Le soleil ! Ce fut au toucher de ses premiers rayons que je rouvris les yeux, le 23 juin 1898, dans l’hospitalière demeure de Kersélina. Et jamais, je crois bien, sa lumière ne m’avait paru plus charmante qu’en ce calme décor de collines boisées, d’une grâce tout arcadienne, autour desquelles ondulent, avec des souplesses et des chatoiements d’écharpes, les méandres harmonieux de la rivière de Morlaix. On eût dit que l’astre avait conscience qu’on se disposait, le jour même, à célébrer sa fête. Il resplendissait, à travers la fine buée matinale, d’un éclat fluide, opalin et doux. Sa caresse courut sur les verdures inclinées des pentes, en une silencieuse cascade de flots ambrés. Puis, elle sema de scintillements les pelouses du bord de l’eau, empourpra le chemin de halage, pailleta les graviers de la rive, s’épandit enfin par longues nappes frémissantes dans l’estuaire dont la face encore brouillée s’éclaircit soudain et se rosa d’un beau sang vif…
— Allons ! cria sous ma fenêtre une voix amicale, voici l’heure de l’appareillage pour les barques de Locquénolé !
Jadis, c’était le plus souvent par mer que les pèlerins du littoral se rendaient au pardon de Saint-Jean. De toute la côte léonnaise et trégorroise des centaines de bateaux mettaient à la voile, dès l’aube, emportant des paroisses entières vers le havre, habituellement infréquenté, de Traoun-Mériadek. Les anciens du pays évoquent avec un enthousiasme mêlé de regret le souvenir de ces pompes nautiques. A la tête de chaque flottille s’avançait, telle une galère paralienne, une gabarre peinte à neuf et magnifiquement décorée. Les femmes du village avaient passé la nuit à l’enguirlander, à la fleurir. Des gerbes d’iris, des bouquets de roses trémières, d’hortensias, de tournesols, ornaient sa carène. La croix de procession, la lourde croix d’argent ou d’or, garnie de clochettes, planait, solidement amarrée à la pointe du grand mât. Sur le rouf drapé de blanc, comme un autel, était « calée », à l’aide de quelques tenons, la statue du saint patronal, car les saints eux-mêmes étaient, en ce temps-là, du pèlerinage ; si l’on négligeait de les y faire figurer, ils quittaient spontanément leurs niches, disait-on, et gagnaient le porche de Saint-Jean, sans qu’on sût comme, par des chemins surnaturels. Aussi se gardait-on bien de les laisser derrière soi. Autour de leur image se pressaient le clergé, les sacristes, les enfants de chœur, tous en surplis, tous clamant à l’unisson l’hymne de circonstance :
Sceptriger vasti moderator orbis…
Sceptriger vasti moderator orbis…
La barque sacerdotale voguait ainsi, au bruit des chants, suivie de vingt, de trente autres barques plus humbles qui, dans l’intervalle des strophes, reprenaient, en guise de refrain :
Nempe divini Digitum Prophetæ…
Nempe divini Digitum Prophetæ…
Les voix vibraient sous le ciel sonore, et c’était comme une allégresse immense répandue sur la mer. Aujourd’hui, la tradition est morte, de ces régates sacrées. Elles n’étaient pas sans avoir leurs risques. Les temps les plus beaux, en Bretagne, sont souvent les plus trompeurs, et sur cette côte déchiquetée, hérissée de roches et de lambeaux d’îles, les courants de Manche ont des effets d’autant plus terribles qu’ils sont plus sournois. Les riverains le savent et, dans leurs sorties ordinaires, s’arment de circonspection. Mais quoi ! le pardon de Saint-Jean-du-Doigt ne se célèbre qu’une fois l’an. Et quel accident craindre, un pareil jour ? Foin des précautions quotidiennes ! C’eût été faire une injure au saint que de ne s’en remettre pas entièrement à lui. On hissait gaiement la voile et l’on partait en toute sécurité. Les cloches carillonnaient ; la mélodie des cantiques flottait dans l’air ; une ivresse pieuse — et peut-être un autre genre de griserie, moins idéale — exaltait les esprits, les tendait dans une préoccupation unique. Caprices du ciel, traîtrises de la mer, qui donc y songeait ? Dans les eaux plus tourmentées du large, l’on s’apercevait tout à coup que l’embarcation, surchargée de lest humain, devenait pesante à la manœuvre, fatiguait, ne gouvernait presque plus. Qu’une risée la prît en travers, et c’était la perdition possible par temps calme ; au lieu d’une risée, qu’on suppose un orage, un de ces subits orages de juin qui éclatent, aussitôt couvés, et fauchent la mer, comme une mitraille : la catastrophe alors était inévitable ; canot et passagers, tout coulait à pic.
