartine en un seul génie avec un degré de perfection plus exquise[513].»Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa jeunesse, mais à son enfance même. Dès l’âge de huit ans, avant le collège, il courait les champs, sonVirgileà la main, le lisant déjà à livre ouvert. Il ne s’endormait pas le soir sans le mettre sous son chevet pour le retrouver au réveil. C’est pourquoi sans doute il n’a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète qu’il avait le plus aimé, sans répéter une dernière fois quelques-uns de ces vers dont l’harmonieuse douceur avait été l’un des enchantements de ses jeunes années. Son article, je l’ai dit, est consacré à M. Zola et à laBête humaine. N’importe! il y parlera de Virgile et de l’Énéide, il citera ces vers délicieux:Purpureus veluti cum flos, succisus aratro,Languescit moriens; lassove papavera colloDemisere caput, pluviâ cum forte gravantur!IIILe 23 mars, je recevais de son fils la lettre suivante:Votre amitié m’en voudrait si je ne vous associais pas aux inquiétudes que nous donne depuis dix jours la santé de mon père. Il s’était à peu près relevé de sa pénible crise du mois de décembre, et en janvier et février il allait relativement bien, mais il s’alimentait peu et il ne reprenait pas de forces. Il y a aujourd’hui quinze jours, il s’enrhuma, et ce rhume qui, en lui-même, n’a pas été bien grave, a amené pour lui un effondrement de ses dernières forces. Depuis le vendredi 14 (jour où il a terminé son dernier article), il est dans son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un assoupissement constant. Le pire, c’est qu’il est impossible de combattre cette faiblesse; car son dégoût pour toute nourriture est absolu, et à grand’peine on parvient à lui faire prendre un peu de bouillon. Il a du reste conservé toute sa lucidité, et hier il s’est un peu ranimé pour recevoir la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu’ici. Mon père estrésignéetpréparéà tout: ce sont les deux expressions qu’il emploie sans cesse. Il a reçu les sacrements, sauf l’extrême-onction. Je ne veux pourtant pas vous présenter son état comme désespéré; on a vu des vieillards subir de pareilles crises et se relever ensuite. Mais enfin la situation est grave, et je ne pouvais vous la laisser ignorer. Une lettre de vous serait une grande joie pour mon père; et je suis sûr qu’il sortirait un moment de sa torpeur pour y répondre. Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais vous lui écririez comme vous le faites d’habitude et, je suppose, comme pour répondre à sa dernière lettre. Votre amitié saura bien ce qu’il faut lui dire. Je vous sais si biende cœur avec nous que j’ai à peine besoin de vous dire combien je vous suis affectionné et dévoué.Plus heureux que moi, Léopold de Gaillard avait pu aller aux Angles. C’était le 22 mars:La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir. «Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515]vient me voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux, des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer parun bon mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit, c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls. Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus que jamais il estpréparé, et il se remet entre les mains de Dieu.Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement chrétienne:A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516]et le jour même de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant, malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef de l’Univers, une lettre d’où j’extrais ces détails:J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table laBête humaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article qui a paru dans laGazette de France, et, malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, etle grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a reçu trois fois la sainte communion.Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa belle-fille: «Sais-tu par cœur leSalve Regina? Récite-le avec moi.»La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je veux voir!»Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres et les petits...S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris. «Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur. Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été épargnée[519].Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort unSamedi, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres:«Soyez tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout mon dernierarticle.