Chapter 9

C'est un spécimen outré et un peu comique de cette famille de Russes qu'on appelleOccidentaux. Pour eux, la vraie patrie c'est Paris—et quel Paris ! celui de deux ou trois salons cosmopolites, celui du boulevard et des lieux de plaisir. Ils parlentfrançais plus volontiers que russe, un français coulant, mais bigarré d'expressions empruntées aux méthodes classiques, ou forgées sur le modèle de l'allemand. Leur prétendue connaissance de l'Europe occidentale est pour eux un signe dechic, et ils l'étalent. Mais ce qu'ils rapportent de leurs voyages n'est rien qu'un vernis qui masque leur originalité, sans transformer le moins du monde leur caractère : ces acquisitions superficielles auxquelles ils tiennent tant n'éblouissent que les naïfs. Nous avons tendance à juger la Russie sur de tels hommes, rencontrés aux Champs-Élysées ; grâce à Dieu, nous nous trompons : la Russie vaut mieux que ces hommes, et eux-mêmes vaudraient mieux s'ils secouaient le joug. L'écrivain que voici possède un talent incontestable, et sa faculté d'assimilation est grande ; si, pourtant, sa conversation paraît parfois vide et ennuyeuse, c'est parce qu'il veut forcer son naturel ; il eût été un Russe distingué ; il n'est, sous son travesti, qu'une médiocre copie d'Occidental, et les Russes le plaisantent.

Un autre type d'Occidental, aimable, celui-là, et sans prétention. La France le charme : les choses françaises lui semblent toutes meilleures que les choses russes : la vie plus douce, les hommes plus accueillants, les mœurs plus délicates, les produits moins chers et plus élégants. Outre Paris, il chérit un coin de province cosmopolite qu'il revoit chaqueannée, où M. le maire le salue, et où le receveur des postes est son ami. Il sourit en nous parlant de la cordialité de ces braves gens, avec lesquels il fait la partie ; son enthousiasme est atténué par un clignement d'yeux ; il n'est qu'à moitié dupe de sa passion. Au demeurant, c'est un vrai Russe dont le voyage a affiné les goûts. D'ailleurs, sa gallomanie, si flatteuse pour nous, n'est pas gênante : elle est modeste et intime.

A tout propos, les Russes répètent : «Nous connaissons l'Europe, mais l'Europe ne nous connaît pas.» Nous les croyons sur parole, et nous avons tort. Certes, nous connaissons mal la Russie, mais les Russes connaissent bien mal aussi la France. Sans doute, chaque année, quelques centaines d'entre eux viennent chez nous, la poche gonflée de roubles. Mais que voient-ils ? Paris, Vichy, Nice et Biarritz. A Paris, ils fréquentent les théâtres, les lieux de plaisirs, les musées ; mais ils n'ont jamais pénétré dans une vraie famille française. Ils savent de nos mœurs tout ce qui est extérieur, rien de l'intimité. Les idées les plus baroques se colportent dans leur pays au sujet de nos intérieurs ; ils ne nous ont jamais vus à table, jamais en famille, ou au salon ; ils ignorent jusqu'au combustible qui noussert à la cuisine. Nous ne faisons rien, d'ailleurs, pour leur faciliter une connaissance plus exacte de nos mœurs ; avec nos dehors aimables, nous sommes la nation où les intérieurs s'ouvrent le plus malaisément à un étranger. Aussi m'arrive-t-il à chaque instant, en causant avec des Russes qui ont vécu chez nous, de corriger une idée fausse qu'ils se sont faite au sujet de quelque habitude française. Seulement, mes interlocuteurs croient si fermement «que les Russes connaissent l'Europe», qu'ils se défient de mes renseignements.

On a ici, par exemple, la plus mauvaise opinion de nos liens de famille. La plupart des Russes pensent que le sentiment de la famille n'existe pas chez nous ; vingt fois on me l'a dit, comme un fait acquis que l'on ne songe même pas à discuter.

La famille russe a un caractère plus patriarcal, mais moins cordial que la nôtre, du moins dans la classe moyenne et dans le peuple. Les rapports de parents à enfants sont en général moins affectueux que chez nous, ce qui est une nécessité des familles très nombreuses ; la surveillance des enfants, pour la même raison, est moins anxieuse. Comment a donc pu naître chez eux la sotte légende qui nous concerne ? Il doit y avoir là une induction inconsciente tirée de ce fait que nous mettons nos enfants en nourrice : conclure de là que nous ne les aimons pas a pu paraître naturel à des âmes simples.

—Et nos femmes, comment les juge-t-on enRussie ?—D'après nos romanciers, tout simplement, et non d'après les plus chastes ! Les œuvres de MM. Émile Zola et Marcel Prévost passent pour des miroirs fidèles des mœurs de la femme française. Protestons-nous avec indignation ? on ne nous croit pas ; on nous oppose toujours cet argument : «Mais alors, où donc vos romanciers prennent-ils leurs modèles ?»...

Enfin, les Russes sont persuadés que nous manquons de religion et, même, que nous n'avons pas de sentiments religieux. Ils se laissent tromper par l'explosion d'anticléricalisme qui a caractérisé notre politique durant ces dernières années ; chez eux, les prêtres n'ont aucune influence ; ils ne comprennent donc pas que nous ayons dû secouer le joug catholique ; chez eux, on admet sans sourciller qu'un homme soit forcé, de par la loi, de faire ses Pâques ; ils ne comprennent donc pas que cette violence puisse nous sembler monstrueuse. Puis, toute cette foule pieuse de la France catholique ou protestante, cette foule qui prie, qui se donne en bonnes œuvres, qui fait des pèlerinages, qui bâtit de monumentales églises, ils l'oublient involontairement. Enfin, s'ils se refusent à comprendre comment on peut être anticlérical et avoir, cependant, un sentiment très profond de la religion, c'est que chez eux les formes religieuses ont si intimement pénétré tous les actes de la vie ordinaire, qu'on ne les distingue plus aisément, à cette heure, de lareligion dont elles sont un symbole discutable.

Jamais des embrassades franco-russes ne rapprocheront sérieusement le peuple russe du peuple français ; pour arriver à une intime union, il faudrait donner aux Russes une meilleure opinion de nous-mêmes. Au lieu de les éblouir par des fêtes et de les combler de cadeaux, il faudrait, modestement, sans fracas, leur ouvrir nos familles. Ils verraient alors ce qu'est la France moyenne, la France qui aime, qui travaille, et qui n'a point connaissance des romanciers à la mode. Ils verraient comment nous chérissons nos enfants, et de quelle reconnaissance ils nous entourent. Ils verraient ce que sont nos femmes, ils verraient leur dévouement modeste, leur courage au travail, leur fidélité : ils verraient, enfin, ce qui reste en nous de traditions morales, en dépit de l'envahissement du judaïsme nieur et démolisseur. Alors, les Russes sentiraient notre vraie nature, et, oubliant nos fanfaronnades de vices, que tous nos voisins prennent à la lettre, ils comprendraient que, sous l'écume de la surface, l'eau française coule saine et pure.

