L'Observatoire Jansen.
L'Observatoire Jansen.
Le Village et le Glacier d'Argentière.
Le Village et le Glacier d'Argentière.
Dans la nef d'Argentière
Montagnes! Pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté?Byron.
Je ne suis pas de ceux qui prennent la montagne pour un champ de course, et qui, mettant leur idéal à monter en courant et à descendre au galop, semblent souhaiter d'y séjourner le moins longtemps possible: je suis au contraire de l'école des alpinistes qui, ne pouvant s'arracher à la montagne, prennent leur plaisir à flâner indéfiniment sur les glaciers éblouissants et à se réchauffer le long des parois rocheuses dorées par le soleil.
C'est pourquoi ce matin, sans hâte, dans le froid aigrelet du petit jour d'automne, je suis parti paisiblement vers le glacier d'Argentière. Dans le village, tout dort: vide, la route bordée d'hôtels qui s'ouvre devant la gare déserte: silencieux, le chemin que l'on suit à droite à quelquecents mètres de la station. Au delà de l'église dont les cloches sommeillent encore, c'est le vieux village. Déjà, on entend remuer dans les étables; attaché à la porte d'une écurie, un mulet attend, placide, qu'on le bâte; un chien me témoigne quelque animosité au sortir du village et je gagne les prairies imprégnées de rosée. La voie du chemin de fer franchie, un maigre bois de pins parsemé de rochers commence, il est noyé dans la brume matinale. La route muletière tourne sur la droite pour gagner la moraine gauche; au passage du pont de bois, sur le torrent grondeur, quelques embruns me fouettent le visage, et dissipent les brouillards du sommeil qui traînent encore dans mon cerveau. Un regard vers le chalet de Lognan, me le montre très haut sur la croupe, minuscule, à peine perceptible dans la buée de l'aurore.
Au delà du pont, le sentier bifurque.
A gauche, il conduit vers la base du glacier que l'on aperçoit confusément, masse bleuâtre dans la grisaille de la nuit finissante.
Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent.
Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent.
A droite, la route muletière gagne la moraine parmi les roches et les éboulis. Une végétation d'abord rare, puis luxuriante, à mesure que l'on s'élève, tapisse toute la croupe sur laquelle serpente le chemin: arbrisseauxnains, au feuillage déjà rougi par l'automne, petites plaques d'herbes émaillées de fleurs aux couleurs délicates, mousses roses égayant la rocaille. La forêt commence bientôt: une vieille forêt de pins décharnés aux bras cassés par les avalanches; un bois tout peuplé de troncs séculaires à demi rongés par le temps. Le sentier gagne de la hauteur par mille détours sous les dômes silencieux. Enfin la forêt s'éclaircit, les mélèzes branchus et tortueux, rois de cette zone subalpine, abritent quelques maigres prés-bois. A travers leurs branches on aperçoit, bien haut encore, d'immenses formes encapuchonnées de blanc, immobiles comme en prière dans le calme solennel du matin. Mais les arbres et les capricieux détours du chemin les dissimulent bientôt à la vue, et le sentier s'élève, toujours tournant, dans les maigres pâturages rocheux qui ont succédé aux prés-bois.
De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le Mont-Blanc.
De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le Mont-Blanc.
Maintenant on aperçoit distinctement le chalet-hôtel de Lognan à faible distance; et tandis que le soleil levant fait courir un trait d'or sur les cimes, je distingue mieux les formes qui m'intriguaient tout àl'heure figées dans je ne sais quelle attitude de supplication: ce sont les immenses séracs du glacier d'Argentière.
Bûcherons au travail.
Bûcherons au travail.
Le courant glaciaire franchit les derniers kilomètres de sa course dans un lit extrêmement incliné et resserré; l'étranglement du passage qui compte à peine 400 mètres de large est tel, qu'il provoque la dislocation complète de la masse, un peu au-dessus de Lognan. Il se forme ainsi d'immenses obélisques aux aspects les plus inattendus: pyramides bleuâtres supportant des cubes de glaces semblables à de grosses têtes inertes, minces tours encapuchonnées de neige, longs prismes enchevêtrésentre lesquels joue une lumière phosphorescente et mystérieuse. C'est tout un peuple d'aiguilles glacées, qui descend d'une marche insensible et irrésistible vers le fond de la vallée.
