Nos mules marchent avec une certaine hésitation; elles ont peur de ces carcasses mortes, couchées dans l'herbe; ensuite elles reculent devant une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes pattes.
Nous avons la curiosité de savoir ce que sont devenues trois juments normandes offertes par le gouvernement français à Mouley-Hassan, il y a quatre ans environ, à l'occasion d'une précédente ambassade, et nous nous avançons pour les découvrir, parmi tous ces chevaux qui sont là.
Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupées bien près les unes des autres, à l'écart de leurs semblables et faisant visiblement bande à part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils d'étranger;—et cela nous étonne de voir ces bêtes, au bout de quatre années, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble, avec des airs de comprendre leur exil...
Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre constructions anciennes qui y sont adossées, à de grandes distances les unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entourés de quelques cyprès noirs; ils ont des vérandas donnant sur l'Aguedal et soutenues par de vieilles colonnades charmantes; abandonnés, peut-être depuis des siècles, ils sont d'une tristesse funèbre sous les couches de chaux amoncelées qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont verrouillées, condamnées, ou même murées de pierres. Sans doute des sultanes, des belles cloîtrées et invisibles, sont souvent venues jadis s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des illusions de liberté en contemplant les lointains de ces prairies de marguerites... Et de mystérieux drames d'amour ont dû se passer là, qui ne seront jamais écrits...
Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramène par d'autres chemins, à travers des dépendances intérieures du palais, toujours entre les gigantesques murailles crénelées, d'une hauteur excessive, qui donnent à tout ce lieu son caractère d'impénétrabilité farouche. Les cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le jaune terreux marbré de brun rouge; la chaux employée à Mékinez est généralement mélangée d'ocre, et puis surtout, les années, les pluies, les soleils, les lichens, ont rendu à tout cela les teintes primitives des rochers et du sol. Ces dépendances du palais sont immenses; dans des bas-fonds, où coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers incultes, qui sont des fouillis délicieux d'orangers, de grenadiers, de figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'égarer sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages.
Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals, grands comme des arbres, qui étalent au soleil leurs fleurs jaunes et leurs feuilles rigides, semblables à des raquettes bleuâtres. Et des quantités de cigognes, immobiles sur une patte au faîte des créneaux, nous regardent de haut passer.
Le jeune pacha nous mène voir une pièce d'eau artificielle, destinée au bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer le canot électrique que nous lui avons offert. C'est un lac carré, de trois ou quatre cents mètres de long. Sur trois de ses côtés, il est entouré d'une sinistre muraille crénelée de soixante pieds de haut, qui se reflète et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse impression de profondeur. La quatrième face communique, par un quai dallé de pierres, avec la grande esplanade vide qui mène au palais. C'est là que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux embrassant de tous côtés des séries de formidables remparts, qui se superposent, se croisent, se dédoublent,—et nous enferment. Au-dessus de ces vieux murs lézardés, que chauffe à présent le soleil de midi, apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des anciens sultans—qui abritent peut-être encore de merveilleux débris jamais vus;—et au delà, un fouillis plus lointain de terrasses, de mosquées, de minarets, de murs lézardés et croulants: toute la désolation solennelle de Mékinez, étagée sur le ciel morne.—Une musique de cigales sort des vieilles pierres,—et toute la surface du lac muré est piquée de petits points noirs, qui sont des têtes de grenouilles chantant à pleine voix dans le silence des ruines...
Une seule construction neuve émerge là-bas, au-dessus des vieux murs: c'est le palais du sultan actuel, blanc comme neige, avec un toit de faïence verte et des auvents bleus. Le sultan ne passe guère là qu'un mois chaque année, obligé de résider davantage à Fez et à Maroc, ses deux autres capitales; mais ce palais est habité en ce moment par un détachement de dames du harem qui ont quitté Fez la semaine dernière—et qui, bien entendu, ont été soigneusement séquestrées derrière plusieurs murs avant notre arrivée dans les jardins.
Au moment où nous nous éloignons pour partir, un groupe de lavandières noires, ayant de grands anneaux d'argent dans les oreilles, sortent du palais avec des paquets de linge sur la tête: les chemises des belles dames invisibles, qu'elles se mettent à laver nonchalamment dans le lac, en chantant des chansons de leur pays...
Je ne sais combien d'enceintes il nous faut franchir pour nous en aller, combien de portes; ni combien de détours il nous faut faire, entre d'énormes remparts calcinés de soleil où poussent des cactus.
Il se trouve que nous allons précisément sortir par la merveilleuse porte en mosaïques de Mouley-Ismaïl, admirée ce matin. Nous passons sous son ogive, dans son ombre, entre ses piliers de marbre, et nous voici dehors, au grand soleil, sur la place centrale de la ville. Des groupes d'Arabes qui sont là, apercevant leur pacha entre nous deux, s'avancent et s'inclinent profondément, presque prosternés... Jadis, les petites sorties du matin de Mouley-Ismaïl, sans apparat, devaient être quelque chose dans ce genre.
Sur cette place, nous remercions le pacha et lui disons adieu—pour nous diriger vers la ville des juifs, faire la visite promise à notre ami d'hier au soir.—Cela nous changera de toutes ces grandeurs mortes.
