XV

La Fayette était nu tête. Ses cheveux gris et roux laissaient voir le crâne blême, par endroits. Il monta lentement les degrés, avisa le drapeau noir déployé au-dessus du linteau, devant la statue équestre d'Henri IV, et fit tout de suite une moue de sa lèvre morte. Le major, s'étant incliné, lui demanda précipitamment à voix basse:

—Est-ce notre Grand-Élu que nous recevons, ou l'envoyé du Parti Industriel?

Les regards de ces deux hommes examinèrent réciproquement leurs âmes secrètes, supputèrent la valeur des menaces tacites et des engagements.

—C'est votre Bon Cousin La Fayette,... répliqua-t-il.

Et il tendit la main au général Dubourg, pour l'attouchement mystérieux des carbonari.

—C'est donc leur Grand-Elu,... reprit celui-ci à voix haute que les Bons Cousins accueillent dans la maison du Peuple libre... Je lui remets mes pouvoirs... A tout seigneur, tout honneur!...

S'effaçant, il livra sa place, au centre de son état-major, quand La Fayette se retourna vers la multitude confiante, vers les pans des drapeaux, les baïonnettes rigides, les chapeaux agités, vers les maisons aux fenêtres garnies de femmes applaudissantes, semeuses de couleurs... Un essor de pigeons s'envola, par-dessus la forêt des cheminées, vers l'azur. A cet instant, Omer se rappela la grotte des Carbonari romains dans le Valabre et son initiation tragique.

Était-il vrai que «l'Ausonie était libre», selon le mot rituel?

Les amis du triomphateur l'emportèrent, entre les colonnes, à travers les voûtes sonores, dans les escaliers ombreux. Des mains le tiraient. Il trébuchait, répétant:

—Laissez, mes amis, laissez. Je connais l'Hôtel de Ville mieux que vous!...

Enfin on l'assit derrière les bouteilles de bière et les paquets de plumes d'oie. La tenture fendue par le canif de Pied-de-Jacinthe révélait le placard verdâtre de la Commune:

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIREUnité, Indivisibilité ou la Mort.

—Il n'est plus besoin de drapeau noir, puisque voici la victoire du peuple!... Qu'on arbore le drapeau de Valmy!... Vous y consentez, n'est-ce pas, général?... et vous, major?... Maintenant nous allons organiser la défense... Les troupes des camps de Saint-Omer et de Lunéville pourraient bien dès cette heure marcher sur Paris...

On écoutait, chapeau bas, ses paroles tranquilles et mélodieuses. En uniforme de garde national, l'épicier Mauravert taillait une plume avec ardeur, lorsque La Fayette l'eut remercié:

—Ne craignez-vous pas, général, un nouveau manifeste de quelque Brunswick? Les armées de la Sainte-Alliance...

—Bien fin qui le dira!

—Un prince de sang royal... fidèle à la Charte et qui accepterait le pouvoir, conjurerait peut-être toutes sortes de périls... Le duc d'Orléans...

—C'est un bon homme. Il est bon,.. répondit La Fayette en écrivant la première ligne de sa proclamation... Entre nous, je le crois bon... et un peu bête...

—Un souverain sage, docile, que conseilleraient les ministres et les Chambres... cela rassurerait le commerce... Voilà ce que veut le commerce!

—Ce n'est pas ce qu'espèrent l'armée, ni le peuple, ni la jeunesse studieuse, monsieur le boutiquier!... interrompit rudement le major... Allez à vos pains de sucre, je vous prie.

—Monsieur est donc épicier?... demanda La Fayette en souriant... Beau métier, et fructueux, de plus!...

Confus, Mauravert s'éloigna. Sa bouche mulâtre frémissait de rage.

Ensuite La Fayette affecta de consulter Dubourg et le major, avant chaque mot de son factum.

Debout, appuyé des deux mains à la poignée du sabre, comme sur une canne, Omer se désola de résister mal à la somnolence. Ses jarrets s'engourdirent, et, tout à coup, chancelèrent. La moiteur de sa chair dégageait des miasmes étouffants, et aussi le cuir de ses bottes, le drap de son uniforme. La sueur dégouttait de ses cheveux. Une sorte de buée lui cacha soudain les choses, les hommes, l'altitude infinie de la salle poussiéreuse, et les allégories mamelues des deux cheminées. Il perdit, un instant, connaissance, dans une torpeur heureuse où il sombrait loin du monde. Le cliquetis de ses éperons, lorsque la jambe s'arcboutait d'instinct pour l'empêcher de choir, le réveillait, furieux contre lui-même. A l'heure où se formait le gouvernement, à l'heure où son beau-père et le comte tenaient le pouvoir, allait-il ainsi devenir un dormeur inutile qu'on évincerait? Se mouvoir était impossible: un silence respectueux régnait dans la salle, naguère si bruyante. Omer essaya cependant. Le signe impératif de son beau-père le contraignit à l'immobilité. Alors il lutta de son mieux. Avec son doigt il se décollait les cils, et les mouillait de salive... Il ne saisissait plus que par fragments les phrases de la proclamation...

—«J'accepte avec dévouement et avec joie les devoirs qui me sont confiés... Et, de même qu'en 1789, je me sens fort de l'approbation de nos honorables collègues aujourd'hui réunis à Paris... La vérité triomphera, ou nous périrons ensemble...»

L'estafette rêva que l'Hôtel de Ville s'effondrait: son sabre s'échappait de ses mains vagues, et ce fut un tintamarrede ferraille tourbillonnant autour de ses mollets.

—Voyez donc ce pauvre enfant qui dort debout!... compatit la voix charitable de La Fayette.

Omer l'eût tué. Le major l'envoya s'étendre sur le grabat du lampiste, dans le cabinet voisin. Il y puait l'huile; cela n'empêcha point l'époux d'Elvire de s'endormir aussitôt sur la couche sordide. A peine eut-il le temps de distinguer les quinquets bien fourbis et leurs abat-jour de tôle verte alignés sur des planches. En choisissant quelques-uns, l'homme de service tira, plus tard, le héros du sommeil. Par la porte s'engouffrait le tumulte de voix nombreuses, le bruit des crosses labourant les parquets. Omer regarda sa montre: il était sept heures trois quarts. Une voix véhémente exigeait du pain pour les ouvriers combattants, ou les fonds indispensables aux achats.

—Il est plus de quatre heures: ma caisse est fermée! Je n'y puis rien,... répondait l'accent péremptoire de M. Casimir Perier.

Rageusement, la plupart criaient:

—Vive Charras!...

Et M. Casimir Perier:

—Silence!

Omer rentra dans la salle. Il apprit que M. Laffite, Benjamin Constant et les membres de la Commission municipale étaient arrivés.

