Chapter 6

Pierre Matthieu, historien, auteurd'une Vie d'Henri IV, raconte ceci à la date de 1599: «Le Roi, accompagné de quelques seigneurs, étant à la chasse vers la route de Moret et leRocher aux Nymphes, entendit un grand bruit de plusieurs personnes qui donnaient du cor assez loin et les jappements des chiens et les cris des chasseurs, bien différents de l'ordinaire et éloignés de lui d'une demi-lieue. Et en un instant, tout ce tumulte se fit entendre tout près de lui.

«Sa Majesté, surprise et émue, envoya le comte de Soissons et quelques autres pour découvrir ce que c'était. Aussitôt ils entendirent ce bruit près d'eux, sans voir d'où il venait ni ce que c'était. Et tout à coup, ils aperçurent, dans l'épaisseur de quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la tête et leur dit:M'entendez-vous?ouQu'attendez-vous?ouAmendez-vous, ce qu'ils ne purent distinguer étant saisis de frayeur. Et tout aussitôt après ce spectacle disparut comme une vapeur.

«Ce qui ayant été rapporté au Roi, Sa Majesté s'informa des charbonniers, bergers et bûcherons qui sont ordinairement dans cette forêt, s'ils avaient déjà vu de tels fantômes et entendu de tels bruits.

«Ils répondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand homme noir, avec l'équipage d'un chasseur et qu'on appelait le Grand Veneur…»

Michelet, qui commente, d'après Matthieu, cette apparition, suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce prestige avait été machiné pour l'incliner à la dévotion après la mort de Gabrielle d'Estrées. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup d'imagination.

D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce sens. Il se contente d'ajouter que, le même jour, Sully, se trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse rentrât si tôt, le ministre sortit précipitamment pour saluer le roi.

Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogés répondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. — Notez, au surplus, que du pavillon de Sully à l'endroit où se trouvait Henri IV, on compte une dizaine de kilomètres.

Chose singulière, Sully ne parle point, dans sesMémoires, de ce dernier incident. Il dit seulement à propos de l'apparition elle- même:

«On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige vu si souvent et par tant d'yeux dans la forêt de Fontainebleau. C'était un fantôme environné de chiens dont on entendait les cris et qu'on voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»

Péréfixe et l'Estoile font un récit analogue à celui de Matthieu. Péréfixe ajoute: «On attribue cette vision à des jeux de sorciers ou de mauvais esprits». Quant à l'Estoile il rapporte que le fantôme apparut au Roi lui-même et que celui-ci en fut «tout froid de peur» et en demeura longtemps fort troublé.

Bongars, diplomate employé par Henri IV auprès des princes d'Allemagne, écrit, dans une de ses épîtres latines, qu'étant venu à Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il entendit plusieurs personnes parler de la dernière apparition duChasseur Noir. Un piqueur qu'il interrogea lui répondit: «Ce doit être un gentilhomme qui fut assassiné du temps de François 1er et qui revient».

Enfin laChronologie septénaireraconte que le roi et les courtisans s'étaient d'abord moqués du Chasseur Noir comme d'une fable mais qu'ils l'aperçurent un jour distinctement dans un hallier sous la figure d'un homme d'une taille élevée et au visage ténébreux. Ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent; et ce fut à qui courrait le plus vite.

Sous Louis XIII, en 1628, M. Herbet a relevé, dans sonDictionnaire de la forêt de Fontainebleau, une apparition du Chasseur Noir à deux gentilshommes de la Cour. Cette relation fort circonstanciée est tirée d'une plaquette très rare qui se trouve à la Bibliothèque Nationale.

M. Herbet donne aussi une explication de l'apparition à Henri IV due à Hurtaut et Magny. D'après ces auteurs, il se serait agi d'attirer le roi dans un guet-apens et de l'assassiner.

Or, en 1699, le Chasseur Noir apparut de nouveau à Louis XIV. — L'abbé Guilbert rapporte le fait dans saDescription des château, bourg et forêt de Fontainebleau, publié en 1731. Mais loin d'éclaircir cette mystérieuse histoire, il la complique encore en y mêlant un artisan prophétique.

