LIVRE VI.

—Ah... oui; mais en vous voyant, madame, j'avais oublié ma blessure....

Et il fallait voir quelle délicieuse expression de candeur voilait ses beaux yeux timidement baissés.

Et elle se disait en souriant:—Il a l'air d'une fille, et pourtant si jeune, si joli, tout cet équipage de vieux matelots qu'il a conduit au feu tremblait à sa voix... comme je tremble moi-même....—pensa-t-elle en rougissant.

—Madame... est-ce que j'aurai le bonheur de rester long-temps ici?...

—Jusqu'à ce que votre guérison soit complète, mon enfant....

—Ah!...—dit-il en fixant des yeux ravis sur la belle et voluptueuse figure de sa protectrice... mais peu à peu il pâlit... et perdit connaissance.... Cet espoir de bonheur était au-dessus de ses forces.

—Grand Dieu... il se trouve mal...—cria la jolie femme, en se pendant à un cordon de sonnette qu'elle agita violemment.....

Et quinze jours après, il souffrait moins, sa figure était encore un peu pâle, mais cette pâleur lui allait si bien...—disait la dame aux sourcils noirs.

Un jour qu'il rêvait, assis devant un beau portrait de cette ravissante personne, elle entra.

Elle ne lui avait jamais semblé plus belle.

—Arthur....—lui dit-elle en se plaçant sur un doux sopha—j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer... venez près de moi... mais ne tremblez pas comme toujours....

Le jeune homme n'osait lever les yeux, et son cœur battait bien fort....

—On vous accorde un congé de trois mois pour vous rétablir, et après vous viendrez prendre possession de votre nouveau grade... ces trois mois—ajouta-t-elle à voix basse—nous les passerons... à ma terre... le voulez-vous?...

Arthur pâlissait et restait muet... il ne pouvait croire à tant de bonheur.

—Comme vous n'avez ni parents, ni amis, j'ai cru pouvoir prendre cette décision sans vous consulter.... Allons, Arthur, ne tremblez donc pas ainsi... ne suis-je pas votre amie... votre mère... pauvre enfant?...

Elle prit la main du jeune homme en l'attirant près d'elle....

—Oh! oui—dit-il en tombant à ses genoux—oh! oui, vous êtes tout pour moi... vous êtes la seule qui m'ayez témoigné de l'intérêt.... Je vous aime de toute la tendresse que j'ai dans le cœur, je vous aime comme une mère, comme une sœur, comme une amie; ô vous... toujours vous... vous serez mon Dieu, ma religion, ma croyance....

Et Arthur hors de lui baisait les genoux, les mains, les pieds de la jeune femme, dont le sein palpitait... et qui disait d'une voix émue...—Arthur,... mon enfant... je crois à votre reconnaissance... j'y crois... finissez... Arthur....

Et il se trouvait à la terre de sa protectrice.

C'étaient de fraîches eaux, d'épais ombrages, une solitude profonde, un parc entouré de hautes murailles, pas d'autres valets qu'une vieille gouvernante dévouée et un jardinier sourd.

Elle lui avait promis quelque chose qu'il attendait avec une inconcevable impatience.

Les appartements de ce château étaient vastes et gothiques, mais commodes, retirés, silencieux.

Et il voyait la jeune femme à moitié couchée sur un de ces antiques fauteuils, si bons et si moelleux.

Vêtue d'un blanc et frais peignoir de mousseline qui laissait voir le bout de sa jambe fine et ronde et son joli pied chaussé d'une petite pantoufle bleue... son beau bras passé autour du cou d'Arthur, elle abaissait sur lui son humide regard.

—Tu m'aimeras donc toujours... Arthur—lui disait-elle... en le baisant au front.

—Oh! toujours, ma vie, à toi, ma vie...—disait l'ardent jeune homme, en liant avec volupté ses bras à la divine taille de sa jolie sœur, mère ou amie, comme il disait.

Elle fit un mouvement en arrière... son peigne tomba, et son admirable chevelure noire se déroula sur son cou, sur ses épaules, sur ses bras, en une multitude de boucles brunes et luisantes....

Et Arthur baisait ces beaux cheveux avec transport et ivresse, les divisait, les nattait, en couvrait sa figure.

Et elle, palpitante et rêveuse, le laissait faire, mais elle sentit tout-à-coup les lèvres de l'enfant frissonner sur les siennes.

Il s'était traîtreusement caché sous l'épaisse chevelure de la jeune femme, et dressant tout-à-coup sa jolie figure au milieu de cette forêt d'ébène, qu'il partagea en deux touffes soyeuses... il avait surpris un baiser....

—Ah!—dit-elle... avec une petite moue enchanteresse...—ah! vous me trompiez... Arthur, je vais vous étrangler....

Et approchant la tête d'Arthur de son sein qui bondissait, elle entoura le cou du jeune homme de longues tresses de ses cheveux, et les serra en souriant....

—Oh!—dit-il en baisant son sein d'ivoire...—méchante, tu veux me tuer... car tu serres bien fort... c'est comme dans mon rêve de cette nuit... Mais que fais-tu? oh... à toi... ma vie... je meurs... mon ange....

C'est qu'à ce moment de son rêve on pendait Brulart à bord duCambrian, et que le poids de son corps, pesant sur la corde qu'on avait passée au bout dehors de la frégate, avait opéré la strangulation.

Abîmé dans l'état de torpeur, de somnolence que lui avait procuré sa dose d'opium, et qui, sans être le réveil ni le sommeil, l'avait plongé dans une espèce de somnambulisme, il avait suivi machinalement ses guide à moitié endormi, appuyé sur eux, les yeux ouverts sans voir, s'était laissé attacher, hisser et pendre, sans y faire la plus légère attention, plongé qu'il était dans les délices de ses songes merveilleux.

Alors qu'on pendait le corps, l'esprit était ailleurs. Somme toute, il mourut dans une ravissante extase de plaisir.

Et le docteur remarqua comme un phénomène physiologique que la physionomie du patient, jusque-là froide et immobile, prit, au moment de la strangulation, une inconcevable expression de bonheur.

Cette particularité repose sur la nature du songe de Brulart, et sur des effets propres à la pendaison. (Voir leDictionnaire des Sciences médicales.)

Justice rendue, le corps du pirate fut jeté à la mer avec deux boulets aux pieds.

Le reste de la traversée n'offrit rien de remarquable, etle Cambriantoucha les côtes d'Angleterre au bout de quarante jours de mer.

Atar-Gull débarqua avec son maître.

Le commandant de la frégate voulut ajouter les témoignages les plus flatteurs en faveur du nègre, qui, par ses soins pour le malheureux Wil, avait excité la sympathie de tout l'équipage.

Mais M. Wil ne resta pas long-temps en Angleterre, ses ressources étaient modiques, et suivant les conseils d'Atar-Gull et du docteur, qui venait quelquefois le voir à Portsmouth, il partit pour la France, où l'on vivait à bien meilleur marché, lui disait-on.

—Enfin—se dit Atar-Gull—je touche au moment de compléter ma vengeance.... Oh!... elle sera terrible et longue surtout.... J'aurais pu le tuer... mais la mort serait un incroyable bienfait auprès de la vie que je lui prépare....

