—Comprends-tu... Les miracles de la vapeur et de l'électricité ne se manifestant que par la main de Dieu! Ah! ce qu'eût pu faire un pape intelligent, s'il eût décerné la pourpre des cardinaux à Laplace, à Dulong, à Davy, à Dalton, à Thénard!
—Mais c'est là l'idée d'Enfantin, l'ami du major Gresloup! s'écriait Omer. Le Saint-Simonisme enseignépar le moyen de la religion. L'abbé de Lamennais échange avec eux une correspondance tout à fait curieuse à ce sujet.
—Il m'a écrit de même, en m'encourageant, répondit Édouard. Ce grand apôtre sent bien que c'est le seul moyen de ramener les élites, puis les peuples à la foi et à la catholicité, à l'union des races sous l'autorité de Rome. Il faut que le miracle scientifique éblouisse d'abord le monde, du haut du Vatican!...
—L'abbé de Lamennais, Enfantin et toi, cousin.., vous perdez votre temps, objecta Dieudonné. Les princes actuels de l'Église ont l'âme trop médiocre pour comprendre; et, s'ils comprenaient, tout aussitôt ils craindraient de voir leur prestige personnel balancé par le prestige de tes savants à tonsure. Vous vous heurtez à l'opposition la plus inébranlable: celle de la sottise et de l'ignorance égoïstes, triomphantes et souveraines.
—Hélas! accorda l'abbé de Praxi-Blassans. Le cardinal Consalvi lui-même, malgré toute son intelligence et toute son autorité, n'osa point continuer contre les cardinaux et les évêques la lutte entreprise par son vaillant esprit.
Omer essaya de les étonner:
—M. Enfantin estime nécessaire pour tout autre Consalvi de rompre avec Rome, si tant est qu'il veuille réussir, et de créer une manière de schisme. Il prône le schisme, M. Enfantin! Même, cela ne laisse pas que d'indigner MmeGresloup et sa fille.
—Donc, tu persifles les doctrines d'Enfantin, appuya Dieudonné en riant. Logique d'amour: ta belle te dicte tes opinions.
—Oh! ma belle!... ma belle!... Vous en parlez à votre aise... J'ai là-dessus moins de certitudes, avoua-t-il humblement. Toi, l'abbé, qui renseignes les Jésuites de Rome sur le cœur d'Elvire, tu en sais davantage...
—Moi?... Non pas. Un de nos supérieurs à l'étranger m'a demandé quelques indications. J'ai répondu que tu considérais ce mariage comme l'unique moyen de renoncer à la prêtrise sans réduire au désespoir la plus sainte des mères.
—Ta lettre ne contenait rien de plus?
—Rien, sinon que le mariage ne me semblait pas impossible... Depuis l'enfance, Elvire n'a-t-elle pas témoigné, à ton égard, une vive amitié. Son père prise ton savoir. J'ai dû mettre quelque chaleur à m'exprimer, dans l'intention que ce religieux trouvât bon de persuader ma tante Virginie.
—Au total, jamais Elvire ni sa mère ne t'ont laissé entendre clairement leur désir de me voir faire une démarche pressante; dis-moi, Dieudonné?
—Mon Dieu, ce sont des choses qu'une jeune personne accomplie et une dame très respectable ne s'empressent point, à l'ordinaire, de déclarer.
—En effet...
Omer savait à quoi s'en tenir. Personne de la famille Gresloup n'avait franchement averti ses cousins sur les sentiments d'Elvire. Les doutes de MmeHéricourt se confirmaient en lui. La conquête de l'ange était encore à faire. Pourquoi, pourquoi le vice de Lucifer avait-il redouté la claire vertu d'Eloa?
Il conçut une tristesse véritable. «Quel sot je suis d'avoir cru tout proche un tel bonheur, devant la matrone du Capitole. L'air de Rome m'a grisé. Il me reste Dolorès. Il me reste d'acheter, à cette belle Espagnole, pour une part de la Compagnie Héricourt, le plaisir que n'importe quelle courtisane me dispenserait, ma grisette Angeline même...»
Il n'écouta plus rien de la conversation savante vite reprise entre les chimistes lorsque les deux chevaux larges et chevelus cessaient de vouloir gagner trop sur la main du maître, et de prendre le galop parmi les étincelles.Le soleil de la mi-septembre s'inclinait déjà sur l'horizon des plaines. Le chemin côtoyait la rive de la Scarpe. Une file de peupliers frissonnait au bord des prairies. Dans le réseau des branches un peu dévêtues, le ciel se fonçait. Impassible et belle, la campagne ne communiait pas au chagrin du jeune homme. Il pensait à la jalousie de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello, qui haïssait la nature, trop somptueuse et trop immortelle devant les amantes humaines. Comment rivaliser? Ce soir, Omer comprenait l'âme de la fille ardente, et ce besoin de se perpétuer qu'il eût voulu satisfaire aussi en fondant une famille héritière de ses vœux, en propageant une descendance, forme multiple et indéfinie de sa pensée vivante, de sa dévotion à la Loi romaine, à l'idéal des Latins. Un moment, il se crut le rival de la nature, l'Adam qu'elle venait de vaincre, dans l'illusion de s'éterniser par le moyen d'Elvire.
Il se mesura chétif et seul.
L'attelage rejoignit alors un convoi de chalands qui glissait sur le miroir vert et rose de la rivière. Des couples de chevaux lents halaient, de la berge, les péniches. Par la perche qu'il enfonçait dans la vase, un marinier repoussa la proue au milieu du courant. Enflées à la brise du crépuscule, les voiles aidaient la marche. Des sacs de farine chargeaient les bateaux jusqu'à faire affleurer l'eau et le pont. C'était la richesse des Moulins Héricourt qui s'en allait vers les Pays-Bas. Le charbon de la fosse Cavrois brillait aussi dans les premiers chalands. Les batelières surveillaient la soupe et le fourneau d'argile qui fumait sur le seuil de chaque maisonnette courbe, verte et blanche, installée au centre de la cargaison flottante. De tous petits enfants couraient le long du bordage. Une fille ramassa le linge séché sur la corde. L'homme dirigeait avec sa croupe la barre du gouvernail, tout en bourrant sa pipe. Un vieux puisait de l'eau; il plongeait à bout de cordele seau de bois dans la rivière d'or fluide. En se redressant, il reconnut le char et les chevaux de la tante Caroline; il discerna le tricorne d'Édouard.
—Monsieur l'abbé, cria-t-il, chés gens vous réclament à Vitry... Faut que vous y plantiez la croix... Ce sera aussi biau qu'à Arras, allez... Nos filles veulent aussi s'habiller tout de blanc et suivre la bannière... Et puis le commerce a besoin de ça... Mon gendre ne vend rien de ses affiquets.
—J'ai promis à votre maire et à votre curé... Ce sera pour bientôt, mon brave Flahaut... Comment va ch'tiot Anselme?
—Parbleu, le v'là guéri... puisque c'est vous qui lui avez fait faire sa première communion... Il n'a eu qu'à manger de vous pain bénit... Il dit toudis que c'étot fin amer... A c't'heure, i trotte... avec les vacques, dans le pré de son père... J'ai été avec ma femme achever, la neuvaine...
Le dialogue continua sur ce ton quelques minutes, pendant que les chevaux soufflaient et secouaient leurs crinières abondantes. Ceux qui guidaient les bêtes de halage saluaient timidement, le fouet à l'épaule; ils rectifiaient, sous l'œil du maître, les efforts mesurés de leurs attelages tirant la cordelle parmi le froissis des herbes et des roseaux.
Ainsi devisant, on atteignit l'écluse de Doncourt, qui arrêtait le convoi. Devant la boutique du savetier, homme alerte jouant à la marelle avec des fillettes hâves, Dieudonné arrêta le char.
—J'ai du cuir pour toi, Nicolas... Viens chercher le paquet... Quoi? Tu ne payeras donc jamais la tannerie?
—Je gagne peu, notre maître... Et puis, les p'tiotes, ça mange de la bouillie... L'autre nuit, pendant l'orage, v'là mon toit qui crève. J'ai dû remettre du chaume... Ma Zélie est en mal d'enfant...
Loqueteux et pitoyable, l'homme maigre s'excusait.Cavrois lui dit d'aller quérir le forgeron, qu'il ramena. Lui non plus ne payait pas; malgré qu'il fut de mine réjouie, avec des bras noueux. Cependant, il lui fut permis de recevoir le charbon que le patron de la péniche débarquerait, tout à l'heure, près de l'écluse. Qu'il courût avec une brouette! Toutefois, la Compagnie prendrait hypothèque sur sa maison, qu'on apercevait charmante, garnie d'une famille joyeuse et grasse, au seuil, tous les rouets tournant, tous les mioches tripotant les boules d'un loto neuf. A l'intérieur, une vieille écumait la marmite; une fille battait les œufs dans un pot. Le chat ronflait sur la commode, entre les assiettes à fleurs; le brin de réséda trempait au bord du verre à devise. Dans la cage, un loriot sifflait et sautillait, picorait du mouron. L'homme parut honteux de sa prospérité devant l'ironie des trois jeunes gens. A la lueur du feu qu'activait une enfant sage tirant la chaîne du gros soufflet, des trognes flamandes s'épanouissaient et bavardaient. Des bras musculeux tenaillaient, martelaient sur l'enclume le fer incandescent. Un gaillard humait la bière du pot de grès. Les poules elles-mêmes piétaient sur une épaisse couche de grains blonds.