Argentière et le Dôme du Goûter.
Argentière et le Dôme du Goûter.
Les arêtes nettes et symétriques du chalet de Lognan se détachent sur cette étrange toile de fond. Outre un bâtiment aménagé en hôtel, le groupe de Lognan comporte quelques modestes maisonnettes et quelques abris rudimentaires aménagés sous les roches. La route muletière s'y arrête. Au delà, le sentier ne consiste plus qu'en une trace assez bien marquée, courant sur la crête de la moraine entre les blocs de granit. Puis la crête devient plus étroite, dominant à gauche les séracs d'une vingtaine de mètres; les herbes maigres disparaissent.
En se retournant, on aperçoit la cime neigeuse du Buet: devant soi c'est le vaste glacier, éblouissant sous le soleil, encerclé de falaises abruptes, dominé par les glaciers suspendus qui descendent de l'Aiguille-Verte. On est sur le seuil du plus beau et du plus théâtral glacier des Alpes.
Le Glacier et l'Aiguille d'Argentière.
Le Glacier et l'Aiguille d'Argentière.
Le Glacier d'Argentière, en effet, mesure 11 kilomètres de longueur; il se déroule suivant une ligne absolument droite; aussi est-il remarquable par sa symétrie harmonieuse. Les pics qui l'entourent se correspondent et se font face des deux côtés du courant glaciaire. M. E.-A. Martel le comparetrès justement «à une de ces majestueuses nefs ruinées, dont les voûtes et les arcades sont effondrées, et les piliers seuls sont restés debout. C'est simple, homogène et impressionnant, comme un grandiose vaisseau gothique».
Glacier d'Argentière, au fond le Dolent et le Triolet.
Glacier d'Argentière, au fond le Dolent et le Triolet.
Pour accéder au chœur de cette immense cathédrale qui a le ciel pour voûte, le Mont-Dolent et l'Aiguille du Triolet pour abside, et un transept de 4500 mètres de large compris entre l'Aiguille Verte et l'Aiguille du Chardonnet, on gravit le plus grandiose escalier d'ivoire que l'imagination puisse créer. Sur 1600 mètres, à partir des séracs de Lognan, le glacier s'élève par une pente douce, coupée de crevasses étroites, parallèles, symétriquement espacées, qui déterminent des murs de glace si régulièrement superposés qu'on a l'impression d'une longue suite de gradins d'ivoire ombrés d'azur; c'est un véritable escalier de Titans, conduisant au temple du lourd silence, où dort un immense lac polaire entre de fantastiques merlons de glace étincelants.
Lorsqu'après avoir remonté sa rive gauche on est parvenu vis-à-vis de l'Aiguille du Chardonnet, on voit le glacier se coucher aux pieds des falaises pour devenir à peu près plat. Le cirque supérieur n'a en effet, qu'une dénivellation de 300 m. sur 4 kilom. d'étendue. A l'entour s'élèvent les immenses escarpements qui sur la rive gauche portent le nom de Droite et de Courtes, et où dorment de petits glaciers sournois et méchants.
Plutôt que d'aller chercher une impossible route dans les couloirs qui strient la roche, il est préférable pour l'alpiniste de force moyenne de gagner la rive droite du glacier dans la direction de l'arête de l'Aiguille d'Argentière. Au sud du Glacier du Chardonnet existe en effet une cabane qui porte le nom de refuge du Glacier d'Argentière. Elle est construite à 2822 mètres d'altitude, non loin d'un point d'eau dans la moraine des Améthystes, sur un emplacement d'où l'on peut embrasser la totalité du bassin.
Ce qui frappe tout d'abord c'est que, contrairement à la configuration habituelle des glaciers, celui d'Argentière n'a ni coude, ni tributaire. C'est un véritable cercle de géants sans issue. Il est entouré de prodigieux escarpements, que coupent des couloirs sauvages où tonnent les rochers, et que terminent des merlons aigus, armés eux-mêmes de lances de granit.
La Verte, les Droites, les Courtes, au fond, le Mont-Blanc.
La Verte, les Droites, les Courtes, au fond, le Mont-Blanc.
