VI

Nous n’avions, ni Baptiste ni moi, les ailes invisibles d’Yves Héloury. Le crépuscule tombait, comme nous en étions encore à grimper le raidillon qui permet de joindre le chemin du Minihy, sans passer par la ville. Nous n’échangions plus guère que de rares paroles. L’ombre invite au silence. J’éprouvais cette vague angoisse qui vous pénètre le cœur, à mesure que la tristesse grise du soir envahit les choses, comme un mystérieux avertissement que tout doit finir. Soudain, au sortir d’une brèche, la silhouette — découpée sur le sol — d’un haut clocher solitaire et veuf de son église se profila jusqu’à nos pieds. C’était la tour Saint-Michel. Nous nous attendions, certes, à la trouver là, debout sur cette échine de pays, dans son enclos jonché de ruines ; mais l’apparition du fantôme de pierre fut si subite qu’elle nous impressionna comme une rencontre de mauvais augure ; machinalement, nous pressâmes le pas. Des corbeaux, perchés dans les trous de la flèche, croassaient pour appeler les retardataires de la bande, en secouant leurs longues ailes noires qui, dans l’atmosphère trouble du crépuscule, nous paraissaient démesurées.

— Hâtons-nous ! hâtons-nous ! murmura Baptiste.

Ce lui fut une occasion, quand nous eûmes perdu de vue le clocher sinistre, de me raconter sa légende.

Ceci se passait peu d’années après la mort d’Yves Héloury. Déjà les pauvres, ses protégés, avaient fait de son bourg natal un lieu de pèlerinage. Ils y venaient comme aujourd’hui de toutes parts, en très grande dévotion, et ceux d’entre eux qui habitaient l’armortraversaient nécessairement pour s’y rendre les terres de Saint-Michel. Or, Saint-Michel était en ces temps une espèce de villégiature de nobles. Les gentilshommes de Tréguier y avaient presque tous leur maison de campagne où ils s’installaient avec leur famille pendant la belle saison, depuis la mi-avril jusqu’au commencement d’octobre. Afin que leurs dames trouvassent la messe à leur porte, ils avaient édifié à frais communs une magnifique église qui, bâtie sur un point culminant, dominait de très haut les clochers d’alentour — y compris la cathédrale même (à laquelle elle n’avait, dit-on, rien à envier pour la splendeur). Et quant au desservant, il avait été stipulé qu’il devrait, lui aussi, être de grande race. Bref, on ne vivait dans ce terroir qu’entre seigneurs. On y menait d’ailleurs joyeux tapage. Ce n’étaient, tous les jours que Dieu fait, que chasses à courre, sonneries de trompes, bombances, beuveries, ripailles et ribaudailles. Vous pensez bien que ces gens-là n’avaient souci de saint Yves ni de ses pauvres. Lorsqu’ils virent que ceux-ci se mettaient à faire passage à travers leurs halliers et leurs champs, ils en conçurent de l’émoi.

— Laisserons-nous donc ce peuple en guenilles troubler nos plaisirs par le spectacle ambulant de sa misère ?

Conseil fut tenu. Et, à quelque temps de là, des crieurs firent assavoir dans les paroisses que les vingt ou trente domaines sis en Saint-Michel seraient frappés dorénavant d’un droit de péage et qu’il serait perçu un « sou jaune » par personne et par tête. Faute du paiement duquel le délinquant encourrait telle peine qu’il plairait à « messeigneurs » de lui appliquer. Exiger d’un va-nu-pieds l’impôt d’une pièce d’or ! Vous voyez ce que cela avait de drôle. Lesdits seigneurs rirent beaucoup de l’invention. Mais ce n’est pas tout de rire, si l’on en croit le proverbe ; il faut avoir chances de rire longtemps. Les gentilshommes de Saint-Michel en firent l’expérience, et elle leur coûta cher.

Un an, deux ans, tout alla bien. L’édit avait porté. Les pauvres faisaient un grand détour et « passaient au large ». Saint Yves, sans doute, n’était pas très content de cette façon d’en user avec les siens, mais attendait que le moment fût venu de manifester sa juste colère. Ce moment se présenta. Un malheureux aveugle s’égara un jour dans les sentiers prohibés. Des gardes le saisirent et l’amenèrent devant l’assemblée des seigneurs.