Les fastes du pardon de Saint-Jean n’ont été que trop souvent assombris par des désastres de cette espèce. Il va sans dire qu’on a fait le possible pour en abolir la triste mémoire. Il n’y a même pas dans le cimetière de Traoun-Mériadek une inscription funéraire relatant, à défaut du nom des victimes, du moins leur nombre et la date de leurs trépas collectifs. Les équipages morutiers qui disparaissent aux fiords d’Islande ont, dans les chapelles paimpolaises, une épitaphe de trois lignes. Ici, rien. Nulle mention de tant de pèlerins engloutis, nulle parole d’apaisement pour leurs mânes. Il n’est pas vrai, cependant, que leur souvenir ait totalement péri. Envers quelques-uns d’entre eux la muse populaire s’est montrée pitoyable, et elle les a embaumés dans ses larmes.
La bourgade de Ploumilliau, proche Lannion, où s’est écoulé le meilleur de mon enfance, voyait passer à époques régulières un personnage peu commun dont l’apparition était toujours saluée par notre monde de gamins comme un mirifique événement. On l’appelait Nonnik Plougaznou.Plougaznou, parce qu’il était, je pense, originaire de ce pays ;Nonnik, — diminutif d’Yves ou d’Yvon, — parce qu’en dépit de son âge fort respectable il était resté, au physique comme au moral, un pauvre diminutif d’homme. C’était, en effet, un tout petit vieux, à peine plus haut que nous qui l’escortions et dont la plupart n’avaient pas encore fait leurs premières « pâques ». A sa taille, à ses proportions, et n’eussent été ses cheveux grisonnants, on l’eût très bien pris pour l’un des nôtres, d’autant plus qu’avec sa figure rase et ronde, aux rides molles, pareilles à des plis grassouillets, avec sa bouche toujours riant d’un rire sans cause, avec ses yeux surtout, ses yeux d’une limpidité de source et d’une candeur inviolée, il avait une physionomie bizarre, énigmatique, d’éphèbe sexagénaire, de chérubin vieillot. Et, quant à son âme, rien n’en égalait la douce ingénuité. Il se disait et se croyait fils de roi. Pour se montrer digne de sa naissance, il se faisait une obligation de n’être vêtu comme personne, et, par l’étrangeté de son accoutrement, il n’était pas loin de ressembler, en effet, au rejeton de quelque roi nègre. Il avait la passion du sauvage pour l’oripeau civilisé. Les gens flattaient son innocente manie, mettaient en réserve à son intention les frusques les plus extravagantes et les plus surannées, toute une garde-robe d’antiquailles dont il se parait avec gloire. J’ai vu ainsi, sur le dos de Nonnik Plougaznou, des habits bleu ciel qui dataient des temps de l’émigration, des vestes de hussards qui avaient traversé les champs de bataille de l’Empire, jusqu’à des chemises rouges de partisans garibaldiens, égarées — à la suite de quelles aventures ? — en ces parages d’extrême occident. Il n’y avait qu’une pièce de son costume qui jamais ne variât, à savoir le chapeau haut de forme, verdi par les pluies, roussi par les soleils, tout en plaies et en bosses, ruine croulante et lamentable qu’une couronne de fleurs artificielles encerclait. Cette couronne était pour Nonnik l’emblème de sa royauté illusoire. Il fût mort plutôt que de permettre qu’on y touchât.
Il avait, au reste, l’humeur la plus débonnaire. Il levait bien son bâton, lorsque notre bande joyeuse le harcelait de trop près, mais c’était du même geste noble que s’il eût promené sur nous un sceptre. Nous n’aurions d’ailleurs pas eu l’idée de lui manquer d’égards : les fous, en Bretagne, sont sacrés. Puis, à l’indisposer, nous nous serions privés d’une satisfaction rare, celle de l’entendre chanter. Car il chantait aussi mélodieusement qu’un rossignol des futaies, ce fantastique étourneau voyageur, de plumage si incohérent. A Ploumilliau, c’est sur l’échalier de pierre du cimetière qu’il avait coutume de s’aller asseoir. Là, ôtant un de ses sabots, il l’appuyait à son épaule, comme il eût fait d’un violon, et, la main droite suspendue, commençait à racler les cordes absentes avec un archet imaginaire. Une musique de silence, perceptible pour lui seul, naissait sans doute, à son appel, des profondeurs du bois grossier. Il n’était plus le même homme. Sa tête mollement inclinée se transfigurait ; une ardeur passionnée s’allumait dans ses prunelles ; le sourire un peu béat de ses lèvres avait soudain quelque chose d’inquiet et de frémissant. Rangés devant lui, nous assistions muets nous-mêmes à sa muette extase, sachant que c’était sa façon de préluder. Et voici qu’avec le susurrement léger d’une eau qui va sourdre, sa voix, une voix toute jeune, d’une fraîcheur et d’une pureté de fontaine, montait. Je me suis laissé dire qu’on n’en a plus ouï de pareille dans nos campagnes. J’aurais souhaité que Nonnik fût encore de ce monde quand, naguère, M. Bourgault-Ducoudray entreprit de recueillir les mélodies bretonnes : il fût, j’en suis sûr, apparu au maëstro comme l’héritier direct d’un de ces harpeurs armoricains ou gallois dont la fortune fut si considérable dans l’Europe du moyen âge. Il avait un don naturel d’harmonie. Nous, il nous émerveillait.
