V

L’unique rue de Rumengol, bordée à gauche par une dizaine de maisons, à droite par le murtin du cimetière, est encombrée de « boutiques », d’étalages en plein vent où scintille aux lueurs des lampes ou des torches le clinquant des chapelets, des médailles, des bagues, des épinglettes, tandis que les dessins pieux des scapulaires d’étoffe se balancent doucement au souffle du soir. Des paysannes sont là, attroupées, s’extasiant devant ces merveilles. Les hommes font cercle de préférence autour du jeu demil ha kaz[39]si populaire parmi les Bretons, ou rivalisent d’émulation au rude exercice de la tête-de-Turc. Il se faut ouvrir une trouée au milieu de tous ces gens qui stationnent, et ce n’est point chose aisée, car un Breton ne se dérange jamais de son propre mouvement ; il ne bouge que si on le houspille, surtout aux heures de flânerie, où il est de pierre ; on pourrait alors lui marcher dessus sans qu’il bronchât. A force de jouer des coudes, je finis par atteindre l’auberge qui m’a été recommandée. Elle est à l’extrémité du bourg, à deux pas de l’église ; ses étroites fenêtres de granit flamboient dans sa façade tassée et toute noire. Une pourpre d’incendie embrase le rez-de-chaussée et des étincelles courent, rapides, sur les solives du plafond, accrochant çà et là d’éphémères constellations. Dans l’âtre, la flamme s’épanouit en une immense gerbe rouge ; le ventre des marmites fait entendre des bruits sourds et précipités comme un galop de mer qui monte. Et, dans cette atmosphère de fournaise, une cinquantaine d’êtres humains empilés les uns sur les autres soupent d’un cœur content, sans même avoir l’idée d’emporter leur repas pour l’aller manger sur le talus du champ voisin, à la fraîcheur de la nuit. Quelques-uns ont dû s’accroupir à terre, leur assiette entre les genoux. Ils ne s’en indignent ni ne s’en plaignent. Un pèlerin n’est pas un commis-voyageur. Il s’installe où il trouve place, s’accommode de ce qu’on lui sert et paie ce qu’il doit en y joignant un brave merci. Je suis venu à Rumengol en pèlerin de lettres et n’ai nulle envie de faire le difficile. J’aimerais toutefois un bout de banc où m’asseoir, auprès d’un trou quelconque par où respirer.

[39]Sorte deroulettetrès primitive.

[39]Sorte deroulettetrès primitive.

— Montez à l’étage, — me dit l’hôtesse.

Une pièce basse, sans autre meuble qu’une table faite de quelques planches disposées sur des barriques vides en guise de tréteaux. Les convives, pour atteindre aux plats, sont à peu près forcés de se tenir debout. Ceux qui ont fini ou qui n’ont pas encore eu leur pitance occupent leur attente ou leur loisir à de monotones parties de cartes. A chaque fois qu’un poing s’abat sur les ais mal ajustés, les assiettes brimbalent, et les verres dansent. Les conversations sont bruyantes ; une aigre odeur de cidre répandu vous prend aux narines : il y a déjà de l’ivresse dans l’air… La petite servante qui me guide pousse une porte au fond de la salle et m’introduit dans un retrait où il y a une vraie table et — Dieu me pardonne — des chaises. Ici, tout est paix et silence : la croisée s’ouvre sur un verger et, plus bas, sur la vallée toujours parée du grand voile nuptial que déroulent autour des peupliers et des saules les mystérieuses fées des eaux. C’est un coin de solitude, tel que je n’en eusse pas osé rêver. Je m’apprête à faire honneur à la « portion » de ragoût qui fume devant moi, quand un ronflement, parti d’un des angles obscurs de la chambre, vient soudain m’avertir que j’ai un compagnon et que je vais même, grâce à lui, dîner en musique.

— Ce n’est rien, — murmure la servante, — c’estl’homme aux chansons: il s’est mis là pour faire un somme ; il ne vous gênera point.