Il reproduit d'abord le récit de Matthieu puis il ajoute: «Cent ans après, Louis XIV, étant à la chasse, eut cette même vision qui l'avertit de certains faits particuliers dont il ne parla, dit-on, à personne et dont il fut très impressionné. Ces faits lui furent confirmés par un maréchal ferrant de Salon-de-Craux en Provence, parent de Nostradamus et qui se crut chargé de révéler au Roi certaines choses qui regardaient sa conscience et qui, malgré le secret, donnèrent lieu à bien des conjectures.

«Ce qu'il y a de sûr c'est que le Roi allant à la messe, ce nouveau prophète se trouva sur son passage. M. le maréchal de Duras, qui suivait le Roi, dit alors: — Si cet homme n'est pas fou, je ne suis pas noble.

«Le Roi qui l'entendit, se retourna et dit: — Cet homme là n'est pas fou. Il parle de fort bon sens et pourtant vous êtes noble.

«Voilà tout ce que j'en sais. Bien des gens ont cherché à deviner le reste. Mais c'est un secret qu'on ne juge pas à propos de révéler…»

* * * * *

Pendant des années, nulle mention du Chasseur Noir. Mais voilà qu'en 1899, on se mit à nouveau à parler de lui.

Une femme Dubail habitant Veneux-Nadon, près de Moret, prétendit que son «petit gars», âgé d'une douzaine d'années, avait aperçu le fantôme, dans un taillis duChêne feuilluà la tombée de la nuit.

On lui demanda comment l'enfant le dépeignait.

«Il dit, répondit-elle, que c'est un grand homme noir, habillé très collant, qu'il est à cheval et qu'il galope sans faire de bruit.

— Et vous-même, qu'en pensez-vous?

— Il y en a qui disent que ce n'est pas un homme vivant. Mais on ne sait qui ce peut bien être…»

Diverses ramasseuses de fagots, des vagabonds occupés à cueillir des champignons ou à braconner dans la forêt, affirmèrent également avoir vu le Chasseur Noir ou entendu son cor, le soir, vers leRocher aux Nymphes.

Enfin une jeune Écossaise, en cette même année 1899, au mois de juillet, soutint qu'elle avait rencontré le fantôme. Villégiaturant à Barbizon, elle avait été rendre visite à des amis à Moret et elle regagnait son hôtel, à bicyclette, à travers la forêt, vers dix heures du soir. Elle a raconté l'apparition dans une lettre dont j'ai la traduction sous les yeux et don voici les principaux passages:

«Croyant trouver un raccourci, j'avais quitté la grand'route avant le carrefour duChêne feuilluet j'avais pris un chemin à gauche qui m'emmena vers leRocher d'Avon. J'arrivai à un carrefour où se croisaient sept routes et près duquel il y avait une mare. Je m'étais égarée et je ne savais plus guère comment me retrouver. J'étais d'autant plus ennuyée que le sol était formé de sable fin où les roues de la bicyclette enfonçaient plus d'à moitié. Je mis pied à terre et, la main au guidon, je cherchai à m'orienter. La pleine lune brillait mais cela ne me servait à rien car de nouveaux sentiers s'ouvraient sans cesse devant moi et je ne savais lequel prendre…»

En effet, même en plein jour, quelqu'un qui ne possède pas à fond la topographie de la forêt est à peu près certain de s'égarer s'il quitte les voies principales tant les sentiers se coupent et s'entrecroisent pour former un véritable labyrinthe. Dans l'obscurité, c'est encore pire. Bon gré mal gré, on décrit des courbes obtuses qui vous ramènent au point d'où l'on était parti.

Il semblerait que les esprits sylvestres prennent alors plaisir à faire piétiner en vain les indiscrets qui violent leur domaine.