Dieudonné reprocha violemment au richard sa négligence. Il se souvint que sa mère l'avait recueilli sur la recommandation des Lyrisse, au lendemain de la guerre d'Espagne. En ce temps-là le forgeron quittait à peine le bagne militaire pour avoir crié «Vive l'Empereur!» et «Demi-tour!» au duc d'Angoulême qui passait en revue les régiments d'artillerie près d'aller combattre les libéraux d'Espagne en 1823. Depuis, installé, marié, pourvu par les soins de Caroline, il avait étonnamment prospéré, sans vouloir rien restituer des avances. La maison formait, ainsi qu'un champ, la dot de sa femme insolente, grasse et dépoitraillée.
—Débarque ton charbon... Voilà le bulletin... Mais si tu n'as pas versé les cent écus, fin courant, je te prometspour lundi la visite de l'huissier... mon gros. Tu pourras même lui offrir une chope et une assiette de fricot... Je gage qu'il n'en mange pas souvent de pareil... Tudieu quel fumet!
Cavrois reniflait l'air. Il effleura du fouet ses chevaux. Le char-à-bancs roula.
—Allez donc vous sacrifier et pourrir dans des prisons pour de tels salauds! grogna l'homme, resté sur la route, le bulletin dans les doigts...
—Le peuple n'a point d'honnêteté, parce qu'il manque de foi. La peur de l'enfer le gardait mieux jadis contre la tentation. Il leur faut la foi; il leur faut le miracle, prêchait Édouard en riant. Il leur faut du miracle. Il faut absolument que je fasse des miracles auxquels ils puissent croire selon l'esprit de ce temps! A moi la tâche de Consalvi! Je la mènerai jusqu'au bout avec l'aide de la science. Veuille le Seigneur que M. Balthazar Claës me livre son secret. Et alors... Rome cédera.
—Tu te rompras le cou, mon cher... Tu te feras interdire... A moins qu'on ne te glisse un toxique subtil dans les hosties dont tu te sers en disant la messe, prédit Cavrois. C'est ainsi que Rome récompense les curés trop savants.
—N'importe... Jamais, en aucun temps, l'Église n'eut en mains la possibilité de l'universel, comme depuis cinquante ans... Pie VI aurait dû obtenir la conversion de Franklin, l'admettre au Sacré-Collège avec Montgolfier et Volta, leur offrir des palais à Rome, et des régiments de moines pour préparer leurs expériences, secrètement, au fond des cloîtres. Ne rien divulguer au peuple, d'après la méthode des prêtres égyptiens et de Moïse. Ensuite faire apparaître les miracles de l'étincelle électrique, du paratonnerre, de l'aérostat, du bateau à vapeur. Voyez-vous: si Pie VII avait baptisé et mitré Fulton, lorsque Napoléon l'eût abandonné,après l'heureux essai sur la Loire, le Saint-Siège aurait pu lancer du port d'Ostie, dès 1806, une flotte de frégates à vapeur. On eût imposé la suprématie pontificale aux îles et aux côtes de la Méditerranée. On eût soutenu partout les fidèles du Christ, au moyen d'un prodige incontestable!... Ces gens-là ont manqué à leur mission. Ils ont laissé tous les miracles leur échapper. Ils ont renié le Saint-Esprit pour le Sacré-Cœur. La victoire de l'Église n'adviendra que sous les bannières de La Colombe... Il faut rétablir le règne du Saint-Esprit dans Saint-Pierre de Rome!... Il faut du miracle... Il faut des miracles...
—Sais-tu, l'abbé, que j'envie ton imagination et ton éloquence...
—Tu te moques à tort Omer! Pense comme moi! Naguère, quand tu me raillais, en m'invitant à marcher sur les eaux, si je voulais être suivi, tu m'as ouvert tout à coup la voie... Je veux marcher sur les eaux! Je veux reprendre la tradition des Jésuites, qui tenaient leur loge maçonnique au collège de Clermont. Je restituerai au Saint-Esprit le culte qui lui est dû... Mais toi, toi, tu m'abandonnes! Tu veux te marier, torcher des portées d'enfants, et plaider, pour cinquante louis l'une, mille et mille affaires véreuses devant les tribunaux civils! Omer! Omer!... Est-ce là ce que nous nous proposions ensemble dans le jardin du collège, après les classes du Père Corbinon et du Père Anselme?...
—Il plaide aussi pour les malheureux frappés injustement! répliqua Dieudonné...
—Ah, maudits Jacobins! Quelle est votre erreur! Comment, vous, vous les séides de la jeune Europe, vous aspirez à l'union fraternelle des races occidentales, en une seule République..., et vous ne voyez pas que la tâche est à demi faite, que déjà le nom de chrétiens, les coutumes du chrétien, la langue latine des offices, l'identité parfaite des rites et des règles catholiques,englobent dans une seule âme, les Italiens, les Espagnols d'Europe et d'Amérique, les Autrichiens et les Français, des millions d'Allemands mêmes; que le schisme orthodoxe peut être un jour pardonné, et qu'alors la Russie tout entière s'allie; que les protestants des Deux-Mondes se peuvent réconcilier avec Rome, un jour..., au nom de Jésus et de la fraternité chrétienne; que cette matière humaine est prête à se coaguler, comme les eaux de plusieurs rivières aboutissant au fleuve, sous la lueur d'une aube pure et froide, pour devenir une même glace consistante; que c'est là l'œuvre de dix-huit siècles!... Et puérilement, naïvement, vous prétendez reprendre la tâche au début, à l'époque des martyrs... Ne songez-vous pas aux dix-huit siècles qu'il va falloir à votre pensée pour atteindre l'état de la catholicité présente... «La société n'est plus qu'un doute immense!» écrit l'abbé de Lamennais... Votre idée a cinquante ans... Comptez dix-huit siècles devant vous pour arriver seulement à l'étape du doute immense!...
—Pardon, opposa Dieudonné. Nous dations de Babel et d'Hiram...
—Insensés! Vous n'en n'êtes même pas à l'étape de la chrétienté sous Constantin...
—Nous y fûmes de 1792 à 1810... Julien l'Apostat est aussi venu, parmi vous, mais Julien l'Apostat n'a guère duré plus que l'empire despotique, que les Bourbons ne doivent durer maintenant.
—Peuh!... Vous vous méprenez fort... Voilà deux mois à peine que je voyage en Flandre; et, pour fonder mon abbaye de moines savants, j'ai déjà récolté les deux tiers des souscriptions indispensables... Ce soir, à Douai, nous souperons, s'il vous plaît, chez une veuve, qui doit me remettre un contrat de donation entre vifs. C'est le troisième tiers... Dieu persuade!
Le soleil saignait sur l'horizon quand ils pénétrèrentdans la ville de Douai par les rues sinueuses. Elles vont à la Scarpe entre deux rangs d'étroites demeures flamandes que coiffent leurs pignons angulaires à degrés latéraux, qu'orne, par-dessus l'huis, une fenêtre principale, cintrée, munie d'un balcon à gracieux encorbellement de fer courbe. La voiture remisée à l'auberge, les cousins gagnèrent la rue de Paris et la maison de Claës, que désigne la statuette de sainte Geneviève filant sa quenouille dans une lanterne, au faîte du porche. La sonnette fut ébranlée. Ils attendirent la venue de la servante, quelques instants, devant les briques de la façade et les barres de grès sombre encadrant les croisées. La porte ouverte, Dieudonné fut admis par le sourire de la domestique, qui leur fit parcourir le couloir sablé, gravir deux étages d'un escalier sombre, en s'appuyant à la rampe de chêne massif et ciré.
Depuis 1822 Omer n'avait pas vu M. Balthazar Claës; et il eut peine à le reconnaître dans ce haut cadavre chauve, aux sourcils blancs, courbé sur le bras d'un fauteuil de canne; seuls, vivaient encore les yeux: au fond des orbites creuses et bistrées. Le vieillard reçut les voyageurs avec une extrême politesse. S'étant levé, il parut très maigre sous la longue redingote marron. Aussitôt il arpenta l'énorme grenier en parlant de ses travaux récents. Il cita quelques anecdotes sur les manies de son maître Lavoisier. Sans interrompre son discours, le fantôme allait d'une cornue à un matras, soufflait sur la poussière des flacons et des tubulures, caressait la cloche pneumatique de ses mains osseuses, rangeait des cristaux violets sur la table de bois cru, et roulait des fils électriques autour de la pile de Volta, comme s'il eût voulu utiliser du moins cette visite oiseuse en réparant le pire du désordre.
MmeCavrois lui avait jadis prêté de l'argent pour ses expériences sur la volatilisation des métaux. Il le rappelaquand Dieudonné lui voulut rendre grâces pour d'anciens conseils, celui de recueillir le jus de betterave et de le faire cristalliser, au temps où, par suite du blocus continental, le sucre de canne n'arrivait plus en France. Bien que les gens n'eussent point apprécié d'abord le nouveau produit, la tante Caroline, associée avec Crespel, n'avait pas omis de songer à des perfectionnements. Instruit autrefois par M. Claës pendant les dernières vacances du collège, l'étudiant se flattait de découvrir une amélioration notable dans le raffinage. Il expliqua sa méthode à l'alchimiste, qui l'approuvait avec le ton d'un homme condescendant à féliciter son voisin sur la santé d'un parent octogénaire et mal connu de tous deux.