Pour arriver à cette ville des juifs, il faut traverser des quartiers plus habités. D'abord celui des marchands de bijoux, où des deux côtés de la rue, dans des petites échoppes en forme de boîte, de bizarres étalages d'argent et de corail brillent sur de vieux dressoirs en bois grossier. Et puis une rue très particulière, longue, droite et large comme un boulevard, bordée de maisonnettes sans toits, pareilles à des cubes de pierre; elle monte vers une colline au sommet de laquelle le tombeau d'un saint découpe sur le bleu cru du ciel sa coupole peinte, flanquée de deux hauts palmiers minces.
A l'extrémité de cette rue, s'ouvre la porte des Juifs. Et, aussitôt cette porte franchie, tout change d'aspect brusquement, comme si on était là dans un autre pays où, sans transition, on aurait été jeté. Au lieu de l'immobilité et du silence, un grouillement compact; au lieu des hommes bruns, qui marchaient lents et majestueux, drapés dans des laines blanches, ici, des hommes pâles ou rosés, en longues papillotes et coiffés de calottes noires, qui vont tête basse, étriqués dans des robes sombres; des femmes non voilées, qui sont très blanches et ont des sourcils minces; une quantité de jeunes Éliacins, frais et roses, efféminés, à l'expression rusée et craintive. Une population trop dense, qui étouffe dans ce quartier étroit, en dehors duquel le sultan ne lui permet pas de vivre. Des ruelles encombrées de marchands, et par terre toutes sortes de débris, d'épluchures, d'immondices; à cause du tassement, une malpropreté qui étonne, même après celle des rues arabes, et des puanteurs sans nom, à la fois âcres et fades, vous prenant à la gorge.
Voici notre ami d'hier au soir qui vient à notre rencontre, averti sans doute par la rumeur de la foule saluant notre arrivée. Il a toujours sa jolie figure douce, mais vraiment, pour un millionnaire, il est bien mal mis: une robe fanée, unie, incolore, quelconque. C'est l'usage, paraît-il, pour ces juifs riches d'affecter dans la rue ces airs simples.
La porte de sa maison est bien modeste aussi, toute petite, toute basse, au bord d'un ruisseau plein d'ordures...
Mais, au dedans, nous nous arrêtons saisis devant un luxe étrange, devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous accueillent souriantes, au milieu d'un décor desMille et une Nuits.
Nous sommes dans une cour intérieure, à ciel ouvert, avec, tout alentour, une colonnade et des arcades dentelées. Des mosaïques miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu'à hauteur d'homme; au-dessus, commencent les arabesques variées à l'infini, les étonnantes dentelles de pierre, rehaussées de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les artistes patients qui ont décoré cette maison sont les descendants de ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien changé, depuis tant de siècles, aux traditions d'art que leurs pères leur avaient léguées; ces mêmes broderies de fées, qu'on admire à l'Alhambra sous une couche de poussière, apparaissent ici dans tout l'éclat de leur fraîcheur neuve.
Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissantes sous un rayon de soleil, ont des jupes de velours brodé d'or, des chemises de soie lamée d'or, des corsages ouverts presque entièrement dorés; aux bras, aux oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de pierreries; et leurs bonnets très pointus, leurs espèces de petits casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brochées d'or. Elles sont pâles, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs très cernés, et leurs bandeaux «à la juive», noirs aussi comme des plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.
La maîtresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous présente comme desdameset qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une dizaine d'années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c'est l'usage de marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze.)
Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires; l'accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué; elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles fines et des émeraudes grosses comme des noisettes.
Nous n'étions jamais entrés dans une grande maison juive, et toute cette richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère sordide et les puanteurs de la rue.
Nous refusons de déjeuner, malgré les instances de nos hôtes; mais on a l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous acceptons une tasse de thé.
C'est au premier étage que ce thé va nous être servi; montons par un étroit escalier de mosaïques aux marches très raides, suivis de toutes les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie supérieure festonnée, ajourée, dorée, et entrons dans un salon décoré en style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de velours et de merveilleux tapis.
Par terre également, notre thé aux aromates fume dans des théières et des samovars en argent d'une grande richesse.
Les fenêtres de ce salon sont des petits trèfles ou des petites rosaces découpées avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours ces mêmes mosaïques, ces mêmes dentelles de sculptures dont les Arabes ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une série de petites coupoles, de petits dômes étoilés, pour lesquels il semble qu'on ait épuisé les combinaisons géométriques les plus rares et les plus difficiles, et aussi les mélanges les plus extraordinaires de couleurs.
Par les fines découpures des fenêtres garnies de vitraux colorés, entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes éclatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un réchaud d'argent, brûle le bois précieux des Indes, qui répand son nuage de fumée odorante.
Après les trois tasses de thé de rigueur, après les «cornes de gazelle», les confitures de pastèques et les petits bonbons de toute sorte, nous voulons décidément prendre congé, partir. Mais notre hôtesse renouvelle son invitation à déjeuner avec une telle insistance de prière que, de guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir apparaît sur sa figure, et les toutes petites dames mariées font chacune un saut de joie.
Avant de nous mettre à table, il faut visiter le logis, dont notre hôte semble très justement fier.