Au moment de la pleine lune il faut aller passer la nuit au refuge d'Argentière: autour du cirque fantastique dorment dans un funèbre silence les grandes formes fracassées par je ne sais quel effrayant cataclysme: nuit de grandiose horreur sous la lumière crue qui projette surla glace les ombres des Aiguilles, tandis que les couloirs emplis de ténèbres impénétrables semblent receler je ne sais quels effroyables démons.
Face au crescendo sans pareil des Courtes, des Droites et de la Verte.
Face au crescendo sans pareil des Courtes, des Droites et de la Verte.
La Verte, les Droites et les Courtes vues du Glacier du Tour Noir.
La Verte, les Droites et les Courtes vues du Glacier du Tour Noir.
On ne saurait trouver nulle part, ailleurs, un pareil entourage. Si l'on suit des yeux le pourtour de l'immense vaisseau en commençant par Lognan, c'est-à-dire par le Nord, le regard se heurte d'abord à une arête découpée en dents de scie, qui culmine à 4127 mètres sous la forme d'un immense dôme de glace vert foncé auquel on a donné le nom d'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse légèrement et se prolonge par une des plus impressionnantes murailles des Alpes.
Les deux pointes principales portent les noms redoutés de Droites et de Courtes; un peu plus loin vers le Sud-Est se dresse un roc cylindrique, coté 3692 mètres appelé Tour des Courtes. Au-delà, l'arête se creuse pour se relever ensuite en un «cône de rochers noirs cuirassé de glaces grises et tout en affreux précipices» connu sous le nom d'Aiguille du Triolet par les alpinistes, qui redoutent ses rochers délités et abrupts. De cette aiguille part ce que M. Martel appelle une «bizarre courtine», mur de falaises tellement verticales que la neige ne peut y séjourner. Cettemuraille forme la paroi de l'abside de l'immense cathédrale. Appuyée à l'Aiguille du Triolet à droite, elle aboutit à gauche, à un élégant cône de neige qui orne le fond du Glacier d'Argentière et en atténue l'austérité: c'est le Mont-Dolent, triple borne frontière de la France, de la Suisse et de l'Italie.
Sommet du Tour Noir, vue sur la Suisse.
Sommet du Tour Noir, vue sur la Suisse.
Entre l'Aiguille de Triolet et le Mont-Dolent s'ouvre un ravin plein de neige, qui conduit à une dépression assez marquée au delà de laquelle on aperçoit le beau ciel d'Italie: «C'est le Beau Idéal d'un col» dit Wymper qui le traversa, alors qu'il cherchait dans le massif, un col comparable à celui du Géant.
++ Fleures de montagne.
++ Fleures de montagne.
La Verte et les Droites, vues du Col d'Argentière.
La Verte et les Droites, vues du Col d'Argentière.
A partir du Mont-Dolent, qui ferme le Glacier d'Argentière au Sud-Est, la crête tourne franchement vers le Nord-Ouest, formantune magnifique paroi qui porte le nom de Rochers Rouges d'Argentière; arête infernale, couronnée d'un hérissement de lances à 3691 mètres, elle ne le cède en rien en sauvage beauté aux pentes des Droites et de l'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse de 200 mètres environ pour former le Col d'Argentière. A la gauche du col et le dominant, un pic à l'aspect impressionnant: Javelle, son premier conquérant, le célèbre sous le nom de Tour Noir, «tour informe, lourde tour de 200 mètres, penchée de tout son incalculable poids sur le Glacier d'Argentière». Grimpé jusqu'au col par le versant du Glacier de la Neuvaz, Javelle traversa la face orientale de l'Aiguille sur une étroite corniche et atteignit ainsi l'arête: «Alors, écrit-il, délicieux souvenir, alors commence la grande gymnastiqueaérienne, la vertigineuse grimpée comme aux flèches de Strasbourg, alors viennent ces émouvants passages où, suspendu sur 1000 mètres d'abîme, on tient du bout des doigts, du fin bord de la semelle à de simples rugosités de granit... de temps en temps, on regarde entre ses pieds, ou l'on penche la tête par-dessus son épaule pour contempler les profondeurs. Ah! les bons moments, et l'indicible plaisir.»
Aiguille du Géant, vue de la Brèche Charmoz.
Aiguille du Géant, vue de la Brèche Charmoz.