Les ombres du crépuscule envahissaient la salle aux nombreux recoins que la nuit déjà comblait. Par l'œil de bœuf, les clartés suprêmes illuminaient une capsule de porcelaine où parvenaient deux fils verts engagés dans l'armature supérieure de la cloche pneumatique qui recouvrait le tout. Balthazar Claës s'était rassis. Flattant les os de ses mains, il contemplait une luisance du soir double sur la porcelaine de la capsule, sur le verre de la cloche. Peut-être écoutait-il l'abbé de Praxi-Blassans développer avec adresse et précautions oratoires, sa thèse du miracle. La voix mélodieuse du jeune prédicateur ne tarissait pas. Il parlait de Dieu quand il revêt la forme du mystérieux ternaire, du Trismegiste, du Grand Trois adoré par les prêtres savants de la Grèce. Son langage étrange confondait presque Dieu le Père avec le Fixe, la substance, le carbone; et le Saint Esprit avec le Volatil, les gaz, les fluides. Il préconisait la combinaison parfaite du Fixe et du Volatil, d'où procède la pierre philosophale, celle en quoi se concentre le germe absolu, cause de la Natureet de ses transformations, de la Nature naturante et de la Nature naturée. D'ailleurs, Jésus n'est-il pas engendré par la Vierge-mère, c'est-à-dire par deux contraires assemblés dans une même apparence: ils produisent l'Absolu, ce qui dépasse la négation et l'affirmation, ce qui dépasse notre esprit encore incapable de concevoir l'Idée en dehors de ces deux formes...
—Parbleu! ricana le vieux Claës de façon stridente; mais quelles sont donc les deux substances, les deux gaz, les deux fluides ou les deux forces qui correspondent à la négation stérileViergeet à l'affirmation fécondeMère?... Moi, j'ai cru longtemps que le sulfure de carbone participait aux deux expressions, et qu'en combinant avec eux le Volatil, ce que vous appelez le Saint-Esprit, le courant électrique, par exemple, alors naîtrait l'Absolu, le germe. Le Christ, le diamant Pur... C'était aussi l'opinion de cet officier polonais, M. Adam de Wierzchownia, qui vint loger ici, en 1809, porteur d'une recommandation signée par le colonel Héricourt, par votre père, Monsieur! Ils s'étaient, en 1806, rencontrés à Lübeck, après la campagne d'Iéna. Dieudonné n'ignore pas que, dès la visite de cet homme éminent, mais contraint par la misère au métier des armes, j'ai repris les travaux délaissés depuis ma jeunesse. Hélas! quelques millions furent consumés vainement... mais non pas sans bonheur pour moi. Lorsque je dus m'absenter cinq ans, pour remplir en Bretagne des fonctions officielles, je laissai dans cette capsule une petite quantité de sulfure de carbone. Au retour, je trouvai le fameux diamant que j'ai donné à ma fille, à Mmede Solis... Pendant les cinq années de mon absence, et sans que j'aie pu, par un guignon sans pareil, surveiller l'expérience, le carbone s'était cristallisé au pôle négatif... Incontinent, je remis les éléments primordiaux en présence dans la même capsule, traversée par les mêmes fils de la mêmepile voltaïque... Depuis février 1825, j'attends une preuve de cristallisation nouvelle. Nous sommes au milieu de septembre 1828. Rien ne s'est encore produit... Alors je doute que le sulfure de carbone correspond à la négationViergeet à l'affirmationMèrede la chrysopée chrétienne...
—Le Christ ne ressuscite pas d'entre les morts... parce que nous connaissons trop mal le Saint-Esprit. Le volatil ne se dégage pas suffisamment de notre ignorance... Il faut adorer davantage le Saint-Esprit...
—Sans doute. Des gaz et des fluides, peu nous révèlent leurs qualités et leurs quantités...
—Aussi, vais-je fonder, si Dieu le veut, une abbaye, sous l'invocation du Paraclet. Là, mes religieux s'occuperont de recherches scientifiques de cet ordre... Et je venais vous demander, monsieur, s'il ne vous déplairait point d'y venir donner des lumières à mes pauvres Jésuites...
—Je suis bien vieux.
—Il faut cependant ressusciter le Christ, l'Absolu réengendré dans les intelligences et dans les cœurs! Ou bien le doute tuera la pensée créatrice de l'homme: sa critique préalable l'empêchera de toute action. Il retombera dans les enfers, dans la vie inférieure de la bestialité originelle... Songez-y, Monsieur: il faut exterminer ce doute. Et c'est le devoir de la science... Quand le Christ eut ressuscité, la pierre philosophale un seul instant, rayonna parmi les apôtres assemblés, le jour de la Pentecôte, afin de célébrer la date où Moïse, avait enseigné la Loi, afin de célébrer la date où la planète s'offre en communion à ses fils, par les prémices de la moisson mûrie... Or, dès que la pierre du Saint-Esprit eut rayonné, le monde apprit la puissance des faibles, des humbles, la fraternité chrétienne. La loi, l'Agriculture, la Fraternité..., ce furent trois quartiers de l'anoblissement humain... Sans eux les hordes ne se fussent pas assemblées; et les villes, cerveaux de l'humanité, n'eussentpas fleuri sur le monde, autour des temples. Le Christ doit ressusciter encore parmi les miracles...
L'abbé de Praxi-Blassans s'était lentement levé de sa chaise. Il évoquait tout de sa voix assourdie mais riche en retentissements possibles, en échos virtuels. Autour de lui, comme une cathédrale invisible était présente, avec, au ciel, ses voûtes sonores couvrant la forêt des pilastres, les branches des ogives, les bocages des chapelles, tout le bois sacré des druides, et le dolmen de l'autel.
—Oui, oui, grommelait le vieillard, ressusciter l'Absolu, le produit du Fixe et du Volatil... de l'Elémité et du Mouvement. Car Dieu! Oh, Dieu!... C'est ça... C'est l'ensemble... C'est l'addition... C'est le cercle indéfini qui contient...
—C'est l'hostie ronde... La croix: un diamètre, et une corde géométrique: image de l'homme, les bras étendus pour embrasser le cercle. L'Homme-Dieu!
—Pourquoi non? Si on Le conçoit au total, Le Cercle, on est Lui-Même... après tout...
—Et si on communie de Sa Substance, on est Lui-Même... «Prenez: ceci est ma chair. Ceci est mon sang... Le pain de la terre est ma chair universelle. Le vin, fils du soleil, est mon sang universel...»
—Ce qui équivaut à: «Je suis le principe de la terre et le principe de la lumière, autre Fixe, autre Volatil».
—Le Père et le Saint-Esprit. La Vierge stérile et la Mère fécondée...
L'un en face de l'autre, le vieillard et le jeune prêtre, parlaient en regardant leurs idées plutôt que l'interlocuteur.
—Morbleu, grogna Claës, en fronçant ses sourcils blancs, nous voilà revenus au point de départ... Lequel de nos moyens est la Vierge négative; lequel est la Mère affirmative? Tirez-nous de là, monsieur l'abbé?...Tirez-nous de là... Notre miracle est là-dessous, monsieur!
Il surgit de son fauteuil et recommença de parcourir la salle à grands pas, de ranger ses minéraux et ses métaux; il gesticulait; il lançait des rires stridents:
—Dieu!... Dieu!... Dieu! Je le tiens là sous ma cloche pneumatique! Ce mot vide c'est une supercherie pour dissimuler notre ignorance des causes!...
—Mais cet Inconnu crée tout. Sa puissance nous écrase... Ses mystères nous aveuglent... Sa volonté régit la terre comme le ciel. Sa chaleur donne le pain quotidien. Il nous appartient de sanctifier son nom en l'expliquant... Il importe de ne pas succomber à la tentation d'ignorer. En adorant l'Inconnu, en priant Dieu, nous tâcherons fatalement de le mieux savoir.
—Peste, monsieur l'abbé, on n'a point aisément le dernier avec vous!...
—Monsieur, ne pensez-vous pas que trente hommes intelligents, retranchés du monde, et qui vivraient dans un laboratoire, près de vous, à la recherche de l'Absolu, qui se soumettraient à vos ordres, qui les exécuteraient...; ne pensez-vous pas qu'ils hâteraient l'avènement de votre découverte...
—Je ne dis pas non...
—Alors, Monsieur, me feriez-vous l'honneur d'accepter l'hospitalité des Pères Jésuites?... Ne puis-je espérer que vous l'acceptiez!
—Grand merci, monsieur l'abbé de Praxi-Blassans; mais je ne saurais permettre à Jésus même de me voler ma gloire!
Le rire strident du sexagénaire retentit à deux reprises dans le silence et l'ombre. Les cousins se turent. Cavrois inspectait, depuis longtemps, l'effet d'un réactif dans une éprouvette qu'il élevait devant le clair-obscur de l'œil-de-bœuf. La mémoire d'Omer lui répétait les mots étranges et sublimes de cette conversation.Était-ce au séminaire qu'Édouard avait appris cette science religieuse si différente de la foi catholique ordinairement prêchée?
—Cependant, il importe de ramener les peuples à la foi, à ses vertus et à ses forces, par l'éblouissement des miracles, suppliait encore la voix mélodieuse du prêtre...
Balthazar Claës ne répondit rien. Avec son attitude courbée de vieux vigneron, il tripotait, au fond d'une caisse, des cristaux de potasse, tout en s'informant du comte et de la comtesse Aurélie, tout en usant de la meilleure urbanité.