Et, après cette explication sommaire, elle s’esquive. Voyons cependant quel peut bien être cet homme aux chansons ! Je m’approche du dormeur : il est couché de son long sur le plancher, la face tournée vers la muraille, la tête appuyée à un havresac bourré de paperasses. Ce vieux havresac en peau de veau, le poil en dehors et tout élimé, ou je me trompe fort, ou je l’ai rencontré plus d’une fois avant aujourd’hui. A son seul aspect je sens au plus profond de moi comme un jaillissement de souvenirs. C’est macontréenatale, c’est la Bretagne du Trégor qu’il évoque tout entière à mes yeux. Pourvu que ce soit lui !… J’abaisse la chandelle que je tiens vers le visage de l’homme. Il fait un mouvement, je le reconnais, je m’écrie :

— Yann Ar Minouz !…

Il ne vous dit rien sans doute, ce nom à mine exotique et qui sonne si étrangement. Retenez-le néanmoins ; c’est celui de notre dernier barde. Je devrais, hélas ! écrire : c’était… Car Yann Ar Minouz n’est plus. Les journaux des Côtes-du-Nord ont annoncé, voici près d’un an, qu’il était décédé à Pleumeur-Gautier, dans la cinquante-septième année de son âge. On ne trouvera pas mauvais assurément que je lui consacre ici une longue parenthèse. Les habitués du pardon de Rumengol le pleurent encore. Il est resté pour eux le « rimeur » sans égal. Selon l’expression d’une pèlerine qui ne passe jamais ma porte sans y heurter, « il brillait au milieu des autres chanteurs comme un louis d’or parmi les gros sous ». Mais, c’est surtout dans les régions de Tréguier, de Lannion, de Paimpol, qu’il laisse un vide attristant. Avec lui s’en est allée dans la tombe la muse de la poésie nomade, une bonne fille un peu bohème, pas très soignée dans sa mise ni assez difficile peut-être quant au choix de ses inspirations, mais vaillante, infatigable, le pied leste, la lèvre prompte, et qui, de sa voix nasillarde, menait à travers la presqu’île le branle joyeux des pardons. Dieu me garde de vous présenter Yann Ar Minouz comme un émule des Liwarc’h-hen ou des Taliésinn[40]! Il m’en voudrait d’en faire accroire à son sujet, lui qui se gaussait si volontiers des prétentions d’autrui ! Ce n’était point un esprit de haut vol : ce n’était pas non plus le premier venu. S’il n’a point fait revivre parmi nous la tradition des grandes écoles bardiques, il en a du moins prolongé l’agonie. Barde il s’intitulait — un peu naïvement, sans doute, ayant adopté le mot à tout hasard, sans s’inquiéter autrement de ce qu’il pouvait signifier ; barde il était, à vrai dire, et par goût et par tempérament.

[40]Bardes célèbres de l’ancienne Bretagne. Cf. le Myvyrian.

[40]Bardes célèbres de l’ancienne Bretagne. Cf. le Myvyrian.

— Je n’ai jamais été qu’un chanteur de chansons — m’a-t-il conté bien souvent ; — et tel que je suis né je mourrai. On a voulu m’apprendre toutes sortes de métiers : j’étais impropre à tout, hormis à faire des vers ; cela seul me plaisait, de cela seul j’étais capable. Dans mon enfance, je fus employé à garder les vaches, mais, un matin qu’il soufflait grand vent, je laissai là mes bêtes, et je partis du côté où le vent soufflait. C’était l’année qui suivit ma première communion. Depuis lors, je cours les chemins. Je mange où l’on me donne, je couche où l’on m’accueille. Mais, aux maisons bâties je préfère la maison sans toit, l’auberge de la Belle-Étoile, comme je préfère aussi le gazouillis des oiseaux à la conversation des hommes.