Il y a dans mon cœur un levain horrible decruauté.—Je voudrais que ceux qui ont faitsouffrir les autres souffrissent une fois tout cequ'ils ont fait souffrir, je voudrais que cette impressionfût déchirante, et profonde, et atroce,et irrésistible.—Je voudrais qu'elle saisit l'âmecomme un fer ardent; je voudrais qu'elle pénétrâtdans la moelle des os comme un plombfondu; je voudrais qu'elle enveloppât tous lesorganes de la vie comme la robe dévorante ducentaure!CharlesNodier.—Roi de Bohême.

Enfin, mon enfant, ce bon serviteur, non contentde prodiguer au vieillard les soins les plustouchants, le nourrissait de son pain, ce quivous prouve qu'on ne doit jamais rudoyer lesdomestiques.Contes à Lolo.—par un académicien.—Édition rare.

LA RUE TIRECHAPE.

Figurez-vous une de ces noires et antiques maisons du vieux Paris, située vers le milieu de la rue Tirechape...—Neuf étages, je crois, couleur brune et sale, solives saillantes, fenêtres étroites et sombres, escalier raide, obscur, véritable labyrinthe dans lequel on ne peut se guider qu'au moyen d'une corde à puits grasse et luisante de vétusté... puis une république d'industrieux prolétaires, allant, venant, courant, montant, nichant et pullulant dans ces cellules étagées et entassées au-dessus les unes des autres, comme les cases d'une ruche à miel.

Et pour pivot, pour centre de toutes ces existences de travail et de fatigue, une portière vieille, édentée, hargneuse, bavarde, un de ces types si admirablement mis en relief par notre Henri Monnier.

Il était nuit; un homme, assez âgé, vêtu de noir, descendait péniblement les hautes marches de l'escalier, étreignant avec force la bienheureuse corde à puits.

La portière, entendant un bruit inusité à cette heure, où tout dormait dans la maison, ouvrit brusquement le carreau de son antre, et y passa d'abord son vilain bras jaune, armé d'une chandelle fétide; puis sa figure fâcheuse et renfrognée....

—Qui descend là?... répondez donc... c'est des heures indues....

—C'est moi, c'est moi... le docteur...—dit une voix de basse-taille.

Ici, le cerbère quitta son ton aigre et criard pour une espèce de glapissement amical....

—Ah! mon Dieu, c'est vous, monsieur le docteur! mais il fallait m'appeler pour éclairer.... Eh bien! comment va-t-il le vieux muet? Il est dur à partir celui-là... en a-t-il encore pour long-temps?—demanda-t-elle en se mettant devant le docteur, afin d'obtenir une réponse, ou de se faire, comme on dit, passer sur le corps.

—Comme ça... il va tout doucement, madame Bougnol....

—C'est pourtant pas faute de soins—dit celle-ci d'un air revêche...—c'est qu'il s'entête alors, car il a son nègre, M.Targu, que c'est une adoration d'homme, quoi, de voir comme il s'oublie pour son maître....

—Il est vrai que c'est un bien fidèle serviteur... il ne le quitte pas d'un moment....

—Ça n'empêche pas qu'il est encore bon enfant, le nègre, de rester comme ça domestique d'un vieux grigou qui ne lui donne rien... puisque c'est au contraire le domestique qui nourrit son maître, c'est encore du propre....

—C'est un vertueux domestique, madame Bougnol, et c'est un exemple que les autres ne suivent malheureusement pas toujours....

—Et puis que ça doit être une fameuse scie... un muet... pas le moyen de causer... Mais, après tout, il parlerait que ça serait tout de même, car on dirait que son nègre a peur qu'on ne lui mange son maître; personne ne peut l'approcher.

—C'est qu'il est apparemment jaloux de son affection—dit le médecin, fatigué de la longueur de la conversation, et cherchant à passer adroitement entre le mur et la portière.

Mais celle-ci qui le guignait de l'œil, et suivait tous ses mouvements, faisant toujours face à l'ennemi, rendit cette tentative inutile, et continua.

—Monsieur, quelle est donc sa maladie, à ce pauvre vieux? est-ce vrai qu'il est fou?... Pendant les deux premiers mois qu'il est venu loger ici, il se portait comme un charme, et voilà près d'un an qu'il est si malingre qu'il n'est pas descendu une fois dans la rue....

—Et il n'y descendra peut-être plus jamais—dit le docteur en secouant tristement la tête, et essayant de forcer le passage de vive force.

—Ah! Dieu du ciel, est-ce qu'il va mourir—dit la portière avec inquiétude—c'est qu'alors il faudrait mettre écriteau, voyez-vous, monsieur le docteur; nous approchons du terme....

—Je ne vous dis pas ça... mais il n'est pas bien du tout....

Et le docteur profitant d'un moment d'inattention de madame Bougnol, se cramponna vite à la corde et se laissa glisser jusqu'en bas presque sans toucher les marches de l'escalier, avec autant de rapidité qu'un matelot qui s'affale le long d'un cordage.

—C'est égal—se dit la portière—je vais monter chez le vieux muet, pour savoir quelque chose, si c'est possible.

Alors, fermant sa loge avec soin, elle commença son ascension, non sans faire une pause à chaque étage, enfin elle atteignit le septième et se trouva en face d'une petite porte grise.

Là elle moucha sa chandelle, s'emplit le nez de tabac, et agita timidement un cordon de sonnette terminé par une patte de lièvre.

Un instant après la porte s'entr'ouvrit assez pour donner passage à une grosse tête noire et crépue, coiffée d'une casquette rouge....

C'était Atar-Gull....

—Que voulez-vous, madame?—demanda-t-il d'un ton brusque.

—MonsieurTargu—dit la Bougnol, en faisant l'agréable—je voudrais savoir des nouvelles de votre bon maître.

—Mon maître est souffrant, très-souffrant—dit l'honnête serviteur avec un soupir qui fendit le cœur de la portière... et même il essuya une larme.

—Que voulez-vous, monsieurTargu, il faut bien se faire une raison; tout le monde d'abord sait ici que vous nourrissez votre maître... et M. le maire, qui est venu pour cet indigent de là haut, a dit qu'il écrirait de votre conduite au gouvernement, que tôt ou tard un bienfait trouve sa récompense... et que....

—Merci—dit Atar-Gull, en poussant brusquement sa porte au nez de la portière, qui redescendit en grondant.

Quand Atar-Gull se fut renfermé, il s'arrêta un moment dans la petite pièce qui donnait sur l'escalier... écouta avec attention... avant que d'entrer dans l'autre chambre qui paraissait plus grande.

Dans celle où il se trouvait, on voyait deux vieilles malles vides, une chaise et une natte sur laquelle il se couchait....

Il poussa doucement la porte de l'autre pièce, et entra.

C'était le tableau le plus complet de la misère, mais non une misère sale et repoussante, car le peu de meubles qui garnissaient cette chambre nue étaient propres et cirés, les carreaux nets et transparents; puis on voyait en outre un fauteuil de paille, garni de deux minces coussins, placé près de la fenêtre ombragée par des feuilles vertes et les fleurs rouges de hautes capucines, qui couraient sur un treillage de corde.

Enfin sur un lit, composé d'un seul matelas et d'une paillasse, mais soigneusement tiré, rangé, bordé, dormait M. Wil.