— Ah ! ah ! s’écrièrent ceux-ci, nous en tenons donc un !… Où allais-tu ainsi, vagabond ?

— A Saint-Yves, vénérables sires. Puissent ses bontés être sur vous !

— Tu as été pris traversant nos terres. Tu vas payer l’amende !

Pour toute réponse, l’aveugle retourna ses poches qui étaient en lambeaux et d’où tombèrent seules quelques miettes de pain d’orge. Les seigneurs firent un signe aux gardes. L’instant d’après on hissait le pauvre homme dans le clocher et on l’amarrait à l’arbre en fer de la croix, au sommet de la flèche.

— Prie saint Yves qu’il te rende la vue, lui dirent ses bourreaux. Tu es à la meilleure place pour contempler son pardon.

Ils n’avaient pas fini de parler que le ciel devint d’un noir d’encre. Une obscurité épaisse enveloppa le monde, comme au jour où mourut le Christ. Et, du ventre des nues, s’élancèrent des serpents de feu. En un clin d’œil l’église, les manoirs, les bois, les cultures, tout fut dévasté, incendié, réduit en cendres. Seule la flèche fut épargnée, parce qu’elle portait le corps martyrisé du vieillard. On dit même, au sujet de celui-ci, que des mains invisibles dénouèrent ses liens, et qu’il se retrouva, sans qu’il sût comme, cheminant sain et sauf dans la direction du Minihy. Quant aux gentilshommes de Saint-Michel, il ne resta d’eux aucun vestige, si ce n’est leurs âmes qui, transformées en corbeaux, sont condamnées à voler sinistrement, jusqu’au jour du Jugement dernier, autour du clocher solitaire.

—Doue da bardono d’an Anaon !(Dieu pardonne aux défunts !) conclut Baptiste, en se signant au front, aux lèvres et à la poitrine.

Nous entrions dans le bourg du Minihy. L’ouverture de l’unique rue donnait sur une échappée de campagne dévalant en pente douce vers la berge goémonneuse du Jaudy. L’eau de la rivière brillait au bas, d’une lumière froide, sous le calme firmament nocturne. Nous longeâmes le cimetière où des pèlerins circulaient en silence. Par la baie du portail, le regard plongeait dans l’église, suivait une avenue de cierges qui allait se rétrécissant et comme s’éclairant à mesure.

Où nous étions maintenant il faisait très sombre ; des arbres au feuillage épais, des châtaigniers peut-être, formaient voûte au-dessus de nous, et, les branches s’abaissant jusqu’aux talus qui bordaient la route, on marchait à tâtons comme dans le noir d’un souterrain. Tout à coup des abois de chiens, un grand bruit de voix, et la vive lueur d’une flambée d’ajoncs secs. Nous franchissions le seuil du manoir de Kervarzin.

— Y aura-t-il logement pour deux pauvres de plus, s’il vous plaît ? clama Baptiste d’un ton enjoué.

La vaste cuisine était déjà pleine de mendiants, — d’aucuns debout, adossés à la demi-cloison en planches qui garantit du vent de la porte le foyer des fermes bretonnes ; — d’autres accroupis un peu partout sur le sol de terre battue, ou assis, les genoux au menton, sur un petit banc qui courait le long des meubles, d’un bout à l’autre de la pièce.

Aux paroles de Baptiste, un paysan à la chevelure bouclée et grisonnante, à la mine joviale, se leva de l’âtre et s’avança vers nous.

— As-tu jamais entendu dire qu’on ait refusé un pauvre à Kervarzin la veille du pardon de saint Yves béni ? prononça-t-il avec une gravité souriante, sans ôter sa pipe de la bouche et en serrant la main que Baptiste lui tendait. — Il n’y a pas que les pauvres à être les bienvenus chez moi, poursuivit-il, quand je lui offris la main à mon tour et que mon introducteur m’eut nommé ; votre père a pu vous dire que chez leYaouank-coz[24]il y a toujours pour les amis une soupe aux crêpes chaude et un franc verre de cidre.

[24]C’est ainsi qu’on avait coutume de l’appeler par un jeu de mots auquel son nom prêtait :Yaouanken breton veut dire jeune.Yaouank-cozéquivaut à « le jeune-vieux ».

[24]C’est ainsi qu’on avait coutume de l’appeler par un jeu de mots auquel son nom prêtait :Yaouanken breton veut dire jeune.Yaouank-cozéquivaut à « le jeune-vieux ».