Enfin, un domestique âgé apporta deux flambeaux; et ce fut le signal du départ...
Dehors, Édouard enragea. Dieudonné compatit:
—Je t'avais prévenu, cousin; je t'avais prévenu... Console-toi, je t'indiquerai un autre Chalcas pour te fabriquer des miracles... et comprendre ton pathos!
Profitant de cette émotion, Omer questionna sur les leçons du séminaire. Édouard convint assez vite qu'après ses dix-huit premiers mois d'études, un évêque en visite d'inspection l'avait pris à part et l'avait éclairé de façon inattendue sur les sens des mystères, non sans exiger un serment de taciturnité. Aussi l'abbé n'en pouvait-il avouer davantage. On n'avait consenti cette faveur de divulgation qu'à cinq diacres élus entre les plus nobles d'esprit, sur trois cents. Quelques-uns parmi les intelligents et les érudits, étaient de même, à chaque Pentecôte, initiés, soit par un évêque, soit par un prédicateur, à la signification scientifique et métaphysique des trois mystères. Mais on leur interdisait de répandre ces notions dans la foule inapte à les comprendre. Devant Balthazar Claës, le prêtre n'avait parlé qu'en vertu d'une autorisation pontificale obtenue grâce au P. Ronsin.
—Omer, ajouta-t-il, je ne regrette pas le moins dumonde que tu aies surpris le principal de cette conversation. Tu réfléchiras mieux à ce que tu perds en quittant l'Église pour le siècle. Oui, derrière le tabernacle et l'ostensoir, il y a des vérités vraiment divines... Tu foules aux pieds, sans les voir, les trésors les plus précieux.
Il ne cessa d'affirmer cela dans les rues noires et désertes par lesquelles il entraînait ses cousins vers les lueurs faibles des lampadaires clignotant au milieu des cordes transversales. Il expliqua comment s'accomplissait l'initiation, lorsqu'on avait obtenu des diacres choisis leur promesse d'honneur et leur serment religieux de ne pas trahir, s'ils se refusaient ensuite à solliciter l'ordination. Quelques-uns, pour avoir jugé difficile d'instruire les foules en leur cachant l'essentiel, avaient renoncé à l'état ecclésiastique. Jamais on n'ouït dire qu'ils manquèrent à leur parole qu'ils imputèrent à l'Église elle-même le dogme occulte. D'ailleurs, la Croix est forte. Elle est puissante. Elle possède aussi des justiciers.
A ces mots, Omer se revit dans une étroite rue caillouteuse, devant le cruel neveu de l'évêque, le matin du duel suscité par le P. Ronsin. Et il eut peur de cet Édouard marchant vite, les mains croisées dans les manches de sa soutane, le tricorne sur les yeux. Comment l'ami d'enfance, le compagnon des premières débauches, l'ancien amoureux passionné de Denise Héricourt, était-il en si peu de temps, devenu ce terrible soldat de l'Église. Trois ans de séminaire avaient à ce point transformé l'âme du sentimental adolescent qui récitait les vers de M. de Lamartine avec emphase, dans la cour du collège.
L'abbé tira de sa poche une clef; il ouvrit la porte bâtarde d'un grand mur blafard, que coiffait le lierre d'un parc intérieur. Une odeur de cuisine succulente remplissait l'étroite antichambre où brûlait une veilleuse. Édouard fit à ses cousins les honneurs d'unepièce vaste et nue qu'occupaient un prie-dieu et un lit de sangle, une croix de sapin cru, appliquée contre le lambris. Seule, la fontaine d'argent massif, dans une gaine de bois sculptée par un artiste flamand d'autrefois, dénonçait le luxe et la richesse de la demeure. Jaillie d'une coquille, l'eau frappait une vasque brillante et très large, que soutenaient les douze apôtres de la Pentecôte, saillis entièrement hors l'épaisseur du tronc de chêne, en douze portraits de bourgeois. Le goût d'une âme fervente avait su découvrir ce meuble de la Renaissance afin de parer la chambre du confesseur, en excusant, par la nécessité des ablutions, la magnificence du cadeau. Tous les trois se lavèrent le visage et les mains, se brossèrent. L'abbé se parfuma très soigneusement. Ensuite ils parcoururent un large corridor dallé de marbre noir et blanc. Trois lanternes l'éclairaient à travers une ferronnerie curieuse, imitant des lézards qui grimpaient sur des tiges d'orties le long des vitres convexes. Une série de gravures allemandes, représentaient, à la façon d'Albert Durer, les épisodes de la vie du Christ. Au bout du couloir, des portières de tapisseries furent écartées par un vieillard. Alors, dans un salon illuminé, une femme en deuil fit la révérence.
Elle avait le teint haut en couleur, les cheveux noirs, vernis, une taille épaisse et majestueuse enveloppée d'écharpes flottantes, les mains exsangues très fines d'une vieille race oisive depuis plusieurs siècles, une parole timide et tendre que ravalait sans cesse une sorte de sanglot minime. Des bahuts sculptés au temps de la régence élevaient une série de statues en bois peint, habillées d'étoffes véritables, assemblées par groupes qui, sous globes de verre, jouaient les scènes de la Passion. En manteau de pourpre, Jésus reparaissait au centre de chaque groupe. Les casques et les cuirasses des soldats romains luisaient sous les candélabres d'argent chargés de bougies. Édouard s'installa dans une bergèreà coussins de brocart cramoisi, et il se caressa les mains, pendant que la dame expliquait, afin d'entretenir une conversation, la provenance espagnole du Chemin de Croix. La chose appartenait à sa famille depuis le dix-septième siècle. C'était un cadeau du stathouder Guillaume II de Nassau, prince d'Orange, au batteur de cuivre qui avait enrôlé ses ouvriers et ses clients dans une compagnie d'arquebusiers, pour l'aider à vaincre définitivement les Espagnols, avant le traité de Westphalie. La dame flamande montrait avec orgueil, dans une enveloppe de damas vert, un parchemin de l'époque reconnaissant le courage et la fidélité de Jacques Horpsvrahen, ancêtre de feu son mari. Sur un tableau de Wouvermann, elle désigna le portrait de ce glorieux marchand. Rouge et malin, il donnait du pistolet dans la figure d'un cavalier au morion de fer et se courbant pour allonger la pointe de son estramaçon vers cette panse en velours noir, barrée d'une abondante écharpe bleue, encastrée dans une selle monumentale, sous le faix de quoi pliait un énorme cheval gris; cependant, du pont que se disputaient les combattants un palefroi tombait les sabots crispés; une masse d'arquebusiers, la mèche en main, s'avançait, l'un plantant sa fourche pour appuyer le mousquet, l'autre épaulant une arme plus légère, celui-ci assurant son feutre, l'épée au poing, celui-là pointant sa lourde pertuisane contre une cavale cabrée, serrée par les bottes d'un homme en justaucorps écarlate, et, hardi, usant du cimeterre; dans le fond, la nature grasse, verte, paisible des Flandres ondulait jusqu'à la métairie où fuyait une vache éperdue, où des oies gagnaient l'abri d'un char à foin.
Dieudonné Cavrois accepta de se souvenir qu'une Horpsvrahen avait épousé un Héricourt au début du dix-huitième siècle. Omer feignit également de croire à ce que la dame leur confia de sa généalogie qui remontait jusqu'à Mahaud de Vrahen, dame de Horps, laquellefut une magicienne notoire, à l'époque des batailles entre Bourguignons et Armagnacs. Composée au milieu du quinzième siècle, une vieille chronique assura l'orgueilleuse flamande, relatait la vie et les malheurs des châtelains de Horps. Elle put citer leur devise armoriale: «Estre.»
On ouvrit les portes de la salle à manger, quand furent entrés le notaire Pierquin et deux parentes en deuil, également grasses, l'une possédant la chevelure blonde, attribuée par Rubens à la Madeleine dans la «Descente de Croix», l'autre les joues roses et le teint frais de ses lourdes nymphes offertes au gré des satyres.
Le souper commença. Les servantes offrirent des œufs mollets pris dans une gelée de venaison et mis en de courts gobelets d'argent, sur lesquels étaient gravés des moulins à vent, des nefs, et des danseurs de kermesses.
Doctoral, M. Pierquin prétendit qu'on devait écrire Horstvrahen forme antique de Horpsvrahen. Selon lui, Horst avait pour étymologiehortus, jardin. Horps était une corruption deUrbs, ville. L'abbé de Praxi-Blassans contredit. L'un et l'autre mot dérivaient à son avis du gothique «fors», hors de cité, le lieu qui est loin d'un centre habité: le latin étaitforis, dans quoi l's de Horps et de Horst existe.
—Aussi dansHortusetUrbs... rétorqua Pierquin, en tendant le ressort de son sourire professionnel comme s'il allait avertir d'une diminution de rentes un client retors.
