X

Omer essaya son éloquence en attestant les sanctions de la loi romaine contre les fauteurs de la disette publique. Il dit son voyage récent, son émotion au Capitole, il évoqua l'œuvre des légions, de leur esprit survécu dans les villes qui avaient d'abord été leurs camps. Il compara l'éternité de cette œuvre dans l'Europe occidentale, à la fragilité de cette entreprise par les soldats de Bonaparte. Qu'avaient-ils laissé des installations républicaines, en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne? Peu de chose. Partout régnait la tyrannie de la Sainte-Alliance. Il accusa Napoléon d'avoir détourné de son but l'effort des races latines, de l'avoir accaparé pour son prestige individuel, en adoptant dès 1807, les mœurs des monarques germains et de leurs cours.

—Bien dit! approuva M. de La Fayette...

—C'est une vérité fort probable, concéda M. Casimir Perier, en fronçant ses beaux sourcils noirs.

Et il rapporta doctoralement une anecdote du temps où il servait au siège de Mantoue, officier de génie, sous les ordres de Bonaparte. Là-dessus le général Héricourt expliqua comment, à Wagram, ses voltigeurs avaient été soutenus par la batterie à cheval que commandait le chef d'escadron Paul-Louis Courier, lequel depuis...

Alors tous rivalisèrent d'esprit, afin d'être admirés de cette grosse dame en collerette et en coiffe de dentelles, qui, doucement, les yeux à demi clos, savonnait imaginairement ses mains aux bagues d'or nu.

—C'est l'œuvre des soldats républicains qu'il importe de reprendre et de mener à sa fin, comme César mena jusqu'à sa fin l'œuvre des légions... déclama tout à coup Omer.

Dans une prosopopée majestueuse, depuis longtemps rédigée, apprise, il fit retentir toute la gloire des armées françaises portant la liberté à l'Italie, et aux Allemagnes.

Il prit à témoin les généraux Lamarque et Pithouët, compagnons de son père et du général Berton, dans l'armée de Moreau, vainqueurs de Hohenlinden, puis le capitaine Lyrisse, combattant de Novare et défenseur de Missolonghi. Reliant les vœux de ces héros aux espoirs de sa génération, il exprima celui de voir, en cet instant même, se reformer la phalange des girondins. Le siècle ne leur devait-il pas, aussi bien que la gloire de son passé, l'idéal de son avenir?

Quand il finit de parler, la face massive et blême de La Fayette était en vie, le toupet gris de Laffitte se haussait par-dessus les yeux malins qui voulaient mieux examiner le jeune orateur. La belle face sans lèvres de M. Casimir Perier s'épanouissait entre les cheveux argentés du général Lamarque et la figure osseuse du général Pithouët.

—Monsieur..., dit Casimir Perier..., on ne pouvait mieux résumer ce que nous pensons tous, à ce que j'estime. Rappelons-nous toutefois qu'il serait bien dangereux de toucher à la dynastie. Les Girondins périrent pour avoir abandonné Louis XVI...

—Des institutions libérales! Que ce soit un souverain qui les respecte, ou une République qui les défende!... affirma La Fayette sous le bras de qui M. Laffitte enfila le sien.

Ces deux grands hommes en chuchotant s'éloignèrent. Alors Omer aperçut dans le groupe qu'ils démasquaient Elvire et Dolorès. Le visage de fleur, et la figure ardente de la créole brillaient pour lui. Il s'avança vers elles. Parée d'une robe blanche, Dolorès avait les pommettes et les oreilles incarnat, les joues mates, les yeux en feu, sous le cimier aux ailes noires de sa lourde chevelure. Il eût dit d'une guerrière, prête au meurtre, tant palpitaient ses narines pâles.

—Ah que je réprouve les opinions que vous défendez, Omer. Songez que ce sont là celles des assassins qui ravirent l'existence aux miens. Et voilà que votre éloquence m'a presque convaincue durant que vous parliez. C'est à peine si je puis, maintenant, rétablir les raisons de ma haine contre les scélérats... Et j'en suis à me demander qui, de ceux-ci ou de leurs adversaires, furent coupables d'abord...

Humblement elle proposait ainsi de sacrifier au jeune homme ce qu'elle considérait, jusque-là, comme l'essentiel de sa personne orgueilleuse: le respect de ses morts, et la haine de leurs exécuteurs. Elle abdiquait la foi de sa race et la volonté de ses ancêtres, son honneur qui, dans ses convictions, n'appartenait point à son caprice. Fors l'amour, tout lui était superflu désormais.

M. de Montalivet qui l'entendit du haut de sa taille et de son air rogue, ne put s'empêcher de dire:

—Voilà de belles louanges pour un causeur; Monsieur! Je vous fais mon compliment.

Et il les avisa qu'il avait compris le sens exact du sacrifice en affectant la discrétion de s'écarter.

Les yeux de l'Espagnole commentaient à l'infini sa passion. «Omer, disaient-ils, nous sommes ta proie, une bête conquise et gisante. Tu n'as qu'à prendre ce qui te revient: toute notre énergie morte, toute notre vie faible... Epargne-nous seulement l'insulte de la meute qui nous épie!»

Les sourires de l'ange s'interposèrent, bien qu'Elvire soutint Dolorès à la taille, et qu'elles parussent, en courtes robes de lumière, deux amies tendres, prêtes à glisser sur leurs chevilles vêtues de soie, nouées de rubans. Les coques des coiffures, leurs fleurs et leurs peignes d'or se frôlaient. Les épaules ivoirines, celles-ci plus maties, celles-là plus rosées, s'accolaient fraternellement. «Lucifer disaient les yeux d'Elvire, vas-tu corrompre l'avenir de ton idée romaine, pour l'orgueil de recueillir cette victime palpitante, indigne de ton destin, indigne de la descendance que tu veux procréer afin de raffermir la justice parmi les hommes... Vois: il me faut secourir ses pas qui chancellent, à l'heure même où j'attends avec vaillance ta parole, soit propice, soit funeste à mon espoir de n'être pas jugée vile jusqu'à t'avoir un moment préféré des fortunes moins hasardeuses. Lucifer, oserais-tu recueillir cette victime de ton vice, et, par là, me condamner, prétendre, en l'aimant, que je fus une âme de lucre et rapine; moi, ton ange fort..., et la petite amie docile de ton adolescence!»

Tant de pureté saillit de ce visage clair, tant de force jaillit avec les lueurs du «ciel et de la mer» que le jeune homme déroba ses regards de ruse et de doute. Cependant il songea: «Mais aujourd'hui M. Laffitte va signer. Peut-être le sait-elle. Du coup ma fortunedevient moins fragile.» A trois, ils troquaient les niaiseries d'une conversation vaine et lente, sous les feux innombrables du lustre, de ses prismes. Le comte Dubourg passa non loin, avisa Dolorès, et lui vint offrir le bras qu'elle ne put refuser. Il l'inondait à foison de flatteries littéraires. Pour l'emmener, il récita, en y mêlant des acclamations, les strophes qu'elle avait rimées sur le massacre de Chio.

Alors Elvire s'approcha d'une rose blanche qui baignait dans un vase de Sèvres à médaillon, où François Ieret Henri d'Angleterre s'embrassaient parmi les étendards plantés sur le Camp du Drap d'Or. La jeune fille voulut qu'Omer admirât la fleur. Elle exprima son goût de la nature et sa joie de séjourner à Meudon, dans le parc aux étangs. Omer rappela les soirs religieux qu'ils avaient connus là.

—Je voudrais, dit-elle à voix sourde, vivre toujours, dans ces lieux témoins d'un bonheur que je ne retrouve plus... Comme tout meurt!... Ah! comme tout meurt!...

—Elvire, que vous manque-t-il à présent pour retrouver le bonheur?

—La confiance de quelqu'un.

Elle avouait cela, les cils baissés, en caressant de ses doigts maladifs les pétales de la rose blanche. Ses lèvres tout à coup séchèrent, sous l'empire d'une émotion pathétique.

—Qui n'aurait confiance en vous?... répliqua-t-il assez gauchement...

Il espérait, tremblant, la riposte qui fut:

—Vous.

—Moi?

—Vous soupçonnez que je me détourne de la voie où vous m'avez conduite... C'est mal de douter ainsi... Et pour quels motifs!

—Elvire, je ne doute pas de vous; mais je craindraisde déplaire à vos parents si je me hâtais d'obéir à mes sentiments. Certain jour, votre père me conseille assez rudement le célibat. Une autre fois, votre mère invoque la délicatesse de votre santé pour vous garder longtemps auprès d'elle... Ne dois-je pas profiter de ces leçons indirectes?...

—Et moi, qu'ai-je dit?... Mon sentiment compte-t-il pour rien? Je serai donc toujours pour vous une petite pensionnaire insignifiante!...

—Elvire, puis-je en croire mes oreilles? Serait-ce de vous-même que dépendrait mon sort?... Vous n'ignorez plus, depuis longtemps, que tous mes efforts et tous mes travaux tendent à mériter que votre père m'estime un peu et qu'il me permette de me rapprocher de vous... C'est pour cela que je suis devenu son disciple, pour cela que j'ai fait en Italie ce voyage périlleux, pour cela que je pérore ici en faveur des idées qu'il aime.

—Est-il vrai?

—Oui..., déclara-t-il sans hésiter..., mais un peu craintif devant le mensonge, en quelque sorte, sacrilège, dans un pareil moment...

Il n'eut pas le loisir de se blâmer... Dans sa main, la douce main d'Elvire se posa, tandis que le dur regard de l'ange lui fouillait l'âme contrite.