Ce n’est pas que son répertoire eût grande variété. En dehors du pays de Plougaznou, de Saint-Jean-du-Doigt, et des traditions qui lui étaient spéciales, Nonnik ignorait tout de l’univers. Ce coin de terre, le premier qu’avait connu son regard, était aussi resté, dans la nuit confuse de son intelligence, la seule image familière qui brillât de quelque lueur. Son palais chimérique, c’est là, dans les roches crénelées désignées sous le nom de « Château de Primel », qu’il le situait. Célébrer l’histoire de la région était pour lui une manière d’exalter ses propres rêves. Il s’en acquittait avec une ferveur d’hiérophante. Son triomphe, toutefois, c’était lagwerz, la complainte de « Matélina Troadec ». Il y mettait un tel accent de mélancolie et de pitié qu’il vous navrait l’âme.
L’événement dut se passer dans la seconde moitié duXVIIesiècle, au temps de ce Locmaria, seigneur du Guerrand, qui fut des amis de madame de Sévigné, mais que ses vassaux de Bretagne flétrirent du surnom deMarkiz brûn, de « marquis au poil roux », non pas tant à cause de la couleur de ses cheveux que parce qu’il était prudent de se garer de lui, comme d’un fauve. Il était surtout dangereux pour les femmes : leur vertu n’avait pas de pire ennemi. Celles qui ne lui cédaient pas de bon gré, il ne répugnait nullement à les « faire marquises » par force. Dès qu’on le savait de retour dans ses terres, le cri d’alarme se propageait de proche en proche : « La bête est lâchée, disait-on : ramassez vos poules ! » La jolie Matélina Troadec ne fut point ramassée à temps, il faut croire, car le début de lagwerznous apprend, à mots couverts, que « quoique simple paysanne, elle a donné le jour au fils d’un marquis ». Triste honneur, hélas ! et que ses parents lui font cruellement expier. Ils n’entendent point peiner de leurs bras pour nourrir l’héritier d’un riche homme. Voici venue la fête du Feu : les barques vont cingler vers Saint-Jean. Ce pardon, le plus beau de la contrée, Locmaria ne peut manquer d’y être. Eh bien ! que Matélina s’y rende elle-même et qu’elle saisisse cette occasion de présenter publiquement au marquis sa progéniture !… La jeune fille résiste, supplie. N’est-ce pas assez de sa honte, sans y ajouter encore l’esclandre ? Puis, ce n’est pas sa pudeur seulement qui se révolte ; elle est hantée de sombres pressentiments.
Mon père, ma mère, si vous m’aimez,Vous ne m’enverrez pas au pardon de Saint-Jean.Une voix secrète m’avertitQue, si je vais sur la mer, je serai noyée.
Mon père, ma mère, si vous m’aimez,
Vous ne m’enverrez pas au pardon de Saint-Jean.
Une voix secrète m’avertit
Que, si je vais sur la mer, je serai noyée.
Ni le père ni la mère ne se laissent attendrir. Force est à la pauvrette de s’attifer. A chaque pièce de son costume qu’elle revêt, robe blanche et tablier de taffetas jaune, elle songe, en gémissant, qu’elle s’enveloppe de ses propres mains dans son linceul ; et, lorsqu’elle met le pied dans la barque, elle a la certitude qu’elle « entre dans sa mort ». Ses craintes ne tardent pas à se réaliser.
Matélina Troadec disait,Comme la barque penchait sur le côté :— Récitez tous vos chapelets,Cependant que j’entonnerai vêpres.
Matélina Troadec disait,
Comme la barque penchait sur le côté :
— Récitez tous vos chapelets,
Cependant que j’entonnerai vêpres.
Elle n’a pas fini le premier verset que le sinistre prévu s’accomplit. Au moment de disparaître, elle se souvient que saint Mathurin, son patron, est « le maître du vent et de l’eau ». Elle lui recommande son enfant, le prie de le conduire sain et sauf au rivage. Sa prière fut exaucée, car, le soir même, dans la grève de Traoun-Mériadek, abordait sur une planche un enfant
Qui portait une robe de satin blancPour montrer qu’il était le fils d’un marquis.
Qui portait une robe de satin blanc
Pour montrer qu’il était le fils d’un marquis.
Quant à Matélina, lorsque l’on retrouva son cadavre, elle était « à dix-huit brasses au fond de la mer et tenait dans la main un rameau de vert goémon ».
— Pourquoi ce rameau de goémon vert ? demandions-nous à Nonnik.
— Pour être sa palme de martyre, répondait-il, les yeux au ciel, comme s’il eût vu rayonner là-haut le pâle et doux fantôme de cette morte d’antan.