Je suis frappé de voir, à Moscou, le travail de civilisation et de relèvement moral du peuple auquel collaborent le corps enseignant et une partiede la bourgeoisie. L'ardeur qu'ils y déploient est merveilleuse, et je reste confondu par la somme de travail qu'ils fournissent, sans pourtant négliger leurs occupations quotidiennes. On sent vivement que toute cette part de la société a foi au progrès, et que chacun de ces hommes espère un jour pouvoir compter les âmes qu'il aura relevées et soutenues. Leur travail n'est pas une collaboration anonyme à un obscur jeu de rouages sociaux : ils en observent les effets directement, et cette idée les fortifie.

Pour tirer le peuple russe de l'état d'abaissement intellectuel et moral où il végète, la propagande religieuse, entendue à la façon protestante, n'aurait aucune efficacité. Le paysan russe est très pieux, en effet, selon toute apparence, mais sa piété ne ressemble guère à ce que nous entendons par ce mot. Sa piété, c'est d'abord une série compliquée de gestes religieux et de formules : saluts, génuflexions, signes de croix innombrables, répétés à tout propos, quand il prie, quand il jure, quand il bâille, et dont l'habitude devient si machinale, que sa pensée parfois n'y a plus aucune part. Puis, sa piété, c'est encore une vague rêverie de choses mystérieuses, la contemplation nonchalante d'un monde irréel et doux, placé très loin au-dessus de la vie. Gestes pieux et songerie mystique n'ont cependant, pour lui, aucun rapport direct avec les choses de l'existence. C'est un devoir de se signerdevant l'icône, c'est un plaisir de lire des livres pieux qui font rêver ; mais cela n'a rien de commun avec l'eau-de vie, par exemple, qu'il est très doux aussi de boire. Ces hommes peuvent être d'une piété exemplaire, remplir sincèrement tous leurs devoirs religieux, et pourtant s'enivrer, mentir, voler. Le monde religieux, à leur sens, n'a pas de prise sur le monde réel : c'est pour cela que des popes peuvent être indignes, sans que l'autorité de la religion en soit atteinte aux yeux de leurs paroissiens.

Sur un tel peuple, une prédication qui porterait un caractère purement religieux n'aurait aucune action : ils écouteraient les prédicateurs gravement et avec plaisir, mais n'en feraient pas moins à leur tête. Le vrai moyen d'agir sur eux, c'est de les instruire.

De là cette passion scolaire qui fermente dans l'intelliguensiamoscovite. Presque tous les jeunes gens riches que je connais sont curateurs d'une ou de plusieurs écoles primaires ; et parmi mes amis moins aisés, c'est un dévouement de tous les instants à l'œuvre de l'instruction populaire. Je n'ai pas encore esquissé le profil de ce bon Nicolaï Pavlovitch, la première figure amie que j'aie rencontrée à Moscou : deux yeux pétillants dans un ébouriffement de rare barbe blonde. Chez nous, il serait, sans nul doute, absorbé par ses succès de professeur et par sa carrière d'écrivain ; dans cepays, il sent qu'il n'a pas le droit de se soustraire aux besognes plus humbles de l'éducation. Ils sont, lui et sa femme, parmi les membres les plus actifs d'unComité de lecture à domicilequi réunit des représentants de l'élite intellectuelle de Moscou, et qui se propose pour but de répandre et de soutenir l'instruction dans la province russe. Il y a tant de gens, au fond des bois et des steppes, qui ne trouvent pas pleine satisfaction dans les cartes et dans l'alcool, et qui désireraient, non pas seulement lire des romans, mais surtout compléter leur instruction ! C'est à eux que s'adresse leComité: il leur donne des conseils, établit pour eux des programmes d'études, leur rend accessibles les livres les plus indispensables : il arrache à l'abrutissement provincial des esprits curieux et studieux. N'est-ce pas une œuvre admirable, elle aussi, et profondément patriotique ?

La surveillance d'une école réclame peut-être un peu moins de perspicacité que l'organisation d'un choix de lectures, mais elle n'est pas non plus une occupation fictive. Je suis ému lorsque je vois des hommes dans la force de l'âge y consacrer une partie de leur temps, au lieu de s'abandonner à la vie facile que leur fortune leur permettrait. Il y a comme un tacite mot d'ordre auquel obéit instinctivement la meilleure part de la société moscovite. Le curateur d'une école y fait de fréquentes apparitions, suit de près maîtres et maîtresses, interrogeles enfants, s'occupe des améliorations à introduire et aussi des achats, dont souvent il prend une grosse part à son compte. La passion de l'école, que j'ai signalée déjà au village, est si forte, même à la ville, dans certaines âmes, qu'elle les pousse à quitter une situation brillante pour aller au peuple porter la bonne parole. Sans parler de Léon Tolstoï et de ses filles, il me vient naturellement à l'esprit le nom de C. A. Ratchinsky, cet éminent professeur de l'Université de Moscou, qui est allé s'enfouir dans une campagne pour y devenir simple maître d'école. Nombre d'autres, moins célèbres, mais non moins convaincus, ont suivi cet exemple. Il est bon que notre dilettantisme se redise leurs noms, qu'il songe de temps en temps au travail de dévouement qui, à l'autre bout de l'Europe, s'accomplit dans ce pays jeune et vieux tout ensemble, et qu'il sache enfin admirer les fleurs d'apostolat que l'on voit çà et là s'épanouir sur les remparts dont s'entoure encore le monde russe.

L'extrême développement des lycées de jeunes filles a pour effet de créer dans la société russe un type depotachesféminins. Les jeunes filles, de douze à dix-sept ans, ont là-bas une allure bienautrement dégagée que chez nous. Elles sont toutes externes ; l'habitude d'aller chaque jour au lycée, seules pour la plupart, et d'y retrouver des professeurs hommes, leur donne une crânerie un peu mutine ; en même temps, elle les habitue à se montrer plus elles-mêmes, à ne pas se composer une physionomie artificielle lorsqu'elles se trouvent en face d'un homme ; en un mot, elles sont moins réservées, mais plus «nature» que les jeunes filles de nos pensionnats.