—Mes parents m'aiment; et ils vous aiment. Ils m'accorderont ce que je leur demanderai pour vous... Depuis hier, j'en suis certaine.

Ces paroles tremblèrent. Elvire parut laide. L'éclat de son teint s'évanouit. Sa bouche sèche bégaya. Sous la robe devenue molle et flasque, la nudité du corps, soudain piteux, fut devinable. Elle baissait la tête blême, chargée par les coques de la lourde chevelure de bronze, par les fleurs bleues, par les peignes d'or et de nacre; «le ciel et la mer» s'éteignirent; ils n'étaient plus que deux pauvres yeux abattus par lapeur de ce qu'ils entrevoyaient entre les rosaces du tapis turk.

Murmurant les mots d'amour et de gratitude, Omer s'effrayait de la voir prendre ainsi l'apparence de mourir. «L'émotion de s'être décidée l'épuise. Voilà donc celle avec qui se consumera l'effort de ma vie entière. Cette petite fille blême d'angoisse et de bonheur dont la croupe se creuse comme pour éviter elle ignore quels coups menaçants du destin, cette enfant aux bras fragiles et doux qui, dans mes doigts, laisse frémir ses phalanges glacées! D'elle surgira ma descendance au cœur romain, ma forte descendance aidée par nos richesses et nourrie par notre espoir de justice. Pour quoi suis-je plus près de te plaindre, Elvire, que de t'envier dans ce moment? Pourquoi me sembles-tu si chétive? Pourquoi tes regards d'ange dur qui poursuivaient mon âme habile dans ses retraites les plus mystérieuses, pourquoi tes regards sont-ils maintenant ceux d'une captive implorante?... Es-tu victime? Es-tu celle qui sacrifie ses désirs, ses instincts, ses passions à mon sort? Es-tu celle qui s'immole sur l'autel d'un dieu sévère? Pourquoi ai-je le cœur rempli de pitié... au lieu de joie? Tu viens de jeter à mes pieds une fortune et ton être pur... Je t'aime, et j'appréhende de te nuire, en te maintenant sous le joug de ma volonté. Lucifer recueille l'ange dépourvu de ses ailes candides; et il s'apitoie de le voir frissonner...»

Au bord de l'ottomane, ils s'étaient assis, loin des assistants qui félicitaient le général Héricourt, et qui levaient leurs flûtes de champagne en son honneur. Tous deux, silencieusement, regardaient la vie des salons sous les lustres miroitants, et la grâce de la générale: Denise montra ses albums à M. Casimir Perier à qui le sourire sans lèvres, moqueur, les sourcils noirs et les cheveux blancs sur le teint brun donnaient grand air. La figure vermeille, la haute coiffure de Dolorèss'inclinèrent entre les habits bleus du comte Dubourg et de Montalivet. Des violonistes jouaient un andante de Rossini dans la serre. Les aiguillettes d'argent apparaissaient sur les épaules marron des laquais poudrés à frimas, et portant les plateaux qu'illuminaient les cristaux des verres, les nuances des boissons. L'odeur des lys royaux émanait en brises suaves des jardinières. L'air était un seul parfum qui donnait le goût de s'alanguir en lui. Omer savourait pieusement l'heure de son pouvoir. Les petites âmes flamboyantes des bougies lui semblaient un peuple en liesse qui le contemplait ainsi que leur empereur.

Elvire se ranima lentement. Elle répétait à voix basse les rêves de grandeur qu'ils avaient toujours choyés ensemble.

—Tout à l'heure je n'étais rien qu'une enfant... Il me semble, Omer, qu'à présent je vais ressentir toutes vos ambitions généreuses. Ce matin je m'ensommeillais dans le parc comme les fleurs des parterres. Ce soir me voici prête à souffrir toutes vos peines et à me glorifier de tous vos triomphes. Une vie héroïque s'ajoute à mon néant... Oh! cher Omer, que vous avez raison: l'amour sauve de la mort!...

—N'est-ce pas?

Il regrettait qu'elle eut encore la poitrine plate et les clavicules en saillie dans la peau trop mince. Sur la couche nuptiale, il se promettait peu de plaisir voluptueux. Cependant elle ne montrait point de bras maigres. A son âge, c'était une indication d'aimable embonpoint. «Sait-elle que M. Laffitte signera?... se demandait-il à nouveau. Peut-être sa mère a-t-elle appris l'union des banques. Alors cette enfant ne cède qu'après le calcul. Mais ne suis-je pas calculateur aussi? Il sied qu'une mère de famille, consciente de ses devoirs, attribue l'importance réelle à l'argent. Certes j'admirerais davantage la noblesse de ce caractère, si croyantma fortune toujours instable, et ne pouvant souffrir que je la soupçonne de cupidité, Elvire s'était résolue, pour cela même, à déterminer ses parents. Néanmoins je me fierais plus entièrement et plus franchement à la fille sage qui n'aurait suivi les impulsions de son cœur qu'après les avoir accordées avec les inspirations de la prévoyance... Elvire est-elle noble ou sage?»

Il ne put le deviner. D'ailleurs elle plaisait de toutes façons. Et cette énigme en surcroît lui valait d'être singulière, maintenant que renaissait le teint de fleur, que, dans la vie des yeux bleus, se reflétaient les incendies des lustres.

—Omer, j'ai peur d'être trop jeune pour obtenir votre confiance... Jurez-moi que vous ne me cacherez rien... rien... Lucifer ne cachera rien à l'ange...

Elle rit comme aux jours de l'enfance où ils s'enfermaient, durant les jeux, dans la même garde-robe. Puis, apercevant le toupet gris de M. Laffitte et son œil malin, les gestes secs du comte de Praxi-Blassans, la jeune fille se redressa, se leva, tapota les gigots de ses manches: elle redevint pareille aux anges somptueux du Véronèse vêtus d'or fin, de broderies magnifiques et qui planent sur l'avenir des seigneurs vénitiens. Elle fut aisément affable envers les deux vieillards. Ils la complimentaient. Reine un peu, elle s'avança, parmi les groupes de causeurs, à la recherche de son père que La Fayette entretenait fiévreusement. Ils comparaient leurs prisons autrichiennes d'Olmütz et du Spielberg.

La bienséance exigeait qu'Omer se privât de suivre sa fiancée. De la gloire plein le cœur, il s'écarta. Dans sa main, il croyait sentir le poids du sceptre que lui conférait sa nouvelle fortune. «Chère Elvire, pensait-il, tu me donnes ce soir toutes les chances de commander aux hommes. Toi qui me connais depuis ton enfance espiègle, tu m'as donc jugé digne d'un si grand devoir... Et je te plains de m'avoir jugé digne.»Il s'accouda sur la fenêtre. Les lampions rouges et verts enguirlandant les bosquets du jardin, lui riaient comme des yeux amis. Il s'étonnait que toutes les joies de l'univers ne se fissent pas plus éclatantes pour saluer cette heure.

—Mais votre neveu, Monsieur le comte..., proposait tout haut la voix gracieuse de La Fayette..., votre neveu, ce jeune avocat, M. Omer Héricourt... Voilà le secrétaire général qu'il faut à notre Association des Comités Philhellènes... C'est lui...

—Il a fort bonne allure, par ma foi!... renchérit, mais un peu sèchement, M. Casimir Perier.

—C'est dit!... conclut M. Laffitte, qui cambrait toute sa personne loyale pour dominer du visage les interlocuteurs.

Aussitôt l'oncle Praxi-Blassans quitta le groupe et rejoignit son neveu.

—Vous avez entendu, j'imagine, bien que vous fassiez mine d'innocent et de rêver aux étoiles... La grâce qu'on vous accorde est de conséquence pour peu que vous vous donniez le ton de paraître mener toutes choses. Le petit Montalivet enrage de vous voir choisi pour la place que briguait son air de suffisance, qui ne laisse pas d'ailleurs que d'agacer. Mettez à profit ce dont le sort vous comble...; et ne permettez point qu'aucun de ces gens-là s'acquitte d'une besogne que vous pourriez accomplir. Il vous faut, pour cela, de l'activité, de bons chevaux à votre voiture et les moyens de recevoir en votre hôtel avec quelque magnificence. Ce n'est pas votre dévote de mère qui saurait y pourvoir... En avez-vous terminé avec la jeune Elvire. Apparemment, vous la convertissiez avec éloquence tout à l'heure sur cette ottomane; et vos Gresloup n'ont plus à craindre que la Banque d'Artois suspende ses paiements... C'est promis?... Parbleu, je m'en doutais et vous en félicite. Un mot de M. Laffitte a dû suffire. Dieu soit loué! Que vous avezfait le lambin dans toute cette aventure... Virginie? C'est une folle, révérence parler, qu'il faut saluer en passant outre... Je la verrai demain après l'avoir fait cuisiner par ma nonne de fille, et l'amènerai incontinent à grandes guides, jusque dans Meudon, pour la démarche... Ne vous tracassez point. Si vous avez la demoiselle dans votre camp, la mère y mettra bas les armes... Suis-je diplomate, ou point? Ah!... Vous manquez par trop d'assurance. N'ai-je point mené votre barque assez bellement, depuis que je vous fis inscrire au collège des Pères Jésuites. Je vous hisse dans la société par-dessus mes deux fils. Emile n'est qu'un petit lieutenant de cavalerie qui dégourdit les salons de Grenoble, et l'abbé se crotte à courir derrière l'argent des veuves pour son usine à miracles... Je vous tranche une autre portion, ce me semble dans le gâteau. Est-ce là don gratuit? Oh que non! J'entends que nous fassions tête ensemble à votre oncle Augustin dans les conseils de la Banque et de la Compagnie. Est-ce dit? Topez là... Il serait fâcheux que nos intérêts et les vôtres fussent au service d'un militaire présomptueux qui flaire l'émeute, et prétend y ramasser à son tour le sabre que le Buonaparte empoigna sur les marches de Saint-Roch en canonnant les royalistes de Vendémiaire... Le gaillard nous chambrerait tous, le lendemain... Ce serait niaiserie que de tailleries baguettes avec quoi ses huissiers nous interdiront la porte...! N'est-il point vrai, mon neveu?

