CHAPITRE VI

[8]Lespisariou écrivains sont des paysans instruits qui servent de greffiers dans les villages. Parfois, ils sont seuls, avec les popes, à savoir lire et écrire. Leur influence est souvent très considérable.

[8]Lespisariou écrivains sont des paysans instruits qui servent de greffiers dans les villages. Parfois, ils sont seuls, avec les popes, à savoir lire et écrire. Leur influence est souvent très considérable.

Dieu, qu'on est pauvre, en ce coin perdu ! Les huttes sont délabrées à faire peur. Jamais la tache grise d'un village russe ne m'a paru plus lamentable, plus aplatie devant la puissance terrible qui maintient sur elle la misère. Les hangars sont éventrés, lesisbas, toutes petites, sont vieilles, à demi pourries, chancelantes parfois. Le chaume des toitures est arraché par places ; ailleurs, il est brûlé. C'est partout une misère effroyable, non point passagère comme en certains autres villages, mais évidemment persistante.

Entre les huttes grises, circulent de grand moujiks décharnés vêtus d'une chemise rouge et d'un pantalon de toile, coiffés d'une sorte de chapeau haut de forme en grossier feutre gris, et chaussés de silencieuses bottes en feutre. Ils passent sans bruit, comme des ombres. Ce sont d'excellents paysans, paisibles, travailleurs, et pas ivrognes ; mais ils n'ont pas de chance : c'est leur seconde année de sécheresse et de récolte nulle. Sans lesdistributions de farine, tout serait mort, en ces parages, sauf peut-être cinq ou six familles riches. Je demande à l'un d'eux : «As-tu du bétail ?»

—Non.

—Mais un cheval ?

—Non plus. J'en avais un, mais je l'aimangé[9].

[9]C'est-à-dire : je l'ai vendu pour me nourrir.

[9]C'est-à-dire : je l'ai vendu pour me nourrir.

—A combien ?

—A deux roubles !

Et il n'est pas le seul. Dans tout le département de Loukoyanof, de 75 000 chevaux, qui existaient à l'entrée de l'hiver, il n'en reste plus que 26 000. Or, un paysan russe qui n'a pas de cheval est ruiné, car ses champs restent incultes.

Nous trouvons dans uneisbaune vieille femme ridée, ratatinée, occupée à faire manger de la semoule à un jeune enfant.

—Tu reçois du pain ?

—Non,batiouchka, j'en ai à moi. D'abord, nous avons accepté des semences ; mais depuis, nous les avons rendues, car c'est un péché, vois-tu, de conserver ce dont on peut se passer...

A O. nous rencontrons un jeune étudiant en médecine, à qui l'on a confié la population de six bourgs et de quatre villages, soit environ 10 000 habitants.Il avait entendu parler du Français qui visite la contrée ; il vient à moi. En peu d'instants, je sais son histoire. Une manifestation à laquelle il a pris part avec d'autres étudiants, l'a fait reléguer de Saint-Pétersbourg à Kïef. Sa quatrième année d'études achevée, il s'est mis à la disposition du Comité qui organise les secours pour la présente épidémie, et on l'a nommé ici aux appointements de 75 roubles (200 francs) par mois. Il relève à peine d'une attaque de typhus qu'il a gagnée dans son service. C'est un grand corps maigre, avec les yeux brillants et le parler rapide d'un enthousiaste. D'ailleurs, il ne se pose pas en martyr, tant s'en faut.

Je lui propose de l'accompagner dans ses visites, et voici une interminable ronde par desisbasmisérables. Les malades sont étendus tous habillés sur des peaux ou sur du foin, car les paysans russes ignorent l'usage du lit ; quelques-uns d'entre eux gémissent. Voici toute une famille, affaissée en grappe lamentable dans une cour, sur du fumier sec ; ils sont atteints de typhus. Un enfant à la mamelle vagit près de sa mère malade ; son pauvre petit visage souffreteux est littéralement noir de mouches ; nul n'est là pour les écarter, et ses petits poings épuisés ne font même plus d'efforts pour les chasser. Plus loin, une jeune femme qui gémit ; celle-là sera morte avant une heure : rien à faire, nous passons... Des malades, des malades encore, toussemblables dans l'anéantissement de la souffrance.

Un convalescent, maigre moujik d'une cinquantaine d'années, se dresse à notre vue sur son cadre de bois.

—Eh bien, dit l'étudiant, comment vas-tu ?

—Mieux ! bien mieux ! tu m'as sauvé ; je te remercie.

—Qu'est-ce que tu as à manger ?

—Du pain.

—Belle nourriture pour un convalescent ! fait mon compagnon. Je vais te donner du lait et du thé.

—Du lait et du thé ! répète l'homme, avec un indicible accent de joie ; oh, oui, oui, donne-m'en !

Nous avons pris le thé chez le pope du village. O. qui étale sur une colline dépouillée la monotonie de ses huttes grises, est un bourg fort connu dans la contrée. Ses habitants, célèbres comme voleurs de chevaux, sont la terreur du pays qu'ils dévalisent. Ils s'en font gloire. Lestaroste(maire), grand, sec, l'œil vif et mobile, a l'air d'un chef de brigands ; il en est un. Un coup de hache reçu, dit-on, dans une expédition nocturne, a laissé sur son visage une cicatrice profonde.

Le pope qui nous reçoit est tout jeune, de haute taille, dans sa soutane soignée. Il a un joli visage fin, aux yeux bleus légèrement bridés ; sur les épaules, de longues boucles blondes ; au menton une fine barbe en copeaux d'or. Son intérieur est propre à souhait, sonisbareluisante et touteneuve : je ne saurais dire combien cette vue est réconfortante, après une tournée comme la nôtre. Dans la cour, un énorme chien tire sur sa chaîne, dès qu'on ouvre la porte, et se précipite de tout son poids, en étalant des crocs féroces.

