ARNOLDIANA.

Ne pleurez point, jeune R***;Arnould, courtisane prudente,En quittant l'arène galanteGarde une réserve à l'amour.

Ne pleurez point, jeune R***;Arnould, courtisane prudente,En quittant l'arène galanteGarde une réserve à l'amour.

Ne pleurez point, jeune R***;

Arnould, courtisane prudente,

En quittant l'arène galante

Garde une réserve à l'amour.

La fortune, qui jusque-là avait souri à MlleR., lui fit éprouver ses disgrâces; l'essor brillant qu'elle avait pris, ses goûts et ses folies occasionnèrent un déficit énorme dans ses finances, et cette actrice, poursuivie par ses créanciers, fut obligée de s'expatrier; enfin l'affaire s'arrangea, les dettes furent payées, et Fanny revint à Paris, où ses talens lui valurent la réception la plus flatteuse.

Sophie, après avoir été quelquetemps brouillée avec MlleR., se rapprocha d'elle, et le comédien F. entra pour beaucoup dans le raccommodement. Cette société, tout en s'aimant beaucoup, ne renonçait point aux gaietés piquantes et saugrenues qui se présentaient. Une DlleV., amie de Sophie, étant accouchée, fit prier cette dernière d'être la marraine de son enfant, et la proposition fut acceptée: il fallait un parrain; l'accouchée crut faire sa cour en proposant F.; Sophie répondit qu'elle ne le connaissait pas le jour. En remplacement on parla d'A. M., gendre de Sophie: «C'est, reprit-elle, un ennuyeux qui ressemble à ces vieux laquais qu'on appelle laJeunesse.» Cette épigrammeécarta encore le second parrain projeté. Enfin Sophie, après avoir réfléchi, dit: «Nous allons chercher bien loin ce que nous avons sous la main; le parrain sera Fanny;» mais comme un tel parrain ne pouvait passer, elle employa à la cérémonie son fils Camille.

MlleArnould se nommait Madeleine; mais elle préférait celui de Sophie, qu'elle avait choisi comme plus agréable et plus noble: c'est sous ce nom que tous ses amis la fêtaient. Voici des couplets qui lui furent adressés par A. M. avant qu'il n'entrât dans sa famille:

AIR: Qui par fortune trouvera Nymphe dans la prairie.

Amis, célébrons à l'enviLa fête de Sophie;Que chacun de nous réuniLa chante comme amie.Nous ne pouvons lui présenterDe fleur plus naturelleQu'en nous accordant pour chanter:C'est toujours, toujours elle!Si quelqu'un parle d'un bon cœur,On cite alors Sophie;Si l'on décerne un prix flatteur,Elle est encore choisie;Si quelqu'un trouve à l'OpéraGrâce et voix naturelle,Cet éloge désigneraC'est toujours, toujours elle.En vain l'Envie aux triples dentsVoulut blesser Sophie;Elle répand que ses talensSemblent rose flétrie:Mais elle parut dans CastorSi touchante et si belle,Que chacun,s'écria d'accord:C'est toujours, toujours elle!Le Temps cruel, qui détruit tout,Respectera Sophie;Par son pouvoir le dieu du goûtProlongera sa vie.Le charme de ses doux accensNous la rendra nouvelle;On répétera dans vingt ans:C'est toujours, toujours elle.

Amis, célébrons à l'enviLa fête de Sophie;Que chacun de nous réuniLa chante comme amie.Nous ne pouvons lui présenterDe fleur plus naturelleQu'en nous accordant pour chanter:C'est toujours, toujours elle!

Amis, célébrons à l'envi

La fête de Sophie;

Que chacun de nous réuni

La chante comme amie.

Nous ne pouvons lui présenter

De fleur plus naturelle

Qu'en nous accordant pour chanter:

C'est toujours, toujours elle!

Si quelqu'un parle d'un bon cœur,On cite alors Sophie;Si l'on décerne un prix flatteur,Elle est encore choisie;Si quelqu'un trouve à l'OpéraGrâce et voix naturelle,Cet éloge désigneraC'est toujours, toujours elle.

Si quelqu'un parle d'un bon cœur,

On cite alors Sophie;

Si l'on décerne un prix flatteur,

Elle est encore choisie;

Si quelqu'un trouve à l'Opéra

Grâce et voix naturelle,

Cet éloge désignera

C'est toujours, toujours elle.

En vain l'Envie aux triples dentsVoulut blesser Sophie;Elle répand que ses talensSemblent rose flétrie:Mais elle parut dans CastorSi touchante et si belle,Que chacun,s'écria d'accord:C'est toujours, toujours elle!

En vain l'Envie aux triples dents

Voulut blesser Sophie;

Elle répand que ses talens

Semblent rose flétrie:

Mais elle parut dans Castor

Si touchante et si belle,

Que chacun,s'écria d'accord:

C'est toujours, toujours elle!

Le Temps cruel, qui détruit tout,Respectera Sophie;Par son pouvoir le dieu du goûtProlongera sa vie.Le charme de ses doux accensNous la rendra nouvelle;On répétera dans vingt ans:C'est toujours, toujours elle.

Le Temps cruel, qui détruit tout,

Respectera Sophie;

Par son pouvoir le dieu du goût

Prolongera sa vie.

Le charme de ses doux accens

Nous la rendra nouvelle;

On répétera dans vingt ans:

C'est toujours, toujours elle.

On avait donné à l'abbé Terray le sobriquet degrand Houssoir, nom qui convenait assez à sa figure et à sa besogne; ilhoussaterriblement les fermes au renouvellement du bail de 1774. Les nouvelles croupes et les intérêts qui furent donnés à la famille Dubarry et aux créatures du contrôleurgénéral des finances firent beaucoup crier les traitans. On dit à Sophie Arnould qu'elle avait unecroupedans le nouveau bail des fermiers généraux, et l'on fit circuler sous son nom la lettre suivante, adressée à l'abbé Terray.