Dans le jabot du jeune homme, il allongeait, sautillant, les petits coups de sa tabatière à portrait. Nymphe en draperie bleue, et le sein nu, la tendre Élodie s'y trouvait peinte, au gré d'un adroit miniaturiste, dans l'ovale de brillants. Ce que le vieillard laissa remarquer, le sourire de coin, en cillant sur ses petits yeux vifs. Ensuite il caressa le rouleau soyeux et jaunâtre de sa chevelure, avec complaisance.

—La chère belle m'en a fait présent, dit-il. Nous sommes au mieux. A vrai dire, je vous dois cette charmante Élodie. Et voyez si je m'en souviens. Il faudra que vous veniez, quelque jour, à son thé. On n'y rencontre que des Pairs de France et quelques danseuses de l'Académie royale de musique...

Il dit cela tout peureux de voir acceptée son offre. La beauté du jeune homme eût pu reconquérir le cœur d'Élodie.

—Point du tout!... rectifia soudain la générale en élevant sa voix arrogante. Mmede Nucingen couronnait alors les feux d'Eugène de Rastignac, rue d'Artois, dans un logis que le père Goriot avait meublé lui-même pour les amours de sa fille... A deux pas de votre banque, Monsieur Laffitte. Je suis mieux renseignée que vous, Monsieur de Montalivet!

Ivre de gloire parce qu'elle connaissait cette historiette d'adultère, Denise se levait radieuse de sa chaise en X. Elle avait aussi le sens du triomphe...

—Messieurs, au perron! s'il vous plaît. Au perron!... commanda-t-elle!

Les laquais se précipitèrent, ouvrirent toutes grandes les portes... Les violonistes attaquèrent les premières mesures de la romance: «Captif au rivage du Maure!» Les habits bleus se hâtèrent en s'inclinant pour des révérences de politesse. Alors Omer atteignit Elvire et le major. Mais il ne put se glisser entre eux, et demeura près du père qui le pressait de félicitations, d'éloges.

Au fond du jardin, des fusées jaillirent vers les champs d'étoiles, retombèrent en gerbes de perles bleues. Quelques soleils s'embrasèrent, éclatèrent et tournèrent, crachèrent des fontaines de flammes; et puis une grande femme se dessina sur la nuit en traits flamboyants. A son égide, on reconnut Minerve, que, de sa lance, un chevalier d'incendie protégeait, la fleur de lys, au casque, projetant mille étincelles.

De la principale fenêtre, Dolorès à genoux déclamait une ode du genre romantique.

—Brava! Brava!... fit aux derniers vers M. de Montalivet, avec l'accent qu'il prenait au théâtre Italien pour applaudir MlleMalibran.

Et comme il s'empressait, ainsi que le général-comte, exagérément, auprès de la poétesse, Omer put s'esquiver sur une brève félicitation d'ami. La berline des Gresloup avançait contre le perron. Le père et la fille montèrent. Le fiancé posa les lèvres sur le gant d'Elvire qui lui serrait les doigts. Déjà le chasseur poussait la portière. L'équipage partit au grand trot des alezans nerveux. A la vitre, la figure de la jeune fille en fanchon de dentelles fit une tache claire, puis s'éclipsa dans le mouvement de la voiture. Omer comprenait mal que le visage de fleur n'eût pas été mieux transfiguré par le miracle qui déterminait le sens de leurs deux vies.

Une fois chacun salué, il s'en fut très vite, peureux d'avoir à tromper MlleAlviña. Elle était, trop entourée heureusement, pour le rejoindre avant la grille. Dehors, il courut vers les roues jaunes de son cabriolet. Avide de songeries, il laissa le domestique conduire Fly, la vieille jument que lui avait jadis offerte la tante Caroline.

«Bientôt, pensa-t-il, j'achèterai deux bêtes anglaises, et je remplacerai par un élégant tilbury cette guimbarde... A ma mère j'abandonnerai ce valet fourbe et grincheux qui fut bedeau; et j'engagerai pour mon service un groom de Londres... Elvire sera-t-elle bonne? Comme, souvent, les feux de ses regards me fouillent et me domptent! Il sera difficile de lui cacher mes frasques... Je prédis qu'elle me dominera durant certaines périodes. Bast! mon intelligence et ma volonté en viendront à bout, galamment... Elle possède le souci de son devoir. Avec cela rien n'est à craindre. Au reste, elle m'aime.»

Bien que ce fût là son avis final, il revisait toutes les opinions qu'il avait nourries à propos d'elle depuis deux ans. Il doutait d'être le maître; et il appréhendait l'ingérence de sa belle-mère, sans cesse alarmée par la constitution délicate de l'enfant. Il se voyait dans le salon de l'hôtel Dubourg, au coin de la cheminée de pierre. Elvire tricotait ou brodait; son visage de fleur se tournait vers lui qui lisait les journaux à la lumière; ils se regardaient; tout leur amour leur venait aux yeux, et puisque maman Virginie sommeillait, la tête sur le fauteuil, son bréviaire oublié dans les doigts, les époux s'embrassaient en silence longuement; leurs âmes se goûtaient par l'entremise de leurs bouches voluptueuses. Des larmes envahirent les paupières émues du rêveur.

Au lit, de tels songes peuplèrent son insomnie et ses assoupissements. De grand matin il se leva, commanda son habit de cheval et qu'on sellât Fly. Redoutant les drames de la journée entre sa mère, Dubourg, l'oncle Edme, la religieuse et le comte de Praxi-Blassans, il préférait courir la campagne, malgré la bruine. Toutefois, avant son départ, il fut gratter à la porte de sa mère qu'il entendit ronfler. Elle se réveilla, devant qu'il se pût retirer, trop heureux du prétexte.

—Je vous souhaite le bonjour, ma chère maman. Avez-vous bien dormi?... Pardonnez-moi de vous déranger; j'ai promis à M. Courfeyrac d'aller aux bois de Viroflay en sa compagnie; nous déjeunerons là-bas dans un tournebride où l'hôtesse fait, paraît-il, de bons plats... Me le permettez-vous?...

—Mais oui, scélérat! cria-t-elle sans se lever. Amuse-toi... Amuse-toi... Je trouve assez bon que tu prennes l'air. Ta mine de ces derniers jours ne me revenait pas. S'est-on plu chez Denise, hier?

—A merveille! Le feu d'artifice était superbe; et la conversation des plus brillantes. A propos, je t'annoncela visite de Delphine et de son père pour ce matin... Ils souhaitent te parler d'Elvire... et de notre fameux mariage... Mais le principal c'est que, si j'en crois la tante Caroline, M. Laffitte signera dès aujourd'hui la convention de nos deux banques.

—Ah!... répondit MmeHéricourt roidement..., tragiquement, la seconde nouvelle n'ayant pas amendé la première.

Omer se hâta de déguerpir, de peur que sa mère ne sautât du lit pour tirer le verrou, et entamer les remontrances. Dès qu'il le pût, il éperonna sa jument. Il s'applaudit de fuir tant de drames. Aux Champs-Elysées déserts, il aspira l'odeur des feuilles mouillées, des pelouses humides. Il avait plu fortement à l'aube. Dans le bois de Boulogne, sa bête allant au pas, il arrangeait des plans d'existence politique et mondaine: Elvire présidait, ayant la face lourde de La Fayette à sa droite, et le profil pointu de M. Laffitte à sa gauche. Omer supputait le revenu du domaine dotal. Il se promit la curieuse joie d'instruire la vierge dans la volupté qui se pâme et sanglote. Il imagina cette nudité de dix-sept ans garçonnière à demi. Serait-elle, devant l'amour, honteuse ou bien espiègle, ainsi que jadis au colin-maillard, dans les prairies des Moulins-Héricourt?

Le tapage d'un galop doublé frappant le sol humide, claquant les flaques, entraînant une voiture qui rebondissait sur les ornières, lui fit craindre que des chevaux emportés ne missent en péril les voyageurs d'une chaise de poste. Il arrêta sa monture, et tourna la tête, la main sur la croupe. D'une allée latérale l'équipage déboucha parmi les jets de boue. «Le voilà! Le voilà!» criait Denise; et le cocher de la générale leva les rênes jusqu'à son cou, pour retenir l'attelage qui glissait, de ses huit fers, dans le sol gras... Omer eut à peine le temps de concevoir que sa sœur et Dolorès le pourchassaientjusque-là. La portière s'ouvrit, Denise sauta furibonde; et son manteau lilas fut éclaboussé.

—Est-ce vrai?... Je ne le veux croire... Tu épouses Elvire!... Non... Tu va revenir avec nous; tu empêcheras l'oncle Praxi-Blassans d'aller à Meudon... Non?... Non?

Au fond de la voiture une masse d'étoffe, était Dolorès qui se mouchait et sanglotait.

