XII

Image indéfectible, le souvenir de cette apothéose hanta l'esprit d'Omer, qui prêtait à l'apparition un caractère de prodige. Même il se blâma de n'avoir point deviné l'ombre du colonel Héricourt dans l'essor des fumées. Bien qu'il se doutât d'avoir transfiguré, sans trop de logique, la Bourse, la femme morte et le boulanger, en motifs de bas-relief antique, il refusa d'amoindrir l'émotion mentale dont il jouissait. N'était-ce point là quelque signe du destin promettant, après la richesse, le triomphe? Le carbonaro se vouait à le croire, tel le buveur qui, sentant la griserie l'étourdir, n'écarte pas le breuvage, mais cherche, au fond de la fiole, le poison des erreurs chères et magnifiques.

D'ailleurs altéré par les exploits de son rêve, il vida plusieurs verres de vin de Chypre en se réveillant, le lendemain dans sa chambre de l'hôtel Dubourg, où le général comte et l'oncle Edme, avec le soleil, étaient entrés, des flacons poudreux aux mains.

Les sons haletants du tocsin tintaient au faîte de Notre-Dame. Là flottait le drapeau tricolore, annonça Dieudonné Cavrois; et tous quatre trinquèrent en l'honneur des armes républicaines. Quand le major Gresloup les eut rejoints, ils s'étreignirent, émus. La même espérance vibrait dans leurs poitrines ivres, après quinze ans d'impatience douloureuse. Leurs verres se choquaient à l'unisson. L'or des rayons éclatantspénétrait l'or du vin roux comme se pénétraient leurs âmes éprises du même désir. Omer ne sut plus s'il était lui-même, ou si, tour à tour, son propre esprit n'animait pas la corpulence de son cousin, la forme trapue du major, l'agilité de l'oncle Edme, l'élégance du comte. D'abord éparses dans la haute chambre entre ses boiseries grises, leurs pensées, sa pensée, totalement s'épousèrent. Sur leurs langues, ce vin liquoreux coulait, aussi flatteur que la félicité de leurs paroles, plus âpre ensuite que l'audace de leurs vaillances. Le soleil, sembla-t-il, glissait en leurs âmes. C'était Ormuzd, l'autre nom de Mithra, la lumière, qui s'incarnait en eux pour égorger la bestialité du taureau: ils se le dirent, se rappelant les instructions maçonniques. Leurs intelligences rayonnaient. Ils faisaient bruire leurs voix chaleureuses. A chaque son, à chaque lampée, l'époux d'Elvire gagnait plus d'ardeur. Il s'allégeait de toutes craintes. Déjà l'Hôtel de Ville n'appartenait-il pas à la Révolution? Elvire et la Loi, Angeline et le peuple l'aimaient. L'avenir de sa race lui fut sublime. Lui-même, tout à l'heure, par le génie de son éloquence, communiquerait au monde sa foi. Il se prévit honoré par les baïonnettes des régiments, sacré par les sonneries des cloches, glorifié par l'adoration des foules, respecté par le savoir de ses amis.

Sûr de ce résultat, il endossa son uniforme d'estafette de la garde nationale. Chez un fripier, le comte Dubourg avait acquis un habit de général républicain; chez un F.·., acteur de l'opéra-Comique, il avait déniché les épaulettes nécessaires, et, dans une armoire, il avait retrouvé son chapeau, jadis en usage à l'armée de l'Ouest, large bicorne retroussé en arrière; enfin, il possédait toujours l'ample ceinture tricolore. Il jugeait ces insignes plus évocatoires de la Révolution que ceux de chef d'état-major aux armées de l'Empire. Ni l'oncle Edme ni le major n'avaient leurs costumesmilitaires. Urbain Gresloup, échappé de l'École, arriva dans la cour à la minute où l'on se mettait en selle, tous les chevaux de la famille ayant été amenés là, depuis la veille au soir. Omer, qui serrait la sangle de sa jument Fly, aperçut d'abord la jolie figure de son beau-frère. L'École se révoltait; les élèves aiguisaient sur les dalles des corridors les fleurets des salles d'armes. A son père et au général comte, le polytechnicien expliqua son plan pour tourner la position du duc de Raguse, au Carrousel. On lui représenta que l'Ardente-Amitié se devait réunir sur la place des Petits-Pères, afin de mener le comte Dubourg à l'Hôtel de Ville: là s'installerait un gouvernement provisoire, avant que les généraux La Fayette, Gérard et Pithouët, retenus dans les conciliabules des députés libéraux, pussent former une commission militaire légale. Urbain posa des objections. Un peu de son entrain fut déçu. Il persistait à croire son plan meilleur. Dieudonné lui versa du vin de Chypre dans un grand verre; et tous lui firent raison. Il choisit un alezan. On partit, orgueilleux d'être une cavalcade prête à vaincre.

—Vive la Charte!... répondait Omer du haut de sa bête, aux groupes de citoyens qu'étonnaient le général de la République et son état-major.

—Vive le général Dubourg!... criait Cavrois, à pied, en hissant, au bout du fusil, son bonnet à poil, rougi par trois ans d'humidité, sur le crâne du squelette, dans son laboratoire.

—C'est un officier de la République, qui a combattu les chouans aux armées de l'Ouest, avec Bernadotte!... renseignaient le capitaine et le major.

Ils s'inclinaient par-dessus leurs fontes vers les bonnets de police et les visages téméraires des hommes qui, sur leur veste de travail, avaient jeté le baudrier blanc à cartouchière, qui battaient le tambour, traînaient des sabres de cavalerie, paradaient sous le colbackde l'artilleur à cheval, le casque du carabinier, le chapeau de castor, le bicorne de la Convention, le bonnet de coton bleu, le béret basque, ou le schapska du lancier.

—Vive le général Dubourg!... acceptaient-ils, brandissant leurs piques, leurs fusils, leurs pioches et leurs pistolets d'arçon.

Le comte levait sa main gantée à crispin et, dans le silence obtenu:

—Mes amis, nous allons rétablir la République Une et Indivisible! Nous chasserons de Paris les soldats étrangers, nous ferons comme nos pères du 10 Août... En avant pour la Liberté!

Sa voix claire et sa noble mine émouvaient cette plèbe hardie qui dépavait la chaussée et, dans les hottes, montait les blocs de grès jusqu'aux mansardes, réserves de projectiles. Ailleurs, des charrons traînaient, au travers de la rue, la diligence dételée. Les garçons cabaretiers, autour, amassaient des tonneaux, les comblaient de pierres. Les maçons enchevêtraient leurs échelles et leurs brouettes. De massifs établis consolidaient la barricade, par les soins des charpentiers. Les demoiselles versaient à boire. Les écoliers, à bout de perches, promenaient des mannequins ridicules en habit de cour et en perruques à queue. Les chiens jappaient. Les ivrognes braillaient. Les palefreniers affûtaient la pointe de leurs fourches. On se troussait les manches. On dénouait les cravates. Des bras poilus désignaient les patrouilles de gendarmes, filant le long du quai. L'aveugle jouait du violon tandis qu'une boîteuse lançait les vers de la romance libérale:

Ah! rendez-moi les jours de mon enfance,Déesse de la Liberté!

Les sous pleuvaient des fenêtres, où paradaient en fichu et en madras du matin les ménagères accoudées derrière les panneaux des enseignes. Elles sourirentaux figures de l'Ardente-Amitié. Sous les bonnets à poil de la garde nationale marchaient M. Buchez, plus sévère dans son collier de barbe rêche, Durtot, le tailleur aux favoris roux, Combeferre et Courfeyrac, droits comme des coqs en l'appareil militaire, M. d'Orichamps qui avait enfilé, par-dessus le pantalon, de vieilles bottes à cœur, M. Mesnil qui, de la main droite, maintenait son fusil contre son épaule gauche. M. Roulon avait le hausse-col de lieutenant.

—Avant tout, il s'agit de faire régner l'ordre... recommandait-il au général Dubourg... Nous allons vous introduire à l'Hôtel de Ville. Et vous assumerez, comme il a été convenu dans la Loge, la direction provisoire des affaires.

Juché sur un bucéphale au pelage gris qui devait à l'ordinaire tirer de pesants camions, le loueur Rambourg arborait un drapeau tricolore cloué à la hampe d'une pique. Mais Dambeton avait renoncé à se servir de la haridelle trébuchante: la carabine sous le bras, il cassait une croûte avec Brémondot, qui avait planté son casque de cuirassier à la cime de sa personne. Les exclamations qui saluaient l'uniforme de général républicain devenaient plus nourries. Des écoliers se firent les avant-coureurs de cette gloire: ils l'apprirent aux démolisseurs de panonceaux et d'armoiries royales, à ceux qui dépavaient, et à ceux qui renversaient les charrettes pour obstruer les ruelles, pour enclore, de fortifications impromptues les quelques pelotons oubliés dans leurs postes par le duc de Raguse. Bleu, blanc, rouge, le panache enfoncé dans le bicorne verdâtre du général évoquait l'apothéose de Marceau, de Joubert, de Moreau, de Jourdan, de Hoche, de tous les héros jacobins. Les vieillards tremblaient de joie. Ils lançaient en l'air leurs vieux colbacks de Jemapes. Leurs cris d'autrefois renaissaient: «Vive la Nation!» Ils se coudoyaient. Dans les anneaux des paupières rouges,leurs vieux yeux en extase semblaient reconnaître un dieu. De petits garçons soutenaient les pas des invalides.