Au thé, je voyais, ce soir, un autre type créé par les lycées de filles : la répétiteuse, lapionne. Celle-ci est une brave femme, laide et bavarde, qui raffole des enfants et des confitures. Sans trêve, elle parle : elle raconte des histoires de lycée, des tours pendables joués par les élèves, et des ruses d'Apache inventées par elle pour les surprendre. Entendre une femme conter ces histoires qui ont occupé sept ou huit ans de notre vie, c'est assez piquant. Mais je ne puis me défendre d'une tristesse à l'idée que ce type de femmes inutiles et vaguement teintées de science tend à se propager, et qu'un jour nous le verrons chez nous aussi. Dans les lycées d'externes, passe encore ; mais si l'internat économique et commode, vient à l'emporter, ces existences manquées feront lourdement sentir leur dissolvante influence.

Je ne me lasse pas d'admirer Moscou. Les effets de lumière les moins rares sont délicieux sur les architectures polychromes qui s'y pressent. Le clair de lune des nuits fraîches a une transparence singulière ; les églises y profilent nettement leur tour et leurs bulbes ; et tout en haut, dans l'air, une flamme brille au-dessus d'elles, comme une lampe : c'est le reflet de la lune sur une croix d'or ou sur une coupole à carapace métallique.

Je descends parfois jusqu'à la Moskova, par des rues peuplées de misérables bouges, maisons d'un blanc sale, où les fenêtres font des trous noirs. Arrivé près du pont de Borodino, je me retourne, et je contemple le panorama blanc et vert qui s'étage au-dessus de la rivière. Les teintes du soir, reflétées par l'eau, sont infiniment tendres ; du bleu doux, puis du gris clair, puis du lilas, tendu en écharpe autour de l'horizon. La rive d'en face semble très escarpée ; quelques arbres et des buissons y ont poussé, et, sur la pente raide, presque à pic, de petites maisonnettes aux toits plats peinturlurés de vert se sont cramponnées. A certains jours, ici, vers l'heure du crépuscule, tout se tait. Les laveuses ont plié leur linge ; les dragons, là-bas, sur la rive, ont fini de panser leurs chevaux,et, sous les rayons obliques, délicatement tamisés, que jette le dernier regard du soleil couchant, toutes ces verdures, toutes ces blancheurs, ces tons neutres de la berge et ces étincellements des coupoles saintes, se mêlent dans une adorable paix, comme dans une religieuse attente de la nuit.

Dîner riche dans un luxueux décor. Conversation nulle. Des femmes sont là, richement parées, parfumées, soignées ; quelques-unes ont été jolies. Elles sont toutes très riches ou peu s'en faut. Au lieu de causer, elles s'observent les unes les autres ; elles ont raison, d'ailleurs, de s'observer : ces parures sont trop lourdes, et telle de ces dames a l'air de porter sur elle toute sa dot en bijoux. Ces parfums ne sont pas délicats, bien qu'achetés au plus cher. Ces toilettes, envoyées de Paris, sont mal portées. Toute cette société morose et guindée paraît expier, par on ne sait quelle tristesse, les fortunes amassées. On sent que tous ont le souci de paraîtrecomme il faut; le meilleur moyen, leur semble-t-il, est de rester graves, d'éviter tout sourire et toute familiarité. Je me demande si, dans ces cerveaux, germent quelques idées, en dehors du souci des affaires. Non seulement l'art et la littérature sont pour eux lettre morte, mais les manifestationsde la vie sociale ne les touchent pas davantage. La politique ? on n'en parle pas ; le peuple ? il n'existe plus pour eux, depuis qu'ils en sont sortis. Ils mangent vite et gloutonnement. Après dîner, ils se réunissent par groupes mornes, où l'on fume silencieusement des cigares chers ou despapirosses. Les hommes sont encore supportables, car, avec eux, on peut causer chasse, femmes ou métier. Mais leurs épouses me glacent d'effroi : je n'avais jamais observé nulle part une pareille disproportion entre l'esprit et la fortune. Chez nous, une enrichie peut être sotte, mais elle aura pourtant une certaine conversation apprise, sinon naturelle : les enrichies que j'ai devant moi, sont faites pour engraisser, mollement étendues sur des divans, et pour être, de temps à autre, parées comme des châsses et silencieusement promenées dans un huit-ressorts, un peu à la façon du bœuf gras. Dans de pareils milieux, on comprend la distance qui sépare encore la Russie de l'Occident. Mais, en même temps, on admire et on goûte davantage encore les cercles de bourgeoisie riche où l'art, la littérature et l'échange des idées servent de prétexte aux réunions.

M. V., qui n'est plus jeune, mais qui est fort riche, a résolu d'avoir un salon littéraire ; commeil est veuf, sa fille le seconde. Des invitations formelles sont lancées, un peu dans tous les mondes dits littéraires : Université, littérature, journalisme : «Vous êtes prié de venircausertel jour, à partir de telle heure.» Le souper est splendide ; mais, en revanche, la consigne est de causer. Il ne s'agit pas de s'entretenir de n'importe quel sujet venu : on cause sur des sujets donnés ; on disserte sur une question morale ou littéraire, et on est rappelé à l'ordre si l'on bavarde à côté. Tout cela est conduit avec un sérieux imperturbable ; le jour où j'ai été admis, j'ai été pris d'un fou rire : j'ai su depuis qu'on m'avait trouvé fort inconvenant : les Français, d'ailleurs, sont si légers ! Ce vieux monsieur et sa fille sont persuadés que leur salon est appelé à jouer un certain rôle dans la vie littéraire de la capitale...

