Un carrefour, la bifurcation de deux routes. L’une file tout droit sur Plougaznou, dont la bourgade et le clocher se détachent en silhouette au sommet d’une large croupe chauve derrière laquelle on devine la fin des terres, l’ouverture béante de l’immensité. L’autre, il n’y a pas à douter un instant où elle mène. A son embranchement est un calvaire qui fait par la même occasion l’office de poteau indicateur. Un bras, détaché de quelque Christ hors d’usage, a été cloué au fût de la croix, et son geste est si clair que le toucher des aveugles ne s’y trompe pas plus que les yeux des voyants.
Ils sont légion à cette fête de la lumière, les aveugles ! Beaucoup y viennent exhiber leurs prunelles éteintes, pour faire argent de leur infirmité. Peut-être même tous ne sont-ils pas des « emmurés » authentiques. La mendicité, qui fut longtemps un sacerdoce en Bretagne, s’y transforme peu à peu en une industrie, comme ailleurs, et qui a ses chevaliers. Mais ils sont nombreux aussi, les infortunés que leur foi seule et l’attente d’une guérison, vingt fois espérée, vingt fois remise, entraînent vers les puissances curatives du Tantad. Pourquoi la flamme sainte ne renouvellerait-elle pas en leur faveur le miracle qu’elle passe pour avoir si souvent accompli ? Telle est la pensée qui se peut lire sur plus d’une face fervente aux paupières douloureusement contractées. D’aucuns la proclament tout haut, avec une singulière intensité d’accent, témoin, par exemple, ce chef sabotier du « Bois de la Nuit »[58]rencontré au moment où la prudence et plus encore le pittoresque du coup d’œil nous invitent à quitter la voiture, pour descendre à pied, mêlés à la foule, la rampe délicieusement agreste de Traoun-Mériadek.
[58]En bretonCoat-an-Noz, dans les Côtes-du-Nord, entre Gurunhuël et Belle-Isle-en-Terre.
[58]En bretonCoat-an-Noz, dans les Côtes-du-Nord, entre Gurunhuël et Belle-Isle-en-Terre.
Vigoureux et de taille élancée comme les hêtres de sa forêt natale, il chemine d’une allure à la fois fougueuse et saccadée, en s’appuyant du poing à l’épaule d’une jeune fille qu’il domine de toute la tête. Leur groupe évoque des réminiscences antiques. Vous diriez d’un Œdipe breton conduit par une Antigone paysanne. Par intervalles ils se renvoient quelques mots brefs, toujours les mêmes. L’Œdipe demande, d’une voix concentrée :
— Eh bien, commence-t-on à l’apercevoir ?
Et l’Antigone répond, les mains en abat-jour au-dessus des yeux :
— Non, mon père, pas encore.
Brusquement, elle s’arrête et dit :
— Le voilà !
« Lui », c’est le coq doré qui surmonte la flèche en plomb de Saint-Jean : il vient d’émerger au creux du val, entre deux vagues de verdures, dans le soleil. L’aveugle s’est prosterné, d’un mouvement si impétueux que nous avons cru, d’abord, à une chute. Et, promenant ses mains à plat sur le sol poudreux, il s’écrie :
— Terre de Saint-Jean, ô toi que j’embrasse !… Des yeux ! rends-moi des yeux ! Que je ne m’en retourne point, sans t’avoir contemplée !
Quelqu’un, près de nous, murmure au passage :
— Je le reconnais : il est déjà venu l’année dernière… C’est l’homme que la foudre a touché.
Soyez sûr qu’il reviendra de même l’an prochain, et toutes les années qui suivront, tant qu’il en aura la force. Ses jambes s’useront plus vite que sa patience. Sa résignation, comme celle de toute cette race soi-disant fataliste, est faite d’une espérance infinie… Et de quelles séductions extraordinaires lui et ses pareils ne doivent-ils point la revêtir en imagination, cette « Terre de Saint-Jean », patrie du feu et de la lumière, vers qui se tendent, avec une confiance si indomptable, toutes les énergies de leur désir !
Elle est là, qui déploie à nos pieds son hémicycle charmant, et, après les grandes étendues torrides dont nous sortons, c’est, en vérité, l’oasis, avec tout ce que le mot éveille de frais, de riant, de pastoral. Une courbe de collines rocheuses terminées en promontoires enserre une vallée profonde, délicieusement feuillue. Tous les verts y marient leurs nuances, depuis les plus légers, les plus délicats, jusqu’aux plus opulents et aux plus sombres. Dans la perspective, la mer apparaît ; on la voit en hauteur sur le ciel dont elle ne se distingue que par un bleu, non pas plus dense, mais plus vibrant. Elle repose entre les deux pointes extrêmes de Plougaznou et de Guimaëc comme entre les bords d’une coupe immense, merveilleusement ouvragée, où courent, ainsi que des incrustations de gemmes, l’améthyste des bruyères et l’or des ajoncs. C’est un des attraits spécifiques de Traoun-Mériadek, cette grâce sylvestre unie à la splendeur du décor marin. Mais, ce que l’on y goûte davantage encore, surtout au seuil brûlant de l’été, c’est l’abondance et, en quelque sorte, le foisonnement des eaux vives. On les respire dans l’air, avant qu’elles se soient montrées. On les sent filtrer de toutes parts, en gouttes perlantes, en ruissellements silencieux. Il semble qu’à presser du pied le sol, on les en ferait jaillir, comme d’une mamelle trop pleine, par tous les pores.