—Ah! le soleil des Pyramides!... soupirait l'un en hochant sa tête brunie jadis par la chaleur d'Égypte!

—Tremblez! tyrans!... chevrotait un autre au souvenir des temps républicains.

Pied-de-Jacinthe, sur la rossinante du cocher Bridoit, avait encore l'habit vert des dragons de Rivoli. Les vétérans applaudissaient son casque à peau de tigre et son bancal. Quelques-uns l'accueillirent avec l'ancienne chanson qui, sous le Directoire, menait à la bataille les sans-culotte et les orateurs des clubs:

Des mansardes, les drapeaux tricolores se dépliaient. L'oncle Edme et le major se découvraient à la vue de l'étendard pour lequel ils avaient affronté les feux des canons autrichiens, russes, allemands, espagnols, pour lequel ils avaient risqué leurs têtes au pied de tous les échafauds absolutistes. Ils ne pouvaient plus parler. Les larmes étouffaient leurs voix mâles. Des balcons, les jeunes filles jetaient des mouchoirs noués à des rubans bleus et à des rubans rouges, qui volaient quelques secondes devant les façades, comme des oiseaux de bon augure. Rambourg agitait à deux poings la hampe de son drapeau, qui frôlait les fenêtres. Aux croisées, les petits enfants, sur les bras des mères rieuses, tendaient leurs menottes pour saisir le pan écarlate; et le cheval de camion avançait lentement afin de permettre aux innocents cette joie.

Partout le peuple se réveillait. La République revenait à lui, sous le vieil uniforme de ses héros. C'était elle qu'il honorait dans le costume râpé du général Dubourg. On admira l'ample ceinture des Représentantsaux Armées, ces trois couleurs qui, lancées de la tribune aux harangues, avaient enserré dix ans l'Europe dans les triples ondes de leur étreinte maîtresse.

—Vive le général Dubourg!

Omer ne s'appartenait plus, assourdi par l'ovation continue, pénétré par les effluves de vaillance que dardaient les centaines de têtes audacieuses et barbues, étourdi par ses propres cris: «Vive la Loi! Vive la Charte!» ébloui par son rêve de conquête, par le sens d'être un peu le jeune prophète de la Lumière, près de vaincre avec la puissance des idées romaines. Il exultait. «Richesse et pouvoir!» se répétait-il. L'atmosphère torride illumina chaque point de l'espace; les figures des manifestants se modifiaient comme les vagues d'un fleuve rapide qui eût envahi les rues étroites, qui refluait au barrage de chaque barricade, où la voix publique consacrait le prestige du général Dubourg.

On n'attendait plus de périls, mais la seule gloire, derrière la hallebarde à gland bleu de l'escogriffe. En route, le Silène reçut un âne pour le soutenir avec sa cuirasse et son tranchelard. Urbain Gresloup entraînait toute une corporation d'aides bouchers, aux tabliers sanglants. Munis de crocs, de couteaux affilés, de quelques mousquetons, ils avaient suivi ce bel enfant courageux en habit militaire, qui mâtait son alezan nerveux. Un morion de la Saint-Barthélemy protégeait la tête grêlée du prote; il se fiait à son long fauchard de chouan. Un apprenti battait le tambour, à côté d'Enjolras invoquant les drapeaux. Enfin, les statues saures de l'Hôtel de Ville, sa façade noircie par les siècles et son campanile s'encadrèrent au bout de la rue qu'obstruait l'Ardente-Amitié. Des milliers d'individus grouillaient sur la place de Grève. Leurs sentinelles arrêtèrent la troupe. M. Roulon parlementa, voulut qu'on livrât passage au général Dubourg. Omer contemplaitle vieux bâtiment de la Ville. A toutes les ouvertures, des messieurs se penchaient, tenant d'une main leur chapeau et de l'autre leur carabine. L'un épaula. De la fumée, une courte flamme furent crachées dans la direction de la Seine, où, sans doute, manœuvraient des soldats. Omer se remit à craindre. Ses veines eurent froid. D'une autre fenêtre, on tira. Toutes pétillèrent, comme si un feu d'artifice embrasait le monument, par-dessus le cavalier de pierre qui surmontait la porte principale.

—Ah! ah!... fit longuement la foule.

—Au pont Notre-Dame... Ils arrivent par la rue du Pont-Notre-Dame!... annonçait l'effroi de tous.

Des estaminets, nombre de gens sortirent, galopèrent, suivis de groupes en hâte. Ils se répandirent sur la place, délaissée par les premiers occupants. Ceux-ci avaient disparu, en armant leurs fusils, vers le quai d'ailleurs invisible. Et cent explosions tonnèrent, successives.

—Ah! ça commence!... dit un apprenti radieux.

Le ventre ébranlé par la répercussion, Omer se dressa sur les étriers, mais lut seulement «une heure vingt-cinq» au cadran central, après avoir vu le galop de personnes affairées qui s'appelèrent.

—Ursule! rentre donc! supplia la grosse femme, devant la boutique.

Elle essuyait ses doigts à son tablier de harengère.

—Par ici!... Au pont Notre-Dame!... indiquait la voix d'Enjolras.

Il réitéra des signes avec son fusil de chasse. L'oncle Edme ordonnait:

—Demi-tour!

Et chacun, dans la bousculade, rebroussa chemin par la petite rue des Arcis, parallèle au quai, jusqu'au coude infléchi vers l'eau. Les tambours s'élancèrent en tête, et aussi les demi-soldes du café Lemblin, qui dégainèrentles épées de leurs cannes, qui préparèrent leurs pistolets de poche. Au pas gymnastique, ils assuraient les grandes formes de leurs chapeaux sur leurs profils aquilins ou bien empâtés. Le cheval de camion ne réussissait point à volter sous le poids de Rambourg inhabile.

Omer croyait jouir d'un spectacle. Un élan de la horde effraya sa jument, qui recula dans les quartiers de viande fraîche pendus à l'auvent d'une boucherie. Pied-de-Jacinthe trottait entre ses manœuvres aux bonnets de papier. Les deux bras de Grantaire firent tournoyer un fusil et un gourdin au-dessus des têtes. Bahorel bondissait entre les ailes de sa redingote verte, tel un gros oiseau qui eût voleté. Une enseigne:A l'Ecu d'Argent, par-dessus la foule, oscilla. L'Ardente-Amitié courut à la bataille: car des ordres militaires, des cris s'échangeaient, par-delà le tourbillon des bouchers formidables et de leurs crocs.

Bientôt, ni la frêle stature du polytechnicien balancé par sa bête, ni les premiers flots du torrent humain, ne masquèrent plus entièrement la fin de la rue, l'espace du quai, le pont, les lanciers royaux arrêtés au milieu. Un officier à cheval discourait là. Sa main blanche voulut arrêter l'assaut de Ribéride et d'Enjolras, du café Lemblin tout entier, qui, de l'étroite artère, s'épanchait sur la voie large, jusqu'au parapet. Mais un homme au visage couperosé, aux favoris blancs, s'agenouilla, mit en joue les plastrons des cavaliers; son mousquet flamba. Craignant la riposte, Omer se contracta. Tel le bruit d'un collier qui s'égrène, vingt coups de feu consécutifs éclaboussèrent, de leurs fumées, l'air limpide.

—En avant, l'artillerie!

Pressant de leurs jambes cramoisies leurs bêtes dociles, les lanciers s'écartèrent: sur les affûts cirés, deux bouches à feu bâillèrent par-dessus l'épilepsie d'un adjudant qui, face au sol, rendait le sang. Omerinvoqua la figure d'Elvire, ses boucles, et serra les mâchoires. Deux langues de lueurs furent dardées contre la foule, qui reflua toute dans la rue des Arcis, jusqu'à la jument de l'estafette. Un ouvrier s'effondra, puis, étalé, resta sur place, les sabots en l'air. Un demi-solde essaya de se retenir à rien, lâcha sa lame et s'abattit de flanc. L'apprenti glissait avec son tambour et sa casquette à gland. Etendu sous le tablier de peau, le tanneur à terre semblait dormir. Après deux ou trois pas en arrière, le serrurier s'accouda sur le parapet, s'affaissa. Les doigts à sa cravate, un maçon se courba soudain et s'essouffla. Là-dessus, brandebourgs et bonnets à poil, la garde sortit du pont, baïonnettes basses. Au coin de la rue, Dambeton toucha la gâchette de sa carabine; les cochers ajustèrent soigneusement. De petits nuages volèrent partout, firent leur ascension, s'évanouirent. Des matelas quadrillés garnirent les accoudoirs des fenêtres. Sous l'arche médiane, un train de bois continuait à suivre le courant lumineux du fleuve; les mariniers examinèrent le combat, sans omettre la manœuvre de la gaffe...