—Batiouchka, dis-je au prêtre, pourquoi donc avez-vous un chien si méchant ?

—Oh ! répond-il avec un discret sourire qui plisse ses yeux bleus légèrement obliques, c'est nécessaire quand on habite un tel village. Les moujiks d'ici cherchent, parfois, la nuit, à me reprendre ce qu'ils m'ont donné le jour. L'an dernier, je ne sais pourquoi, ils m'ont incendié...

Cela est dit d'un ton paisible, sans colère, avec une aimable charité chrétienne, qui semble toute naturelle d'abord, et qu'on n'admire qu'à la réflexion.

Nous avons un long chemin à faire pour rentrer. Il nous faudra plusieurs relais. La chaleur est intolérable ; nous n'avons sur nous qu'un pantalon et une chemise en toile rouge, et pourtant, immobiles dans notretarentass, nous nous sentons brûler. Pour comble de malheur, un de nos essieux vient à se rompre. Nous sommes sur un plateau, à vingt verstes au moins du plus proche village, et pas un arbre n'est à l'horizon. Nous découvrons enfin un paysan qui travaille dans un champ, et nous descendons jusqu'à lui à travers les guérets et les chaumes ; il consent à nous prêter un de ses essieux. Si notre cocher ne revient pas le luirendre ce soir, il devra rester là et passer une nuit de plus sous sa charrette. Pourtant, avec simplicité, il nous vient en aide, et s'offense du pourboire offert.

Vers le soir, nous arrivons enfin au bord d'une large rivière, dans laquelle nous décidons de nous baigner. Lorsque nous sortons de l'eau et nous séchons sur le rivage, dans le simple appareil des baigneurs russes qui ignorent l'usage du caleçon, voici venir sur l'autre bord, une blanche file de paysannes. Elles sont de racemordva, toutes vêtues de toile blanche, sur laquelle tranche leur visage noirci. Elles viennent de moissonner et rentrent au village ; mais il leur faut traverser le gué qui côtoie le fond où nous nous sommes baignés. En nous apercevant, elles échangent entre elles quelques observations, puis, une à une, gravement, elles posent dans l'eau leurs jambes nues, les jupons relevés aussi haut que la profondeur du gué l'exige. Elles passent ainsi près de nous, plus qu'à moitié nues sans paraître gênées le moins du monde.

Serge Ivanovitch m'a proposé ce matin d'aller voir un grandbazar(marché) qui se tient aujourd'hui dans un district voisin ; nous devons traverserune contrée beaucoup moins éprouvée que celle-ci : je jugerai de la différence.

Deux chevaux maigres emportent notretarentass, sous un soleil de feu. Nous traversons plusieurs villages que la faim, paraît-il, a moins cruellement touchés que leurs voisins de l'ouest. C'est cependant le même aspect gris et misérable, à peine atténué, çà et là, par la gaîté de quelques arbres verts. A onze heures, nous arrivons à Lady, bourg important où se tient une espèce de foire. La poussière enveloppe tout et fait comme un brouillard qui tamise les rayons du soleil. Dans une rivière qui coupe le chemin aux portes du village, grouille et clapote un amas de chairs blanches ; ce sont des paysans qui, épuisés de chaleur, viennent, entre deux affaires traitées, mettre bas leurs vêtements et se jeter à l'eau. Puis, sur la route, ce sont des centaines detélègues[10]qui se suivent à la file ; plus loin, d'autres sont rangées aux abords des maisons ; elles obstruent toutes les voies, encombrent toutes les places ; les chevaux, dételés, mangent tranquillement dans la charrette, qui leur sert de ratelier. Autant detélègues, autant de familles ; personne ne vient ici à pied.

[10]Charrette légère en forme d'auge très évasée, et généralement à claire-voie.

[10]Charrette légère en forme d'auge très évasée, et généralement à claire-voie.

Il y a peu de marchandises originales sur ce marché empoussiéré : des poteries d'usage domestique, des vases à lait au col mince, et des écuellesvernies de vert, quelques articles en bois tourné et en corne, d'un travail grossier. Je suis frappé surtout par de grands étalages de poissons secs que les passants achètent, comme nous ferions des gâteaux, et dans lesquels ils mordent à belles dents. Dans les auberges, on boit de la bière et de lavodka; un peu partout, on s'abreuve dekvassjaune. Lekvassest une boisson de famille, que les ménagères préparent chacune selon sa recette. Les soldats de Napoléon la nommaient, s'il faut en croire Tolstoï et la légende : «limonade de cochon.» Lekvassest préparé avec des herbes diverses et du seigle que l'on fait fermenter dans l'eau chaude. Le goût en diffère avec chaque famille : tantôt il est doucereux, tantôt il est aigrelet ; en tout cas, c'est une boisson rafraîchissante, et les Russes l'aiment beaucoup.

Çà et là, sur le chemin, de hideux mendiants des deux sexes, sales, dépenaillés, sinistres, sont accroupis, en rond dans la poussière, et chantent sur un ton suraigu de monotones litanies : les copecs pleuvent dans leur casquette ou leur tablier. La foule circule et se coudoie avec des rires, dans la chaleur. Tout ce peuple s'amuse, bavarde, et grignote sans interruption des graines de tournesol ; quelques-uns savourent des pâtisseries que des marchands en plein vent font frire dans de l'huile à brûler. C'est une vraie foire russe, crasseuse et bon enfant, regorgeant d'ivrognes, et empestant l'odeurdu moujik jointe à celle de toutes ces choses liquides ou solides que consomment les passants. Les hommes sont vêtus de chemises-blouses roses ou écarlates ; les femmes, des pieds à la tête, sont enveloppées d'étoffes aux couleurs voyantes : leurs jupes, leurs tabliers, leurs corsages, leurs fichus sont rouges, violets, bleus, jaunes, que sais-je encore ! Ces tons criards blessent les yeux quand on les voit de près ; mais d'un peu loin, ils se fondent dans la brume de poussière qui plane sous le soleil, et l'aspect est charmant de ce grouillement coloré au milieu de la grisaille des choses.