Monseigneur,«J'avais toujours ouï dire que vous faisiez peu de cas des arts et des talens agréables; on attribuait cette indifférence à la dureté de votre caractère. Je vous ai souvent défendu du premier reproche; quant au second, il m'eût été difficile de m'élever contre le cri général de la France entière; cependant je ne pouvais me persuader qu'un homme aussi sensibleaux charmes de notre sexe pût avoir un cœur de bronze. Vous venez bien de prouver le contraire; vous vous êtes occupé de nous au milieu des fonctions les plus importantes de votre ministère. Forcé de grever la nation d'un impôt de 162 millions, vous avez cru devoir en réserver une partie pour le théâtre lyrique et les autres spectacles; vous savez qu'une dose d'Allard, de Caillaud, de Raucourt est un narcotique sûr pour calmer les opérations que vous lui faites à regret. Véritable homme d'état, vous en prisez les membres suivant l'utilité dont ils sont avec vous. Le gouvernement fait sans doute en temps de guerre grand cas d'un guerrier qui verse sonsang pour la patrie; mais en temps de paix le coup d'œil d'un militaire mutilé ne sert qu'à affliger; il faut au contraire des gens qui amusent; un danseur, une chanteuse sont alors des personnages essentiels, et la distinction qu'on établit dans les récompenses des deux espèces de citoyens est proportionnée à l'idée qu'on en a. L'officier estropié arrache avec peine et après beaucoup de sollicitations et de courbettes une pension modique; elle est assignée sur le trésor royal, espèce de crible sous lequel il faut tendre la main avant de recueillir quelques gouttes d'eau. L'acteur est traité plus magnifiquement; il est accolé à une sangsue publique, animal nécessaire qu'on fait ainsidégorger en notre faveur de la substance la plus pure dont il se repaît. C'est à pareil titre sans doute, monseigneur, c'est à la profondeur de votre politique que je dois attribuer le prix flatteur dont vous honorez mon faible talent. Vous m'accordez, dit-on, une croupe; mais c'est une croupe d'or; vous me faites chevaucher derrière Plutus. Je ne doute pas que, dressé par vous, il n'ait les allures douces et engageantes; je m'y commets sous vos auspices, et cours avec lui les grandes aventures.«Je suis avec un profond respect,«MONSEIGNEUR,«Votre, etc.»Paris, 4 janvier 1774.

Monseigneur,

«J'avais toujours ouï dire que vous faisiez peu de cas des arts et des talens agréables; on attribuait cette indifférence à la dureté de votre caractère. Je vous ai souvent défendu du premier reproche; quant au second, il m'eût été difficile de m'élever contre le cri général de la France entière; cependant je ne pouvais me persuader qu'un homme aussi sensibleaux charmes de notre sexe pût avoir un cœur de bronze. Vous venez bien de prouver le contraire; vous vous êtes occupé de nous au milieu des fonctions les plus importantes de votre ministère. Forcé de grever la nation d'un impôt de 162 millions, vous avez cru devoir en réserver une partie pour le théâtre lyrique et les autres spectacles; vous savez qu'une dose d'Allard, de Caillaud, de Raucourt est un narcotique sûr pour calmer les opérations que vous lui faites à regret. Véritable homme d'état, vous en prisez les membres suivant l'utilité dont ils sont avec vous. Le gouvernement fait sans doute en temps de guerre grand cas d'un guerrier qui verse sonsang pour la patrie; mais en temps de paix le coup d'œil d'un militaire mutilé ne sert qu'à affliger; il faut au contraire des gens qui amusent; un danseur, une chanteuse sont alors des personnages essentiels, et la distinction qu'on établit dans les récompenses des deux espèces de citoyens est proportionnée à l'idée qu'on en a. L'officier estropié arrache avec peine et après beaucoup de sollicitations et de courbettes une pension modique; elle est assignée sur le trésor royal, espèce de crible sous lequel il faut tendre la main avant de recueillir quelques gouttes d'eau. L'acteur est traité plus magnifiquement; il est accolé à une sangsue publique, animal nécessaire qu'on fait ainsidégorger en notre faveur de la substance la plus pure dont il se repaît. C'est à pareil titre sans doute, monseigneur, c'est à la profondeur de votre politique que je dois attribuer le prix flatteur dont vous honorez mon faible talent. Vous m'accordez, dit-on, une croupe; mais c'est une croupe d'or; vous me faites chevaucher derrière Plutus. Je ne doute pas que, dressé par vous, il n'ait les allures douces et engageantes; je m'y commets sous vos auspices, et cours avec lui les grandes aventures.

«Je suis avec un profond respect,

«MONSEIGNEUR,

«Votre, etc.»

Paris, 4 janvier 1774.

Quelle que soit l'authenticité de cette pièce, il est certain que Sophie obtint du contrôleur général, peu de jours avant la mort de Louis XV, un intérêt sur les fermes valant sept mille livres de rente.

Se trouvant à la vente de M. Randon de Boisset, elle porta au double pour première enchère le prix mis par le crieur au buste de MlleClairon. L'admiration ferma la bouche à tous les amateurs; on eût rougi de disputer à MlleArnould le prix du sentiment; le buste lui resta. Ce fut une espèce de couronne qui lui fut décernée au milieu des applaudissemens de toute l'assemblée, et ce moment a été consacré par le quatrain suivant,qu'un anonime lui envoya sur-le-champ:

Lorsqu'en t'applaudissant, déesse de la scène,Tout Paris t'a cédé le buste de Clairon,Il a connu les droits d'une sœur d'ApollonSur un portrait de Melpomène.