Quel changement, mon Dieu! ce n'était plus que l'ombre de lui-même; cette figure autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, était maintenant jaune, osseuse, allongée; ses cheveux, rares, étaient tout blancs, et même pendant son sommeil un tremblement convulsif, presque continuel, agitait ses sourcils et sa lèvre supérieure, qui en se retroussant laissait voir ses dents serrées....

Atar-Gull debout au pied du lit, les bras croisés, le considérait avec une inconcevable expression de joie et de haine satisfaite! car il était enfin satisfait... sa vengeance était complète....

Oui! vous saurez que le cachot le plus noir, le plus infect, le plus horrible... eût été un palais, un louvre pour le colon auprès de cette chambre froide et propre....

Oui! vous saurez que les tortures les plus lentes et les plus affreuses, la mort la plus cruelle eussent été des délices ineffables pour le colon, auprès de la soumission humble et attentive de son esclave!

Jugez:

La somme que M. Wil avait réalisée s'était trouvée tellement modique qu'elle ne put, on le sait, le faire subsister en Angleterre, et qu'il fut obligé de prendre la résolution de venir habiter Paris....

Comme il cherchait une rue sombre, retirée, pour s'y loger à bon compte, le maître de la modeste auberge où il était descendu l'adressa rue Tirechape.

Wil, dont la tristesse et la mélancolie s'augmentaient de jour en jour, insouciant et chagrin, prit ce logement parce que ce fut le premier qu'il vit.

Il était bien malheureux, et pourtant les soins d'Atar-Gull faisaient parfois luire une larme de bonheur dans ses yeux, et le dévoûment incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de la Jamaïque.

Le zèle du noir ne se démentit pas pendant les deux premiers mois du séjour de M. Wil à Paris; seulement il usa d'une adresse prodigieuse pour éloigner toutes les personnes qui auraient pu s'approcher de son maître, ce qui lui fut d'autant plus facile que le colon n'entendait pas un mot de français, et qu'Atar-Gull ne savait de cette langue que juste ce qu'il fallait pour demander les objets de première nécessité.

Bientôt je ne sais quelle banqueroute diminua tellement la modique existence du colon que son mince revenu ne lui eût pas suffi, si Atar-Gull, en faisant dans le jour quelques commissions, en rendant de légers services aux locataires, n'eût pas augmenté un peu le bien-être de M. Wil, à la grande édification du voisinage et du quartier.

Or, M. Wil n'avait d'autre distraction que quelques rares promenades qu'il faisait, appuyé sur le bras d'Atar-Gull, et le temps qu'il employait, le pauvre homme, à écrire une relation de ses malheurs, dans laquelle il ne tarissait pas d'éloges sur la belle conduite de son esclave et sur les admirables soins qu'il lui prodiguait, surtout depuis son séjour en France....

Un jour, environ deux mois après son arrivée à Paris, il fit signe à Atar-Gull de s'asseoir près de son lit, et lui fit lire l'espèce de journal dont nous avons parlé, qui, à chaque page, portait le nom d'Atar-Gull pompeusement entouré d'épithètes flatteuses et touchantes.

Enfin ce journal finissait par ces mots:

«Au moins, après ma mort, mon bon serviteur gardera ce témoignage de mon attachement et de ma reconnaissance; car le ciel m'ayant retiré ma famille, je reste tout seul au monde, isolé sur une terre étrangère, et je ne serais pleuré de personne, si le fidèle ami qui me sert, me nourrit même du peu qu'il gagne... n'était là pour me fermer les yeux et me donner une larme...»

Quand Atar-Gull eut lu ces pages, il les prit, et les serra, d'après l'ordre du colon, dans une petite cassette dont il avait seul la clef....

Mais le lendemain il se passa dans cette chambre triste et retirée, entre ce bon et digne homme et son fidèle serviteur, l'horrible scène qu'on va lire.

—Tu n'as pas reçu mission de faire ce quetu as fait... donc que les pleurs et le sangretombent sur ta tête.alex.Dumas.—Napoléon Bonaparte.

..............Il tremblait de mourir;Mourir! c'est un instant de supplices... mais vivre....FrédéricSoulié.—Christine.

ATAR-GULL.

C'était le soir... le jour baissait... le colon venait de terminer son modeste repas, et comme il était dans l'impossibilité de marcher et même de se servir de ses mains, étant paralysé, son noir, l'ayant bien et dûment posé et encaissé dans son grand fauteuil... l'avait roulé tout près de la fenêtre, d'où M. Wil aimait à voir encore les dernières lueurs du soleil dorer les fleurs pourpres de ses capucines, et étinceler sur ses épais carreaux....

Cette atmosphère enflammée des feux d'un soleil à son déclin, ces fleurs pâles et froides qui brillaient pour quelques minutes d'un vif et brûlant éclat, rappelaient au pauvre colon son beau ciel de la Jamaïque, ses palmiers si verdoyants, ses aloës parfumés, ses camélias fleuris, toute cette végétation si puissante et si forte... et puis aussi peu à peu venaient se grouper sous ses arbres gigantesques sa bonne et tendre femme... sa douce Jenny... son loyal et franc Théodrick.... C'est alors qu'il pensait avec amertume à leurs longues promenades du soir après la prière, à leur joie innocente, à ces fêtes tumultueuses, bruyantes, qu'il donnait pour sa fille, à ses naïves caresses, à sa gaîté si folle... et enfin à tout cet avenir de bonheur, de richesse et d'amour, flétri, tué en moins de deux ans par une si inconcevable fatalité....

Car il se voyait, lui, un des plus riches planteurs de la Jamaïque, réduit à vivre des aumônes d'un nègre, d'un esclave, qui partageait avec lui, Tom Wil, une misérable chambre, triste et obscure, avec lui, dont les magnifiques et vastes habitations étaient autrefois couvertes d'hommes qui tremblaient à sa voix....

Quels souvenirs!

Aussi, sa pâle figure s'assombrissait de plus en plus, et les rayons obliques du soleil, qui l'éclairaient fortement, en faisaient ressortir encore l'expression mélancolique, et lui donnaient un aspect de tristesse indéfinissable, de chagrin profond, de regret amer, qui eussent attendri l'âme la plus atroce....

Bientôt des larmes coulèrent de ses yeux, et il laissa tomber sa tête chauve et vénérable dans ses mains tremblantes, puis s'ensevelit dans une sombre méditation.

La nuit était tout-à-fait venue.

Atar-Gull alla soigneusement fermer la porte qui donnait sur l'escalier, poussa les verroux et prit la même précaution pour celle qui ouvrait sur la chambre où était son maître....

Il alluma une lampe qui ne jetait qu'une clarté faible et douteuse, s'approcha du colon, toujours absorbé dans ses pensées, et le contempla un instant!...

Puis lui frappant avec force sur l'épaule, de sa large et formidable main, il l'éveilla en sursaut, car l'honnête Wil avait fini par sommeiller un peu....

Pour la première fois le maître tressaillit à la vue de son esclave....

C'est qu'aussi la scène avait quelque chose d'effrayant et d'étrange.

