V

Jadis, c’est à coup de poings et depenn-bazqu’on se disputait l’honneur de porter les grandes bannières à la procession de saint Ronan. Heureuse la paroisse dont les champions triomphaient ! Elle était assurée pour sept ans d’une prospérité sans égale. Pendant sept ans, il ne naissait chez elle que des garçons, des « gagneurs de pain », solides et bien venus ; les poutres des greniers rompaient sous le poids des récoltes ; les barques rentraient, le soir, avec des pêches miraculeuses, et les âmes, comme en un paradis terrestre, fleurissaient exemptes de souci. Aussi la lutte pour les bannières dégénéra-t-elle plus d’une fois en combat sanglant. Il y eut des poitrines défoncées, des crânes fendus. Le clergé jugea nécessaire de faire intervenir la force publique. Mais la présence de la maréchaussée, loin d’en imposer à la population, l’exaspéra. Chacun y vit une atteinte aux libertés locales, bien plus, une sorte de profanation de la fête. Que ne laissait-on les gens s’arranger entre soi ? Et quel besoin d’associer ces intrus, cesgallots, à la glorification de Ronan ?

Les Bretons entourent leurs saints d’un culte jaloux. Un vent de révolte traversa les cerveaux surexcités ; on cria haro sur les « Enfants de Marie Robin[66]. » Lors de la Troménie qui fut célébrée le 14 juillet 1737 éclata une véritable émeute dont un procès-verbal publié dans l’inventaire des archives départementales nous a conservé le souvenir. Les gendarmes furent pourchassés à coups de pierre et ne durent leur salut « qu’à la vitesse de leurs chevaux ».

[66]Bugalè Mari Robin, sobriquet sous lequel on désigne encore les gendarmes en ce pays.

[66]Bugalè Mari Robin, sobriquet sous lequel on désigne encore les gendarmes en ce pays.

— Dao !… Dao ! hurlaient les pèlerins.

Ce que le sire Dugas traduit en son style de brigadier : « Donnons dessus !… Saccageons-les !… »

Les choses se passent aujourd’hui d’une façon plus civile. L’honneur de porter les bannières est toujours un objet de brigue, seulement il se paie, s’octroie à l’enchère au plus offrant. C’est moins démocratique, sans doute, mais il y a aussi moins de têtes fracassées et de vestes en lambeaux. La dévotion n’y perd guère et le trésor du saint y gagne quelques écus qui, joints à la subvention de l’État, permettront peut-être de sauvegarder l’église, sinon de rendre à la tour décapitée la flèche qu’elle n’a plus.

Le timbre de l’antique horloge paroissiale a retenti. Les cloches qui n’attendaient que la sonnerie de l’heure se mettent en branle toutes à la fois, et, des églises lointaines, des petites chapelles enfouies sous le couvert des bois, d’alertes carillons leur répondent.

Dans la baie du porche, les voici paraître, les lourdes, les vénérables bannières, avec leurs hampes énormes où se crispent les poings des porteurs. Elles s’inclinent pour franchir la voûte, balaient le sol de leurs franges, puis, matées à grand’peine, se tendent soudain comme des voiles prêtes à prendre le vent. Un frémissement parcourt leurs vieilles soies ; des feux jaillissent de leurs paillettes. Et l’on croit voir les saintes images cligner les paupières aux rayons du « soleil béni » que depuis sept ans elles n’ont point affronté. La procession peu à peu s’organise. En tête s’avancent les croix de vermeil et d’argent massif, garnies de clochettes qui tintent, tintent sans fin, avec de jolies voix claires, comme autrefois la clochette en fer de Ronan. Elle est là aussi, la clochette enchantée, mais muette, immobile, clouée sur un coussin de velours, précédant de quelques pas la statue du thaumaturge. Que n’a-t-on épargné à celui-ci les ornements épiscopaux dont il se montra de son vivant si dédaigneux ? Il eût été plus beau, ce me semble, et plusnature, dans son manteau de laine sombre, couleur de peau de bête, la moitié antérieure du crâne rasée, conformément au canon de la tonsure celtique, et, dans les mains, au lieu d’une crosse, son bâton de Troménieur éternel. Une longue, longue file de saints lui fait cortège. Les reliquaires suivent, minuscules arches d’or balancées dans un roulis d’épaules. En dernier lieu viennent les prêtres, et, sur leurs talons, houleuse, bigarrée, la foule se précipite.

Des tambours et des fifres donnent le signal du départ. Et, sous le soleil qui darde à pic, entre les façades grises des maisons, comme transfigurées par la joie, la théorie se déroule en un pêle-mêle splendide et silencieux. Le ciel, la montagne, la mer brillent d’une même clarté blonde, coupée seulement, à de rares intervalles, par les grandes nappes d’ombre brune qui tombent des nuées en marche. Toutes choses, dans cette atmosphère fluide, sont en quelque sorte fondues. Rien ne borne le regard, les lointains se sont évaporés, dissous.