Lorsqu'en t'applaudissant, déesse de la scène,Tout Paris t'a cédé le buste de Clairon,Il a connu les droits d'une sœur d'ApollonSur un portrait de Melpomène.

Lorsqu'en t'applaudissant, déesse de la scène,

Tout Paris t'a cédé le buste de Clairon,

Il a connu les droits d'une sœur d'Apollon

Sur un portrait de Melpomène.

Sophie Arnould, malgré ses talens, étant devenue en 1776 presque inutile aux directeurs de l'Opéra, ces messieurs, pour exciter son zèle, lui proposèrent de ne plus l'appointer et de lui payer une somme convenue chaque jour qu'elle paraîtrait; elle se fâcha, et menaça de donner sadémission: ce terme était alors devenu à la mode parmi les grands personnages de théâtre.

On donnait un soir un concert dans un appartement du Palais-Royal ayant vue sur le jardin;beaucoup de promeneurs écoutaient: Sophie, malgré son timbre affaibli, s'avisa de chanter un air d'Iphigénie; tout à coup une voix s'élève, interrompt ses chants par des sons lugubres, et fait entendre ces paroles, qu'une divinité infernale adresse à Alceste dans le dernier acte de cet opéra:

Caron t'appelle; entends sa voix.

Caron t'appelle; entends sa voix.

Caron t'appelle; entends sa voix.

La cantatrice fut abasourdie, et depuis ce moment, dès qu'elle paraissait en public, des gens charitables ne manquaient pas de fredonner l'air d'Alceste.

Quelque temps après elle reçut une leçon aussi forte et plus désagréable encore; jouantIphigénie, elle disait à Achilles:

Vous brûlez que je sois partie.

Vous brûlez que je sois partie.

Vous brûlez que je sois partie.

Le parterre lui appliqua ce vers, et se mit à battre des mains. Elle fut d'ailleurs souvent maltraitée dans ce rôle, malgré la présence de la reine, qui la protégeait et qui l'applaudissait.

Sophie Arnould ayant perdu sa belle voix, son grasseyement, autrefois l'un des charmes de sa jeunesse, devint si désagréable qu'elle cessa tout à fait de plaire au public. L'abbé Galiani se trouvant au spectacle de la cour, on lui demanda son avis sur la voix de MlleArnould:—C'est, dit-il, le plus bel asthme que j'aie entendu.—Enfin Sophie céda aux sages conseils de ses amis, et elle se retira en 1778 avec une pension de 2,000 liv.

Cette actrice a obtenu autant de succès que de gloire, parce qu'elle unissait le sentiment à la perfection; mais ce qu'on aura de la peine à croire c'est que cette Sophie, si touchante au théâtre, si folle à souper, si redoutable dans les coulisses par ses épigrammes, employait ordinairement les momens les plus pathétiques, les momens où elle faisait pleurer ou frémir toute la salle, à dire tout bas des bouffonneries aux acteurs qui se trouvaient en scène avec elle, et lorsqu'il lui arrivait de tomber gémissante, évanouie entre les bras d'un amant au désespoir, tandis que le parterre criait et s'extasiait, elle ne manquait pas de dire au héros éperdu qui la soutenait:—Ah,mon cher Pillot, que tu es laid!—On peut remarquer que tous les acteurs ont l'habitude de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet; mais ce qui surprendra c'est que celui de cette actrice n'en souffrait point, et il était impossible que le spectateur qui la voyait dans ces momens décisifs supposât qu'elle fût assez peu affectée pour dire des billevesées.

Sophie Arnould a eu de M. le comte de L. trois garçons et une fille; l'aîné s'appelait Louis Dorval, le second Camille Benerville, et le troisième Constant Dioville; Alexandrine était le nom de leur sœur. L'aîné mourut à l'âge de quatre ans, et le troisième, devenucolonel de cuirassiers, fut tué à la bataille de Wagram; Camille est existant, et porte l'un des noms de famille de son père, ayant été légitimé avec son frère Constant.

Alexandrine Arnould, née en 1767, épousa en 1780 A. M.; c'était un jeune littérateur dont on a ébauché le portrait dans les couplets suivans[5]:

AIR: Vive Henri quatre.

Hormis à table,Il est toujours au lit;Qu'il est aimableQuand il sait ce qu'il dit!Mais c'est pis qu'un diablePour cacher son esprit.A l'art de plaire,Qu'il esquive souvent,Par caractèreIl joint heureusementL'esprit de se taire,Et chacun est content.

Hormis à table,Il est toujours au lit;Qu'il est aimableQuand il sait ce qu'il dit!Mais c'est pis qu'un diablePour cacher son esprit.

Hormis à table,

Il est toujours au lit;

Qu'il est aimable

Quand il sait ce qu'il dit!

Mais c'est pis qu'un diable

Pour cacher son esprit.

A l'art de plaire,Qu'il esquive souvent,Par caractèreIl joint heureusementL'esprit de se taire,Et chacun est content.

A l'art de plaire,

Qu'il esquive souvent,

Par caractère

Il joint heureusement

L'esprit de se taire,

Et chacun est content.

A. M., tout en parcourant la lice académique, ne cessait d'enfanter des madrigaux en l'honneur de mesdemoiselles Arnould, mère et fille; voici des vers qu'il destinait à être mis au bas du buste de Sophie:

Ce buste nous enchante; ah, fuyez, mes amis,Fuyez! Que de périls on court près du modèle!Je n'ai jamais vu d'homme en sa présence admisQui n'entrât inconstant et ne sortit fidèle.