Omer n'évita point la discussion. A la gauche de MmeHorpsvrahen, il pouvait à son aise respirer l'odeur de lavande et d'iris que dégageaient le corsage opulent, lustré. Embue de sueur au front et aux tempes, gênée, peureuse, offensée tour à tour, elle parut sensible à l'extrême. L'ayant regardée un peu fixement, Omer s'attira des paroles sévères, encore qu'elle attaquâtl'impertinence du siècle d'une manière générale. Probablement elle craignait qu'il ne soupçonnât la victoire de l'abbé sur elle. Aussi, sans désemparer, elle éternisa l'éloge de l'œuvre qu'Édouard voulait entreprendre. Imposer au siècle le respect de la religion par les progrès d'une science ecclésiastique, quelle splendide conception, dans l'âme d'un jeune saint! Et comme MmeHorpsvrahen se pouvait dire heureuse d'offrir la jouissance d'un domaine aux Pères, le château de Horps et ses dépendances, un parc boisé de soixante arpents, une métairie, quatre-vingts arpents de prés. Elle gardait cependant la nue propriété du bien, pour ne pas déposséder ses neveux. Mais, sa vie durant, les Pères auraient un toit, et le revenu produit par l'élève du bétail.
Elle ne s'abstint pas de magnifier son explication. Omer l'écouta moins. Il estimait les pièces d'argenterie à l'étal sur les vaisseliers d'acajou, et la grande toile de Jordœns, où rutilait la joie d'une ripaille flamande, à personnages ventrus, à commères plantureuses, à sacripans joueurs de violon et de cornemuse, à buveurs heurtant leurs pintes d'étain et tâtant les filles chargées du rôti fumeux.
Édouard de Praxi-Blassans mangeait à peine. On lui servit des mets spéciaux: une truite à la crème et au beurre, de l'oseille hachée sous des huîtres frites, et des blancs de volaille, tandis que les servantes passaient aux convives, dans les plats de vieille faïence, un civet de lièvre, puis une pièce de bœuf braisé. Le vieillard emplissait de bourgogne ancien, à reflets bruns, les calices de cristal, et, pour l'abbé, un vin blanc de la Moselle, réchauffé dans une serviette brûlante.
—Ne vous étonnez pas, monsieur, si je soigne ainsi votre cousin. Il travaille trop, et son estomac en pâtit... Avec ça, toujours par voies et par chemins, dans le premier cabriolet venu, ou dans n'importequelle mauvaise caroline... L'autre soir, il est arrivé ici, à cheval sur un bidet de paysan, par un orage affreux. Il ruisselait, monsieur! J'ai dû lui prêter un peignoir de ma sœur qui est morte... Il claquait des dents... Il avait visité douze paroisses en un jour, entre Arras et Douai, et fait quatre sermons dans quatre églises de villages: un à la messe de huit heures, un à la grand'messe, un autre pour une conférence de prêtres, et le dernier à vêpres. En route, il avait administré un pauvre enfant tué par la corne de la vache, dans la prairie! Il ne possédait plus un sol. Les mendiants lui avaient tout pris... C'est un saint descendu du ciel. Et il n'a pas l'air de s'en douter. Il parle, comme vous et moi, de la pluie, du beau temps... Il rit. Il plaisante. Tout à coup, il s'endort. On dirait un enfant, la bouche ouverte... J'avais un petit garçon que j'ai perdu... Il lui ressemblait, monsieur! C'était le même sommeil. On pouvait l'embrasser sur ses bonnes joues. Il ne soupirait même pas, le pauvre petit... Et puis, un jour... Mon Dieu!...
Elle s'essoufflait. Elle étancha une larme dans le coin de son œil, et fit signe qu'on manquait de bière pour arroser les endives à la sauce blanche. C'était une bière blondine et pétillante dont les bouchons sautaient comme ceux du champagne, et qui, dans le verre, se couronnait d'une mousse floconneuse. Omer la dégusta dévotement, sur les instances de MmeHorpsvrahen.
Il ne cessa plus d'imaginer cette dame dans la nudité grasse d'une femme peinte par Rubens, avec une croupe rose et massive, un ventre d'ivoire à gros plis, des mamelles monstrueuses: réprimant son petit sanglot d'émotion, elle attirait, dans ses bras d'amante maternelle, le svelte Édouard aux grandes boucles poudrées.
De son cousin, Omer ne savait plus que penser. Il leblâmait d'obéir aux instincts malgré les vœux ecclésiastiques; il respectait cette science, cette activité, cette obstination volontaire pour accroître le prestige de Dieu, cette foi certaine en l'efficacité des Évangiles. Tout cela haussait le jeune prêtre hors de l'hypocrisie que les athées condamnent avec de faciles déclamations. Bien qu'il se rangeât franchement sous l'étendard républicain, Dieudonné Cavrois ne refusait au jésuite ni son affection ni son aide. Il acceptait aussi l'étrange compromis qu'Édouard infligeait à sa conscience. «Au fond, Édouard et moi nous voulons la même chose!» disait-il, quoiqu'il fût à Paris, le Frère-tuileur de la Loge Ardente-Amitié. Et, tout en crachant les peaux de raisin, le gros garçon étonnait les convives par l'éloge qu'il faisait du chimiste en soutane.
—Monsieur Pierquin, l'assistance de deux témoins n'est-elle pas nécessaire pour la signature du contrat que nous allons passer? Auquel cas, Omer Héricourt et Dieudonné Cavrois apposeraient leurs seings... s'ils le veulent bien.
En consentant, Omer et Dieudonné se regardèrent. Ils se trouvaient pris. Sans doute Édouard préférait-il que des personnages connus pour leurs opinions libérales sanctionnassent l'acte, si, plus tard, on accusait de captation les Jésuites installés dans la maison du Saint-Esprit, sur le domaine de la veuve.
—M. Pierquin ne récusera-t-il pas notre jeune âge pour un acte de cette importance? objecta froidement Dieudonné, en achevant de peler sa poire.
—Que non pas! fit le notaire.
Il riait sec et se frottait les mains, sans mieux cacher sa connivence avec Édouard. Toute rouge, MmeHorpsvrahen, grattait, de son couteau d'argent, le cercle de dorure, au bord de son assiette à dessert. Entre les dents, elle aspirait l'air avec un bruit léger, comme sielle souffrait un peu. Des perles de sueur brillaient au bout de son nez. Elle se tenait évidemment à elle-même un discours pathétique, oublieuse du dîner, des convives et de leur langage.
A ce moment, une dame parla de la procession d'Arras, de la mission et des missionnaires, de la croix qu'on planterait et de l'affluence qu'il y aurait sûrement, tous les curés de la région ayant promis d'y conduire leurs ouailles. Le succès le plus éclatant récompenserait les pieux efforts de l'abbé. Pierquin renchérit. Il esquivait ainsi le débat juridique avec Omer qui soulevait la question de compétence. On disserta sur la fête religieuse, la magnificence des reposoirs, l'affairement du préfet, de l'évêque et des congrégations.
Après le souper, MmeHorpsvrahen quitta le salon pour aller prendre les papiers dans un secrétaire.
—Monsieur l'abbé! pria-t-elle; il faut que je vous demande encore un renseignement.
Il la suivit.
La verve du notaire ne brisait point le silence lourd qui signala cette double sortie. Certainement les esprits des dames grasses s'occupaient au soupçon des tendresses échangées par le prêtre et la maîtresse du logis, dans la pièce lointaine. Le couple tardait à revenir. On en fut réduit à vanter les liqueurs des îles et leur goût, à supputer l'âge du taffetas éteint qui composait la robe de la sainte Vierge dans les groupes, sous globes, du chemin de croix espagnol. La dame coiffée comme d'or brillant permit à ses yeux d'ondine le désir qu'ils avouèrent pour l'avocat. Elle avait un dos replet, des joues incarnadines, des lèvres humides, une croupe en volute, et une poitrine digne d'allaiter les fils de Bacchus. Le jeune homme l'eût étreinte volontiers dans une gerbe de blé mûr.
Édouard revint, les sourcils froncés, les yeux rouges, derrière MmeHorpsvrahen, majestueuse et tremblante, mais trop fraîche au visage pour ne l'avoir point, à l'instant, lavé, parfumé, débarrassé des souillures et des sueurs. Au reste, elle avait certainement changé de collerette. La trace du fer, qui jaunissait la précédente, n'apparaissait plus à la surface de celle-ci.
On eut à peine le loisir de signer le contrat. Un laquais vint prévenir qu'on amenait de l'auberge le char-à-bancs. Les gardes fermaient les portes de la place forte avant onze heures. Il fallut prendre congé.
Une fois hors la ville, Dieudonné entreprit rudement son cousin, à propos des signatures.
—Il t'appartenait de nous avertir au préalable. Je ne me soucie point de passer pour un disciple de Loyola.
—Que t'importe? Nous pensons de même.
—Sur le fond, oui. Sur la forme, non.
—Un chimiste de ta valeur peut-il se soustraire au devoir de faciliter une pareille œuvre scientifique.
—Tu es habile pour donner de la couleur à la réalité des choses.
—Si jamais les Frères Trois-Points et les carbonari te reprochent quoi que ce soit, il te sera facile d'invoquer ta passion pour les expériences de laboratoire.
—Parbleu!...
Le gros garçon haussa les épaules, puis bouda. Indifférent, l'abbé s'endormit, ballotté par les cahots; et les mains à l'abri dans ses manches de soutane.