Enfin M. Roulon, au débouché de la rue, déploya les gardes nationaux, recueillit le café Lemblin qui battait en retraite. A l'abri d'un cabriolet, Courfeyrac et Combeferre s'établirent, très blêmes. Avant de viser, M. Mesnil nettoya ses lunettes, le fusil sous l'aisselle. M. d'Orichamps releva son arme fumante; le doigt blafard indiqua le sergent qui chancelait et dont le pantalon blanc, au ventre; se tachait de pourpre. A ce moment, pour son pistolet, Omer éperdu choisit un lancier caracolant qui menaçait de sa longue pointe cruelle le Silène cuirassé, bien en peine avec son tranchelard, si le croc d'un boucher ne fût alors intervenu. D'avoir lâché le coup en clignant de l'œil, de voir le cheval atteint s'emballer, emporter l'homme au schapska, Omer goûta le bonheur de vaincre; sa poitrinevibrait. Il respira longuement l'odeur de la poudre. Courageux, il s'indigna de voir M. Buchez s'accroupir derrière un tonneau pour recharger. Cavrois croisait la baïonnette devant sa panse en injuriant un cheval gris debout sur les jarrets, quand le plâtre du mur proche jaillit; un carreau se fracassait au-dessus. Presque en même temps, l'oreille d'Omer fut rudement pincée. Fou de peur, il y mit la main, qui se tacha de rouge. Ses os frissonnèrent. Quelque chose heurta le pavé culminant au tas que l'on érigeait en barricade. La balle ricocha contre la selle de Fly, qui s'inquiéta, s'ébroua violemment.

—Pied à terre, morbleu!... commandait le major... Vous allez vous faire tuer tous... Urbain!

Prestement ils vidèrent les arçons, et furent auprès de la barricade qu'on achevait en renversant un haquet, en accumulant des tonneaux sonores, en jetant par les fenêtres des matelas et des caisses. Très pâle, les larmes aux paupières, Urbain imputait à leur mollesse la chance de la garde royale qui avait refoulé leur phalange jusqu'au milieu de la rue des Arcis. Il enragea quand le bataillon garnit tout le quai de Gesvres, y souffla, l'arme au pied. Les soldats brossaient leurs habits bleus et rebouclaient les jugulaires des bonnets à poil. Aussitôt, les ordres des officiers se propagèrent. La colonne se dirigea vers l'Hôtel de Ville...

Alors le général Dubourg enjoignit de s'y rendre. Quelques habitants de la rue étaient sortis, des fusils de chasse aux mains: l'oncle Edme leur confia la défense du haquet, des tonneaux et des matelas. Omer redouta la reprise de la bataille. On rebroussait chemin, on remontait le coude de la rue des Arcis. En effet, les feux de file déchiraient l'air sur la place de Grève. Du haut de son cheval, le major encourageait avec son sabre. De la fumée blanche flotta partout. Cefurent, là-bas, des hurlements atroces. La foule engorgeait le boyau de la rue. Les deux beaux-frères furent bloqués dans le relent fauve et sur que dégageaient des tâcherons aux bras nus, et parlant tous à la fois. La masse piétinait. Fly tirait sur la bride. En gambadant, les apprentis lui claquaient la croupe pour la calmer. De mansarde à mansarde, les bonnets de linge des ménagères s'interrogeaient. L'une décrocha la cage des sansonnets. M. Roulon, à grands cris d'angoisse, ralliait les gardes nationaux épars. Sur une borne, M. d'Orichamps prédit que les cartouches manqueraient aux soldats, tantôt. Il en savait le nombre et comptait, le doigt en l'air, ce que chaque décharge consommait. Rambourg fit ondoyer les plis tricolores de son vaste étendard. Une lame au poing, l'oncle Edme se multipliait, insultait les imprimeurs trop bavards, refrénait les facéties de Grantaire qui envoya des baisers à une petite fille en pleurs: elle appelait son chat vagabond sur la gouttière. Le long des magasins, une bande affolée creusa les rangs à l'inverse. On transportait, dans une couverture, un homme évanoui, la chemise ouverte. Omer se prévit tel, et tout à l'heure. La grosse épouse avertie, menée là, glapissait, tragique. Elle se traîna sur les genoux à côté du corps. Un épicier les conduisit chez l'herboriste qui, se fâchant, referma sa porte au nez des curieux, après avoir mal reçu le blessé. Le canon tonna plus proche. Pas à pas, on se poussait vers l'Hôtel de Ville, entre ces deux parois de vieilles maisons pansues, lépreuses, fleuries de têtes aux croisées. L'anxiété de l'attente décomposait les teints des visages. Les apprentis pillèrent les olives d'un baril devant l'épicerie. Ils se bombardaient avec les noyaux. Afin d'apercevoir, malgré les dos de ceux qui le précédaient, M. Mesnil se hissait sur la pointe des escarpins, en s'appuyant à sa baïonnette. L'escogriffe et le Silène remercièrentune servante affectueuse pour les bols de vin qu'ils lampaient promptement à l'ombre de la hallebarde. On étouffait. On riait. On affectait l'esprit pour dissimuler la terreur. Claquant des mâchoires, le bossu chevrotait le refrain dela Marseillaise. Omer n'avait pas le temps de songer à autre chose qu'à ces images innombrables. Il se crut dans une fête publique, à l'heure où la foule se crosse pour la distribution gratuite des victuailles...

—Silence!... grognait sans résultat le vieux Pied-de-Jacinthe.

Il marmonnait sans cesse, un bras ramené sur le plastron rouge de son habit vert, l'autre gardant les rênes de sa rosse. Les demi-soldes du café Lamblin disputaient aux ivrognes leurs fusils, les leur arrachaient de force en jurant, en demandant au major la permission de passer par les armes les hommes saouls.

—Cré coquin! comme t'y vas, l'ancien!... répondit, farceur, un savetier qui ne réussissait plus à retenir la salive de ses lèvres poisseuses.

Celui-là fut enveloppé par un flot d'étudiants. Ils se ruaient vers une éclaircie, Enjolras et sa tête d'archange en avant. Toute l'Ardente-Amitié se précipita, mugit, entraîna l'étendard de Rambourg, la hallebarde de l'escogriffe et les oursons rougeâtres des gardes nationaux. Fly, résignée, flotta. Le plumet tricolore du général Dubourg dominait les crocs des bouchers. Il se voila dans les fumées opaques et lourdes, venues de la place, dans l'odeur de poudre. Ce fut le crépitement de la fusillade. Omer, outre sa terreur, subissait le contact agaçant des doigts qui s'accrochaient à ses étrivières, à ses bottes mêmes. Il y eut les cris de ceux qui enjambaient les corps des blessés. Et l'on s'éparpilla sur la place, devant le palais municipal, tandis qu'à droite, vers la Seine, une cohue se bousculait, tiraillait.

On respirait, toutefois. Omer ne sentait plus des coudes lui labourer les cuisses. Maintenant Fly, récalcitrante, se débattait. Dans le nuage suffocant, dans l'orage des hurlées, il attendit il ne savait quoi: la marche en avant, un choc, une blessure. Tout le long du quai reparu, les éclairs réguliers des salves se succédèrent sur les rangs des soldats. Dans la place défilaient en désordre les loges maçonniques, vénérables en tête, et côtoyant les maisons du quadrilatère. Là-bas, autour des statues noirâtres dans les niches de l'Hôtel de Ville, les étincelles s'allumaient à toutes les fenêtres meurtrières.

—Vive la Charte!... A bas les Bourbons!... criaient, de toute leur âme, des maçons que la mitraille cingla, qui s'affaissèrent.

Omer lâcha les rênes de Fly car elle s'écroulait doucement, puis se coucha, l'ayant déposé. L'épouvante entrechoquait ses genoux. Il voulut se baisser pour prendre dans les fontes le second pistolet; mais ses jarrets mollirent. Stupide, il redoutait une balle. On braillait trop. «Pauvre bête!» pensa-t-il de sa vieille jument qui l'avait porté dix ans à travers les campagnes de l'Artois, puis au Bois de Boulogne, orgueil de l'écolier, du dandy, de l'estafette. Allait-il mourir comme elle? Déjà le tailleur Durtot se vautrait derrière l'animal inerte, pour mordre la cartouche, heureux que son bonnet à poil et ses favoris-nageoires le désignassent moins à l'adresse des tireurs. L'Ardente-Amitié les emmena. Les FF.·. marchaient au porche ombreux de l'Hôtel de Ville, qu'encombrait une fourmilière de fous pérorant et gesticulant. Ceux-ci barrèrent la route au bai brun du général Dubourg, qui, contre eux, invectiva. De petites nuées transversales flottaient partout... A droite, et en contre-bas, plus loin que les habits bleus de la garde royale, c'étaient les potences de fer courbe, les réverbères, les câbles métalliques du PontSuspendu, et son arc de pierre ensoleillé sur l'azur infini du ciel. Les choses persistèrent ainsi quelque temps. Omer chancelait. Ses pistolets ne valant pas grand'chose, il cherchait une carabine perdue, sans désir de la trouver.