Ce buste nous enchante; ah, fuyez, mes amis,Fuyez! Que de périls on court près du modèle!Je n'ai jamais vu d'homme en sa présence admisQui n'entrât inconstant et ne sortit fidèle.

Ce buste nous enchante; ah, fuyez, mes amis,

Fuyez! Que de périls on court près du modèle!

Je n'ai jamais vu d'homme en sa présence admis

Qui n'entrât inconstant et ne sortit fidèle.

Ce poëte était si épris de safuture, d'une figure commune et passablement laide, qu'il la considérait comme une Vénus; il lui adressa le quatrain suivant, qui dans le temps parut d'un ridicule rare aux yeux de ceux qui connaissaient l'héroïne:

Celle dont le portrait ici n'est point flatté,Digne des chants d'Ovide et du pinceau d'Apelle,N'a rien vu sous les cieux d'égal à sa beauté,Rien, si ce n'est l'amour que je ressens pour elle.

Celle dont le portrait ici n'est point flatté,Digne des chants d'Ovide et du pinceau d'Apelle,N'a rien vu sous les cieux d'égal à sa beauté,Rien, si ce n'est l'amour que je ressens pour elle.

Celle dont le portrait ici n'est point flatté,

Digne des chants d'Ovide et du pinceau d'Apelle,

N'a rien vu sous les cieux d'égal à sa beauté,

Rien, si ce n'est l'amour que je ressens pour elle.

L'esprit de MmeM. tenait beaucoup de celui de sa mère; ces deux personnes se faisaient parfois des niches assez gaies. Sophie avait aimé le comédien F., et après quelques mois l'avait congédié avec éclat: MmeM. fut enchantée de cette rupture, qu'elle croyait sincère. Un matin elle alla voir samère, et la trouva tête à tête avec F.; quand celui-ci se fut retiré elle témoigna son étonnement à Sophie: «C'est pour affaire que cet homme est venu ici, dit-elle, car je ne l'aime plus.—Ah! j'entends, répliqua MmeM.; vous l'estimezà présent;» allusion au conte qui finit par ce vers:

Combien de fois vous a-t-il estimé?

Combien de fois vous a-t-il estimé?

Combien de fois vous a-t-il estimé?

On demandait à cette dame quel âge avait sa mère:—Je n'en sais plus rien, répondit-elle; chaque année ma mère se croit rajeunie d'un an; si cela continue je serai bientôt son aînée.—

L'épigramme, comme on voit, était héréditaire dans cette famille; mais le cœur d'Alexandrine ne ressemblaitpas à celui de Sophie. Quoiqu'elle eût deux enfans d'A. M., elle divorça pour épouser un habitant de Luzarches, qu'elle a rendu veuf peu de temps après, en lui laissant aussi deux enfans.

Quelques années avant la révolution Sophie Arnould habitait à Clichy-la-Garenne une maison de campagne où, partagée entre les souvenirs et les jouissances que lui assurait son amour pour les arts, elle se livrait presque entièrement à l'agriculture et aux douceurs d'une vie paisible et retirée.

Elle vendit cette propriété, et acheta à Luzarches, en 1790, la maison des pénitens du tiers-ordre de Saint-François, et sur laporte elle fit graver cette inscription:

ITE MISSA EST.(Allez vous-en; la messe est dite.)

ITE MISSA EST.

ITE MISSA EST.

(Allez vous-en; la messe est dite.)

(Allez vous-en; la messe est dite.)

Elle avait choisi au fond du cloître un endroit qu'elle destinait pour son tombeau, et elle y fit inscrire ce verset de l'Ecriture:

Multa remittuntur ei peccata quia dilexit multum.Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé.

Multa remittuntur ei peccata quia dilexit multum.

Multa remittuntur ei peccata quia dilexit multum.

Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé.

Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé.

Des agens du comité révolutionnaire de Luzarches vinrent un jour chez elle faire une visite domicilière; quelquesfrèresla traitant de suspecte: «Mes amis, leur dit-elle, j'ai toujours été une citoyenne très-active, et je connais par cœur les droits de l'homme.» Un des membres aperçut alors sur uneconsole un buste de marbre qui la représentait dans le rôle d'Iphigénie; il crut que c'était le buste de Marat, et, prenant l'écharpe de la prêtresse pour celle de leur patron, ils se retirèrent très édifiés du patriotisme de l'actrice.

La révolution, qui a rompu tant de liens, dispersa tous les amis de Sophie; elle perdit alors une grande partie de sa fortune, qui se montait à près de trente mille livres de rente, tant en pensions qu'en contrats; néanmoins elle eût pu s'assurer un sort indépendant si elle n'eût pas mis toute sa confiance dans un homme d'affaires dont les malversations achevèrent de la ruiner.

On a vu dans ces temps de confusion cette femme, célèbre parson esprit et par ses conquêtes, cette femme, qui pouvait le mieux rappeler l'image d'une courtisane grecque, implorer vainement des secours auprès du Gouvernement; on a entendu mêler aux concerts mystiques des obscurs théophilantropes cette voix qui tonnait dans Armide, qui soupirait dans Psyché, et on a gémi en pensant à l'incertitude des événemens et aux mystères de la fatalité.

Sophie végétait dans un dénuement presque absolu lorsqu'elle apprit, en 1797, que M. F. venait d'être nommé l'un des premiers magistrats de l'état; son cœur tressaillit et s'abandonna facilement à la douce espérance que son ancien ami, élevé au faîte des grandeurs,viendrait bientôt à son secours; elle lui fit part de sa position pénible, et il l'invita à dîner pour le lendemain.