Par une belle phrase, La Fayette autorisa les délégués de l'émeute à se pourvoir sur la caisse de l'Hôtel de Ville; et il ordonna de préparer un bon.

—Nous ne voulons pas de votre argent!... refusèrent plusieurs portefaix... Le peuple ne s'est pas battu pour de l'argent, à la caserne de Babylone!...

—Je me retire dans le sein de la Commission Municipale!... déclara solennellement M. Casimir Perier.

Et il sortit à reculons, en insultant de ses yeux autoritairesle polytechnicien qui présentait cette dizaine de tâcherons, d'ailleurs effroyables, couverts de poussière, masqués de sueur noire, vêtus de chemises en lambeaux et tachées rouge, de pantalons en loques.

—L'entendez-vous?... grogna le général Pithouët.

Puis, s'adressant à l'oncle Edme, assis sur le bord de la table:

—Vous meniez des hommes résolus. Pouvez-vous compter sur leur zèle?

—Sans doute?

—Assez pour leur enjoindre d'arrêter les députés.

—Oh! pour cela, je ne m'y engage point. Ils croiraient que je veux me faire Premier Consul.

—Dans ce cas, la révolution avorte!

—Nous verrons bien!...

—On verra ça!... fit Pied-de-Jacinthe.

Et il frappa sur le fourreau de son bancal.

Un ricanement de menace tordit les bouches des républicains rassemblés là. Les poings serrèrent les fusils. Démoniaque et grimaçant, sa mèche dans l'œil, Trélat répétait:

—Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne soit affichée: la signature désignerait un chef, avant que la forme même du gouvernement puisse être déterminée par le peuple. C'est un danger de dictature!

—Il existe une représentation provisoire de la nation,... ajoutait Enjolras, dont les paupières rouges encadraient les yeux fulgurants... Qu'elle reste en permanence jusqu'à ce que le vœu de la majorité des Français ait pu être connu...

—Qu'elle s'occupe aussitôt des moyens de consulter la nation!... recommanda Grantaire, monté sur la table, qu'il arpenta.

La Fayette se leva, souriant, et quitta la salle Saint-Jean pour celle de la Commission. Il touchait les mainsoffertes. Sa lourde figure promettait ce que l'on voulait:

—Toute autre mesure serait intempestive et coupable.

—S'il faut que l'un se dévoue pour poignarder le d'Orléans qu'on nous accommode,... lançait la voix démente de Ribéride,... je serai celui-là... Plus de royauté!

Tous l'applaudirent. Les bouteilles de bières, renversées, roulèrent...

—Général La Fayette,... avertit Bahorel, ses mains sales en l'air,... général La Fayette, prenez garde!... Vous choisissez le chemin de l'antre où l'on perd sa popularité!

Le vieillard lui fit face, posa ses deux mains tremblantes contre ses décorations; il se raffermit sur ses jambes en pantalon blanc, et remua ses lèvres incolores:

—La popularité est un trésor précieux à mon cœur; mais, comme tous les trésors, il faut savoir le dépenser dans l'intérêt du pays!...

—Soyez notre chef pour fonder la République selon les principes du grand philosophe Saint-Simon!... proposa le major Gresloup, les yeux dans les yeux.

—Il ne m'appartient pas de constituer le gouvernement définitif. C'est aux Représentants d'assumer cette responsabilité.

—Tu nous livres à Casimir!... pleura Grantaire, qui parcourut la table à grandes enjambées, et feignit de s'arracher les cheveux.

La Fayette sourit, sortit... Dubourg, d'un coup de poing sur ses paperasses, commenta cette attitude.

—Le général Lobau refuse de signer le décret autorisant la garde nationale de Versailles à commencer l'attaque contre la caserne d'artillerie!... vint dénoncer Urbain en nage.

Il cracha de colère et remit son bicorne.

Pied-de-Jacinthe frappa du pied:

—Il recule donc aussi, l'aide de camp de Joubert!... le volontaire de la Révolution!...

—Rien n'est plus dangereux, dans une révolution, que les hommes qui reculent,... professa Bahorel, sentencieux et lugubre.

—Eh bien, je vais le faire fusiller!... décida Urbain.

Et il courut au balcon pour appeler les gens de sa bande.

—Mazette!... dit le major, qui l'arrêta... Fusiller le général Lobau! Un membre de la Commission municipale, du Gouvernement provisoire!

—Lui-même... Et je dirais à ces braves gens de fusiller le bon Dieu, qu'ils iraient!

—D'abord la vie n'est qu'un crime de Dieu!... appuya Grantaire.

Omer les empêcha difficilement de convoquer par la fenêtre les gaillards aux bras velus, casqués, et qui buvaient, tour à tour, la liqueur du marchand de coco...

Au milieu de ces démences, l'estafette se réveilla complètement. En sa conscience, il les blâmait. De l'un à l'autre, il allait, endoctrinant, avec la certitude d'accomplir son devoir.

—Nous nous sommes battus pour le triomphe de la Loi sur l'arbitraire... Respectons la Loi... Ne tentons rien que la Loi ne puisse justifier... C'est aux députés légalement élus à se prononcer selon les sentiments de la Nation...

Dans un fauteuil à crépines d'or, s'effondra la masse du loueur Rambourg. Ses mains violâtres jouaient avec ses bouts de bretelles multicolores, tandis qu'il grommelait:

—Vous attirez sur nous les Cosaques, vous attirez sur nous les Cosaques!...

—Gare aux Cosaques!... renchérissait Mauravert.

Cette peur de l'étranger gagna les rangs de la garde nationale que M. Roulon et M. Buchez échelonnaient de marche en marche, sur l'escalier intérieur. Baïonnette au clair, l'ébéniste repoussait déjà rudement les ouvriers en guenilles dans les coins d'ombre. Une patrouille entoura même deux récalcitrants et, malgré toutes protestations, leur arracha les fusils, les gibernes.

—Votre tâche est finie,... leur persuadait un caporal que défiguraient des furoncles... Il faut que l'ordre se rétablisse... Les Cosaques n'attendent qu'un prétexte pour nous infliger les désastres de 1814 et 1815... Voulez-vous perdre la France en effrayant les rois de la Sainte-Alliance par cet aspect révolutionnaire?...

—Vive notre bon roi qui capitule!... clamait à tue-tête, d'en bas, le petit vieillard au schapska.

Omer descendit au perron afin de discerner les causes des rumeurs que provoquait ce cri.

