Chapter 5

[14]Ces lignes datent de 1892. Depuis, Tchékhov a singulièrement mûri.

[14]Ces lignes datent de 1892. Depuis, Tchékhov a singulièrement mûri.

Ce matin, tout réconforté par cette visite, je suis parti sous un ciel bleu d'automne. J'ai fait un long détour, et, tout en rampant çà et là parmi la bruyère pour surprendre des sarcelles sur les étangs de la forêt, j'ai longuement pensé au hameau de Mielnikovo, à l'enclos herbeux où l'on cueille des champignons roses, et à la mare dormante, qui luit là-bas, au milieu du jardin, toute mouchetée depetites feuilles jaunes que les bouleaux y ont secouées.

Sacha, Pétia et moi prenions nos ébats dans la rivière. Arrive un de nos moujiks, avec un cheval qu'il veut baigner. En un tour de main, il a mis bas sa chemise écarlate et son pantalon de toile rose, et, nu comme un ver, il s'est élancé sur le dos du cheval qu'il pousse à l'eau. Son corps souple, que le travail des champs n'a ni alourdi, ni déformé, a des lignes pures comme celles d'une statue, et l'harmonie est belle de ce blanc corps d'homme avec les formes fines de l'alezan qui, renâclant d'inquiétude, courbe son cou veineux. Subitement, je retrouve devant mes yeux l'adorable Vision antique où Puvis de Chavannes a mis des cavaliers grecs chevauchant nus au bord d'un golfe azuré. L'illusion est complète dans cet infini décor ; seulement, ce ciel du nord est d'un bleu trop pâle, trop discret : il y faudrait la triomphante lumière des pays du Matin.

Tandis que nous nous séchons au soleil, étendus sur le feutre lourd du sable fin, Pétia nous conte ceci. Dans un village du gouvernement de Toula, pendant la sécheresse de l'an dernier, les paysans vinrent un jour trouver le pope, et lui dirent :

—Batiouchka, si le bon Dieu n'envoie pas depluie, c'en est fait de la récolte de l'an prochain, les semences vont périr en terre.Batiouchka, dis des prières pour obtenir qu'il pleuve.

—Mes enfants, fit le pope, je regrette beaucoup ce qui vous arrive, seulement, mes avoines ne sont pas rentrées, la pluie me les gâterait.

—Batiouchka, nous te donnerons de l'argent, fais des prières.

—Et combien me donnerez-vous ?

Les moujiks se consultèrent, offrirent une somme. Le pope discuta, marchanda. Enfin, il convint d'un prix.

—Soit, dit-il, j'organiserai des prières, mais je ne demanderai qu'une petite pluie, pour que mon avoine ne soit pas toute perdue.

Les moujiks partirent pleins d'espoir ; les prières furent dites. Une pluie de quelques heures vint à tomber le lendemain, juste assez pour humecter la terre, sans gâter l'avoine du pope, restée en gerbes dans les champs.

—Il obtient tout ce qu'il veut, notre pope, dirent les moujiks !—et, depuis lors, ils le payent grassement, quand il fait sa quête.

Ce soir, les cloches des villages voisins bourdonnent dans le crépuscule, et l'air est si calmequ'on entend d'ici leur grondement. Elles sonnent en l'honneur de la fête du tsar : une belle occasion pour les paysans de se croiser les bras, et de se griser. Malgré l'humidité, des femmes, réunies dans la rue gazonnée du village, chantent avec un accompagnement d'accordéon, et j'entends, par ma fenêtre ouverte, leurs voix de fausset qui percent étrangement la nuit.

A dîner, le pope de N. était notre hôte : borgne, crasseux, cheveux blonds bouclés, barbe blonde et sale, l'air bon enfant, surtout lorsque lavodkaqui précède les hors-d'œuvre, lui a délié la langue. Il est placé à côté de moi, et je suis incommodé par l'odeur qui se dégage de sa soutane d'un jaune passé par places au rouge-brun, râpée et tachée par endroits. Il mange goulûment, sans cesser de sourire et de bavarder. Il est mauvaise langue, et débite sur ses collègues des histoires qui tendent à prouver qu'ils sont tous des ivrognes et des voleurs. Après la sieste, on s'est mis à jouer aux cartes ; c'est pour cela surtout que le pope est venu. Au souper, vers dix heures, quelques verres devodkal'ont achevé, ainsi qu'un pauvre hère d'instituteur qui s'est trouvé là avec lui. Tous deux sont ivres, mais le pope se tient assez bien, tandis que le maître d'école dit des sottises. Néanmoins ils ont continué à jouer jusqu'à deux heures du matin : on vient de les mettre en voiture, calés l'un contre l'autre, et, dans la nuit noire, Ivan les reconduit.

Michel Fiodorovitch nous a conté sa tournée d'hier. Le pope de S. est venu le chercher sous prétexte d'une affaire à traiter. Ils sont allés avec unetroïka, à huit lieues d'ici ; quelqu'un les a hébergés et fortement chauffés. Au retour, le pope se tenait bien, il était lucide ; un ressaut de la voiture ayant cassé une dame-jeanne pleine devodkaqu'il avait achetée en route, il a déclaré à son compagnon qu'il voulait la voir remplacée demain matin sans faute : il ne saurait dîner sans son eau-de-vie, et Michel enverra un homme à la ville pour lui en procurer. Ce pope est gros et gras, onctueux, insinuant. Il est proprement mis, et ses allures sérieuses inspirent la confiance au premier abord. Mais il aime l'argent : tous les moyens lui sont bons pour s'en procurer. Il trempe dans vingt affaires louches, et roule en même temps les plus fins, comme les plus naïfs ; c'est un maître.

Un sombre soir d'hiver, une neige épaisse sous un ciel noir d'eau-forte. Je suis venu dans un traîneau de paysan, un traîneau large, en forme de V,pour chercher Michel Fiodorovitch, qui s'est attardé chez le pope de N. J'entre dans une petite pièce chaude et enfumée, après avoir traversé une espèce de hangar ou de chambre de débarras bien close, où la femme du pope est étendue à terre sur un mince matelas ; dans la pièce, le pope et Michel sont en grande conversation. Ils fument en buvant du thé. Les murs sont tapissés de gravures découpées dans un journal illustré, dont un vieux volume traîne sur la table, enfumé, encrassé, déchiré par des doigts d'enfants et par des impatiences de grandes personnes. Il fait chaud. Le pope se montre très aimable avec moi, et veut, à toute force, m'offrir un petit verre. Je n'accepte que du thé, et il m'interroge avec un petit clignement d'yeux souriant. Il n'est pas sot ; il a quelque lecture, connaît les États de l'Europe, et çà et là, a dû parcourir un journal. Mais c'est une nature vulgaire, terre à terre, sans élans, incapable d'enthousiasme, et dont la foi est toute mécanique : un moujik à peine dégrossi, et pas bien doué.