Nous sommes désormais dans l’empire des naïades. La route même leur appartient. Nous marchons, enveloppés, baignés, de leur haleine de mousse humide. A chaque pas, quelque source surgit. Celle-ci dort, immobile, sous une nappe de lentilles d’eau ; celle-là nourrit une cressonnière touffue où achève de s’enlizer une antique croix monolithe, datant de l’époque gallo-romaine ; cette autre, désespoir de l’agent voyer, s’échappe sournoisement du cailloutis de la chaussée qu’elle dégrade et ravine à plaisir ; une quatrième… Mais ce serait extravagance pure que de les vouloir dénombrer. Un dicton local n’affirme-t-il pas qu’il coule plus de fontaines à Saint-Jean qu’il n’entrera d’âmes dans le Paradis !
Un temps fut, toutes ces naïades eurent leur temple, toutes ces fontaines, leur édicule en pierres sculptées. Plusieurs en ont conservé de beaux restes. Une surtout veut être mise hors de pair. Elle s’épanche dans l’enclos même de l’église et, pour cette raison, a toujours été l’objet d’une vénération sans égale. On lui a donc élevé un habitacle digne des mérites qu’on lui prête ; et ce n’est pas une médiocre surprise pour le voyageur que de découvrir en cet humble cimetière de village, au fond d’une combe perdue, un des spécimens les plus élégants de l’art de la Renaissance en Bretagne. Il fut un maître à sa façon, le ciseleur inconnu qui, d’une masse informe de plomb, sut dégager cette œuvre svelte, cette vivante fleur de métal, aux trois calices harmonieusement superposés, sécrétant eux-mêmes et se versant de l’un à l’autre la rosée qui perpétuellement les abreuve et les reverdit. Dans le pays, on la désigne sous le nom deFeunteun-ar-Bis, la « Fontaine du Doigt », ou encore de « Source-Mère »,Ar Vamm-Vommen. Une pèlerine avec qui je cause dans la descente me dit à son sujet :
— Lorsque le jeune soldat, porteur de la relique, se retrouva dans sa paroisse, il vint d’abord à cette fontaine se rapproprier, avant d’assister à la messe, et nettoyer son visage et ses mains de la poussière des routes normandes. L’eau, incontinent, se mit à bouillir, comme sous l’action d’un grand feu. C’était la vertu du saint Doigt qui venait de passer en elle. Elle en demeure imprégnée depuis lors. Pour plus de sûreté, cependant, tous les ans, après le Tantad, le clergé plonge à nouveau la relique dans la fontaine et chaque fois, dit-on, celle-ci fume comme au contact d’un fer rouge. Mais son efficacité est éternelle. Il n’y a pas de maladie dont elle ne guérisse en tout temps. Aussi est-ce par elle que l’on commence ses dévotions et par elle qu’on les finit. Voyez plutôt comme il y a déjà foule autour du bassin…
Masqué par les arbres, le village se dérobe encore ; mais, dans une éclaircie, l’on aperçoit un coin de cimetière et des irisations d’eaux jaillissantes, flottant et se jouant au-dessus d’un fourmillement humain dont on ne distingue guère que les chapeaux noirs, les coiffes blanches et des bras, d’innombrables bras tendus en un même geste invocateur… L’odeur de mousse humide se fait plus forte, plus pénétrante, mêlée à une senteur capiteuse de flouve pâmée. Par instants, des souffles iodés annoncent la plage toute proche.
Puis, ce sont des parfums d’une autre espèce, — moins agréable, — exhalés par des cuisines en plein air. Dans les menus prés qui bordent le chemin, au bas de la pente, des cabaretières venues de Morlaix ou de Lanmeur ont improvisé des âtres primitifs, à l’aide de quelques galets des grèves. A genoux dans l’herbe fauchée, elles pétrissent de la pâte, pèlent des pommes de terre, font sauter des crêpes ou rissoler des saucisses. Des piquets de bois liés en faisceaux supportent les chaudrons. Une sorcière aux traits barbouillés de suie, accroupie à côté d’une marmite sans couvercle, ne s’interrompt d’en remuer le contenu que pour glapir, en breton, avec le grasseyement traînard particulier aux Morlaisiennes des faubourgs :
— Du café, mes braves gens ! Du bon café !… A deux sous, l’écuelle !
Et, après les feux de bivouac, voici le baraquement forain, toute une ruelle de boutiques où, sous les auvents de toile criblés de soleil, étincellent les verroteries et les clinquants. De maisons bâties il n’y a toujours point trace. Par delà les étalages pourtant un porche se dresse, un arc de triomphe monumental, majestueux et solitaire comme une ruine, vestige superbe, dirait-on, de quelque civilisation disparue. Des statues s’effritent dans ses niches. Entre les pierres disjointes courent les végétations rampantes et tenaces, amies des vieux murs. Et deux mendiants, deux êtres aussi délabrés, aussi vétustes que les contreforts auxquels ils s’appuient, ont l’air de prophétiser sur Ninive. En réalité, ce sont les perfections deSant Iann Badézourqu’ils exaltent.
Ce porche est l’entrée du cimetière. Nous sommes à Saint-Jean.