Au milieu de cette chambre vaste et basse, à peine éclairée par la lumière vacillante et rougeâtre de la lampe... se dressait de toute la hauteur de sa taille athlétique, Atar-Gull... le regard flamboyant, les bras croisés, et un affreux sourire sur ses lèvres contractées qui laissaient entendre le sourd claquement de ses dents qui s'entre-choquaient comme celles d'un tigre qui mâche à vide.

On ne voyait de ce colosse noir que deux yeux blancs fixes et arrêtés, et au milieu de ce blanc un point lumineux qui brillait comme du phosphore dans l'ombre.

C'était aussi la première fois que le nègre s'était permis de frapper si familièrement sur l'épaule de son maître; aussi ce dernier le regarda-t-il avec un étonnement stupide.

—Écoute, blanc...—dit Atar-Gull d'une voix caverneuse—écoute bien une singulière histoire....

Ce tutoiement, cette phrase, ce ton dur et presque solennel, bouleversèrent les idées du colon qui attachait des yeux inquiets sur le nègre, qui continua ainsi:

—Le premier blanc que j'ai haï a été cet homme que l'on a pendu à bord de la frégate anglaise....

Il m'avait acheté, battu et vendu.—Justice a été faite.

Le second blanc que j'ai haï, mais d'une haine aussi brûlante que le feu... aussi aiguë que la pointe d'un couteau, aussi vivace que l'apios qui fleurit chaque jour....

C'est toi... toi,Tom Wil, colon, planteur de la Jamaïque...—

Le colon voulut se lever, et, faible qu'il était, retomba sur son fauteuil en faisant entendre un gémissement sourd....

Le nègre continua:

—Garde tes gémissements pour plus tard... ce n'est pas encore l'heure; Tom Wil, planteur de la Jamaïque... Tom Wil, qui fus riche à millions... Tom Wil, qui fus tendre père, heureux mari... plus tard... tu gémiras... tu pleureras du sang....

S'il avait fallu, vois-tu, comparer la haine que je portais au négrier qu'on a pendu à celle que je te portais à toi, Tom Wil, j'aurais dit que je l'aimais, lui, comme un frère....

Et pourtant mon cœur a bondi de joie en voyant son supplice....

Enfin, sais-tu ce que tu m'as fait, Tom Wil? le sais-tu?

Pour de l'or, tu as vendu mon sang... un pauvre vieillard qui ne demandait qu'un peu de maïs et de soleil pour vivre quelques jours encore, et puis mourir;... pour de l'or... tu l'as fait supplicier du supplice d'un voleur et d'un assassin....

C'était mon père... Tom Wil! le vieux Job! c'était mon père! Comprends-tu maintenant?—

Et le colon... haletant... comme fasciné par le regard d'Atar-Gull... le contemplait en silence.

—Alors, vois-tu—reprit le noir—il m'a fallu dévorer ma haine qui me tordait le cœur; le jour, le rire sur les lèvres, te servir, et baiser ta main qui me frappait, en pleurant de joie....

Et c'est de joie aussi que je pleurais, Tom Wil... car chaque coup... chaque humiliation que j'endurais avançaient ma vengeance d'un pas....

Et j'ai eu ta confiance! ton attachement! enfin!—

Hurla le noir avec un affreux éclat de rire....

—Et c'est moi qui t'ai traduit au tribunal des empoisonneurs, qui ai fait empoisonner tes bestiaux, tes noirs, et même le premier-né que j'eus deKarina, pour éloigner tout soupçon de moi... bon et fidèle serviteur...—

Et Atar-Gull fit une pause, un silence, comme pour donner à chacune de ses atroces révélations le temps d'entrer bien douloureusement au cœur du colon, qui croyait rêver.

Puis il reprit....

—Et c'est moi, Tom Wil, qui ai incendié tes propriétés en incendiant aussi la case que tu m'avais donnée, et qui ai couru au milieu du feu, pour qu'on ne pensât pas à m'accuser... moi, bon et fidèle serviteur.

Ici une nouvelle pause....

—Et c'est moi, Tom Wil, qui ai presque guidé par mon adresse le serpent qui a étranglé ta fille, et qui l'ai poursuivi après, moi, bon et fidèle serviteur...—

Par un effort surnaturel, le colon se leva debout, les yeux menaçants, et s'avança sur Atar-Gull, mais à peine eut-il fait deux pas qu'il tomba par terre.

Atar-Gull resta debout, regardant de toute sa hauteur son maître qui, étendu à ses pieds, se roulait, en poussant d'affreux sanglots.

Il continua....

—Et cette mort, Tom Wil, t'a rendu muet; le ciel devait bien cela à ma vengeance... et c'est moi qui ai conduit Théodrick au Morne aux Loups... va, va demander aux profondeurs de ces gouffres... quel est le corps poignardé et mutilé qu'ils ont reçu....

Et la mort de ta femme, et ta ruine, c'est moi seul qui ai tout fait... tout fait, Tom Wil... et ce n'est rien encore... c'est maintenant que ton supplice commence et que mon père savoure la vengeance là haut!

Écoute, Tom Wil; depuis que nous sommes ici, j'ai éloigné tout le monde de toi; je passe pour le serviteur le plus dévoué qu'il y ait sur la terre... tu l'as d'ailleurs écrit là...—

Et il montra la cassette où était renfermé le testament du colon.

—Tu es muet... tu ne pourras me démentir.

Tu n'écriras pas... car je serai sans cesse auprès de toi, et tu es perclus de tes mains....

Et chaque jour, à chaque heure, vois-tu... tu auras devant toi le bourreau de ta famille... l'auteur de ta ruine....

Et la nuit je t'éveillerai, et à la lueur de cette lampe, tu verras encore le bourreau de ta famille et l'auteur de ta ruine!

Au dehors, je serai loué, montré, fêté comme le modèle des serviteurs, et je te soignerai, et je soutiendrai ta vie, car elle m'est précieuse ta vie... plus que la mienne, vois-tu; il faut que tu vives long-temps pour moi, pour ma vengeance... oh! bien long-temps...—l'éternité, si je pouvais...—Et si un étranger entrait ici... ce serait pour te dire mes louanges, te vanter mon dévoûment à moi, qui ai tué... tué ta famille... qui t'ai rendu muet et misérable... car c'est moi... c'est moi, entends-tu, Tom Wil... c'est moi seul qui ai tout fait... moi seul...—

Criait le nègre en rugissant comme un tigre, et bondissant dans cette chambre en poussant des hurlements qui n'avaient rien d'humain.....

Quand cet accès frénétique fut passé, il s'occupa du colon que cette effrayante secousse avait fait évanouir....

Il le ramassa et le plaça avec soin sur son lit, en lui faisant respirer un peu de vinaigre.

Tom Wil ouvrit les yeux d'un air étonné, inquiet; le pauvre homme croyait avoir fait un mauvais rêve; aussi en se retrouvant au milieu des soins empressés de son esclave, il sourit à Atar-Gull avec une admirable expression de reconnaissance.

Mais celui-ci avait suivi sur les traits du colon toutes ses pensées, et pour ne lui pas laisser cette consolante illusion, il reprit en lui serrant la main violemment:

—C'est moi seul, Tom Wil, qui ai tué ta femme et ta fille... tu n'as pas rêvé, Tom Wil, c'est moi....

Il est plus facile d'imaginer que d'écrire tout ce que dut souffrir le malheureux colon: aussi, depuis cette époque, sa santé s'affaiblit; mais, grâce aux horribles soins d'Atar-Gull, elle se soutint chancelante.