—Alors tu préfères l'argent à l'amour le plus pur!... Maudit!... Tu désespères, tu assassines cette pauvre enfant pour chercher l'or à travers ses larmes et son sang! Que tu es lâche, que tu es donc lâche!... Tu n'as pas osé nous voir, elle ni moi... Quand nous sommes arrivées tout à l'heure chez ta mère, déjà tu t'étais enfui comme un criminel... Il a fallu que le portier nous indiquât ton chemin. Et tu as fait avertir la victime par le comte Dubourg, hier, après le départ de tous, après ton départ... Tu n'es qu'un lâche, un lâche!... Tu n'as pas la vaillance du brigand qui assiste à son acte, qui risque au moins d'affronter les justes reproches de ceux qu'il égorge! Traître!...

—Laissez-le, Denise, laissez-le!... sanglota du fond de la voiture l'Espagnole au visage tuméfié par les pleurs de la nuit...

La générale piétinait la fondrière, crachait des invectives romantiques. Elle était à demi-vêtue d'un canezou du matin qui s'ouvrait sur sa gorge belle, rude et nue, forçant le fichu de soie. Les mèches de sa chevelure s'éparpillaient au vent. Une balafre de cendre souillait la pâleur de son visage...

—De grâce, ma sœur!... répétait Omer.

Il ne ressentait que la honte de voir Denise Héricourt dans ce rôle de furie, sous les regards du cocher et du chasseur impassibles en apparence. Cela le bouleversait plus que la douleur même de MlleAlviña, dont cependant il souffrait aussi.

Les verdures fraîches du bois, les murs de buissons, le sable tassé de la route indéfinie, les pépiements des oiseaux, le vide silencieux et la chanson monotone de la brise assistaient à la peine des trois êtres, à la rage de Denise, à la torture de sa pauvre amie, à la honte d'Omer qui faillit s'estimer coupable un instant.

Toutefois l'ironie, surprise dans l'œil narquois du chasseur, chargea de colère ses sentiments.

—Ma sœur, je vous prie de rentrer chez vous. Sied-il vraiment à la femme du général Héricourt, d'amuser ainsi ses laquais...!

—Que m'importent mes laquais!...

Elle fit un geste. Effrayée la jument d'Omer se cabra. Il dut s'occuper de la maintenir... Et cette situation ridicule d'un homme en colère contraint de lutter avec sa monture pendant qu'on l'insultait, l'exaspéra...

—Je vous ai dit mes raisons, cria-t-il. Mon devoir civique et mon devoir religieux me commandent de refouler en moi un amour fait uniquement de passion. J'ai la charge de rendre honorable et respecté le nom de votre père. Je sacrifie mon bonheur d'amant à la grandeur de ma descendance... D'autre part, mon confesseur m'a défendu de solliciter l'amour d'une jeune fille qu'une sainte religieuse et une pieuse veuve préparaient à prendre le voile... Mon devoir et ma foi m'interdisent d'épouser MlleAlviña que je respecte, et que j'admire, et que j'aime... J'obéis à des pensées supérieures que MlleAlviña comprend et qu'elle finira par admettre...: j'en suis sûr... C'est une âme trop noble pour ne pas se soumettre aux principes. Devant eux, nous n'avons qu'à étouffer nos sentiments! L'avenir de la famille, de la patrie et de la religion valent bien que, sur leurs autels, les gens de cœur immolent leur félicité même.

Plus haut que les injures et que les sanglots, il déclama la main haute, comme aux péroraisons de sesplaidoiries. Son oreille écoutait son éloquence; ses entrailles vibrèrent au son de sa voix convaincante... Il s'aperçut, tel que la statue équestre, du devoir et de la Loi!

—Hypocrite, lâche hypocrite, glapit Denise. Voilà donc ton grand cœur! Tu te mens à toi-même... Vil rhéteur!... Tu n'as pas le courage de reconnaître loyalement ton infamie, ton ignoble avarice... Tu es lâche... Que l'âme héroïque de notre père te maudisse!

—Grâces, Denise, cria MlleAlviña qui se précipitait hors de la voiture. Grâces... Rétractez votre anathème!... Je vous aime, Omer, et je vous aime assez, moi, pour renoncer, si le mariage avec Elvire doit contenter votre conscience et votre cœur... Je vous crois! Je renonce! Et je vous crois!...

Des sanglots et un flot de larmes rompirent les cris de l'Espagnole, qui, poétesse, jugea tragique de se laisser choir dans la fondrière, à genoux...:

—Omer, je vous crois!... Soyez heureux... Soyez heureux... Dans le cloître je prierai pour vous... chaque jour...

Le cavalier se souvint du long baiser voluptueux qu'ils s'étaient donnés sur le prie-dieu, aux pieds du saint évêque doré. Il éprouva toute la peine de l'amante. Sa chair même pâtit. Un sanglot l'étrangla pareil à ceux qui secouaient Dolorès.

—Pardonnez-moi, Dolorès, je souffre autant que vous... Pardonnez-moi... Mais c'est la Loi!

—L'amour est au-dessus des lois que forgent la cupidité et l'hypocrisie!... déclara Denise en ricanant.

—Adieu... gémit Dolorès...

Elle courut jusqu'aux doigts gantés du jeune homme, les prit, et chaudement les baisa, puis, s'étant reculée, elle s'affaissa tout à fait dans la fondrière. L'eau de pluie clapota autour du manteau; les yeux noirs se ternirent;l'enfant porta les mains vers son front et s'évanouit...

—Va-t'en, lâche! cria Denise en larmes! Mais va-t'en. Tu vois bien que tu la tues...

Outré de sentir les domestiques le blâmer avec leurs yeux sournois, il rendit la main. La jument bondit.

«Grâces à Dieu, c'est fini!» fut d'abord la pensée d'Omer.

«Ma présence l'exaltait, raisonna-t-il ensuite; elle se calmera quand elle me saura loin.»

Il n'avait pas regardé en arrière, de crainte d'être rappelé par un signe.

«Pauvre comédienne!» soupira-t-il.

Dès qu'il fut à distance suffisante, il tourna la tête. Dolorès était un tas de chiffons bruns émergeant sur l'eau de la fondrière. Le chasseur débouchait un flacon. Denise soutenait la face inerte. Sur le siège drapé de vert, le cocher rassembla les guides avant de descendre. Les deux chevaux encensaient pour chasser de leurs crinières les gouttes d'eau.

«Malheureuse fille!» se répétait Omer.

Elle était toujours cette chose immobile et chiffonnée dans la boue. Le chasseur entreprit de la redresser, et les plumes du bicorne s'agitèrent dans cet effort. Mais Fly gagna sur la main. Le cavalier dut y pourvoir. Un moment il apprécia le plaisir d'être balancé en rythme, sous les feuilles claires et fraîches, par le trot régulier.

«Je n'étais pas l'acteur qu'il fallait à cette créole! Mieux vaut cette douleur brutale et passagère qu'une longue vie de dédains réciproques, d'ennuis, de querelles... Mais elle a de la peine, de la vraie peine! Seigneur, épargnez-là!»

Tout une heure il se complut, en chevauchant, à lamélancolie de la plaindre. Plus tard, il s'admira pour avoir usé de fermeté.

Au tourne-bride du rendez-vous, Courfeyrac le put distraire parce qu'il montait une cavale arabe, bonne sauteuse, prêtée par un garde-du-corps.

A Meudon, un matin d'été, l'an 1830, Omer Héricourt quitta la chambre conjugale, pour cacher les larmes de la plus douce émotion. Elvire et lui venaient de s'étreindre, en fêtant, par un long baiser qui lia mieux leurs âmes, l'anniversaire de leur fils endormi près d'eux, sous les dentelles du berceau. C'était, au cœur de l'époux, une ivresse et un vertige singuliers.

Son esprit lui sembla traversé par le soleil que filtraient, à la fenêtre de son bureau, les branches pendantes du lierre, du chèvrefeuille. Il était las et bienheureux. Il s'alanguit sur le fauteuil devant la tablette rabattue du secrétaire, devant l'amas de ses travaux. Dehors, la pelouse ovale s'éployait, entre le grand cèdre sombre, les buissons de fusains luisants, et les blonds tilleuls. Ses chiens jouaient au galop. Une pie gagnait le zénith en jacassant. Les courbes du ciel vibraient. Les insectes bourdonnaient. Un gros frelon de velours brun joua des élytres, suspendu dans l'air.