Le jeune homme vivait, hors de soi, en chaque aventure qui s'accomplissait. Mais, comme la troupe gagnait du terrain, il craignait avec le gnome pourchassé là-bas par les foudres des fusils, triomphait avec Grantaire vainqueur d'un lancier démonté, désirait fuir aussi vite que l'un, frapper aussi puissamment que l'autre, bondir comme Bahorel, qui balafrait du gourdin un soldat audacieux et sévère. La fièvre brûlait les joues d'Omer, et, dans sa tête, le chaos d'images, de sentiments et d'instincts se transformait sans cesse, le fatiguait, l'excitait. Tantôt il s'apercevait admirable, le col béant, le pistolet au poing, et la tempe barbouillée par le sang de son oreille, semblable au portrait de son père sur le tableau du salon: alors il s'estimait capable d'actions généreuses, et voulait un adversaire à pourfendre. Tantôt ses jambes flageolaient, ses dents se heurtaient, et il avait bien du mal à se raidir sous la sueur qui ruisselait par tout son corps.

«Il est beau de mourir pour l'indépendance de sa patrie!» Cette phrase de moraliste bourdonnait en sa conscience. Ses membres las eussent voulu s'étendre et dormir jusqu'au moment du trépas...

—Serre-files, à vos rangs!... commandait Pied-de-Jacinthe, les yeux fixes, et le sabre en l'air, sans que personne lui prêtât la moindre attention.

Les mains vernies de l'ébéniste protestaient afin de faire ouvrir l'Hôtel de Ville au général Dubourg que vilipendaient plusieurs messieurs à chapeaux de castor. Comme les buffleteries blanches de la garde nationale ornaient leurs redingotes, M. Roulon attestaitl'éclat de son hausse-col pour obtenir d'être obéi. Absurdement, un homme gras, coiffé d'un colback à flamme rouge, battait le tambour de ses bras nus et crasseux.

—Saute Polignac! Saute Charles X! Vive la République!

De la sorte piaulait Urbain Gresloup, un peu dément. Il pointait son épée trop fine à la face de ceux qui obstruaient le porche du palais municipal.

Les clameurs des combattants, à droite, redoublèrent. Leur ligne se désagrégea. Beaucoup quittèrent leur poste. Bahorel et Grantaire s'enfuirent de conserve, en imitant les cocoricos du coq; brusquement ils se couchèrent contre le pavé. Par les brèches de la foule en remous, Omer avisa le trou noir d'un canon et la mèche grésillante de l'artilleur... Il imagina les déchirures prochaines de ses entrailles.

Le tailleur l'empoignait. Ils coururent, enjambèrent le cadavre d'une femme. Le garçon agile qui, près d'eux, galopait en savates, s'abattit. La mitraille fustigeait la déroute. L'explosion ébranla leurs crânes. Ils furent deux bêtes éperonnées par la panique et qui s'efforçaient vers la tourelle d'encoignure, au bout nord de la place, parce que, dans le restaurant aménagé en dessous, les gens se blottissaient. Les poings en arrêt, Omer franchit les deux marches, bourra un dos en gilet de serge, une nuque chauve, une pile d'assiettes qui chavirèrent. La patronne l'injuriait, en garant sa vaisselle. Soudain, il eut honte de son instinct, se retourna, reconnut loin, du côté de la Seine, les brandebourgs des gardes royaux encore minuscules. Leurs pelotons approchaient la muraille de l'Hôtel de Ville. Quelques-uns s'arrêtèrent pour mettre en joue, et des nuages grandirent au bout de leurs fusils. Toutes les façades à pignons crépitaient contre eux. L'oncle Edme, en colère, rassembla les imprimeursautour du sabre qu'il levait. Un amas de gardes nationaux couvrait la retraite du général Dubourg et de son panache tricolore. A tous les étages, par-dessus les enseignes de cabarets, de teintureries et de corderies, les feux successifs luisaient, s'éteignaient. A droite, déjà les patrouilles de la garde assiégeaient les issues des ruelles. De la crosse, elles refoulaient l'insurrection, contre les légumes des étalages, les tonneaux des tavernes, les mous des triperies. Rambourg, son cheval de camion et son étendard occupaient la largeur de la rue de la Vannerie. Là, Brémondot, colossal, saisit une pioche, et il assomma les tresses blanches d'un shako: le militaire roula dans une pluie de sang. Dambeton épaulait sa carabine, le mufle tendu, lorsqu'il vira sur lui-même avant de s'asseoir dans une brouette à décombres. Mais Gousenot, à coups de tabouret, attaqua l'assassin, un sergent qui fouillait déjà sa giberne. Alors la patrouille appela du renfort. Un détachement accourut à la rescousse. Sortis d'une fabrique à l'improviste, les demi-soldes du café Lemblin l'abordèrent de flanc et déchargèrent leurs pistolets. Des soldats chancelèrent. L'escogriffe, de sa longue hallebarde, terrassa le caporal malgré l'éclair qui défendit le peloton. Les projectiles jetèrent deux apprentis à bas, loin de leurs bonnets de papier.

Puis le détachement recula parce que, d'un balcon, une table massive allait choir. Contre le pavage, elle se brisa; les fragments atteignirent le pantalon blanc d'un sapeur. Lâchant son arme, il s'assit, geignit. Deux maritornes, au premier étage, penchaient leurs corsages mous par-dessus les lettres en or:DENTISTE.

Aux coins de toutes les rues, des combats et des bagarres se prolongeaient. Harcelées, les patrouilles se replièrent vers le milieu de la place. Cependant les colonnes de la garde royale débouchèrent du PontSuspendu, s'avancèrent hors des quais, s'établirent sur la Grève, étalèrent leurs lignes de bataille, toutes bleues, hérissées de baïonnettes. Sur un cheval alezan, le colonel trotta, les épaulettes scintillantes. Au pas de course, une compagnie aborda les messieurs postés devant l'Hôtel de Ville, dispersa leurs feux et s'engouffra sous le porche. Presque aussitôt les fenêtres du vieux bâtiment noir se vidèrent.

—Les capons! ils décampent!... s'écria le tailleur.

—Montons sur le toit!... dit le prote grêlé... Nous exécuterons des feux plongeants.

Le petit vieux, fardé de rose, était là, se moquait. Sous un schapska de cavalerie, il cachait son toupet de filasse; il traînait une canardière trop pesante. Sincère, il s'emporta, contre le général Dubourg, qui se plaçait hors des conditions légales en prétendant à l'instauration d'un gouvernement provisoire. L'ébéniste maigre vilipenda ces menées révolutionnaires. N'était la discipline envers l'esprit de la Loge, il fût rentré chez lui. Michel Chrestien lui conseilla de retourner à sa boutique. Et tout le cabaret conspua l'ébéniste par les gueules de ses buveurs, irrités d'avoir été battus. La bouche grise de poudre, ils tassaient rageusement la bourre dans les canons des mousquets. Michel Chrestien souriait parmi sa barbe olympienne, en versant le vin de la cruche à la ronde. Omer jugea qu'il convenait à son destin de prononcer des paroles courageuses:

—Mes amis, nos pères ont prodigué leur vie pendant vingt ans pour les principes de la Révolution. Refuserons-nous d'accepter leur héritage d'honneur?

D'énergiques jurons lui répondirent.

—Personne n'entend se dérober à son devoir, monsieur l'avocat. Ne suis-je pas ici en armes?... riposta le petit vieillard fort aigrement... En armes! en armes!

Et, d'une tape, il fixait mieux son schapska sur saperruque, tandis qu'il labourait le sol avec la crosse de sa canardière. Là-dessus, quelqu'un ayant découvert l'escalier, on s'engagea dans la cage obscure, à travers une odeur de graillon et de latrines.

Sur le toit, à l'abri des cheminées en maçonnerie, des tirailleurs négligeaient leur tâche de combattants pour le spectacle d'un Paris vaporeux et magique. La Grève brillait au soleil, avec ses vieilles maisons toutes dorées par l'astre qui frappait obliquement les sculptures du palais municipal, les niches garnies de statues augustes, et le court beffroi. En bas, les lignes de troupes semblaient à la parade. La Seine charriait une eau de clartés. Au delà, le quai de la rive gauche pétillait. Des fumées horizontales s'élevaient devant les demeures aux balcons ventrus, et s'en allaient jusqu'au bleu pur du zénith.

Omer eut encore l'illusion d'une fête publique, d'une revue, d'une liesse populaire. Les tambours battaient comme ceux des baraques foraines. Sur le même toit, deux commis se gaussaient en renfilant la baguette dans le bois du fusil. A la tabatière d'une mansarde, une voix puérile entonna le refrain:

Un officier de la garde, en bas, tombait de cheval.