D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir habituel de la famille. On ose à peine y marcher, tant la couche de chaux qui les recouvre est immaculée et neigeuse. Ils sont divisés en différentes parties, d'où l'on découvre différents aspects de la désolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevêtrements dans cette ville où, depuis tant de siècles, les constructions se sont appuyées et entassées sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse croulante, construite là jadis par Mouley-Ismaïl, le sultan cruel. De ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons sans air, serrées, tassées les unes sur les autres comme par une compression, et d'où montent d'écœurantes odeurs. Plus loin, les restes de Mékinez, tout le développement incompréhensible des grandes murailles de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace, l'étendue ont été donnés comme à plaisir; et, au milieu de la plus farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par laquelle nous sommes sortis tout à l'heure des sérails, la grande ogive brodée de mosaïques qui était l'entrée d'honneur du glorieux sultan. Puis enfin, par échappées, au delà de tant de remparts et de ruines, des coins de cette campagne sauvage où les brigands font la loi. «Il est arrivé, nous conte notre hôte, à certaines époques où le sultan et son armée étaient en expédition lointaine dans le Sud, il est arrivé qu'on s'est vu obligé de fermer en plein jour les portes de Mékinez, tant les pillards Zemours devenaient hardis et dangereux.» Toute la famille israélite est montée avec nous, à la file, par le petit escalier raide et étroit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'éclatante blancheur des terrasses; les petites dames mariées sont toutes là. Il y a surtout deux petites belles-sœurs de dix ans, qui se tiennent enlacées, et qui sont bien charmantes et étranges, avec leurs yeux trop agrandis, trop cernés, qui ne semblent déjà plus des yeux d'enfants; leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront grandes, trop larges à présent pour leurs membres délicats, ont été attachés avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imité avec de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peignés, bien raides, encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits accroche-cœur, également en soie noire, s'ébouriffent en pinceau au-dessus de leurs oreilles fines. Quant à leur vraie chevelure, elle est cachée je ne sais où, invisible.
En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon mélancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un instant la compréhension et l'effroi de ce que peut être la vie de ces israélites, astreints craintivement aux observances de la loi de Moïse, et murés dans leur quartier étroit, au milieu de cette ville momifiée, séparée du monde entier...
Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait sourire: il a bien cinq ou six mètres carrés, entre de grands murs où sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent étiolés. Mais, vu l'extrême rareté de l'espace, il faut être tout à fait riche pour posséder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit notre hôte, est très doux pour les juifs; il a promis, à son prochain séjour à Mékinez, de leur faire bâtir une nouvelle ville; alors ils espèrent bientôt s'agrandir et respirer mieux.
Toute la maison est du reste aménagée et décorée dans le goût arabe le plus recherché, et on pourrait se croire chez quelque élégant vizir, si les proportions n'étaient pas si petites, et surtout si on ne voyait, dans chaque appartement, encadrées sous verre, les tables de la Loi, ou des inscriptions hébraïques, ou la sombre figure de Moïse, ou quelque autre indice de cette obscurité particulière qui n'est pas l'obscurité musulmane.
Notre déjeuner est prêt. C'est au rez-de-chaussée, dans une salle qui donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehaussées d'or. Les murs intérieurs sont décorés de mosaïques d'une rare finesse, représentant des séries d'arcades mauresques au milieu desquelles des rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kaléidoscope. Quant au plafond, il est composé de ces innombrables petits pendentifs emboîtés les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu'à ces cristallisations de givre accrochées aux branches des arbres en hiver.
La table est, par galanterie, servie à l'européenne sur une nappe blanche; la porcelaine est française, de Limoges, style Empire, avec filets dorés. A la suite de quelles odyssées ces choses sont-elles venues s'échouer à Mékinez?...
On fait venir quatre musiciens, deux chanteurs, un violon et un tambour, qui s'installent par terre, contre nos jambes, pour nous jouer sans arrêt des choses rapides, stridentes et lugubres. Notre hôtesse, malgré ses perles et ses émeraudes, désire surveiller elle-même la cuisine et nous apporter nos plats; ce qu'elle fait du reste avec une bonne grâce parfaite et une originale distinction.
Une vingtaine de mets différents se succèdent à la file, arrosés de deux ou trois qualités de vieux petits vins roses tout à fait bons, que les israélites récoltent sur les coteaux alentour de Mékinez, au grand scandale des musulmans. Et, tandis que la musique fait rage par terre, tandis que la fumée du bois indien, que l'on brûle devant nous, voile notre déjeuner d'un odorant nuage bleu, nous voyons, au milieu de la belle cour tout en lumière, la famille groupée dans ses costumes chamarrés d'or, et toujours les deux petites belles-sœurs qui passent et repassent, enlacées, leurs espiègleries enfantines contrastant avec leurs lourds bijoux et leurs vêtements de grandes dames.
L'heure venue de nous en aller, nous ne savons quels remerciements faire à ces aimables gens, que nous ne reverrons jamais nulle part et auxquels nous aimerions pourtant offrir à notre tour l'hospitalité, si, par impossible, ils venaient dans notre pays.
Quand nous ressortons pour reprendre nos mules dans la rue sordide, nous trouvons un attroupement considérable, qui s'est formé là dans l'attente curieuse de nous voir; tout le quartier est dehors, et nous marchons à travers une foule compacte, jusqu'au moment où, la porte des Juifs franchie, nous retombons dans les solitudes de la ville arabe.
L'accablant soleil de deux heures tombe sur les tranquillités des ruines, où des milliers de cigales chantent. Nous sortons des enceintes des grands remparts, pour redescendre vers notre camp.
