III

Est-il besoin d’ajouter que tout cet ensemble de superstitions auquel le culte d’Yves le Véridiquea donné naissance n’est — aux yeux même de nos paysans — qu’une perversion du culte pur, autrement large, autrement humain, qu’ils rendent au vrai saint Yves ?

Parcourez les chaumières du littoral ou, comme on dit en breton, del’armortrégorrois. Ce qui vous frappe, dès le seuil, c’est une enluminure naïve peinte à fresque par un artiste sans prétentions, à l’endroit le plus éclairé de la maison, — généralement dans l’embrasure de la fenêtre, là où s’épinglent aussi, en leurs cadres rococo, les photographies fanées des membres de la famille. Neuf fois sur dix, cette enluminure représente saint Yves, et, d’une chaumière à l’autre, le type est invariablement le même : figure imberbe et douce, le corps figé en une raideur sacerdotale, une bourse dans la main droite, un livre dans la gauche, l’air d’un tout jeune prêtre frais émoulu du séminaire, d’uncloarec[14]récemment promu au gouvernement des âmes. J’ai connu, dans mon enfance, des vicaires qui ressemblaient à cette image trait pour trait, blonds, roses, le geste embarrassé, les yeux méditatifs, — un mélange de paysannerie et de mysticité.

[14]Clerc.

[14]Clerc.

Il exista jadis, de par la Bretagne, une confrérie nomade de peintres rustiques qui s’en allaient de bourg en bourg, illustrant ainsi de motifs pieux les demeures des humbles. Médiocres barbouilleurs, pour la plupart, mais que tourmentait néanmoins un grand rêve d’idéalisme et qui, parfois, avaient d’heureuses rencontres, des hasards d’inspiration dignes du vieil Orcagna. Je crains fort que, de ces imagiers populaires,Mabik Rémondne soit chez nous le dernier. Il est une des physionomies les plus originales de la Bretagne finissante. J’ai tenu à lui faire visite, il y a quelques mois. Sa bicoque couronne un rocher de la romantique vallée du Guindy[15], à deux kilomètres de Tréguier. Du dehors, c’est n’importe quelle masure ; à l’intérieur, c’est proprement un sanctuaire. L’autel même y est, — au bas bout de la maison, — faisant face au foyer. Au-dessus, un tabernacle en terre glaise, enjolivé d’un mirifique Saint-Sacrement. Comme meubles, le strict nécessaire : un lit, une armoire, accolés l’un à l’autre, et ayant cette gêne vague des choses qui se sentent dépaysées. Quant au reste, des murs vides, ou plutôt peuplés — peuplés à l’excès — des surabondantes visions de Mabik.

[15]Le Guindy conflue avec le Jaudy, en aval de Tréguier.

[15]Le Guindy conflue avec le Jaudy, en aval de Tréguier.

Au moment où je franchis le seuil, le maître de céans est assis dans l’âtre, sur une escabelle, et surveille la cuisson du repas de midi. Il m’accueille sans se déranger, à la façon bretonne.

— Si vous êtes chrétien, vous êtes ici chez vous, me dit-il avec cette politesse tranquille des hommes du peuple en Basse-Bretagne, qui laissent les gens venir à eux.

Deux mascarons grossièrement pétris font saillie aux deux angles de la cheminée. L’un tient entre les lèvres, en guise de pipe, la pince en fer dugôlô-lutik, de la longue, et fluette, et torse chandelle de résine. Celui-là, m’explique Mabik, c’est « Ravachol », et l’autre, vis-à-vis, c’est le « diable » qui le tente.Le Petit Journala pénétré jusque chez cet illettré d’Armorique.

Nous sommes vite devenus bons amis. Je parle breton, et il fume ! Tout en puisant à mon tabac, il me raconte sa vie. Il est né, suivant son expression, dans une douve quelconque, comme une herbe de hasard. Et depuis lors il ramone. Entre temps, il s’est marié et a été, comme il dit, « veuf etreveuf». Il en est actuellement à sa quatrième femme. Et, comme je témoigne quelque commisération :

— Oh ! fait-il philosophiquement, elles sont toujours un peuavariées, quand elles m’épousent…

Mais il ajoute aussitôt :

— Toutes jolies, en revanche ; mes voisins vous le diront.