Aux vacances dernières, étant de passage à Pleumeur, j’allai voir sa veuve, Marie-Françoise Le Moullec, et nous nous entretînmes du mort, couché à quelques pas de nous, à l’ombre de l’église, dans le pacifique enclos des tombes.

Yann vint au monde à Lézardrieux. Son père passait pour très instruit, parce qu’il savait lire, et joignait à ses occupations de tisserand les fonctions de maître d’école. Sa tâche du jour terminée, il réunissait chez lui une douzaine de galopins du voisinage et leur faisait la classe, c’est-à-dire leur enseignait le catéchisme, leur apprenait à reconnaître la place de chaque office dans le paroissien, et leur bourrait la mémoire de vieilles complaintes flétrissant les forfaits des seigneurs d’autrefois ou célébrant les vertus des saints locaux. Cette forme élémentaire de culture convenait à merveille à l’esprit de Yann ; il fit de si rapides progrès que son père, rêvant pour lui les hautes destinées du sacerdoce, l’envoya étudier à Pleumeur où il y avait un instituteur en titre, muni de plusieurs diplômes. Yann fut ainsi initié au français et même quelque peu au latin[41]. Mais il en eut tout de suite assez. On ne chantait pas de chansons bretonnes à l’école de Pleumeur : il la déserta. Son père le trouva un beau matin endormi dans l’étable.

[41]Il garda toujours un goût très vif pour la lecture. Il se fournissait de livres chez Jeanne-Marie Lucas, à Paimpol, qui n’eut pas d’abonné plus fidèle, et il les dévorait avec avidité, en cheminant d’un bourg à l’autre. Il s’inspirait volontiers de cette littérature d’emprunt, composée surtout de romans médiocres. De là tant d’inepties dans son œuvre.

[41]Il garda toujours un goût très vif pour la lecture. Il se fournissait de livres chez Jeanne-Marie Lucas, à Paimpol, qui n’eut pas d’abonné plus fidèle, et il les dévorait avec avidité, en cheminant d’un bourg à l’autre. Il s’inspirait volontiers de cette littérature d’emprunt, composée surtout de romans médiocres. De là tant d’inepties dans son œuvre.

— Qu’est-ce que tu fais là ? — demanda-t-il courroucé.

— La porte de la maison était close, quand je suis rentré, hier : je n’ai pas voulu vous réveiller.

— Tu as donc congé aujourd’hui ?

— Non. Mais, je ne resterai plus là-bas, et, si vous m’y ramenez de force, vous ne me reverrez plus.

On usa de tout pour fléchir l’enfant. Menaces, coups, supplications, rien n’y fit.

— Tu iras donc gagner ton pain ! — lui dit-on.

Et on le loua à un fermier de Saint-Drien. Depuis l’aube jusqu’au crépuscule du soir, il fut censé surveiller les vaches, les taureaux et les génisses, dans les pacages illimités. En réalité, il passait le temps, assis entre deux touffes d’ajonc, à écouter un oiseau mystérieux qui s’était mis à siffler dans sa tête, ou bien à contempler de magiques horizons, visibles pour lui seul, vers lesquels l’attirait un aimant si fort qu’il en avait des fourmillements dans les jambes. C’est là, dans la paix des landes mélancoliques, que pour la première fois l’Esprit de la poésie primitive le vint visiter[42]. Il n’avait, en effet, que douze ans lorsqu’il composa sa pièce de début, celle-là même qui, refondue et remaniée, s’est appelée plus tard « Confession de Jean Gamin » (Covizion Yann Grennard). Il y disait :

[42]Lerecteurde Pleumeur, M. Barra, lui avait donné les premières leçons de métrique bretonne. « Sois barde ! » disait à Yann cet homme vénérable ; « après celle de prêtre, je ne sais pas de plus belle vocation ».

[42]Lerecteurde Pleumeur, M. Barra, lui avait donné les premières leçons de métrique bretonne. « Sois barde ! » disait à Yann cet homme vénérable ; « après celle de prêtre, je ne sais pas de plus belle vocation ».