Ivan Vladimirovitch me parlait de ce village de K. où j'ai failli être arrêté par deux hommes noirs, en revenant de mon voyage au pays de la famine. Dans ce village, se dresse une très grande égliseen briques, dont le crépi, çà et là, tombe en miettes, faute d'entretien. Cette église a été construite jadis par le seigneur du bourg. Mais, pas un paysan n'y met les pieds. Ils appartiennent à une secte dite, je crois, «autrichienne» : l'orthodoxie ne les touche pas. Néanmoins, un pope orthodoxe vit chez eux et fait sa quête à l'ordinaire.

L'an dernier, ce pope fut changé. Celui qui le remplaça était un homme de mœurs sévères et simples, ne buvant jamais d'alcool, et ne fumant pas de tabac. Au bout de peu de temps, sa conduite, qui tranchait si vivement sur celle de ses prédécesseurs, frappa les moujiks—et ils l'admirèrent. Vint la fête de Pâques. Au lieu, comme ses confrères, de parcourir lesisbaspour faire la quête, le prêtre resta chez lui. Les moujiks, étonnés, l'attendirent plusieurs jours, puis se consultèrent. Quelqu'un proposa de faire la quête à sa place, et de lui en porter le montant ; la quête donna, le bourg étant considérable, près de 150 roubles. Ils allèrent trouver le pope.

—Batiouchka, dirent-ils, tu es un brave homme : tu ne bois pas d'alcool, tu ne fumes pas, et tu fais du bien aux pauvres. Nous avons fait pour toi la quête : tiens, prends, il y a 150 roubles.

—Mes enfants, répondit le prêtre, vous ne venez pas dans mon église, vous refusez mes services, je n'ai donc pas gagné votre argent : gardez-le et donnez-le à d'autres qui auront faim.

Les moujiks insistèrent, mais le pope fut inflexible.

Le lendemain, lorsqu'il fut à l'église, les moujiks vinrent trouver sa femme.

—Matouchka, lui dirent-ils, notre pope est un brave homme, mais il est têtu. Il n'a pas voulu accepter le produit de la quête pascale. Nous savons pourtant qu'il est bien pauvre. Tiens, prends cet argent, et soigne bien ton mari ; c'est un brave homme, nous l'aimons, et nous ne voulons pas qu'il souffre de la misère...

Ce trait prouve mieux, peut-être, que ne ferait une description directe, combien peu la plupart des popes édifient leurs fidèles. Pour que les paysans de K. aient été si profondément touchés par l'attitude simple et digne de leur curé, il faut que de pareils hommes soient bien rares chez eux. Aussi, dans la Russie orthodoxe, le pope n'est-il respecté que quand il le mérite par son caractère et son attitudepersonnelle. Le droit au respect des fidèles ne fait pas partie des attributs qu'il reçoit avec la prêtrise. Je ne sais pas de pays où l'on parle plus mal du prêtre (et surtout des moines) qu'on ne fait en Russie, dans lasainteRussie. Cependant, les souples âmes slaves ne s'effraient pas, en la matière, d'une contradiction : entre soi, on traite les popes de filous et d'ivrognes, mais, sans répugnance, on a recours aux services de leur ministère. Le pope, après tout, n'est guère considéré par les paysans comme unministre de Dieu, mais bien plutôt, ce semble, comme une espèce de commissionnaire qui a le monopole des choses religieuses. Sa moralité, fût-elle douteuse, n'altère en rien la qualité des objets dont il trafique : d'ailleurs, son commerce est indispensable, et il n'a pas de concurrent. Les moujiks sont d'humeur indulgente, ils n'attachent pas grande importance à des peccadilles dont ils se rendent si souvent coupables eux-mêmes, et puis, à tout prendre, que leur importent les vices du voyageur de la maison, pourvu que le fabricant soit honnête ?

Un prêtre dont la conduite est édifiante et la charité soutenue, est rare dans la campagne russe : il faut le dire, mais il serait injuste de s'en irriter outre mesure. Le bas clergé est, en Russie, dans un état d'infériorité dont il n'est pas coupable, somme toute[15]: il est si pauvre ! D'après M. Anatole Leroy-Beaulieu, deux tiers des popes sont à la charge des fidèles et ne reçoivent pas de l'État la plus minime allocation. Non seulement ils sont obligés de vendre à leurs paroissiens le moindre des sacrements, et d'en débattre âprement le prix, mais, aux grandes fêtes, il doivent parcourir le village pour faire la quête de maison en maison. La vie est très dure pour beaucoup d'entre eux, et leur condition estsouvent humiliante parmi les paysans dont ils dépendent jusqu'au dernier sou.

[15]Je renvoie le lecteur aux belles pages que M. Anatole Leroy-Beaulieu a consacrées à cette question dans le troisième volume de son admirableEmpire des Tsars.

[15]Je renvoie le lecteur aux belles pages que M. Anatole Leroy-Beaulieu a consacrées à cette question dans le troisième volume de son admirableEmpire des Tsars.

Une autre raison de leur peu d'élévation morale, c'est l'isolement intellectuel dans lequel ils se trouvent. «Vous nous plaindriez, me disait un tout jeune prêtre de campagne, si vous pouviez vous bien représenter ce qu'est notre vie au village, lorsque nous y arrivons de la ville avec quelques idées et quelques sentiments autres que ceux des paysans qui nous entourent.» Personne avec qui s'entretenir, si lepomiéchtchick(propriétaire) voisin n'a, comme c'est souvent le cas, d'autre souci que son blé, les cartes, et l'eau-de-vie. Pas de livres, pas de journaux : la solitude la plus complète. L'intelligence s'étiole vite à ce régime, et le sens moral s'émousse. Peu à peu, ils se font paysans, ils oublient ce qu'ils ont appris, et ils bornent leur idéal au bien-être matériel de leur famille. Ce jeune homme disait vrai. Les popes de campagne, quand ils ont de l'instruction et une foi éclairée, trouvent rarement dans leur cure une société qui les soutienne. Peu à peu, ils sombrent dans l'indifférence ou la grossièreté, et lavodkadevient pour beaucoup d'entre eux ce qu'elle est pour tant de moujiks : la suprême consolatrice.

