Je suis descendu de la colline sainte, comme les clartés du soleil, masquées à demi par les hautes terres occidentales, commençaient elles-mêmes de s’en retirer. Pour changer d’itinéraire, j’ai pris la route processionnelle où le feuillage délicat des frênes et des peupliers découpait de fines guipures d’ombre mauve. Assises sur les margelles des fontaines, des vieilles, une écuelle à la main, une sébile dans leur giron, vantaient la vertu de chaque source aux pèlerins du Tantad.
— Vous qui avez été au feu, disaient-elles, venez à l’eau, passants !
Et, tout le long de la rampe sinueuse, j’ai voyagé de la sorte, parmi des murmures de litanies, semblables à des fredons d’abeilles autour d’un rucher. Un grand calme tombait du ciel rafraîchi, et la lumière déclinante avait un air de félicité lasse, avec quelque chose d’orageux encore, néanmoins, et de trop éclatant. Chez les gens aussi, les traits détendus conservaient un reste d’exaltation. Ils cheminaient, avares de gestes et de paroles, mais l’ivresse se lisait au brillant des prunelles.
Tous, ils emportaient des « souvenirs » du Feu.
Les uns y avaient fait roussir leurs gaules de pardonneurs, coupées à l’arrivée en terre de Saint-Jean. Les autres, plus prompts ou plus adroits au pillage des tisons, avaient remplacé le bâton de pèlerinage par une tige d’ajonc carbonisé. Les jeunes filles tenaient des bouquets dont la flamme avait consumé les fleurs. Des groupes se séparaient, pour s’en aller chacun dans la direction de son village, et se renvoyaient, en guise d’« au revoir », le souhait sacramentel :
—Yéc’hed ha joa a-beurz sant Yann vinniget !(Joie et santé de la part de saint Jean béni).
Dans le cimetière, la horde sauvage de mendiants et d’estropiés qui y monte la garde jour et nuit apprêtait son coucher dans l’entre-deux des tombes, sur les bancs de pierre du porche et jusque sous la voûte de l’ossuaire en forme d’oratoire où jadis brûlait la lanterne des morts. Je n’ai fait que traverser l’église. Devant un pilier ceint d’un triple rang de cierges, un prêtre donnait à baiser aux fidèles les reliques de saint Mériadek et de saint Maudez. Un autre, en permanence à la balustrade du chœur, touchait les yeux malades du bout de l’étui de vermeil contenant le doigt du Précurseur. Enfin, près d’une sorte de lavabo en zinc aménagé dans un enfeu, des femmes se mouillaient les paupières et les lèvres avec leurs mouchoirs, qu’elles trempaient et retrempaient dans l’eau miraculeuse, —Dour ar Bis[60], ainsi qu’on en est prévenu par l’inscription bretonne placée au-dessus des robinets… J’ai laissé tout ce monde à ses pratiques et, sans autre compagnie que la claire chanson du ruisseau de Traoun-Mériadek, plus argentine encore dans le recueillement du soir, j’ai gagné la grève.
[60]L’eau du Doigt.
[60]L’eau du Doigt.
Des sentiers, fleuris de troènes, d’aubépines, de sureaux, y conduisent en côtoyant des fermes anciennes, des manoirs déchus, bâtis « du temps que vivait la Reine Anne et que Saint-Jean n’était peuplé que de gentilshommes ». Mais à l’extrême pointe, c’est le désert complet, l’infinie solitude. J’y suis arrivé à l’heure de la mer étale. Les promontoires se dressaient, en une série étagée de hautes proues immobiles, sur les profondeurs splendides du couchant. Et derrière leurs carènes d’ombre, là-bas, dans les lointains vers lesquels ils semblaient n’attendre qu’un signe pour voguer, un autreTantadachevait de s’éteindre, le féerique, le merveilleux Tantad où, chaque soir, se prodiguent en spectacle au monde les incomparables magies du soleil.