Un monsieur fort âgé, saluant à droite et à gauche, jurait, sacrait, riait, la couperose étincelante, et sa chevelure blanche au vent. Courfeyrac reconnut M. de Semonville, ambassadeur et grand référendaire, qui gravissait les marches, courbé en deux, et les bras étendus, en manière de balancier:

—Morbleu! le Roi retire les ordonnances! Mille millions de bombes!... Ah! jarnidieu, le ministère est à bas, mes amis! Ça y est, corbleu!... Le général Gérard est ministre de la Guerre, et Casimir Perier aux Finances! Nom d'un tonnerre!

Dans l'espoir d'amadouer la crapule par des jurons fraternels, le ci-devant les prodiguait:

—Sacré nom! Polignac s'en va... M. Perier aux Finances! Le général Gérard à la Guerre! Morguienne!... Le Roi retire les ordonnances... Peut-on parler à M. de La Fayette, jeune homme?...

—Eh! mon neveu, je vous donne le bonsoir. Je suis aise de vous voir si bon air.

C'était le comte de Praxi-Blassans, qui secondait l'ambassadeur;

—Nous accourons de Saint-Cloud. Sa Majesté retire les ordonnances... Ces messieurs viennent en son nom...

Il indiqua MM. de Vitrolles et d'Argout.

—Vive la Charte! Vive le Roi!... cria M. Roulon.

—Vive le Roi! Vive le Roi!... hurla Mauravert, pour couvrir les «Vive la République!» de la grande salle.

—Vive le Roi!... rugit Rambourg... Enfin, l'ordre sera rétabli...

—Vive le Roi!... entonna toute la garde nationale, qui présenta les armes à MM. de Semonville, de Vitrolles, d'Argout et de Praxi-Blassans.

—Vos boutiques seront sauves, morbleu!... décréta M. de Semonville.

—Hé! hé! les choses ne sont pas avancées autant que je le craignais,... dit Praxi-Blassans à l'oreille d'Omer... Voici du travail pour M. de Châteaubriand qui a flairé la bonne aventure. Il est de retour et m'est venu faire visite. J'ai porté son message à Saint-Cloud... Peste soit de vos barricades! J'ai failli vingt fois me rompre le col. Mais vos sans-culottes sont plus polis que ceux de jadis: ils hissaient nos voitures pour leur faire franchir les tas de pavés...

Promptement, l'estafette le renseigna sur les esprits.

Les envoyés de Charles X furent introduits dans l'antichambre qui précédait le bureau de la Commission municipale. Dès que la porte s'ouvrit, le comte de Praxi-Blassans cria très haut:

—Messieurs, voici le repentir du roi!... de façon à être entendu par tous.

M. de Semonville, trébuchant de droite et de gauche,attrapa cependant les mains de La Fayette qu'il étreignit à la lueur ronde de la lampe.

—Il y a quarante ans, marquis, quarante ans! Ici même, et dans des circonstances, ma foi, assez près d'être pareilles...

A l'aspect de ces grands seigneurs, Casimir Perier, ému, accentuait la déférence, s'inclinait devant M. d'Argout, silencieux et gourmé. Les autres membres de la Commission s'étaient levés, puis rassis. Triste et noble, M. Laffitte, de ses narines, humait l'air; M. de Puyraveau se prêtait la mine d'un juge qui condamne à mort; Benjamin Constant rejetait en arrière son grand visage aux longues boucles blanches et jaunâtres, il affectait de la hauteur. M. Mauguin ni M. de Schönen ne continrent pas leurs colères:

—Vous vouliez donc nous faire assassiner tous par vos Suisses?...

—Égorger Paris!...

M. de Vitrolles atténua mal son sourire de sceptique devant ces rhéteurs. Mais le général Pithouët dévisagea si franchement l'espion royal que celui-ci se détourna vers Casimir Perier:

—En quittant Saint-Cloud, nous ignorions qu'il existât un gouvernement provisoire, une commission municipale. Nous pensions traiter avec un général placé à la tête du mouvement... Nous ne portons aucune preuve de notre mission: le Roi ne pouvait apposer sa signature sur un acte qui eût, par là même, reconnu légale la fonction d'un chef révolutionnaire.

Au signe de M. Laffitte, les huissiers se préparèrent à fermer les portes.

—Ce soir, je n'ai pas le caractère officiel qu'il faut pour me mêler de tout ceci,... confia Praxi-Blassans à son neveu, en se retirant de façon à ne pas se confondre avec les mandataires du Château... Le Roi n'a point voulu donner de signature, parce qu'il espère pouvoirdésavouer mes collègues... Aussi bien, rien ne me semble assez sûr pour que je me compromette: il n'y a point urgence... J'ai ouï dire que les gens du Parti Industriel dépêchaient quelques-uns des leurs à Neuilly, pour quérir le duc d'Orléans... «Attendons la fin!» comme dit le fabuliste... Il serait sage d'aller prendre quelque repos dans votre campagne. Ma voiture de chasse est au Quai Pelletier. Courons rassurer ces dames. La comtesse habite à Meudon depuis avant-hier; elle y alla, lorsque les balles commencèrent de casser nos vitres... Vous et moi, nous avons des devoirs d'époux, de pères. Vous vous êtes bien tenu jusqu'à présent, et pour le mieux de nos intérêts: je n'aurais pas agi d'autre sorte à votre place. Mais je ne me soucie pas que vos amis, les charbonniers, vous fassent faire la tête chaude, à l'instant inopportun. La Banque d'Artois en pourrait souffrir... Après le grabuge, il y aura des places vides et bonnes à briguer. Vous vous êtes suffisamment montré pour obtenir des fous; et, si l'on ne vous rencontre point trop au Gouvernement provisoire, vous n'aurez, au cas de son échec, rien à redouter des sages, quant à votre liberté ou votre fortune... Le principal était qu'on me reconnût dans ce lieu. Les plus subtils peuvent attribuer à ma parole sur le repentir du roi le sens de l'ironie royaliste ou celui de l'orgueil révolutionnaire. Ce n'est pas dans un tel moment qu'il sied d'omettre les principes de la diplomatie, dont le premier enseigne l'excellence des phrases ambiguës aux heures douteuses. Je puis souper tranquille... Faites vos adieux à votre beau-père, en vous excusant sur l'état de votre blessure.

Le comte se bourra le nez de tabac. Dans la salle Saint-Jean, il examinait les énergumènes qui se pressaient vers la table aux flaques d'encre, où persistaient encore les traces des semelles de Grantaire. Satisfait d'être convaincu, l'époux d'Elvire joignit avec peine le major, qui l'approuva de partir. A Blanqui, le généralDubourg promettait de se rendre, le lendemain matin, chez M. Laffitte, et d'en tirer une réponse claire: le banquier l'eût éludée, ce soir, au milieu de la Commission municipale. Pierre Leroux fronçait les sourcils, secouait sa tignasse, frappait les meubles, faisant tressaillir, dans les verres, la limonade, et, dans les assiettes, la charcuterie, les tranches de pâté:

—Mes amis du passage Dauphine se disposent à consolider leur barricade, et à fondre les gouttières de leurs maisons pour mouler des balles neuves!