Jacob, un jeune moujik chargé des soins de l'écurie, s'est follement épris d'un de nos chevaux, Vasca ; il le cajole, il l'embrasse ; il lui parle, et nous assure que Vasca comprend ses paroles. Récemment, il a pleuré parce qu'on a attelé Vasca à la charrette où repose le tonneau qu'on va remplir d'eau potable à la source du jardin : aller chercher l'eau, c'est une besogne indigne du bon vieil alezan et Jacob en a pleuré pour lui.

Tantôt il abreuvait Vasca dans l'étang : je m'arrêtai près d'eux.

—Eh bien, Jacob, Vasca va bien ?

—Non, cette brute d'Ivan l'a mené trop vite.

—Comment vas-tu faire, mon pauvre Jacob, pour te passer de Vasca, lorsque tu vas partir au régiment ? Te décideras-tu à le quitter ?

—Nitchévo-o-o !répond Jacob, de son ton nasillard et bête ; nitchévo, Iouli Antonovitch ! Vasca est vieux ;j'espèrebien que d'ici là il sera crevé.—Et il rit de son rire vague.

L'âme du moujik est dans cette réponse : cette race ne semble pas s'être éveillée encore de son sommeil inactif ; au travers de ses paroles transparait souvent tout un long passé de misère, et l'on sent qu'elle caresse encore le rêve résigné quilà-bas, tout au bout du chemin, lui montre l'oubli. On est surpris de voir un moujik de vingt ans souhaiter, avec son rire vague, la suprême consolation des blasés, la mort.

Je chasse de temps à autre avec un paysan de notre village. Il est, à vrai dire, ouvrier de fabrique, car il s'en va, durant des semaines entières, prendre de l'ouvrage à façon dans une usine du département. C'est un jeune homme de vingt-huit ans, grand, bien pris, le visage régulier et large, avec une barbe d'un blond clair, taillée avec quelque soin et frisottant au menton. Ses cheveux sont coupés beaucoup plus court que ceux des autres paysans ; c'est que Valodia, étant à la fabrique, se croit presque de la ville, et veut le faire sentir par sa tenue. Dernièrement, il s'est marié. Sa femme est une charmante petite paysanne, toute gracieuse d'apparence, toute sérieuse et timide ; quand je lui adresse la parole, elle semble gênée, et trouve toujours un prétexte pour s'éloigner : elle n'est pas habituée à une façon de parler polie ; elle ne se trouve bien que dans le rôle de ménagère bête de somme qui est celui de la paysanne russe.

Valodia connaît tous les coins de la grande forêt qui nous borde à l'ouest : depuis l'enfance, il enexamine en toute saison les moindres touffes. Il sait où l'on trouve des lièvres, où se tiennent les coqs de bruyère, où tombent les bécasses au moment du passage, où les canards sauvages viennent se baigner. Nous avons fait connaissance à la chasse, dans un petit bois isolé au milieu de la plaine, et dans lequel, je ne sais comment, s'était développée une compagnie de perdreaux. J'avais tué un perdreau, une rareté dans ce canton, et j'y tenais ; seulement, il était tombé dans un fourré où je ne pouvais le retrouver. Après avoir longtemps cherché, je vis passer un moujik suivi d'un chien.

—Écoute, lui dis-je, je viens de tuer un perdreau ; mais je le cherche en vain.—Un sourire entr'ouvrit ses lèvres.—Veux-tu me suivre avec ton chien ? Il saura bien le trouver lui !

Le paysan, qui était Valodia, consentit, incrédule. Au bout d'un instant, son chien apportait l'oiseau. Depuis ce jour, Valodia paraît mecroirequand je dis quelque chose, et nous sommes devenus amis. Il entremêle, en me parlant, levouset letu: j'ai observé qu'il me tutoyait surtout pour affaires de chasse, et qu'il me disait plutôtvousdans la conversation ordinaire. Cette conversation n'est en réalité qu'un mutuel interrogatoire, car, pour un paysan, même dégourdi, l'étranger qui arrive de 3 ou 4 000 verstes, est un être trop bizarre pour qu'on puisse comprendre et seconder l'intérêt qu'il porte aux choses locales. Au lieu d'échanger avec lui desimpressions, on l'interroge sur son pays. C'est d'ailleurs là une des formes les plus communes de la conversation du peuple en Russie. Entre inconnus, par exemple, on ne s'aborde pas par des phrases banales et neutres sur le temps qu'il fait, mais par une franche question : «Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où vas-tu ? pourquoi faire ?» C'est sans doute ainsi qu'on s'abordait au temps d'Homère. Au premier moment, cette curiosité vous froisse ; mais peu à peu, on s'y fait, on y trouve même un certain charme.

Le fusil dont se sert Valodia est à baguette : un peu long à charger, mais si sérieux, et portant si bien, lorsque l'amorce n'a pas raté ! Valodia est beaucoup plus braconnier que chasseur, et cela se comprend, puisque la chasse est pour lui autre chose qu'un passe-temps : un paysan russe ne consentirait pas, sans intérêt, à marcher durant des heures à travers bois ; il aime trop le plaisir sans fatigue pour goûter celui-là ! Comme les lièvres abondent dans nos parages, c'est le lièvre que Valodia sait surprendre et tirer. Parfois, nous allons, sans chiens, sur la lisière des taillis, ou par les sentiers à peine tracés de la forêt rare. Parfois, il racole, je ne sais trop où, un chien hargneux qu'il amadoue d'un morceau de pain, et, à peine entrés sous bois, ce chien donne de la voix. Valodia et son père, un vieux tout gris, à figure longue et chafouine, m'ont enseigné le moyen de tuer un lièvre au passaged'une allée : «Tu le vois venir, tu l'attends, et, quand il va passer, tu siffles un peu, comme ça ; il s'arrête brusquement, et tu le tues.» Lorsqu'un oiseau de proie se rencontre à portée (ils pullulent dans ce pays), Valodia m'appelle pour le tirer : d'abord, cela me fait plaisir ; c'est, de plus, une bonne action, si je tue l'oiseau, et puis cela lui épargne, à lui, une charge de poudre. Aussi bien, n'est-il pas avare ; quoiqu'il vende son gibier, je l'ai vu, un soir que nous rentrions, lui chargé de butin, moi bredouille, m'offrir une pièce de gibier à mon choix. Et comme je refusais, disant qu'un chasseur n'achète pas le gibier :

—Mais je ne te le vends pas, je te le donne, fit-il.