Chez P., où je vais fréquemment et avec un plaisir toujours vif, je vois passer une partie de la société intelligente de Moscou. Je sais peu de maisons où la liberté soit aussi parfaite. Les mondes les plus divers s'y croisent, élégants ou négligés, riches ou pauvres, littérature ou commerce, et l'on n'observe pas entre eux de fissures. Le seul classement que j'y puisse opérer, c'est dans la valeurdes esprits. On cause beaucoup, on ne rit pas moins. On entoure les derniers venus de l'étranger, ou ceux qui apportent une histoire nouvelle. Les groupes se font et se défont sans gêne, naturellement. On cause beaucoup de livres, car cette société suit de plus ou moins près le mouvement littéraire de quatre pays, Allemagne, Angleterre, France et Russie. Ils ont lu énormément : la moindre jeune fille m'étonne par le récit de ses lectures. Seulement, ces connaissances sont souvent un peu superficielles. Si je mets à part quelques hommes de métier, qui savent réfléchir et apprécier, ce monde séduisant manque fréquemment de critique. Hommes et femmes lisent beaucoup trop pêle-mêle, sans se rendre toujours compte des différences de temps et de manière. Ils vous jugeront trois œuvres dans une demi-heure, et vous aurez le sentiment qu'ils n'ont même pas cherché à comprendre les intentions de l'artiste. Une dame compare leVase briséde Sully Prud'homme à une poésie flamboyante de Théophile Gautier, sur un oignon de tulipe qui fait éclater une porcelaine de Chine : évidemment, elle a lu les deux poètes, mais, au lieu de se classer dans son esprit, ils s'y sont juxtaposés comme ils l'étaient dans la vitrine du libraire : ainsi du reste. A l'opposé de ce défaut, je trouve la théorie abstraite et passionnée, l'amour des constructions philosophiques appuyées sur un truisme ou sur un naïf paradoxe. Beaucoupdes personnes présentes sont ceci ou cela : leur flexibilité slave n'est souvent qu'une aptitude merveilleuse à osciller d'un extrême à l'autre. Je comprends, à observer des milieux analogues, la préférence secrète que les Russes accordent aux œuvres de la science allemande. Pour eux, tout ce qui est français relève desbelles-lettres; tout ce qui est allemand est science. A la mort de Renan, quelqu'un me dit : «C'est vrai, n'est-ce pas, que X., l'hébraïsant allemand, savait mieux l'hébreu que Renan ? Renan, après tout, c'était unbellétriste!» Ce respect pour la science allemande et ce dédain pour la française explique pourquoi l'érudition russe a une allure si pesante encore, et comment elle se perd, tantôt dans l'accumulation du détail, tantôt dans la vaine abstraction. Ces esprits ont été formés trop vite, sous l'influence de civilisations trop raffinées ; ils n'ont pu encore s'assimiler complètement toutes les méthodes ; ils ressemblent bien souvent à un chantier de construction où les pierres de taille, les briques, le mortier et les maçons sont déjà réunis, et où l'on n'attend plus que l'architecte.

Les Russes, de haut en bas, sont très questionneurs. «Qui es-tu, d'où viens-tu, où vas-tu ?»demande l'homme du peuple à l'inconnu qu'il rencontre. «Aimez-vous la Russie, la préférez-vous à l'Allemagne, êtes-vous marié, avez-vous de la fortune, êtes-vous heureux ?» vous demande volontiers l'homme civilisé. L'autre jour, à table, une jeune fille fort jolie m'a posé tant de questions que je n'ai littéralement pas pu dîner. Quand j'attendais, pour lui répondre, d'avoir avalé un morceau, elle répétait sa question en français, croyant que je ne l'avais pas comprise en russe. Cette jeune fille en sait maintenant sur mon compte beaucoup plus que n'en dit mon passeport. Elle m'a même demandé si j'étais fiancé. J'ai répondu : «Chez nous, on ne se fiance pas ; on attend le «coup de foudre», puis, le mariage se fait en quinze jours.»—«Vraiment ! a-t-elle répondu. Moi, je croyais qu'en France tout dépendait de la dot !»

Le marquis de Custine, dans son livre[29]qui contient tant d'impressions justes, parmi beaucoup d'erreurs, écrivait, il y a tantôt soixante ans, à propos des Russes : «La qualification de Barbares du Nord ne leur sort pas de la tête : ils la rappellent à tout propos aux étrangers avec une humiliationironique : et ils ne s'aperçoivent pas que, par cette susceptibilité même, ils donnent des armes contre eux à leurs détracteurs.» Depuis lors, certains Russes n'ont pas perdu cette habitude. «Une fois rentré chez vous, me dit-on souvent, vous ferez comme les autres : vous direz que nous sommes des Barbares et que nous mangeons de la chandelle.» Une pareille insistance est déplaisante ; je la rencontre surtout dans la petite bourgeoisie et chez les menus fonctionnaires ; la société cultivée, du moins, celle qui voyage et sait l'Europe, ne donne plus guère dans ces niaiseries.

[29]La Russie en 1839.

[29]La Russie en 1839.

En Russie, je ne suis jamais resté qu'une fois seul au salon, pour attendre les maîtres d'une maison où je faisais visite. Ce sont des gens trop simples pour que je leur aie supposé l'intention de me faire détailler l'ameublement ; néanmoins, je l'ai détaillé. Une grande pièce, avec des meubles disposés par petits groupes. Aux murs, quelques bonnes toiles, et une profusion de tapis venus tout droit du Turkestan, de Boukhara et de la Perse ; çà et là, des cloisonnés dignes d'un musée, des brûle-parfums, des vases persans, d'éblouissantes broderies au dos des fauteuils. Puis, tout à coup, j'ai saisi, au milieu de ce salon meublé d'exotismeauthentique et rare, un mince détail, un bibelot en toc qui faisait tache, ou, du moins, déroutait mon goût français. Notre éducation classique nous fait trop oublier que le goût change avec les climats.

Durant l'été, il ne reste à Moscou que les pauvres gens. Ceux que leurs affaires retiennent à la ville, et ceux qui n'ont pas de maison de campagne au village, se retirent deux ou trois mois dans de petits chalets oudatchas, disséminés dans les forêts de la banlieue. Sous prétexte de repos et de fraîcheur, ils s'exposent par là à des voisinages déplaisants et aux inconvénients que des pluies interminables ou un froid précoce peuvent causer dans une villa étroite et mal close. Il y a ainsi des villes entières dedatchas, véritables stations d'air pur ou soi-disant tel, qui s'animent seulement durant la belle saison, et sont à peu près désertes durant huit ou neuf mois.

Toutefois, les riches marchands moscovites ne s'en contentent pas : ils se font construire de luxueuses villas, dont quelques-unes sont des bijoux. J'en sais une, par exemple, qui domine un horizon de forêts et de pâturages, où serpente une rivière entre des saulaies. Tous les raffinements du luxe occidental sont réunis dans cette villa, et lecontraste est singulièrement imprévu entre les chemins sauvages qui y mènent, et l'élégance qui s'y épanouit. Depuis les salons jusqu'à la moindre chambre d'amis, l'ornementation et l'ameublement sont d'un goût simple, mais sans une tache : très peu d'objets d'art, mais en revanche, rien de mesquin ni de lourd. On a tout fait pour conserver à ladatchason caractère de maison des bois : alentour, le parc est à peine frayé : les arbres y poussent à leur fantaisie ; et quand, d'une terrasse, on contemple l'horizon calme, on voit la verdure des pâturages tachetée de troupeaux, qui paissent par delà la rivière. Cette habitation rappelle tout à la fois l'Angleterre, la France et la Russie, et elle fond ces souvenirs dans un de ces mélanges heureux que seul peut combiner le goût éclectique et hardi de ces fluides natures slaves.

Voici une autredatcha, beaucoup plus modeste, mais plus crânement russe. C'est une vaste maison de bois dont l'intérieur n'est pas tapissé. On voit à nu les parois, faites de troncs de sapins équarris à la hache. Les intervalles des rainures sont bouchés avec de la bourre de chanvre, et un simple vernis d'une couleur ambrée recouvre les parois de bois. C'est d'un effet bizarre et attrayant. Ces maisons de bois ont, en vérité, un cachet d'une élégance choisie, et je ne sais pourquoi les Russes ne tirent pas plus souvent parti de cette décoration naturelle ; c'est peut-être parce que les murs debois sont rebelles à l'ornementation ordinaire des salons, et que peintures ou gravures font tache sur les madriers jaunes.