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.IVLes obsèques furent célébrées le mardi 1eravril. Ainsi qu’il l’avait demandé, elles furent très simples: nul apparat, nulle pompe extérieure. Mais cette simplicité même les rendait encore plus émouvantes. Elles eurent lieu dans la petite église paroissiale des Angles. La levée du corps fut faite par M. le curé des Angles, assisté de plusieurs de ses confrères du voisinage, MM. les curés de Villeneuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l’abbé Agniel, aumônier des victimes à Saint-André-de-Villeneuve. En tête du cortège marchaient les femmes et les jeunes filles du village, auxquelles s’étaient jointes des députations des œuvres de charité dont le châtelain des Angles était le bienfaiteur; les Petites-Sœurs des Pauvres, les Religieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires de Villeneuve.Le cercueil était porté sur un brancard par les hommes des Angles, fiers de donner à celui qui avait été leur ami ce témoignage de respect et d’affection.Le deuil était conduit par le fils du défunt, le comte Henri de Pontmartin, par son beau-frère le comte de Montravel, par son neveu M. de Froissard-Broissia, et M. Théodore de Montravel, son cousin germain. Derrière venait toute la population de la commune, et, avec elle, la plupart des notabilités avignonnaises ou des environs, les représentants de la presse conservatrice régionale, un des grands-vicaires de MgrVigne, archevêque d’Avignon, et plusieurs membres du clergé régulier et séculier.Le long et pieux cortège gravit lentement la pittoresque montagne, qui lui faisait un cadre merveilleux, avec ses chemins sinueux, avec sa verdure naissante, avec ses rochers aux plantes sauvages. Dans le ciel limpide brillait un soleil de printemps, qui donnait un air de fête à cette scène de deuil, mais d’un deuil chrétien tout rempli de saintes consolations et d’immortelles espérances.L’église était trop étroite pour recevoir la nombreuse assistance; par une touchante attention, les habitants des Angles s’abstinrent d’y pénétrer, la laissant tout entière à la disposition des amis et connaissances du maître, venus du dehors pour assister à ses funérailles.Le curé des Angles célébra le saint sacrifice; le curé de Villeneuve donna l’absoute. De ferventes prières s’étaient élevées de tous les cœurs quand le prêtre avait invoqué de Dieu les joies éternelles en faveur de celui qui l’avait fidèlement servi:ut quia in te speravit et credidit... Gaudia æterna possideat;quand il avait dit à la Communion de la Messe:Beati mortui qui in Domino moriuntur!Le cimetière du village est situé au sommet même de la montagne, avec une vue magnifique au nord et au sud sur tout le pays environnant, jusqu’au Ventoux, d’un côté, et, de l’autre, jusqu’aux Alpines.Trois discours furent prononcés: par M. le baron de Roubin, au nom de la famille, au nom des habitants des Angles et du canton de Villeneuve; par M. Charles Garnier, rédacteur de laGazette du Midi, au nom de la presse, et plus spécialement de la presse méridionale; par M. Rochetin, au nom de l’Académie de Vaucluse. Le talent et les œuvres de l’écrivain furent dignement loués; mais, au moment de fermer ces pages, je veux oublier l’auteur; je ne veux me souvenir que de l’homme et de l’ami, du royaliste et du chrétien. Je ne veux retenir de ces hommages funèbres que ces paroles de M. de Roubin, l’un des témoins de sa vie:mand de Pontmartin a voulu passer ses dernières années, il a voulu mourir dans la maison paternelle... Il ne pouvait mourir ailleurs celui qui était aux Angles et dans son canton la providence de toutes les infortunes.Heureux d’employer son superflu au secours des malheureux et de toutes les œuvres charitables,—ces sentiments qui lui avaient été légués par ses pères, il les a si parfaitement transmis à son fils, que les pauvres, à l’avenir, s’apercevront à peine que ce n’est plus la même main qui donne...La foi vive et ardente qu’Armand de Pontmartin avait puisée au berceau l’a accompagné jusqu’à la tombe.—Oui,il s’est vu mourir, il a suivi une à une la décroissance de ses forces physiques, et il a puisé dans ses croyances religieuses le soutien de ses derniers jours. Le Bon Dieu, qui est venu le visiter souvent dans sa dernière maladie, lui a accordé la faveur de s’éteindre sans souffrir, et de garder jusqu’à la fin les vifs rayons de ce charmant esprit qui a si longtemps brillé dans le monde.Les plus belles vies sont celles que couronne une sainte mort. C’est pourquoi, malgré les épreuves qui ont traversé son existence, malgré les deuils qui l’ont assombrie, nous devons envier Pontmartin. Il n’a servi qu’une seule cause. Il a défendu jusqu’à son dernier jour les idées et les principes pour lesquels s’était passionnée sa jeunesse. Il a passé ses dernières années sous le toit qui avait abrité son enfance. Il est mort dans la maison de son père, assisté par le curé de son village, ayant au pied de son lit son fils, sa belle-fille et ses vieux domestiques.