Nous allons terminer la journée dans une gentilhommière du voisinage. Il nous faut traverser le village où réside lemaréchal de la noblesse[11]de notre département, M. P. C'est un homme fort intelligent et puissamment riche : il est à la tête des nobles mécontents et de la liguecontrela distribution des secours. Je m'explique aisément son attitude : les paysans de son village ont l'air de petits bourgeois. Ils sont riches, et la sécheresse n'a pas touché leurs terres, d'ailleurs très fertiles. Leursisbas, spacieuses, sont élégamment construites,ornées de quelques sculptures, propres et avenantes. Elles n'ont pas de toit de chaume, mais pour l'instant, des planches solides, bien ajustées, les recouvrent. Même, un jardinet confine à chaque étable. M. P. est trop occupé avec ses 12 000 hectares de terre, pour entreprendre des excursions dans son département. Son village est heureux et riche ; n'est-il pas naturel de sa part de déclarer qu'il en est partout de même, et que, si, en certains endroits, les paysans crient famine, c'est par paresse ? Évidemment, M. P. est de bonne foi, quand il traite derévolutionnairesceux qui soutiennent les plaintes des paysans. On devrait, pour l'éclairer, pouvoir le forcer à vivre huit jours dans tel village que j'ai visité avant-hier, à 100 kilomètres d'ici.

[11]Ou mieux, leprésident de la noblesse. Il est élu tous les trois ans dans chaque département.

[11]Ou mieux, leprésident de la noblesse. Il est élu tous les trois ans dans chaque département.

C'est chez un de ses jeunes voisins de campagne que nous descendons ; la contrée, décidément, a changé d'aspect. Elle est devenue brusquement ondulée. Une rivière se montre au bout d'une descente, et le cottage où nous entrons est posé dans le site le plus frais qui se puisse rêver. De la terrasse où la table est mise, on domine la rivière, sur laquelle s'étalent à cette heure les reflets moirés du couchant ; sur l'autre bord, une belle forêt sombre cache l'horizon. Je ne m'attendais point, après cette semaine de misère, à trouver, à quinze lieues de chez nous, la civilisation la plus élégante. Des dames nous reçoivent, en toilette claire d'une jolie coupe, et j'ai un peu honte de ma chemiserouge dont on sourit. Il me faut sortir du rêve de compassion où j'ai vécu depuis quinze jours. Sur cette terrasse vers laquelle monte la délicieuse fraîcheur de l'eau, nous prenons place à une longue table, où un maître d'hôtel nous fait passer les plats ; il me faut, d'un brusque effort, oublier les impressions qui m'écrasent, et tâcher de causer, de répondre au joli français des femmes élégantes qui m'environnent. Mais, que dire à ces gens qui rient, qui plaisantent, qui m'interrogent sur les nouveautés de Paris ? Entre Paris et moi, il y a le choléra, le typhus, la famine ; tandis que la charmante société que voilà, oubliant tous ces fléaux, parce qu'elle vit au milieu d'eux, ne s'intéresse qu'aux choses parisiennes ; elle a raison peut-être. Pour quelques heures, nous voici en pleine banalité de salon. Sur la terrasse fraîche, au-dessus de l'eau qui miroite, il me faut dire comment j'ai pu, moi Français de France, m'aventurer dans ces parages ; puis on cause de Ravachol et du général Boulanger qui avait par ici des sympathies. Heureusement, un des jeunes gens tient à me montrer ses lévriers à loups : nous parlons chasse, et j'échappe ainsi à la conversation obligée sur l'entrevue de Cronstadt.

Le choléra se rapproche. Il est à Nijni depuis plusieurs jours, et voilà que des fuyards l'apportentdans les villages. Les médecins et les infirmières sont devenus indispensables dans la capitale de la province, où la grande Foire annuelle est ouverte : ils nous quittent presque tous. Nous nous soignerons comme nous pourrons. Des nouvelles graves nous parviennent de la basse Volga : des émeutes y ont éclaté dans les villes, surtout à Astrakhan, où des médecins ont été tués, et où les Cosaques ont dû charger la foule. La populace, ignorante, accuse les médecins d'empoisonner les malades : les injections sous-cutanées contiennent, d'après elle, un poison subtil. Le bruit s'est répandu là-bas que le Tsar a vendu à l'Anglais le droit de dépeupler par ce moyen quatre provinces ! De toutes parts les bruits les plus absurdes se redisent à l'oreille.

C'est aux médecins surtout qu'on en veut. L'autre jour, à Nijni, un homme a fait un speech, disant qu'il fallait leur courir sus. On l'a conduit devant le gouverneur : «Tu prétends qu'on enterre les malades tout vivants ? Eh bien, je te condamne à servir comme infirmier dans l'hôpital des cholériques : tu verras de plus près ce qui s'y passe !»

Ici, les villages sont calmes : on attend.

Après dîner, le jeune étudiant en médecine, dont j'ai fait la connaissance il y a quelques jours, entre dans notre salle.

—Quel heureux hasard vous amène ?

—Je pars.

—Où cela, grand Dieu !

—Pour Astrakhan ! répond-il simplement. On cherche là-bas des médecins de bonne volonté : je me suis inscrit avec beaucoup d'autres.