MmeD., présente à cette réunion, fut enchantée de rencontrer Sophie Arnould, qu'elle ne connaissait que de réputation; elle alla lui faire une visite, et, la voyant misérablement logée chez un perruquier de la rue du Petit-Lion, elle lui proposa un appartement dans sa maison. Sophie accepta avec la plus vive reconnaissance une offre aussi généreuse, et trouva bientôt près de sa nouvelle amie tous les charmes que les bons cœurs répandent autour d'eux.

M. F., redevenu ministre en 1798, fit obtenir à Sophie unepension de 2,400 fr. et un logement à l'hôtel d'Angivilliers, près le Louvre. Alors quelques amis se rapprochèrent d'elle; des gens de lettres et des artistes lui formèrent encore une société agréable.

Sophie Arnould conserva jusqu'au dernier instant tout l'enjouement de son esprit; les grâces semblaient avoir effacé la date de son âge, et la vivacité de ses saillies faisait oublier les ravages que le temps avait fait à ses charmes. Elle était attaquée d'un squirrhe au rectum, qui lui était survenu à la suite d'une chute: un jour, qu'elle avait rassemblé plusieurs docteurs pour examiner le siége secret de ce mal douloureux, elle dit: «Faut-il que je paie maintenantpour faire voir cette chose-là, tandis qu'autrefois...»

Elle mourut à l'hôtel d'Angivilliers sur la fin de 1802; sa dépouille mortelle fut portée dans le champ du repos de Montmartre; aucune pompe funèbre ne l'accompagna, aucun marbre ne lui servit de tombe: un de ses amis, témoin de cette modeste sépulture, s'écria douloureusement:

Ainsi tout passe sur la terre,Esprit, beauté, grâces, talens,Et, comme une fleur éphémère,Tout ne brille que peu d'instans!

Ainsi tout passe sur la terre,Esprit, beauté, grâces, talens,Et, comme une fleur éphémère,Tout ne brille que peu d'instans!

Ainsi tout passe sur la terre,

Esprit, beauté, grâces, talens,

Et, comme une fleur éphémère,

Tout ne brille que peu d'instans!

Sophie Arnould avait dix-huit ans moins deux mois lorsqu'elle parut pour la première fois à l'Académie royale de Musique; elle débuta dans le divertissement du ballet desAmours des Dieux, par un air détaché qui commence ainsi:Charmant Amour[6]. On lui a souvent entendu dire quecette invocation lui avait porté bonheur.

Dorat entra dans les mousquetaires à l'époque où Sophie Arnould fut reçue à l'Opéra; mais il quitta bientôt l'état militaire pour se livrer entièrement à la littérature. Ce poëte avait la prétention de passer pour homme à bonnes fortunes; Sophie, qui connaissait la faiblesse de ses moyens, lui dit un jour: «Mon cher Dorat, vous voulez jouer le bergerTircis; mais vous n'êtes pas fait pour ce rôle-là.»

Dans une promenade au bois de Romainville elle rencontra Gentil-Bernard, qui, rêvant àl'Art d'Aimer, était assis comme Tityre à l'ombre d'un hêtre:—Que faites-vous donc dans cette solitude? lui demanda Sophie.—Je m'entretiens avec moi-même, répondit le poëte: «Prenez-y garde, reprit-elle;vous causez avec un flatteur.»

On a vu rarement le double talent de la déclamation et du chant réunis dans le même sujet: Chassé posséda ce rare mérite; sa voix et son jeu l'élevèrent au rang des plus grands acteurs lyriques. Cet artiste se retira en 1757. Un musicien s'étant présenté pour lui succéder, Sophie lui dit: «Monsieur, si vous voulez être des nôtres, tâchez de vous faireChassé.»

MlleClairon[7]naquit en 1723 à Condé, petite ville du département du Nord, pendant le carnaval. Là tout lemonde aimait le plaisir: le curé et son vicaire étaient masqués, l'un en Arlequin et l'autre en Gilles. On apporta l'enfant, qui avait l'air mourant, et le curé l'ondoya sans changer d'habit. Cette célèbre actrice qui occupa la scène avec tant d'éclat, débuta à l'Opéra-Comique à peine âgée de douze ans; elle passa de là aux Italiens, au grand Opéra, enfin aux Français, où la gloire l'attendait. Elle était galante, voluptueuse et peu intéressée. Quelque temps avant sa retraite, qui eut lieu en 1766, on parlait sourdement de son mariage avec M. de Valbelle, son amant intime, et en attendant elle vivait avec un Russe d'une réputation singulière. On disait à MlleArnould que ce sigisbée se contentait de lui baiser la main: «C'est tout ce qu'il peut faire de mieux,» répondit-elle.

Albaneze, sopraniste du Conservatoire de Naples, et l'un des plus fameux castrats[8]que nous ayons eus, vint à Paris à l'âge de dix-huit ans. Une dame, l'ayant entendu chanter, en devint amoureuse, et parlait avec enthousiasme du charme de sa voix: «Il est vrai, dit Sophie,que son organe est ravissant; mais ne sentez-vous pas qu'il y manque quelque chose?»

MlleBeaumenard, actrice de la Comédie française, avait joué en 1743 à l'Opéra-Comique, où elle était connue sous le nom deGogo. Aucune actrice n'a demeuré si longtemps au théâtre. Le fermier général d'Ogny lui ayant donné une superbe rivière de diamans, une de ses camarades en admirait l'éclat, mais trouvait que cette rivière descendait bien bas: «C'est qu'elle retourne vers sa source, observa Sophie.»

Chévrier a présenté dans son Colporteur une satire affreuse des mœurs du siècle; les principales actrices de Paris y sont passées en revue, et chacune a son paquet. Cet écrivain virulent, poursuivi par la police, alla mourir en Hollande en 1762. Le bruit ayant couru qu'il s'était empoisonné: «Juste ciel!dit MlleArnould,il aura sucé sa plume.»