Je parle souvent religion en ce pays ; je suis frappé de la différence de conception que j'observe entre les orthodoxes et les catholiques. Léon Tolstoï m'a dit un jour : «Vous autres Français, quoi que vous fassiez, la forme catholique vous domine : vous êtes pour ou contre, jamais à côté.» Si cette observation est fondée, comme je le crois, elle explique l'étonnement que nous cause l'attitude de la société russe en face de l'autorité ecclésiastique et des dogmes. Je mets à part la foule illettrée, dont j'ai parlé ailleurs. Si l'on observe la société pensante, on surprend chez elle une sorte de compromis entre le scepticisme et la foi. Je sais peu de Russes dont la position soit bien nette, dans un sens ou dans l'autre. Beaucoup, sans doute, donnent à la religion ce qu'il y a en eux de moins réfléchi, de plus machinal ; beaucoup, aussi, n'ont pas encore pris parti, et considèrent la religion comme une «question ouverte», ainsi que me disait un ami. Très peu de franche incroyance, très peu aussi de dévotion sévère. Chez nous, on sait en général bien vite à quoi s'en tenir sur les sentiments religieux d'un catholique : vous êtescroyant, ou vous ne l'êtes pas. En Russie, rien de tel : la plupart sont à la fois en deçà et au delà de la foi.

Ce défaut de décision religieuse tient à plusieurs causes. D'abord, manque de rigidité intérieure dans l'administration de l'Église, sinon dans le dogme : les orthodoxes ne paraissent pas préoccupés, comme les catholiques, de l'exclusion spirituelle que leur attirerait le plus léger doute sur un point de la doctrine religieuse.—Manque de tenue d'une partie du clergé : tant qu'on ne peut respecter dans le prêtre, non seulement l'homme, mais, avant tout, la robe dont il est revêtu, on ne peut, à mon sens, être complètement sous l'influence de la religion.—Surabondance des gestes pieux dans le rite orthodoxe : ces gestes sont si nombreux qu'ils finissent, sans qu'on y prenne garde, par envahir presque toute la place qui devrait être réservée à la méditation ; peu à peu, on arrive à ne plus bien distinguer si les gestes que l'on fait sont dus à la conviction religieuse ou si la conviction religieuse n'est pas éveillée et soutenue par ces gestes.—Pression du Gouvernement, qui impose à tous les pratiques religieuses : il devient impossible, par là, de se compter entre pratiquants et non pratiquants : une pudeur légère empêche peut-être certains indifférents d'avouer qu'ils communient pour obéir à la force ; peut-être aussi, le fait de communier ébranle-t-il leur indifférence et y dépose-t-il ungerme de foi.—Enfin, besoin du mystère qu'éprouvent les âmes, dans un pays où tout est mystère, où la nature, avec ses immensités grises ou blanches, n'offre à l'homme aucune de ces consolations joyeuses qui caressent l'insouciance du Midi, mais le force, au contraire, à se pelotonner sur lui-même, dans son chaud intérieur berceur de rêve.—Il y a, sans doute, un peu de tout cela dans le sentiment religieux de la Russie cultivée ; c'est pour l'une ou l'autre de ces raisons que vous verrez là-bas un libertin baiser des reliques, ou un libre penseur faire le signe de la croix. L'extrême intolérance de l'administration, pour tout ce qui relève des actes de la foi, et son extrême longanimité, pour tout ce qui relève de l'interprétation intime, font ainsi du peuple d'Europe qui passe pour le plus religieux, celui où la religion, sous une apparence sévère, est le moins lourde à porter, et où l'âpreté des discussions entre croyants et incroyants est le plus inconnue. Une douce tolérance, peu de grands élans, peu de sauvagerie sceptique, tels me sont chaque fois apparus les Russes dans la pratique de leur foi.

En causant avec G..., un homme d'esprit très fin, qui pense et qui sent, je lui racontais l'étonnementque j'avais éprouvé, au couvent de Solovietzk, sur la Mer Blanche, à parler du service religieux avec les moines. La messe dure là-bas parfois près de quatre heures : «Comment pouvez-vous fixer aussi longuement votre attention sur un même objet ?» demandai-je à un Père. Et le Père me répondit : «Mais, quand on est fatigué, on s'en va ; on revient ensuite : personne ne voit de mal à cela.» G... me répond que, pour sa part, il ne trouve pas trop longues les interminables messes qu'on dit dans les monastères ; elles le séduisent beaucoup, et il les aime pour leur longueur même ; en outre, la paix de l'entourage monacal est si profonde que rien ne trouble vos pensées, et que vous êtes ravi pour quelque temps aux banalités de l'existence. Chez G..., bien sûr, le besoin de mystère et d'élévation morale est plus puissant que la foi véritable ; pourtant, c'est un Russe pieux.

A Saint-Pétersbourg, dans une cathédrale sombre, toute en marbre, Saint-Isaac, j'assistais à un service solennel. La foule était massée par groupes, ou accotée en files le long des murailles. Dans un espace laissé vide, comme une espèce de clairière, au milieu de l'église, un officier de Cosaques était debout : un homme superbe. En le considérant,j'étais frappé des élans de sa piété : il se signait, lentement avec ferveur, s'inclinait de la moitié du corps, puis se signait de nouveau. A un moment donné, il fit le «salut de terre», c'est-à-dire qu'il se jeta à deux genoux sur les dalles, et, allongé de tout son buste, fit mine de baiser le sol. Cela fait, il se redressa de toute sa haute taille, droite dans un long manteau. Alors, tirant de sa poche un peigne, il se mit à peigner sa barbe et ses cheveux, aussi tranquillement que s'il se fût trouvé devant sa toilette. Il jeta ensuite quelques regards sur une jolie fille qui était debout à quelque distance. Puis, tout à coup, comme à un signal, je le vis reprendre avec ferveur ses révérences et ses signes de croix. J'ai involontairement pensé, en considérant ce bel officier dévot, à ces musiciens d'orchestre qui, au milieu d'un morceau véhément, ayant fini leur partie, s'arrêtent, posent leur instrument, et lorgnent la salle.

J'ai fait connaissance avec une personne très pieuse, MmeD. C'est une femme de colossales dimensions, avec une petite tête, des yeux saillants et une grosse voix d'homme. Sous son voile de gaze bleue, et sa calotte de drap, elle a un aspect un peu rébarbatif ; mais, de près, on est stupéfaitde voir, aux coins de sa bouche, un sourire doux, dans ses yeux, une vive expression d'intelligence et de bonté, et dans ses manières, l'aisance d'une vraie grande dame. Sa piété est profonde et s'épand en bonnes œuvres.