CHAPITRE XVIILES DERNIÈRES ANNÉES—ÉPISODES LITTÉRAIRESLA MORT D’ARMAND DE PONTMARTIN(1888-1890)La dixième série desSouvenirs d’un vieux critiqueet lesPéchés de vieillesse. Une Revue qui paie royalement. M. Frédéric Masson etles Lettres et les Arts.—Vingt-quatre articles d’avance,Episodes littéraires.—Le dernier article, M. Emile Zola etla Bête humaine. Un souvenir de Virgile.—La dernière maladie. Visite de Léopold de Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d’Armand de Pontmartin.IPuisqu’il a maintenant un si bel encrier, il faut bien que Pontmartin écrive encore. En 1888, il publie la neuvième série desSouvenirs d’un vieux critique. La dixième paraît en 1889, suivie, la même année, d’un volume de Nouvelles,Péchés de vieillesse[507]. Jeune, il avait aimé ce genre si français; ily revenait encore une fois, souriant à son dernier rêve, suivant d’un mélancolique regard l’étoile qui va s’éteindre, la dernière, dans le ciel assombri.Deux de ces nouvelles avaient d’abord paru dansles Lettres et les Arts, que dirigeait M. Frédéric Masson, «une étrange Revue qui coûte 300 fr. par an, qui a beaucoup d’argent, qui paie royalement et qui n’a pas d’abonnés.[508]» La collaboration de Pontmartin à la Revue de M. Frédéric Masson ne fut du reste qu’une collaboration de pure fantaisie. Bien que leCorrespondantet laGazette de Francepayassent moins royalement, il leur resta fidèle. Sa collaboration auCorrespondantne fut même jamais plus active qu’en ces dernières années. De 1887 à 1889, outre sa nouvelleles Feux de paille, il y publia de nombreux articles de critique et d’histoire:Le cardinal de Bonnechose;—Honnêtes gens et livres déshonnêtes;—les Commencements d’une conquête: l’Algérie de 1830 à 1840;—Napoléon et ses détracteurs, d’après le livre du prince Napoléon;—lesCauseries littérairesd’Edmond Biré;—une Légende mystique au dix-septième siècle(le duc et la duchesse de Ventadour);—Deux livres jumeaux(Remarques sur l’Exposition du Centenaire, par le vicomte Melchior de Vogüé;1789 et 1889, par Émile Ollivier). Bientôt, ce ne sont plus seulement des articles, c’est tout un volume qu’il écrit pour la Revue de la rue de Tournon. Sous le titre d’Épisodes littéraires, il y donnela suite de sesMémoireset les conduit cette fois jusqu’au mois de janvier 1858[509]. Comment il fut amené à entreprendre cette nouvelle série, il me l’apprenait dans une de ses lettres:...Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner sur l’origine de mesÉpisodes littéraires. J’en étais arrivé à avoirvingt-quatre articles d’avancedans les bureaux de laGazette. J’ai compris tout ce qu’il y avait de déraisonnable à rendre compte par exemple d’un roman de M. Ferdinand Fabre ou de M. Georges Ohnet dans un article qui ne paraîtra que six mois après le livre. Je me suis souvenu de ce que vous m’aviez écrit au sujet de la première forme que j’avais donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m’avait exprimé la même opinion. J’avais trop versé dans la fantaisie et le roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, je puis assurer que la plupart de ces pages sont d’une exactitude photographique et qu’elles serrent de beaucoup plus près les divers épisodes de ma vie littéraire...Souvenirs de 1848. LE PUFF d’Eugène Scribe.—Le lendemain du coup d’État dans un salon littéraire. Émile Augier.—La Mort d’un journal. La Naissance d’une Revue. L’OPINION PUBLIQUE et la REVUE CONTEMPORAINE.—Le Suicide d’un Journal, l’ASSEMBLÉE NATIONALE: tels sont les titres des quatre chapitres qui forment le volume de Pontmartin. Ainsi qu’il me l’avait écrit, lesÉpisodes littéraires, sauf sur deux ou trois points, sont très exacts et cette exactitude ajoute singulièrement au piquant du récit. Les portraits,très nombreux, sont très vivants. L’esprit et le style sont toujours jeunes. Je ferai cependant un reproche à l’auteur. Il fait vraiment trop bon marché de sa belle campagne à l’Opinion publique. Il parle d’Alfred Nettement et de lui-même, j’en ai déjà fait la remarque[510], de façon à laisser croire que ce journal n’a été qu’un journal pour rire, alors qu’en réalité l’Opinion publiquea été l’un des journaux qui, de 1848 à 1852, ont le plus honoré la presse française.LesÉpisodes littérairesdevaient être le dernier volume de Pontmartin. En voici les dernières lignes; elles sont du 10 janvier 1890: «Je dois désormais laisser reposer ma vieille plume qui n’a que trop couru et trop écrit. On a dit souvent que les vieillards doivent vivre dans le passé; oui, mais ils doivent aussi vivre dans l’avenir, et cet avenir-là n’a rien de commun avec les écritures et les vanités humaines.»IIJusqu’à la fin cependant il continuera d’écrire. Le 14 mars, il acheva un article sur M. Zola et son romanla Bête humaine, qui venait de paraître. C’était son dernierSamedi[511]. L’effort, un peu defatigue s’y font sentir. Ce n’est plus la verve étincelante, la merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui allait hier encorela bride sur le cou, qui dévorait la route, qui brûlait le papier, va plus lentement, la main est moins légère; déjà la maladie pèse sur elle; mais la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, l’âme a conservé toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles indignations d’autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes, de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions, au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s’est élevé une dernière fois contre le matérialiste en littérature et en politique, contre les naturalismes et les jacobins. Son article se terminait par ces lignes:Voilà, en dehors de toute querelle d’école, le vice radical des romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité humaine. Pour que son système fonctionne plus à l’aise, il l’a abrité sous l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, qui l’aurait couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des maîtres. Par