Une fois le colon refusa de rien prendre, voulant terminer cette vie d'angoisse et de torture.

Alors, aidé de deux locataires, Atar-Gull lui fit avaler de force quelques cuillerées de bouillon, et le pauvre colon entendit un des voisins s'écrier:—Quelle vertu ce pauvre nègre doit-il avoir pour servir un vieux maniaque de cette trempe-là....

Enfin, au bout de six mois de cette horrible existence, la santé du colon s'altérant sensiblement, sa raison commença de s'égarer; alors son esclave fit demander un médecin.

Or, c'est après une de ses visites que madame Bougnol venait de l'arrêter curieusement comme nous l'avons dit, afin de savoir des nouvelles du vieux muet.

Mais la raison du colon se perdit bientôt tout-à-fait, et sauf quelques moments lucides, pendant lesquels son affreuse position se représentait à lui dans tout son jour... il était dans un état de démence complète, et furieux parfois.... Alors Atar-Gull avait recours à la camisole de force....

Ordinairement, après ces transports frénétiques, succédaient quelques moments de calme; aussi le docteur sortait-il comme un des accès du malheureux Wil venait de finir.

Un frère est un ami donné par la nature.Legouvé.

LE BAPTÊME.

Quelques jours après la visite du médecin dont nous avons parlé, toute la maison de la rueTirechapeétait en émoi, un inconcevable bourdonnement allait, venait, montait d'étage en étage, et dominant sur le tout, on entendait glapir la voix aigre de la portière... gourmandant les uns et les autres:—Un tas de curieux imbéciles—disait-elle—qui ne laisseraient pas ce pauvre cher homme mourir en paix.

En effet, M. Wil était au plus mal; à la suite d'un long accès de démence, sa paralysie s'était portée sur l'estomac, et il se trouvait dans un effrayant état de faiblesse et de stupeur.

Les fenêtres de sa chambre avaient été ouvertes par l'ordre du médecin, car l'odeur des potions, des drogues, épaississait encore l'atmosphère morbide de cet appartement.

Debout au pied de son lit se tenait Atar-Gull, ses yeux constamment fixés sur les yeux du mourant....

Il ne voulait pas perdre un seul de ses regards....

Et une inconcevable expression de tristesse ridait le front du nègre... il voyait sa proie lui échapper, sa victime mourait.

Oh! qu'il eût donné la moitié des jours qui lui restaient pour prolonger d'autant l'existence du colon! Mais Dieu est juste....

Dans un autre coin de la chambre, le docteur était assis, pensif, quelquefois il levait la tête et contemplait Atar-Gull avec admiration....

—Voilà donc—disait l'Esculape—ces êtres auxquels, dans notre froid et cruel égoïsme, nous refusons presque le nom d'hommes... que nous reléguons à l'affreuse condition d'esclaves, de bêtes de somme.... Et pourtant voyez celui-ci... quelle délicatesse de dévoûment! quels soins attentifs... pauvre homme, quelle tristesse est empreinte sur son front, quelle anxiété dans ses regards... oh! il ne le quittera pas de l'œil un seul moment.... Ô humanité!... humanité!... que tes jugements sont faux... que tes préjugés sont cruels.

L'honnête médecin eût sans doute continué encore long-temps cette dissertation mentale, négro-philosophique, si un cri du noir n'eût interrompu le précieux cours de ses pensées.

Il se leva précipitamment et s'approcha du moribond....

—Eh bien! eh bien!—lui dit-il en anglais—mon ami, comment allons-nous?... du courage... du courage....

Le colon tourna la tête de son côté, les yeux secs, ardents, et d'un geste aussi furieux que sa faiblesse lui permettait de le faire, montra le noir... immobile, silencieux au pied du lit...

—Je le vois, je le vois, mon ami—dit le docteur—je sais que c'est un digne et loyal serviteur... mais tel maître tel valet, et avec un maître comme vous....

Les yeux du colon brillèrent d'un feu inaccoutumé, et il fit violemment un geste négatif en secouant sa tête, qui bientôt retomba lourde et pesante sur son oreiller.

—Si, si, vous êtes un bon maître—reprit imperturbablement l'Esculape—aussi bon maître qu'il est bon esclave... bon ami, voulais-je dire.

Ici M. Wil, brisé par la fièvre et la douleur, ne put faire un mouvement, seulement ses yeux s'emplirent de larmes, et il les leva au ciel avec un regard qui semblait dire:—Mon Dieu, tu l'entends... toi, qui sais la vérité... tonne donc.

Dieu ne tonna pas, et le docteur, interprétant à sa manière ces pleurs et cette invocation tacite, ajouta:

—Oh! oui, pleurez de reconnaissance, et recommandez-le au ciel, ce bon esclave... mon cher ami, c'est bien naturel... ces larmes-là sont douces, n'est-ce pas?...

Et l'honnête médecin tendit la main à Atar-Gull en essuyant ses yeux humides....

—Je n'ose, monsieur le docteur—dit le nègre avec humilité....

—Allons donc, mon garçon, mon ami, mais je m'honore, moi, en pressant la main d'un modèle de vertu et d'héroïsme... car enfin c'est de l'héroïsme—disait le docteur en serrant Atar-Gull dans ses bras.

Ce spectacle fut au-dessus des forces du colon.

Sa figure, de pâle et livide qu'elle était, devint rose, pourpre et violacée....

Ses yeux s'ouvrirent, et la prunelle disparut sous la paupière....

Il fit entendre une espèce de cri guttural, rauque et métallique... et sa bouche écuma... et ses membres se raidirent....

—Son accès le reprend, monsieur le docteur—dit le nègre—vite la camisole.

Non—dit tristement le médecin—non, c'est inutile, ce spasme, cet érétisme vont consumer le reste de ses forces... Faible qu'il est, sa dernière heure approche... Pourquoi vous le cacher, mon ami... dans une heure peut-être... vous ne verrez plus votre maître... plus jamais.... Allons... allons... du calme... faites-vous une raison... écoutez-moi....

Mais Atar-Gull ne l'écoutait plus.

—Déjà... déjà...—hurlait-il en se tordant à terre—déjà mourir, lui... et il n'y a pas un an qu'il est ici avec moi... mais non... ce n'est pas possible....

Et se relevant terrible, menaçant, les yeux enflammés, il saisit le docteur de sa forte et puissante main, et levant une chaise sur le crâne chauve du savant...—il s'écria furieux:

—Je ne veux pas qu'il meure encore, moi! Il n'est pas temps... entends-tu... il n'est pas temps... et s'il meurt... je te tue.

Et il brandissait la chaise avec violence.

—Il ne mourra pas... il ne mourra pas—dit le docteur, pâle et tremblant...—je vous le promets....

Atar-Gull... laissa retomber la chaise... et s'assit par terre près du lit du colon, sa tête cachée dans ses mains....

—Il n'y a que les nègres pour aimer ainsi—disait le médecin en rajustant sa cravate et son collet—c'est du délire... mais c'est admirable... on le dirait qu'on ne le croirait pas.... Mais il paraît pensif, absorbé... je vais profiter de cela pour m'esquiver.... C'en est fait du colon... l'agonie approche... et malgré ma promesse, je ne me soucie pas d'assister à sa mort.