—La Fayette nous doit d'établir la république américaine;... affirmait la tête olympienne de Michel Chrestien.

—Le duc d'Orléans est la meilleure des républiques... essaya de soutenir M. Mignet, que des huées chassèrent aussitôt sur le palier, dans les rangs de la garde nationale.

Cavrois le recueillit, opposant sa large carrure aux fureurs des acharnés. Ensuite, il embrassa, contre sa poitrine molle, Omer suffoqué:

—Eh! cousin... Maman l'avait bien dit!...

Dehors, le peuple banquetait. Des femmes distribuaient du vin, du pain, des morceaux de viande froide. Leurs bonnets à ruches luisaient dans tous les groupes, à la clarté de quelques lampions remplaçant les réverbères détruits. Au milieu des ruisseaux, les ivrognes ronflaient. Une odeur âcre planait dans la poussière suspendue. Omer songea que bientôt il respirerait la fraîcheur des bois...

Distingua-t-il vraiment le bonnet rouge et les cheveux blonds d'Angeline, ses larges yeux qui l'aimaient là-bas, bien qu'obscurcis par la peine? La capote de la mère Cardoche se penchait sur la menotte bandée de la Bordelaise dont Cydalise, dans ses bras maigres, berçait les pleurs et le corps enfantin... Alerte, Praxi-Blassans entraîna son neveu. Les valets abaissèrent le marchepiedde la voiture. Au fond, une femme était blottie.

—Et votre blessure, Omer?... interrogea la voix curieuse d'Élodie.

—Mademoiselle nous accompagne,... imposa le comte;... je lui ai retenu un logis à quelque distance de votre domaine...

—Ah!... fit Omer, choqué de savoir cette fille près de vivre quelques jours à Meudon, non loin d'Elvire.

Par la portière il regarda disparaître la Grève, pleine de rumeurs et de fusils. Debout sur une caisse, l'homme en armure légendaire chantait, sous le casque, pour un cercle de badauds attentifs et las:

Au refrain, sa femme levait la chandelle, dans un cornet de papier, afin de mettre en lumière la figure tragique du chanteur:

La foule reprit en chœur, de ses voix mâles et menaçantes, de ses voix ivres et enrouées, de ses voix enfantines, de ses voix chaudes et amoureuses:

En clameur, cela jaillit de cent poitrines. Mille bouches le répétèrent... L'appel du peuple assaillit la façade énorme, rectangulaire et noire de l'Hôtel de Ville, les lueurs roses des fenêtres nombreuses où des ombress'empressaient, jusque dans le gracieux belvédère découpé sur le scintillement des étoiles.

Le coin d'une maison bruyante, en fête, fut tourné. Le chevalier légendaire fut caché, puis toute la place... Omer écouta longtemps le refrain de victoire.

—Plaise à Dieu qu'ils ne se réveillent pas comme ces braillards l'exigent à cors et à cris!... souhaita le comte... Nous aurions sur les bras toutes les utopies des Babeuf, des Saint-Simon, des Fourier, et autres abstracteurs de la quintessence humanitaire. Ces rêveurs persuaderaient aisément la canaille de mettre les biens en commun, en s'aidant du fer et du feu jusqu'à ce qu'ils aient obtenu leur mer de limonade, espoir saugrenu de ce M. Fourier... M. de Rothschild, grâce au ciel, jouait à la hausse: comme il perd tout, il obligera M. Laffitte à choisir un souverain qui proroge le terme de la liquidation en Bourse, et, par là, donne le loisir de compenser les déboires. Ces affaires d'écus primeront le reste devant le Parti Industriel... autant dire devant les boutiquiers qui tremblent pour leurs tiroirs..., et les préfèrent à toutes les républiques... Tenez... voyez donc... voyez, chère Élodie!

Oursons en tête, buffleteries blanches en croix, gibernes et briquets au dos, une patrouille imposante barrait la rue des Arcis.

—Avancez à l'ordre, ou je fais feu!... enjoignait aux passants le chef, qui parut être le F.·., commis de banque.

Des guerriers en loques, traînant leurs fusils et leurs piques, voulurent passer outre; ils invectivèrent. On les couchait en joue: un caporal maigre hurla, l'insulte à la bouche.

—Bas les armes! Rendez vos armes! Quiconque n'est pas en uniforme doit déposer les armes...

Omer avisa les favoris blonds du tailleur Durtot: il empoignait au col de chemise un homme gras et bassur jambes... N'était-ce pas un typographe de l'imprimerie Pied-de-Jacinthe?... Il lui ressemblait.

—On ne fait pas partie de la garde nationale, avec cette allure-là, mon garçon! Vous avez la mine d'un bandit...

—La loi n'autorise que les gardes nationaux à porter les armes,... renchérit le F.·. auprès d'un homme en redingote déchirée... Vous ne le savez pas?

—Je le sais bien... mais...

—Mais quoi?... Livrez votre fusil..., vos cartouches!... Fouillez-le, Durtot: il pourrait en avoir dans ses poches.

—Je suis M. Godefroy Cavaignac,... se récriait la victime... J'appartiens à la société des Amis du Peuple; et c'est une indignité! Mon frère est officier... Je refuse de vous abandonner mes armes... Si mes habits sont abîmés, c'est que je me suis battu, corps à corps, avec un soldat de l'infanterie royale!

—A d'autres! Vous vous expliquerez à l'Hôtel de Ville...

—On m'a tout à l'heure arrêté, puis relâché, à la Croix-Rouge, à cause de la même erreur... Je vous dis que je me nomme Godefroy Cavaignac.

—Je m'en f... Vous n'avez pas d'uniforme: suffit!... Lâchez ce fusil...

—Bah! notre travail est fini pour lors... philosophait le typographe désarmé... Il faut laisser le reste de la besogne aux savants...

La voiture s'éloigna vite de la bagarre.

Durant le trajet, Omer répondit sèchement aux propos d'Élodie. Néanmoins il s'amusa de sentir leurs jambes se chauffer dans l'ombre. Elle tournait en ridicule ce qu'elle avait entrevu de l'émeute. Pourtant elle l'obligea de conter les détails de la rixe avec l'artilleur, sur la place de la Bastille, et comment, au Louvre, il avait tiré deux coups de feu contre un officier suisse. Elles'étonnait qu'il n'eût point, en trois jours de bataille, tué plus d'ennemis. Le comte la taquinait sur ses illusions touchant les choses de la guerre. Pendant qu'il éternuait, à plusieurs reprises, elle toucha secrètement le corps du jeune homme, en deux caresses audacieuses, par-dessous la soie légère de sa mante, ce dont Omer tira vanité.