Il avait les manières d’un gentilhomme, ce paysan. Je dus accepter son fauteuil de chêne, à l’angle du foyer. Qu’il y faisait bon, devant la claire flamme qui montait, montait, illuminant toute la cuisine, balayant d’un rouge reflet les battants cirés des armoires, transfigurant la face des gueux, éveillant comme une joie d’être sur leurs traits flétris et dans leurs yeux morts !… Au crochet de la crémaillère une marmite énorme était suspendue ; lorsque la servante en soulevait le couvercle, il s’en échappait des jets de vapeur blanche et une succulente odeur de lard cuit se répandait dans l’air. — La table était surchargée d’écuelles ; un garçon de labour achevait de les emplir de crêpes de blé noir qu’il rompait en les tordant entre ses poings.

— Allons, gars ! cria le père Yaouank, la soupe est prête.

Comment rendre cette inexprimable scène qui vous rejetait en plein moyen âge, au fond de quelque « Cour des miracles » ? Au silence relatif qui avait régné jusque-là parmi ces gens, harassés pour la plupart et heureux de se laisser engourdir au bien-être réchauffant d’une maison cossue, succéda brusquement un tumulte, une mêlée, une bousculade accompagnée de cris, de jurons même et de horions, tout le monde se précipitant à la fois vers la table et chacun s’efforçant d’attraper le premier son écuelle. Les infirmes surtout faisaient rage, fourrageaient avec leurs béquilles dans les jambes des valides. Un cul-de-jatte, à demi écrasé, beuglait, agitant désespérément un bras démesuré terminé par une patte immense. Les aveugles trébuchaient, les mains en avant, — roulaient leurs prunelles éteintes. Et Yaouank-coz regardait ce spectacle, avec sa pipe au coin des lèvres, tranquille, l’air amusé.

— Maintenant, à tour de rôle ! — commanda-t-il, en barrant de son grand corps l’accès de la cheminée ; — quiconque fera du désordre passera le dernier !

Le calme se rétablit ; la « procession de la marmite » commença. Les gueux s’approchaient un à un, et présentaient leur écuellée de crêpes que la servante arrosait de bouillon. A la clarté de l’âtre, je les dévisageais. Oh ! les étranges têtes que j’ai vues là ! Celles-ci, grosses, gonflées, avec des meurtrissures bleuâtres, pareilles à des melons d’eau ; d’autres maigres, d’une maigreur ascétique, visages pétrifiés de morts, toute la vie s’étant réfugiée dans la mobilité fébrile des yeux ; d’autres, dures et frustes, aux énergiques profils de forbans ; et il y en avait aussi d’exquises, — j’entends parmi les femmes, — d’une adorable mélancolie d’expression, d’une pâleur délicate et souffrante. Il me souvient d’une entre toutes : type pur de madone, une grâce mystique répandue sur ses traits fins, je ne sais quelle suavité dans la démarche. On eût dit un être immatériel. Ses pieds nus, bronzés au soleil des grand’routes, effleuraient à peine le sol. Elle avait de longues paupières, de très longs cils. Quand elle passa près de moi, je vis qu’elle portait au cou des traces de scrofule. Je demandai son nom à Baptiste.

— C’est uneinnocente. Elle est de Pleumeur. Il paraît qu’elle tombe du haut mal et que, pendant six mois de l’année, son corps n’est qu’une plaie.

On n’entendit bientôt plus que le bruit des cuillers de bois raclant le fond des écuelles ; la soupe avait été avalée en quelques lampées. Le maître de maison — lepenn-tiégèz— s’agenouilla sur la pierre du foyer et se mit à réciter l’oraison du soir ; les mendiants donnaient les répons, dans un bredouillement un peu confus, d’une voix ronronnante et ensommeillée… En face de moi, de l’autre côté de l’âtre, se dressait un lit clos, avec son ouverture étroite comme une lucarne et ses petits rideaux de percaline à fleurs retenus par des embrasses. Là, dit-on, saint Yves eut sa couchette de paille et son oreiller de granit, durant la dernière période de sa courte vie, au temps qu’il était « official » de Tréguier avec résidence à Kervarzin, dans sa demeure familiale. Bercée au fredon des prières bretonnes, ma songerie évoquait tel autre soir de l’an 1292 où, — peut-être à pareille heure, — le bon saint, sur le point de prendre son repos, crut ouïr qu’on frappait à la porte. Il ne s’étonna point : son manoir n’était-il pas une auberge, secourable à tous les sans-gîte et à tous les sans-pain ?… Il ne lui vint non plus à l’esprit de héler sa vieille servante, qui dormait. Non. Il se leva lui-même et, nu-pieds, alla tirer le verrou. (Est-il bien sûr qu’il y eût un verrou ?) La porte ouverte, une bouffée de vent entra, une bouffée de vent froid, chargé de pluie, et aussi la plainte lamentable d’une ribambelle de pauvres gens échoués sur le seuil, pitoyablement morfondus.