Il est bien chétif encore, bien maigre, avec des yeux qui luisent d'enthousiasme. En reviendra-t-il, de ce terrible foyer de mort ?... Nous parlons peu. Que se dire ? Un serrement de mains exprime toutes nos pensées...

Nous prenions le thé, ce soir, vers onze heures, dans la salle à manger de notre métairie. Une bonne qui accourt nous prévient qu'on aperçoit «un bel incendie» ; nous sortons. La métairie s'élève au bord d'un plateau qui domine l'immense plaine de seigles moissonnés : on distingue admirablement. On dirait un feu de joie allumé à l'autre bord de la plaine, à trente kilomètres de nous : les flammes qui vont et viennent, s'abaissent et se ravivent par intervalles, n'ont pas du tout l'air sinistre à cette distance. Seulement, dans le ciel monte toute droite une énorme lueur, et par elle, on mesure l'importance de l'incendie. C'est une grande métairie qui brûle tout là-bas : chacun des points brillants est une meule de paille, et les charbons qu'on entrevoit, sont autant de hangars consumés. Pas un bruit sur l'immensité, pas unson de cloche, pas un appel : seule, la lueur silencieuse anime la nuit. Je m'étonne de l'insouciance de nos gens, groupés en curieux autour de nous : «Bah ! me disent-ils, nous sommes habitués à pareil spectacle, seulement, on ne voit pas toujours aussi bien !»

Oui ! ce spectacle peut leur être familier. Avec la famine et les épidémies, le feu,le coq rouge, comme ils disent, est l'un des grands fléaux du paysan russe. Dans ces villages faits de bois sec couvert de paille, la moindre étincelle qui jaillit d'un poêle, la moindre cigarette que laisse tomber un ivrogne ou un voisin malveillant, suffisent pour enflammer les pauvres huttes. Dans chaque village on voit des toits percés à jour et des poteaux calcinés. A Potchinki, tout près d'ici, un incendie a récemment dévoré 400isbas. Or, dans ce pays nu, le bois est hors de prix : les incendiés sont réduits à mendier un abri. On a bien introduit dans ces villages une espèce d'assurance mutuelle, mais on est long à en toucher les primes, quand on les touche. En attendant, il faut que le moujik s'endette, c'est-à-dire qu'il engage ses bras et sa récolte.

A Loukoyanof, par une chaleur atroce. Pas d'eau, pas d'ombre, rien de frais. Un seul remède, un unique consolateur : le thé.

Malgré une jolie église dressant la fraîcheur de ses murs blancs et de ses coupoles vertes sur la grisaille de la pente désolée où s'essèment lesisbas, la ville, avec ses rues de gazon pelé où trottinent d'innombrables petits cochons noirâtres, n'a pas d'autre attrait que la célébrité éphémère que lui a donnée l'affaire deszemskie natchalniki. J'ai conté plus haut comment ces fonctionnaires nobles s'étaient opposés à la distribution de vivres parmi les affamés.

La noblesse d'ici trouve en général qu'on s'occupe trop des paysans : en leur témoignant une bienveillance si marquée, on risque, dit-elle, de faire naître en eux d'insupportables prétentions. Les paysans, habitués à leur dure existence, ne souffrent pas autant que le croient les habitants des villes ; si vous subvenez à tous leurs besoins, ils cesseront de travailler, et deviendront de plus en plus exigeants ; familiers d'abord, bientôt arrogants.

Nous aurions tort de prendre ceux qui parlent ainsi pour une société d'hommes cruels et sanguinaires, à la façon des méchants planteurs, dans laCase de l'Oncle Tom. Il y a, sans doute, parmi eux, tel fonctionnaire cupide et méprisable ; mais, quelques-uns sont de fort honnêtes gens. Seulement, ils connaissent peu les paysans au milieu desquels ils vivent ; en outre, ils ont une terreur folle des innovations, parce que, pour eux, toute innovationest un pas vers le bouleversement social. Ils ne sauraient croire à des modifications progressives : d'après eux, toucher, même d'une main légère, à l'ordre de choses existant, c'est vouloir le renverser : voilà pourquoi ils s'y attachent désespérément. Dans le cas spécial du district de Loukoyanof, cette théorie de la noblesse résidante n'a pas laissé d'avoir une conséquence curieuse. Cette année en effet, c'est le Gouvernement qui a patronné toutes ces tentatives généreuses de secours aux paysans ; or, la noblesse, instrument chéri et préféré d'Alexandre III, s'est mise à lutter contre lui sur ce terrain, faute d'avoir su modifier à temps ses vieilles théories et renoncer à sa ridiculenihilist-fever. Depuis les affaires du mois de mars, tout le district est divisé en deux camps, et l'on s'observe.

L'arrivée d'un Français dans ces parages a causé une certaine émotion, faite de curiosité et d'inquiétude. On a su, en interrogeant les postillons, que je voyage avec un papier officiel ; mais d'autre part, on a appris que je n'ai pas de métier manuel ; on sait de plus que le propriétaire de la métairie où j'ai pris quartier, lit volontiers des ouvrages d'économie politique. De ces indices patiemment rapprochés, on a conclu que j'étais socialiste—pouvait-on moins faire ? Pourtant, la raison de mon voyage reste encore inexpliquée. Tous m'interrogent là-dessus, et à tous je réponds : «Pure curiosité» ;mais, depuis le postillon hilare, jusqu'au grand seigneur terrien, tous hochent la tête à cette réponse.