Je disais à MmeD. combien nous sommes surpris, de voir l'abus que font les Russes des gestes religieux, signes de croix et révérences. Elle me répond que l'avantage de cette gymnastique pieuse sur celle qu'impose le rite catholique, est une complète absence de règles. A la messe, les fidèles ne se signent pas à un tel moment donné, mais bien lorsqu'ils veulent exprimer à Dieu un sentiment d'adoration (cela est vrai peut-être, mais pour le peuple seulement). MmeD. ajoute que l'instruction religieuse actuelle est en chemin de faire perdre au peuple cette sainte ignorance des règles et cette habitude de la prièrepersonnelle. Les écoles religieuses qui éclosent de toutes parts tendent à donner aux enfants la lettre, le formel de la religion, et, par contre, à leur en faire perdre l'esprit, ce sentiment de piété instinctive qui était au fond de leur cœur. Les prêtres, sans doute, reçoivent une haute instruction, mais l'isolement moral peu à peu les abrutit.

Quant à la société cultivée, dit encore MmeD., l'indécision religieuse que vous constatez à bon droit chez elle vient de ce qu'elle a quitté le rivage où fleurissent les traditions slaves, pour faire voilevers l'Occident. Malheureusement, elle n'a pas pu atteindre cette côte rêvée, où s'épanouit l'incroyance active et sereine ; et maintenant, voilà que fatiguée de son voyage vain, elle voudrait rentrer au port natal. De là ses hésitations, ses fluctuations. Ici, comme dans la civilisation du pays, on touche du doigt la fissure qui s'est produite lorsque la Russie, sous prétexte de regagner l'avance prise par l'étranger, a rompu brusquement avec ses traditions et avec son développement normal.

Après un impitoyable dégel, voici un matin clair, bleu, froid et ensoleillé. Je vais, avec Serge Ivanovitch, visiter un couvent d'Unicroyantssitué aux confins de la ville. Moscou entier est couvert de glace, un monstrueux verglas, épais de plusieurs pouces, et qui a un miroitement d'acier, sous ce joli coup de soleil matinal. Nous arrivons juste pour assister à la sortie de la messe, entre une double haie de mendiants déguenillés, debout dans le soleil glacé de décembre. Nous pénétrons dans la chapelle, toute petite, tout intime, et voici venir à nous l'archimandrite, le P. Paul, auquel Serge me présente. C'est un vieillard encore droit, avec une barbe blanche et des yeux bruns très loin cachés sous les sourcils, et restés, malgré les années,extraordinairement jeunes, malicieux et frais. De temps à autre, un moujik saisit un pan de la soutane du Père et le porte à ses lèvres avec ferveur. L'archimandrite nous invite à venir prendre le thé dans sa cellule, et là, assis sur le canapé à coussin rouge qui lui sert de lit, dans une atmosphère chaude et mal fleurante, le vieillard m'exprime ses idées sur leRaskol(schisme de l'Église russe) et sur les catholiques. De belles paroles de tolérance apaisée tombent de ses lèvres, lorsqu'il parle de ses anciens frères duRaskol; pas de persécution, la douceur et la persuasion, tels sont les moyens qu'il préconise pour agir sur eux. Pour les catholiques romains, le vieil archimandrite m'expose rapidement la différence de dogmes qui les sépare des orthodoxes, puis il ajoute : «Au fond, la différence entre eux et nous n'est pas essentielle, ce n'est pas comme les protestants : entre les catholiques et nous, il n'y a que des différences de détail... Nous prions pour l'union des Églises, mais il faudra longtemps encore pour que cette union s'opère : le pape est trop grand, trop riche, pour condescendre actuellement à s'unir à nous, si pauvres, si bas placés.» Un sourire mélancolique et un regard malicieux accompagnent ces paroles. Je suis touché d'entendre ce vieillard, qui jadis a été persécuté, lui aussi, prononcer des paroles d'apaisement, et parler de la religion sœur comme d'une brebis égarée, au lieu de la maudire en fanatique.

Les Russes sont naturellement charitables ; ils le sont parfois en vrais dépensiers. Dans un pays où l'on ne compte guère sur l'organisation des secours officiels pour soulager les grosses misères, et où les fortunes s'édifient rapidement, il est naturel que la bienfaisance occupe une large place : Moscou est, je crois, la ville la plus charitable de tout l'Empire. J'ai sous les yeux le tableau statistique des œuvres de bienfaisance reconnues par la loi, qui existent actuellement dans cette ville. On ne saurait croire combien l'ingénieuse diversité en est grande. Les derniers chiffres publiés se rapportent à l'année 1889. Je trouve, pour 495 établissements, les sommes suivantes : capitaux engagés : 13 millions de roubles[30]; valeur des immeubles : 20 millions de roubles ; ce qui fait environ 120 000 francs pour la valeur de chaque immeuble, et 80 000 francs de couverture pour chacune des unités.

[30]Je donne des chiffres ronds ; le rouble dont il s'agit ici est le rouble papier, dont le cours est d'environ 3 francs.

[30]Je donne des chiffres ronds ; le rouble dont il s'agit ici est le rouble papier, dont le cours est d'environ 3 francs.

A Moscou, c'est l'initiative privée qui a le plus fait pour les établissements de secours que, chez nous, d'ordinaire, les villes prennent à leur charge : les hôpitaux et les asiles de nuit par exemple. De plus, le nombre des maisons de retraite de toutesorte—pour des enfants, pour des femmes, pour des vieillards, pour des aveugles ou des infirmes—s'accroît chaque année. Les marchands enrichis ont à cœur de restituer au public, sous forme d'établissements charitables, une partie des sommes qu'ils ont gagnées sur lui. Ils ne font pas, comme font à Paris tant de riches, publier par les journaux leurs moindres aumônes : ils bâtissent sans mot dire, et, souvent, les malheureux intéressés sont les seuls, dans le public, à connaître l'existence du nouvel asile. MM. B., par exemple, n'ont pas avisé la presse, lorsqu'ils ont élevé leur magnifique hôpital des Incurables : la valeur de l'immeuble et le capital engagé sont de 300 000 roubles chacun. Les frères L. ne rappellent pas annuellement aux lecteurs des feuilles publiques l'existence des établissements (d'une valeur de 600 000 roubles) où ils dépensent 40 000 roubles chaque année pour abriter et en partie nourrir 1 100 étudiants, étudiantes ou veuves chargées de famille, et 300 000 pauvres qui logent à la nuit. Je cite ces deux noms, parce que je les ai rencontrés fréquemment dans mes recherches sur la misère à Moscou ; il en est d'autres, par centaines, qui, sur une moindre échelle, mais avec non moins de persévérance, subventionnent des asiles, les surveillent et les administrent.