Les chevaux trottèrent sous la lune bleuissant les guérets et les éteules, les maisons blafardes aux fenêtres rosées par les lumières intérieures, les ombres des bois éloignés, les horizons vagues. Omer songeait aux nuits romaines, à l'échine frissonnante, à la croupe douce, aux seins rebelles, à la bouche chaude et duveteuse de sa maîtresse italienne Carita. Languissait-elledans la prison du pape, avec ses huit sœurs, complices de leur pauvre père, le brocanteur carbonaro. Omer évoqua la bagarre sur la route de Frosinone, quand on avait voulu arracher le captif et ses papiers aux sbires pontificaux. O la mâchoire sanglante de cet antiquaire tué par le soldat écarlate, et le crâne chauve de Cartoleone que poignardait le sbire à la portière du carrosse, et toute la foule stupide de Ferentino sous la bannière de la Madone; et le dominicain dépouillé, en chemise sale, menaçant les agresseurs forcenés. Omer avait donc participé à cet attentat, lui qui somnolait à présent, dans cette voiture de fermiers cossus parcourant leurs terres.
Le sommeil de ce pays appartenait aux siens et à lui-même. Ceux qui se reposaient devant les dernières flambées de l'âtre en étendant leurs doigts noueux, ceux qui rêvaient de douleurs plus grandes, ceux qui s'énervaient dans les mouvements de l'amour, ceux qui pleuraient dans l'obscur, ceux qui riaient en chatouillant leurs épouses, ceux qui geignaient sous la morsure du mal physique, ceux qui veillaient en calculant leur ruine, ceux qui ronflaient, l'âme morte et le corps blotti, les filles solitaires qui souhaitaient la violence d'un mâle, et les adolescents malingres que leurs désirs épuisaient, tous avaient consacré leurs travaux diurnes à la richesse des Moulins Héricourt, de la Fosse Cavrois et des tanneries de la Scarpe.
Les blés, les avoines, les orges de ces champs nus, que de chariots les avaient transportés dans la grange de la tante Caroline, que de bateaux les emmenaient au fil de la rivière vers les horizons des Hollandes; après les labeurs de l'an révolu. Au milieu de la plaine, les péniches des Héricourt couvraient à la file les miroitements de l'eau, derrière une écluse. On apercevait des lueurs aux croisées minuscules de la cabane juchée sur la cargaison, entre la barre du gouvernailet le pied du mât nu. Par l'artère du pays, le fruit des efforts s'en allait vers l'or batave et anglais, fortune de la Banque d'Artois.
D'avoir produit cela, le peuple et la terre étaient las, qui dormaient dans le rayon de lune. «Les voici las d'avoir forgé notre puissance, songeait Omer; il faut que cette puissance croisse encore pour que je m'affranchisse, pour que mon esprit triomphe, pour que la Loi règne et soumette les rois mêmes!»
—Notre fief, dit-il à Dieudonné, en montrant l'espace circulaire de la plaine traversée par l'onde sinueuse et argentine. On dirait d'un écu que barre le lambel.
Dieudonné nomma les villages dont les bannières viendraient avec leurs dévôts saluer la croix de la mission dans Arras, sur la Terre de Cité. Quand le préfet, l'évêque et les gendarmes se dérangeaient pour accroître l'apparat de la fête, nul ne se fût avisé de déplaire aux Cavrois en manquant, nul parmi les cultivateurs qui vendent leurs blés et leurs œillettes aux Moulins Héricourt, leurs orges et leurs escourgeons à la brasserie, leurs betteraves à la fabrique de sucre, les peaux du bétail aux tanneries de la Scarpe; nul parmi les épiciers et les tailleurs, les bouchers et les charrons, les boulangers de qui la Banque d'Artois escompte les traites; nul parmi les menuisiers qui façonnent les planches des chalands, les cabaretiers qui abreuvent les travailleurs, les maquignons qui vendent leurs bêtes aux charretiers des usines et aux hâleurs des péniches; nul parmi les forgerons qui réparent les machines de la Compagnie; nul parmi les comptables et les entrepreneurs de bâtiments. A chaque maison visible, dans la plaine, sur le bord de la route, le gros Cavrois indiquait la sorte de gens qui sortirait, le surlendemain, dans le cabriolet ou la carriole pour gagner la ville. Afin de couper court, l'attelage fut mené pardes chemins de traverse, en vue de la fosse Cavrois, que signalaient cent réverbères illuminant, au bout des potences, la nuit près de s'assombrir. A la base d'une colline de charbon, un grand feu pétillait et rongeait la masse noire. Des ombres humaines s'agitaient devant. Un gros cheval blanc tirait, au pas, le train de bennes sur une voie ferrée, le long des chaumières mortes et des hangars vides. Cinq hameaux de mineurs s'échelonnaient dans la plaine, où braillait une bande de garçons ivres. L'orchestre strident d'un bal, dans un cirque de palissades, couvrait mille cris de filles joyeuses.
—Te souviens-tu qu'il y avait ici une broussaille, rappela Dieudonné, autrefois, quand nous étions de tout petits garçons, une broussaille qu'incendiaient les gamins pour faire place nette? Alors, le cordier et ses enfants venaient y planter leurs râteaux et tordre dessus le chanvre neuf. Tu ne te souviens pas?... Pour nous apprendre la pratique de la charité, on nous amenait ici en voiture. Nous remettions nous-mêmes les sacs de croûtes, les vieux souliers, les manteaux hors d'usage à la femme du cordier. Elle était si pâle qu'elle nous faisait peur, et l'on nous défendait de toucher à ses enfants parce que les dartres couvraient leurs joues... Ah! les pauvres diables que c'étaient là!... Toute la broussaille ne donnait pas de quoi vivre, à cette famille. Le sol ne valait rien pour la culture. Les carottes mêmes ne poussaient pas. Tous les ans, il mourait une fille ou un garçon malade de la poitrine. Maintenant! Hein?... Douze cents ouvriers, leurs femmes et leurs mioches, se rassasient à la même place, depuis que l'on a découvert le gisement de houille. On se met en liesse avec de la bière forte et du bon genièvre, dans cinq villages. Et la jeunesse danse où grognaient dans le temps les deux porcs du cordier poitrinaire. Le maire doit ouvrir une troisième école.L'aubergiste qui organise les repas de noces et les concours d'arbalète se retire des affaires. Il achète de la rente...
—Oui, Saint-Simon et M. Enfantin triomphent ici. L'industrie guérit le peuple de la misère, de l'avilissement et de la mort... Ma tante Caroline a sauvé les hommes de cette région comme les abbés défricheurs et semeurs du temps de saint Bernard, qui réunirent, dans l'asile des cloîtres, les faibles à vie précaire...
—C'est une fameuse, tu sais, ma mère! déclara sourdement le gros Dieudonné, comme s'il eût craint de laisser un sanglot d'émotion altérer sa voix... C'est une bonne femme, et une femme de tête, maman!...
—Certes!
Omer imagina le bonnet de nuit ficelé sous le double menton de la tante Caroline, les pans d'un châle écossais qui, pudiquement, recouvraient la hideur du ventre obèse, par-dessus la camisole grise, si la meunière se relevait, la nuit, afin de noter sur l'agenda, à la lueur de la chandelle, une conception née pendant le sommeil. C'était elle, cette grosse femme, un peu commune et bonasse qui, en trente ans, avait élargi, de la sorte, le fief de son père, ce vieil Héricourt, autoritaire comme la Convention, capable d'immoler ses deux épouses successives aux nécessités du travail, et de lancer par le monde les forces de ses quatre fils, officiers et marins, de ses deux gendres, le diplomate comte de Châteaubriand-Blassans et le fonctionnaire impérial Cavrois. C'était la tante Caroline qui avait, la première, fabriqué le sucre de betterave durant le blocus continental.
—Maman! ah, maman!
Le garçon aux lourdes joues répéta ce mot. Son bras court embrassait du geste l'espace de la plaine.
Peut-être deux larmes bleuâtres coulèrent-elles sur le visage lunaire du chimiste qu'encadraient des cheveuxchâtains, alors aussi longs que ceux de M. Béranger, le poète libéral.
—Maman!
Elle avait nourri de son froment l'armée française de Leipzig, puis celle des alliés, après la bataille de Paris, rappela Dieudonné. Elle avait su prêter un million aux majordomes du comte d'Artois dès l'heure de la fuite vers Gand; elle avait mis en exploitation les charbonnages. Elle avait obtenu la faveur des Jésuites sous la Restauration, en plaçant son fils et ses neveux au collège de Saint-Acheul, ses nièces chez les Dominicaines d'Esquermes; elle avait joint à son entrepôt de Dunkerque les comptoirs de Java légués à son frère Augustin par la belle hollandaise; elle allait utiliser les machines à vapeur dans la raffinerie et les moulins à l'huile; elle avait réussi à transformer son fils en chimiste industriel, Édouard en prédicateur influent, Omer en avocat dévoué aux affaires de la Compagnie; elle avait su tirer de son beau-frère Praxi-Blassans les renseignements politiques nécessaires à ses spéculations, et d'Augustin Héricourt l'adhésion de sa fortune aux entreprises de la Banque d'Artois, moyennant le mariage avec la sœur d'Omer.
—Ah, maman!
Le sourire de l'eau épanouie entre les saules, les bras des collines tendus à de l'horizon, le regard des brasiers pétillants aux pieds des monts de houille, n'était-ce pas l'âme de la mère qui remerciait son fils de cette vénération?
Telle était cette grosse femme replète et blafarde. Sans doute, ayant refermé son agenda, grattait-elle de l'ongle, pour le sucer ensuite, la tache de graisse omise sur la table par la négligence des serviteurs. Le préfet lui obéissait. L'évêque la flattait. Le roi la redoutait, comme il redoutait l'esprit de la France.
—Maman!