«Merci, nature! Et toi, Seigneur, cria la religion du jeune homme... Tu me combles de tes dons... L'été sublime salue la première année révolue de mon fils, trapu déjà comme un légionnaire de César, un fondateur de camps et de villes, un fidèle de Mithra!... L'été sublime n'as-tu pas salué par ces mêmes rayons aussi, par ce même chant de la vie féconde, l'heure de mon union. Tu faisais resplendir les couleurs dessaints debout dans les ogives des vitraux. Un rayon bleu venu du manteau de la Vierge enveloppa même la chère posture d'Elvire inclinée sur le prie-dieu, et farda célestement la fleur non pareille de son pur visage. Cloches qui sonniez dans le faîte, saviez-vous quel bonheur vous annonciez au monde? Saviez-vous que rien ne devait mentir de ce triomphe solennisé par la magnificence des uniformes, sur les épaules des officiers accompagnant l'oncle Augustin? Pairs chamarrés d'argent, généraux chamarrés d'or, prêtres poudrés, dames en turbans ou bien empanachées de marabouts, messieurs si graves sur vos cravates de mousseline et vos collets d'habits, et vous, mes amis du Palais si généreux et si loyaux sous vos chevelures abondantes; deviniez-vous alors ce que le mystère de ma vie renfermerait de joies? O mon Elvire! Printemps qui fleurissais, été radieux et vibrant, automne d'or et de nuées, que fûtes-vous sinon les berceaux admirables de l'amour? Hiver qui coiffas de neiges candides l'hôtel des comtes Dubourg où ronflaient les flammes ondoyantes dans la cheminée de pierre, qu'as-tu voilé sinon la félicité de nous chérir, elle et moi, les mains aux mains, la joue contre la joue, sur le sofa, tandis que maman Virginie murmurait ses oraisons, égrenait son rosaire et regardait, dans l'âtre les images flamboyantes des supplices infernaux? Nuits de toutes les saisons qu'avez-vous obscurci dans nos âmes communiant de leurs corps soudés en une seule force afin de perpétuer ce désir de passion par les rires d'un enfant joyeux d'avoir vaincu la mort! Olivier, mon fils, tu es la promesse de l'idée latine ressuscitée en dépit des victoires que fêtèrent ici les Barbares Germains, Kalmouks, et Vikhings, il y a quinze ans. Les aigles de Rome se déploient dans tes yeux noirs, les yeux des Lyrisse,Lys Lyris... Surnom peut-être d'un prêteur à l'équité sans tâche. Mon fils... Tu n'es encore qu'un Cupidonjoufflu; et les lys ne brillent que sur ton teint, bel enfant de mon Elvire... Puisses-tu posséder l'esprit aussi noble et clair que le surnom de ton ancêtre, de mon-bisaïeul par qui fut réveillée l'âme de la liberté romaine dans les cerveaux des descendants latins disséminés sur tout l'Occident, étouffés sous la tyranie franque, germanique et scandinave. Une année entière, Elvire et moi nous t'avons espéré dans nos embrassements chaleureux. Malgré que la mère fut délicate, tu naquis de sa chair adolescente. Une année entière, nous t'avons vu grandir, fragile et chagrin, en souhaitant l'apparition de ta vigueur. Et te voilà sauvé des maux!... Grâces te soient rendues, nature, qui m'as fait de la sorte immortel, si le descendant éternise le principal de nous-même: la pensée!... Ma vie, dès cette heure, est sans fin; comme toi, lumière du ciel, fécondité du monde!»

Pensif, il demeurait les yeux fixes, et l'âme en extase. Dans l'air fauve trépidaient les élytres du frelon. L'essieu d'une voiture criait sur la route, au delà des murailles.

Il sentit qu'il ne pourrait connaître le travail, cette heure-là. Trop de bonheur exaltait la vie. Caresses, douceurs, dévouements, sagesse domestique, élégance et gaieté, toutes les vertus d'Elvire, captivèrent l'attention de sa mémoire. Surtout il se complut à se rappeler la saveur de cette peau duveteuse et rosée sur le visage, autour des yeux clairs, sous le menton, sur les épaules rondes et lisses, dans la ligne longue du dos étroit que deux signes marquaient ainsi que dans un ciel d'aube, deux astres pâlissants et près de s'éteindre. Il décida de se souvenir longuement. Les joies espiègles et fréquentes de la volupté, sa petite épouse adolescente les lui dispensa de nouveau, dans les vagues des batistes qui prêtaient à leur lit l'apparence d'un lac blanc sous la tempête, aux heures où toutse fond dans les ombres laissées par la lueur de la veilleuse mauresque. Le cher corps de l'ange mince, il l'eut dans le frisson de sa pensée fidèlement évocatrice. La face de fleur riante emplissait tout le décor de son existence depuis un an. Il ignorait comment son éloquence avait pu gagner ou perdre, aux entr'actes de l'amour, tant de procès libéraux, comment lui-même avait, plusieurs fois reçu, dans l'hôtel du faubourg Saint-Germain, les membres de l'opposition: La Fayette, Laffitte et le général Lamarque venus saluer, au salon du Régent, la tante Caroline qui, malgré la dissolution de la Chambre, avait convaincu les propriétaires ruraux en rapport avec les Moulins-Héricourt, d'élire le général Pithouët. L'un des Deux Cent Vingt-un députés, signataires de l'adresse qui refusait au Roi le concours de la Chambre pour discuter les lois du ministère Polignac, venait d'être au mois de juin, renommé par le même collège. La vieille tante avait, chez son Omer, attiré toute la reconnaissance du parti libéral et industriel, pour la gloire d'Elvire couverte de ses joyaux anglais, de ses armures de satin, telle que les anges opulents du Véronèse entourés d'apôtres à mines de seigneurs, sur lesquels brillaient, les lustres, buissons ardents de lueurs et de gemmes.

Omer eut le désir de contempler sa femme, et rentra dans la chambre. Parmi les ondes fauves de sa chevelure écoulée, Elvire sommeillait à demi. Ainsi que deux pétales à franges sombres, les paupières recouvraient les cœurs des yeux forts, quelque peu des joues roses et liliales. Sur les guipures du drap, dormaient, nus, potelés, ses bras d'enfant. Le souffle gonflait les cimes brunes de la gorge et leur voile vers les lumières que filtraient les rideaux blancs, et qui pénétraient la pièce, pour se mirer au poli de la commode en thuya tigré. Omer demeura, sans geste et sans parole. Toute son âme souriait en lui. «Que manque-t-il de ce quej'espérai d'elle?... En vérité, l'ange a tout donné à l'espoir de son Lucifer...» Il chercha les défauts, regretta qu'elle fut un peu maigre, que le bien dotal produisit des rentes moindres depuis un an; qu'elle s'attristât trop lorsqu'il la quittait et que cela l'eut empêché d'accomplir des actes utiles, un voyage nécessaire aux intérêts de la charbonnerie, dans le moment où les Belges préparaient la révolte contre le gouvernement des Pays-Bas, les Polonais contre celui des Russes, les Lombards, les Vénitiens, les Hongrois et les gens de Bohême contre celui de l'Autriche; dans le moment où les sociétés secrètes se confédéraient mieux autour de laJeune Europe, afin d'établir l'unité de l'Italie, l'unité de l'Allemagne et la République européenne. Certainement son caractère ne s'affermissait pas au contact de la douce créature. Elle le soumettait à son désir de le choyer sans cesse, de l'asseoir sur ses genoux, de le serrer dans ses bras, de l'attirer au fond des ottomanes. Elle était jalouse des lectures où il s'absorbait, inquiète de le craindre infidèle, s'il s'attardait aux séances de l'«Ardente-Amitié», et de l'association «Aide-toi, le Ciel t'aidera» qui réunissaient les membres influents des Loges et des Ventes. Omer négligeait de plus en plus ses devoirs politiques. «Chère Elvire, songeait-il, tu m'apportes de nouvelles excuses pour ma lâcheté... Ma reconnaissance te sacrifie ce qui m'ennoblissait à mes yeux!... Tu aides la peur à triompher de ma raison!»

Elvire lui souriait; elle tendit les bras. Il se pencha sur elle. Leurs lèvres se joignirent. Le parfum de la chair féminine lui fut une volupté suave. Il sentit la jeune femme se roidir contre lui, et soulever tout son corps en fièvre. Ils se fussent accordé les joies extrêmes, si la camériste n'eut gratté à la porte. Elle apportait le plateau, la chocolatière, les tasses d'argent. Les époux s'amusèrent de manger ensemble; commechaque jour, pendant que la nourrice allaitait leur fils goulu. Puis ils furent deux amoureux de romance qui se promenèrent dans les sentes du parc, la main à la taille. Les chiens de chasse couraient devant, à la poursuite des oiseaux, et flairaient les traces des lapins. Bientôt, sur l'étang, Elvire ramait à l'ombre des saules. Elle entretenait son mari de leur enfance fraternelle afin d'éterniser leur affection dans le passé, afin de la grandir. «Me crois-tu celle que tu désirais?... Seras-tu toujours aimable?... Il faut écrire à ta mère. Elle s'imaginera que tu l'oublies, que je te la fais oublier, quelle peine elle aura! Je me reprocherai qu'elle pût un instant penser ainsi de moi. Pourquoi s'attarde-t-elle à cette longue retraite... Delphine de Praxi-Blassans ne doit guère égayer notre pauvre dame dans le couvent. Enfin elle se trouve bien à l'église depuis que ses terreurs lui laissent du répit... Reprendra-t-elle jamais confiance auprès de nous... Comment une pareille sainte peut-elle redouter l'enfer?... Excès de scrupules... oui... La grande piété n'assure donc pas le bonheur? Il n'y a donc que l'amour... que notre amour...»

Plus tard elle était la bonne ménagère qui, les clefs à la main, ouvre et ferme les armoires, distribue le linge aux servantes, gronde la paresse des laquais, dicte au cuisinier le menu selon le goût des convives, vérifie les additions, empile les écus et les louis sur la tablette du secrétaire, veille à l'ordonnance de la table, à l'éclat des argenteries. Elle était la petite reine sévère et criarde qui morigène le cocher obèse, pour ses comptes d'avoine, reproche l'insolence du groom, rectifie la tenue du maître d'hôtel grognon, marchande les morceaux du boucher, écrit au notaire pour récupérer les fermages échus, à l'agent de change pour placer les fonds, sans oublier d'accourir au galop entre deux fonctions, une facture à la main, jusqu'au bureaudu mari, et, simulant la mine d'une écolière nigaude, déposer sur la joue mâle le souffle d'un baiser tiède, ample et rieur.