La jeune fille s'égara donc complètement. Elle finit par déboucher dans une petite clairière où croissaient seulement quelques fougères, des genêts et de jeunes chênes épars. Des blocs de grès blanc luisaient sous la lune.

Elle continue: «Je m'étais arrêtée dans cette petite plaine. J'avais d'abord un peu peur, mais la forêt était si tranquille que je commençais à me rassurer quand, tout à coup, un cerf sortit des buissons en face de moi. En m'apercevant il fit un écart puis prit la fuite par les fourrés à ma droite et disparut.

«À ce moment, j'entendis au loin le son d'un cor de chasse et les aboiements d'une meute. Ce bruit d'abord très faible grandit rapidement et se rapprocha. Ce n'étaient pas des sonneries de chasse; c'étaient de longues notes tristes qui me donnèrent une sorte de plaisir mélancolique. Je restai immobile, comme charmée…

«Tout à coup, je vis apparaître, dans le chemin à ma gauche, une masse mouvante qui rasait le sol. C'était la meute. Les yeux des chiens faisaient comme des points de feu. Derrière eux, venait un cheval sombre qui galopait sans bruit. Sur son dos il y avait un être vêtu de noir qui portait un cor de chasse brillant en bandoulière. Quand il passa près de moi, il porta la main à sa tête comme pour me saluer. L'ensemble de l'apparition était vaporeux et comme effacé. Les chiens et le fantôme traversèrent la petite plaine en silence. Ensuite ils se perdirent, comme une fumée, dans les taillis, de l'autre côté…

«J'étais demeurée clouée sur place, toute tremblante. Quand je ne vis plus rien, je me mis à courir au hasard devant moi. Et soudain je me retrouvai sur la route de Moret, près duChêne feuillu.

«Je suis rentrée chez moi je ne sais trop comment. J'avais été tellement effrayée que je suis restée plusieurs jours au lit…»

* * * * *

Évidemment l'on peut mettre en doute la réalité de l'apparition en ce qui concerne la jeune Écossaise. Elle était peut-être fort impressionnable et douée, en outre, d'une imagination violente. La solitude de la forêt, l'ombre, le silence, les reflets de la lune dans le brouillard qui monte souvent des fourrés par les nuits d'été ont pu agir sur elle au point de lui causer une hallucination.

Mais même si nous écartons son témoignage et celui des habitués de la forêt qui, vers cette époque, affirmèrent avoir vu le Chasseur Noir, il reste les apparitions à Henri IV et à Louis XIV. Ce dernier ne passe point pour un amateur de mystifications. Dans quel but aurait-il raconté que le fantôme lui était apparu et lui avait parlé sur des faits que lui seul connaissait? Pourquoi aurait-il dit que le maréchal ferrant lui avait confirmé les paroles du spectre?

En ce qui concerne Henri IV, il est à remarquer que Sully, qui ne fut ni un esprit superstitieux ni un plaisantin, constate que beaucoup de personnes ont vu le fantôme.

Que faut-il conclure?…

Il y a une dizaine d'années, réfléchissant à cette légende, j'eus l'idée d'aller explorer, la nuit, la région où le Chasseur Noir avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je gagnai, par la route de Moret, le carrefour duChêne feuillupuis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers cette mare d'Épisy auprès de laquelle la jeune Écossaise avait rencontré le fantôme.

J'allais lentement sous les grands arbres; je goûtais, avec ivresse, la belle nuit d'été tout odorante du parfum des flouves, des pollens et des résines. Je mirais la pleine lune couleur de miel qui répandait sa splendeur paisible sur les hautes frondaisons et dardait de fines clartés, pareilles à des flèches d'or pâle, à travers le noir treillis des branches. Les ramures formaient devant moi une suite d'arceaux où des ogives, pleines d'une fluide lumière, alternaient avec des pans d'obscurité bleuâtre. J'errais dans un cloître de rêve… Je débouchai enfin sur le creux où repose la mare. À vingt pas environ du carrefour des sept routes, elle dort dans une cuvette formée par des pentes argileuses où croît une herbe drue. Un tertre artificiel, que soutiennent quelques pierres sommairement façonnées, la surplombe et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'élève un marronnier déjà vieux.

Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre, bâille une cavité d'où filtre une source. Et, de chaque côté du porche, deux platanes, arbres fort rares dans la forêt, ont poussé.

Je m'assis au pied du marronnier et je me mis à rêver en contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au zénith, baignait de lumière le ciel sans nuages, s'étalait, en grandes nappes pâles, sur le gazon, faisait luire, comme des chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se reflétait, avec une telle intensité, dans l'onde immobile qu'on eût dit qu'un fragment de l'astre s'était laissé choir sur la terre.

La forêt reposait à l'infini dans l'enchantement du clair de lune et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais les branches se frôler avec douceur, les feuilles chuchoter en songe et une biche brouter dans le taillis tout proche…

Je rêvais; je me récitais des passages de l'adorable féerie de Shakespeare:Le Songe d'une nuit d'été. Je croyais voir voltiger autour de moi Titania et les fées, Puck et les sylphes.

Et j'avais tout à fait oublié que j'étais venu là pour procéder à une enquête sur le Chasseur Noir.

Quand le souvenir me revint du fantôme, je quittai à regret la place et, consciencieusement, je commençai à parcourir tous les endroits où la tradition voulait qu'il se montrât.

J'escaladai les pentes duRocher d'Avon; je redescendis dans la brousse; je battis les halliers tout autour duRocher aux Nymphes; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'à la maison de garde des Sablons.

Rien: nul son de cor; nulle meute aux yeux flamboyants; nul fantôme vêtu de deuil…

De guerre lasse, je rentrai à Fontainebleau, l'esprit plein d'images lunaires et sylvestres d'une poésie merveilleuse mais sans que le Chasseur Noir eût daigné se manifester.

Peut-être réserve-t-il ses apparitions aux Rois de France et aux jeunes Écossaises…

La ville de Lyon connaîtra peut-être bientôt la joie de voir une de ses enfants élevée sur les autels. En effet, Mgr Déchelette, auxiliaire du cardinal-archevêque, vient de se rendre à Rome pour y déposer les pièces du procès en béatification de Pauline-Marie Jaricot, créatrice du Rosaire vivant, fondatrice de l'oeuvre de la Propagation de la Foi.

Ce n'est pas à mes lecteurs qu'il est nécessaire de retracer l'existence de cette servante de Dieu, choisie pour que, par son initiative, l'Évangile fût prêchée dans tout l'univers. On sait également comment le Seigneur permit que cette mission glorieuse s'accomplît parmi les souffrances physiques de l'élue et les peines intérieures les plus déchirantes. On n'ignore pas que Pauline Jaricot fut trompée, dévalisée, ruinée, couverte d'outrages, abreuvée de calomnies et qu'elle mourut dans un dénuement total. Ce sont là des épreuves qui ne manquent jamais aux prédestinés, afin de leur faire gagner, par l'exercice d'une abnégation héroïque, les trônes qu'ils doivent occuper aux pieds du Très-Haut.

Me trouvant à Ars pour mon livre sur le bienheureux Vianney, j'y avais lu cette brochure:Le Petit sou de la Providence, où la fidèle compagne de Pauline-Marie, Mlle Maurin, a résumé sa vie d'une façon fort attachante. Venu, par la suite, à Lyon, j'y pris connaissance du récit complet de ses travaux et d'une autre publication:Le Curé d'Ars et Pauline-Marie Jaricot, qui m'intéressèrent encore plus à cette admirable figure (La première brochure a été publiée par l'éditeur Toira, la seconde par la librairie du Sacré-Coeur, à Lyon).Si bien que je voulus visite le coin de Fourvière où la sainte fille gravit son calvaire et naquit à la vie éternelle. Ce sont les impressions recueillies au cours de cette visite que je vais rapporter.