Là nous attendent les cavaliers qui sont venus de Fez nous apporter nos cadeaux. Avant de les congédier, nous voulons vérifier le contenu de nos caisses, de peur qu'elles n'aient été pillées pendant la nuit de voyage; et, à l'annonce de ce déballage, nos muletiers font cercle, bien près, bien près, avec des yeux avides de voir; les gens d'une petite caravane qui est venue camper près de nous en notre absence s'approchent aussi, très alléchés par ce spectacle, et nous avons bientôt une trentaine d'Arabes, suspects d'allures et drapés en majestueuses guenilles, qui se pressent autour de nous, dans l'isolement de ce cimetière, muets d'impatience, à l'idée d'admirer les présents du Calife... Ouvrons une première caisse: c'est la selle de velours vert, très somptueusement brodée d'or, que nous sommes chargés de faire parvenir au gouverneur de l'Algérie, en même temps que son cheval pommelé; des murmures d'admiration passionnée accueillent son apparition au soleil.
Déballons maintenant la boîte infiniment longue qui doit contenir nos cadeaux personnels.—Pour chacun de nous, un fusil duSoussdans son étui rouge; un fusil ancien, de cinq pieds de long, entièrement revêtu d'argent. Pour chacun de nous aussi, un grand sabre de pacha marocain, dans un fourreau niellé, avec bretelle de soie et d'or; poignée en corne de rhinocéros, lame et garde damasquinées d'or. Cela brille, sous la chaude lumière du ciel, et les exclamations les plus exaltées partent de notre entourage. Dans son enthousiasme pour le Calife qui peut faire d'aussi désirables cadeaux, un chamelier va jusqu'à s'écrier: «Qu'Allah rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Qu'Allah prolonge ses jours,même aux dépens de ma propre vie!»
Alors nous nous trouvons imprudents d'avoir éveillé autour de nous de telles convoitises...
Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et précédés de notre vieux caïd responsable. Cette fois, c'est pour nous promener à l'aventure et à la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du soleil.
Le «bazar», beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de Fez, est complètement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous les petits couvercles des niches à marchands sont rabattus et fermés. On nous explique que tout le monde est à la mosquée; dans un moment, on va revenir: nous n'avions pas songé en effet qu'il est trois heures et demie, l'heure de la quatrième prière du jour...
Peu à peu, l'un après l'autre, les marchands reviennent, à pas lents, drapés dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la pénombre des petites ruelles voûtées. Absorbés dans leur rêve, insouciants ou dédaigneux de notre présence, ils ouvrent leurs niches, en relèvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet à la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls acheteurs,—et on est tenté de se demander à quoi bon un bazar dans cette nécropole.—On y vend des burnous, des costumes, des cuirs ouvragés, beaucoup d'étriers niellés d'argent ou d'or; et de ces couvertures aux dessins sauvages, tissées dans le Sud par les femmes des tribus, le soir à la porte des tentes,—chez les Beni M'guil ou les Touaregs.
Nous errons longtemps au milieu des quartiers déserts et funèbres; nous passons, toujours dans l'obscurité des rues couvertes, devant plusieurs mosquées immenses, où nos regards jetés à la dérobée entrevoient des enfilades mystérieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux.
Oh! les étranges vieux bijoux que l'on vend à Mékinez! A quelles époques ont-ils bien pu être neufs?—Pas un qui n'ait un air d'antiquité extrême: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des frottements séculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent, à pendeloques de corail, pour contenir du noir à peindre les yeux, avec des crochets pour les attacher à la ceinture; des boîtes pour corans, toutes gravées d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de sequins, usés sur des cous de femmes mortes;—et une quantité de ces larges trèfles, en argent repoussé enchâssant une pierre verte, que l'on s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais œil.—Dans les niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont étalées sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu.
C'est près du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant là, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles à émeraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes noires avec des airs de cachotterie, après avoir jeté autour d'eux des regards méfiants.
Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine, qu'on étale par terre, sur la poussière, sur les détritus et sur les ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles couleurs.
Le soleil est déjà bas, il commence à jeter ses rayons en longues bandes d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchés péniblement discutés, pour quitter la sainte ville où nous ne reviendrons plus jamais et nous diriger vers nos tentes.
Avant de franchir la dernière muraille d'enceinte, nous nous arrêtons dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est celui des marchands de bric-à-brac, et Dieu sait ce que des boutiques de ce genre à Mékinez peuvent recéler de bizarres vieilleries.
Ces brocantages se passent près d'une porte donnant sur le désert de la campagne, au pied des hauts et farouches remparts et à l'ombre de quelques mûriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici: yatagans rouillés, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires à poudre saugrenues, et aussi des instruments de musique: guitares à peau de serpent, musettes ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces débris qu'ils vendent, les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrés, finis.
Des mendiants, qui ont élu demeure dans des trous de pierre à cette entrée de ville, assistent à nos marchés: un manchot couvert de plaies, un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard deux trous saignants où s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens voleurs auxquels, de par la loi, on a enlevé les yeux avec la pointe d'un fer rougi.
On est sans doute très pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons à vil prix plusieurs acquisitions étonnantes... A l'heure jaune et subitement refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore là, près de cette porte désolée et sous les branchages de ces vieux arbres, cernés par une cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbères, Arabes ou Soudaniens.
On sait en ville que nous devons partir demain matin à la pointe du jour. Aussi, dès que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des œufs d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant que dure une lueur de crépuscule, ils étalent obstinément ces choses devant nous, sur l'herbe des tombes...
Le jeune pacha vient ensuite à cheval nous faire ses adieux. Puis nos gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortège de notre pompeusemouna: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne de poulets, de moutons et de couscouss.