Au milieu des amies, elle était aussi la jeune dame en soie parfumée qui rappelle les triomphes de chacune: elle blâmait le vice, en personne attristée qu'il navre; elle vantait la vertu en moqueuse qui s'amuse de paraître irréprochable; elle discutait à profusion sur la mesure des chapeaux, la finesse des escarpins et la valeur des bijoux. Artiste, elle enseignait les mérites des nuances qu'on peut unir, et les qualités de lignes qu'accorde un corset.

Elle fut aussi la fille bonne qui, tout à coup, se précipite vers la petite anse où son père pêche à la ligne, sous un large chapeau de paille. «N'a-t-il pas trop chaud, trop froid? L'humidité gagne-t-elle ses jambes?» Elle emmenait le domestique chargé de couvertures, de manteaux, d'une théière qu'emplissait l'eau bouillante.

A table, elle versait la rhubarbe dans la cuiller à soupe de sa mère. Contre celle de la vieille dame elle échangeait son assiette de poisson, les arêtes ayant été méticuleusement extraites de sa truite. Et c'étaient mille soins assidus qu'elle rendait à tous, contente, orgueilleuse de savoir faire le mieux. Omer l'admirait bien qu'elle l'impatientât par ses attentions trop fréquentes. Dans ces menus faits quotidiens, la grâce de leur tendresse s'affirmait continûment, ce dont jouissaient leurs vies molles et rapides. Après avoir lu certains poèmes de Lamartine, Elvire, une fois disait:

—Le charme de l'étang est devenu celui d'un grand fleuve emporté sous le soleil avec toutes les richesses de ses eaux... Nous nous sommes mariés hier, pour ainsi dire... Je me plais encore à la fraîcheur de la source; néanmoins il me semble que bientôt j'aspirerai l'odeur salée de l'océan. Je hume l'air pour y découvrirle parfum qui sera celui de notre avenir, Omer!...

—C'est que vous m'aimez moins, Elvire... sans quoi la source et l'estuaire seraient oubliés de votre âme dont les heures actuelles enchanteraient le songe. Pour moi, tout le passé n'est plus qu'une mémoire brumeuse; tout l'avenir reste indifférent: je ne saurais le prévoir; rien de lui ne m'attire ou ne m'inquiète, puisque vous êtes le présent...

—Fi donc!

Il l'abusait ainsi dans le désir de lui mieux plaire. Mais les regards de l'ange le devinaient plus anxieux d'apprendre si le ministère Polignac oserait forfaire aux principes de la Charte et, par voie d'ordonnance royale, déclarer dissoute la nouvelle Chambre libérale.

Sur les avis du fameux Ouvrard, la tante Caroline Cavrois ajoutait, à ces présomptions, une telle foi qu'elle venait de prendre ses mesures pour engager la Banque d'Artois à la baisse. Car la rente fléchirait, au premier signe d'un coup d'État. Si le major Gresloup déclamait sans cesse que Polignac était capable de ce crime et de tous les autres; MmeGresloup blâmait la Compagnie Héricourt d'écouter les conseils de M. Ouvrard, et de jouer sur le fléchissement des fonds. Dolente, elle redoutait également pour elle, pour les siens, la spéculation et la maladie.

A la mieux connaître, Omer découvrait, en cette dame lourde, blanche, dont les beaux yeux bleuâtres remuaient peu, une personne dévouée, sans bruit et sans effusions, à la félicité d'autrui. Comme elle avait, tout un décembre, lavé le linge des geôliers autrichiens, sous le costume et l'apparence d'une servante, afin de préparer inutilement l'évasion du major enfermé dans le cachot du Spielberg, de même elle eût tout accompli, sans hésitation ni discours vain, afin d'épargner à ses enfants une douleur réelle. Parfois elle accusait, fort douce, son gendre d'inquiéter Elvire enlui dissimulant des pensées. La bonne mère exhortait le jeune homme à ne point faire souffrir la petite épouse soucieuse de former avec lui l'être unique: deux corps au service d'une même volonté. La voix étrangère de MmeGresloup qui cherchait le mot propre, durant l'espace d'une hésitation très brève, donnait une lenteur digne à ses phrases. Elle semblait ainsi dire obstinément des choses très graves, très sérieuses et très définitives. Par là son langage en imposait, telle une voix de la sagesse. Les cloches de ses robes marron rayées de noir, fleuraient très fort l'essence de lavande autour de la dame qui, silencieuse, découvrait trois dents de craie brillante, pour volontiers sourire à la moindre gaîté de son entourage. En sorte que sa bonne humeur, sa propreté, ses attentions de ménagère soigneuse, ses goûts délicats, ôtaient toute apparence de calcul personnel ou de rancune à ses instances.

Omer promit de voir Dieudonné Cavrois et de lui représenter le péril de cette position à la baisse. Le général Héricourt ne pouvait, d'Algérie, rien prévoir. D'abord tenu à l'écart, dès la chute du ministère Martignac, pour avoir engagé Châteaubriand à donner sa démission d'ambassadeur à Rome, et bien qu'en sa qualité de vieux diplomate, à la mémoire indispensable, il eût, par la suite, regagné la confiance de Charles X, le comte de Praxi-Blassans, se trouvait enclin à desservir, par ses soupçons excessifs, des maîtres arrogants. Donc il approuvait les prévisions d'Ouvrard, parlait de coup d'État, pressait la Compagnie-Héricourt du jouer à la baisse. Là-dessus, un dimanche, on apprit que M. de Châteaubriand commandait les chevaux de poste afin de prendre, le lundi, la route de Dieppe où l'attendait MmeRécamier. Ce voyage n'indiquait-il pas une sécurité d'esprit parfaite? Aussi bien le général Lamarque était aux champs, et M. Laffitte à sa terre de Breteuil, dans le département de l'Eure. Ces personnagesillustres de l'opposition se fussent-ils absentés si la chance d'un coup d'État congréganiste leur eût semblé proche. Non. Ils fussent demeurés à Paris, désireux de paraître dans une algarade tout au désavantage moral du gouvernement qu'ils combattaient, et dans laquelle il seyait qu'ils prissent posture incontinent.

En saint-simonien convaincu par les ardeurs de ses chimères, le major Gresloup contestait les prévisions pacifiques. Sa voix sourdement furibonde représentait les demi-soldes et les carbonari comme prêts d'être les maîtres du siècle, de fonder le Papisme Industriel sur les idées généreuses de la Révolution. C'était l'avenir qu'il promettait à son fils Urbain, alors élève de l'École polytechnique. A justifier les audaces de la tante Caroline, il s'empourpra fort le visage, tout en discutant et mâchant, au dessert du souper, ce dimanche soir, les dattes expédiées de la terre africaine par le général Augustin et le lieutenant Émile de Praxi-Blassans.

Le lendemain, sur les supplications de sa femme qui eut les larmes aux yeux, il résolut de faire atteler la calèche, de courir aux informations. Il emmenait leur gendre, qu'appelaient à Paris ses devoirs d'avocat, et que les anxiétés de madame Gresloup persuadaient de voir son cousin.

Ils quittèrent Meudon, laissant au perron de la villa, leur chère Elvire gaie, délicieuse dans ses boucles anglaises et les ruches de son bonnet, entre ses manches à gigot. Une minute, Omer désira passionnément ce corps jeune et vif qu'une année d'amour avait épanoui. Franche, elle jeta, de ses mains, quelques baisers, tandis que les roues de la voiture écrasaient la terre sèche, sous la charmille bourdonnante, passaient la grille aux lances dorées, les pilastres surmontés d'urnes en granit.

Les deux hommes se proposèrent de consulter le comte de Praxi-Blassans. S'il approuvait les desseinsde la tante Caroline, c'est qu'il entrevoyait fermement le possible de leur succès. D'ailleurs, la bonne dame était trop fine pour ne pas avoir interrogé sur les conséquences d'un pareil événement ses conseillers ordinaires le général Pithouët, qui remplaçait, à la Chambre, le général Foy, comme orateur libéral et comme représentant de l'ancienne armée; M. Casimir Perier qui, propriétaire des mines d'Anzin, alliait constamment ses intérêts à ceux de la Fosse Cavrois; M. Laffitte même de qui les bureaux escomptaient à Paris les traites et les effets de la Banque d'Artois. Omer comptait obtenir de son cousin Cavrois les bonnes raisons à lui mandées par sa mère, en dressant toute cette combinaison derrière le bureau des Moulins-Héricourt, à une demi-lieue d'Arras. Il fallait découvrir l'étudiant soit dans son logis de chimiste à Mont-Parnasse, soit dans les guinguettes environnantes, soit rue Montpensier, chez les grisettes de la mère Cardoche, soit au laboratoire du professeur Jean-Baptiste Dumas, soit enfin à la loge de Chaillot, où le gros garçon remplissait, depuis peu, le rôle de F.·. tuileur.

Cela convenu, M. Gresloup croisa ses bras courts par devant sa corpulence, et déplora que la prise d'Alger servît les vues de Polignac, de la Congrégation, en attribuant à la royauté de Charles X l'auréole de la conquête. Cicatrice du coup de sabre reçu pendant les guerres de l'Empire, une ride, enflait au feu de la colère, rougissait, entre la narine droite et la bouche de l'ancien dragon. Il répétait rageusement les phrases publiées par Mgr de Quelen afin de convier les fidèles auTe Deumde la victoire. Menaçantes envers quiconque oserait la rébellion contre le Roi, et serait, alors, aussi bien que l'Infidèle, confondu, ces phrases étaient un appel à la force des armes pour terrasser la résurrection de la liberté jacobine. Elles n'invitaientque trop à prévoir jusqu'où le ministère Polignac appliquerait ses théories absolutistes.