Poinsinet a fait imaginer le motmystificationpour exprimer l'art de tirer parti d'un homme simple en s'amusant de sa crédulité. Cet être singulier ne manquait pas de cette vivacité d'esprit naturel qui s'exhale quelquefois en saillies piquantes; mais il était absolument dénué de jugement. Un de ses prôneurs vantait un jour les nombreux ouvrages de Poinsinet en disant que peu d'auteurs avaient son esprit: «Je pense comme vous, reprit MlleArnould;Poinsinet a tant d'esprit dans sa tête que le bon sens n'a jamais pu s'y loger.»

Le lord Craffort, grand adorateur des vierges de l'Opéra, faisait le dévot et se ruinait au jeu. Sophie lui dit un jour: «Milord, vous ressemblez auxBONSCHRÉTIENSd'hiver; vous mûrirez sur la paille.»

J.-P.-N. Ducommun est auteur de l'Eloge du sein des Femmes. Un amateur, citant cet ouvrage à Sophie, disait qu'une belle gorge était ce qu'il prisait davantage chez les dames, mais que depuis longtemps il n'en trouvait pas: «Vraiment!répondit-elle;vous ne savez donc plus à quelSEINvous vouer?»

Ce fut au danseur Léger que MlleG. dut son premier pas et un enfant, dont elle accoucha dans un grenier[9], aumilieu de l'hiver, sans feu et sans linge. Depuis cette époque elle gagna un hôtel, un suisse, six chevaux, autant de domestiques, et une fois autant d'amans. On assure qu'elle a dû ses vertus et son humanité à l'état de dénuement où elle se trouva au commencement de sa carrière. Cette danseuse était fort maigre, et quoique sa danse fût maniérée et pleine d'afféteries, on l'avait surnommée lesquelette des grâces. Un jour qu'elle dansait avec Gardel, son soupirant, et Dauberval, son favori, Sophie dit: «Je crois voir deux chiens qui se disputent un os.»

Un petit-maître, beau comme Adonis et pauvre comme Job, épousa la veuve d'un riche marchand de bois qui fournissait l'Opéra; un ami de la dame s'étonnait qu'à son âge elle eût fait choix d'un tel étourdi: «Mais cette femme entend très-bien le ménage, dit MlleArnould;pour que le feu s'éprenne ne faut-il pas que le bois sec soit sous le bois vert.»

MlleDefresne, fille d'une blanchisseuse de Paris, était citée en 1735 comme une des plus jolies personnes qu'on pût voir; sa beauté fit sa fortune, et après avoir longtemps circulé dans le monde elle épousa le marquis de Fleury, qui lui vendit son nom et ses titres moyennant une pension viagère. Depuis cette mutation Mmela marquise de Fleury eut des armoiries, des gensqui portaient la queue de sa robe, et un carreau à l'église. Un jour qu'elle étalait à Saint-Roch son faste et son hypocrisie, Sophie dit à quelqu'un: «Examinez donc cette nouvelle marquise; elle devient dévote à vue d'œil; elle prie Dieu quand on la regarde.»

Une actrice de l'Opéra vivait avec un joueur qui lui mangeait tout ce qu'elle gagnait. Sophie, la voyant recourir souvent aux emprunts, lui dit:—Ton amant te ruine; comment peux-tu rester avec lui?—Cela est vrai; mais c'est un si bon diable! «Je ne m'étonne plus, reprit sa camarade,si tu t'amuses à tirer le diable par la queue.»

M. de Sennecterre, devenu aveugle, donna en 1762 une pastorale intituléeHylas et Zélie; les paroles en sont plates, la musique pauvre, et les ballets insignifians. MlleArnould ditque ce spectacle était un opéra d'aveugle fait pour être entendu par des sourds.

Il est des femmes chez lesquelles règne une bonté d'âme incompatible avec des rigueurs constantes; elles n'ont pas la force de résister ni le courage de refuser. La tendre Gaussin[10]était de ce caractère; jamais un refus n'est sorti de sa bouche. On disait que Chévrier avait recueilli les noms de mille trois cent soixante-douze soupirans auxquels cette actrice généreuse avait rendu service:«Cela prouve un grand cœur, observa Sophie;mais qui sert tout le monde n'oblige personne.»

Un Anglais qui faisait la cour à MlleBeaumenard vint prier Sophie de le raccommoder avec cette actrice.—Qui vous a donc brouillé?—Vous savez bien qu'elle avait un épagneul; ce petit animal venait toujours me mordre les jambes; je lui ai donné un coup de pied, et il en est mort.—Ah, milord, quel coup de pied!—Cela est vrai; mais, voulant réparer le mal, je lui ai porté un joli petit chien anglais.—Hé bien?—Hé bien, elle a pris la petite bête, l'a jetée par la fenêtre, et il est resté mort sur le pavé.—Encore!répartit Sophie; «mais c'est le massacre des innocens que cette histoire-là.»

Il se trouvait à Paris en 1763 un arrière petit-fils de Racine par les femmes. Comme il ne restait aucun mâle, et que le dernier mort et son fils avaient très-peu joui de leurs entrées au théâtre Français, ce jeune homme crut pouvoir recueillir cette espèce de succession littéraire, et attendre cette grâce du respect et de la reconnaissance des comédiens pour leur bienfaiteur; mais ces messieurs, sous prétexte qu'une telle faveur nuirait à leurs intérêts, refusèrent tout net les entrées au descendant de Racine. MlleArnould dit en apprenant cette lésinerie: «Qu'est-ce qu'uneENTRÉEde plus ou de moins pour des gens qui vivent deRacine.»