La maison s'élève un peu plus qu'à mi-hauteur de la colline qui supporte la basilique. Elle date du XVI° siècle, m'a-t-on dit; elle est assez spacieuse et éclairée par un grand nombre de fenêtres. À l'intérieur, rien ne subsiste de la distribution des appartements telle qu'elle existait du temps de Pauline Jaricot ni du mobilier qui les garnissait.

J'ai vu la chambre où elle rendit le dernier soupir. Une tapisserie élimée en couvre les murs; des poutres fendillées et enfumées traversent le plafond bas. Déjà presque à l'agonie, Pauline fit tirer son lit auprès de la fenêtre afin de contempler une dernière fois ce Lyon qu'elle avait tant aimé, pour qui elle s'était offerte si souvent en holocauste. La vue est splendide et d'une étendue considérable: au premier plan, au pied de la colline, la cathédrale Saint-Jean, puis la Saône, lente et limoneuse, puis un océan de toits gris, puis le Rhône entrevu par endroits et miroitant au débouché des rues qui vont vers la Guillotière. J'ai rêvé longtemps le front à la vitre où la mourante appuya peut-être son visage baigné de sueurs de la dernière minute. J'ai tâché de me mettre dans l'état d'âme qu'il fallait pour comprendre ses suprêmes pensées telles qu'elles nous sont rapportées par les témoins de sa fin; je me suis recommandé à ses prières là-haut.

Je visitai ensuite la chapelle que Pauline-Marie dédia à sainte Philomène en reconnaissance d'un miracle de guérison spontanée que l'angélique martyre lui obtint lors d'un voyage en Italie.

C'est un très humble sanctuaire, mi obscur et de dimensions exiguës; un petit dôme le surmonte que des ex-voto garnissent de la base au sommet. Après m'y être recueilli, quelques minutes, devant le Saint-Sacrement, je sortis pour visiter le souterrain qui abrita Mlle Jaricot et ses compagnes durant l'insurrection de mars 1834.

Voici en quelles circonstances la servante de Dieu et ses compagnes se réfugièrent dans cette catacombe.

Les canuts de la Croix Rousse s'étaient soulevés à la suite d'une diminution excessive des salaires. Ils occupaient la colline et tiraient à toutes volées sur la ville. L'artillerie des troupes chargées de la répression s'alignait sur la place Bellecour et leur répondait par une pluie de projectiles. De sorte que la maison de Mlle Jaricot, prise entre deux feux, criblée de balles qui brisaient les vitres et de bombes qui éclataient dans les chambres, devint bientôt intenable. On résolut de se réfugier dans le souterrain qui date probablement de l'époque gallo-romaine et qui était resté sans usage jusqu'alors.

En 1834, la chapelle de Sainte Philomène n'était pas encore construite et la messe se disait dans une salle aménagée à cet effet, et où le Saint-Sacrement était d'habitude exposé. Mlle Jaricot était au lit, fort malade et incapable de se lever, ne fût-ce que pour parcourir les 200 mètres qui séparent la maison du souterrain. Ses compagnes voulurent l'emporter sur un matelas; mais, au dernier moment, on n'osa se risquer dehors, tant l'orage des bombes redoublait.

Alors Pauline-Marie se fit apporter le tabernacle portatif où Notre-Seigneur veillait, caché sous le voile eucharistique. Elle le prit entre ses bras, et, voyant l'hésitation de tous, elle dit d'une voix ferme: «Allons sans crainte, puisque nous avons avec nous Jésus-Christ.»

«Après avoir allumé quelques cierges, dit Mlle Maurin, on sort, emportant le lit de douleur sur lequel repose, entre les mains de sa faible créature, Celui qui se nomme le _Dieu des armées, _et l'on parcourt ainsi très lentement toute la longueur de la terrasse, sous le croisement de la grêle de feu qui n'atteint personne…»

Laissons maintenant la parole à Pauline-Marie elle-même. Dans un mémoire écrit peu après, elle rapporte ceci: «Nous décidâmes de nous enfoncer dans les profondeurs du souterrain. On m'y traîna comme on put, tandis que je serrais étroitement entre mes bras l'Arche de mon unique espérance.