Et le bon docteur se retirasuspenso pede, en faisant le moins de bruit possible pour ne pas tirer le noir de sa rêverie.

Il respira plus librement quand il se vit sur l'escalier, quoiqu'il eût encore à affronter le feu des questions de la Bougnol et des commères de chaque étage....

Quand Atar-Gull revint à lui, il chercha le médecin, et, ne le trouvant pas, s'écria:

—Il s'en est allé, il n'y a donc plus d'espoir....

Et il se dressa debout pour contempler le colon qui agonisait.

D'un geste, il tira la mince et pauvre couverture qui dessinait les formes déjà cadavéreuses du malheureux Wil, comme pour ne rien perdre de ce hideux spectacle....

Le colon tressaillait de tous ses membres, réduit à un état de maigreur et de marasme effrayant.

Ses mains s'agitaient en tous sens, comme pour ramener quelque chose sur lui par un geste familier aux mourants....

—Oh! que ta mort est douce!—disait le noir—tu meurs dans un lit... toi... tu n'as souffert que six mois... toi... tu n'as pas été obligé de rire pendant que la haine te tordait le cœur... toi.... Comment... des années de soumission, de tortures, de soins, ne m'auront servi qu'à le faire souffrir huit mois... huit mois seulement! mais c'est infâme; oh! les blancs! les blancs! m'écraseront-ils sous le poids de leur infernal bonheur?

À ce moment, la porte s'ouvrit....

C'était un prêtre, deux enfants de chœur et un cortège de femmes.

—Que voulez-vous?—dit Atar-Gull.

—Aider ce chrétien à mourir...—dit le prêtre—adoucir, consoler ses derniers moments...

—Consoler ses derniers moments...—dit le noir en rugissant—Oh! non, non... il est fou....

—Ô mon Dieu...—dit le prêtre avec un accent de regret et de tristesse—Ô mon Dieu, recevez-le toujours dans votre saint paradis....

—Et puis il est homicide, assassin; il a tué mon père...—

Dit Atar-Gull, hors de lui... en se tordant sur le lit du colon.

—Monsieur l'abbé—dit la portière—faites pas attention, ce pauvre M.Targuest fou lui-même de chagrin de voir son maître s'en aller; depuis un an qu'il est ici, il le soigne comme son père, il le nourrit; à chaque heure du jour ou de la nuit il est debout à ses côtés... La douleur l'égare... le pauvre garçon.

—Ô monsieur—dit Atar-Gull en se précipitant aux genoux du prêtre, les yeux baignés de larmes—ô monsieur, faites qu'il vive.... On dit votre Dieu bon et juste... qu'il vive... le colon,... qu'il vive... voyez-vous, il le faut, il me faut sa vie... vous ne savez donc pas que c'est par là seulement que je tiens à l'existence.... Tenez... monsieur, qu'il vive... je foule aux pieds mes fétiches, qui furent ceux de mes pères... et j'embrasse votre religion... mais qu'il vive... oh! qu'il vive!... par pitié qu'il vive!

—Digne et cher serviteur—dit le prêtre attendri—Dieu l'appelle à lui... la volonté de l'homme n'y peut rien... mais si la religion ne peut vous le rendre... elle vous consolera de sa perte....

—Monsieur l'abbé, le locataire se meurt—dit la Bougnol...—je puis mettre écriteau, n'est-ce pas?...

L'abbé se tira des mains d'Atar-Gull, et s'approcha du colon.

Le pauvre Will était hors d'état de rien entendre, il reçut machinalement les sacrements et mourut....

Le médecin entrait au moment où il rendait le dernier soupir.

Le nègre tomba comme si ses jambes se fussent dérobées sous lui.

Saisissons cet instant pour l'entraîner hors d'ici—dit le bon médecin—je m'en charge....

—C'est moi...—dit l'abbé—je vous en prie, monsieur, laissez-moi cette bonne œuvre... il m'a presque promis d'embrasser notre sainte religion.

—C'est une raison contre laquelle je ne puis rien objecter—répondit le docteur—mais de mon côté je vais faire mon rapport au maire de cet arrondissement, car si de telles vertus sont récompensées dans le ciel, elles doivent aussi l'être sur la terre....

Nous nous entendons, je le vois—dit le vertueux prêtre en prenant la main du médecin.

Atar-Gull était sans connaissance, on le transporta chez l'abbé, et le commissaire vint mettre les scellés sur le misérable mobilier du colon.

On trouva dans la petite cassette l'espèce de journal dont nous avons parlé, qui faisait un si pompeux éloge d'Atar-Gull, et l'instituait légataire de tout ce que le colon possédait.

Le surlendemain de la mort du pauvre Will, les passants se découvraient devant le corbillard des pauvres qui se dirigeait vers le cimetière de l'Est, suivi d'un nègre qui pleurait fort, soutenu par un prêtre et un homme à cheveux blancs (le médecin).

Environ deux mois après, Atar-Gull, suffisamment instruit dans notre religion, avait été solennellement baptisé à Sainte-Geneviève sous le nom de Bernard-Augustin, et un soir, le 24 août, le jeune et digne prêtre qui l'avait recueilli, lui parlait de je ne sais quelle imposante cérémonie où le nouveau néophite devait jouer le principal rôle, grâce aux soins et démarches du docteur, secondé par tous les locataires de la rue Tirechape et les habitants du quartier, que la belle et vertueuse conduite de M.Targupour son maître avait édifiés.

...La vertu est une chose sans prix....M. Le marquis.—Vaudeville.

Une autre intention que nous pouvons toutaussi raisonnablement supposer au noble fondateur,c'est celle de convertir ces hommesassez malheureux pour ne pas croire à la vertu.Discours de M. le baronCuvier.

LE PRIX DE VERTU.

Le 25 août ***, par un riant soleil qui inondait de clarté la belle coupole de la salle des réunions solennelles de l'Institut, l'élite de la société de Paris se pressait sur les banquettes, impatiente de voir face à face les immortels, et d'ouïr quelque menue lecture de vers allégoriques, de poèmes didactiques ou de contes politiques, qui devaient tout doucettement conduire la patiente et benoîte assemblée jusqu'au rapport de la commission chargée de décerner le prix de vertu fondé par feu M. de Montyon.

Et puis aussi on devait distribuer des palmes aux lauréats, aux favoris d'Apollon... aux bien-aimés des Muses....

Or, pour la cent troisième fois, M. ***, bien-aimé d'Apollon et favori des Muses, vint saluer modestement la foule endormie et baiser le président, qui lui mit sur les oreilles une couronne de chêne vert, en lui disant:—Macte animo.

Des larmes coulèrent de tous les yeux, et le lauréat se promit bien de ne pas rester en si beau chemin, de s'atteler ferme et fort, incessamment et toujours, au vermoulu char du dieu des vers, et de le traîner bon gré mal gré, friand qu'était le poète de sa botte de lauriers académiques et de sa ration de louangeuses et classiques mélopées.

Après quoi, un murmure sourd et prolongé circula dans la salle; chacun s'établit commodément pour entendre, le programme sur les genoux, les mains croisées et les yeux attentivement fixés sur le président qui se préparait à lire le rapport de la commission.