Dieudonné Cavrois murmurait encore le nom pathétique avec un accent de tendresse triomphale. Il regardait droit devant, comme s'il pouvait apercevoir sa mère par-delà des campagnes transparentes. Il fouetta les larges flancs des boulonnais. Leurs crinières secouées flottèrent jusqu'aux garrots, leurs queues balayèrent la route, tandis qu'ils se cabraient avant de prendre le galop, et de faire jaillir le feu sur le pavé du roi.
La bise alerte de septembre balançait les rameaux gracieux de l'acacia devant la porte-fenêtre. Frileux, malgré le soleil du matin, le comte de Praxi-Blassans rajustait contre ses épaules maigres le châle plié en quatre qui glissait sur son habit de pair chamarré d'argent. Il déjeunait seul devant un guéridon chinois, avec de la confiture de coings, des rôties au beurre et du cacao délayé dans la crème. Son valet de chambre anglais extirpa du nécessaire, en peau de truie, une spatule de vermeil; il finit de tourner la mixture qui mijotait sur la flamme de l'esprit de vin chauffant le réchaud d'argent, puis se retira. Le comte interrogeait Omer sur le voyage à Rome. Il fronçait les sourcils quand la voix bruyante de Cavrois l'incommodait, à travers la cloison. Car, dans la grande salle à manger le général Augustin partageait les tartines et le café au lait, et la tante Caroline refusait une tranche de chevreuil froid, de laquelle Dieudonné, joyeusement, poursuivait l'éloge homérique, aux rires de l'abbé.
Dans le boudoir étroit, que des paysages peints décoraient d'une cascade sombre, d'un guitariste jouant pour des dames assises sur la coudrette, d'une ruine abritant un berger en manteau rouge et ses moutons, M. de Praxi-Blassans s'était réfugié, à l'écart du bruit. On avait roulé un fauteuil à oreillettes. Il s'y prélassait en mâchant, au gré de son large menton mobile et osseux.
—Ça, mon neveu, il faut que je vous entretienne de mes fantaisies. J'ai celle de vous emmener avec moi chez le Turk, quand nos affaires là-bas seront rétablies... Il me faut un deuxième secrétaire d'ambassade... Et vous me convenez... Cela vous arrange-t-il?... Oui, n'est-ce pas?... On jase de votre mariage avec la petite Gresloup. Qu'il se fasse ou non, peu m'importe. Vous avez du loisir, car je ne partirai qu'au cœur de l'hiver... D'ici là, vous aurez réglé vos affaires de cœur... si tant est qu'à votre âge il seye de prendre femme. Courons au plus pressé. Je vous remettrai sur le tantôt les notes de l'instrument diplomatique qu'il s'agit de faire agréer à la Sublime-Porte, à l'empereur de Russie et au ministre anglais. Un point de droit byzantin est discutable. Vous savez que le Grand-Seigneur se pique de s'être mis dès 1453, lors de la prise de Constantinople, en lieu et place des Commènes, des Ducas et des Paléologues, et de régenter la Grèce au titre de leur légitime successeur, par droit divin. Veuillez rédiger un mémoire de jurisconsulte pour éclaircir les droits d'un chacun au temps des empereurs grecs, et faire valoir les avantages politiques dont les cités hellènes étaient en jouissance, à l'encontre de ce qui se passe aujourd'hui. Je compte joindre ce mémoire à mes rapports et minutes, et vous en faire honneur de telle façon que vous obteniez une place auprès de ma personne, lorsqu'on m'enverra traiter avec le Divan, entre Noël et la saint Sylvestre... Je ferai en sorte qu'on passe l'éponge sur vos peccadilles. Je flaire qu'il y aura d'ici peu quelque changement au Château. Tout cela demande du temps. Vous aurez licence de donner au sentiment ce qu'il réclamera. Madame Gresloup est issue d'une bonne famille galloise... Vous pourriez conclure une plus sotte union... A ce propos, si j'en crois la comtesse, la jeune personne est quelque peu navrée de votre inconstance ordinaire.J'ignore qui la renseigna; mais elle voit d'assez mauvais œil que vous donniez des soins à tant de maîtresses... Vous surprendrait-il à l'extrême que votre sœur Denise et son Espagnole eussent, par inadvertance, fait, devant votre belle, de piquantes allusions à ces faiblesses?... Vous n'en seriez pas trop estomaqué, je gage? Ni moi... ni moi...
Là-dessus, le comte ricana bien haut, en tapant les accoudoirs du fauteuil; puis se bourra le nez de poudre brune, s'essuya dans une batiste, et disparut derrière son bol de vermeil, qu'il vidait en gloussant.
La raison d'Omer approuvait tout ce que l'oncle avait dit, tout ce qu'il appuyait maintenant d'exclamations ironiques, bien qu'il croquât une rôtie fauve à la confiture de coing.
—Tenez-vous encore à cette petite Élodie, reprit-il?... Hé, la pécore était de tous points affriolante... Vous l'abandonnez fort méchamment, ce me semble! Tout est-il quasi rompu? Vos belles Romaines auraient-elles effacé le tendron de votre mémoire... A peu près! Au diable le volage! Vous méritez, monsieur, d'être tiré à quatre chevaux sur la grand'route de Tendre... Et vous ne nourrissez pas l'intention de vous faire pardonner!... Non? Oh que si! Vous rougissez, monsieur, vous rougissez!
Son doigt sec menaça le front d'Omer qui d'ailleurs ne s'inquiétait plus d'Élodie, sauf à des instants d'oisiveté, et qui ne comprenait guère la cause de cette insistance. Le jeune homme se défendit de son mieux. Depuis que l'oncle de Praxi-Blassans lui avait enjoint de rompre avec la grisette, il n'avait point renoué vraiment. A quelques visites, à quelques parties de campagne, et à quelques soupers, de loin en loin, il avait borné ses relations, au reste moindres que celles entretenues avec la blonde Angeline. Il l'expliqua joyeusement, au comte qui l'écoutait fort attentif, qui leregardait à travers un lorgnon double en usage au temps des Incroyables.
—Eh, mon oncle; ne craignez point que je me lie derechef... Voilà cinq grands mois que je ne l'ai vue. Nous n'avons même pas échangé de lettres...
—A d'autres!
—Je crois, en effet, lui avoir envoyé de Rome, au moment où je faisais des emplettes, un petit bijou de Transtéverine: des anneaux d'oreille. Elle m'en remercia par un billet de politesse... Ce fut tout...
—Mais, Monsieur, n'est-ce point la preuve que vous tenez à demeurer dans ses bonnes grâces?
—Ma foi, non... Elle se montre toujours aimable. Je lui garde un bon souvenir; et ce présent en fut une modeste marque.
—Défiez-vous de cette courtoisie galante. Elle joue les pires tours aux caractères les plus résolus. Et je trouve mauvais que vous ayez donné barre sur vous à la reconnaissance de cette fille. Il vous faut choisir d'Élodie ou d'Elvire Gresloup... Vous n'hésitez pas?... Alors, il convient de renoncer franchement aux grisettes. MmeGresloup se mettrait en travers de vos desseins pour peu qu'elle semblât craindre que sa chère enfant fût un jour délaissée. Et cette crainte se ferait d'autant plus vive à l'avenir que la donzelle est fort proprement entretenue, à ce que je sais, par un pair de France...
—Élodie!
—S'il vous plaît, monsieur le sacripant! Elle a sa calèche et son tigre, un entresol dans le quartier neuf que l'on bâtit sur les terrains des Porcherons, et elle dépense assez gros. Je vous dis cela pour votre gouverne... Promettez-vous donc de ne la point relancer. Vous accepteriez un rôle peu digne de votre nom en usant d'une espèce de luxe qui ne serait point payé de vos deniers. Et si le bruit en venait par hasard aux oreillesde MmeGresloup, je ne doute guère du parti qu'elle se hâterait de prendre à votre honte.
—La sagesse me sera commode. J'avoue avoir oublié beaucoup «mon Élodie» pendant le voyage... Et puisque la Providence veille sur sa fortune dans la personne d'un pair de France, il me reste uniquement un gracieux souvenir.
—Voilà qui est bien...
Le comte acheva de bon appétit toute sa confiture de coing, qu'il étalait maintenant sur la brioche, avec la spatule de vermeil.
—Au fait, reprit-il, je vous célerai point davantage que vous me vexeriez en allant chez cette jolie fille; car je fréquente chez elle, puisque les affaires de l'État m'obligent à me tenir dans les meilleurs termes avec mon collègue de la Chambre des pairs. Jugez combien il serait malséant de nous rencontrer là...
—Je me garderai bien, mon oncle, d'en courir le risque...
—Je n'attendais pas moins de vous!... J'ai votre parole, et m'y fie. Vous ne la reverrez point?
—Assurément!
—Par ma foi, je ne ruserai pas avec vous. Et je n'aime point que vous teniez d'un autre ce que j'aurais la mine de dissimuler devant mon neveu... Apprenez donc qu'Élodie est avec moi du dernier bien...
—Vous seriez ce pair de France?...
—Lui-même!
—Ah, mon oncle! La plaisante aventure...
Omer feignit de rire gaiement, bien que son cœur souffrît à prévoir que la belle créature supporterait les colères de ce vieillard et ses embrassements, qu'elle lui prodiguerait les caresses, les postures et les pâmoisons.