A Meudon, il abandonna le comte et son amie devant l'auberge. Ensuite, la voiture franchit la grille de sa maison. Là, guettait Elvire. Elle fit arrêter les chevaux. Tout de suite elle se ruait à son cou. Elle riait et sanglotait.

—Dieu soit loué! Te voilà. Voilà mon Omer. J'ai retrouvé mon Omer... Tu souffres? Ah! que j'ai pleuré!...

—Il est courageux comme Bernard!... disait la tante Aurélie, au seuil de la villa.

—Embrasse ton fils... Embrasse Olivier...

Elvire emmena son mari tout de suite dans leur appartement.

Elle le déshabillait, le lavait, le baisait. Telle Angeline, la veille et le matin.

—Qui t'a soigné? Qui t'a pansé?

—Trélat.

Quand il fut dans le bain, elle le câlinait encore, l'accablait de questions...

—Et tu l'as tué! Mon Dieu!... Moi, je serais morte de peur...

Il comparait les grâces élégantes de l'épouse aux instincts affectueux de la grisette. Chevelure plus belle, mains d'opale, yeux durs et lumineux, corps moins animal en ses attitudes décentes. Elle lui plut davantage...

—Ah! chère Elvire, je n'aspirais qu'à votre parfum dans cette foule... Et ce fut le principal de mes sentiments...

—Vous dites vrai?

Elle le regarda; les clartés de ses yeux durs le pénétrèrent: l'âme menteuse du mari se déroba dans les détours des paroles...

Au sortir de la baignoire, il avouait:

—Je ne me souviens pas... J'étais comme le bouchon qui flotte sur le torrent... et que l'eau jette contre les obstacles, qu'elle saisit dans ses replis, qu'elle attire en arrière, pour le jeter encore...

Cela le surprit qu'au fond de soi-même il estimât juste cette comparaison. Pourtant il se jugeait héroïque. Il se revoyait au Carrousel, dans la petite rue où il avait voulu lâcher son cheval contre les soldats... La politesse d'Elvire démentit la métaphore du bouchon. Sa politesse ou sa foi dans la vaillance des Héricourt? Il ne sut.

—C'est pour toi, mon fils, que j'ai versé le sang et que j'ai bravé la mort,... dit-il au poupon que la mère lui présentait... Tu vivras dans une ère de justice que ton aïeul et ton père t'auront préparée, sous les trois couleurs!

Bien qu'il prononçât sourdement cette phrase, il se remercia de l'avoir composée majestueuse. Il n'avait rien entendu de plus grand, au théâtre, que ce simple cadeau d'un avenir heureux, offert aux mains débiles d'un petit enfant. Malgré lui, des larmes noyèrent ses cils, tant il s'admirait.

—Omer, je vous adore! justifiait Elvire.

A petits coups de lèvres douces elle effleurait la plaie de l'épaule, dans la chemise béante, puis l'érosion de la joue. Il serrait contre soi la chaleur du jeune corps et ses courbes, et les globes menus de la poitrine haletante, qui palpitaient. La communion de leurs âmes se compléterait par la communion des corps.

«C'est ici le double amour! Je me devine en son cœur qui me pense... Angeline me reste étrangère aumilieu des plus délirantes voluptés. Je ne suis pas elle, comme je suis Elvire en cet instant!»...

Respectueuse d'un maître vaillant, la camériste disposait les argenteries de l'en-cas, les cristaux limpides sur le vermeil ancien du plateau. Omer eut aux doigts l'ivoire poli de son couteau, et, aux regards, la beauté suave de quatre lys qu'offrait une bergère en porcelaine de Saxe, élancée du guéridon, délicate, rosée aux joues, la gorge visible dans le fichu, et le sourire mièvre... La lavande avait embaumé les damassures du linge. Sous la gelée blonde, la volaille froide conviait l'appétit. L'or du vin coula dans les verres avec un bruit liquoreux... Sur le velours de la molle ottomane, au flanc d'Omer, Elvire inclinait sa candide figure de vertu, ses yeux, «le ciel et la mer» profonds, son teint de pêche duveteuse que couronnaient le bronze et l'or de la chevelure abondamment répandue.

—Je t'adore,... murmurait-elle.... Il faut que rien de cette heure ne périsse...

—Qu'elle s'éternise dans une vie nouvelle, fille de cette nuit heureuse, ô mon Elvire!

La chambre était haute. La joie des lumières brillait autour du petit lustre, éclairait le gris simple des lambris moirés. La couche amoureuse s'étalait, blanche dans la pénombre, sous les ondes lourdes des courtines. Au fond du berceau, l'enfant était endormi, serein, joufflu, ses bras potelés hors des dentelles. La fraîcheur du parc entrait par la fenêtre avec le vol d'un papillon nocturne, avec les senteurs des viviers, des parterres et des charmilles. Outre Elvire, l'orgueil d'Omer embrassait tout ce bonheur, toute cette magnificence de la nuit, les astres mêmes, la nature et la victoire.

Ce fut l'abbé de Praxi-Blassans qui, débraillé, tout en sueur, le lendemain vendredi, sur le soir, vint à Meudon apprendre aux siens les décisions de la Chambre. Elle appelait Louis-Philippe d'Orléans à la lieutenance générale du royaume. Les Pairs, qui redoutaient le triomphe de l'anarchie, avaient accepté la solution immédiate. Enfin les troupes royales se débandaient autour de Saint-Cloud.

—Marmont a trahi le Roi, comme il a trahi l'Empereur... On espérait trop de sa mollesse... Polignac aurait dû le faire fusiller dans le jardin des Tuileries!... Le Dauphin a voulu briser en deux l'épée de ce fourbe, qui avait eu l'audace de faire lire aux régiments un ordre du jour propre à les exempter de se battre. Le Roi a cru bon de prier le duc de Luxembourg d'aller à la tête de son état-major reporter cette épée au Raguse... C'était une corde et une potence qu'il eût fallu, et présentées par le bourreau!...

Poussif, Édouard s'effondra sur un banc du jardin, dans les bras de la comtesse Aurélie, qui l'essuyait et le calmait.