Le chœur des insurgés interpréta vigoureusement l'air d'opéra, sur le champ des toitures. Amusé par cette fanfaronnade et pour faire montre de vaillance, l'avocat émit quelques notes qui titubèrent. Au bout de la strophe, son organe se raffermit. Les ondes sonores le pénétraient. Elles insufflaient en lui le vœu de l'âme collective qui se voulait héroïque et farceuse. Sa crainte cédait. Elle fut étourdie, domptée par la vigueur triomphale du chant éclos dans le soleil, aux bruits dutambour et de la fusillade inoffensive. Adossé contre les briques emboîtant quatre tuyaux, Omer s'occupait seulement de ne pas glisser sur les tuiles moussues et déclives. Il lui plut de crier le plus fort. Le petit vieux au schapska, de sa longue canardière, méthodiquement, ajustait un artilleur à cheval haut comme un soldat de plomb. Celui-ci se renversa, les bras ballants, sur le troussequin, tué net, avant qu'on décrochât l'affût.

—Et de trois!... fit le F... fardé de rose, qui se redressait, la figure heureuse, sous les rides.

Mais, une fois la pièce en position, le geste d'un canonnier minuscule attira leur attention: il désigna la bouche à feu, ensuite la cheminée que visait son chef courbé sur le cran de mire. L'homme du boute-feu s'avança.

—Gare la bombe!... dit Omer.

Et il s'écarta, comme aux jeux du collège, quand le menaçait le ballon des partenaires... Presque aussitôt, des briques volèrent en morceaux, des tuiles jaillirent, rebondirent de la gouttière au sol; le canon, sourdement, tonnait.

—Voilà un brave artilleur, remarqua le vieillard,... Il prévient les défenseurs de la Charte!

Le boulet avait fini les chansons. Prestement l'on décampait. Omer s'introduisit par le vasistas dans une mansarde déserte: des jupes étaient pendues; une cuvette remplie d'eau savonneuse garnissait la table, et sur la couche une coiffe de nuit s'étalait, ses rubans jaunes épars. La porte fut enfoncée par Michel Chrestien, à coups de crosse; ils descendirent jusque dans la rue de la Vannerie. Toute l'Ardente-Amitié s'y ralliait à l'étendard de Rambourg. Le feu se ralentissait.

—Vous voyez: ils manquent de cartouches,... affirma M. d'Orichamps.

L'ourson sous le bras, Dieudonné essuyait sa face dans un torchon que lui prêtait une papetière, à l'abri d'un fardier embourbé entre la boutique du coiffeur et la devanture de modes. Le général Dubourg prescrivit de prendre à revers, sur les quais de la rive gauche, la brigade royale, en tournant d'abord par la rue Saint-Antoine.

Au capitaine Lyrisse, qui assurait son chapeau sur l'oreille, le docteur Bianchon, peignant des ongles sa barbe roussâtre, disait que les bataillons et les escadrons du général Saint-Chamans étaient attaqués par le peuple, à la Bastille. Il avait été appelé là pour panser les blessures d'un officier supérieur. Si les cuirassiers de cette colonne balayaient l'insurrection dans la rue Saint-Antoine, ils parviendraient à l'Hôtel de Ville. L'Ardente-Amitié serait entre deux feux. Les maxillaires du docteur s'entre-choquaient d'émotion; il portait sous le bras sa trousse de chirurgie mal fermée. Ce que lui fit remarquer M. Mesnil en l'inspectant par-dessus ses lunettes.

Omer eût aimé que son beau-père, son oncle ou le comte le complimentassent. A peine exprimèrent-ils une brève satisfaction de le revoir sain et sauf. Ils préférèrent discuter avec Bianchon, tous un peu bizarres dans leurs habits sablés de poussière.

—Enfin, voici donc mon estafette!... bougonna le général Dubourg... Que diable faisiez-vous? Vous allez nous explorer la rue Saint-Antoine au galop.

—Mon cheval est tué,... répondit l'avocat, assez contrarié de cette arrogance militaire.

Au reste, le sang de son oreille ne lui valait la compassion de personne. La monture d'un blessé lui fut offerte, comme on criait:

—Aux armes! voilà les Suisses... Voilà les habits rouges! A mort les étrangers! Vive la Charte! Aux armes!

Les apprentis grimpèrent sur le fardier et sur des ballots. Ils y fichèrent l'énorme étendard de Rambourg... Des cabarets et des boutiques se précipitèrent en hâte ceux qui s'y délassaient. La haine déformait leurs faces écarlates. Les jalousies des croisées furent rabattues partout, et les combattants reparurent.

Omer piqua sa bête. Il s'en fut à vive allure loin du combat qui recommençait dans l'immense rumeur hargneuse. De fuir le danger son aise fut extrême. A son uniforme de garde national on livra le passage des barricades improvisées. Il dut souvent mettre pied à terre. On dépavait. Concierges et maçons déchaussaient les pierres à l'aide du levier et de la pioche. Bleus, blancs, rouges, les drapeaux de la République et de l'Empire se développaient aux façades parmi les pots de réséda, les cages à serins, les débris des écussons royaux qui désignaient encore les magasins favorisés de la clientèle naguère auguste. Otant leurs bonnets de couleur, les révolutionnaires, en gilet, en savates, interrogeaient l'estafette. Il lui coûta de dire que la garde royale et les Suisses occupaient à demi la place de Grève. Seyait-il de décourager ces braves gens qui dérouillaient leurs carabines?... Il ajouta que ces troupes étaient bloquées, qu'en vain les Suisses tentaient l'assaut des barricades fermant les issues.

D'ailleurs, lui-même ignorait le sort des partis. A vrai dire, il pensait que la force resterait à Marmont, mais que le Château rapporterait les ordonnances, devant l'impossibilité manifeste de les rendre exécutoires. Le Roi constituerait un ministère Martignac ou Châteaubriand, avec l'oncle Praxi-Blassans aux Affaires étrangères. Omer se battait moins pour ce résultat médiocre que pour acquérir une certaine popularité utile.

La multitude en armes s'accroissait à mesure qu'ilpoursuivait sa route. Les mères, les épouses, n'apaisaient pas l'ardeur des fils et des maris. Au contraire, elles les aidaient à mettre les vieux mousquets en état. Très joyeuse une jeune fille édentée annonça qu'au marché des Innocents, les soldats du général Quinsonas, demeuraient aussi bloqués par les barricades. Ce fut d'une charcutière prête à déboucher sa bouteille en l'honneur des insurgés qu'il apprit le pillage de la Poudrière par les garçons du faubourg Saint-Marceau. Partout ils avaient colporté des barils. Délicate et rosée, la bru de cette femme concassait, dans un mortier d'apothicaire, quelque peu de poudre à canon pour la réduire en poudre à fusil, et cela sur l'étal même, parmi les mortadelles, les saucissons, les jambonneaux habillés de chapelure.

Rue Saint-Antoine, l'estafette put trotter mieux. Des hordes de quadragénaires trapus, barbus et ventrus, partaient pour la Bastille, sous le poids d'armes enlevées aux postes de gendarmes, de pompiers et de fusiliers. Devant les tables mises dehors, se désaltéraient et discouraient des hommes résolus que les chiens contemplaient en haletant, la langue à l'air. Ce fut la figure énergique de Blanqui: ses mains onduleuses prêchaient. La colère de l'émeute gonflait, à sa parole, les visages brutaux, les poitrines poussives.

—Les cuirassiers!... avertit un gaillard que coiffait un bonnet de coton, et que chargeait une carnassière.

Il revenait au galop; les canons de son fusil de chasse étaient tordus... Derrière lui, se défendait à reculons un troupeau qui ramassait des pierres, qui les lançait, qui lâchait le feu de ses carabines vers ceux qu'on ne distinguait pas encore, sauf par un tintamarre formidable de trots ferrés et de sabres retentissants. Mais l'ouragan fonça. Chenilles vertes sur les casques, chanfreins des coursiers renâclants, lumières des lames, jugulaires de bronze autour des grimacescruelles, ce fut un large tourbillon qui battit les deux parois de la rue: une trombe de centaures éparpillant les messieurs, divisant les ouvriers, franchissant les salves, contournant les voitures que l'on poussait au travers de la chaussée... Là-bas, entre les drapeaux tricolores des étages, une commode dégringola, précédée des tiroirs, et s'abîma sur le métal bruyant d'une armure. Aussitôt un baquet suivit, rencontra la chaîne transversale du réverbère, et bascula. Fers à repasser, chaises de paille, fauteuils de velours, établis de mécanicien, trépieds à lessive, cruches, pelles et pots, s'abattirent, en avalanche, des étages hostiles. Cent femmes les brandissaient, les abandonnaient... La rue vomissait des meubles sur l'escadron qui, vite, se désagrégea, semant ses cavaliers atteints. Des porches, quelques insurgés fusillèrent le capitaine, nu-tête, écrasé par un banc contre la croupe de son cheval. Le lieutenant à pied un genou sanglant, et la face fière, braqua son pistolet contre une sorte de notaire prêt à faire feu. Ivre de rage un maréchal des logis sablait une porte refermée sur le fuyard à la hache. Les cuirasses sonnèrent en s'écroulant contre le pavage avec les soldats frappés qui par la persienne, qui par la huche, qui par le moellon de la façade. Culottes trouées et tachées de rouge, épaulettes pendantes, se relevaient de malheureux geignards qu'assommaient à nouveau la tuile du pignon, le tuyau de tôle ou la porte d'armoire.