Un jeune homme lisait des vers faits contre une femme dont il avait à se plaindre; un ami de la belle prit l'épigrammeet la déchira. Il s'en suivit une dispute fort vive qui les conduisit au bois de Boulogne, où l'agresseur reçut un violent coup d'épée. Celui-ci, quelque temps après, étant au foyer, racontait sa triste aventure: «Voilà ce qui arrive, dit Sophie;qui casse lesVERSles paie.»

MlleDubois débuta au théâtre Français en 1759, et par l'effet de la jalousie et des cabales elle resta douze ans à l'essai. Cette actrice, voulant courir plusieurs carrières à la fois, se fit recevoir au Concert spirituel en 1763; mais quoiqu'elle eût du talent et une figure intéressante, on lui trouvait de grands bras, des gestes monotones et une âme froide. Quelque temps avant son début quelqu'un ayant demandé à Sophie ce qu'elle pensait de cette chanteuse, ellerépondit: «C'est uneVOIX DE BOISque nous essaierons cet hiver.»

Peu d'hommes ont été traités de la nature aussi bien que le philosophe Helvétius; elle lui avait accordé la beauté, la santé et le génie. Dans sa jeunesse il était bon danseur et fréquentait souvent l'Opéra; aimable, beau, riche et généreux, il dut faire beaucoup de conquêtes, et Sophie devint une des siennes. Il lui avait envoyé le jour de sa fête, un riche cadeau, et il resta quelque temps sans lui parler. Sophie, ennuyée de ce retard, lui dit naïvement: «Est-ce que vous voulez perdre ce que vous m'avez donné?»

MlleDurancy[11]fut consacrée au théâtre dès sa plus tendre enfance. Douée d'une intelligence supérieure, et encouragée par ses premiers essais en province, elle débuta à la Comédie française en 1759, dans l'emploi des soubrettes, à peine âgée de treize ans; elle passa ensuite à l'Opéra en 1762, et s'éleva aux rôles de reines. Cette actrice avait la voix rauque et le cri un peu poissard; un jour qu'elle chantait le rôle de Clytemnestre dans Iphigénie, elle fut sifflée: «Cela estétonnant, dit Sophie,car Durancy a la voix du peuple.»

Le docteur Bartès disait un soir au foyer de l'Opéra que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde: «Je le crois bien, reprit MlleArnould;c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.»

En 1763 plusieurs amateurs reçurent pour étrennes un petit almanach contenant vingt-six couplets sur vingt-six danseuses de l'Opéra et leurs entreteneurs. MlleLany, qui à cette époque était la première danseuse de l'Europe, se trouvait à la tête de cette satire, et en paraissait désolée: «De quoi te plains-tu, ma chère Lany!lui ditSophie;on a rendu justice à tes talens, puisqu'on t'a choisie pour ouvrir le bal.»

Laharpe[12]dans sa jeunesse fut mis au Fort-l'Evêque pour avoir fait une satire contre ses professeurs. A cette époque il arriva au concert spirituel un accident qui mit ce spectacle en désordre; une harpe fut brisée au milieu d'une symphonie par la chute d'une personne. Comme on cherchait à remplacer cet instrument, MlleArnould s'écria: «Si vous voulez être d'accord, n'allez pas chercherLaharpedu Fort-l'Evêque.»

Clairval débuta à l'Opéra-Comique en 1756. Aucun acteur n'a joué avec plus de noblesse leMagnifique et l'Amant jaloux. Il était très bel homme; ses manières étaient séduisantes; il n'en fallait pas davantage pour qu'il devînt la coqueluche de toutes les femmes. Sa passion pour le jeu lui fit perdre 30,000 l. au jeu de la Belle. Sophie dit en apprenant cette mésaventure: «Il n'y a pas de mal qu'uneBELLElui soit cruelle.»

Deux jeunes danseurs s'amusaient à lutter en attendant une répétition. Une figurante, qui prenait intérêt à ces athlètes, s'approcha d'eux pour mieux juger de leur adresse; lorsqu'elle revint à sa place Sophie lui dit en riant: «Hé bien, ma chère, tu connais maintenant le fort et le faible de cette affaire-là?»

M. Bertin avait fait une telle dépense pour MlleHus, que le mobilier de cette actrice était estimé plus de 500,000 liv. Tant de bienfaits ne purent fixer le cœur de cette volage, et M. Bertin la trouva, un beau matin, couchée dans sa maison de campagne avec le fils de l'entrepreneur des eaux de Passy. Quelques jours après Sophie dit à M. Bertin: «J'ai des obstructions; dites-moi donc comment MlleHus se trouve des eaux de Passy?»

Le 6 avril 1763, entre onze heures et midi, le feu se déclara, on ne sait comment, dans la salle de l'Opéra: en peu de temps l'incendie dévora tout. Quelques heures après ce funeste événement, une grande dame rencontra Sophie, et lui dit d'un air effrayé:—Mademoiselle, racontez-moi ce qui s'est passé àcette terrible incendie? «Madame, répondit-elle,tout ce que je puis vous dire c'est qu'incendie est du masculin.»

MlleMiré[13], plus célèbre courtisane que bonne danseuse, était fort exigeante en amour; il lui fallait preuve sur preuve, et plus d'un brave y succomba. L'un d'eux étant mort au champ d'honneur, Sophie dit à ce sujet: «Ordinairement la lame use le fourreau; mais ici c'est le fourreau qui a usé la lame.»

Le pauvre défunt avait été musicien. Un de ses camarades voulant lui faireune épitaphe, Sophie proposa le rébus suivant:

La mi ré la mi la.La Miré l'a mis là.

La mi ré la mi la.La Miré l'a mis là.

La mi ré la mi la.

La Miré l'a mis là.