J'ai fait tantôt la connaissance de MmeDavydova. Veuve d'un officier de marine, apparentée à la meilleure noblesse, cette dame s'est consacrée depuis de longues années à la propagation des travaux féminins parmi les paysannes. Aucun sacrifice ne lui a coûté : elle a même fait un long séjour dans l'Asie Centrale pour y étudier la fabrication des tapis et l'importer, s'il est possible, dans son pays. Depuis plusieurs mois, elle ne s'occupe que de la famine. Elle parcourt bravement la Russie entarentass, pour le compte du Comité de secours. Cet hiver, elle a distribué aux paysannes des matières textiles dont la moitié leur appartiendrait, à condition d'en tisser l'autre moitié pour le compte des donateurs. «Je recueille en ce moment les tissus terminés, me dit-elle, en fumant une cigarette ; il n'y a pas un fil perdu.» Le trait mérite d'être relevé, en ce pays-ci.

A voir cette femme qui s'expose aux cruelles fatigues d'un voyage dans la province russe, je songe à l'Angleterre, où l'on rencontre des caractères de ce genre. Seulement, une Anglaise eût vite fait deprendre des allures masculines, tandis que la grande dame russe a conservé sa distinction féminine, avec un peu de hauteur ironique.

Ce matin, en passant à Potchinki, nous avons voulu déjeuner. Or, il existe dans cette petite ville un bon cuisinier : il est au service d'un moine, factotum du Malde la noblesse, qui fait préparer un dîner fin chaque fois que se réunissent ces messieurs duComité de résistance aux secours. Nous avons mandé ce cuisinier ; mais, quand on lui a dit nos noms, il a déclaré qu'il ne saurait venir prendre nos ordres, et qu'il fallait nous adresser ailleurs. Travaillant ici, les jours de marché, pour la noblesse de l'opposition, il ne veut pas chauffer ses casseroles pour des «agitateurs» comme nous.—On a des principes, que diable !

Les fonds recueillis par le Comité de secours que préside le Tsarévitch, sont distribués en espèces à des personnes de confiance. Un propriétaire de nos voisins m'expliquait l'usage qu'il fait des sommes qu'on lui attribue. Il achète des chevaux, et lesdonne à des paysans qui n'en ont plus. Ces paysans, en échange, s'engagent à faire, une année durant, le gros travail des champs chez un voisin pauvre. Quant à Serge Ivanovitch, il achète des chèvres, et les distribue à des familles chargées de petits enfants.—J'aime voir l'imagination charitable s'exercer dans ce sens : il me semble que le mérite du cadeau en est doublé.

Des chevaux sont commandés pour ce soir ; je vais partir et regagner Nijni-Novgorod, puis Moscou. Serge Ivanovitch m'y rejoindra dans quelques semaines. L'idée de mon départ m'attriste. Au moment de quitter, probablement pour n'y jamais revenir, cette immense plaine jaunâtre et nue, où j'ai touché de si près la misère, la famine et la maladie, où j'ai causé avec tant de maigres moujiks sauvés par la charité, où j'ai vu en détail un coin si intime de la province russe, je sens, malgré ma fatigue, un violent regret. Par-dessus de mesquines divisions politiques, j'ai eu ici, pendant un mois, un spectacle triste, mais fortifiant : triste, comme l'est toute peine et toute souffrance ; fortifiant, par l'exemple de la résignation avec laquelle ce peuple supporte sa misère. Puis, le dévouement de tous ces hommes qui sont venus assister les pauvresm'a pénétré d'admiration. Nous ne sommes pas habitués à voir des jeunes gens agir ainsi, de toute leur vigueur et de toute leur âme, en faveur d'une œuvre obscure dont les journaux ne sauront rien. Ceux-ci paraissent, en vérité, ne jamais s'être dit le décevant : «à quoi bon ?» que les jeunes hommes de nos pays se répètent si souvent, au premier contact avec la vie. Dès qu'il s'est agi d'une œuvre utile et charitable, ils étaient là, modestement. Qu'est-ce donc qui les fait ainsi ? et qu'est-ce qui les soutient ? La religion, je le sais, leur est indifférente à la plupart, et le succès ne saurait les atteindre si loin. Il faut donc qu'ils trouvent en eux-mêmes le goût de la charité et la récompense du devoir accompli. Sans doute, leur fatalisme semi-oriental les garde contre toute crainte du danger ; mais avant tout, ces dévoués sont dominés par la conviction que leur dévouement ne s'éparpillera pas en vain. Ils sentent, d'instinct, qu'ils travaillent dans une matière vierge, dans une molle argile, où leur empreinte se conservera, durcie par le feu. Ils savent qu'ils ne sont pas, comme on l'est dans nos pays faits, perdus dans l'immense complication d'un mécanisme social qui semble annihiler l'effort individuel. Ils ont conscience d'être, personnellement et sans intermédiaires, des créateurs de civilisation.

Une semaine d'aventures : n'ai-je pas rêvé tout cela ?

Après avoir quitté Serge Ivanovitch, je suis reparti au trot lent de mes chevaux, le long d'une route qui traverse d'un bord à l'autre l'interminable plaine nue. La moisson est finie, et rien n'est resté dans les champs, dont l'horizon monotone s'allonge, jamais plus proche, jamais atteint. Sur cette fécondeTerre noire, les guérets énormes, en qui germe l'avenir de l'été prochain, ont des teintes sombres qui sont sinistres au crépuscule.

Je suis seul. Je n'ai, de tout le jour, rencontré personne, sauf une sœur de charité laïque. Elle attendait dans une maison de poste un docteur, rappelé comme elle à Nijni-Novgorod, où le choléra sévit. Je l'avais vue à l'œuvre ici même, auprès de typhiques ; elle est aussi calme aujourd'huiqu'hier ; que lui importe le danger ? y songe-t-elle, seulement ? Nous causons devant le samovar, et nous partageons les provisions que l'on m'a fait emporter dukhoutor. Il y a des mois que cette jeune femme subit la misère des paysans : elle n'a pas touché de viande depuis plusieurs semaines ; elle est pâle, maladive, mais si enjouée, qu'on oublie toute crainte à son égard. Elle me donne en souriant rendez-vous à Nijni, où je lui promets de lui faire visite sur la barque-hôpital.