«Nous arrivâmes ainsi à une excavation plus commode et moins humide que les autres. Au milieu de ce réduit, qui forme une croix parfaite, mon matelas fut déposé. Mes filles, placées dans les excavations formant les différentes parties de la croix, se trouvèrent tout près de moi, à ma droite, à ma gauche, au-dessus de ma tête, à mes pieds. Les personnes qui partageaient nos dangers étaient deux domestiques de ma soeur, mon jardinier, une pauvre petite orpheline, un Frère de Saint-Jean de Dieu, mon boucher et deux femmes, dont… une actrice. Tous restèrent dans la première partie du souterrain, en dehors de la croix où nous étions avec Jésus-Christ.»

Pauline-Marie et les 17 personnes qui l'entouraient demeurèrent là cinq jours. Tous, élevés au-dessus d'eux-mêmes par la présence de Jésus et par la sérénité de la sainte fille, vécurent dans le calme et la prière durant tout ce temps. Nul ne se plaignit de la fatigue ni de l'insuffisance des vivres sommaires qu'on avait emportés…

* * * * *

Pénétré de ces détails émouvants, j'entrai dans le souterrain, guidé par un obligeant jardinier qui portait une lanterne.

Ce ne fut pas très commode; il nous fallut sauter une marche en ruine au bas de laquelle nous enfonçâmes dans un amas de feuilles sèches qui nous venait jusqu'à mi jambe. Ensuite, nous ouvrons une porte dont les gonds rouillés résistent tant qu'ils peuvent à nos tractions. Un couloir ténébreux bâille devant nous. Élevant son luminaire, mon compagnon me précède. Nos pieds buttent sur le sol inégal et rocailleux. La largeur du couloir est de I mètre environ; je compte 22 pas et nous arrivons au caveau. Il a 4 mètres de longueur sur 2 m 50 de largeur et 2 mètres environ de hauteur, et il dessine, en effet, une croix. Au centre, à la place même où Notre-Seigneur et sa fille bien aimée gisaient sur un pauvre matelas, on a placé un petit piédestal qui supporte un crucifix. Dans une anfractuosité de la muraille, il y a un buste de la Sainte Vierge. L'emplacement du caveau, sa forme cruciale, la nature du ciment qui couvre les parois me confirment que cette catacombe avait dû être creusée par des chrétiens au temps de l'Église primitive de Lyon.

En face du caveau s'ouvre un petit réduit haut de 1 mètre, où les plus las des réfugiés venaient s'étendre à tour de rôle sur le sol mouillé. Le couloir se prolonge au-delà, jusque sous les fondations de la basilique de Fourvière. Mais les eaux d'infiltration l'envahissent, et il est à peu près impraticable.

Je prie quelques minutes; puis je prends des notes accroupi sur mes talons tandis que le bon jardinier, patient et recueilli, m'éclaire.

Fait notable: lorsque la colline fut prise, aucun des insurgés ni des soldats qui les poursuivaient ne découvrit l'entrée du souterrain. La bataille finie, les réfugiés en sortirent sains et saufs, et pas un seul d'entre eux ne tomba malade à la suite de tant d'heures passées dans des ténèbres humides. Ah! c'est qu'ils avaient eu confiance dans Notre-Seigneur!…

Revenu à la lumière, je pris congé de mon guide en le remerciant chaudement, et je montai la colline vers la basilique. Il faisait une soirée exquise; des merles sifflaient dans les cerisiers en fleurs; des violettes embaumaient dans l'herbe déjà drue de ce printemps précoce. Pas un nuage au ciel. Le soleil déclinant vers les collines de Sainte-Foy envoyait de longues flèches d'or à travers le feuillage des arbres. Lyon, en bas, bruissait sourdement sous une fine brume mauve et rose.