là, il détruit tout l’intérêt que pourraient inspirer ses personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans ces conditions d’anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme toujours), la vogue de ces romans devait s’accorder admirablement avec le règne de le république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans, Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d’apprendre que, s’ils fontmieux leurs affaires que celles de la France, ce n’est pas leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets, en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais penchants, mais à une loi d’hérédité transmise par l’âge de pierre où leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes[512].Un détail, purement littéraire, celui-là, me frappe dans cet article. Pontmartin était unamoureuxde Virgile. Écoutez comme il en parle dans une de ses premières Causeries de laGazette, à propos de Barthélemy et de sa traduction de l’Enéide. «Pour moi, disait-il, cet auteur préféré, ce poète par excellence, c’est Virgile, Horace est aussi exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y a, chez Virgile, un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur pénétrante qui va à l’âme, et qui, sans compter certaines vibrations quasi prophétiques, signalées dans lePollion, en fait le plus chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse didactique qui nous gâte souvent nos admirations d’humanistes, n’existe pas avec lui: il a été, dès le premier jour, l’ami, le consolateur, le confident, l’interprète délicieux des premières rêveries, des premières visions de l’adolescence. Pour ceux d’entre nous qui ont été d’abord élevés à la campagne, le charme est plus puissant. Telle image du poète, tel passage desGéorgiques, tel vers se détachant sur l’ensemble comme un point lumineux sur la brume lointaine,s’unissent étroitement dans notre imagination ou dans notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements qu’éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de déclin et d’adieu, nous ne savons plus si c’est le poète qui nous a rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces harmonies qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour tout dire, Virgile, c’est Racine et Lamartine en un seul génie avec un degré de perfection plus exquise[513].»Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa jeunesse, mais à son enfance même. Dès l’âge de huit ans, avant le collège, il courait les champs, sonVirgileà la main, le lisant déjà à livre ouvert. Il ne s’endormait pas le soir sans le mettre sous son chevet pour le retrouver au réveil. C’est pourquoi sans doute il n’a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète qu’il avait le plus aimé, sans répéter une dernière fois quelques-uns de ces vers dont l’harmonieuse douceur avait été l’un des enchantements de ses jeunes années. Son article, je l’ai dit, est consacré à M. Zola et à laBête humaine. N’importe! il y parlera de Virgile et de l’Énéide, il citera ces vers délicieux:Purpureus veluti cum flos, succisus aratro,Languescit moriens; lassove papavera colloDemisere caput, pluviâ cum forte gravantur!IIILe 23 mars, je recevais de son fils la lettre suivante:Votre amitié m’en voudrait si je ne vous associais pas aux inquiétudes que nous donne depuis dix jours la santé de mon père. Il s’était à peu près relevé de sa pénible crise du mois de décembre, et en janvier et février il allait relativement bien, mais il s’alimentait peu et il ne reprenait pas de forces. Il y a aujourd’hui quinze jours, il s’enrhuma, et ce rhume qui, en lui-même, n’a pas été bien grave, a amené pour lui un effondrement de ses dernières forces. Depuis le vendredi 14 (jour où il a terminé son dernier article), il est dans son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un assoupissement constant. Le pire, c’est qu’il est impossible de combattre cette faiblesse; car son dégoût pour toute nourriture est absolu, et à grand’peine on parvient à lui faire prendre un peu de bouillon. Il a du reste conservé toute sa lucidité, et hier il s’est un peu ranimé pour recevoir la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu’ici. Mon père estrésignéetpréparéà tout: ce sont les deux expressions qu’il emploie sans cesse. Il a reçu les sacrements, sauf l’extrême-onction. Je ne veux pourtant pas vous présenter son état comme désespéré; on a vu des vieillards subir de pareilles crises et se relever ensuite. Mais enfin la situation est grave, et je ne pouvais vous la laisser ignorer. Une lettre de vous serait une grande joie pour mon père; et je suis sûr qu’il sortirait un moment de sa torpeur pour y répondre. Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais vous lui écririez comme vous le faites d’habitude et, je suppose, comme pour répondre à sa dernière lettre. Votre amitié saura bien ce qu’il faut lui dire. Je vous sais si biende cœur avec nous que j’ai à peine besoin de vous dire combien je vous suis affectionné et dévoué.Plus heureux que moi, Léopold de Gaillard avait pu aller aux Angles. C’était le 22 mars:La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir. «Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515]vient me voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux, des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer parun bon mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit, c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls. Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus que jamais il estpréparé, et il se remet entre les mains de Dieu.Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement chrétienne:A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516]et le jour même de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant, malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef de l’Univers, une lettre d’où j’extrais ces détails:J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table laBête humaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article qui a paru dans laGazette de France, et, malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, etle grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a reçu trois fois la sainte communion.Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa belle-fille: «Sais-tu par cœur leSalve Regina? Récite-le avec moi.»La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je veux voir!»Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres et les petits...S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris. «Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur. Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été épargnée[519].Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort unSamedi, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres:«Soyez tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout mon dernierarticle.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.IVLes obsèques furent célébrées le mardi 1eravril. Ainsi qu’il l’avait demandé, elles furent très simples: nul apparat, nulle pompe extérieure. Mais cette simplicité même les rendait encore plus émouvantes. Elles eurent lieu dans la petite église paroissiale des Angles. La levée du corps fut faite par M. le curé des Angles, assisté de plusieurs de ses confrères du voisinage, MM. les curés de Villeneuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l’abbé Agniel, aumônier des victimes à Saint-André-de-Villeneuve. En tête du cortège marchaient les femmes et les jeunes filles du village, auxquelles s’étaient jointes des députations des œuvres de charité dont le châtelain des Angles était le bienfaiteur; les Petites-Sœurs des Pauvres, les Religieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires de Villeneuve.Le cercueil était porté sur un brancard par les hommes des Angles, fiers de donner à celui qui avait été leur ami ce témoignage de respect et d’affection.Le deuil était conduit par le fils du défunt, le comte Henri de Pontmartin, par son beau-frère le comte de Montravel, par son neveu M. de Froissard-Broissia, et M. Théodore de Montravel, son cousin germain. Derrière venait toute la population de la commune, et, avec elle, la plupart des notabilités avignonnaises ou des environs, les représentants de la presse conservatrice régionale, un des grands-vicaires de MgrVigne, archevêque d’Avignon, et plusieurs membres du clergé régulier et séculier.Le long et pieux cortège gravit lentement la pittoresque montagne, qui lui faisait un cadre merveilleux, avec ses chemins sinueux, avec sa verdure naissante, avec ses rochers aux plantes sauvages. Dans le ciel limpide brillait un soleil de printemps, qui donnait un air de fête à cette scène de deuil, mais d’un deuil chrétien tout rempli de saintes consolations et d’immortelles espérances.L’église était trop étroite pour recevoir la nombreuse assistance; par une touchante attention, les habitants des Angles s’abstinrent d’y pénétrer, la laissant tout entière à la disposition des amis et connaissances du maître, venus du dehors pour assister à ses funérailles.Le curé des Angles célébra le saint sacrifice; le curé de Villeneuve donna l’absoute. De ferventes prières s’étaient élevées de tous les cœurs quand le prêtre avait invoqué de Dieu les joies éternelles en faveur de celui qui l’avait fidèlement servi:ut quia in te speravit et credidit... Gaudia æterna possideat;quand il avait dit à la Communion de la Messe:Beati mortui qui in Domino moriuntur!Le cimetière du village est situé au sommet même de la montagne, avec une vue magnifique au nord et au sud sur tout le pays environnant, jusqu’au Ventoux, d’un côté, et, de l’autre, jusqu’aux Alpines.Trois discours furent prononcés: par M. le baron de Roubin, au nom de la famille, au nom des habitants des Angles et du canton de Villeneuve; par M. Charles Garnier, rédacteur de laGazette du Midi, au nom de la presse, et plus spécialement de la presse méridionale; par M. Rochetin, au nom de l’Académie de Vaucluse. Le talent et les œuvres de l’écrivain furent dignement loués; mais, au moment de fermer ces pages, je veux oublier l’auteur; je ne veux me souvenir que de l’homme et de l’ami, du royaliste et du chrétien. Je ne veux retenir de ces hommages funèbres que ces paroles de M. de Roubin, l’un des témoins de sa vie:mand de Pontmartin a voulu passer ses dernières années, il a voulu mourir dans la maison paternelle... Il ne pouvait mourir ailleurs celui qui était aux Angles et dans son canton la providence de toutes les infortunes.Heureux d’employer son superflu au secours des malheureux et de toutes les œuvres charitables,—ces sentiments qui lui avaient été légués par ses pères, il les a si parfaitement transmis à son fils, que les pauvres, à l’avenir, s’apercevront à peine que ce n’est plus la même main qui donne...La foi vive et ardente qu’Armand de Pontmartin avait puisée au berceau l’a accompagné jusqu’à la tombe.—Oui,il s’est vu mourir, il a suivi une à une la décroissance de ses forces physiques, et il a puisé dans ses croyances religieuses le soutien de ses derniers jours. Le Bon Dieu, qui est venu le visiter souvent dans sa dernière maladie, lui a accordé la faveur de s’éteindre sans souffrir, et de garder jusqu’à la fin les vifs rayons de ce charmant esprit qui a si longtemps brillé dans le monde.Les plus belles vies sont celles que couronne une sainte mort. C’est pourquoi, malgré les épreuves qui ont traversé son existence, malgré les deuils qui l’ont assombrie, nous devons envier Pontmartin. Il n’a servi qu’une seule cause. Il a défendu jusqu’à son dernier jour les idées et les principes pour lesquels s’était passionnée sa jeunesse. Il a passé ses dernières années sous le toit qui avait abrité son enfance. Il est mort dans la maison de son père, assisté par le curé de son village, ayant au pied de son lit son fils, sa belle-fille et ses vieux domestiques.