Bientôt le plus profond silence régna dans l'assemblée, et le président commença ainsi d'une voix lente, sonore et accentuée:

«Messieurs,

»La commission chargée de l'examen des titres des concurrents qui se présentaient comme ayant droit au prix de vertu fondé par feu M. de Montyon, après s'être occupée de ces recherches avec religion et scrupule, a décidé à l'unanimité que le prix de dix mille francs serait accordé cette année au sieur Bernard-AugustinAtar-Gull, nègre, né sur la côte d'Afrique, âgé de trente ans et quelques mois.

»Le résumé court et rapide de sa vie tout entière, consacrée à son maître avec un dévoûment sans bornes, constatera, je l'espère, l'impartialité de la commission.

»Victime de la traite des noirs et de l'esclavage, Bernard-Augustin Atar-Gull fut transporté il y a environ cinq ans à la Jamaïque, et pourtant sa conduite sage, soumise, laborieuse, attira bientôt l'attention de son maître qui lui donna toute sa confiance.

»Des malheurs imprévus et cruels vinrent tout-à-coup fondre sur le colon Tom Wil, et peu à peu ce malheureux perdit sa femme, sa fille, son gendre, son immense fortune, et fut forcé de quitter la Jamaïque, où de trop douloureux souvenirs l'eussent mené au tombeau.

»Eh bien! messieurs, au milieu de ces calamités, le colon eut l'inestimable bonheur de rencontrer un ami sûr, dévoué, infatigable; ce fut cet Atar-Gull, qui trouvait toujours de nouvelles forces dans l'excès même de son dévoûment.

»Ah! messieurs, combien d'autres esclaves, à sa place, auraient joui en secret des peines qui venaient accabler celui qui les avait achetés, enlevés indirectement à leurs affections, à leurs pays.—Non, non, messieurs, Atar-Gull n'avait, lui, qu'une idée fixe... l'attachement et la reconnaissance qu'il devait à son maître, pour les bontés dont il l'avait comblé....

»Et soit dit en passant, messieurs, de tels faits valent des volumes pour réfuter la logique de ces froids et cruels sceptiques qui mettent encore en doute le développement de l'intelligence des noirs, et qui, sous de spécieux et paradoxals prétextes, osent soutenir la nécessité, la légitimité de la traite, de cet infâme trafic.

»Mais revenons à Atar-Gull, messieurs.

»Il aurait pu profiter de son acte d'affranchissement sollicité par son maître; il ne le fit pas, et suivit le colon en Europe, en Angleterre, en France, à Paris, avec la même abnégation, le même dévoûment.

»Mais c'est à Paris surtout qu'il faut suivre tous les développements de cet attachement si énergique dans son expression et si profond dans ses racines.

»Les modiques ressources du colon étaient épuisées; le nègre passait des jours, des nuits à travailler, et de ce modique labeur, il soutenait un vieillard infirme, que ses nombreux malheurs avaient amené à un état continuel d'irritation et de colère, bien excusable sans doute, mais enfin dont le pauvre noir supportait les effets sans se plaindre, sans le moindre murmure.

«Que vous dirai-je? messieurs, le malheureux colon, privé de la parole, perdit bientôt l'usage de ses facultés, sa raison s'égara; et, sauf quelques moments lucides, il vécut encore un an dans un état de démence complet.

»Enfin le colon succomba à tant de tourments et de chagrins amers.

»C'est ici, messieurs, qu'il faut voir jusqu'à quel point peuvent aller la reconnaissance et l'affection chez de tels hommes.

»À peine le digne et bon médecin, qui prodiguait au mourant les soins les plus désintéressés, eut-il annoncé au fidèle serviteur la prochaine mort de son maître, que celui-ci, dans un emportement, un délire que les motifs feront pardonner et admirer peut-être, s'écria:—Je ne veux pas qu'il meure, moi... Je ne tiens à l'existence que par sa vie... et s'il meurt, je te tue....

»Et ces paroles, ces regrets énergiques et profonds, empreints de toute l'exaltation fougueuse d'un africain, retentiront, j'espère, dans le cœur des gens qui, nous le répétons, s'obstinent à regarder les noirs comme une classe à part.

»Mais bientôt, messieurs, toute espérance fut détruite, et le ministre de Dieu vint apporter ses saintes consolations au malheureux... disons plutôt à l'heureux colon; car c'est encore du bonheur, même au milieu des plus cruelles infortunes, que de trouver un ami, un frère, un fils tel qu'Atar-Gull.

»Mais voyez, messieurs, combien une âme noble et élevée, sous quelque enveloppe qu'elle soit, a de secrètes affinités avec une religion dont la portée est si haute et si puissante: c'est au nom de notre religion à nous, de la religion du Christ, que ce noir, abjurant son idolâtrie, demande la vie de son maître!!!

»Ah! messieurs, laissez couler mes larmes, elles sont bien douces, je vous assure... et n'y a-t-il pas un plus touchant, un plus noble tableau que celui-ci... un pauvre nègre, devinant comme par l'instinct d'une âme aimante tout ce qu'il y a de consolation et d'espérance dans une religion qu'il ignore pourtant, mais dont l'idée confuse vient apparaître à son esprit comme ces saintes et mystiques visions qui venaient soudain éclairer nos Pères de l'Église.

»Enfin, messieurs, comme pour compléter, pour clore dignement cette vie tout entière consacrée au dévoûment pour son semblable, Atar-Gull, instruit dans notre religion, s'est fait baptiser, et nous comptons un chrétien de plus.

»Ce qui a décidé, messieurs, la commission à attirer sur cet homme estimable les regards et la reconnaissance de la société, c'est cette grandeur d'âme, cette élévation de caractère qui ont été assez puissantes chez Atar-Gull pour faire surmonter toute haine primitive.

»Oui, messieurs, car chez un de nos concitoyens, élevé dans nos mœurs, dans nos habitudes, dans nos lois, une pareille conduite serait déjà digne des plus grands éloges, digne des plus hautes récompenses.

»À quelle hauteur sera-t-elle donc élevée, cette action, messieurs! quand vous songerez que cet homme à demi sauvage, livré à toute l'impétuosité de ses passions, sans instruction, sans croyance, sans frein, a oublié l'affreuse distance que le fouet et la cruauté des colons avaient mise entre lui et un blanc, pour se vouer corps et âme au service de ce blanc et lui prouver une affection toute filiale!

»Alors, messieurs, je le crois, vous ne pouvez que ratifier le jugement de la commission, et vous écrier avec nous: Si l'âme généreuse de M. de Montyon prend encore quelque connaissance de ce qui se fait sur la terre, elle doit être heureuse et satisfaite, car nous avons eu le bonheur de concilier les deux idées qui l'occupèrent pendant toute sa vie, et auxquelles en mourant il a consacré toute sa fortune:

»Faire du bien aux infortunés et exciter à leur en faire tous ceux qui en ont la possibilité.

(Applaudissements prolongés.)

»Il nous reste, messieurs, à faire connaître les pièces justificatives qui seront déposées au secrétariat de l'Institut.

»—1º Le testament olographe de M. Wil qui, par les clauses les plus flatteuses, institue Atar-Gull légataire universel du peu qu'il possédait.