Au bourg de K., dans une toute petite chambre nue de la maison de poste. Un orage montait, j'étais harassé de fatigue ; après le thé je me suis roulé dans une couverture, et allongé sur l'unique banc de la station. Vers deux heures du matin, un bruit de voix m'éveille : deux hommes noirs sont là, tout près de moi, attablés sans gêne aux restes de mes provisions. Voyant que j'ouvre les yeux, l'un d'eux m'adresse la parole, et, frappé par mon accent étranger, il s'écrie :

—Tiens ! vous n'êtes pas Russe ?

—Non !

—Vous êtes Allemand ?

—Peut-être bien ! fis-je, éveillé complètement,et agacé par le ton sur lequel ces questions m'étaient faites.

—Ah bien oui, Allemand ! Vous êtes Français ! vous êtesce Français!

—Eh oui, je suis Français ; qu'est-ce que cela peut vous faire ?

—Vous venez deMarécevski Khoutor?

—Certainement !

—Où vous étiez avec G.

—Sans doute !

—Qui a voulu se battre en duel avec J.

—Ah çà ! mais ! fis-je, en me levant du banc, cela ressemble à un interrogatoire : êtes-vous ivres ou plaisantez-vous ?

—C'est bien en effet un interrogatoire. Monsieur que voilà est le chef de la gendarmerie ; moi, je suis le substitut du procureur de Nijni Novgorod—et nous sommes venus pour instruire, entre autres, une affaire à laquelle vous êtes mêlé.

—Une affaire ? moi !

—Certainement, et une affaire grave. Oh ! nous savons tout, allez ! comment G. vous a fait venir pour lui servir de témoin contre J. ; puis, comment, après que J. eut refusé de se battre, vous avez tenté de l'assassiner. On vous a vus—il y a des témoins dignes de foi,—lui dresser un guet-apens sur une route : vous avez caché vos chevaux dans des buissons, où vous vous êtes dissimulés vous-mêmes, le revolver au poing. Si une vieilledame, chez qui se trouvait J., prise d'une espèce de pressentiment, n'avait empêché son ami de partir cette nuit-là, c'en était fait de lui !

J'ouvrais de grands yeux, croyant rêver ; était-ce là une sotte plaisanterie que se permettaient avec un étranger ces deux individus qui, évidemment, avaient bu ?

—Je ne crois pas à la qualité que vous vous attribuez, m'écriai-je enfin.

—Savez-vous lire le russe ? tenez, lisez ceci...

Et je pus me convaincre que ces deux hommes noirs étaient bien en effet le Chef des gendarmes et le substitut du procureur de Nijni.

—C'est bien, fis-je. Je n'ai rien à vous dire à présent. Êtes-vous ou non chargés de m'arrêter ?

—Non, pas pour l'instant. Il faut d'abord instruire l'affaire. Vous pouvez aller ou vous voudrez ; en Russie, on saura toujours où vous trouver. Quant à nous, nous serons dans quelques jours auKhoutor, et nous entendrons G. et les témoins.

Leurs chevaux étant prêts, les deux hommes noirs partirent sous l'orage, et me laissèrent seul ; seul dans cette chambre nue, dans un village éloigné de tout centre, connaissant mal encore le pays et ses habitudes, rien de ses lois. Toutes les histoires des luttes dont le district de Loukoyanof avait été le théâtre me revenaient en mémoire—et peu à peu aussi, je me souvenais d'avoir entendu un moujik conter devant moi que M. J. avait cru que nousle poursuivions, un jour que nous étions passés dans un village où il se trouvait par hasard. Mais, quand on n'est pas maître d'une langue, on comprend mal les histoires que l'on conte devant vous ; elles vous font à peu près l'effet d'une conversation entendue derrière une porte, et l'impression n'en reste pas nette.

Que faire ?—J'attendis le jour et je me fis conduire chez unzemski natchalnik, un ami de Serge Ivanovitch, qui demeurait près de K. Je lui contai notre histoire, qu'il jugea sérieuse, et le lendemain, je repartais avec lui pour leKhoutor.

Serge Ivanovitch prit la chose en riant : il n'était pas fâché, peut-être, du piquant épilogue que ses ennemis politiques voulaient ajouter aux scènes qu'il avait vécues en ce pays. Il n'avait rien à craindre, m'assurait-il. Néanmoins, j'attendis l'enquête. Les hommes noirs arrivèrent, polis et dégrisés. Une dépêche du gouverneur leur avait sans doute prescrit la prudence. On leur conta la querelle, puis la promenade qui avait effrayé M. J. Ils prirent des notes et s'en allèrent. Une autre dépêche du gouverneur pria Serge de rédiger un rapport dans lequel il raconterait l'affaire—et, rassuré, je repartis avec mon obligeant compagnon.

Tu es médecin, évidemment ? me demandait tout à l'heure une grosse paysanne qui tient la maison de poste où je viens de m'arrêter.

—Non,matouchka!

—Eh bien alors, pourquoi vas-tu à Nijni, où le choléra est terrible ? Tu vois bien, d'après le registre, que, depuis plus d'une semaine, aucun voyageur n'est passé par ici.

—C'est pour voir le choléra,petite mère.

—Tu trouves cela intéressant ? fit la grosse femme avec une mine incrédule.