—Merci, je n'accepte pas.

—Pourquoi ? prends donc, personne n'en saura rien !

Il a dû tenir mes scrupules et mon refus pour une incompréhensible sottise ; mais son intention m'a fait plaisir.

Notre berger m'a éveillé dès l'aube, et je suis allé prendre Valodia. Tout dormait encore au village et chez lui. Son chien blanc est venu me caresser ; j'ai ouvert la porte de la hutte et, dansl'enchevêtrement des dormeurs et des dormeuses, étendus par terre, pêle-mêle et tout habillés, j'ai en vain cherché mon compagnon. A la fin, la voix du vieux père, partie du haut du poêle, sur lequel il était juché, m'a appris que Valodia se trouvait dans une autre pièce. Il est là étendu, lui aussi, par terre, tout habillé, côte à côte avec sa femme qui dort bruyamment. Je l'éveille, et aussitôt, il se lève en souriant. Il enfile ses bottes de chasse, vérifie les godets qui contiennent ses munitions divisées en charges, endosse une blouse par-dessus l'autre, passe sur son visage un peu d'eau fraîche prise dans le creux des mains—et le voilà prêt, sa toilette est faite. Nous partons.

Valodia sait, dans les environs, cinq ou six étangs, à divers endroits de la forêt. Nous allons les visiter, nous courbant au ras de terre pour les approcher sans être vus des canards. Je tire un col vert, qui va tomber au milieu d'un étang encombré de nénuphars.

—C'est bien ! dis-je, laissons-le là, puisque nous n'avons pas de chien.

—Nitchévo, répond Valodia, tu vas voir !

En quelques secondes, il s'est déshabillé, et bientôt il me rapporte le canard, après avoir pataugé jusqu'aux genoux dans la vase qui lui fait des bottes boueuses. Tout en se lavant, exposé nu à l'air piquant du grand matin, il ajoute avec une évidente satisfaction :

—Vous voyez, unhomme russene craint pas le froid ! mais, donnez-moi une cigarette, Iouli Antonovitch !

Cette nuance d'orgueil national, je la remarque plus en Russie que partout ailleurs ; non, sans doute, que cet orgueil y soit plus vif, mais l'expression en est plus naïve, ou moins adroitement masquée. Allemands, Anglais, Français, Russes, tous se croient supérieurs à leurs voisins : les Russes le disent plus souvent que les autres, tout en se faisant fréquemment le reproche d'un excès de modestie. Cet orgueil national des Russes n'a pas, d'ailleurs, de formes pénibles pour les étrangers ; le plus souvent, c'est la force, l'endurance, la bravoure, la piété, qu'ils croient supérieures chez eux à ce qu'elles sont en Europe ; plus rarement il s'agit des qualités intellectuelles.

... Après avoir inspecté des étangs frisés de rides sous la brise matinale, après avoir fureté par les genévriers sur lesquels planait une buée transparente, après nous être coulés entre les touffes d'une coupe de dix ans, dont les branches, poussées dru et en tous sens, nous égratignaient au passage, la pluie vint à nous surprendre.

—Si nous allions chez Siméon ?

Siméon est un vieux moujik qui fait fonction de gardien dans une forêt de Michel Fiodorovitch. C'est un très grand vieillard, aux yeux perçants, au front haut, sous ses cheveux blancs lustrés : undes paysans les plus intelligents que je connaisse dans ces parages.

—Bonjour,grand-père! Nous venons te demander abri.

Et nous entrons, courbés sous la porte basse, dans l'isbachaude où le vieillard vit avec sa femme infirme. L'isbaest assez spacieuse : une antichambre qui sert de débarras, une première pièce, dont la moitié est occupée par un énorme poêle en maçonnerie, et une seconde pièce qui sert de salon et de chambre à coucher. Tout au fond, se voient deux lits formés de planches ajustées sur des supports, et recouvertes de peaux et de vieux habits : un vrai nid à vermine.

Pendant que nous prenons place sur un banc, Siméon a déjà empli d'eau le samovar ; puis il a allumé des brindilles de bois qu'il a jetées dans sa cheminée de cuivre ; il y a ajouté quelques charbons puisés à deux mains dans un seau ; puis, il a coiffé la minuscule cheminée d'un petit tuyau de poêle qui s'adapte à un appel d'air ; en peu de minutes, le samovar bout, et lance par sa soupape un grand jet de vapeur : le voilà posé sur la table. Tandis que nous échaudons la théière, Siméon est allé chercher une miche de pain noir et des champignons qu'il appelle, si j'ai bien entendu, desvolnouchkis.

—Ce n'est pas pour vous,bârine, ces champignons-là : vous ne pourriez pas les manger !

Siméon, Valodia et la vieille infirme s'extasient à me voir, en dépit de leurs craintes, me régaler devolnouchkis.

—Ce n'est pas possible, Iouli Antonovitch, que vous puissiez manger cela ; c'est bon pour des moujiks... Tenez, piquez donc celui-ci, celui-là encore, et ce petit noiraud ! Mangez, mangez, ne vous gênez pas !

Valodia et moi, armés chacun d'une fourchette, piquons fraternellement, à même le plat de champignons. Nous causons. De chasse, d'abord : y a-t-il du gibier dans cette zone de la forêt ? Puis, de mon pays. Me montrant un couteau, Valodia me dit : «Nous avons trois mots pour désigner cela ; et, vous n'en avez qu'un :Messer.»

—C'est là un mot allemand, Valodia : or je ne suis pas Allemand, moi, je suis Français.

Valodia ne comprend guère, car pour lui qui a touché la vie d'usine, le mot russenémiets(étranger, ou allemand) ne désigne personne autre que ces Allemands qui possèdent tant de fabriques dans la province. Mais Siméon intervient.

—Non ! non ! dit-il, ce n'est pas la même chose : j'ai vu des Français, moi, en Crimée.

—Tu étais à Sébastopol,diédouchka? (petit grand-père).

—J'y étais ! Et Siméon nous raconte en mots rares et mesurés ses impressions du siège. Il en a surtout vu la misère, la souffrance endurée ; il ne parle pas du sentiment du danger.

—Tu aimes mieux être ici que sous la pluie de balles, hein, grand-père ?

—Nitchévo !j'étais jeune alors, répond Siméon avec un faible sourire énigmatique.