A côté du Tour Noir, et à peine plus haut que lui, se dresse la splendide Aiguille d'Argentière. A la cathédrale incomparable qui contiendrait sans peine toutes celles que le génie de l'homme a édifiées au cours des siècles, il fallait des orgues dignes d'elle: l'Aiguille d'Argentière située dans le transept gauche forme ces orgues avec ses fins rochers élancésgroupés par faisceaux comme d'immenses tuyaux. Comprise entre les Glaciers de Saleinaz et d'Argentière, elle fait le pendant des Droites.
Aiguille du Chardonnet.
Aiguille du Chardonnet.
Course d'un rare intérêt, l'Aiguille d'Argentière ne présente que peu de danger: des couloirs rocheux nécessitant une bonne habitude de l'escalade, des pentes de glaces abordables, des crevasses facilement franchissables. Il ne faut point cependant négliger les précautions en usage dans les grandes ascensions. Lors de sa première tentative, Wymper accompagné de Reilly et de ses guides Croz et Couttet s'était engagé sans méfiance sur une pente de neige glacée qui présentait toutes les apparences de la solidité et de la sécurité, mais, frappant fortement la croûte de glace pour se réchauffer les pieds, il y fit subitement un trou et entendit au-dessous de lui comme un fracas de vaisselle cassée. Il s'aperçut alors que lui-même et toute sa cordée étaient arrêtés sur une caverne qui était recouverte par une mince voûte de neige d'où pendaient des touffes de grandes stalactites... Toute la caravane aurait pu dégringoler dedans à n'importe quel moment. «Allez plus haut, Croz, nous sommes sur une crevasse»—«Nous le savons, répliqua-t-il»... D'une manière douce, mon camarade s'enquit si ce que nous faisions n'était pas ce qu'on appelle tenter la Providence? La réponse fut affirmative.
Du sommet de l'Aiguille, la vue est incomparable: elle embrasse toutes les Alpes Pennines et Bernoises, le Chablais et le Bas-Valais, tandis qu'à ses environs immédiats, le Mont-Dolent, le Tour Noir, l'Aiguille d'Argentière, et la paroi des Droites et des Courtes forment d'admirables premiers plans.
A côté de l'Aiguille d'Argentière et sur le même alignement se dresse l'Aiguille du Chardonnet; un col, bien connu des alpinistes de moyenne force, sépare les deux sommets.
Glacier d'Argentière: les Droites, les Courtes.
Glacier d'Argentière: les Droites, les Courtes.
Durant la montée du Glacier du Chardonnet jusqu'au Col, on a le loisir d'examiner la très curieuse face méridionale de l'Aiguille: celle-ci est toute hérissée de petites pyramides rocheuses superposées en gradins. Du côté d'Argentière, la crête rocheuse descend en pente rapide vers le Nord-Ouest, tombant en précipices sur la langue terminale du Glacier d'Argentière où se pressent les formes blanches qui dans l'air transparent du matin semblaient des êtres figés dans une interminable prière.
Et dans la douceur apaisante du bel après-midi d'automne, j'ai descendu à regret les marches de cristal, seuls vestiges intacts de la grande cathédrale gothique effondrée. Sous le soleil, les pierres croulaient dans les profondeurs sonores, les séracs s'éboulaient par intervalle ende sourds craquements, les cascades bondissaient dans la plaine en grondant, tandis qu'on entendait l'imperceptible et continuel crépitement des gouttes d'eau tombant dans les anfractuosités de la glace.
Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre.
Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre.
Par le sentier qui serpente sur la crête de la moraine, à travers l'herbe rousse parsemée de rochers, j'ai regagné Lognan déserté par les troupeaux. Les pâturages rocheux étaient vides et silencieux; les mélèzes des prés-bois portaient des aiguilles d'or; entre leurs racines les ruisselets chantaient; les mouches bourdonnaient joyeusement. Les airelles portaient des feuilles pourpres comme les pampres leurs sœurs, car l'airelle est la vigne de la montagne. C'était le moment de la vendange: une nuée de vendangeurs ailés s'était abattue sur les buissons, on les entendait piailler et se disputer sous les branches, qui descendent en terrasses successives jusqu'au glacier que l'on aperçoit très bas en-dessous de l'encorbellement. Le bruit de mes pas dérangeait les vendangeurs de leur agréable besogne; les merles s'envolaient effarouchés et plongeaient vers la glace bleue en criant; de toutes parts flottait l'odeur de sapins et de fruits mûrs. Toute la montagne vivait joyeuse sous les derniers rayonsdu soleil couchant, tandis que déjà la brume montant de l'Arve envahissait la vallée.