Comme stupéfait de voir le calme relatif de sa famille, assise autour de verres, de flacons et de carafes toutes fraîches, il regardait Elvire, le teint de fleur, les grands yeux apaisés, l'ample élégance du chapeau en paille de riz, la légèreté de manchesbouffantes, la souplesse des jupons à bandes roses. Il sembla ne pouvoir s'imaginer comment sa mère avait pu lisser, en ce jour de malheur, ses longues boucles grises, et draper une écharpe de blonde sur sa robe de mousseline. Qu'Omer fût debout, en culotte et en escarpins, en habit bleu; cela le passait! Que MmeGresloup priât les servantes d'approcher un siège, de verser du sirop, d'enlever le petit chien endormi dans sa jupe à l'indienne, cela outrageait sa douleur... Ses préoccupations l'enfiévraient.

—Il y a du grotesque dans ce tragique!... ricanait-il... Le fils de Philippe-Égalité demeure introuvable. Les émissaires du Parti Industriel ne le peuvent dénicher à vingt lieues à la ronde... Le beau régent que voilà pour la minorité du duc de Bordeaux, si tant est que le Roi et le Dauphin consentent à l'abdication... Et les gens qu'a gorgés de tout Sa Majesté, ces mendiants de chaque heure s'en vont par toutes les portes du château, leurs paquets sous le bras... C'est une déroute de ducs et pairs, de gentilshommes du service, et de chambellans... Ah! jamais je n'ai vu l'humanité aussi bas. J'ai entendu bien des confessions criminelles: à tout prendre, les individus, seuls, sont moins capables de turpitudes qu'en compagnie. Et mon père, mon père qui se dérobe aussi!...

—Tais-toi!... fit Aurélie... M. de Châteaubriand n'était pas là non plus, je pense!

—Tu l'emportes, Omer!... reprit l'abbé... A la bonne heure!... On va te voir procureur général, pour le moins... Ton ami Montalivet est arrivé en poste, après la bataille. Il a couru tout de go, du Luxembourg à l'Hôtel de Ville, pour réclamer au général Dubourg la direction des ponts et chaussées. Malheureusement, M. Baude la veut pour lui. Ce matin, Dubourg est intervenu chez Laffitte, la cravache à la main, pour le contraindre, devant les députés libéraux, à proclamer laRépublique. Laffitte s'est précipité sur la sonnette du président et l'a sans cesse agitée. Il a pu couvrir la voix de l'intrus. Comme il a de la vigueur, ton général comte dut sortir sans autre résultat... Bernadotte et les Philadelphes ont perdu le trône de France... encore une fois!...

Il se relevait, piétinait, s'éventait. Sa soutane grise de poussière, battait autour de ses jambes. Il but d'un trait le verre d'orgeat qu'un domestique lui offrit, puis jeta son tricorne au milieu de la pelouse. Il arracha son rabat qui l'étranglait. Deux grosses larmes roulèrent sous les paupières baissées de la comtesse Aurélie. Les ayant vues, il se précipita vers elle, tomba sur les genoux, et cacha sa tête dans la soie mordorée:

—Pardon, mère, pardon... mais je suis vaincu! Je suis vaincu!...

Sa frénésie l'étouffa. Chacun voyait, parmi les mèches dépoudrées, sa tonsure sale. Les plis de ses bas noirs descendaient en spirale jusqu'aux souliers à boucles. Douloureux et pantelant, il réfléchissait à la défaite de la Congrégation; et, tel un petit enfant chétif, il ne quittait pas l'abri des jupes maternelles.

—Ah! l'infortuné!... gémit Elvire, en pressant les doigts de son mari.

Omer acquit alors le sens complet de sa victoire, ce prêtre à bas, dans la poudre du chemin, cet orgueilleux parent fier de sa race, de son énergie et de ses espoirs gigantesques, n'était plus rien qu'un pauvre être anéanti par le désastre de sa faction. Pourquoi Denise avait-elle obscurément pressenti, en refusant de l'épouser, dix ans plus tôt, la faiblesse de ce jeune noble?... Comment la fille du colonel Héricourt avait-elle deviné ce destin sans gloire, avant de préférer l'oncle Augustin, aujourd'hui, couvert de lauriers, sur la terre d'Afrique, et, demain, seigneur parmi lesgrands de la terre... Quelle secrète influence avait averti la vierge engendrée par la force du héros?...

Omer s'enivra de triompher, en dépit de ses instincts lâches qu'avait domptés, à toutes les heures du péril, l'honneur héréditaire de Bernard Héricourt, du père encore présent dans la personne du capitaine Lyrisse, son disciple et comme sa survivance auprès d'un fils timide. «O mon père, pensa-t-il, vous ne nous avez pas abandonnés... Votre vaillance éperonna nos faiblesses et les sauva!...»

—C'est leurs ruses, toutes les ruses des carbonari, des francs-maçons, qui nous ont terrassés; la ruse des conspirateurs et la ruse de l'argent!... accusait Édouard, en montrant son cousin du doigt.

—Contre les ruses des jésuites!... riposta Omer.

—Réjouis-toi: tu viens de fonder le règne de la Bourse.

—Parce que ton laboratoire à miracles fait banque-route!...

—Omer!... supplia la tante Aurélie.

Le vainqueur et le vaincu se mesuraient. Tous les traits du prêtre se contractèrent en sa face exangue, parmi les mèches dépoudrées... Le rire sardonique d'un tiers interrompit ce jeu d'écoliers rivaux qui se menacent, bien décidés à s'en tenir là. Le comte de Praxi-Blassans se moquait d'eux. Il revenait de Paris, où il avait siégé parmi les Pairs, avant de revoir sa maîtresse à Meudon. Il avait encore sur l'habit les traces de fard que la belle avait omis d'épousseter...

—Ah çà!... dit-il..., vous puez le collège, autant que ces petits messieurs qui nous charriaient tout à l'heure, sur leurs épaules, notre vicomte de Châteaubriand, ahuri et charmé d'entrer au Luxembourg avec cette mascarade... Trêve de puérilités!... J'ai grand'-faim... Le messager du roi, ce pauvre Mortemart, nous a tous endormis par ses doléances, mais non rassasiés...Jamais ambassadeur ne fit pareille figure de sot! Il est resté parmi nous au lieu d'aller présenter lui-même, au Palais-Bourbon, les nouvelles ordonnances de Saint-Cloud. Laffitte et Benjamin Constant s'y sont impatientés tout seuls, et ils ont trouvé mauvais que le ministre d'un roi si mal en point ne se dérangeât lui-même... Alors ils ont appelé Louis-Philippe d'Orléans... A vrai dire, Mortemart avait voulu, ce matin, grimper sur une barricade que ne pouvait franchir sa voiture: voilà son talon qui s'écorche dans sa botte! Il n'a pu marcher davantage. Il a eu ses vapeurs. M. d'Argout a dû le porter aux Pairs; et on l'a plongé dans un bain... C'est à l'écorchure d'un podagre que Charles X et le Dauphin devront de perdre le trône, et le duc de Bordeaux de ceindre la couronne par-dessus son bourrelet, si tant est que le d'Orléans se satisfasse de la régence... Ce dont je doute fort!... Eh quoi! l'abbé, souperas-tu dans ce désordre? Tu es à faire peur! Demande une redingote et des bas à ton cousin!... Il sied que tu prennes avec décence le deuil de tes principes... Va, va, tu n'en seras pas moins évêque, quelque jour, à moins que je ne trépasse!...