Cela durait. Omer souffrit les douleurs de ce massacre. Toutes les maisons s'animaient. Il crut voir ricaner leurs fenêtres béantes comme autant de bouches acrimonieuses qui eussent craché des bouteilles, des tessons, des pavés et des tonneaux à la face de leurs ennemis. De ces lamentables soldats, l'un gisait le crâne sous le sofa de serge verte; et ses jambes en hautes bottes à l'écuyère gigottaient, et ses bras gantés à crispin tentaient vainement de le soustraire au poidsmortel du meuble accru par une kyrielle de grosses pierres. Elles arrivaient, l'une après l'autre, d'un balcon où s'acharnaient trois demoiselles en robes cloches, en manches à gigot, peignées à la girafe.

—Et vive la Charte!... glapissait la voix aigre de la plus petite, tandis que râlait l'homme.

Les poings gantés se tordirent, les jambes ruèrent, le ventre se bomba, suprême effort d'agonie: un pied à roulette du sofa répétait chaque secousse. Enfin toute la chair s'affaissa, tressaillit, s'apaisa dans la culotte de peau.

Omer se détourna: la nausée de l'horreur le suffoquait. Cependant la rue chantait victoire. On agitait des casquettes aux balcons. Les trois couleurs flamboyaient. Au loin sonna désespérément une trompette. Les dos métalliques des cuirassiers s'éloignèrent avec les croupes écumeuses des lourds chevaux qu'accompagna le haro des vainqueurs, sur les toits, derrière les tableaux des enseignes, aux seuils des allées noires, à la cime des chariots dételés. Le marchant de coco distribuait à tous le liquide mousseux de son édifice en zinc que surmontait un petit génie de cuivre étincelant.

—Enfoncés, les Romantiques!... Regardez Héricourt, regardez fuir les armures de leurs chevaliers sans peur et sans reproche!... insultait Blanqui... Ce sont les vers boiteux d'Hernani qui sonnent du cor, dans la déroute!

Ce petit précepteur riait. Sa cravate était lâche autour du cou maigre, et le mince habit d'alpaga noir se plissait autour des membres fébriles. Ayant posé à terre le fusil de munition, il rattacha les cordons de son soulier poudreux. Ensemble ils discutèrent les espoirs que justifiait ce glorieux soulèvement du peuple.

Une vieille, au visage meurtri par l'âge, et borgne, dansait, faisait la révérence, en pinçant les coins de sontablier. Sa bouche informe fredonnait un terrible souvenir:

On l'entendait à peine, la tricoteuse de l'an II. Pourtant un cercle d'ouvriers l'entoura. Dramatiquement, quelques-uns se découvrirent devant la folle. D'autres l'excitaient. Elle se dandinait prudemment. Son madras à cornes se mouvait avec le front chauve d'où s'échappait une bouclette jaunâtre. Un peu de rougeur colora sa pommette sous la poche de l'œil sénile. Elle essaya ses refrains de jadis. Elle accélérait le rythme de son balancement; et son petit poing scanda:

Le poing menaçait vaguement les choses vers la Bastille.

Alors Blanqui:

Les voix mâles s'unirent:

Des gamins allièrent leurs doigts et tournèrent en riant autour de la septuagénaire. De ses pauvres mains où saillaient les veines, elle applaudissait.

—Ah! je ne serai pas morte sans avoir vu ça, sans avoir vu régner ma Révolution...

Soudain elle reconnaissait le panache et l'écharpe du général Dubourg, son habit à revers de conventionnel. Il avançait entre le dragon Pied-de-Jacinthe et le major Gresloup, à cheval tous trois, au milieu d'un peuple loqueteux, poudreux, muni de baïonnettes et de piques. Urbain Gresloup et son uniforme de polytechnicien provoquaient les exclamations: «Vive la Charte! vive la République!...» Les voix montaient des soupiraux et descendaient des balcons; elles se mariaient aux rumeurs de la rue dépavée, poussiéreuse et sanglante, encombrée d'hommes aux bras nus, de chevaux morts, de meubles en morceaux, de barils, de charrettes, de cadavres roides sous les reflets des cuirasses, de blessés assis sur des chaises et que soignaient des commères, un bol à la main, et que pansait Ulysse Trélat avec la charpie de sa trousse.

—Vive la République!... répétait le général Dubourg.

Il levait son chapeau de Représentant aux armées.

Silencieux, le major grimaçait, de son visage strié par la cicatrice ancienne, depuis le nez jusqu'à la lèvre qu'elle retroussait. A son gendre il confia que le capitaine Lyrisse, les demi-soldes et les cochers, M. Roulon et les gardes nationaux accusaient le général Dubourg d'accaparer le mouvement au bénéfice des jacobins et des saint-simoniens, au détriment des bonapartistes et des partisans de l'ordre. Les uns avaient rejeté les Suisses sur l'Hôtel de Ville au cri de: «Vive l'Empereur!» les autres au cri de: «Vive la Charte!» Si bien que le général Dubourg et les républicains les avaient quittés, l'algarade finie.

Omer compta la belle face d'Enjolras, le fin profil de Combeferre, la tignasse de Grantaire, la redingote verte de Bahorel, le gilet écarlate de Ribéride, M. d'Orichamps, qui avait son ourson suspendu à son bras parla jugulaire, la tête olympienne et grave de Michel Chrestien, la mine noiraude de Raspail, Ulysse Trélat dont la mèche s'égouttait sur l'œil. Le chirurgien bandait le ventre d'un cavalier étendu le long d'une paillasse, dans une charrette à bras. Les imprimeurs défilaient clopin-clopant. Le gnome étanchait avec un mouchoir le sang de son épaule grasse fendue par un sabre. L'escogriffe avait le front entouré d'une loque rougeâtre par endroits. Au bout de sa hallebarde, un shako d'infanterie oscillait. Le prote grêlé se démenait, faisait le tambour-major et criait des ordres militaires. On ne voyait plus le Silène, ni son âne, ni son tranchelard. Le petit apprenti bossu manquait aussi. Omer questionna: plusieurs certifièrent que tous deux avaient été tués sur la place de Grève. La tristesse et la peur alourdirent ses paupières. Venait ensuite une troupe nouvelle recrutée de barricade en barricade: messieurs équipés en chasseurs avec des casquettes à côtes et des guêtres de cuir, étudiants chevelus, frêles écoliers en courtes vestes qui chantaient à tue-tête, boulangers et porte-faix musculeux, artisans aux tabliers de cuir qui avaient ramassé les casques à chenilles et dérobé les morions des antiquaires. Barbouillée de poudre, de vin épais, cette cohue remplissait la voie large, se foulait contre les boutiques. Elle semblait une, malgré les tumultes divers qu'étouffaient presque les chocs des pas innombrables sur la chaussée. Les jeunes gens se plaisaient à des cabrioles par-dessus les meubles brisés. De tous émanait une volonté glorieuse, impétueuse, qui ne cessait d'étourdir Omer par les vociférations, de l'enivrer par les fluides de l'enthousiasme et des colères. Il marchait à leur tête; le cœur vibrant.

Plus loin, des monceaux de pavés, de moellons et de poutres étaient entassés vers la fin de la rue Saint-Antoine. Trois mille énergumènes assiégeaient la place de la Bastille et les troupes du général Saint-Chamans.Monstrueux, détérioré par les intempéries, l'Éléphant de plâtre, projet d'une fontaine monumentale, s'érigeait sur l'aire de la place, avec son caparaçon lézardé et la charpente écornée de sa courte tour. Il dominait les rangs de la garde. Les cuirassiers épongeaient leurs chevaux, retiraient leurs bottes, détachaient leurs casques, examinaient leurs blessures. Immobiles et mornes dans leurs capotes sanglées à la taille, élargies vers les guêtres blanches, deux bataillons restaient en lignes, l'arme au pied. En avant, quelques gendarmes épars ripostaient quelquefois aux feux ralentis de l'insurrection, qui s'occupait surtout de cerner les troupes royales par des enchevêtrements de voitures et d'échelles, des amas de meubles et de paillasses, des palissades, des tonneaux, par les potences abattues des réverbères. Plusieurs cadavres de femmes, gonflant leurs tabliers, leurs fichus et leurs jupons, gisaient là, sur une table de restaurant. Le général Dubourg salua. Tous les chapeaux furent soulevés religieusement.

—Vengeance!... exigeaient en un seul cri sinistre des milliers de voix.

Ensuite, ce fut la halte, le piétinement, le murmure confus. Le peuple discutait les moyens d'assaillir ces soldats rigides sous leurs bonnets de fourrure à plaques fleurdelysées. Serré dans son habit à taille, le mince Enjolras, en haut d'une borne, parla entre les baïonnettes de Courfeyrac et de Combeferre. Séduites par ses boucles, par la musique de ses paroles terribles, les femmes griffaient le vide, injuriaient Polignac.