Mardi 30 avril.
Aux premiers rayons splendides du soleil, nous levons le camp, laissant les restes de nos festins aux chiens et aux vautours.
Très promptement la ville sainte disparaît derrière nous, masquée par des coteaux sauvages.
Des défilés de montagnes, des tapis de fleurs. De grands liserons roses parmi des aloès bleuâtres; mais des liserons en profusion telle, qu'entre les feuilles pâles et cendrées de ces aloès, on dirait qu'on a jeté à pleines poignées des rubans roses. Et c'est ainsi durant des lieues... Puis viennent des zones uniformes de liserons bleus, mais tellement bleus qu'on dirait de loin des flaques d'eau reflétant la belle couleur profonde du ciel.
Nous ne rejoindrons que demain la route de Tanger, que nous avions suivie avec l'ambassade pour venir; aujourd'hui nous traversons une région encore moins fréquentée, et qui nous était inconnue. Une région bien déserte. Il fait plus chaud qu'à l'aller, la senteur d'Afrique est plus prononcée dans la campagne, et il y a encore plus de fleurs, et plus de vibrante musique d'insectes, dans plus de silence.
Nous marcherons à étapes un peu forcées, à soixante kilomètres par jour environ; nos lieux de campement, discutés et fixés d'avance avec le caïd qui nous mène, sont espacés dans ces proportions-là. Et ce soir nous espérons camper au delà de ces contreforts de l'Atlas, à l'entrée de la plaine sans fin où le Sebou serpente.
Elle est bien différente, cette fois-ci, notre manière de voyager, et le pays que nous avions traversé en fête, au milieu de tous les cavaliers des tribus accourus de loin pour nous faire honneur, maintenant nous apparaît sous son vrai aspect, dans sa morne tranquillité, avec ses grandes étendues vides. N'en déplaise à nos compagnons d'ambassade restés à Fez—auxquels nous gardons le plus cordial souvenir—nous préférons revenir ainsi, comme de braves Marocains quelconques, n'éveillant pas la curiosité des caravanes qui passent, ne faisant même plus tache dans les solitudes où nous cheminons, dissimulés que nous sommes sous nos burnous et tout hâlés de soleil: nous nous sentons dix fois plus en Afrique, causant avec nos muletiers, écoutant leurs chansons et leurs histoires, initiés à mille aspects, à mille petits détails d'un Maroc intime, que nous n'avions pas soupçonnés dans notre trajet pompeux d'arrivée.
Le vieux caïd qui a brigué l'honneur et le profit de nous ramener à Tanger est un habitant de Mékinez, où il possède, paraît-il, un harem de jeunes femmes blanches,—et il nous avait demandé hier l'autorisation de passer la soirée dans sa demeure.—Ce matin, dès l'aube, il était de retour au camp, fidèle à la consigne donnée. Mais aujourd'hui, toujours droit sur sa bête, il a l'air d'un cadavre séché au soleil, et, au lieu de marcher le premier, il nous suit par derrière, péniblement. Alors un muletier noir, qui est le bouffon de notre bande, le regardant avec un clignement d'œil intraduisible, donne cette explication de sa fatigue: «Il a couché cette nuit dans unsilos.»—(En français il est impossible de rendre les dessous moqueurs de cette phrase, ni l'impayable drôlerie de singe avec laquelle ce nègre l'a prononcée.) Cependant il nous cause une vraie pitié, ce caïd, dans sa lutte contre la vieillesse: trop fier pour s'avouer fatigué, éperonnant sa bête avec un navrant dépit chaque fois que nous faisons mine de ralentir pour l'attendre.
De tout le jour, nous ne rencontrons ni un village, ni une maison, ni une culture. De loin en loin seulement, quelques douars de nomades, installés en général à grande distance du chemin, mais dont les chiens de garde, nous flairant quand même, hurlent dans la campagne silencieuse, quand nous passons.—Leurs tentes, jaunâtres, brunâtres, sont toujours rangées en cercle,—comme poussent les champignons des bois, auxquels elles ressemblent; leurs troupeaux paissent au milieu, et, à côté de chaque douar, il y a dans la prairie deux ou trois grands ronds dénudés, pelés, salis,—qui sont des emplacements anciens, abandonnés après l'épuisement des herbages.—On nous dit que ces tentes aujourd'hui ne sont habitées que par des femmes, tous les cavaliers valides ayant été réquisitionnés par le pacha de Mékinez pour son expédition contre les Zemours.
Vers midi, au passage d'un gué, nous nous croisons avec une tribu berbère en voyage, troussée très haut dans l'eau courante. Suivant l'usage berbère, les femmes sont à peine voilées, et il y en a, parmi les jeunes, qui sont bien jolies. Les troupeaux passent aussi en beuglant, en bêlant, pourchassés par des chiens très affairés. Des petites filles tiennent des agneaux à leur cou, et, d'un de ces larges paniers appeléschouarique les mules portent sur leur dos, sort la figure étonnée d'un petit poulain tout jeune qu'on a couché là dedans et qui paraît s'y trouver fort à l'aise.
Vers quatre heures enfin, du haut de la dernière montagne de cette chaîne de l'Atlas, nous voyons cette plaine du Sebou, qu'il nous faudra traverser demain, apparaître comme une mer lumineuse. Aux premiers plans, elle est toute marbrée, zébrée, de jaune, de rose, de violet, suivant ses zones de fleurs que les hommes n'ont jamais dérangées. Au loin seulement, vers l'horizon nettement circulaire, toutes ces chamarrures se brouillent, se fondent en un bleu uniforme, comme celui de la vraie mer.