—Pardonnez-moi, mon père: mitre ou tiare, ce n'est point d'un autre que je les veux recevoir, mais de moi!

—Oh! le fat! Paix donc! Tu sais combien je déteste l'affectation. Garde-moi ces paroles pour tes dévotes et tes prestolets... Peuh! Il fallait m'entendre plutôt que le Père Ronsin. Il n'a vu goutte, ton maître!

En maugréant, l'abbé s'éloigna pour réparer le dommage de sa toilette. La comtesse Aurélie, sur le banc de pierre, finit par s'affaisser, les yeux clos, et posa le menton dans ses mains constellées de joyaux, comme si elle voulait encore voir le passé, dans la nuit de ses paupières closes et tremblotantes.

Timidement MmeGresloup interrogea le comte sur ce qu'il savait du major.

—Votre mari, Madame, accommode les idées de Saint-Simon à la sauce des événements, et il s'égosille à réclamer pour sa République des garanties que lui refuse la Commission municipale qui pérore... Pardieu! MmeCavrois n'arrive point d'Arras. Elle a pourtant dû apprendre, mercredi soir, aux Moulins-Héricourt, toutes ces pétarades... Quelque vingt heures dans la malle-poste ne sont pas pour l'arrêter. Elle pourrait bien me secourir de ses conseils lorsque son frère Augustin, avec mon fils aîné, chasse le Bédouin... J'ai donné l'ordre de nous mettre à la hausse! Il m'arrangerait de savoir ce qu'elle en pense, et ce que prépare son ami Laffitte.

Elle arriva, le soir même, après souper, avec son fils, dans une calèche attelée de quatre chevaux. Les postillons avaient arraché leurs boutons fleurdelysés; et les fils pendillaient sur les revers écarlates de leurs vestes.

—Eh bien!... cria-t-elle..., voilà notre barque au port! Le duc d'Orléans l'a juré: on recule à huit jours la liquidation en Bourse. Nous gagnerons à la hausse après avoir gagné à la baisse... Dieu soit loué, Aurélie!... Bonjour, Elvire! Plus belle, toujours plus belle!... Qu'on me montre Olivier... J'ai pour lui des cœurs d'Arras et des gaufres de Lille dans le coffre... Dieudonné, mon sac!... Et mon eau de pommes!... Ah! quelle chaleur!...

Hors de sa capote en paille de riz, la dame avança des baisers qu'elle colla sur toutes les joues. Dans son caraco de moire brune, des chairs informes flottaient, remuaient les chaînes d'or pendues au large cou mouillé. Elle s'assit dans le salon chinois; elle arrêta, de la main, la lumière de la lampe, qui l'offusquait à travers ses besicles d'argent. Ses grosses jambes écartées, dans la robe à fleurs vertes, maintenaient son volumineux cabas de tapisserie. Elle y puisa des croquignoles,qu'elle mangea. Affectueuse, elle serrait les mains, embrassait, riait sans dents, mais elle tiraillait toujours les bras d'Omer et de Dieudonné pour se faire décrire les épisodes de la bataille.

—Mes enfants, mes deux enfants, vous êtes les vrais fils de la bourgeoisie, vous savez... Que tu as chaud, Dieudonné! Veux-tu boire?

—La Science et la Loi, filles de la bourgeoisie... sourit l'abbé... Voilà donc ce qui succède à l'honneur du noble et à la foi du moine...

—Ah! ma sœur, que vous êtes heureuse, vous!... pleurait Aurélie.

Elle appela son fils près d'elle, sur ses genoux, comme une mère avide de consoler les peines de son nourrisson.

—Hein! mon Omer, c'est moi qui t'ai poussé à l'étude du droit; c'est moi qui, malgré toute la famille, t'ai sauvé de la tonsure!... plaisanta Caroline... Remercie-moi...

Quoique la moiteur de cette peau flasque et barbouillée de tabac lui fut désagréable, Omer déposa un long baiser sur la joue de la vieille femme. Il sut chérir là son autre mère, celle qui ne l'avait pas abandonné comme MmeHéricourt, pour Dieu, pour un Dieu sévère, vindicatif et jaloux, pour un calcul de prières échangeables contre la félicité du paradis; celle qui, par son génie, l'avait fait riche, puissant, fier, aimé des femmes, voué à toutes les délices de la vie; celle qui l'avait fait libre et vainqueur, celle-ci, cette vieille à demi chauve sous le serre-tête de toile brodée, cette lourde matrone un peu grotesque et qui recommençait, contente, son éternel geste de savonner ses mains aux bagues d'or nu.

—Eh bien, Omer!... demanda Dieudonné..., es-tu sage, ce soir?

—Les députés légalement élus ont décidé... Je respecte leur décision, parce que c'est la Loi...

—A la bonne heure!... Montalivet que j'ai vu dans les couloirs de l'Hôtel de Ville m'a composé une leçon que je dois te réciter: «Songez tous deux, m'a-t-il dit, que l'apaisement le plus prompt est indispensable pour rétablir la société sur ses fondements ébranlés. Les séditions peuvent éclater, les partis se former. L'état où se trouve Paris ne peut se prolonger. La stagnation des eaux peut devenir un foyer d'infection. Il nous faut un gouvernement demain. N'entrevoyez-vous pas comme moi ce que la révolution nous réserve de désordres et de luttes? Aux bons citoyens de réparer les ruines de la monarchie constitutionnelle. Il faut se rendre aux avis sages et véritablement patriotiques. Au rebours du général carthaginois, nous n'aurons pas su vaincre seulement: nous aurons su, de plus, user de la victoire...»