—Ne faites point le sot à vous moquer... Loin demoi la prétention d'être aimé, et peut m'en chaut! Il suffit qu'on me serve de la gentillesse, qu'on me traite de nièce à oncle et qu'on me laisse prendre des privautés pour mon argent. Je m'arrange parfaitement de complaisances qui sont le résultat de la politesse, voire du marché. Que la boutiquière se montre avenante et docile, qu'elle se prête à mes caprices, sans faire la moue, qu'elle mette son corps à la disposition du locataire, avec un sourire courtois, et des manières d'hôtesse accorte, c'est là tout ce que j'exige... Élodie, là-dessus, me gâte. Jamais fillette ne se feignit plus joyeuse de jeter bas ses cotillons pour faire honneur à un vieux gentilhomme heureux de toucher un sein frais et de respirer une haleine légère. Elle paraît contente de me procurer ces plaisirs; son cœur compatit aux besoins de ma verdeur, le plus gracieusement du monde. Que dis-je: elle s'étudie tout le jour à lire les contes de M. de Sade, pour me les débiter, ensuite, à la manière d'une actrice qui sait jouer au naturel. Elle remplace les Elle par Je. Aline et Justine, elle l'est tour à tour quand elle me dit leurs aventures, de mémoire, en prenant le ton et les gestes d'une femme sincère en sa confidence. Le divin marquis n'y tiendrait pas, s'il ressuscitait à nos soupers... En vérité, notre Élodie est la meilleure fille que j'ai connue!... Topez-là, mon compère!
—Alors mon oncle, vous n'avez plus de prévention contre la roture des Gresloup; et une alliance de cette sorte pour le neveu des Praxi-Blassans ne vous semble plus choquante... Vous m'y chambrez fort allègrement... oserai-je dire.
—Fi donc, perfide!... Ah le perfide!
Le comte riait de toute sa franchise en s'époussetant la cravate et les broderies d'argent. Blessé de cette moquerie, le jeune homme voyait, dans cette permission de mariage, un simple moyen de l'écarter de labelle créature. L'honneur social du neveu, le comte le sacrifiait au bénéfice de sa débauche. Mais il se hâta de protester.
—Que non, grand Dieu! Que non! n'êtes-vous pas au fait des variations politiques. La stupide arrogance des ultras faillit perdre la monarchie! Ils couraient au gouffre. Voici que M. de Martignac et son ministère renforcent, par la demi-sagesse des libéraux, le bon ordre. Ni M. de Châteaubriand, ni moi, ne nous soucions d'y contredire par des manières d'antan. J'acceptai, l'autre jeudi, de dîner dans une maison tierce avec M. le marquis de Lafayette, qui nous a déclaré les opinions les plus raisonnables. Des unions comme celle en cause ne peuvent que fortifier notre parti. J'incline vers les manies du major Gresloup et du général-comte du Bourg-Butler. Il se peut que vous me voyez, certain jour, ajouter à mes ridicules en acceptant le poignard du carbonaro... C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur mon neveu.
Le comte était redevenu grave. Il frappa dans ses mains. Le valet de chambre reparut, long, maigre, adroit et souple. En une seconde, il eût emporté le plateau, les pièces du nécessaire; puis déposé sur le guéridon chinois l'épée à fourreau de parchemin et à garde d'acier, le bicorne à plumes et les gants. La conversation s'égara. Des anecdotes politiques furent rappelées, entre des souvenirs concernant le marquis de Sade, que le comte avait bien connu, devant qu'il fût enfermé à Charenton, sur l'ordre de Bonaparte, pour avoir écrit le pamphlet de Zoloë, contre les débordements de Joséphine.
—C'était l'homme le mieux fait pour inspirer de la passion aux femmes. La sienne l'adora...
A l'approche de la soixantaine, le comte de Praxis-Blassans paraissait friand de goûter mieux aux plaisirs de la débauche. Omer ne l'avait point jusqu'alors connusous ce travestissement. L'oncle s'efforça d'être amical, et d'amollir la sécheresse de son fausset. Voulait-il que le neveu s'attendrît, et lui épargnât de le tromper avec la grisette? Apparemment. La mine inquiète, parfois, du gentilhomme suppliait que son bonheur fragile ne lui fût point ravi.
Omer eut pitié de cette intelligence orgueilleuse auparavant, et faible, alors, devant une jeune vigueur. Il eut la sensation de pardonner au vaincu qu'était ce diplomate, ce pair de France, ce fils des rois de Rascie, qui avait, de 1799 à 1815, dicté ses vues secrètes à Talleyrand, manié, par ce fourbe, l'Europe, leurré Alexandre, et abattu l'empereur. Cet homme-là tremblait qu'Omer ne voulût revoir Élodie, et la reconquérir. Cet habile ambitieux offrait de compromettre sa situation en faisant donner un secrétariat d'ambassade au carbonaro, complice des Conosséi.
«Mon cœur sensible et mon intérêt s'accordent, pensait l'avocat, pour me conseiller de ne pas nuire à ses amours. Sa reconnaissance peut m'aider à gravir promptement les degrés difficiles de l'échelle sociale. Je ne reverrai pas Élodie... Mais, Elvire, elle, me semble perdue. Denise, afin de me marier à Dolorès après l'avortement de mes desseins, le comte, afin de me faire morigéner sur ma liaison avec Élodie, ont, l'un et l'autre, averti MmeGresloup de mes péchés, sournoisement et trop adroitement pour que je réussisse à me justifier, en un temps où rien n'engage la fille du major et moi, sinon quelques œillades, et quelques tendresses enfantines... Et cependant, il faut que j'échappe à ma mère par ces fiançailles... La tâche est rude!»
Ainsi, mesurait-il les conjonctures, durant les bavardages du comte. Puis, la tante Caroline entra. Quel beau temps pour la procession! Ni chaleur, ni froid. Un vent léger. Un soleil pâle et clair qui serait, à midi,heure de la cérémonie, juste assez tiède. Elle s'en félicitait dans sa robe de moire roide. Sur le ventre bombé, l'agrafe de l'aumônière, aux mailles d'or, enchâssait un monstrueux grenat taillé en manière de croix grecque à quatre branches; cela se léguait, depuis le seizième siècle, dans la famille Cavrois. Caroline y avait joint un sac de velours pailleté, contenant ses clefs et son mouchoir. Par-dessus la coiffe de malines épinglée d'or, elle comptait mettre une capote de velours marron, lors pendue au coude par les brides, ainsi qu'une écharpe de fine soie bleue à longs effilés:
—Qu'en pensez-vous, ce matin, Gaëtan?... Le Turk arrêtera-t-il le reste du blé russe dans le Bosphore, maintenant que nos navires quittent Gibraltar?
—Mon courrier ne m'apporte que des balivernes, Caroline, des balivernes. Au reste, les nouvelles volent lentement. Le télégraphe à bras est sujet aux erreurs... En vérité, je ne sais rien. Cela n'empêche point mes désirs de diplomate de se trouver en accord avec mes besoins de rentier. Par ailleurs, ce sont les gouverneurs de Crimée qui empêchent la sortie des froments russes; car le tzar en a besoin pour ravitailler ses soldats qui manœuvrent dans la Thrace. Le blé de Taganrok chargé en août sur votre flotte ira-t-il seul de Gibraltar aux marchés d'Angleterre et à celui de Dunkerque? Cela est probable. Cela n'est point sûr. Savons-nous, d'ailleurs, ce qui se trame en Morée? Dix jours de navigation sont nécessaires au meilleur voilier pour se rendre de Koron à Marseille... Attendons... J'ai tout lieu de penser que le général Maison présente à Ibrahim des arguments péremptoires... Mais l'Angleterre souffrira mal que la Russie et la France se donnent l'importance de délivrer la Grèce, et confisquent, par là, l'influence dans la mer Egée... A mon sens, la Porte ne faiblira point; et je ne prévois guère qui la contraindra. Les Anglais arrêterontles boulets sur la bouche des canons russes, dès qu'ils approcheront de Constantinople. Et la Porte n'ignore rien de ces rivalités... Elle les calcule. Elle en profite... C'est là tout ce que je saurais dire...
Debout, les mains dans les poches brodées de son habit, le comte, en dissertant, portait le poids de son corps alternativement sur la pointe des pieds et sur les talons. Il tenait la tête haute et les sourcils froncés. Ses narines plates flairaient l'air, à maintes reprises. Ses cheveux gris, sans poudre, tombaient jusqu'aux épaules, où ils formaient un rouleau soyeux. Le papillottage de ses yeux clignés et dédaigneux en imposait autant que ses paroles saccadées comme un perpétuel ricanement.
—Nous jouons gros, remarqua timidement Caroline en se caressant les mains. Et c'est sur votre conseil...
—Holà! ma chère dame: suis-je le bon Dieu?... M'est avis que vous avez manqué votre affaire en négligeant de louer à leurs armateurs tous les gros navires d'Odessa, pour que la concurrence fût embarrassée. Vide ou pleine, la seconde flotte de Crimée celle de septembre devait, autant que la première, nous appartenir. Votre économie de petites gens a jeté notre entreprise dans le mauvais cas...
—Tout doux! Devais-je ne point payer ici les paysans dont je mouds le grain, au moment où il sied de leur insinuer, dans l'intérêt de votre fortune, une opinion politique?...
La tante Caroline étendit les bras en exagérant sa révérence, moqueuse jusqu'à faire toucher terre à la capote de velours et à l'écharpe suspendues dans son coude. Le comte se dressait sur les pointes, les mains dans ses poches, et pirouettait en maugréant.