Descendus par une pente raide, nous campons dans cette plaine, à une heure de marche encore, au delà du pied des montagnes, près du saint tombeau de Sidi-Kassem et à côté d'un petit groupe de huttes de chaume que ce marabout protège.
Et c'est toujours une heure délicieuse que celle où, le camp dressé, la longue étape finie, on s'assied voluptueusement devant sa tente, sur une couche de fleurs sauvages toutes fraîches, et toujours différentes, toujours changées. L'espace est immense de tous côtés; l'air sent bon; il est imprégné de cette odeur qu'il a chez nous, à un degré moindre et d'une façon plus éphémère, à l'époque des foins; les vêtements arabes sont libres et légers, augmentant la sensation de repos que l'on éprouve, étendu là, sous le ciel rafraîchi du soir; et cette limpidité profonde qui est partout, qui est une fête pour les yeux, il semble aussi qu'on la respire, qu'on en goûte l'impression physique en remplissant sa poitrine d'air. Après tant d'heures bercées d'incessantes petites secousses au pas de la mule, on trouve infiniment douce l'immobilité de la vieille terre arabe sur laquelle on va dormir; et puis on a très faim, et volontiers on songe à l'heure du couscouss qui approche, ou même à ces cuisines barbares que nous font nos muletiers là-bas: moutons et poulets rôtis dans l'herbe.
Nous sommes ici près de chez les Beni-Hassem, dont nous traverserons demain le pays tout d'une traite afin de mettre le fleuve du Sebou entre eux et notre prochain campement; les Zemours ne sont pas bien loin non plus, mais on a beaucoup de peine à concevoir un danger dans ce lieu délicieusement paisible et plein de fleurs.
Au petit village d'à côté, les troupeaux rentrent en bêlant, conduits par des enfants encapuchonnés. On nous envoie aussitôt du lait encore tiède, dans des écuelles de terre; et le vieux chef, qui doit nous fournir une garde pour cette nuit, vient causer avec nous.
Après des questions quelconques échangées, nous nous informons des trois brigands qu'on avait capturés par ici le jour de notre premier passage: «Ah! dit-il, les trois brigands... voilà le cinquième ou sixième jour qu'ils ontles mains au sel!»
Oh! les malheureux! Nous nous en doutions bien, mais cela nous glace! Ainsi, ces hommes, qui étaient en même temps que nous dans cette plaine, respirant ce même air pur, libres comme nous-mêmes de courir, ayant comme nous la santé, l'espace, sont depuis cinq ou six jours, cinq ou six nuits, à attendre la mort, les ongles retournés dans la chair fendue, serrés, serrés dans l'effroyable gant qui ne sera jamais ôté; n'ayant rien à espérer, ni un soulagement, ni une pitié de personne, puisqu'il faut que la douleur aille en augmentant toujours, et qu'ils meurent précisément par l'excès de souffrir... Alors notre nervosité d'Européens étant revenue, voici que notre paix du soir, à l'heure confuse où le sommeil arrive, est troublée par l'image de ces trois suppliciés...
1erMai.—Mercredi matin.
On a tiré des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp, à nos oreilles. Et c'étaient nos veilleurs, très inquiets, très agités. On les entendait se dire entre eux: «C'est un voleur!—Non, c'est un chacal!» Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher dans l'obscurité: «Des hommes, je te dis, mais qui marchaient à quatre pattes, tout baissés, tout baissés...»
Quatre heures et demie du matin, au petit jour pâle, ils nous réveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la nuit, nous désirons être sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi le grand fleuve.
En s'éveillant ainsi dans sa maisonnette de toile—qui est toujours pareille, où les nattes et les tapis sont toujours disposés de la même façon—il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays d'alentour, qui, au contraire, est constamment varié: grande ville morte, ou plaine désolée, ou montagne d'où la vue domine?...
En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil, j'ai devant moi une étendue infinie, toute de luzernes violettes et de mauves roses, sous un ciel entièrement noir; une inimaginable profusion de fleurs dans une solitude plate illimitée, quelque chose qui tient à la fois de l'Éden et du désert. C'est à peine éclairé encore, et ces nuages si épais, qui semblent tombés sur les herbages, font la voûte du ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la plaine, à la partie la plus basse de ce ciel ténébreux, le soleil jaunâtre révèle sa présence par de longs rayons qu'il jette tout à coup au travers de cette grande intensité d'ombre où nous sommes; on le devine sans le voir et subitement l'obscurité semble s'être épaissie, par contraste, autour de ces raies lumineuses émanées de lui; ce lever plein de mystère me rappelle beaucoup ceux qui m'ont été familiers jadis sur les côtes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales à la saison des brumes. Mais, tandis que, désorienté, indécis, je regarde cette lointaine déchirure pâle, de grandes bêtes passent devant ce soleil, à la file; des bêtes lentes, dandinantes, dont les pattes longues projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux trois quarts perdue.
Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait où. De tous côtés à la fois, le bleu reparaît, puis se fixe uniformément, sur le dôme entier du ciel.
Sept heures de route, sans arrêt, dans la plaine, au milieu de la magnificence des pâquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves, croisant de temps à autre des files de chameaux et de petits ânons très chargés: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez—entre l'Europe et le Soudan.—A la fin, nous sommes lassés de tant de fleurs, tant de fleurs pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des mules et que le brûlant soleil alourdit.