LES DERNIÈRES ANNÉES—ÉPISODES LITTÉRAIRESLA MORT D’ARMAND DE PONTMARTIN(1888-1890)

La dixième série desSouvenirs d’un vieux critiqueet lesPéchés de vieillesse. Une Revue qui paie royalement. M. Frédéric Masson etles Lettres et les Arts.—Vingt-quatre articles d’avance,Episodes littéraires.—Le dernier article, M. Emile Zola etla Bête humaine. Un souvenir de Virgile.—La dernière maladie. Visite de Léopold de Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d’Armand de Pontmartin.

Puisqu’il a maintenant un si bel encrier, il faut bien que Pontmartin écrive encore. En 1888, il publie la neuvième série desSouvenirs d’un vieux critique. La dixième paraît en 1889, suivie, la même année, d’un volume de Nouvelles,Péchés de vieillesse[507]. Jeune, il avait aimé ce genre si français; ily revenait encore une fois, souriant à son dernier rêve, suivant d’un mélancolique regard l’étoile qui va s’éteindre, la dernière, dans le ciel assombri.

Deux de ces nouvelles avaient d’abord paru dansles Lettres et les Arts, que dirigeait M. Frédéric Masson, «une étrange Revue qui coûte 300 fr. par an, qui a beaucoup d’argent, qui paie royalement et qui n’a pas d’abonnés.[508]» La collaboration de Pontmartin à la Revue de M. Frédéric Masson ne fut du reste qu’une collaboration de pure fantaisie. Bien que leCorrespondantet laGazette de Francepayassent moins royalement, il leur resta fidèle. Sa collaboration auCorrespondantne fut même jamais plus active qu’en ces dernières années. De 1887 à 1889, outre sa nouvelleles Feux de paille, il y publia de nombreux articles de critique et d’histoire:Le cardinal de Bonnechose;—Honnêtes gens et livres déshonnêtes;—les Commencements d’une conquête: l’Algérie de 1830 à 1840;—Napoléon et ses détracteurs, d’après le livre du prince Napoléon;—lesCauseries littérairesd’Edmond Biré;—une Légende mystique au dix-septième siècle(le duc et la duchesse de Ventadour);—Deux livres jumeaux(Remarques sur l’Exposition du Centenaire, par le vicomte Melchior de Vogüé;1789 et 1889, par Émile Ollivier). Bientôt, ce ne sont plus seulement des articles, c’est tout un volume qu’il écrit pour la Revue de la rue de Tournon. Sous le titre d’Épisodes littéraires, il y donnela suite de sesMémoireset les conduit cette fois jusqu’au mois de janvier 1858[509]. Comment il fut amené à entreprendre cette nouvelle série, il me l’apprenait dans une de ses lettres:

...Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner sur l’origine de mesÉpisodes littéraires. J’en étais arrivé à avoirvingt-quatre articles d’avancedans les bureaux de laGazette. J’ai compris tout ce qu’il y avait de déraisonnable à rendre compte par exemple d’un roman de M. Ferdinand Fabre ou de M. Georges Ohnet dans un article qui ne paraîtra que six mois après le livre. Je me suis souvenu de ce que vous m’aviez écrit au sujet de la première forme que j’avais donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m’avait exprimé la même opinion. J’avais trop versé dans la fantaisie et le roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, je puis assurer que la plupart de ces pages sont d’une exactitude photographique et qu’elles serrent de beaucoup plus près les divers épisodes de ma vie littéraire...

Souvenirs de 1848. LE PUFF d’Eugène Scribe.—Le lendemain du coup d’État dans un salon littéraire. Émile Augier.—La Mort d’un journal. La Naissance d’une Revue. L’OPINION PUBLIQUE et la REVUE CONTEMPORAINE.—Le Suicide d’un Journal, l’ASSEMBLÉE NATIONALE: tels sont les titres des quatre chapitres qui forment le volume de Pontmartin. Ainsi qu’il me l’avait écrit, lesÉpisodes littéraires, sauf sur deux ou trois points, sont très exacts et cette exactitude ajoute singulièrement au piquant du récit. Les portraits,très nombreux, sont très vivants. L’esprit et le style sont toujours jeunes. Je ferai cependant un reproche à l’auteur. Il fait vraiment trop bon marché de sa belle campagne à l’Opinion publique. Il parle d’Alfred Nettement et de lui-même, j’en ai déjà fait la remarque[510], de façon à laisser croire que ce journal n’a été qu’un journal pour rire, alors qu’en réalité l’Opinion publiquea été l’un des journaux qui, de 1848 à 1852, ont le plus honoré la presse française.

LesÉpisodes littérairesdevaient être le dernier volume de Pontmartin. En voici les dernières lignes; elles sont du 10 janvier 1890: «Je dois désormais laisser reposer ma vieille plume qui n’a que trop couru et trop écrit. On a dit souvent que les vieillards doivent vivre dans le passé; oui, mais ils doivent aussi vivre dans l’avenir, et cet avenir-là n’a rien de commun avec les écritures et les vanités humaines.»

Jusqu’à la fin cependant il continuera d’écrire. Le 14 mars, il acheva un article sur M. Zola et son romanla Bête humaine, qui venait de paraître. C’était son dernierSamedi[511]. L’effort, un peu defatigue s’y font sentir. Ce n’est plus la verve étincelante, la merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui allait hier encorela bride sur le cou, qui dévorait la route, qui brûlait le papier, va plus lentement, la main est moins légère; déjà la maladie pèse sur elle; mais la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, l’âme a conservé toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles indignations d’autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes, de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions, au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s’est élevé une dernière fois contre le matérialiste en littérature et en politique, contre les naturalismes et les jacobins. Son article se terminait par ces lignes:

Voilà, en dehors de toute querelle d’école, le vice radical des romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité humaine. Pour que son système fonctionne plus à l’aise, il l’a abrité sous l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, qui l’aurait couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des maîtres. Par là, il détruit tout l’intérêt que pourraient inspirer ses personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans ces conditions d’anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme toujours), la vogue de ces romans devait s’accorder admirablement avec le règne de le république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans, Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d’apprendre que, s’ils fontmieux leurs affaires que celles de la France, ce n’est pas leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets, en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais penchants, mais à une loi d’hérédité transmise par l’âge de pierre où leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes[512].

Un détail, purement littéraire, celui-là, me frappe dans cet article. Pontmartin était unamoureuxde Virgile. Écoutez comme il en parle dans une de ses premières Causeries de laGazette, à propos de Barthélemy et de sa traduction de l’Enéide. «Pour moi, disait-il, cet auteur préféré, ce poète par excellence, c’est Virgile, Horace est aussi exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y a, chez Virgile, un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur pénétrante qui va à l’âme, et qui, sans compter certaines vibrations quasi prophétiques, signalées dans lePollion, en fait le plus chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse didactique qui nous gâte souvent nos admirations d’humanistes, n’existe pas avec lui: il a été, dès le premier jour, l’ami, le consolateur, le confident, l’interprète délicieux des premières rêveries, des premières visions de l’adolescence. Pour ceux d’entre nous qui ont été d’abord élevés à la campagne, le charme est plus puissant. Telle image du poète, tel passage desGéorgiques, tel vers se détachant sur l’ensemble comme un point lumineux sur la brume lointaine,s’unissent étroitement dans notre imagination ou dans notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements qu’éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de déclin et d’adieu, nous ne savons plus si c’est le poète qui nous a rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces harmonies qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour tout dire, Virgile, c’est Racine et Lamartine en un seul génie avec un degré de perfection plus exquise[513].»

Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa jeunesse, mais à son enfance même. Dès l’âge de huit ans, avant le collège, il courait les champs, sonVirgileà la main, le lisant déjà à livre ouvert. Il ne s’endormait pas le soir sans le mettre sous son chevet pour le retrouver au réveil. C’est pourquoi sans doute il n’a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète qu’il avait le plus aimé, sans répéter une dernière fois quelques-uns de ces vers dont l’harmonieuse douceur avait été l’un des enchantements de ses jeunes années. Son article, je l’ai dit, est consacré à M. Zola et à laBête humaine. N’importe! il y parlera de Virgile et de l’Énéide, il citera ces vers délicieux:

Purpureus veluti cum flos, succisus aratro,Languescit moriens; lassove papavera colloDemisere caput, pluviâ cum forte gravantur!

Le 23 mars, je recevais de son fils la lettre suivante:

Votre amitié m’en voudrait si je ne vous associais pas aux inquiétudes que nous donne depuis dix jours la santé de mon père. Il s’était à peu près relevé de sa pénible crise du mois de décembre, et en janvier et février il allait relativement bien, mais il s’alimentait peu et il ne reprenait pas de forces. Il y a aujourd’hui quinze jours, il s’enrhuma, et ce rhume qui, en lui-même, n’a pas été bien grave, a amené pour lui un effondrement de ses dernières forces. Depuis le vendredi 14 (jour où il a terminé son dernier article), il est dans son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un assoupissement constant. Le pire, c’est qu’il est impossible de combattre cette faiblesse; car son dégoût pour toute nourriture est absolu, et à grand’peine on parvient à lui faire prendre un peu de bouillon. Il a du reste conservé toute sa lucidité, et hier il s’est un peu ranimé pour recevoir la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu’ici. Mon père estrésignéetpréparéà tout: ce sont les deux expressions qu’il emploie sans cesse. Il a reçu les sacrements, sauf l’extrême-onction. Je ne veux pourtant pas vous présenter son état comme désespéré; on a vu des vieillards subir de pareilles crises et se relever ensuite. Mais enfin la situation est grave, et je ne pouvais vous la laisser ignorer. Une lettre de vous serait une grande joie pour mon père; et je suis sûr qu’il sortirait un moment de sa torpeur pour y répondre. Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais vous lui écririez comme vous le faites d’habitude et, je suppose, comme pour répondre à sa dernière lettre. Votre amitié saura bien ce qu’il faut lui dire. Je vous sais si biende cœur avec nous que j’ai à peine besoin de vous dire combien je vous suis affectionné et dévoué.

Plus heureux que moi, Léopold de Gaillard avait pu aller aux Angles. C’était le 22 mars:

La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir. «Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515]vient me voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux, des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer parun bon mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit, c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!

La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir. «Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515]vient me voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux, des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer parun bon mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»

Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit, c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!

Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:

Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls. Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus que jamais il estpréparé, et il se remet entre les mains de Dieu.

Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement chrétienne:

A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516]et le jour même de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant, malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].

Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef de l’Univers, une lettre d’où j’extrais ces détails:

J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table laBête humaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article qui a paru dans laGazette de France, et, malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, etle grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a reçu trois fois la sainte communion.Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa belle-fille: «Sais-tu par cœur leSalve Regina? Récite-le avec moi.»La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je veux voir!»Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres et les petits...

J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table laBête humaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article qui a paru dans laGazette de France, et, malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.

Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, etle grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a reçu trois fois la sainte communion.

Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa belle-fille: «Sais-tu par cœur leSalve Regina? Récite-le avec moi.»

La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je veux voir!»

Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...

Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres et les petits...

S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:

...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris. «Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur. Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été épargnée[519].

Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort unSamedi, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres:«Soyez tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout mon dernierarticle.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.

Les obsèques furent célébrées le mardi 1eravril. Ainsi qu’il l’avait demandé, elles furent très simples: nul apparat, nulle pompe extérieure. Mais cette simplicité même les rendait encore plus émouvantes. Elles eurent lieu dans la petite église paroissiale des Angles. La levée du corps fut faite par M. le curé des Angles, assisté de plusieurs de ses confrères du voisinage, MM. les curés de Villeneuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l’abbé Agniel, aumônier des victimes à Saint-André-de-Villeneuve. En tête du cortège marchaient les femmes et les jeunes filles du village, auxquelles s’étaient jointes des députations des œuvres de charité dont le châtelain des Angles était le bienfaiteur; les Petites-Sœurs des Pauvres, les Religieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires de Villeneuve.