M. d'Orichamps prétendit, sur une autre borne, que, faute de cartouches, les bataillons se retireraient à la nuit, qu'il était inutile de répandre le sang précieux du peuple. Et cet avis sembla prévaloir auprès des marchands, des chasseurs.

Dubourg ordonna qu'Omer et le major allassent reconnaître sur le boulevard, si des renforts, sans doute attendus par le général Saint-Chamans, étaient en vue. Ayant passé par les ruelles du Marais, les éclaireurs ne trouvèrent que des concierges, des boutiquiers: tous sciaient et puis renversaient les gros arbres poussés contre les maisons du boulevard.

—Ça va couper la route à leur cavalerie!... dit en s'essuyant le front un gaillard bas sur jambes torses, et qui se servait d'une cognée pesante.

—Et même à l'infanterie!... renchérit le monsieur vêtu de toile qui fumait la pipe.

L'autre, en sa poche de tablier, pêcha une tabatière, offrit une prise.

De fait, les branches des vieux ormes abattus obstruaient toute la voie. Nombre de bûcherons occasionnels jetaient bas les centenaires. Des commis tiraient sur les cordes attachées aux cimes. Le géant s'abîmait dans le fracas de ses branches rompues. C'était une débâcle de verdures encombrant la chaussée centrale, et qui pouvaient, derrière les feuilles, masquer aisément les tireurs.

—Et puis ça ne cachera plus votre boutique aux passants, hein, monsieur Barrois?... raillait un rapin romantique à feutre de mousquetaire.

Le commerçant haussa les épaules, et fourra sa main dans le pont de sa culotte:

—Parbleu! le tronc cachait mon étalage de porcelaines. Aussi bien le feuillage, ça rend trop humides les chambres de l'entresol!

—Philistin!

Les bourgeois rirent. Le rapin tourna le dos en s'écriant:

—Vive le Roi! Vive Polignac!... A bas les perruques!

—Gare là-dessous!... prévinrent les garçons de magasin.

Un superbe tilleul s'écrasa lourdement contre terre. Des rires, un haro général insultèrent à l'orgueil vexé de l'artiste.

Jusqu'au boulevard du Temple, Omer et le major eurent de la peine à faire passer leurs bêtes parmi les rameaux. Sous une porte, la laitière vendait aux servantes le fromage et la crème du dîner. Elle renseigna M. Gresloup. Par le faubourg, les soldats de la Porte-Saint-Denis se retiraient emportant, sur un brancard, leur colonel à demi mort. Rue Saint-Denis, les Suisses réussissaient mal à secourir les bataillons bloqués dans le marché des Innocents. On s'y battait depuis deux heures.

—M. d'Orichamps a raison: les troupes épuiseront plus vite leurs cartouches que l'opiniâtreté des Parisiens. Tout ceci marche à merveille!... conclut le major.

Il flattait l'encolure de son alezan humide. Son torse épais et sa tête puissante se campèrent. Il affermit son chapeau; il but à petits coups le lait de la jatte, et, la restituant à la marchande:

—Je n'en consommais pas de pareil au Spielberg!... Omer! quelles journées! Mon petit-fils nous devra de vivre librement dans une ère de justice... C'est la Révolution... Les Français délivreront encore les peuples de la tyrannie. Si votre père était là!...

—Oui, la République universelle!... murmurait Omer en regardant au loin le soleil de cinq heures luire dans les arbres debout, dans l'eau dorée des ruisseaux.

L'astre illuminait les trois couleurs ornant la nudité des façades, les touffes de feuillage débordant les grilles des jardins, les canons des fusils sur les épaules des flâneurs.

L'émotion poignait le cœur d'Omer. Au bout des avenues ombreuses, comme dans les petites rues fraîches, la ville fauve et bleuâtre grondait. C'était unemême rumeur effroyable dans les maisons vivantes et dans les cœurs des citoyens belliqueux. Ils se rassemblaient devant les affiches collées précipitamment par des apprentis. Elles invitaient le peuple à consacrer divers gouvernements provisoires; elles l'exhortaient à la lutte. Les gens lisaient à haute voix ces phrases de rhéteurs romains. L'espérance des Conosséi, l'espoir du général Pithouët, du major, de l'oncle Edme, le vœu des Encyclopédistes et celui de la Jeune Europe palpitaient sur les murs de la capitale brûlante comme un corps de femme en gésine... Était-il possible que le peuple vainquît? Était-ce le triomphe que sonnaient les cloches en branle sur les églises et les usines, sur les marchés, était-ce le triomphe que proclamaient ces grandes voix de bronze?

Quand le major Gresloup et son gendre se rapprochèrent de la rue Saint-Antoine, ils entendirent les cris de: «Vive Napoléon II! Vive l'Empereur!» lutter contre ceux de: «Vive la République!» Comme on faisait trêve à l'Hôtel de Ville, faute de munitions, Edme Lyrisse avait conduit là ses cochers, ses demi-soldes du café Lemblin. Debout sur les bornes et sur les tables tirées hors des tavernes, ils discouraient en l'honneur des Bonapartes. A l'encontre, M. Buchez, Blanqui, Michel Chrestien, Combeferre, Enjolras, Bahorel et Grantaire, groupés vers le général Dubourg, célébraient tumultueusement l'espoir jacobin. Quant à Courfeyrac et Cavrois, ils s'étaient confondus parmi les gardes nationaux de M. Roulon, qui s'en tenaient à la sauvegarde de la Charte. Toutes les boutiques envoyaient à ceux-ci des renforts. Marchands et marchandes s'épouvantaient de voir les ouvriers, les artisans applaudir la vieille tricoteuse borgne. Pour la centième fois, elle recommençait les refrains de la Terreur, avec une pétulance affreuse de septuagénaire. Ses mains de squelette battaient la mesure au milieu d'hommes dontla sueur mouillait les chevelures rares et les favoris touffus.

Avant de convier ce peuple hors d'haleine à l'attaque des troupes alignées sur la place de la Bastille, par delà les futailles des barricades, l'Ardente-Amitié voulut recevoir les cartouches que la voiture de l'épicier Mauravert apporterait bientôt. Les FF.·. bavardaient au seuil du café Louis, devant lequel tout à l'heure les cuirassiers de Saint-Chamans avaient dû battre en retraite. Aidées par leurs enfants, des ménagères ramassaient alentour les meubles et les ustensiles qu'on avait jetés sur la troupe. A coups de poing, un vieillard rafistolait les accoudoirs déboîtés de son fauteuil. Ayant redressé son fourneau, une blanchisseuse cherchait ses fers. Tout ce monde plaisantait, s'interpellait, riait et sacrait. La température invitait chacun à boire. On traînait d'autres tables hors des maisons. Maintes et maintes commères vidaient les bouteilles dans les bols, les verres, les casseroles. On trinquait à la ronde. Des filles trop légèrement vêtues, à cause de la chaleur, se dérobaient mal aux pinçons des galants. Eperdus, des chiens se faufilaient ou bien jappaient, contents de revoir leurs maîtres. De soigneuses concierges balayaient les tessons. Une équipe d'emballeurs cachait les cadavres dans les arrière-cours, les recouvrait de bâches. On emmena les femmes qui sanglotaient. De petites filles se risquaient hors des couloirs. Il y avait affluence et querelles à la porte d'une boulangerie. Les plus heureux mordaient à belles dents leur miche. Accroupis contre les murs, la plupart sommeillaient, fourbus, voûtés, leurs armes entre les jambes. Ils formaient, en vis-à-vis, deux lignes de gens adossés aux boutiques, jusque vers l'Hôtel de Ville qui grondait sourdement, jusque vers la Bastille qui pétillait un peu. Parfois une adjuration émouvait leurs visages:

—Vive la République!

—Vive le général Dubourg!

—A bas les Bourbons!

Les mains sales de Bahorel, en l'air, ou le feutre de Grantaire lancé dans l'espace suggéraient les enthousiasmes. Ces clameurs indéfinies s'élevaient vers les enseignes du bonnetier, du charcutier et du luthier, vers le bas en zinc rouge, vers le chapelet de saucisses en bois, vers la contrebasse monstrueuse, vers toutes les lettres géantes, écarlates, vertes ou jaunes, qui désignaient les divers négoces, aux étages, sous les combles, dans les mansardes même, entre les tubes des cheminées innombrables déchiquetant l'azur.

—Eh quoi! Voulez-vous nous jeter demain sur les bras les Cosaques de la Sainte-Alliance et toute l'Europe de Metternich?... demandait Cavrois à Rambourg, parmi les bruits contradictoires.

—Nous les disperserons comme à Jemappes, à Valmy!... rétorqua Pied-de-Jacinthe en frappant du sabre la table où il régnait.

Un maigre hère, de profit aquilin, ôta son couvre-chef de paille crevé:

—Comme à Marengo!

Le capitaine Lyrisse, d'un cri violent:

—A Austerlitz!