— Vite, vite, mes enfants… Je vais rallumer le feu !… Venez çà, je vous attendais !…

Certes, oui, il les attendait… D’où ils viennent ? Qui ils sont ? Combien ils sont ? Que lui importe !… Il me semble le voir s’agenouillant là sur cette pierre où le père Yaouank murmure lesgrâces, et soufflant cette braise qui s’éteint, comme faisait tantôt, la fille de ferme, et y jetant, comme elle, à pleines brassées, les gerbes d’ajonc roux qui flambent clair. Les pauvres gens se sont avancés : ils se sont assis sur les escabelles, aux deux coins de la cheminée, et leurs haillons fument à la douce chaleur, et leurs visages, ruisselants d’eau, tout bleuis de froid, s’éclairent et rayonnent, et leurs yeux échangent des regards qui disent :

— Qu’on est donc bien chez ce brave homme !…

Yves est allé au garde-manger, il a pris la tourte de pain blanc, un reste de porc et de bœuf salé, et il les apporte aux vagabonds pour qu’ils s’en régalent :

— Rassasiez-vous, mes amis, rassasiez-vous !

Quand le pain, le porc et le bœuf ont été engloutis, le chef de la tribu nomade, un grand diable à la peau cuivrée comme un zingaro, tient au saint ce discours, après s’être essuyé la bouche du revers de sa manche :

— O le plus vénérable et le plus discret des hôtes, je serais le plus ingrat des obligés si, ayant reçu de toi cet accueil, je ne t’apprenais dès à présent quelle est notre condition. Peut-être, quand tu sauras qui nous sommes, nous rejetteras-tu à la nuit ténébreuse et à la pluie glacée. Ta bonne foi du moins n’aura pas été surprise.

Je me nomme Riwallon. Priziac, aux confins de la Cornouailles et du pays de Vannes, fut mon lieu de naissance. De mon métier, je suis jongleur. J’excelle àrimerles sônes d’amour et les chants de guerre ; je n’ai point mon pareil pour mettre en action les vies des héros et les légendes miraculeuses des saints… Celle-ci est Panthoada, ma femme, la compagne dévouée de ma longue misère ; elle joue de la viole et dit la bonne aventure ; de plus elle connaît les vertus des herbes et l’art de guérir par oraison ; enfin elle sait distinguer entre les trois cents espèces de furoncles, et en quelle fontaine sacrée il y a remède pour chacune… Ceux-là sont mes deux fils ; l’un souffle dans le biniou, l’autre dans la bombarde ; ils ont l’haleine puissante et le doigté sûr… Quant à ces deux jouvencelles, mes filles…

Mais Yves a interrompu le jongleur. Il a vu qu’elles sont jolies, les jouvencelles, plus jolies peut-être qu’il ne sied à leur pauvreté, et il a vu aussi qu’une rougeur subite vient d’empourprer leurs joues pâles.

— En vérité, homme, épargne-nous pour ce soir ces récits. Tes enfants, ta femme sont exténués ; toi-même, tu dois être bien las. Que la paix de Dieu soit avec vous dans votre repos ! Sachez seulement que cette maison est vôtre tant qu’il vous plaira d’y demeurer.

On sait qu’il leur plut d’y demeurer longtemps ; onze ans après, c’est-à-dire en 1303 — époque de la mort du saint — ils y étaient encore[25]!

[25]Cet épisode de l’histoire de saint Yves a fourni à M. Tiercelin la matière de son beau poème :Les Jongleurs de Kermartin.

[25]Cet épisode de l’histoire de saint Yves a fourni à M. Tiercelin la matière de son beau poème :Les Jongleurs de Kermartin.


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