—Ils se battaient bravement, ces Français ? demande Valodia, que le récit du vieillard intéresse, et qui reste bouche bée, attendant la réponse, sa soucoupe pleine de thé, soutenue en équilibre sur les cinq doigts réunis en forme de coupe.

—Bravement ! fait Siméon, redevenu sérieux ; bravement ! je dois le dire.—Et, comme ça, maintenant, vous voilà devenus nos amis, à ce qu'on dit ? fit-il, se tournant vers moi.

—Mais oui ! à ce qu'il paraît.

—La Russie est forte, l'homme russe est fort ! conclut Siméon... Puis il reprit : Ça coûte cher, pour venir de chez vous ici ?

—100 roubles à peu près.

—100 roubles ! et autant pour retourner ! avec cela, nous serions riches, nous... Et chez vous, les paysans sont habillés comme nous ? Et leur nourriture ?... Pourquoi êtes-vous venu ici ? vous êtes parent de Michel Fiodorovitch ?...

Sous ce flot lent de questions, auxquelles je réponds de mon mieux, je bois mon thé par intervalles, n'usant, par discrétion vis-à-vis de mon hôte, que d'un tout petit morceau de sucre que je tiens entre les dents. Dans cetteisbachaude et tranquille, autour de laquelle la forêt s'enveloppe d'unebrume grisâtre striée de pluie, j'éprouve entre ces deux hommes simples une pénétrante sensation de bien-être. Physiquement et moralement, ce sont tous deux de beaux représentants de la race grande russienne ; inégalement intelligents, sans doute, mais sobres tous deux, ne buvant pas d'alcool, bons ouvriers, honnêtes, respectueux du bien d'autrui. Ce vieillard surtout m'attire, avec sa belle tête blanche, où l'expérience et la misère d'un demi-siècle écoulé depuis son adolescence, n'ont pas creusé une ride de douleur ou de mauvaise passion ; et aussi avec ses yeux clairs et droits, où se lit cette bonté sérieuse, mais non pas banale, qui ne livre sa compassion qu'à bon escient. Ce blanc vieillard, qui vit là tout seul au fond de la forêt, entre sa femme infirme, son chien, et son icône dévotement éclairée, me pénètre d'admiration. Tout est mesure chez lui ; mais, derrière sa prudence, veille la charité, comme chez tant d'autres l'égoïsme. Certes, nous n'avons guère d'idées communes : sa longue expérience, il l'a amassée grain à grain, au cours d'une longue vie, au milieu des villages tranquilles et des calmes travaux des champs ; mon peu d'expérience à moi vient d'observations faites au milieu d'une vie bourdonnante et d'une société qui tourbillonne. Ce qui chez lui est venu naturellement, sans effort, est chez moi l'effet d'un hâtif travail d'abstraction : de là, sans doute, la tranquille expression de son regard, tandis que nous autres, inquiets,nous courons la vie sans fixer nos yeux. Pourtant, je sens que j'aimerais à venir souvent causer dans sa cabane et qu'il ne s'y refuserait pas. Qu'y a-t-il donc, au fond, de commun entre nous, qu'est-ce qui nous attire l'un vers l'autre, et nous retient, sinon cette simplicité du cœur qui lui est naturelle, et vers laquelle son influence m'incline ? En quittant la cabane sous le ciel éclairci, j'ai eu, après cette visite à Siméon, l'impression d'étonnement joyeux qu'on éprouve, quand, au milieu d'une collection de pièces usées, noircies, souillées par l'usage, on en trouve inopinément une, du même millésime, qui s'est, par un hasard de circulation, conservée neuve et pure.

Notre voisin, lePrince, est venu tantôt chez Michel Fiodorovitch ; je suis descendu faire sa connaissance. C'est un colosse à petite tête, avec des traits fins, une poitrine bombée en cuirasse, et de petites mains blanches de femme grasse. Il a, parmi cette bourgeoisie, un air un peu froid et retenu ; aimable, certes, mais avec une réserve. Cette nuance de fierté, dernier vestige d'un orgueilleux passé, ne me déplaît pas, chez un représentant de cette aristocratie russe qui perd peu à peu ses privilèges et sa fortune.

Comme tant depomêchtchiki(propriétaires ruraux) de la noblesse, le Prince (Kniaze) C. a débuté dans l'armée. Puis il s'est retiré, aux environs de la trentaine, dans son bien mutilé, qu'il fait valoir. C'est un homme doux, avisé, accueillant. Il prend à cœur, et non sans raison, son rôle de propriétaire, et, ce qui en ce moment l'intéresse par-dessus tout, ce sont les questions de culture. Il sent bien qu'il y a d'autres choses à tenter que ce que ses ancêtres ont fait depuis des siècles sur la terre qu'ils lui ont léguée appauvrie. Mais, pour tenter du nouveau, il faudrait un capital de réserve ; c'est ce qui lui manque le plus. Des hangars, dans sa ferme, sont éventrés ; l'aile principale de sa maison menace ruine, et il ne la répare pas. Faute d'argent, il est forcé de continuer à produire du seigle ; mais le prix du seigle baisse chaque année. Le prince Ivan Serguiévitch se débat entre les mailles d'un réseau qui, chaque année, le serre de plus près : les propriétaires du voisinage s'y débattent comme lui, mais avec plus d'indifférence ou de mollesse.

Dans le gouvernement de Moscou, où nous sommes, la terre n'est pas particulièrement fertile, et les récoltes sont maigres. En outre, le voisinage d'une capitale et d'un grand centre de fabriques y fait monter le prix de la main-d'œuvre. En suivant la routine séculaire, la plupart despomêchtchikide notre canton marchent à la ruine, puisque leur production,d'année en année, leur coûte plus cher et leur rapporte moins. Peu à peu, ils verront les paysans enrichis, les marchands et les accapareurs de toute sorte, leur arracher la terre, sillon par sillon. Les paysans n'ont pas, en effet, ce train de maison qui tue les propriétaires ruraux ; quant aux marchands, ils possèdent ailleurs une source de revenus.

D'autre part, le voisinage de la grande ville et la proximité d'une gare de chemin de fer constituent, ne l'oublions pas, un grand avantage ; le rapide écoulement des produits agricoles est assuré par là. Seulement, il faudrait, pour profiter de ces avantages, que les propriétaires se fussent transformés en même temps que la grande ville marchande ; il leur eût fallu comprendre que l'ouverture des voies ferrées amènerait bientôt sur le marché, à des conditions très avantageuses, les grains des provinces lointaines. Le prix de la main-d'œuvre qui écrase leur production, la fertilité limitée de leur terre, ne sont plus compensés par leur proximité du centre, depuis que les chemins de fer suppriment en partie l'éloignement. Il leur eût fallu modifier leur exploitation, à mesure que cette ligne ferrée s'étendait plus avant dans le sud ; au lieu de cela, ils s'en sont tenus à la routine séculaire : beaucoup par incurie, beaucoup par ignorance, beaucoup faute de capitaux.

