III

C’est dans la première semaine de juin, au joli mois de la fenaison. Le train de six heures vient d’entrer en gare de Quimper, regorgeant de monde. Sur tout le trajet, depuis Lorient, il a cueilli des pèlerins. On les entrevoit par le cadre des portières, assis bien sagement, figures sérieuses et recueillies. Il y a parmi eux des Vannetais, des Gwénédours aux cheveux plats, aux traits énergiques durement sculptés ; des hommes de Scaër aux belles carrures, en des vestes noires soutachées de velours ; des gars d’Elliant, engoncés dans leurs cols raides, des saints-sacrements brodés dans leur dos. Beaucoup de femmes : celles-ci flétries avant l’âge, la peau terreuse, la taille élargie par les travaux des champs et les maternités incessantes ; celles-là, délicieusement fraîches, pures fleurs d’idylles, laissant flotter ainsi que des pétales blancs les ailes éployées de leurs coiffes.

Sous le hall, des groupes stationnent devant les compartiments bondés : paysans et paysannes de la banlieue quimpéroise, gens de Kerfeunteun et d’Ergué, de Plomelin et de Fouesnant. On attelle des wagons supplémentaires qui sont immédiatement pris d’assaut. Le train repart, emportant cette caravane de croyants, grossie de halte en halte.

Je me suis faufilé à grand’peine dans une voiture occupée principalement par des soldats, — de petits conscrits bretons, imberbes pour la plupart, les mains calleuses encore de la charrue, l’air rustique sous l’uniforme. Ils ont eu l’heureuse chance de n’être point dépaysés, d’avoir leur garnison à portée de leurs villages ; et, disposant d’une permission de vingt-quatre heures, ils les vont passer à Rumengol, par dévotion sans doute, mais aussi parce qu’ils savent qu’ils y rencontreront leurs parents, leurs amis et — comme bien l’on pense — leurs douces[33]. Cette perspective et le sentiment qui s’y joint d’une liberté momentanément reconquise ne laissent pas de les surexciter quelque peu. Ivresse passagère, du reste, vite évaporée. La gaieté, dans notre race, n’a qu’un épanouissement rapide et se fane aussitôt. Maintenant, ils devisent entre eux gravement, semblent se concerter à mi-voix. Sur l’invitation de ses camarades, un d’eux se lève, un tout jeune homme, presque un adolescent. Aux lignes délicates de son visage, à ses yeux fins, couleur d’herbe roussie, on devine un pâtre des monts. Après s’être recueilli une seconde, il attaque d’une voix claire, habituée à retentir dans les grands espaces, non un refrain de chambrée, comme on eût pu s’y attendre, mais une complainte mystique, au rythme alangui, le cantique populaire de Notre-Dame de Rumengol :

[33]C’est par cette gracieuse appellation que les Bretons désignent la bien-aimée.

[33]C’est par cette gracieuse appellation que les Bretons désignent la bien-aimée.

Lili, arc’hantet ho delliou,War vord an dour ’zo er prajou ;Douè d’ezho roas dilladA skuill er meziou peb c’houèz vad…Des lys, aux feuilles argentées,Sont au bord de l’eau, dans les prés ;Dieu leur donna des vêtementsDont l’odeur au loin embaume les champs…

Lili, arc’hantet ho delliou,

War vord an dour ’zo er prajou ;

Douè d’ezho roas dillad

A skuill er meziou peb c’houèz vad…

Des lys, aux feuilles argentées,

Sont au bord de l’eau, dans les prés ;

Dieu leur donna des vêtements

Dont l’odeur au loin embaume les champs…

Le chœur des troupiers reprend chaque strophe, lui communiquant une ampleur immense ; et le chant semble fuir au loin derrière nous, emporté dans un vent de vitesse, avec les grandes fumées blondes qui font sillage aux deux flancs du train. C’est une sorte d’églogue religieuse, doux-fleurante, imprégnée d’un double parfum de nature et de piété. Elle évoque dans l’atmosphère du wagon, sans air et sans jour, où nous sommes parqués, des visions de courtils lumineux, de coteaux boisés, d’eaux courantes au creux des vallons, et d’un sanctuaire dressant à mi-pente son clocheton gris brodé de lichens.