Je levai les yeux vers le sommet de la colline: la statue dorée de la Vierge qui surmonte la tour de la vieille église scintillait, au soleil couchant, comme une grande étoile. Je joignis les mains et, saluant la Mère Immaculée, je lui dis: «Bonne Mère, protégez, assistez votre pauvre trimardeur, comme vous avez tant de fois protégé, assisté votre enfant Pauline-Marie…»

À la suite de cette descente aux catacombes de Fourvière, je suis allé voir Mlle Maurin. J'ai trouvé une petite femme aux yeux vifs, très alerte pour ses 85 ans, et qui m'a parlé de la fondatrice du Rosaire vivant avec un enthousiasme communicatif. J'ai retenu d'elle à ce propos: «Le cardinal-archevêque dit, dans la lettre qu'il m'écrivit et qu'il voulut bien me permettre de publier en tête de ma brochure:le Petit sou de la Providence: «Nous aimons à espérer que le jugement infaillible de la sainte Église reconnaîtra dans notre Lyonnaise vaillante, humble et généreuse, un digne émule en sainteté des Bienheureux qui furent sur la terre ses amis, le curé d'Ars, la Mère Barat, le Vénérable P. Colin, et que son autorité suprême nous permettra d'unir un jour, dans la même vénération, notre Blandine, mère des martyrs, et notre Pauline-Marie, mère des missionnaires.»

«Oui, ajouta Mlle Maurin, ce sera un beau jour celui où la béatification de ma sainte amie sera proclamée: j'espère vivre assez pour le voir. Et quelle bénédiction pour Lyon que de mettre en pendant aux autels de Sainte Blandine ceux de Pauline- Marie!…»

«Pour Lyon et pour la France!» approuvai-je en prenant congé, car nous n'aurons jamais trop de saints qui nous protègent et nous éclairent dans la lutte contre le Mauvais et les sectaires endiablés qui nous oppriment.

Je feuillette les pages de ce livre et, récapitulant les aventures disparates auxquelles ma destinée me mêla, j'adore la bonté de Dieu. Alors que le pauvre trimardeur errait, sans guide et sans but, par les chemins du matérialisme et de la révolte, s'étourdissait de paradoxes vénéneux, n'arrêtait de choyer sa sensualité que pour s'effondrer, aux heures de lassitude et de satiété, dans les ténèbres de la désespérance, Il l'a pris par la main, d'une façon bien inattendue, et l'a mené à l'Église.

Ah! quelle délivrance, quelle purification et quel réconfort! J'appris le sens surnaturel de la vie, j'appris la règle, je compris que la fidélité aux enseignements et aux préceptes de la foi catholique, que la fréquentation des sacrements pouvaient seules me préserver des pièges tendus par le Prince de ce monde à mon âme immortelle.

Telle est la vraie liberté. Non seulement l'on trouve, au pied de l'autel, la paix intérieure et la force d'imposer silence aux instincts dépravants, mais encore l'intelligence, avertie de l'esclavage où la maintenait naguère sa dévotion aux idoles de chair et de pêché, libérée des chimères qui la rivaient aux doctrines de négation, prend une acuité nouvelle. Les idées et les sentiments se clarifient, se sanctifient; l'esprit de sacrifice, le zèle pour la défense de l'Église se développent; l'amour de Dieu brûle toujours plus fervent et nous imprègne du désir de mériter le maintien et l'accroissement des grâces reçues lors de la conversion.

Certes, on n'est pas devenu un Saint; il y a encore bien des lacunes, bien des défaillances dans notre bonne volonté. Mais la Croix ne cesse de briller devant les yeux de notre âme et nous savons qu'un simple acte de foi dans les vertus rédemptrices de Notre-Seigneur nous rendra l'énergie nécessaire pour surmonter nos faiblesses et dompter les rébellions de la nature déchue.

Ces bienfaits du catholicisme, ceux même que l'amour-propre n'aveugla pas définitivement sont obligés de les reconnaître.

Voici par exemple Taine, intelligence splendide que l'orgueil scientifique dirigea pendant des années. Il ne voyait rien en dehors du déterminisme; il n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme humaine une région dont ses théories ne pussent rendre compte. Il considérait le sentiment religieux comme une maladie de l'esprit.