»—2º L'acte d'affranchissement du nègre, apostillé longuement par le gouverneur de la Jamaïque, qui rend un éclatant hommage aux excellentes et nobles qualités d'Atar-Gull, et cite les faits honorables qui lui ont mérité cette faveur.

»—3º Un certificat du commandant de la frégate anglaisele Cambrianqui a ramené en Europe le colon et son fidèle esclave, lequel certificat, signé de tout l'état-major, contient les plus grands éloges sur l'admirable conduite du nègre pour le colon.

»—4º Une demande signée par les locataires qui habitent la maison où était logé feu M. Wil, et appuyée des attestations des principaux habitants du quartier qui affirment que la conduite d'Atar-Gull a été parfaite et dévouée, et qui s'intéressent tous à ce qu'elle ne reste pas sans récompense.

»—5º Des notes particulières remises par le médecin qui a soigné M. Wil dans sa dernière maladie, et qui le premier a appelé les regards de l'autorité sur ces faits si honorables pour l'espèce humaine.

»—6º Une lettre de M. Duval, prêtre à Saint-Geneviève, qui a suivi Atar-Gull dans tous les exercices religieux, et a été édifié de sa conduite admirable et de ses regrets sincères et touchants.

»Voici, messieurs, les titres sur lesquels la commission a basé son jugement; nous osons croire qu'elle trouvera des approbateurs, et que l'imposante et sainte mission qui nous a été confiée aura été religieusement et consciencieusement remplie aux yeux de tous.

»D'après ce, le prix de vertu de dix mille francs, fondé par feu M. de Montyon, est décerné à Atar-Gull Bernard-Augustin.»

Il est impossible de décrire les transports et l'ivresse que ce long rapport excita dans l'assemblée.

C'était comme un nouveau triomphe que la civilisation remportait sur la barbarie.

Une quête spontanément faite au profit du bon noir produisit près de deux mille francs, qui furent remis au président, et le soir, dans tout Paris, on ne parlait que d'Atar-Gull ou le bon nègre.

FIN D'ATAR-GULL.

...Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais alors en curieux tous les ports de la Manche, qui, dans notre dernière guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides corsaires.

J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu decorsaire, j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais unvrai, un type, le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de tabac, l'œil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices profondes à y fourrer le poing.

Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel, auquel j'étais recommandé, il me dit:—Eh bien! demain je vous ferai dîner avec un corsaire.

—Un corsaire!—lui fis-je.

—Un vrai corsaire—reprit-il—un corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.

Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long, quoique j'eusse essayé de lireConrad, de Byron, pour me préparer à cette sainte entrevue.

À cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis involontairement.

—Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner—me dit-il—il est en conférence avec le capitaine du port.—Hélas! j'attendrai donc—répondis-je—en sentant mon cœur se rasséréner.

On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.

Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, dis-je, avait une franche et joviale figure, l'œil vif, la joue pleine et luisante, et un air de bonhomie épandue dans toute sa personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur sa ville, dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés, de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et qu'il jouissait même d'un certain crédit àla fabrique. Je le crus sur parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors monotones, dévoré que j'étais du désir de voirmoncorsaire. Etmoncorsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines, quoique lui, Tom, fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom, au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirèrent; j'étais désespéré; n'y tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitryon.—Hélas! votre corsaire vous oublie—lui dis-je.—Quel corsaire?—dit M. Tom, qui cassait ingénûment des noisettes.—Mais le commissaire de marine que j'avais invité—dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.

J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère, qu'il fallut la présence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque, pour toute réponse, je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène ridicule—pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller municipal.

—C'est assez plaisanter, monsieur—me dit alors l'hôte d'un air sérieusement affectueux;—excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, monsieur, on juge mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels qu'ils sont, au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et, par dépit d'avoir mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que vous vous étiez faite à leur égard.

Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans, il en avait soixante; et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.

—Une preuve de cela—ajouta-t-il—c'est que si tout à l'heure je vous avais montré notre corsaire, en vous disant: Le Voici, vous eussiez, j'en suis sûr, éprouvé une toute autre impression que celle que vous avez éprouvée, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au milieu de nous, il a dîné avec nous.—Je fis un mouvement.—Je vous en donne ma parole—dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.

—Regardez-nous donc bien—me dit M. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:—J'ai l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S...—Le capitaine S...! vous Êtes le brave capitaine S...?—m'écriai-je, car le nom, l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien connus; et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon cœur battait vite et fort.

—Et! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul—me dit le corsaire en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.—Vous êtes le capitaine S...?—dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, et m'attendant presque à voir, depuis cette révolution, le front du conseiller municipal se couvrir tout-à-coup de plis menaçants, son œil flamboyer, sa voix tonner....

Mais rien ne flamboya, ne tonna, seulement le corsaire me dit avec la plus grande politesse:—Et je me mets à vos ordres, monsieur, pour vous faire visiter la rade et le port.

Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les noisettes pour un corsaire.

En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait une toute autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, un pli à ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire:—Oh! maintenant il ne vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, racontez-lui votre évasion deSouthampton.

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant avec sa fourchette:—Mon Dieu! je l'abordais presque toujours de long en long; mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous recommande dans l'occasion, car c'est bien simple—ajouta-t-il à peu près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette pour faire les confitures;—cette habitude—reprit-il—la voici: au moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça produisait—ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et secouant la tête d'un air de conviction.

Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente habitude qui, dans le fait, était bien simple.

—Bah!... Tom fait le crâne comme ça—dit mon hôte d'un air malin—il ne vous dit pas qu'il a peur des revenants!

—Oh! des revenants!—dit joyeusement Tom en remplissant son verre d'excellent curaçao.

—Des revenants—reprit mon hôte;—enfin l'homme auxyeux mangésne vous visite-t-il jamais, Tom?...

La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, son œil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et découvrant son large front:—Aussi bien il veut me faire raconter mon évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. Écoutez-moi donc, jeune homme.

—Ah çà, Tom, songez à ces dames—dit mon hôte, en montrant sa femme et une de ses amies.

—Ma foi—dit le capitaine—si la chaleur du récit m'emporte, figurez-vous bien, mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.

Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que, lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commença donc en ces termes:

«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait, signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien.... Je vois des huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant: aussi voilà que nous commençons à prendre de l'air... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois quarts d'heure de chasse.

»Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.

»Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours çà, et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi; car c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.

»Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester long-temps. C'était dur; mais alors j'étais entreprenant; j'étais jeune et vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par dessus tout unerage de Francequi me rendait bien fort, allez. Aussi quand le commandant, devant tout son animal d'état-major, me fit un grand discours, pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma vie que je jouais en tentant de m'évader..., enfin une bordée de paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je m'en...»

—Tom..., Tom...—s'écria fort heureusement mon hôte, car le capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.

—Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le capitaine. Je m'en....

—Tom—s'écria encore mon hôte—ce n'est nullement votre véracité que j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!

—Ah! tiens, c'est vrai—reprit le capitaine.—Eh! bien, non, je dis au commandant: Je m'enmoque. Je m'évaderai tout de même.—Nous verrons—répondit l'Anglais.—Je l'espère bien—lui dis-je. Et on m'envoya àSouthampton-Lake, à bord du pontonla Couronne.

«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal; ce chenal débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de mer, après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les îles Portsea, Haling et Torney.


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