S'il faut qu'après la mort, nos âmes changent d'enveloppe, je forme le souhait, divinité bienfaisante, de devenir l'un des merles du bois de Lognan. La nuit venue, je volerai jusque dans la plaine, et perché sur quelque pommier non loin d'un palace dans la nuit claire et sereine, j'écouterai les airs de danse. Le jour j'élirai domicile dans quelque buisson à l'abri d'un rocher non loin du sentier, et si quelque touriste élégant s'égare près de ma demeure, inquiet, soufflant et peinant, je lui sifflerai, moqueur, les airs de danse que j'aurai appris sous la lune blafarde.
Mais je n'aurai plus peur de l'alpiniste, du bruit de ses souliers ferrés, ni du son du piolet frappant le granit. Caché sous les feuilles, je le regarderai de mon petit œil noir très vif; invisible sous les brindilles, j'accompagnerai ses pas jusqu'à la limite supérieure des prés-bois, me souvenant que dans une autre existence, j'étais monté moi aussi dans la grande nef, silencieuse, qui dort sous la lune, entre les piliers à demi écroulés, que l'homme a baptisés la Verte, les Courtes, les Droites, le Triolet, le Dolent, Argentière et Chardonnet.
Séracs au Glacier d'Argentière.
Séracs au Glacier d'Argentière.
Le Montenvers et l'Aiguille du Dru.
Le Montenvers et l'Aiguille du Dru.
La Mer de glace.
La Mer de glace.
Au cirque des géants
Ce nain de pierre pétulant et ridiculesemblait nous dire: «Moi aussi je suisméchant, venez-voir!»Guido Rey.
Ce nain de pierre pétulant et ridiculesemblait nous dire: «Moi aussi je suisméchant, venez-voir!»Guido Rey.
Compagnon fidèle de mes belles ascensions, O ami infortuné, comment ai-je pu venir sans vous jusqu'à cette «cité des songes» que nous avions rêvé de visiter ensemble? Lorsqu'en septembre 1906, un camarade commun, vous apportait, au pied des Aiguilles d'Arves où vous guettait la mort, l'expression de mes regrets et de ma rage d'être retenu loin de vous, votre cœur d'alpiniste avait trouvé pour moi une parole de consolation: «Tu lui diras que l'été prochain nous ferons les Aiguilles deChamonix.» Hélas! votre promesse, vous l'avez emportée avec vous au fond de la crevasse où vous êtes tombé à bout de corde!
Traversée de la Mer de glace.
Traversée de la Mer de glace.
Sans vous, mais votre souvenir en moi, j'ai gagné l'immense Glacier du Géant où de toutes parts se dressent les fières obélisques, les hauts bastions, les crêtes hérissées de hallebardes que vous aimiez escalader.
Le chemin de fer du Montenvers m'avait remorqué le long des contreforts du Planaz, dans le souterrain du Grépon, puis sur les flancs du socle qui porte les Charmoz, et par le grand viaduc qui tourne au-dessus du Glacier des Bois, j'avais abordé la terrasse du Montenvers. En contemplant l'insigne panorama je comprenais pourquoi le contempteur du Mont-Blanc, Chateaubriand lui-même n'avait pu rester insensible à sa vue:
«Qu'on se représente une vallée, dit-il, dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les Aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l'une va aboutir à une haute montagne, le Col du Géant, et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamonix. Cettepente, presque verticale est occupée par la portion de la Mer de glace, qu'on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un rude hiver survenu; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu'au fond de son lit; les sommets des monts voisins se sont chargés de neige partout où les flancs du granit ont été assez horizontaux, pour retenir les eaux congelées: voilà la Mer de glace et son site...»
Traversée de la Mer de glace.
Traversée de la Mer de glace.
Le grand écrivain n'avait eu des yeux que pour les glaciers, seuls à la mode à son époque. Aujourd'hui, les visiteurs partagent leur admiration entre le fleuve glacé et les aiguilles qui dressent leurs impressionnants escarpements autour de Montenvers.