Pour profiter du voisinage de la ville, il faudraitproduire ce que les provinces lointaines ne peuvent pas produire, ou ne peuvent pas amener à temps sur le grand marché : du laitage, des légumes. Seulement, pour un grand nombre de vaches, il faut des pâturages étendus et une main-d'œuvre considérable. Il est vrai qu'en revanche, un grand troupeau fournira beaucoup de fumier, permettant de cultiver des légumes. Pour la transformation de la culture routinière actuelle en une culture raisonnée et intensive, il faut une première mise de fonds qui nécessite, en dehors du bien, un capital liquide. Malheureusement, quand un propriétaire russe a, en dehors de son bien, quelques milliers de roubles disponibles, il s'empresse de les dépenser. Recourir aux banques de crédit et aux hypothèques, c'est se ruiner à bref délai.

Voilà ce que sentent fort bien Ivan Serguiévitch et Michel Fiodorovitch ; mais, tandis que le second bien que plus jeune, s'est déjà résigné, et s'est livré pieds et poings liés à sa destinée, lePrince, au contraire, voudrait lutter ; il le dit du moins.—La pomme de terre pousse fort bien en certains endroits : si l'on essayait de la produire en grand ?

—A Moscou, répond Michel, nous ne saurions la vendre, puisque les maraîchers qui ont, aux portes de la ville, d'immenses champs de pommes de terre, suffisent à la consommation. Quant à la prochaine usine d'amidon, elle a ses fournisseurs, et refusera nos produits.

—Mais les choux ! reprend Ivan Serguiévitch. Vous savez l'essai que j'ai fait, et comme ils prospèrent ici. Que n'essayez-vous ? La vente en est assurée à la ville.

—Bah ! les moujiks me les voleraient, et je perdrais tout...

Et j'entends recommencer l'antienne tant de fois reprise : «Le prix du seigle baisse, les prétentions des ouvriers augmentent : où allons-nous ? où allons-nous ?»

Pour changer quelque chose à ces cultures, il faudrait un homme instruit, intelligent et de volonté ferme. Il ferait une enquête sérieuse, pour ne pas s'engager à la légère ; puis, ses informations prises, s'il avait à sa disposition un capital de départ, il transformerait du coup son exploitation ; si, au contraire, l'argent lui manquait, il réduirait ses dépenses, changerait son train de maison, vivrait de peu pour commencer, et petit à petit entamerait l'affaire. En un mot, ce qu'il faudrait ici, ce n'est pas un Russe, mais un Allemand... Patience ? l'Allemand viendra peut-être[16]...

[16]Cette boutade n'a pas toujours été bien comprise : j'ai voulu dire seulement qu'on verrait peut-être quelques propriétaires allemands s'installer dans ces parages. Or, pour l'une de ces terres, ma prédiction s'est réalisée.

[16]Cette boutade n'a pas toujours été bien comprise : j'ai voulu dire seulement qu'on verrait peut-être quelques propriétaires allemands s'installer dans ces parages. Or, pour l'une de ces terres, ma prédiction s'est réalisée.

Serpoukhof, une sorte de sous-préfecture, et 30 kilomètres de chez nous : moitié ville, moitié village, avec des faubourgs de masures en bois qui se perdent sur des confins indécis, parmi de sablonneux terrains vagues. Elle est située, comme il convient à toute bonne ville russe, à trois kilomètres de la gare qui la dessert, et à une demi-lieue du fleuve qui l'arrose. Son intérêt pour nous est de posséder le bureau de poste dont nous dépendons, et l'officier de police, l'ispravnikdont nous sommes les administrés.

Après une demi-journée passée à errer en petit fiacre découvert, sous un soleil brûlant, par ses rues montueuses et ces environs dénudés, où la roue enfonce dans le sable fin, le souvenir qui me reste de la ville est une impression de blanc. Seulement, je serais fort empêché de la justifier dans le détail, car, en reprenant mes souvenirs un à un, je ne retrouve que des couleurs mêlées : trois ou quatre très jolies petites églises, blanches avec des toits verts, ou grises avec des toits blancs, au-dessus desquels s'épanouit une floraison de bulbes dorés qui étincellent au soleil. Puis encore, la place du marché, bossue, caillouteuse, empoussiérée, bordée de grandes bâtisses en briques rouges et blanches, d'un effet cocasse et charmant. Enfin, sur tout cela,peuplant l'air de taches tour à tour sombres et claires, et de vols, qui parfois, jettent de l'ombre comme un nuage, des centaines de corbeaux gris et des milliers de pigeons, tourbillonnent, se posent, se lèvent avec un bourdonnant frémissement d'ailes.

On m'a fait visiter du haut en bas une grande fabrique d'indienne qui occupe 5 000 ouvriers. Nous avons suivi par étages les transformations du fil, d'abord tordu, puis tissé, puis devenant une longue bande de toile qu'on lessive, qui passe ensuite au séchoir, puis à la teinture, puis sur des rouleaux de cuivre qui y impriment des dessins et des fleurs.

Les ouvriers diffèrent beaucoup entre eux : le travail des uns est doux, celui des autres, par exemple de ceux qui restent demi-nus dans les étuves, le visage cramoisi, et le corps couvert de sueur, au milieu des courants d'air, est accablant, et fait pitié. Pourtant, chez tous, on retrouve le même type de moujik décrassé et affiné. Ce sont bien les mêmes hommes qu'au village, mais avec quelque chose de plus léger dans l'attitude, de plus pâle dans la physionomie, de plus hardi et de moins franc dans le regard. Il y a là déjà quelques bellâtres d'usine, avec une jolie raie au milieu du front, et une sorte d'élégance canaille. Assurément, ces derniers ne valent pas grand'chose, mais je ne crois pas surprendre dans leurs yeux l'expression de haine sourde tant de fois remarquée en visitant des usines d'Occident. Quant aux femmes et aux jeunes filles,elles sont lamentables d'asservissement, d'hébétement et de cynique flétrissure.