Dimanche d'hiver : un grand soleil tombe sur la terre glacée. On me mène voir deux hôpitaux. Près du premier, l'hôpital d'enfants de Saint-Vladimir, une petite chapelle blanche, encadrée dans un bouquet de bouleaux aux grêles ramilles échevelées, dresse dans le ciel bleu un adorable clocheton à bulbe d'or. Et ces couleurs sont si fraîches, si gaiement imprévues, que je ressens presque une joie en pénétrant dans le blanc hospice d'enfants. L'arrangement des dortoirs, des salles de chirurgie, des laboratoires, des bains, de tout ce petit monde, enfin, isolé au milieu des bois, au bord de Moscou, est d'une simplicité raffinée. Je me reporte avec tristesse au souvenir des hôpitaux parisiens que j'ai pu visiter : casernes de pierre triste, ou baraquements de bois enfouis dans la bouc.

Les Russes, venus les derniers dans la plupart des innovations de la science moderne, ont pu profiter sans tâtonnements de toutes les acquisitions faites par leurs devanciers ; leurs installations hospitalières dans les grandes villes ne ressemblent pas plus aux nôtres, qu'une ferme modèle en plein rapport ne ressemble à une exploitation de paysan. Nous manquons de place, disons-nous, pour construiredes hôpitaux en pavillons ; peut-être ; mais avouons aussi que nous avons le respect du compact : un hôpital-caserne nous en impose infiniment plus qu'une série de chalets isolés. N'avons-nous pas inventé aussi de murer nos enfants, de neuf à dix-huit ans, dans des forteresses en pierre de taille ? Après chaque voyage que je fais en Russie ou en Allemagne, ces contradictions françaises me frappent et me chagrinent. Nulle part, l'esprit de routine n'est plus développé que chez nous, pour tout ce qui regarde les installations pratiques. Les Russes eux-mêmes riront quelque jour de notre prétentieux retard.

Dans un hôpital en construction, l'architecte me fait remarquer, à la chapelle, uniconostase[31]tout en marbre blanc. Timidement, je demande si tout cet argent n'eût pas davantage réjoui les pauvres, si on l'eût consacré à quelques lits supplémentaires. On me répond que rien n'est trop beau pour une église. J'ai cru sentir que le généreux donateur qui a fait bâtir l'hospice a voulu avoirsoniconostase ; il sera heureux si la société de Moscou parle de cet iconostase en marbre blanc et vient l'admirer. Peu lui importe, sans doute, qu'on dise de lui : quel bon cœur !... mais il tient évidemment à ce qu'on se répète : allez voir son iconostase...

[31]Cloison qui sépare l'autel et la sacristie de l'église.

[31]Cloison qui sépare l'autel et la sacristie de l'église.

G. s'intéresse à un asile de «jeunes garçons déjà convaincus d'un délit». Il m'y mène souvent. Quelques salles basses et noires où les enfants, subitement médusés par notre arrivée, tour à tour prient, travaillent, s'instruisent et prennent leurs récréations. Parmi des figures sournoises de chiens en laisse, on y voit, de temps à autre, une mine candide et rose ; parfois, ce sont là des chenapans pires que les autres, parfois aussi, de bonnes natures faibles. C., qui est conseiller municipal et membre de plusieurs comités de bienfaisance ou d'instruction, s'occupe de cet asile entre dix autres, avec un dévouement que j'admire. Pour moi, ces visites m'affectent : une prison d'enfants est bien autrement triste qu'une prison d'adultes : ici, on ne pense qu'au passé qui s'expie ; là, on songe à l'avenir de fautes qui va s'ouvrir pour ces natures déjà fourvoyées et que la promiscuité du vice achèvera de fausser.

Première excursion dans les asiles de nuit. Dans l'asile municipal, les salles contiennent cent personnes. Une lanterne fumeuse éclaire seule celugubre dortoir. La fumée demakhorka, de ce tabac puant que fume le peuple, emplit la salle comme d'un brouillard ; les odeurs de ces corps de vagabonds sont écœurantes. La plupart sont déjà étendus sur les longues tables en pente qui leur servent de lits ; d'autres, formant des groupes, où vacille une chandelle tenue à la main, écoutent la lecture d'un petit livre de contes. Dans un coin, très haut, scintille une pauvre icône.

Ces hommes ont un air doux : une résignation insouciante s'exprime sur la plupart des visages qui sont visibles dans la pénombre. Notre visite, d'ailleurs, ne les intéresse pas. Le médecin qui me conduit pose çà et là une question à des hommes ; leur réponse est polie, empressée sans humilité : il est lui-même si doux, ce docteur, que ses manières doivent faire impression à ce peuple.

Je compare cette visite à une tournée analogue dans le merveilleux Asile municipal de Berlin. Dans la salle de bain, nous attendions, quelques fonctionnaires et moi. Sur un signe du directeur, une porte s'ouvrit, et, un à un, pénétrèrent dans la salle oblongue cent hommes nus. Ils vinrent se ranger chacun sous une pomme de douche, et, en attendant le signal de se laver, quelques-uns nous dévisageaient : figures gouailleuses ou sournoises : quelques vieux, seulement, avaient un air doux. En passant de Berlin à Moscou, il semble que l'on remonte d'un âge historique. Ces clientsdes asiles de nuit se ressemblent aussi peu que les bâtiments qui les abritent : ceux de Berlin, dans leur palais de briques rouges, ont senti passer le souffle de la «Sociale» ; ceux de Moscou, dans leur pauvre abri, n'ont pas l'air de trouver inique ce fait que d'autres sont heureux quand ils souffrent. Leur fatalisme s'accommode d'un sourire triste et d'unnitchévo!—ça ne fait rien !

LeKhitrove-rynokest la Cour des Miracles de Moscou ; il occupe tout un quartier. Physionomie à part : les misérables sont là chez eux ; on ne les loge pas gratis, ils payent leur coin de planche ; aussi sont-ils tranquilles, la tête haute. J'ai fait chez eux bien des excursions ; d'abord, avec le médecin municipal, puis, m'enhardissant, tout seul, avec mon appareil de photographie. Des Russes m'avaient voulu détourner de ce projet, et, la première fois, j'étais ému. Jamais, pourtant, malgré mon accent étranger, on ne m'a bousculé ni insulté ; deux fois même, dans les salles où je causais, on a expulsé des ivrognes qui me gênaient.