Un cri général s'éleva contre la nouvelle édition des Œuvres de Corneille publiée par Voltaire; on fut indigné non seulement de la critique amère et dure que le commentateur faisait de Pierre Corneille, mais de ce qu'il y enveloppait les deux pièces de Thomas restées au théâtre. Sophie, entendant analiser cette espèce de satire, se mit à dire: «Voltaire eût mieux fait de bâiller (BAYER) aux corneilles que de songer à leur couper les ailes.»

MlleMaisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de MlleGaussin, débuta en 1763: elle jouait dansla Gouvernante;et comme elle était en tête à tête avec son amant on vint l'avertir de se retirer. En fuyant elle tomba dans la coulisse et laissa voir son derrière. Le public fêta beaucoup ce nouveau visage, et Sophie s'écria: «Quel heureux début! jamais actrice ne mérita mieux d'être claquée.»

Un danseur, rentrant tout essoufflé dans la coulisse, dit en se jetant sur un siége:—Je n'en puis plus! N'est-il pas un autre emploi qui m'enrichisse sans tant me fatiguer? «Hé bien!répondit Sophie,il faut prendre l'emploi de cocu; c'est la femme qui en fait tout l'exercice.»

MlleDumesnil, actrice de la Comédie française, buvait comme uneéponge[14]. Son laquais, lorsqu'elle jouait, était toujours dans la coulisse pour l'abreuver, et ce vice la mettait souvent dans le cas de substituer sur la scène les écarts de sa raison aux désordres des grandes passions qu'elle devait peindre. Un jour qu'elle remplissait le rôle de Médée quelqu'un dit en l'applaudissant:—Ne semble-t-il pas que ses yeux distillent le poison? «Dites plutôt, reprit Sophie,que le vin lui sort par les yeux.»

En 1763 on entendit au concert spirituel un cor de chasse qui étonna tout Paris; c'était le seigneur Rhodolphe. Jusque-là cet instrument n'avait point été porté à un tel degré de perfection; il imitait tour à tour la flûte la plus douce et la trompette la plus éclatante. Un musicien, jaloux de ces succès, prétendit qu'un cor de chasse ne pouvait exciter aucun sentiment tendre. «A vous entendre, dit MlleArnould,on croirait que Rhodolphe est unCORsans âme.»

Une MmeLecoq, attachée à l'administration de l'Opéra, fréquentait souvent ce spectacle; elle avait la voix fausse, et cependant elle aimait beaucoup à fredonner. Un jour elle se plaignait de ce que son mari la faisait toujours taire quand elle répétait des airs nouveaux.«Madame, lui dit Sophie,c'est que la poule ne doit jamais chanter devant le coq.»

Le sieur Guignon, reçu à la musique du roi en 1733, devint l'émule du fameux Leclair pour le violon. Son talent supérieur pour le jeu de cet instrument lui avait mérité l'office deroi et maître des ménétriers du royaume. MlleArnould se trouvant en soirée avec la femme de ce musicien, on lui proposa de faire avec elle une partie de wisk. «Je ne veux point d'une telle partner, dit Sophie;cette dame porte guignon.»

MlleFel a été l'une des meilleures actrices de l'Opéra pour les rôles tendres, et la plus agréable cantatrice du concert spirituel. C'est, disait-on, un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmureun zéphir qui folâtre. Elle quitta le théâtre en 1758, et afficha pendant quelque temps une sorte de sagesse. Quelqu'un citant la vie retirée de MlleFel, Sophie répliqua: «Ne vous y fiez pas; cette fille ressemble à Pénélope; elle défait la nuit ce qu'elle a fait le jour.»

Après l'incendie de l'Opéra en 1763 on éleva sur le même terrain une nouvelle salle qui s'ouvrit le 24 janvier 1764[15]; elle était richement décorée, mais la construction du parterre et des loges fut généralement critiquée. Le paradis enétait si reculé et si exhaussé qu'on y était comme dans un autre monde. MlleArnould dit à l'architecte Soufflot: «Ah, monsieur! que deviendrons-nous s'il faut crier comme desDIABLESpour être entendus duPARADIS?»

Champfort avait vingt-un ans lorsqu'il donna sa comédie de laJeune Indienne. Cette pièce, dont le sujet est tiré du Spectateur Anglais, n'eut pas de succès, ce qui fit dire à Sophie quel'Indienneavait fait baisser laTOILE.

MlleDuprat de l'Opéra perdit le procès qu'elle avait intenté à Poinsinet pour cause d'escroquerie, malgré le mémoire que fit pour elle M. Coqueley de Chaussepierre, avocat au parlement et chef du conseil des comédiens.—Quel désagrément!disait MlleDurancy; cela me fait encore détester davantage les procès. «Je le crois, reprit Sophie;tu ne chicanes point, toi; tu accordes tout.»

MlleRobbe débuta à l'Opéra en 1765. Cette jolie danseuse inspira de l'amour au comte de L., qui fit part à Sophie de l'impression que la nouvelle fée avait faite sur son cœur. Celle-ci reçut la confidence avec philosophie; elle prit sur elle de suivre le nouveau goût de son infidèle, et d'en apprendre des nouvelles de sa propre bouche. Un jour qu'elle lui demandait où il en était, il ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il était désolé de rencontrer toujours chez sa divinité un certain chevalier de Malte qui l'offusquait fort. «Hé bien, répartit Sophie,ce rival accomplit son vœude chevalier de Malte; il fait la guerre aux infidèles.»

De tous les auteurs dramatiques Lemierre est celui dont le style âpre et rude rappelle davantage celui de la fameuse Pucelle de Chapelain. Parmi les vers tudesques dont ce poëte a parsemé sa tragédie de Guillaume Tell, on remarque ce passage rocailleux:


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