Serpoukhof est un grand centre usinier : on peut se faire idée de l'influence qu'exercent les ouvriers sur une ville de 25 000 habitants, et sur la campagne d'alentour.

—Dites-moi, Iouli Antonovitch, chez vous, en France, y a-t-il des champignons ?

—Assurément ?

—Oui ! mais vous n'avez certainement pas dechampignons blancs!

Le champignon blanc (une variété de cèpe) croît au pied des bouleaux : pour cette raison, les Russes le considèrent comme un bien national, et n'admettent pas qu'il en existe, en dehors de leurs frontières, une espèce aussi succulente. Avec les choux et les concombres, les champignons font partie de toute alimentation vraiment russe, et tous en sont, là-bas, extrêmement friands. C'est, au village, une des grandes occupations de l'été finissant, que d'aller au bois faire la cueillette des champignons, et l'on s'y accoutume de si bonne heure, qu'il n'est bambin de sept à huit ans, qui ne sache distinguer les espèces comestibles des vénéneuses. Durant plusieurs semaines, les forêts se remplissentde femmes, d'enfants et de vagabonds qui, munis de corbeilles, cueillent le précieux cryptogame ; si l'on est en chasse, on rencontre parfois des hameaux entiers en tournée par les taillis, se hélant de temps à autre pour ne pas s'égarer, riant, chantant parfois, mais avares de leur temps, et ne s'arrêtant guère à faire la causette.

Les immenses forêts dont est couverte la Russie du Nord et de l'Est regorgent de champignons : il en pousse sous tous les arbres et sous les moindres buissons, parmi la mousse. C'est là, pour les populations rurales, un garde-manger, en même temps qu'une source de profits. Le champignon est, en effet, très nourrissant ; en outre, étantmaigre, il constitue le fond de la nourriture des paysans durant les interminables jeûnes de l'église orthodoxe : les gens pieux, certains moines, par exemple, entre autres ceux du couvent de Solovietzk, sur la Mer Blanche, s'en nourrissent toute l'année. Pour conserver leur récolte de champignons, les paysans les disposent sur de petites planchettes, et les font sécher au four : le chapeau et la tige se racornissent ; on les trie alors, et on les perce d'une ficelle, puis on les suspend aux solives du plafond, en lourds chapelets, qui diminuent chaque semaine.

Les habitants des villes et ceux de la plaine déboisée ne goûtent pas moins les champignons que ne font les paysans du nord. Ils sont contraints d'en acheter. On estime à une dizaine de millionsde francs la somme que rapporte ainsi aux paysans forestiers la récolte de champignons d'une année moyenne.

J'ai sous les yeux un paysage russe bien caractéristique : une plaine immense, toute plate, sans couleurs, infiniment triste et monotone ; puis, tout à l'horizon, la silhouette blanche et verte d'une petite église qui prie au-dessus d'un invisible hameau de huttes. Je comprends l'affection que gardent à l'église la plupart des moujiks. Dans l'infinie grisaille où leurs yeux ne trouvent rien, le petit clocher aux couleurs fraîches attire leur regard, le fixe et le console. Quand je suis las, et incertain de la route, j'éprouve, moi aussi, une tendresse pour la petite sentinelle blanche et verte qui se dresse sur l'écrasant infini de l'horizon morne : il me semble qu'elle est amie et accueillante ; j'y vois comme un sourire de la plaine grise.

Je sais près d'ici, sur le plateau, une chapelle, que j'ai découverte peu de jours après mon arrivée, et que je ne puis revoir sans émotion. C'est par delà les bois. Au milieu d'un champ, à une verste d'unpauvre village, se dresse cette église très humble. Sans doute, on n'est pas assez riche pour la peindre, et pour habiller ses murailles en bois : les planches en sont nues, brunies par la pluie et la neige, qui les pourrissent lentement, sous la garde d'un petit dôme surmonté de la croix grecque. Comme on prierait dévotement, dans cette chapelle inconnue, si petite dans l'immensité du plateau, et si glorieuse, à force d'être chétive en face de la nature colossale qui l'encadre ! Comme on y prierait ardemment ! Mais la religion orthodoxe ne semble pas mêler à ses prières la poésie de la méditation.

De temps à autre, le dimanche, je vais à l'église de N. Elle est toute petite, étayée par des piliers, coupés en son milieu, comme toutes les églises russes, par une paroi ornée de tableaux saints, l'iconostase. Au milieu de cette paroi, laporte saintedonne accès dans le sanctuaire où le sacrifice de la messe s'accomplit loin des yeux des fidèles ; par intervalles, ces portes s'ouvrent pour laisser passer le pope, notre joyeux voisin : il m'en impose presque alors, par la majesté de son port de tête et de ses longs cheveux répandus sur son étole, d'une étoffe rigide lamée d'argent. Tous les fidèles sont debout et prient à leur façon, par dessignes de croix et des révérences. Je n'aime pas cette dévotion de gestes ; je la trouve trop machinale ; je me sens incapable d'y retrouver l'âme ardente de la prière.

Me voici de nouveau dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, près d'Arzamas, une ville morne, peuplée d'églises et de couvents. Montarentassavance lentement sur une route que la pluie a tout engluée ; il fait un temps de juillet pluvieux : chaleur lourde, sous des nuages à fleur de terre qui, dans le gris, suintent des gouttelettes.

Arrivé avant le lever du maître de la maison, Ivan Vladimirovitch, que je ne connais pas, et pour qui j'ai une lettre de G. qui, lui-même, ne l'a vu qu'une fois—j'ai tranquillement demandé une chambre pour faire ma toilette, ôter mes bottes et ma chemise rouge. Ivan Vladimirovitch paraît sur ces entrefaites : l'hospitalité russe est telle, à la campagne surtout, qu'il eût été extrêmement surpris et mécontent, si je ne m'étais pas aussi rapidement mis à l'aise dans sa maison. Il me surprend dans le moment qui sépare mon costume de route de mon costume de ville, et dans ce simple appareil, je fais connaissance avec un des plus aimables hôtes et des plus gais compagnons que j'aie eus dans ce pays.

Ivan Vladimirovitch est gentilhomme terrien etzemski natchalnik(chef de district rural). Petit, d'un blond roux, les yeux pétillants de malice accueillante ; un esprit fin, orné et qui observe. Bientôt, je fais connaissance avec sa femme et sa sœur, la première souriante et toute en dehors ; MlleStéven, au contraire, sérieuse et concentrée en elle-même.