Vers deux heures de l'après-midi, halte dans un lieu quelconque, d'où il me reste cette image: la plaine toujours, illimitée, fleurie comme ne fut jamais aucun jardin; et seul, à l'écart, le vieux caïd épuisé, disant ses prières à genoux... C'est dans une zone de pâquerettes blanches mêlées de pavots roses. Vieillard près de la mort à figure terreuse, à barbe blanchâtre comme du lichen, vêtu des mêmes couleurs fraîches que ces pavots et ces pâquerettes d'alentour, ses longs voiles blancs laissant transparaître son cafetan de drap rose;—son cheval blanc à haute selle rouge paissant à côté de lui, la tête plongée dans les herbages;—et lui-même, à moitié enfoui dans ces fleurs, dans ces fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs infiniment déserte sous le bleu profond du ciel d'été; lui, prosterné sur cette terre où on le mettra bientôt, et implorant la miséricorde d'Allah avec cette ferveur de prière que donne l'approche pressentie du néant...
Passé le Sebou à quatre heures, pour camper prés d'un village des Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve.
Jeudi 2 mai.
Notre petite troupe s'est augmentée de quelques nouvelles recrues: des Arabes quelconques rencontrés en route, voyageurs isolés qui nous ont demandé de se joindre à nous, par crainte des détrousseurs. Nous avons aussi deux de ces personnages appelés Rakkas, qui forment à Fez, une corporation importante sous le commandement d'un Aminn, et qui font métier de porter les lettres à travers le Maroc, en courant au besoin nuit et jour suivant le prix qu'on y met, sauf à dormir ensuite une semaine d'affilée.
Dans la matinée fraîche, nous traversons quatre heures durant ces solitudes sablonneuses tapissées de fougères et de petites fleurs rares, que nous connaissions déjà, mais qui nous semblent tout autres, plus mornes, plus mélancoliques, plus vastes aussi, à présent que nous cheminons seuls au milieu, sans notre bruyante escorte d'ambassade qui tirait des coups de fusil au vent. L'air qui ne sent plus la poudre, et que n'agite plus le passage en ouragan des fantasias, est étonnamment tranquille, pur, vivifiant, suave. Et la lumière est si belle!... Au delà des lignes immenses de la plaine, les montagnes où nous entrerons demain sont dessinées comme d'un pinceau net et ferme, en couleurs franchement intenses, sur un vide très clair qui est le ciel. De temps à autre, une cigogne nous regarde défiler, immobile sur ses échasses, ou bien passe en l'air agitant au dessus de nos têtes ses grands éventails blancs et noirs. Et c'est là tout ce qui anime ce pays désert, où l'on se sent si pleinement vivre.
Vers midi, au milieu de collines violettes de lavandes dont le soleil surchauffe et exalte la pénétrante senteur, nous apercevons un recreux de ravin où il y a par hasard un arbre, un vrai grand arbre, un vieux figuier sauvage contourné comme un banian de l'Inde. Et c'est si tentant, si extraordinaire dans ce pays nu, où il n'y a d'ombre que celle des nuages errants, que nous mettons pied à terre pour descendre dans ce trou et y faire notre halte du milieu du jour. La place, choisie et rare, est déjà occupée par une dizaine de taureaux qui se tiennent là, bien serrés les uns aux autres, bien cachés sous l'abri des larges feuilles épaisses, béats dans cette fraîcheur humide, quand tout rayonne et brûle alentour. Mais ils nous cèdent sans conteste, se sauvent épeurés à notre approche, et nous nous installons en maîtres dans la petite oasis.
Ce figuier doit avoir des siècles, tant ses branches sont grosses et bizarrement tordues. Un ruisseau court à ses pieds, en bruissant sur des cailloux noirs, au milieu des cressons, des myosotis bleus, de toutes ces plantes d'eau connues depuis l'enfance dans nos ruisseaux des campagnes françaises. Et, derrière la masse touffue de l'arbre, un rocher surplombant s'avance en voûte de grotte, formant comme une seconde petite salle, plus couverte encore et plus intime, que tapissent des capillaires et d'où suinte une source. En entrant là dessous, on a une sensation délicieuse de fraîcheur et d'ombre, après l'accablement de lumière brûlante qui est partout dehors sur ces collines de lavandes. Parmi les racines de ce figuier, comme sur des fauteuils, nous nous étendons paresseusement, nos pieds nus dans l'eau du ruisseau. De tout ce qui nous entoure, rien d'africain, rien d'étranger, il nous semble être dans quelque recoin d'une France sauvage, d'une France d'autrefois, au resplendissement de juin, par un midi sans nuages. Et les bêtes ici, jamais tourmentées par les hommes, n'ont pas peur de nous; les tortues d'eau tout doucement, tout doucement, entre les joncs, approchent leurs carapaces noires, pour venir manger les miettes de notre pain; et les rainettes vertes sautent sur nous, se laissent prendre et caresser.
De tous les recoins d'ombre, de tous les ruisseaux frais aux bords desquels il m'est arrivé de me reposer, par les brûlants midis, durant tant d'expéditions diverses, au milieu de tant de circonstances différentes, dans des pays quelconques du monde, je ne crois pas qu'aucun m'ait jamais apporté une plus pénétrante impression de paix que celui-ci, avec un plus intime désir de m'abîmer dans la tranquille nature verte.