Je suis un garçonnet, hardi et insouciant ;Rien ne m’agrée tant que de jouer à la toupie ;Faire l’école du renard[43]me plaît aussiDénicher des nids, lutter et me battre.

Je suis un garçonnet, hardi et insouciant ;

Rien ne m’agrée tant que de jouer à la toupie ;

Faire l’école du renard[43]me plaît aussi

Dénicher des nids, lutter et me battre.

[43]L’école buissonnière.

[43]L’école buissonnière.

Déchirée est ma veste, en lambeaux mon gilet ;Mes braies ne tiennent plus, mon chapeau n’a plus de rebords,A force d’échanger des horions avec les camarades ;Et, quand je rentre à la maison, là encore les coups de bâton m’attendent.De souper, hélas ! souvent je me dois passerEt coucher dehors la nuit, ô la triste pénitence !Loin de me soumettre pourtant, je me révolte ;« Vieil étourdi ! » est le nom dont je gratifie mon père.Ma petite mère est tendre et cherche à m’excuser :Au lieu de lui en savoir gré et de lui éviter l’angoisse,Je l’appelle « face rousse ! » et c’est tout ce que je trouve pour la remercier.Il n’y a pas à dire ; décidément, je suis un être incorrigible…

Déchirée est ma veste, en lambeaux mon gilet ;

Mes braies ne tiennent plus, mon chapeau n’a plus de rebords,

A force d’échanger des horions avec les camarades ;

Et, quand je rentre à la maison, là encore les coups de bâton m’attendent.

De souper, hélas ! souvent je me dois passer

Et coucher dehors la nuit, ô la triste pénitence !

Loin de me soumettre pourtant, je me révolte ;

« Vieil étourdi ! » est le nom dont je gratifie mon père.

Ma petite mère est tendre et cherche à m’excuser :

Au lieu de lui en savoir gré et de lui éviter l’angoisse,

Je l’appelle « face rousse ! » et c’est tout ce que je trouve pour la remercier.

Il n’y a pas à dire ; décidément, je suis un être incorrigible…

De ces turbulences, de ces effronteries de gamin, il se corrigea avec l’âge, mais, le fond d’indiscipline qui était en lui, il ne s’en défit jamais. Sa veuve, qui n’eut pas précisément à se louer de ses façons, a retenu de lui l’image d’un homme très doux, d’une inépuisable bonté de cœur dans les circonstances ordinaires de la vie, mais incapable de se gouverner lui-même et impatient de toute contrainte. Il n’avait de mesure en rien. Souvent il se mettait à pleurer à chaudes larmes, sans qu’on sût pourquoi. Il aimait à s’envelopper de mystère, n’ouvrait à personne sa pensée, détestait les questions. Ce qui frappait surtout chez lui, c’était son humeur vagabonde. Il conserva jusqu’à sa mort le tempérament inquiet et aventureux d’un poulain sauvage. Pour peu qu’on lui fît sentir l’entrave, il se cabrait. Le maître chez lequel il servait lui ayant reproché de « muser », au lieu d’avoir l’œil sur le troupeau confié à ses soins, on sait comment il prit la chose. Le soir de ce jour-là, le troupeau rentra sans le pâtre. Yann ne reparut à Saint-Drien que dix ans après. Le village avait changé d’aspect dans l’intervalle ; la plupart des masures s’étaient donné des airs de maisons, avaient remplacé leurs cloisonnements d’argile par des murs en pierres, leurs toits de chaume par des ardoises. Une seule était demeurée la même, et c’est à la vitre de sa lucarne qu’il vint heurter. Il ne doutait point que Marie-Françoise, sa petite amie d’autrefois, ne l’y attendît. Il la retrouva, non pas telle qu’il l’avait quittée, mais telle qu’il souhaitait de la revoir. Ils s’épousèrent « devant Dieu et le Gouvernement ». Le lendemain des noces, la femme dit à son mari :