Mais, déjà l’on s’enfonce dans les petits chemins. Nous avons laissé derrière nous la route battue, ses oratoires champêtres que le clergé salue au passage d’un cantique, et sa poussière, et son aveuglante blancheur. Nous tournons le dos à la montagne, à la lumière. Le sol se creuse toujours plus profondément sous nos pas. C’est presque une voie sépulcrale, pavée d’ossements de granit. Des deux côtés, de hauts talus surplombent, et au-dessus s’entrelacent des frondaisons denses où se tordent, ainsi que les vieilles poutres au plafond des manoirs, des souches bizarres qu’on dirait sculptées. Et le soleil ne pénètre plus. C’est à peine si un jour mystérieux filtre à travers les branches, pleut çà et là en larmes d’argent pâle. Les gens défilent en silence : hommes, femmes, glissent sans bruit, du pas furtif et pressé des apparitions dans les légendes.

— On se serait cru en purgatoire, — murmure auprès de moi un paysan, non sans un vif sentiment d’aise, quand, la vertigineuse descente enfin terminée, nous nous retrouvons à ciel ouvert. Impossible de mieux rendre l’espèce de trouble superstitieux auquel chacun a été en proie, durant cette partie du trajet.

Désormais, tout redevient lumineux, vivant. On barbotte gaiement dans l’eau des prés ; on franchit les fondrières sur des jonchées d’iris, de roseaux, de genêts fauchés ce matin par les pâtres d’alentour ; on traverse des cours de fermes où des filles se tiennent accoudées au puits, une écuelle à la main, pour offrir à boire aux pèlerins altérés. Nous entrons dans le terroir de Kernévez, à la limite de Quéménéven. L’ombre de Kébèn y rôde encore. Son lavoir est là, sous les saules ; là aussi, la pierre où elle avait coutume de s’agenouiller, les jours de lessive. La trace de ses genoux y est restée marquée, et l’on prétend qu’à minuit, lorsqu’il fait clair de lune, on l’y peut voir tordant son suaire entre ses doigts de squelette et exprimant de la toile un mélange abominable de pus et de sang. Du moins la malédiction qui pèse sur elle n’a-t-elle pas nui au lieu qu’elle habita. C’est, en effet, un des coins exquis de la région, avec des vergers opulents, une mer de blés, des avenues de hêtres superbes où la Troménie s’attarde à plaisir et rassemble ses forces avant d’entreprendre l’assaut de la montagne.

De ce côté, leménezse dresse en apparence inexpugnable. Il a la raideur abrupte des collines où les Anciens édifiaient leurs acropoles. Porteurs de croix et porteurs de bannières l’attaquent de front, hardiment, au pas de charge. Ne vous imaginez point que ce soit par vaine ostentation de vigueur. S’ils n’escaladaient tout d’une haleine ce sentier de chèvres, ils s’affaisseraient exténués à mi-pente. Les tambours et les fifres les soutiennent de leur mieux, et la procession suit comme elle peut, à la débandade, haletante, congestionnée. Qu’il fait bon respirer l’air de là-haut, s’éventer aux souffles de l’Atlantique et humer la grande fraîcheur qui se lève de l’occident, aux premières approches du soir !…

Le point du plateau où nous sommes parvenus a gardé le nom dePlaç-ar-C’horn. Kébèn dut avoir la main robuste pour faire voler jusqu’ici, d’un coup de battoir, la corne du bœuf de Ronan. Le chariot qui portait le cadavre du saint stationna, dit-on, quelques minutes en cet endroit, sans doute afin de permettre au thaumaturge d’embrasser une dernière fois du regard son horizon préféré. Il y a quelque dix ans, on y a érigé sa statue, en granit. Elle a un grand tort : celui de n’avoir point été sculptée par n’importe quel tailleur de pierres dans la manière si expressive des primitifs imagiers bretons. Au socle est adossée une chaire d’où un prêtre va tout à l’heure haranguer la foule. Et ce sera vraiment leSermon sur la Montagne, au centre d’un paysage comparable pour la délicatesse, pour l’harmonieuse sobriété des lignes aux sites les plus ravissants de la Galilée d’autrefois. En attendant, les pèlerins se restaurent sous les tentes installées là par des cabaretiers des bourgs voisins, ou s’allongent sur le gazon, brisés de fatigue, ivres de soleil, sans pour cela s’interrompre de prier. Le sermon fini, ils se reformeront en procession, descendront le versant opposé duménezpar les sentiers de lande que j’ai parcourus ce matin et ne rejoindront guère Locronan qu’aux premières étoiles.

Je n’ai pu entendre le prédicateur, mais je n’ai pas de peine à me figurer les choses très simples et très émouvantes qu’il a dû trouver à dire en un tel lieu, devant un tel auditoire, à cette heure, en quelque sorte religieuse, du couchant, si propice à l’évocation des légendes en un pays qui n’a jamais cessé d’y croire, si même elles ne sont à ses yeux l’unique réalité.

… Les bannières, les croix reposent, appuyées au revers des talus. La baie de Douarnenez s’étend muette, pâlie par le soir, striée de ces moires d’azur qui sont comme les veines de la mer. De fantastiques promontoires se haussent au-dessus des eaux et peu à peu se rapprochent ainsi que des murailles mobiles pour enclore l’horizon. Des chants lointains, des tintements de clochettes annoncent que les Troménieurs se sont remis en marche. Et maintenant, tout s’est tu, même le vent. Une paix immense plane dans la douceur grise du crépuscule. Les grèves, les plaines, les vallons s’effacent, noyés d’ombre. Seule, la croupe de la montagne sainte se détache en clair sur un fond de nuages et demeure auréolée d’un nimbe de lumière mourante.


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