Omer hésitait à le croire. Au Palais de Justice, où l'amenait constamment sa profession, un procureur royal fort bien en cour affirmait que, sur le bureau du ministre de l'Intérieur, chacun pouvait voir les lettres closes convoquant les députés élus par le scrutin hostile au gouvernement. Sans doute, il n'était pas dans les desseins du Roi de décréter une dissolution qui eût excité les esprits, ameuté les passions des bonapartistes, des saints-simoniens, des demi-soldes, des carbonari, des jacobins, et de la Jeune Europe.

Quand on ne s'entretenait pas de politique ou de science, M. Gresloup n'aimait guère converser en voiture. Après un docte parallèle entrela Tribune, qui visait à rétablir la République de la Convention, etle National, qui souhaitait un parlement avec un roi constitutionnel, le major cessa de répondre, sinon par monosyllabes. Renversé dans les coussins de la calèche, il fumait un cigare en méditant, l'œil fixe, à l'ombre de son chapeau. Saint-Cloud s'éveillait à peine. Des piqueurs, sous la livrée de chasse, achetaient du tabac à la porte d'un débitant. Ils dirent que le Roi allait courre le cerf à Rambouillet. En bonnet de police et en veste, des lanciers menèrent à la Seine les files de chevaux nus. Le clairon de la caserne jetait ses notes allègres. Un orage se formait à l'horizon par dessus les verdures de Longchamp. Le pain chaud et sa bonne odeur sortaient des boulangeries dans les hottes des porteuses coiffées de madras. On traversa le Bois de Boulogne sans rien voir que le dos soutaché du postillon, et les croupes de ses deux bêtes aux colliers de grelots. Omer, un moment, craignit que l'averse ne gâtât son pantalon blanc, ses gilets à châle et son habit pincé. Mais bientôt les nuages se dispersèrent au delà de Courbevoie.

Avant d'aller aux nouvelles, M. Gresloup voulait savoir si le capitaine Lyrisse et le général Dubourg étaient revenu des Pays-Bas, et comment s'accroissaient les affaires des loges belges.

Rue de Verneuil, le portier annonça le retour des voyageurs. Quittant alors son gendre, que des affaires accaparaient là pour deux heures, le major le pria de venir à l'Institut, où l'orateur de l'Ardente-Amitié, François Arago, lirait, dans l'après-midi, l'éloge de Fresnel, et retracerait, avec un enthousiasme mystique, les découvertes relatives à la polarisation de la lumière. Là, MM. Combeferre et Courfeyrac devaient aussi présenter Omer à leur vieux maître Destutt de Tracy, le chef de l'école sensualiste et des idéologues qui avait lutté, au Sénat impérial, contre l'esprit de dictature, et proclamé, en 1814, la déchéance du despote. Se flattant d'être aimé de cet illustre philosophe pour ses récents plaidoyers en faveur des publications poursuivies par la censure, l'avocat n'eût point voulu manquer cette rencontre. Quant au major, il attendait, qu'à cette fête de la science et de la philosophie, se manifestât le sentiment libéral de l'assistance.

Comme il gagnait l'appartement où il recevrait les plaideurs, Omer, pensif, admirait que le cours arbitraire des événements l'eût conduit là, près d'être compromis dans une affaire de conspiration, pour peu que Polignac se prémunît contre les adversaires de la politique royale. La dot et le charme d'Elvire avaient été comme le prix du sacrifice exigé par le capitaine Lyrisse et par le major Gresloup, afin qu'il consacrât son intelligence et sa vie à leurs illusions. Ainsi, l'oncle Edme avait repris en quatre ans toute l'autorité de jadis sur le caractère de son neveu. «Je suis encore asservi», constatait l'époux d'Elvire.

Effrayé de sa faiblesse morale, exaspéré même, ilclaqua brusquement la porte de l'entresol qui dominait les communs, traversa l'enfilade, trois chambres basses tendues de papier à marbrures, la première garnie de banquettes en velours rouge, la seconde munie d'un guéridon drapé et de fauteuils Voltaire; la troisième, plus grande, contenait six chaises curules, une table, des armoires en acajou remplies de paperasses. Le buste en marbre d'un Cicéron géant occupait le centre de la cheminée. Des rideaux cramoisis cachaient à demi la fenêtre que pénétrait mal le jour morne de la cour. Cela révélait toutefois un long tableau peint dans l'atelier, de David, et qui représentait le courroux d'une émeute sur le Forum: des citoyens, noblement vêtus de toges orangées, rouges ou bleues, accusaient, de leurs bras musclés, Brutus montrant au-dessus de sa tête, le motLexinscrit au piédestal d'un héros casqué. Auprès de cette image, Omer Héricourt songea longtemps que son fils, après lui, triompherait selon le rêve des grands Romains. Il mêla cet espoir à ses travaux, en compulsant les exploits d'huissier, les lettres, toute la paperasse judiciaire, en rédigeant quelques notes pour ses plaidoiries.

Vers dix heures, il entendit beaucoup de personnes causer dans les deux salles. Huit jours durant, l'avocat n'était point venu à Paris; toutes les consultations avaient été remises à ce lundi-là par le secrétaire, M. Boredain, ce lieutenant de Leipzig, ami de l'oncle Edme et qui avait connu de longs ennuis dans les prisons d'État après les complots militaires de 1820. Petit homme net et propre, il accomplissait avec diligence une copieuse besogne; il connaissait tous les clients; il préparait, pendant l'attente de chacun, la fiche relative à l'affaire qui l'intéressait, et propre à renseigner sur le personnage. Avant d'introduire, il remettait à l'avocat le petit carton indicateur.

MM. d'Orichamps et Mesnil entrèrent d'abord derrièrelui. L'ancien émigré déçu par le gouvernement de Charles X, et le petit commis de banque qui l'admirait, saluèrent, s'assirent. Assurant l'une par-dessus l'autre ses jambes brèves serrées dans un pantalon de nankin sali, M. d'Orichamps prétendit déférer à la Cour de cassation le jugement qui l'avait, en appel, débouté de sa requête tendant à recevoir une parcelle du milliard des émigrés. Il exigeait aussi que les juges connussent plus rapidement de l'action par lui intentée dans le but d'obtenir que les magistrats annulassent le testament de son cousin rédigé à son dam et en faveur de saint François Régis, de l'Œuvre pour le mariage des concubines. Le gentilhomme n'admettait pas que ses opinions actuelles, trop libérales, fussent une raison pour l'exclure de la justice. Était-il, ou non, un émigré? La question de droit se confondait avec la question de fait. M. Mesnil, balançait son chapeau d'une main, chiffonnait de l'autre sa calotte en soie noire, exaltait les opinions de son ami au moyen de syllogismes péremptoires. Il invoquait auprès d'Omer le sens de la loi. Il finit par se hausser sur les pointes de ses souliers à cordons, et par étendre ses bras agitant calotte et chapeau:

—J'y dévorerai plutôt mon avoir, Monsieur. La loi doit triompher de l'arbitraire, fût-il royal!

M. d'Orichamps levait son doigt blafard chargé d'une bague héraldique. Il annonça que M. Mesnil et lui venaient de mettre en commun leurs économies afin de poursuivre les procès. Ils vivraient dans le même logis de la rue Gît-le-Cœur, sous les tuiles. Dorénavant, de leurs maigres appointements, ils allaient soustraire de petites sommes pour tenir tête, et ameuter, un jour, l'opinion contre l'iniquité des juges.

—Il faudrait un rien... un souffle, et le fruit pourri, Monsieur, tomberait!... Et nous serons peut-être ce rien, ce souffle, M. Mesnil et moi!

Indéfiniment, ces messieurs s'excitèrent. Leurs bedaines oscillaient sur leurs petites jambes. M. d'Orichamps offrait à M. Mesnil une prise dans sa tabatière de corne. M. Mesnil l'acceptait avec une révérence, puis époussetait les manches de son habit en ratine usée. Le chef blême, osseux et chauve de M. d'Orichamps émettait d'ironiques sentences. Épais, chevelu d'une perruque grisonnante, M. Mesnil pérorait. Omer eut de la peine à les reconduire vers la porte.

Ils demeurèrent ensuite dans la chambre au guéridon; ils expliquèrent leur cas à une dame qui consultait le code.

Personnage important, grave, influent dans la Loge, propriétaire, rue Richelieu, de la maison où le libraire Pied-de-Jacinthe tenait boutique, M. Roulon leur succéda devant la toile aux Romains. Ayant omis son dentier, il crachotait en parlant. Omer dut reculer son fauteuil. A voix lente et digne, M. Roulon se plaignit de conserver, en gage d'un prêt, certains titres de rentes, à cinq et trois pour cent. Que la baisse se fit: pouvait-il alors contraindre l'emprunteur, qui s'y refusait d'avance, à l'augmentation du nantissement? Son opinion même, qu'il développa en citant les paragraphes, était négative; néanmoins il souhaitait que l'avocat en fournît une autre affirmative, malgré toutes objections. La controverse ne se termina qu'au moment où le saute-ruisseau de M. Roulon, morveux de douze ans, lui apporta le cours, selon ses ordres. Avant l'heure de la Bourse, la rente perdait trois francs dès la cote d'ouverture, faite par les coulissiers, Passage de l'Opéra.

