CHAPITRE VIII

Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence, des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties détachées de l'ancienne Turquie.

[3]C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle: Ribbi Chelomon Israch.

[3]C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle: Ribbi Chelomon Israch.

[4]Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique, Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment, paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.

[4]Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique, Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment, paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.

De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie balkanique et les Albanais.

De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie balkanique et les Albanais.

De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est, continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente, quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade. L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et Serbes se disputent le sol.

Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important, Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les tiennent en main.

Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares.

L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent, disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils préfèrent y renoncer.

Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.

Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation: alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates questions qui puissent se poser.

Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le titre d'episcopus; les autres sont aidés par des économes, comme l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres ayant le titre deseculari. Tout ce clergé est formé soit au séminaire principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople.

Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à poursuivre une action politique.

Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs, comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de 1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.

En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie; des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.

Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure. C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes, étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis, parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie, et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa propagande bulgare.

Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes, dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite d'une intense propagande du royaume.

Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des gouvernements et des exigences des grandes puissances.

Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève; deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar, dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout le long de la route que je suis.

Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés lentement.

De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.

Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne; c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra, coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant, d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.

Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche, forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des Albanais que nous croisons.

L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur féminin.

Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques années un centre important presque entièrement albanais; les neuf dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.

Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.

Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés: il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage, primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.

A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet accoutrement il figure le progrès.

Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse: blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23 piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à Kalkandelem et Gostivar.

La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi, située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est réservée.

Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé, nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux. Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais, la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs, dont les terres et les richesses sont des plus importantes.

Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent, au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et en assure la vente.

Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion à laquelle il se range aussitôt.

Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs, l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux pistolets de cuivre incrusté.

Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs, venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent; sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés, et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.

Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part. Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe. Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé, tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le clair et doux soleil de septembre.

La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres, 3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100 villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.

Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme» au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.

De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.

C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.

La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.

Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8]est son nom; une vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.

Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent; ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.

L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20 000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est un château princier, mais vide et froid.

Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais, Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un: je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé; le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée; la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture. J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège, l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles, les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les paysans bulgares du grand propriétaire.

Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines; un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille; l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne.

Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres difficultés du nouveau régime.

Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite, quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination de leurs fusils.

Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs achats et à leurs ventes.

Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés.

Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe; les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent, reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est joué en l'an de grâce 1913.

Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique: Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.

[5]Les Serbes termineront cette année la construction d'une route qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra.

[5]Les Serbes termineront cette année la construction d'une route qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra.

[6]23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font un peu plus de 100 kilos.

[6]23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font un peu plus de 100 kilos.

[7]Comptées 123 piastres à la livre.

[7]Comptées 123 piastres à la livre.

[8]Hussein Sah, dit la carte autrichienne.

[8]Hussein Sah, dit la carte autrichienne.

La question d'Orient et la question albanaise || La force du sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?

La question d'Orient et la question albanaise || La force du sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?

La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.

Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de solution pourraient lui être apportés.

On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.

Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés dont la diplomatie duBallplatzest l'origine et celles qui tiennent à la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère les ait délivrés de ce présent de Nessus.

Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité, et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier un pays traditionnellement insoumis.

Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle nationalité subsisterait?

Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or, soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment national albanais dans toutes les régions du pays.

Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue, tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare, si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.

Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes, Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires de la Macédoine et de l'Occident.

Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves, sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes, ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du «serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans l'insoluble.

En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné, opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun. Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes?

Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été conservées durant les siècles de la domination turque par la religion; la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet, l'esprit national s'est évaporé.

Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur et de la force du sentiment national albanais.

Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans, le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue, sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact; l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.

Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux pour constituer la force sociale nécessaire.

Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine; en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la division était soigneusement cultivée entre tribus, religions, influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et à Test contre les Bulgares.

Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir, ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace exceptée, serait devenue albanaise.»

La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les paysans.

Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.

Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.

Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion nouvelle extraordinaire.

Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?

Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie de fait sous le joug turc?

Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de l'Albanie, leBallplatzn'a-t-il fait que modeler sur elle sa politique?

On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été—tout au contraire—une invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la fable del'Huître et les Deux Plaideurs; et quand le juge serbe ou grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.

Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de lui reprocher d'être une politique intéressée?

Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de l'heure présente?

L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a manqué d'énergie avant et de doigté après.

L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique présumée et la Russie.

A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État, comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante. Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer: Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance slave.

Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger, au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans l'extrême nord de la contrée.

Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche et infiniment pernicieuse dans ses résultats.

Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés; la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations. De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de choses convenable pouvait être établi.

Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation pouvait préparer unstatu quoà la fois définitif, équitable et équilibré.

L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à des souverainetés contraires à leurs voeux.

La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons; nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité; l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais, alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez, rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous avez interdit les abords.»

La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine, où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi improbable qu'elle serait souhaitable.

Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie, la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida, une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion, sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port libre et le débouché commercial.

Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.

Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas, dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome, conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle situation.

L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses, est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et économique de demain?

Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe, ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre diplomatique du vieux monde?

Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance, recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une partie des Balkans.

Laissons pour un instant les vues actuelles de laConsultaet duBallplatzet considérons seulement la réalité: est-on si assuré que l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le même sens les ficelles de ce jouet?

Je ne crois point pour ma part à une mainmisefacilesur l'Albanie; la Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse, ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra, recevront leurs dons,—car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que des riches,—accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se joueront de leurs protecteurs.


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