Notre vie, conforme en apparence à celle que je mène d'ordinaire aux environs de Moscou, en est, en réalité, très différente par la qualité intellectuelle de ce milieu nouveau. Peut-être la campagne y perd-elle un peu, mais que la conversation y gagne ! Je trouve que le parc, avec sa grande pièce d'eau, est pour moi, ici, une promenade suffisante : c'est un prétexte pour ne pas m'éloigner trop de la maison. Même liberté qu'hier, mais je me sens retenu par d'invisibles liens qui sont doux, et je sacrifie de moi-même, sans regret, une partie de cette liberté.

On aime ici se coucher tard : notre souper a lieu entre une et deux heures du matin, nous causons longtemps après ; de la sorte, notre journée ne commence guère que vers onze heures ou midi. Mes hôtes n'ont pas voulu s'adapter sans restriction à la vie de campagne ; en vrais Russes, ils aiment à se lever très tard. Au moins, leur innocente manie est-elle favorable aux longs tête-à-tête, à la lecture, à la musique, à la vie de société, que d'ordinaire la campagne désagrège.

J'ai causé longtemps au parc, sous la charmille avec MlleAlexandra Alexievna Stéven. Nous avons d'abord échangé des souvenirs d'Allemagne, quelques visions de Dresde avec ses trésors d'art, son beau fleuve et ses montagnes. Puis, insensiblement nous nous sommes mis à causer du peuple russe. Alexandra Alexievna aime les humbles d'un amour profond et concentré, comme l'est sa propre nature. Elle aime le peuple parce qu'il est pauvre et parce qu'elle le croit bon ; elle est persuadée de l'efficacité de ses efforts pour jeter un peu de lumière et d'apaisement sur la misère de ces êtres primitifs. Puis, elle me parle du comte de Tolstoï et de sa campagne de régénération morale, à laquelle, de tout cœur, elle se voudrait associer. Au travers des brochures du grand Liov Nikolaévitch, repensées par elle et augmentées de tous ses songes humanitaires, elle conçoit un vaste plan de révolution chrétienne, faite de tolérance mutuelle, d'amour du prochain et d'infinie bonté. Ses yeux, où brille une belle flamme d'intelligence, s'allument à cette idée, et sa voix a un tel accent, que, pendant une minute, j'ai cru moi-même à la réalisation de son rêve généreux.

Alexandra Alexievna n'est pas un apôtre qui selaisse griser par ses paroles, et à qui l'éloquence tienne lieu d'action. Je suis étonné de voir de quelle trempe est la volonté de cette jeune fille, et de quelle ardeur son dévouement. A son avis, tout ce qu'on tentera pour améliorer le sort des moujiks, ne sera rien sans l'école. C'est l'école qui doit jeter dans ces cœurs primitifs le premier ferment de vie consciente. Comme je lui objecte l'exemple de civilisations plus mûres où l'instruction n'a eu pour effet que de développer l'égoïsme, et de lui donner des armes, elle me répond : «C'est parce que, dans ces pays, l'instruction a voulu marcher sans le secours de la religion.» Je n'oserais pas affirmer que sa religion à elle soit de la pure forme orthodoxe ; qui pourrait d'ailleurs oser une affirmation au sujet de la nuance religieuse du Russe même le plus pieux ? L'orthodoxie grecque, si prodigue de formes, semble laisser à ceux de ses fidèles qui sentent et qui pensent, une certaine latitude d'interprétation. Pour Alexandra Alexievna, la religion paraît être quelque chose à la fois de plus sublime et de plus humain que ce qu'elle est pour le commun des fidèles. La foi qui, pour elle, doitguidernotre vie, ne va pas sans la charité qui doitremplircette vie et lui donner un but. L'amour du prochain se présente ainsi, non plus comme un corollaire de l'idée chrétienne, mais comme une fin à réaliser. Et chez elle, cet idéal d'humanité est, chose rare, absolument exempt de bigoterie.

Sans doute, si l'amour du peuple qui fleurit dans le cœur de cette jeune fille, s'allie à tant de douceur et de simplicité, c'est que toutes ses idées sont bien venues de son propre fond et non pas d'une imitation étrangère. Elle m'a parlé de Léon Tolstoï ; mais comme elle est loin de tels disciples du grand écrivain, de ceux qui obéissent à la lettre de sa prédication, et qui deviennent aussi intolérants, aussi durs dans leur nouvelle foi humanitaire, que les pires inquisiteurs du Moyen Age l'étaient dans leur foi catholique ! Chez elle, la théorie, au lieu de tuer le sentiment de la vie, l'a, au contraire, fortifié en l'épurant. C'est qu'elle agit de tout son cœur, tandis que tant de sectaires du grand Tolstoï n'agissent que par raison démonstrative et au nom d'unprincipe. La célébrité de Tolstoï a peut-être plus nui à la cause de la charité en Russie, qu'elle ne l'a servie ; trop de cœurs émus par sa grande voix n'ont point compris qu'il ne prêchait pas un Évangile, et qu'il n'entendait donner ni formules, ni règles de conduite ; ils l'ont copié extérieurement et n'ont fait ainsi que dessécher sa doctrine, au lieu de la féconder par l'action. La Russie produit naturellement à tous les rangs de la société beaucoup de ces âmes que la souffrance attire et qui ont soif de dévouement : elles auraient suivi leur pente sans les brochures de Tolstoï ; ces brochures n'auront peut-être pour effet que de rendre quelques-unes d'entre elles fanatiques au rebours.

Alexandra Alexievna n'a pas seulement fondé une école dans le village où elle habite : elle a peuplé de classes primaires les hameaux du voisinage ; voilà que tout récemment s'est ouverte la trentième école qu'elle a fait sortir des ténèbres de la campagne. Ses moyens sont très limités, mais il lui faut si peu, quand le conseil d'un village consent à l'aider, et quand on lui prête uneisba, où chaque famille, à tour de rôle, apporte, l'hiver, la brassée de bois qui sert à chauffer l'énorme poêle ! Elle a commencé modestement : l'idée de fonder une véritable école ne lui est venue qu'après avoir constaté avec quelle impatience d'apprendre les enfants du voisinage se réunissaient autour d'elle. Le premier pas fait, elle s'est vue sollicitée par des villages voisins. De proche en proche, son œuvre a gagné, et les paysans des environs ont pu apprendre à lire[17]. L'œuvre de MlleStéven a pris une telle extension, qu'on a commencé d'en parler en Russie, et que la très modeste jeune fille qui l'a entreprise, a pu devenir l'occasion de discussions passionnées[18].


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