Ébloui par sa chance, Omer sauta de son fauteuil: la tante Caroline ne s'était pas leurrée. On interrogea vainement le petit garçon: il ne savait rien des motifs qui avaient déterminé ce coup de baisse... Qu'était-il advenu? M. Roulon brossait machinalement, avec sa manche, un pan de son ample redingote noire.

—J'en avais le pressentiment!... répétait-il... Et cependant Rothschild jouait à la hausse, samedi. Mon gage est insuffisant. Et je ne reverrai pas le surplus de l'argent que me doit le baron Hulot d'Ervy.

Omer n'écoutait plus ces doléances. Le gamin ne se trompait pas: il avait inscrit le cours au crayon, sur un papier qu'il tira de sa casquette à gland jaune. Quel événement? Les gens sages n'en prévoyaient point. Le prudent Montalivet lui-même était aux champs, comme M. Laffitte. Peut-être une flotte turque bombardait-elle Alger? M. Roulon le crut. Ce fut l'avis de MmeCardoche, que M. Boredain, en souriant, achevait d'introduire. Lourde et flasque dans sa robe de percale à fleurs, cramoisie au fond de sa capote en paille, elle tomba sur l'un des sièges curules, et déclara qu'on ne savait rien de neuf, rue Montpensier:

—Quand on a fait d'abord fusiller Ney, Labédoyère!... Ah! gouvernement d'assassins, tu vas succomber sous les cataclysmes!... Le Ciel venge nos martyrs!... Pauvre, pauvre France!...

L'ancienne amie de Labédoyère s'épongea. Elle sentait la cannelle et la mélasse cuite. De son cabas ses mains tremblantes extirpèrent plusieurs commandements d'huissiers. Elle était sous la menace de saisie et de vente, pour une fourniture de soie qu'elle ne pouvait alors payer à Camusot, le marchand de la rue des Bourdonnais. Les bouffants de ses manches à gigot, non moins que sa grosse poitrine, empêchaient la négociante de voir au fond du cabas. Elle larmoyait et se lamentait. Discrètement, elle évoqua les amours passées d'Omer et d'Angeline, qui cousait encore à la lingerie, et celles de Dieudonné Cavrois toujours épris de sa petite Bordelaise, Noëmie. En souvenir de ces relations, elle espérait une aide. Tout son malheur, elle le dit à M. Roulon, de qui la prestance austère semblait digne d'être invoquée. L'avocat, toutaux calculs secrets de sa fortune probable, lui conseilla cependant une opposition, et un appel au juge des référés. M. Boredain glissa, par la fente de la porte, son profil fûté. Il entra, murmura que M. Pied-de-Jacinthe demandait d'être reçu. Son affaire ne pouvait souffrir de retard. L'ancien sous-officier du colonel Héricourt apparut lui-même, haut et sévère, leMoniteurà la main.

—Le numéro duMarteauest composé: dites-moi si je puis le publier demain malgré les ordonnances royales... et ce qu'il m'arrivera...

—Quelles ordonnances, je vous prie?... Celles dont nous parlions comme d'un projet sans fondements?...

En un clin d'œil, Omer suffoqué parcourut le texte des mesures qui supprimaient la liberté de la presse et la liberté électorale, dissolvaient la Chambre libérale avant qu'elle se fût réunie, affirmaient que le pouvoir du souverain préexiste aux lois, appelaient au Conseil d'État les personnages les plus odieusement absolutistes.

—C'est le coup d'État... constata lentement M. Roulon.

L'imprimeur l'avisa que les journalistes discutaient dans les bureaux duNational. D'autres interrogeaient M. Dupin, chez lui, sur la question de droit. Devait-on faire paraître les journaux du lendemain, en dépit des ministres?

—On ne peut violer la loi!... déclara brusquement le propriétaire.

—C'est le Roi qui viole la Charte!... s'écriait Omer, dissimulant, sous l'indignation politique, la joie fiévreuse de ses gains à la baisse.

—Pardon... l'article 14..., répliquai M. Roulon.

—Il s'agit de l'interpréter!...

—Et pour la saisie, Monsieur Héricourt?... supplia MmeCardoche en étalant de nouveaux exploits sur l'acajou de la table.

Omer l'aperçut tellement vieille et tremblotante, avec de l'eau dans ses yeux ternes, qu'il n'osa la congédier. Il voulut rassembler ses esprits, émettre un conseil... La voix aigre de M. Boredain annonçait la grande nouvelle aux plaideurs, dans la pièce voisine. M. Roulon prêchait le calme à son locataire, M. Pied-de-Jacinthe, qui tapait du poing la cheminée, devant le Cicéron de marbre.

—Monsieur Roulon... Si je ne peux plus vendre mes brochures, je n'ai qu'à fermer boutique. Et qui vous payera votre terme? Polignac me condamne, moi et mes ouvriers, à mourir de faim!... A voir, si un vieux soldat se laisse égorger comme un mouton... Suffit!... On sait ce qu'on veut...

—Point de violence!... commanda M. Roulon, en avançant une main gourde ornée d'ongles plats et noirs.

Le vétéran haussa les épaules. Sa peau jaune collée au crâne s'empourpra sous l'empire de la colère. Il froissa leMoniteur, puis, après réflexion, il le plia, comme un effet militaire, avec soin.

—Enfin, Monsieur Héricourt, les juges me condamneront-ils si je publie le numéro duMarteau, comme la Charte et les lois m'y autorisent?

—Ils ne sauraient forfaire aux principes de la Charte!...

—Et même, libre à nous de refuser l'impôt maintenant... ajouta M. Roulon... puisque l'impôt ne doit être établi que par une loi... La dissolution de la Chambre, avant sa réunion, ôte à l'impôt son caractère de légalité!...

—Les gardiens de la loi violent la loi.

—Mais ils vont tout me vendre!... pleura MmeCardoche, qui ramassa les feuilles timbrées aux trois fleurs de lys.

Omer écrivit un mot pour le juge des référés, un autre pour l'huissier, et promit qu'il y aurait opposition contre la saisie-gagerie de Camusot.

A ce moment le comte Dubourg entra. Il était en robe de chambre et en pantoufles, les cheveux ébouriffés autour de son occiput chauve. Il se précipita sur leMoniteuret proféra mille interjections confuses, entre lesquelles il apparaissait que l'occasion était venue d'entreprendre la lutte, et de tout remettre au point, comme après le 10 Août... Pied-de-Jacinthe l'approuvait. On convint qu'il fallait se rendre à la librairie de la rue Richelieu: les journalistes duMarteaun'allaient pas manquer d'accourir chez l'éditeur.

En effet, quand on arriva, l'affluence était considérable à la devanture illustrée d'estampes et de croquis-charges. Là dissertaient des étudiants, amis de Cavrois et d'Omer, les assidus de l'Ardente-Amitié, ou de la Vente tous se récriaient à l'envi. Ribéride, frappant, de la main, son gilet écarlate, commentait à haute voix les paragraphes des ordonnances, devant les caricatures de la boutique, pour des badauds en veste de coutil et en habit de toile. Très pâle, le bel Enjolras secouait sa tête d'archange exterminateur vers les madras qui coiffaient jusqu'aux yeux des maraîchères chargées de leurs hottes à légumes: il persuadait un postillon nigaud sous la perruque à cadenettes, un portefaix colossal, deux commis qui avaient ôté leurs chapeaux à cause de la chaleur, et une dizaine d'écoliers narquois. Les bohèmes de la loge, Bahorel et Grantaire, retiraient leurs pipes de la bouche pour applaudir aux réflexions de Ribéride. Descendus de fiacre, Omer et M. d'Orichamps abordèrent le groupe de spectateurs qui grossissait devant la première page duMarteau. Coiffé d'un bonnet de coton, et la mandibule pendante, Charles X, sous l'habit d'un gâte-sauce, yparaissait avec un plateau de brioches. Au-dessous du dessin 3, était inscrite cette légende:

A la Renommée des Fameuses Brioches!Charlot, pâtissier de la Cour

On plaisantait sur l'autre sens du mot brioche, celui de bévue grossière. Les ordonnances n'étaient-elles pas une énorme faute?

Venu de l'estaminet voisin, le cocher Brémondot le prouvait à haute voix. Le peuple de Paris ne laisserait pas commettre une pareille insulte aux droits de la nation. Par des jurements et des invectives les autres compagnons desEnfants de Momusappuyaient son dire. L'ancien canonnier Bridoit boucla le sac d'avoine aux naseaux de sa jument, puis enraya les roues de son fiacre, pour haranguer plus à l'aise les passants. Dambeton, des chasseurs à cheval, planta son chapeau sur l'oreille; faisant claquer son fouet alerte, il cinglait à la fois l'air et le Polignac de qui son verbe maltraitait les audaces.

Des maraîchères, à les ouïr, ricanaient:

—Ça vous vexe, hein, les Parisiens!... Plus de Chambre, plus de journaux!... Vous v'là feignants!

—Moi... disait un postillon... pourvu que le pain soit à deux sous et le vin à quatre, je me moque du reste!

—Bien sûr!...

—T'as donc pas de cœur au ventre, sacrebleu!... riposta Brémondot... T'as donc pas de ça dans la jugeote!... Faut que tu sois pas Français... Tu sais pourtant que c'est les Cosaques qui ont ramené Polignac et les Bourbons en croupe, avec leurs sacrés Jésuites. Est-ce que t'es un Cosaque aussi?... Pourquoi que tu manges le pain des Français, alors?... Hein, dis donc?


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