Le simple touriste peut sans peine accéder jusqu'au pied de ces cimesardues. Du Montenvers, en effet, part un sentier charmant qui conduit à Pierre Pointue, en suivant le sommet verdoyant de la falaise qui domine la vallée de Chamonix. C'est le sentier du plan des Aiguilles. Il va, pittoresque, au bord de cette grandiose terrasse où viennent aboutir les glaciers des Charmoz, de la Blaitière et du Plan; un léger détour permet de passer au bord du lac du Plan, limpide miroir oublié par je ne sais quelle nymphe sur les hauteurs où dorment les Glaciers des Pèlerins de la Blaitière et des Nantillons.
La gloire du Montenvers est sans contredit l'Aiguille du Dru, magnifique obélisque qui sur la rive opposée dresse ses pics vertigineux à 2000 mètres au-dessus du glacier. Étrange par la pureté de ses lignes, elle surprend également par la couleur changeante de ses roches; son nom «semble celui d'un nain difforme et méchant». Il n'est jusqu'au nom du glacier, qui dort à ses pieds, qui n'étonne à son tour par sa bizarre consonance: La Charpoua; c'est là que l'on va passer la nuit avant l'escalade du Dru.
La Mer de glace, le Montenvers et les Aiguilles de Chamonix, vus depuis le chapeau.
La Mer de glace, le Montenvers et les Aiguilles de Chamonix, vus depuis le chapeau.
Au bas de l'escarpement, le plus grand des Alpes, le Glacier duGéant déroule paisible son fleuve de glace. Celui-ci, en effet, coule majestueux et solennel entre les hautes digues que forment le Dru et l'Aiguille du Moine à l'Est et les assises des Charmoz à l'Ouest. Au départ de Montenvers, on remonte d'abord sa rive gauche par un sentier suspendu aux flancs de grandes dalles rocheuses munies de mains courantes. Puis en un point appelé l'Angle, un couloir de terre descend rapidement jusqu'au glacier. Dans cette partie qui est plane, la glace est unie et monotone. On remonte le glacier sans aucune peine dans la direction de l'Aiguille du Géant qui s'avance comme un éperon rocheux au milieu du courant. A sa surface courent des ruisseaux rapides, qui ont creusé dans la glace des cavités auxquelles on a donné le nom de «moulins».
Dent et Cirque du Géant.
Dent et Cirque du Géant.
Au delà des Moulins, les hautes parois qui enserrent le cours inférieur du glacier s'écartent. A gauche, dans la direction de l'Est, s'ouvre un magnifique cirque: c'est le Glacier de Talèfre.
Il fut jadis un des glaciers les plus explorés du massif. Avant que fut née l'idée de parcourir la montagne pour elle-même, les crystalliers allaient chercher les gemmes au pied des Droites et des Courtes qui forment le fond du glacier. Le milieu en est marqué par un îlot rocheux coté 2787 mètres d'altitude que l'on appelle Jardin de Talèfre. Chaqueannée, le mois d'août le voit se revêtir d'une riche parure composée des plus belles fleurs de l'Alpe; ainsi le rocher solitaire et perdu dans le désert immense et désolé devient durant quelques semaines la plus gracieuse des oasis, c'est un rappel de vie dans l'éternelle désolation.
Les Séracs de la Mer de glace.
Les Séracs de la Mer de glace.
A l'Est, l'Aiguille de Talèfre avance un long promontoire rocheux jusqu'au milieu de la vaste échancrure. Elle sépare le Glacier de Talèfre, de celui de Leschaux plus sauvage encore. La formidable paroi des Grandes Jorasses encercle de noir cet austère glacier; à l'Est, une mince bande de neige coupe la falaise verticalement et l'on aperçoit au sommet une brèche perdue dans l'azur: elle porte le nom poétique de Col des Hirondelles. Sir Leslie Stephen raconte dans «l'Alpine Journal» les circonstances qui ont entouré son baptême: «En commençant à escalader les pentes de neige, nous observâmes un peu au-dessous de nous de mystérieux objets symétriquement arrangés en cercle sur la glace. C'était une vingtaine de points noirs parfaitement immobiles. En approchant, nous découvrîmes leur nature, non sans une certaine tristesse, je l'avoue. Les vingt objets étaient des corps, pas des corps humains, ce qui à uncertain point de vue eût été moins étonnant... Les pauvres petits cadavres étaient les restes mortels d'hirondelles... Les oiseaux s'étaient peut-être rassemblés pour se tenir chaud, ou ils avaient été subitement stupéfiés par les tourbillons... Ils étaient unis dans la mort et paraissaient, je le confesse, étrangement pathétiques au milieu de la solitude des neiges.»