Ce qu’il nous est donné d’entrevoir de la contrée que nous traversons ajoute encore à cette impression de fraîcheur et de rusticité. La verte et ondoyante Cornouailles déploie de part et d’autre la splendeur grasse de ses pâturages, le miroitement de ses rivières, le bleu rempart de ses collines dont les dentelures, sous le soleil couchant, sont comme burinées d’un large trait d’or. Un ciel léger, des frissons tièdes, la vivante haleine de la mer. On monte, on monte. Une ligne de hauteurs austères et dénudées se dessine ; des pyramides de pierres entassées les couronnent, semblables à descairnsdes anciens âges ; une nappe d’eau canalisée réfléchit leurs grands profils, et, sur ses bords, des maisons blanches sont rangées paisiblement, leurs façades un peu assombries par les reflets d’ardoises qu’y projettent les carrières d’alentour. C’est ici Châteaulin, une sous-préfecture d’Arcadie. On franchit le canal sur un viaduc d’où l’œil domine un instant ses courbes harmonieuses, l’écharpe d’azur mat qu’il déroule, à travers des solitudes presque vierges, jusqu’à la pointe de Landévennec. L’Aulne passée, on entre dans un pays nouveau ; il n’a point l’âpreté des cimes qu’on laisse après soi, mais encore moins l’aspect joyeux, cette riante figure des choses, qui caractérise la Cornouailles du sud. Région de plateaux découverts, coupée de ravins profonds comme celui de Pont-ar-Veuzèn, ou de combes tristes comme celle de Lopérec, sa physionomie respire un je ne sais quoi de sobre et de grave, annonce déjà le Léon. Le train s’arrête dans une petite station en rase campagne ; un employé crie :

— Quimerc’h ! Les voyageurs pour Rumengol descendent !

Les wagons débarquent sur le quai une multitude grouillante, silencieuse et bariolée. Il est huit heures et demie environ. Le ciel, d’une blancheur lactée, s’est peuplé d’une procession de nues qui semblent s’acheminer, elles aussi, dans notre direction. Les pèlerins s’égrènent au long d’une route grimpante, bordée çà et là d’auberges. Sur un palier, le bourg de Quimerc’h, transporté en cet endroit depuis l’ouverture de la voie ferrée, groupe autour d’une église neuve quelques maisons banales. Et cela n’est pas sans causer une déception, ce village improvisé, au milieu de ces grands horizons sévères reposant sur des assises de granit bâties pour l’éternité. Par delà le bourg, la côte recommence ; les bras d’un calvaire se dessinent au sommet, sur le fond encore illuminé du couchant. On a de là-haut une des plus admirables vues de Bretagne. Une terre singulièrement attirante dévale à vos pieds ; tout au bas, des silhouettes de toits pointus, un vieux décor de ville moyenâgeuse gravé à l’eau-forte[34]; à gauche, des images grises et fuyantes, de vagues estompes lointaines, pareilles à des nuages immobilisés, et qui sont, d’abord, les crêtes du Ménez-Hôm, puis le trident que plante au large le promontoire de Crozon, la « main à trois doigts » dont il fouille les entrailles de l’Atlantique ; — à droite, la rade, ce que les Bretons appellent lamer close, une filtrée d’Océan au sein des labours et des bois, quelque chose de froid et de clair, la lumière glacée d’une eau dormante où vibre encore l’adieu du soleil disparu et où les houles viennent mourir en un pâle et dernier frisson ; — en deçà, une échancrure profonde, pleine d’ombre verte, et, de l’autre côte du ravin, la croupe brune du pays d’Hanvec qui porte suspendue à son flanc la petite Mecque bretonne, la sainte oasis de Rumengol.

[34]Le Faou.

[34]Le Faou.


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