Le cercueil était porté sur un brancard par les hommes des Angles, fiers de donner à celui qui avait été leur ami ce témoignage de respect et d’affection.

Le deuil était conduit par le fils du défunt, le comte Henri de Pontmartin, par son beau-frère le comte de Montravel, par son neveu M. de Froissard-Broissia, et M. Théodore de Montravel, son cousin germain. Derrière venait toute la population de la commune, et, avec elle, la plupart des notabilités avignonnaises ou des environs, les représentants de la presse conservatrice régionale, un des grands-vicaires de MgrVigne, archevêque d’Avignon, et plusieurs membres du clergé régulier et séculier.

Le long et pieux cortège gravit lentement la pittoresque montagne, qui lui faisait un cadre merveilleux, avec ses chemins sinueux, avec sa verdure naissante, avec ses rochers aux plantes sauvages. Dans le ciel limpide brillait un soleil de printemps, qui donnait un air de fête à cette scène de deuil, mais d’un deuil chrétien tout rempli de saintes consolations et d’immortelles espérances.

L’église était trop étroite pour recevoir la nombreuse assistance; par une touchante attention, les habitants des Angles s’abstinrent d’y pénétrer, la laissant tout entière à la disposition des amis et connaissances du maître, venus du dehors pour assister à ses funérailles.

Le curé des Angles célébra le saint sacrifice; le curé de Villeneuve donna l’absoute. De ferventes prières s’étaient élevées de tous les cœurs quand le prêtre avait invoqué de Dieu les joies éternelles en faveur de celui qui l’avait fidèlement servi:ut quia in te speravit et credidit... Gaudia æterna possideat;quand il avait dit à la Communion de la Messe:Beati mortui qui in Domino moriuntur!

Le cimetière du village est situé au sommet même de la montagne, avec une vue magnifique au nord et au sud sur tout le pays environnant, jusqu’au Ventoux, d’un côté, et, de l’autre, jusqu’aux Alpines.

Trois discours furent prononcés: par M. le baron de Roubin, au nom de la famille, au nom des habitants des Angles et du canton de Villeneuve; par M. Charles Garnier, rédacteur de laGazette du Midi, au nom de la presse, et plus spécialement de la presse méridionale; par M. Rochetin, au nom de l’Académie de Vaucluse. Le talent et les œuvres de l’écrivain furent dignement loués; mais, au moment de fermer ces pages, je veux oublier l’auteur; je ne veux me souvenir que de l’homme et de l’ami, du royaliste et du chrétien. Je ne veux retenir de ces hommages funèbres que ces paroles de M. de Roubin, l’un des témoins de sa vie:

mand de Pontmartin a voulu passer ses dernières années, il a voulu mourir dans la maison paternelle... Il ne pouvait mourir ailleurs celui qui était aux Angles et dans son canton la providence de toutes les infortunes.Heureux d’employer son superflu au secours des malheureux et de toutes les œuvres charitables,—ces sentiments qui lui avaient été légués par ses pères, il les a si parfaitement transmis à son fils, que les pauvres, à l’avenir, s’apercevront à peine que ce n’est plus la même main qui donne...La foi vive et ardente qu’Armand de Pontmartin avait puisée au berceau l’a accompagné jusqu’à la tombe.—Oui,il s’est vu mourir, il a suivi une à une la décroissance de ses forces physiques, et il a puisé dans ses croyances religieuses le soutien de ses derniers jours. Le Bon Dieu, qui est venu le visiter souvent dans sa dernière maladie, lui a accordé la faveur de s’éteindre sans souffrir, et de garder jusqu’à la fin les vifs rayons de ce charmant esprit qui a si longtemps brillé dans le monde.

mand de Pontmartin a voulu passer ses dernières années, il a voulu mourir dans la maison paternelle... Il ne pouvait mourir ailleurs celui qui était aux Angles et dans son canton la providence de toutes les infortunes.

Heureux d’employer son superflu au secours des malheureux et de toutes les œuvres charitables,—ces sentiments qui lui avaient été légués par ses pères, il les a si parfaitement transmis à son fils, que les pauvres, à l’avenir, s’apercevront à peine que ce n’est plus la même main qui donne...

La foi vive et ardente qu’Armand de Pontmartin avait puisée au berceau l’a accompagné jusqu’à la tombe.—Oui,il s’est vu mourir, il a suivi une à une la décroissance de ses forces physiques, et il a puisé dans ses croyances religieuses le soutien de ses derniers jours. Le Bon Dieu, qui est venu le visiter souvent dans sa dernière maladie, lui a accordé la faveur de s’éteindre sans souffrir, et de garder jusqu’à la fin les vifs rayons de ce charmant esprit qui a si longtemps brillé dans le monde.

Les plus belles vies sont celles que couronne une sainte mort. C’est pourquoi, malgré les épreuves qui ont traversé son existence, malgré les deuils qui l’ont assombrie, nous devons envier Pontmartin. Il n’a servi qu’une seule cause. Il a défendu jusqu’à son dernier jour les idées et les principes pour lesquels s’était passionnée sa jeunesse. Il a passé ses dernières années sous le toit qui avait abrité son enfance. Il est mort dans la maison de son père, assisté par le curé de son village, ayant au pied de son lit son fils, sa belle-fille et ses vieux domestiques.


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