L'Aiguille du Dru.
L'Aiguille du Dru.
En amont de l'échancrure de Talèfre s'ouvre, en un prodigieux amphithéâtre, la cuvette glaciaire du Géant.
Escalade de l'Aiguille du Géant.
Escalade de l'Aiguille du Géant.
A l'Aiguille du Géant.
A l'Aiguille du Géant.
Si le Glacier d'Argentière a pu être comparé à une cathédrale gothique on peut comparer le Glacier du Géant à un temple rond antique. Lorsque Vipsanius Agrippa construisait à Rome, au centre du champ de Mars, son célèbre Panthéon, il devait avoir je ne sais quelle divination du cirque des Géants. Le plan d'ensemble comporte les mêmes dispositions et la même orientation. Une façade au Nord avec un formidable portique, dont subsistent les deux colonnes latérales, l'Aiguille du Plan à l'Ouest et l'Aiguille du Géant à l'Est; d'interminables gradins éboulés appelés séracsdu Géant marquent encore la place de l'escalier de marbre. On le gravit par la droite à travers un dédale des blocs de glace, qui forme la plus belle chute de séracs de l'Europe. L'escalier franchi, on débouche dans le temple. Ses murailles sont revêtues de plaques de glace, comme les murs du Panthéon étaient plaqués de marbre. Dans l'épaisseur des parois, comme dans le temple romain, des ædicules, des absidioles, portant le nom des Aiguilles qui les dominent.
La Mer de glace et le Mont-Blanc.
La Mer de glace et le Mont-Blanc.
De même aussi que le Panthéon était consacré à tous les dieux, le Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne. Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit, le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord, un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République; elles sont précédées dansle tour d'horizon par les pointes Saumon, l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan. Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible, immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que splendeur, pureté, ineffable beauté.
Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des Grands Charmoz.
Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des Grands Charmoz.
Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant.
Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de la Doire: c'est l'Italie.
Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la réalitéencore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le nom deRifugio Albergo Torino.
Escalade de l'Aiguille du Géant.
Escalade de l'Aiguille du Géant.
Saxifrages.
Saxifrages.
Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur. On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes et l'on arrive à Entrèves,d'où une route de chars commode conduit au Chamonix italien.
Au Grépon.
Au Grépon.
Requin et Grépon, vus de la Bédière.
Requin et Grépon, vus de la Bédière.
Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes Dauphinoises.Tout près, formant un impressionnant premier plan, on distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col.
A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français appellent Aiguille du Géant et les ItaliensDente del Gigante!
Le Mont-Blanc et la Pointe Sella.
Le Mont-Blanc et la Pointe Sella.
Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876. Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en 1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissanceétait en même temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau; ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer etfinissent par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille enchaînée sera maintes fois gravie.
Lever de soleil dans les séracs du Géant.
Lever de soleil dans les séracs du Géant.
Refuge Torino.
Refuge Torino.
La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin.
La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin.
Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du Sentier du Couvercle.
Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du Sentier du Couvercle.
Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette escalade inouïe.
Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées. Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs intervalles.
Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières assises est agréable; partout le rocher est excellent.
Requin vu du sentier du Couvercle.
Requin vu du sentier du Couvercle.
Au sommet de l'Aiguille de Rochefort.
Au sommet de l'Aiguille de Rochefort.
Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement suffisantpour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment. Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là, comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher est plus solide que le chanvre.
Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant.
Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant.
Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.
Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve aupied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de 75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?
Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement. Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de semblables dimensions.
Ascension de l'aiguille du Géant.
Ascension de l'aiguille du Géant.
Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où laDoire déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant, au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire. De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va descendre.»
Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse en une dernière vision de l'Alpe?
«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une fois, ami, sur un sommet du monde[1].»