Lui est laid, chauve, la barbe hirsute et orde, les prunelles de travers, unpaysan du Danube— y compris l’éloquence — avec la suie en plus, des plaques de noir de fumée encroûtant ses vieilles joues. Si on lui demande pourquoi, ayant la rivière à sa porte, il ne s’y lave jamais, il répond, non sans malice, que, pendant un quart d’heure au moins, cela troublerait « l’âme claire de l’eau courante » et la dégoûterait peut-être de chanter. Elle a bien assez à faire, prétend-il, de décrasser les bourgeois. Ces bourgeois, il les exècre ; il a pour eux le mépris chevelu des rapins de 1830, interprété dans une langue dont je me refuse à traduire les violences pittoresques.

— Parlons un peu de vos saints, Mabik Rémond. Commentez-moi votre musée.

— Voilà. C’est sur ces murailles que je m’essaie. Quand j’ai campé mon bonhomme et que je l’ai désormais en main, je passe par-dessus une couche de lait de chaux, — et j’entreprends autre chose. Vous voyez ce saint Trémeur ? Je l’ai refait quinze fois. C’est très difficile à attraper, un personnage de cette sorte, qui a sa tête dans les bras au lieu de la porter sur ses épaules. Ce saint Laurent aussi m’a coûté beaucoup de peine, et plus encore ce saint Herbot… Mes modèles ? Parbleu, les statues de bois ou de pierre devant qui je m’agenouille dans les chapelles, durant mes campagnes de ramonage à travers le pays trégorrois, depuis Plestin jusqu’à Paimpol. Je les contemple, je les prie, et j’emporte leur image dans mes yeux…

Il est resté fidèle, en effet, à la tradition ancienne. Les « Primitifs » bretons lui ont légué leur secret avec leur âme, et il reproduit avec une sincérité surprenante leur « faire » inhabile et si expressif. Cela est d’un art simpliste, presque grossier, et où cependant se manifestent à la fois un symbolisme d’une qualité rare et un sentiment très précis de la réalité.

— Quand et comment vous est-elle venue, Mabik, l’idée de vous fairepeintureurde saints ?

— Hé ! sait-on pourquoi les étoiles se lèvent, lorsque descend la nuit ?… J’ai toujours aimé les belles choses des églises, — des vieilles églises d’autrefois, lesquelles étaient pleines de merveilles qu’on ne verra plus… Tout enfant, en cheminant comme ça de quartier en quartier, pour exercer mon métier de ramoneur, il m’arrivait souvent de coucher dans des sanctuaires abandonnés des fabriques et dont on ne songeait même plus à fermer la porte. Je restais longtemps sans dormir ou bien je me réveillais sans cesse, et je croyais entendre, dans l’ombre, les pauvres saints pleurer. Ils me disaient : « Mabik, nous sommes plus âgés que ne le serait aujourd’hui ton trisaïeul[16]; notre sort est triste ; quand nous aurons fini de pourrir, qui se souviendra de notre visage ?… » — Puis, écoutez-moi bien : les femmes font quelquefois des scènes ; en pareil cas, moi, je déguerpis. Vous n’êtes pas sans connaître l’oratoire en ruines de saint Elud[17], dans la pinède, un peu au-dessus de la Fontaine-de-Minuit. Là, j’ai mon refuge, ma maison de paix. Là, plus de bruit humain, plus de paroles querelleuses, mais une solitude profonde où les jours s’écoulent avec lenteur, sous les grands arbres mélodieux… Un hiver, peu de temps après mes secondes noces, j’y vécus un peu plus d’une semaine. J’avais pris, pour ma nourriture, quelques croûtes de pain, et, quant à la boisson, je n’avais qu’à puiser à la source. Les nuits étaient lumineuses et glacées. Je m’étais aménagé un toit de fougères qui me garantissait la tête : un feu d’aiguilles de pin me réchauffait les pieds. Or, un soir que je venais de m’assoupir, quelqu’un m’appela par mon nom. Je rouvris les yeux, et, devant moi, dans la brume blanche qui s’élevait de la vallée, je vis surgir une apparition, un fantôme de saint que je reconnus aussitôt. C’était Yves de Kervarzin, le prêtre secourable, hébergeur des vagabonds et patron des sans-le-sou[18]… Tel il s’est montré à moi, celle nuit-là, tel je l’ai représenté depuis, partout où j’ai pu, avec sa toque noire, avec sa longue soutane, avec son aube fine, si étincelante qu’elle semblait tissée de clair de lune.