C'est un incroyable entrelacis de chambres poussiéreuses et infectes, où se pressent les types les plus divers : depuis le voleur et la fille de ruisseau, jusqu'au travailleur régulier, tombé là unsoir d'ivresse, et qui reste parce qu'il s'y trouve bien et s'y sent libre. On rit, on chante, on fume, on discute, mais on travaille aussi, à toutes sortes de métiers, et à de bizarres rafistolages. En somme, c'est une impression de misère, mais de misère acceptée avec résignation, sans penchement de tête, comme sans révolte ; et puis, une superbe insouciance, qui fait ces hommes aussi fiers de leur place de nuit sur la planche louée deux sous, qu'ils le seraient d'une maison possédée par eux seuls.

J'essaie de coordonner ces impressions de charité et quelques autres du même ordre. Il me paraît que, si la Russie est divisée en castes encore très fermées, pourtant, la charité mêle, çà et là, tout ce peuple beaucoup plus intimement que chez nous. L'égoïsme, assurément, est féroce chez quelques-uns, dans ce pays où nul ne craint le «qu'en dira-t-on» ; mais aussi, parfois, le dévouement y prend tout l'individu. En bien des cas, notre égalité extérieure est plus aristocratique de sentiments que l'inégalité de la société russe. Un Russe fréquente volontiers des moujiks, ouvriers ou paysans : bien des Français, et des meilleurs, ne se mêlent qu'à regret à leurs égaux d'en bas. Mais aussi, le peupleen Russie, accueille les «bourgeois» sans prévention fâcheuse, sans jalousie et sans haine.

La civilisation encore rudimentaire et la pauvreté du pays n'ont pas encore permis à l'État de prendre autant de part que chez nous à toutes les tentatives qui ont pour but de relever le bien-être physique et moral des classes inférieures. L'État n'est pas encore, là-bas, comme dans presque toute l'Europe, un représentant plus ou moins immédiat des aspirations nationales. L'État, c'est le tsar. Les fonctionnaires du tsar, lestchinovniks, au lieu d'être chéris comme des aides généreux, sont honnis comme des intrus, et même haïs, comme des serviteurs qui faussent les ordres du maître en les exécutant. Le réseau administratif n'ayant, avec le pays qu'il enserre, qu'un contact tout extérieur, n'en connaît pas les besoins. Par suite, tout ce qui relève du sentiment—bonté, dévouement, charité—est un champ ouvert à l'initiative des particuliers. Nous avons l'habitude de nous en rapporter à nos représentants administratifs pour régler la plupart des questions de cet ordre ; nous agissons ainsi, moitié par égoïsme, moitié parce que nous nous disons que les autorités compétentes ont moins de chances que nous-mêmes d'égarer nos aumônes ; ici encore, nous subissons la tyrannie de la spécialisation, en craignant de nous aventurer sur un terrain qui nous est inconnu. En Russie, rien de tel. Une personne riche n'aura guèrel'idée, si commune chez nous, de mettre une certaine somme d'argent à la disposition d'un ministre pour soulager une infortune : elle préférera distribuer elle-même ses secours, ouvrir une ambulance, un asile modeste, un fourneau. Ce n'est pas, certes, par vanité, car les journaux ne parleront pas de ces œuvres ; c'est par conviction : cette personne charitable est convaincue de l'efficacité de l'effort personnel pour modifier, ne fût-ce que sur un point presque imperceptible, l'état de la misère en son pays ; elle croit que son aumône profitera à un groupe déterminé de pauvres qui, sans elle, n'auraient rien reçu. Nous nous disons, nous autres, que notre intervention personnelle, en matière de bienfaisance, agit tout au plus sur larépartitiondes secours ; les Russes se disent qu'en pareil cas, ils agissent également sur lacréationde nouveaux modes de charité : en un mot, nous n'espérons rien changer au fonctionnement de nos rouages administratifs, tandis que les plus modestes d'entre les Russes ont conscience de faire, dans leur pays, dunouveauet de l'utile.

La charité russe est, ainsi, plus individuelle, partant plus visible ; mais aussi, plus aléatoire peut-être, que la nôtre, et encore je n'en suis pas sûr !

A l'autre extrémité de la société, parmi ceux qui reçoivent, mêmes tendances que chez ceux qui donnent. Là aussi, la bienfaisance est accueillie avec des sentiments plus clairement manifestés quechez nous. Les malheureux n'ont pas l'air de recevoir un dû dont ils eussent, au besoin, réclamé le paiement ; ils acceptent ce qu'on leur donne, comme un présent gracieux, sans en témoigner, d'ailleurs, grande surprise, à peu près comme on reçoit un cadeau d'un frère. De là, sans doute, l'attrait qu'exercent, même sur un étranger, les classes pauvres de la Russie. Nulle part, en Europe, je n'ai éprouvé autant d'intérêt à voir de près les souffrants : entre ceux-ci et les nôtres, il y a toute la distance qui sépare un grondement sourd d'un bon sourire de résignation.

La première neige tenace est tombée cette nuit sur le verglas qui, me dit-on, doit lui servir d'indispensable support. De tous côtés sortent de petits traîneaux, au lieu des fiacres disparus. Ces traîneaux ressemblent à des jouets d'enfants : ils sont faits d'une toute petite caisse, de la taille d'une malle ordinaire. Sur l'avant, le siège du cocher ; sous ce siège est pratiqué un enfoncement où vous casez vos jambes, que protège en outre une fourrure. Les chevaux de maître, lesOrlofsnoirs, ont l'air énormes, attelés devant ces joujoux. Le premier traînage : une joie de vitesse, à travers le silence des rues subitement amorties et comme capitonnéespar la neige. Les cochers ont une joie enfantine de cette première neige et de ce premier froid, de cet hiver qui s'ouvre avec ses commodités et ses splendeurs blanches ; ils excitent et lancent à tout propos leurs petits chevaux aux crins échevelés ; et, comme moi, évidemment, ils prennent plaisir à écouter le grésillement du sol glacé sous l'acier des patins, et le croisement des sillages bruissants sur la chaussée silencieuse.

Les peuples du Nord ont inventé quelques jouissances intenses que nous ignorons ; par exemple celle-ci : être emporté en traîneau, à toute vitesse, dans l'air glacé, avec une fourrure moelleuse et une toque bien chaude, ne laissant à découvert que de toutes petites portions du visage, sur lesquelles le froid dépose un baiser brûlant, et, de temps à autre, le grésil lance de petites flèches acérées.

J'arrive à la campagne, à Kournikovo, le soir, sous des rafales de neige, que chasse un vent glacé ; mes chevaux vont au pas, le cocher n'y voyant plus. C'est une autre impression qu'à la ville, ce crépuscule, cette solitude froide, où tinte par intervalles le son amorti de la clochette qui surmonte ladouga[32].Sensation d'être perdu très loin de tout ce que, depuis l'enfance, on a vu et ressenti ; tristesse, accablement ; perception effrayée de la puissance de la neige...


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