A la fin de ce même jour, deuxième de notre mois de mai et premier du mois arabe de ramadan, nous sommes campés devant Czar-el-Kébir.
Et le soir, notre caïd, nos muletiers qui ont commencé depuis ce matin à observer le jeûne que le Coran ordonne pendant la durée de ce mois-là, sont tous debout, regardant la ville derrière laquelle le soleil se couche, attendant avec impatience l'heure où les pavillons blancs de prière vont se hisser sur les mosquées, l'heure du saint Moghreb, après laquelle il leur sera permis de manger et de boire.
Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir; toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers, aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de plumes au-dessus des terrasses.—Et dans le jaune lumineux du fond, dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un décor idéalement arabe, éclairé avec un art suprême.
—«Allah Akbar!...» L'heure sainte est enfin sonnée, l'immense cri retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le Moghreb, le premier Moghreb du ramadan.
Les grandes cigognes, contrariées par ce bruit pourtant familier, s'envolent, tournoient lentement, promènent un instant, en silhouette sur le jaune du ciel, leurs éventails de plumes, puis reviennent se poser à la pointe des minarets, dans leurs nids...
—«Allah Akbar!» Le cri, longuement répété, s'apaise, se perd en traînée mourante dans le silence envahissant; la lumière s'éteint vite, dans du bleuâtre qui semble monter de la terre; et, du côté opposé à la ville, du côté de l'ombre, une voix de chacal répond en sourdine, derrière un fourré de cactus...
En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de la musique et des festins après le jeûne austère du jour; aussi, dès que l'obscurité nous a tous enveloppés, la ville nous envoie des bruits confus de tambourins battant des danses étranges, de cornemuses glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, où le ramadan est fidèlement observé, on joue, sous les tentes, de la guitare à deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flûtée, avec des battements de mains.
Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui était revenu, tout à coup se remplit d'une musique aigre et déchirante qui semble être en l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, étant sorti de ma tente, je demande à un de nos muletiers, qui flâne à la belle étoile malgré l'heure indue, d'où ces sons nous viennent. En souriant, il m'indique du doigt les tours des mosquées qui se profilent en grisaille sur le ciel semé d'une poussière blanche d'étoiles: au bout de chaque minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, paraît-il, est installé, jouant à plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin, au-dessus de la vieille ville confusément obscure...
Samedi 3 mai.
Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et déjà les choses et les gens de ce siècle.
Cette avant-dernière journée de marche est longue, pénible, sous un soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux caïd, que les jeûnes du Ramadan achèvent, hésite, ne reconnaît plus son chemin. Nos muletiers, qui ne mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusitées. Les distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une manière inquiétante, la voici échelonnée sur deux ou trois kilomètres de pays chaud et désert. Parfois nous perdons de vue les mules, les muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du Calife, nos fameux cadeaux si convoités; alors, un peu influencés nous-mêmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos pas par cette chaleur, nous nous étendons pour les attendre, n'importe où, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe où sur la vieille terre arabe, sèche et brûlante, cachant notre tête sous notre capuchon blanc, à la manière des bergers qui font la sieste.
Vers trois heures, nous sommes complètement égarés, au milieu de solitudes de fougères, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos tentes ni de nos bagages, qui ont dû suivre un autre chemin. Et notre vieux caïd, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait pitié, dans son abrutissement de fatigue.
Mais, le soir venu et notre route retrouvée, le dernier de nos campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages.
Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a étendu un tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, où personne n'a posé les pieds: pâquerettes, mauves et gentianes, si serrées les unes aux autres qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines, sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'étendre. L'air pur est rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel bleu qui commence à pâlir, à tourner au vert limpide, un tissu de petits nuages pommelés est jeté discrètement comme un voile. Rien d'humain en vue nulle part; et le recoin le plus embaumé, le plus calme, que nous ayons encore trouvé sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de couleurs et de l'air. Cette soirée de mai sur ce plateau sauvage a une paix d'Éden; elle est ce que devaient être les soirées des printemps préhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la terre...
Dimanche 4 mai.
Après une journée de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la ligne bleue de la Méditerranée, et au-dessus encore, cette lointaine dentelure irisée qui est la côte d'Europe.
Nous éprouvons une première impression de gêne, presque de surprise, en passant au milieu des villas européennes de la banlieue. Et notre gêne devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'hôtel, avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite de muletiers, de ballots, notre déballage de Bédouins nomades, nous tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de jouer au lawn-tennis...
Vraiment Tanger nous paraît le comble de la civilisation, du raffinement moderne. Un hôtel, ou l'on nous donne à manger sans exiger de nous la lettre de rançon signée du sultan; pour nous apporter le couscouss, à table d'hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du dos, par deux pendeloques saugrenues en élitres de hanneton. Des choses laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sûre; plus besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur sa personne; en résumé, l'existence matérielle très simplifiée, plus confortable, nous sommes forcés de le reconnaître, facile à tous avec un peu d'argent. Et, à la détente qui se produit en nous, nous sentons tout ce qu'avait d'oppressant, malgré son charme, cette replongée si profonde que nous venons de faire dans des âges antérieurs...
Cependant, nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard, assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui y sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée. Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus industrieuse des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes, qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses mains confiantes, me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne, chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de convoitises sur un lit en blasphémant...
O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur prière...
Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des têtes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques, son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir, aux vieilles mosquées l'inviolable mystère,—et le suaire des chaux blanches, aux ruines.
FIN
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