Mais un jour, une crise sociale où la France faillit périr, lui montra son erreur. Ses travaux l'ayant amené à étudier le rôle séculaire de l'Église, autant qu'un incroyant de bonne foi pouvait le faire, il en saisit l'importance vitale et il écrivit ces phrases dont je prie qu'on médite tous les termes:

«Le christianisme, c'est l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter jusqu'au dévouement et au sacrifice.

«Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques et privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance, en Angleterre, sous la Restauration, en France, sous la Convention et de Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au 1er siècle. Du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et de lui-même; l'égoïsme calculateur et brutal avait repris l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient; la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu.

«Quand on s'est donné ce spectacle de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffisent à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds. Et le vieil Évangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine:Les origines de la France contemporaine, le Régime moderne, tome II).»

Un croyant n'eût pas écrit cette dernière phrase telle quelle; il aurait dit: C'est dans l'Évangile inspiré qu'on trouva, qu'on trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale.

Mais tout de même quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette déclaration d'un philosophe instruit par l'expérience à la boutade du jeune normalien tout imbu de théories matérialistes: «Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.»

C'était pourtant le même homme. Mais, dans l'intervalle, il avait acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne à l'analyse des phénomènes et qui ne cherche pas à empiéter sur l'Église pour expliquer la Cause.

Que l'on compare un peu l'état d'esprit de Taine pendant les premières années qui suivirent la guerre et la Commune avec celui de tel grand homme dont les nuées issues de la Révolution obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple, à la même époque. Je lis ceci dansle journal des Goncourt: «Hugo parle de l'Institut, de ceSénat dans le bleucomme il l'appelle. Il voudrait le voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les questions repoussées par la Chambre… Il termine par ces mots: — Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les membres en faisant partie. Pour que l'institution fût complète, il faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage universel…»Au milieu de sonspeech, une allusion à l'église de Montmartre lui fait dire: — Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais unliseurpar village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (Le journal des Goncourt, tome V, année 1873)»

En voilà des pauvretés! — Voyez-vous cet Institut, qui se recrute parmi des écrivains, des artistes, des savants d'opinions fort diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son temps à discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous laLanterneet les tenanciers de ce bazar des consciences qui s'appelleLe Matinchargés de discuter les titres des candidats? Voyez-vous les électeurs, renseignés par les feuilles publiques — on devine comment — choisir les Académiciens? Le suffrage universel éprouve un violent amour pour les nullités: nous nous en apercevons, lorsque nous dénombrons le personnel de la Chambre et du Sénat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin d'élire les membres de l'Institut.

Mais Hugo n'entrait pas dans ces considérations; pour lui, le Peuple c'était une entité métaphysique; une sorte de divinité dont il est sacrilège de discuter les caprices. N'a-t-il pas écrit dansl'Histoire d'un Crime: «Le peuple est toujours sublime, même quand il se trompe»?

Et que pensez-vous de cette préoccupation d'opposer, dans les villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du curé? Là, l'on découvre le Homais gigantesque que le poète était devenu à force de blasphèmes grandiloquents et de déclamations contre l'Église.

Quel est le penseur de Taine qui, à la fin de sa vie, vaincu par la force de l'évidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'Église pour hausser les hommes vers un idéal supérieur, ou de Hugo qui galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries à la foule incohérente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil?

Mais qu'importe à l'Église? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle sait qu'elle détient la vérité unique, elle oppose la Croix aux folies humaines. Frappée, persécutée, ensanglantée, elle prie pour ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rédemption faute de quoi l'humanité tomberait au-dessous des pourceaux.

Elle est le sel qui nous empêche de pourrir. Elle est, dans notre nuit, la porte ouverte sur la Lumière éternelle. C'est pourquoi ceux qui ont appris, même tardivement, à l'aimer, la servent et la serviront, avec allégresse, jusqu'à leur dernier souffle!…


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