—Sans doute ! Sais-tu ce que c'est qu'un journal ?

—Oui.

—Eh bien, je veux voir le choléra à Nijni pour raconter à mes compatriotes, dans un journal, ce que j'aurai vu là-bas.

—Tes chevaux sont prêts ! conclut la grosse femme...

Ayant quitté Nijni-Novgorod depuis un mois, j'étais curieux de voir la physionomie nouvelle qu'elle avait dû prendre sous l'étreinte de l'épidémie. Je m'attendais à trouver sur mon passage despopulations effarées ou consternées : il n'en fut rien. A mesure que montarentassse rapprochait de la ville, il me semblait trouver, au contraire, les paysans de plus en plus calmes, causant du choléra avec plus de sens et moins de frayeur. Voici enfin la dernière étape sur la grande route impériale. Les longues files detélègueschargées d'emplettes, que nous croisons maintenant, annoncent l'approche de la ville. La route gagne la berge de l'Oka, et l'on domine un immense horizon : le fleuve qui disparaît sous les péniches et les navires, et tout là-bas, la cathédrale, qui, au-dessus des bâtiments de la Foire, élève ses tourelles vertes, comme dans une attitude d'immobile bénédiction.

Dans la ville haute, rien n'est changé : l'herbe pousse toujours entre les pavés pointus sur lesquels circule un peuple paisible. Mais, dans la ville basse, de l'autre côté du fleuve, c'est une vie nouvelle, affairée et bourdonnante. Les misérables petites boutiques en bois que j'avais vues tristement closes de volets gris, ont maintenant ouvert leurs portes, et voici, rangés par genre et débordant sur le trottoir, les produits les plus bizarres et les objets les plus communs que livrent au commerce l'Europe et l'Asie. Les rues ne sont pas allongées au hasard : toutes les spécialités sont groupées, toutes les maisons concurrentes sont voisines entre elles. Voici la cité des fourrures, celle des thés, celle des samovars. Ici chatoient des soieriesde la Chine, plus loin s'étalent de pimpants articles de Paris. Des mélanges bizarres, un coudoiement bouffon de marchandises hétéroclites. Les étalages ne sont pas brillants, ni savants : ce n'est pas pour attirer les passants que les grandes maisons louent une boutique à la Foire. L'importance du marché est due seulement aux grandes transactions commerciales, et tel bureau sans apparence fait des affaires pour plusieurs centaines de mille roubles.

Dans ces rues à angles droits, étroites et malpropres, où partout règne l'odeur du phénol, et où personne ne fume, la foule se presse insouciante ; une foule bigarrée, mais non pas étrange, comme l'annoncent les Guides ; si un Chinois y paraît de temps à autre, ou bien un Persan, il étonne davantage dans ce décor grisâtre que sur nos boulevards. La foule ordinaire du menu peuple russe est infiniment plus curieuse. Les petits marchands voient à leur devanture se presser un peuple sale et déguenillé de paysans, d'ouvriers, de débardeurs en gaîté. Des Tatares sont là en foule, avec leurs yeux obliques, leur crâne rasé couvert d'une petite toque crasseuse, et leurs grandes oreilles écartées. Tous ces hommes rient, s'amusent, s'enivrent sans souci. C'est parmi eux que le fléau choisit ses victimes.

A tout prendre, il n'y a pas d'affolement, comme on se le figurait dans les villages lointains ; mais,en dehors du menu peuple, on devine pourtant, parmi les passants, une certaine contrainte. J'en ai saisi tout à l'heure la raison. Je m'étais arrêté sur le pont, regardant s'agiter la fourmilière des embarcations : bientôt je vis une longue barque, couverte d'une tente noire, se détacher lentement du quai : un timonier en blanc la conduisait, debout : «Qu'est-ce là ? demandai-je.—On mène des cholériques sur la barque-hôpital», me répondit un agent de police. Et bientôt après, une nouvelle barque noire conduite par un grand timonier en blanc, prit à son tour le fil de l'eau, suivant de loin la première, dont on voyait encore la tache sinistre dériver tout là-bas, sous le gai soleil.

J'ai revu le gouverneur ; ce mois de lutte contre l'épidémie a été terrible pour lui : il n'est plus qu'une ombre : amaigri, les yeux creusés, les maxillaires saillants sous la peau ; puis, les mouvements fébriles d'un homme qui n'a plus de sommeil :—Je dors quand j'ai le temps, m'avoue-t-il, une heure, deux heures par jour ; j'ai bien tenu jusqu'à présent, mais voilà ! je suis exténué ! pourtant, j'irai jusqu'au bout. Mais, dites-moi, à propos, vous n'êtes pas encore en prison ?

—Mon général, j'attends le mandat d'amener.

—C'est une misérable affaire. Une dame vous a dénoncés, vous et votre ami, dans une lettre où elle supplie les autorités de délivrer la province depareils brigands(étikh rasboïnikof).

—Et, qu'a décidé Votre Excellence ?

—Une enquête sérieuse : rédigez-moi, vous aussi, votre déposition, elle sera jointe au dossier.

—Puis-je visiter les hôpitaux ?

—Comment donc ! je vous y ferai accompagner.

L'approche du choléra a surexcité les esprits. La grande émeute d'Astrakhan, où des médecins ont été assassinés par la populace, que le gouverneur n'a pas su tenir en respect, a été d'un funeste exemple. Les ferments de révolte ont remonté la Volga en même temps que les germes de mort. Un peuple ignorant accuse les médecins de propager le fléau, et veut exiger que les morts soient, selon la coutume russe, transportés à visage découvert. A Nijni-Novgorod, parmi cette population flottante de 300 000 étrangers[12]accourus pour la Foire, le péril était grand. L'attitude énergique du gouverneur a tout sauvé. Dans la ville et dans la province, on distribue et on affiche de petits bulletinsblancs qui contiennent la proclamation que voici :

[12]Le 28 août, la ville, dont la population, en temps ordinaire, est de 60 000 âmes, contenait 380 000 personnes.