— Yann, mon amour, il faut songer à ceux qui naîtront de nous. Il y a dans notre ciel un nuage : tu n’as point de métier. Moi, je suis bonne fileuse. Si tu te faisais broyeur de lin !…

Il se fit broyeur de lin. Et pendant une année il travailla en conscience. Parfois des tristesses subites rembrunissaient son front, mais elles se dissipaient aussitôt. Tout en travaillant, il composait, et, le dimanche venu, au sortir de la messe, il s’attablait avec quelques camarades dans une salle d’auberge, pour leur débiter ses couplets nouveaux. Très sobre, du reste, ne buvant jamais que du café. Très religieux aussi : il assistait régulièrement à tous les offices. Au bout de l’an, Marie-Françoise Le Moullec lui donna une fille. Il la fit baptiser du nom de la Vierge et se prit pour elle d’une véritable adoration, à un tel point qu’il en eut l’esprit comme troublé. Dès lors il ne fut plus aussi attentif à l’ouvrage. Il restait de longues heures en extase auprès du berceau de l’enfant. Sa femme tenta de le morigéner ; il la laissait dire, la pensée ailleurs.

— Yann, prononça-t-elle un jour, tu aimes trop la petite. Les enfants qu’on aime trop vivent peu ; ils se fanent comme l’herbe à l’ardent soleil.

En rappelant à son mari ce vieil adage, elle espérait le ramener à des sentiments plus mesurés et plus calmes. Ce fut le contraire qui eut lieu. A partir de ce moment, Yann ne quitta plus la fillette. Ses nuits même, il les passa à l’écouter dormir. Le jour, quand le temps était clément, il l’emportait dans ses bras, la serrant contre sa poitrine d’une étreinte éperdue, et, jusqu’aux premières fraîcheurs du soir, il la promenait à travers labours et landes en lui chantant de très jolies choses qu’il n’écrivit jamais. Il croyait dépister ainsi le malheur dont l’avait menacé sa femme. Il n’y réussit point : à l’âge de six ans, l’enfant mourut. Le désespoir du père fut infini comme son amour. Il fallut lui arracher des mains le cadavre et, la cérémonie funèbre terminée, la mère dut s’en retourner seule au logis.

— Je ne remettrai les pieds chez nous, avait dit Yann, que lorsque ma fille morte y sera rentrée !

Il était fermement convaincu qu’elle ne tarderait pas à ressusciter. La Vierge, sa marraine, ferait pour elle ce miracle. Il se mit à pérégriner, en attendant, — heureux au fond de reprendre sa vie errante, de ne plus traîner le boulet des besognes sédentaires et de rouvrir dans l’espace ses ailes de moineau franc. A courir les routes, sa douleur s’usa. La poésie acheva de le consoler. Sa réputation derimeurs’était déjà étendue au loin. Les gens le venaient trouver pour lui commander des vers ; il en faisait avec une égale habileté sur n’importe quel sujet : de mélancoliques, pour les amoureux dédaignés, — de satiriques, contre les patrons avaricieux ou les filles coquettes. Plus volontiers il chantait les grands saints de Bretagne, célébrait les dévotions locales et disait les vertus régénératrices des sources. Il n’y eut plus de pardon sans lui. Yann Ar Guenn[44], le barde aveugle de Kersuliet, alors retiré sous la tente, apprit avec joie qu’un successeur lui était né et manifesta le désir de l’entendre. Yann Ar Minouz s’empressa de se rendre à l’appel de celui qu’il nommait son « parrain ». Leur entrevue eut lieu dans l’humble chaumine « du bord de l’eau », au pied de la Roche-Jaune, en aval de Tréguier. L’aveugle y vivait reclus depuis quelques années, cloué par les maux de la vieillesse à son escabelle de chêne, n’ayant d’autre distraction que de prêter l’oreille auplic-plocdes rames, quand montaient avec la marée les lourds chalands chargés de goémon ou de sable, et de guetter, selon sa propre expression, le passage silencieux du bateau des âmes où il se devait embarquer avant peu pour l’autre monde. Elle fut touchante, cette entrevue, et quasi solennelle. Yann Ar Minouz, longtemps après, ne se la remémorait qu’avec émotion :

[44]Cf. sur ce poète populaire, Introduction desSoniou Breiz-Izel, p.XXIV.