[16]On dit en breton «da dad kûn»ton père doux.

[16]On dit en breton «da dad kûn»ton père doux.

[17]C’est peut-être le site le plus gracieux de l’exquise vallée du Guindy. La rivière au bas, claire, chantante, déroulant sur un lit de gravier, à travers des prés d’un vert intense, ses méandres harmonieux. Sur une des collines de la rive gauche, un bois de pins et, à son ombre, les ruines de l’oratoire. Celui-ci devait couvrir à peine trois mètres carrés de superficie. Il était bâti de quelques pierres mal liées avec de l’argile. On raconte que saint Elud, — le même, j’imagine, que saint Iltud, — eut là son ermitage.Quant à la Fontaine-de-Minuit (Feunteun-Anternoz), son eau mystérieuse filtre d’un rocher, au pied de la colline. J’ai dessein de raconter ailleurs ses vertus.

[17]C’est peut-être le site le plus gracieux de l’exquise vallée du Guindy. La rivière au bas, claire, chantante, déroulant sur un lit de gravier, à travers des prés d’un vert intense, ses méandres harmonieux. Sur une des collines de la rive gauche, un bois de pins et, à son ombre, les ruines de l’oratoire. Celui-ci devait couvrir à peine trois mètres carrés de superficie. Il était bâti de quelques pierres mal liées avec de l’argile. On raconte que saint Elud, — le même, j’imagine, que saint Iltud, — eut là son ermitage.

Quant à la Fontaine-de-Minuit (Feunteun-Anternoz), son eau mystérieuse filtre d’un rocher, au pied de la colline. J’ai dessein de raconter ailleurs ses vertus.

[18]«An dud a bemp liard», disait Mabik, lesgens de cinq liards.

[18]«An dud a bemp liard», disait Mabik, lesgens de cinq liards.

» C’est lui qui a commencé ma réputation. Je l’ai peint d’abord dans une ferme, puis dans une autre. Finalement, dès que j’entrais dans une maison, on m’appréhendait à la veste :

»  — Ramone ou ne ramone pas, cela nous est égal, mais tu vas le dessiner là, tu vas dessiner tonSant Erwan!

» Aujourd’hui encore, quand je passe devant les seuils, les petits enfants s’attroupent et crient :

»  — C’est Mabik Rémond, c’est l’oiseau noirde saint Yves !

» Les meilleures choses, hélas ! n’ont qu’un temps. Reste-t-il, en Trégor, reste-t-il une seule maison de marin ou de paysan qui n’ait point sur sa muraille la grande image sacrée ? Pauvre de moi, j’ai dû chercher d’autres motifs. Oh ! je sais bien, dans notre pays ce ne sont pas les saints qui manquent. En ces parages même, il en débarqua desbateléesqui avaient pour pilote Lewias, et Tudual pour capitaine. Je les connais tous. Au besoin, je vous dirais leurs noms, leur histoire et la figure qu’ils ont laissée d’eux. Je puis, avec un peu de terre à briques et de noir de fumée, leur redonner un semblant de vie. On me commande : « Fais-nous tel saint, Mabik » ; et je le fais. Mais, voyez-vous, si j’étais maître de ma destinée, je ne peindrais jamais que des saint Yves. Les galopins des campagnes ont raison. Peintre de saint Yves je suis, peintre de saint Yves je mourrai !… »

Ainsi me parla Mabik Rémond, en ce paisible après-midi d’août où je fus momentanément son hôte, tandis que le moulin de Job-An-Dûtictaquaitferme au creux du vallon et que les cloches du Minihy carillonnaient pour un baptême.


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