Des voix éclatèrent, tel un feu de file:

—A Iéna!... A Eylau!... A Saragosse!... A Moscou!...

C'étaient les messieurs aux redingotes militaires et aux chapeaux sur l'oreille.

A ces grands souvenirs, les ouvriers s'exaltèrent et brandirent leurs armes. Ils se promirent intrépides.

—A la Bérésina, aux Arapiles et à Waterloo!... répliquaient ironiquement Bahorel, Grantaire, les marchands, les chasseurs, Courfeyrac et M. Roulon.

Mille bouches protestèrent, salies par la poudre et le vin:

—Honte à ceux qui ragusent ici! A bas les traîtres!

—Rien n'est plus fort que la liberté,... énonça le fausset de Blanqui dans un instant de silence.

—Les idées anéantiront la barbarie des guerres fratricides!

Enjolras, de son geste exterminateur, faucha l'espace du côté de la place. Entre les décombres de la barricade, on regardait luire les armures des cavaliers royaux.

—Patriotes! nous saurons mourir pour la République aussi bien que nos pères!... jura Ribéride, en montrant le ciel des aïeux, au-dessus de sa chevelure médiévale... Le même laurier ombragera nos tombeaux!

—Et nous n'avons pas besoin d'Empereur pour ça,... assurait Grantaire à ses amis du café Lemblin.

Le général Dubourg apaisait, de la main, les turbulents.

—Le peuple a reconquis les droits sacrés au prix de son sang!... prêchait Michel Chrestien.

Toutes les têtes se tournèrent vers cette figure divine et l'admirèrent.

—Vive la République!... conclut l'organe caverneux de Bahorel, drapé dans les ailes de sa redingote flasque.

La foule de la chaussée répéta le vœu frénétique. Elle étouffa les appels des impérialistes juchés sur les bornes, les objurgations des bourgeois penchés aux fenêtres, et les murmures des gardes nationaux. La tricoteuse et son chœur chantèrent:

Dans une rumeur hargneuse, les opinions rivalisèrent. Là-bas, des coups de fusil se succédaient sur les monceaux de meubles, les palissades et les tonneaux qui bouchaient la rue. A genoux, la tête au ras des épaules, les assiégeants visaient les troupes de la place, tiraient, rechargeaient. Dix lurons amenèrent un gendarme. Penaud, il grommelait:

—Chienne de corvée!... Tonnerre! chienne de corvée!

On lui versa du vin. Il but. C'était un homme à favoris qui transpirait; une tache humide et rouge indiquait, sur le pantalon de toile, l'endroit de sa blessure. Il se défit de ses bandoulières pour rendre son briquet avec sa giberne. Honteux, il s'expliquait:

—C'est dur, allez, de tuer les autres pour ça. Car enfin c'est nos droits qu'on nous enlève!... Et puis, tout de même, on ne peut pas voir canarder des voisins de chambrée sans les défendre, hein?

—Mais pour les défendre, malheureux, tu immoles tes frères!

—C'est vrai... C'est bien vrai... Ah! chienne de corvée! chienne de corvée!

Ulysse Trélat voulut découvrir la plaie.

—Vous êtes bien honnête, monsieur le major!... C'est un rien... Ça m'a fait mal sur le moment: alors j'ai trébuché; ces messieurs m'ont sauté dessus...

Il accepta de s'asseoir sur un tabouret, devant la serrurerie.

—Vos camarades ont encore beaucoup de cartouches?

—Pas tant que ça!... répondit-il au capitaine Lyrisse.

—Mais encore?

—Dame! on a envoyé une patrouille demander à la porte Saint-Denis si le colonel de Pleinselves pouvait en céder...

Le capitaine Lyrisse s'approcha du général Dubourg. Puisque les soldats achevaient leurs munitions, c'était le moment de brusquer l'attaque. Malheureusement, le fourgon de l'épicier Mauravert n'arrivait pas. Il devait contenir les cartouches fabriquées par les modistes de MmeCardoche et leurs amies de la rue Richelieu... Mais le véhicule suspect avait-il pu franchir les barricades et les postes de soldats royaux?

On l'attendit près d'une heure, pendant laquelle les disputes s'accrurent encore. Omer profita de ce répit pour se promener et disserter avec importance de groupe en groupe: car cette propagande, il le nota, le distrayait de sa peur. Les marchands fermèrent leurs boutiques. Étudiants, ouvriers, gagne-petit, multipliaient les ovations au général Dubourg, tandis que les bourgeois, les chasseurs ricanaient, le dévisageaient, se demandaient à haute voix d'où il sortait, chez quel fripier il avait pris cet uniforme du temps de Larévellière-Lépeaux. M. Roulon l'engagea même à changer d'habit, s'il ne voulait devenir un signal de dissensions... Dieudonné Cavrois insistait pour qu'on allât offrir à La Fayette le commandement des gardes nationales.

—C'est un grand nom de 1789... Nous pourrons nous rallier à lui, tous!

Dubourg réprima très mal son irritation:

—Oh, avant que La Fayette se décide!... Il faut un général qui donne confiance au peuple: j'ai servi dans l'état-major de Berthier... Et La Fayette ne se décidera pas si vite. Il lui faudra tout d'abord être certain de la victoire... Moi, du moins, je cours le risque.

A ces mots, qu'il prononça vivement, les ouvriers renouvelèrent leurs encouragements sympathiques. Pied-de-Jacinthe protesta qu'il le suivrait.

Une huée jaillit des magasins entr'ouverts. Omer et le major se désolaient.

—Bien malin qui dira où nous mènerait la Révolution!insinua... le tailleur Durtot... Les affaires n'étaient pas déjà si brillantes!

Il hochait la tête, il déboutonnait son uniforme pour essuyer sa poitrine avec un mouchoir. Ensuite, dissertant sur les intérêts du commerce, il peigna ses favoris blonds et poussiéreux. Des messieurs l'écoutaient docilement. Leurs interjections menaçaient le général Dubourg. Omer le défendit. Tacitement, il espéra que si l'on réoccupait l'Hôtel de Ville, le gouvernement provisoire se constituerait avec l'ami reconnaissant de l'oncle Edme, avec M. Buchez et le général Pithouët, dont l'influence énergique régirait l'esprit sénile de La Fayette.

—Il est impertinent... il est impertinent... enseignait l'atrabilaire M. Buchez aux gardes nationaux... il est impertinent d'aborder de pareilles questions avant que le succès nous soit acquis... Rien n'est moins sûr encore que le succès.

—Le travestissement ridicule du comte Dubourg surexcite le peuple... Ne le voyez-vous pas?... insistait M. Roulon... Cela peut nous entraîner aux pires excès...

—On chantela Carmagnole. Il y a même ici des babouvistes et des saint-simoniens!... accusait le petit vieux au schapska, en indiquant Blanqui et le major Gresloup.

—Monsieur, le saint-simonisme, c'est peut-être l'avenir!... riposta M. Mesnil, qui boîtait, usant de son fusil en guise de béquille... Le paradoxe d'aujourd'hui, c'est la vérité de demain...

—En effet... dit M. d'Orichamps... Nous installerons les philosophes, et ces messieurs de la Bourse dans les repaires impurs du faubourg Saint-Germain!...

—Et les droits de la propriété?... opposa M. Roulon.

—Et les droits du commerce?... fit le tailleur.

Ainsi revendiquaient les appétits et les craintes, autour d'Omer. Il se débattit éloquemment.

Urbain Gresloup lui toucha la main. Là-bas, sur le toit d'un fourgon, Angeline, Cydalise et la Bordelaise tâchaient de reconnaître, parmi la cohue, leurs amants. MmeCardoche trônait, en écharpe aurore, à côté de l'automédon, qui était M. Mauravert lui-même, sous une casquette à oreilles. Les trois percherons se frayaient péniblement la route, menés à la bride par les commis, qui les arrêtèrent sur l'ordre du major. MmeCardoche, ayant plongé les bras dans l'intérieur du véhicule, présenta ses mains pleines de cartouches:

—Qui veut des prises pour les Bourbons?

On s'écrasa. Les paumes calleuses et noires se tendirent. En haut, Cydalise avait ouvert une caisse, et chantait:

Les grisettes distribuaient les étuis en papier de journal, gonflés de poudre. La Bordelaise glissa promptement du véhicule et courut à Cavrois. D'une serviette elle développait la bouteille, le pâté, le pain. Angeline, et Cydalise la rejoignirent. Elles posèrent sur la borne un panier de victuailles. Par égard pour M. Gresloup, elles l'offrirent à l'oncle Edme: leurs œillades dirent assez que l'attention s'adressait au gendre et au fils du major. Le capitaine essaya des mots à double entente. On dévora debout la volaille froide de la mère Cardoche. A mâcher la chair blanche et la peau croûteuse de la dinde, le pain salé par la sauce froide, Omer oublia soudain ses fatigues, ses terreurs, ses raisonnements, ses espoirs et ses craintes. Il sentait à peine le frôlement de la grisette. L'appréhension d'être desservi par son beau-père, auprès d'Elvire, le gêna même fort peu.


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