[44]Cf. sur ce poète populaire, Introduction desSoniou Breiz-Izel, p.XXIV.

— Voilà : quand j’eus poussé la porte, je me trouvai dans une pièce étroite où il faisait noir comme chez le diable. Dans le fond pourtant, sur l’âtre, il y avait un feu de mottes qui brûlait sans éclat. Une voix cassée de vieille femme durement me demanda : « Que vous faut-il ? » Je répondis que j’étais Yann Ar Minouz et que j’étais venu pour saluer lepère aux chansons, le très illustre Dall[45]Ar Guenn. La vieille aussitôt de changer de ton et de m’adresser des paroles de miel : « Dieu vous bénisse, ami Yann ! Il tardait à mon mari de vous connaître… Je suis Marie Petitbon. Vous allez goûter de mes crêpes. Je les fais aussi bien que Dall Ar Guenn les vers… Approchez-vous du foyer. Que mon pauvre homme du moins vous embrasse, puisqu’il ne peut vous voir ! » Ah ! c’était une belle discoureuse, je vous promets, et qui n’avait pas sa langue dans la poche de son tablier. Mais, tandis qu’elle me fêtait de la sorte, moi je ne songeais qu’à me repaître les yeux du bonhomme dont je commençais à distinguer la grande forme osseuse, assise et comme repliée dans un coin de la cheminée. Mon cœur battait à se rompre. Lorsqu’il tourna vers moi son visage majestueux, encadré de cheveux blancs comme givre, et à qui l’immobilité des paupières communiquait quelque chose de plus qu’humain, je crus voir le Père Éternel en personne et je fus sur le point de tomber à genoux. Il me tendit sa main ridée. « Chante ! » me dit-il. Deux heures durant je chantai. Si je faisais mine de m’arrêter, il me disait : «Dalc’h-ta, mab, dalc’h-ta[46]!» Je lisais sur sa figure un vrai contentement. Quand j’eus fini, il murmura : « Allons ! allons ! désormais je peux mourir tranquille ». Et m’attirant à lui, il me donna l’accolade. J’avais en moi l’allégresse d’un missionnaire que son évêque vient de consacrer.

[45]En Basse-Bretagne, on désigne le plus souvent les infirmes par leur infirmité.Dall Ar Guenn, l’aveugle Le Guenn ;Tort Ar Bonniec, le bossu Le Bonniec. Cela ne passe nullement pour une irrévérence.

[45]En Basse-Bretagne, on désigne le plus souvent les infirmes par leur infirmité.Dall Ar Guenn, l’aveugle Le Guenn ;Tort Ar Bonniec, le bossu Le Bonniec. Cela ne passe nullement pour une irrévérence.

[46]« Va donc, fils ! Va donc ! »

[46]« Va donc, fils ! Va donc ! »