[12]Le 28 août, la ville, dont la population, en temps ordinaire, est de 60 000 âmes, contenait 380 000 personnes.

«S'il arrive—Dieu nous en garde !—que quelqu'un, exploitant la bêtise et la crédulité des ignorants, réussisse à troubler la tranquillité publique, je rétablirai l'ordre avec les forces militaires dont je dispose. Quant aux fauteurs des troubles et aux meneurs, je les pendrai immédiatement sur place ; en outre, tous ceux qui auront pris part aux désordres, recevront, aux yeux de tous, un châtiment exemplaire.

«Ceux qui me connaissent savent que je tiendrai parole.

Signé : «Le gouverneur,«GalN. M.Baranof.»

—C'est bien russe, bien cosaque ! m'a dit un Allemand.

—C'est illégal ! m'a dit un journaliste.

Illégale ou cosaque, je ne sais ; en tout cas, cette proclamation avait une fière allure. Ce n'est pas en se cachant dans les caves de son hôtel—ainsi qu'avait fait, dans le sud, un fonctionnaire—que l'on conjure une émeute qui gronde. N. Baranof a des défauts, sans doute, mais c'est un vrai soldat, d'une farouche énergie. Il a contenu sa ville ; on l'y connaît si bien, que nul n'a bougé et qu'il n'a dû pendre personne.

La double barque-hôpital installée sur la Volga, ne suffisant plus à contenir tous les malades, legouverneur a donné son palais du Kremlin pour y installer le surplus des cholériques. Pour lui, durant la Foire, il se transporte au delà de l'Oka, dans un hôtel qui domine la frêle ville éphémère où bruit la foule, et où le commerce est en fièvre.

Je viens de parcourir ces hôpitaux cholériques. Ils sont très semblables à toutes les installations sanitaires que je vois partout depuis un mois, mais beaucoup plus grands. Ce qui frappe en y entrant, c'est qu'il y manque cette fraîcheur du linge blanc que nous sommes habitués à voir dans les salles des hospices. Ici, les malades sont roulés dans des couvertures grises. Ils sont là côte à côte, les uns ployés par la douleur, les membres convulsés dans un accès de souffrance muette ; les autres, presque calmes, les yeux mi-clos, dans une attente résignée. Les enfants font peine à voir : le mal qui tord leur frêle charpente et décompose leur pauvre petit visage, me frappe tristement et me serre le cœur. Je demande au médecin qui me guide de me faire voir quelque malade perdu sans espoir : «Tenez, ce vieux moujik, là-bas.» Je m'approche ; il est mort déjà, le visage noirâtre, la bouche entr'ouverte, tout le corps calmé subitement, après la dernière crise.

Parmi la nuée d'infirmières, je reconnais plusieurs de celles que j'ai vues aux villages où sévit le typhus. Celle qui m'avait, il y a huit jours, donné rendez-vous ici, est morte hier... Les privationssans doute, l'avaient épuisée, la pauvre fille souriante et bonne, et la contagion nouvelle a mis le sceau à sa vie obscure de sacrifice...

Cette promenade lente à travers les salles où les lits des malades se pressent les uns contre les autres, ne me produit pas, somme toute, l'impression brutale que j'en attendais. A coudoyer partout la souffrance et la mort, on en accepte l'idée, et bientôt, tous ces malheureux dont les formes se tordent sous les couvertures, ne présentent plus qu'un intérêt scientifique ; la compassion à fleur de peau qui nous ferait reculer à la vue d'un seul cadavre, disparaît devant ce champ de mort : on s'intéresse à la marche du fléau, et l'on oublie les existences humaines qui en marquent les étapes. Mais, en même temps, ce spectacle est fortifiant ; le spectacle de la mort produit toujours en nous une détente brusque de vie active et bruyante. Puis ici, l'exemple du dévouement est d'une puissance extrême : ils ont l'air si calmes, tous ces hommes et toutes ces femmes qui passent leur vie entre des rangées de mourants, dont le mal les guette à chaque attouchement !...

Le soir, à l'hôtel du gouverneur, on me fait voir des convalescents qui, dans leurs habits neufs (les autres ont été brûlés), viennent recevoir un rouble de gratification, et remercier le gouverneur.

—Comment as-tu pris le mal ? dis-je à l'un d'eux, tu buvais de l'eau crue ?

—Non ! je ne buvais que du thé, mais j'ai mangé des concombres, c'est cela...

—As-tu souffert ?

—Horriblement. Cela vous retourne les entrailles.

Ses traits amaigris montrent assez qu'il dit vrai.

Demain, je vais quitter la province de Nijni-Novgorod. Quelques semaines passées ici m'ont mêlé à tous les fléaux qui déciment presque périodiquement la Russie. Partout la misère, la souffrance, la mort ; partout aussi la résignation, qui couvre de son ombre calmante ces malheureux dénués de tout, même d'espérance. De quelle nature est cette résignation ? Qu'est-ce qui la fait germer dans ces cœurs frustes ? Je ne saurais le dire. Je ne me pique pas de deviner encore l'âme de ces paysans énigmatiques. Je vois seulement que, dans les campagnes, loin des parleurs de cabaret, ils se résignent et ne murmurent pas. Ont-ils le vrai secret de la vie ? ou bien leur résignation est-elle seulement une apathie de bête blessée ?

En tout cas, ce mois de contact avec la vie impitoyable vaut mieux qu'une année de méditations.


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