Cette consécration fut pour beaucoup dans les nobles illusions dont Yann se berça, tant qu’il vécut, sur la qualité de son talent. Il avait de son art une très haute idée et ne pensait pas moins de bien de la façon dont il l’exerçait. Les ouvriers de l’ancienne imprimerie Le Goffic, à Lannion, n’ont pas oublié de quel air de condescendance et de supériorité ce barde équipé en mendiant déposait sur le marbre ses extraordinaires manuscrits. De ceux-ci, j’ai quelques spécimens en ma possession. Le papier en a été ramassé Dieu sait où, comme par un crochet de chiffonnier. Ce sont marges de journaux, versos de prospectus, feuilles arrachées à des livres de comptes, copies d’écoliers barbouillées d’encre et maculées de la poussière des chemins. Un bout de fil les relie. La grosse écriture de Yann y a tracé ses longs sillons, d’une allure à la fois obstinée et fantaisiste ; telles les épaisses et sinueuses tranchées que la charrue creuse au sein des friches d’automne. Lourdes sont les strophes, en général ; pénible ou négligée est la langue. Mais de-ci de-là un vers s’envole, un joli vers sonore qui sur ses ailes emporte toute la pièce. Pour égayer la monotonie des landes, souvent c’est assez du chant d’un oiseau.

C’est par blocs de dix, de vingt mille exemplaires que le poète faisait imprimer ses élucubrations. Pour plus de commodité, il les répartissait entre les quatre ou cinq régions qu’il avait coutume de parcourir ; il en confiait le dépôt à des amis sûrs, lesquels se chargeaient de le fournir de marchandise au fur et à mesure des besoins de la vente. Ainsi le havresac en peau de veau ne se vidait que pour se remplir. Dès les premiers jours de mars, Yann entrait en campagne. Alors s’ouvre en terre bretonnante l’ère des foires et des pardons. Alors, sur les deux versants des monts d’Aré, les routes se peuplent de piétons, de bestiaux, de carrioles. Alors les écus d’argent se réveillent sous les piles de linge, au fond des armoires ; les gars sortent leurs vestes neuves et les filles leurs coiffes brodées. La face encore mouillée de la vieille péninsule s’éclaire d’un fin sourire. Rien n’est délicat et attendrissant comme ces printemps occidentaux : ils ont un charme, une douceur, un je ne sais quoi de virginal qui n’est qu’à eux. Une lumière d’or pale ondule dans le ciel ; l’air reste aiguisé d’une pointe de fraîcheur saline. Les lointains sont bleus, d’un bleu atténué, presque transparent. Au sommet des collines, les clochers s’élancent d’un jet plus hardi se renvoyant d’une paroisse à l’autre le tintement de leurs carillons. Ces grêles sonneries, il suffit d’avoir fréquenté d’un peu près le peuple breton pour savoir quelle action puissante elles exercent sur son âme, quel retentissement elles ont en lui. S’il se trouvait, dit la légende, un plongeur assez audacieux pour aller mettre en branle le bourdon — depuis si longtemps muet — de Ker-Is, la ville entière, laBelle aux eaux dormant, renaîtrait dans toute sa splendeur à la surface des flots qui l’ont engloutie. C’est en somme le miracle qui s’accomplit tous les ans au sein de la race, dès que s’éparpillent sur le pays les premières volées des cloches de pardons. Un monde inattendu de sentiments, d’une grâce singulièrement jeune et poétique, émerge soudain des profondeurs grises de la conscience bretonne, évoqué par ces musiques aériennes. Ce peuple d’ordinaire si grave devient alors d’une gaieté, d’une insouciance d’enfant. Il déserte ses toits de chaume où l’hiver l’a tenu enfermé, sans même prendre la précaution de tirer derrière lui la porte. Il se disperse au dehors, vers les villes voisines, ou s’assemble autour de ses chapelles et de ses oratoires, souvent sur les bords d’une simple fontaine à peine visible sous les saules, au milieu d’un pré. Du prix du temps, du prix même de l’argent il n’a plus qu’une notion confuse. Une fringale de plaisir s’est emparée de lui. Plaisirs discrets d’ailleurs, innocents presque toujours, rarement grossiers. Des luttes et des danses, voilà ses distractions favorites. Mais au-dessus de tout il place les chants, et les chanteurs de profession lui sont sacrés.

Yann n’avait qu’à paraître pour que la foule s’attroupât et, tant qu’il lui plaisait de se faire entendre, elle demeurait suspendue à ses lèvres. On s’arrachait les feuilles volantes où la chanson s’étalaiten écriture moulée. Les jeunes filles les glissaient, repliées soigneusement, dans l’entre-deux de leur châle ou dans ladevantièrede leur tablier ; les gars en bourraient leurs poches ou les épinglaient à leur chapeau. Il n’est pas une ferme en Trégor où l’on ne trouve, jaunissant au soleil, à côté de laVie des Saints, dans l’embrasure de la fenêtre, les œuvres en tas de Yann Ar Minouz. Les pièces de deux sous pleuvaient littéralement aux pieds du barde. Il n’eût tenu qu’à lui d’amasser ainsi une modeste aisance, démentant le dicton qui veut que la poésie soit un métier de meurt-de-faim. Mais il était trop de son pays et de sa race pour avoir le sens de l’économie. Il se contentait de vivre au jour le jour, dépensait sans compter, en vrai seigneur de lettres, et, dans les semaines d’opulence, se payait le luxe d’une cour de gueux qui se gobergeaient à ses frais en exaltant sa générosité.

Pas une fois il ne lui vint à l’esprit d’envoyer à sa femme quelque peu de l’argent qu’il gagnait. Il semblait ne se souvenir plus qu’elle existât. Elle, de son côté, avait trop d’amour-propre pour s’abaisser à recourir à lui. Il lui avait laissé, en l’abandonnant, quatre « créatures » sur les bras, quatre gaillards de fils nés dans les quatre ans qui précédèrent la mort de la petite Marie. Pour les élever, elle se mit en service. Pendant qu’elle peinait chez les autres, une voisine obligeante surveillait sa maison et gardait sa marmaille.

— Un soir que je rentrais de l’ouvrage, j’aperçus un homme qui se haussait pour regarder par la lucarne à l’intérieur de la chaumière. Je reconnus Yann. Son coup d’œil jeté, il s’en alla. Il était sans doute venu voir si la petite Marie n’était pas encore ressuscitée. A de longs intervalles il fit ainsi quelques retours dans nos parages ; une seule fois nous nous rencontrâmes. Il me dit, d’un ton affectueux : « Bonjour, Marie-Françoise » ; je lui répondis : « Bonjour Yann » ; et ce fut tout. Il ne me demanda même point de nouvelles de nos fils, dont l’aîné était déjà établi maçon, à Lézardrieux.

A l’occasion du mariage de ce fils aîné, les deux époux se rapprochèrent. Yann vint en personne apporter son consentement. Il ne témoigna ni repentir, ni embarras, fut gai, enjoué, chanta force chansons et, la nuit de noces, s’alla coucher tranquillement aux côtés de sa femme, dans le lit de leurs éphémères amours. Le lendemain, il reprenait son essor. Mais, dans la semaine, on le revit. Et peu à peu il se fixa. A dormir à la belle étoile il avait gagné des rhumatismes ; la voix aussi s’était enrouée et les poumons commençaient à manquer d’haleine. La tiédeur paisible du foyer eut bientôt fait d’engourdir en lui les dernières révoltes de l’instinct nomade. Il finit par accrocher son bâton de voyage à l’angle de la cheminée, en murmurant le vers de Proux :

Hac ar c’henvid da steuïn ouz va fenn-baz déro[47].

Hac ar c’henvid da steuïn ouz va fenn-baz déro[47].

[47]Les araignées peuvent tisser leur trame autour de monpenn-bazde chêne.

[47]Les araignées peuvent tisser leur trame autour de monpenn-bazde chêne.

Désormais, il ne s’éloigna plus de Pleumeur, si ce n’est pour accomplir annuellement deux pèlerinages auxquels il demeura fidèle jusqu’au bout, quoi qu’on fît pour l’en détourner : le premier au Ménez-Bré, où s’élève la chapelle de saint Hervé, patron des bardes ; — le second à Rumengol, rendez-vous traditionnel des chanteurs.


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