Dieudonné pria son cousin de l'accompagner, le lendemain, au Palais-Royal. On y souhaitait que des gardes nationaux connus acclamassent le prince et lui fissent cortège, si besoin était, afin que les manifestations des révolutionnaires fussent prévenues ou contrariées par de plus importantes. A l'Hôtel de Ville, Montalivet et M. Roulon, avec Durtot, Mauravert et les autres, essayeraient de contenir les énergumènes de Blanqui, de Trélat, les étudiants d'Enjolras... Aux demi-soldes, le prince restituait des grades et des commandements. Au capitaine Lyrisse, un brevet de major serait offert avec une feuille de route pour l'Algérie, et l'inscription au tableau d'avancement. Ses amis du café Lemblin seraient pourvus de même; tous les officiers de l'Empire recevraient des emplois dans les brigades d'Afrique. D'ailleurs les généraux Gérard, Sébastiani, Heymès et Rumigny consentaient à paraître aux côtés du vainqueur de Jemappes et de Valmy, cependant qu'à l'Hôtel de Ville, La Fayette finirait par se résoudre à la neutralité, comme le général Lobau, voire le généralPithouët... Mais il fallait d'abord provoquer l'enthousiasme de la rue... Les deux régiments de ligne venus au drapeau tricolore demeureraient dans leurs casernes: ainsi esquiverait-on l'apparence même de s'imposer par la force. Le duc d'Orléans prétendait n'obtenir son élévation que du peuple. C'était de bonne politique, à condition que nul, parmi les citoyens respectueux de la Loi, ne se voulût dérober.

Dieudonné, de phrase en phrase, s'épongeait: son costume de garde national était lourd, avec les deux baudriers blancs, les épaulettes, bien que l'ourson fût resté dans la calèche, comme le fusil.

—Je repars tout à l'heure... Ah! ma petite Bordelaise!... gémit-il à l'oreille d'Omer... Quel malheur!... une balle dans la main... Trélat lui a retiré des esquilles... Elle souffre, ma Noémie! oh!...

Il secoua sa grosse tête joufflue, qu'une barbe de trois jours enlaidissait.

—Tu as parlé de départ!... protestait MmeCavrois... Nenni! je te garde jusqu'à demain... MmeGresloup fera dresser un lit pour mon garçon dans ma chambre...

—Il y a deux chambres contiguës..., dit Elvire.

—Point! Je veux mon garçon près de moi...

Le comte rejeta les gazettes pour donner le bonsoir à MmeCavrois.

—Vous plairait-il de nous dire, ma belle-sœur, si M. Laffitte vous a confié quel serait le Dubois de notre Régent?

—Mais M. Guizot ou M. Charles de Rémusat... Je suis morte de fatigue... Les routes sont mauvaises... et les cahots m'ont brisée...

—Alors, bonne nuit de victoire, ma belle-sœur!

«Victoire...» Omer la lut aux yeux narquois du diplomate, aux yeux irrités d'Édouard, aux yeux dolents et las de la comtesse, aux yeux lumineux d'Elvire... Il évoqua le portrait de son père debout, une grenadefumante aux pieds, dans la neige que striaient les lignes sombres de l'infanterie lointaine, et les éclairs des canons. Le fils n'avait point failli non plus à la tâche. Le feu des Suisses avait ébloui ses regards, abattu sa vieille jument; un sabre ennemi avait répandu son sang. A son tour, il était le maître des barbares capétiens; il était la nouvelle force qui se dressait dans ce salon de campagne, devant le groupe inquiet du prêtre, de la comtesse et du comte, celui-ci plus anxieux que sa mine joviale et sceptique...

—Mes enfants, vous avez pris votre revanche de Waterloo sur les Suisses des émigrés!... conclut la tante Caroline, en les suivant par les couloirs.

Au milieu de leur chambre grise, Elvire amoureuse, dépouillée de ses atours, dans sa blanche robe de nuit, l'ange, pur comme un rayon, noua sa chair sacrée aux muscles de Lucifer triomphateur. Leurs os crièrent de joie. Leurs lèvres souffrirent d'être aspirées par leurs bouches suaves. Tout leur sang chanta des hymnes dans leurs veines battantes. Tous leurs nerfs se saisirent à travers les souples membres agriffés. L'un à l'autre, l'époux et l'épouse furent unis jusqu'à ne savoir discerner ni les parfums, ni les corps de leur fièvre. Les voix mélodieuses de la feuillée, que la brise nocturne éventa, les glorifièrent.

Fier cavalier sous l'uniforme bleu aux aiguillettes scintillantes, Omer, le lendemain, précéda la Commission parlementaire chargée de transmettre au duc d'Orléans l'appel de la Chambre. Dans son hallucination propre, l'avocat imaginait être le licteur de la Loi reparue sur les ruines de la barbarie capétienne. Derrière lui marchaient peut-être les douze mandataires du Sénat et du Peuple romain, et non les seuls représentants de la France libérale. Omer eût voulu l'annoncer aux sentinelles des barricades, aux combattantssouillés par ces trois jours de lutte, aux servantes qui recevaient le pain dans leur tablier, et le lait dans le pot de faïence, aux garçons qui entr'ouvraient les magasins, aux groupes qui lisaient les affiches. Mille et mille fois étaient imprimés, sur les murs, les mérites du fils de Philippe-Égalité, les noms illustres de Jemappes et de Valmy qui réveillaient dans les mémoires le souvenir jacobin: «Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores; le duc d'Orléans peut seul les porter encore!...»

Le fusil sur l'épaule, Dieudonné Cavrois commentait magnifiquement les termes des affiches; il conjurait les flâneurs de ne pas attirer les Cosaques contre une République précaire! Les gens hochaient la tête, indécis, surtout fourbus. Ils sollicitaient la marchande établissant son réchaud de café noir; ils s'arrachaient les tranches de pain.

—Plus de Bourbons!... protestait parfois un adolescent hargneux à la porte d'un café.

—Vive La Fayette!... répondaient, au loin, d'autres intransigeants.

Mais, sur le seuil des boutiques, l'épicier à casquette verte, l'herboriste en tablier de serge, le boulanger au jupon court et aux bras nus, l'opticien en redingote, le drapier, sa plume aux doigts, le caissier aux manches de lustrine, approuvaient, du geste, les paroles du gros étudiant...

La délégation pénétra dans la cour du Palais-Royal. Parce que les couples de colonnes à l'antique soutenaient les corniches de pierre linéaire, encadraient les portes et les fenêtres principales de la façade, Omer aima parader devant ce décor. Là, rasé de frais, le hausse-col au menton et le bonnet à poil bien lustré, M. Roulon vint aux nouvelles; il introduisait ses mains dans ses gants blancs d'ordonnance. Le vieillard fardé de rose avait quitté sa canardière pour une badine, sonschapska pour un chapeau de cérémonie; il avait chaussé des bottes à revers, endossé une redingote olive, et pirouettait à l'intention des jeunes filles. Car, dehors, à la grille de la cour d'honneur, se pressaient les curieux, les furieux, les humbles et les niais, les femmes en capotes de paille, les minois des grisettes, et les favoris hirsutes des révolutionnaires. A travers les barreaux, des artilleurs acceptaient les remerciements du public, qui les félicitait d'avoir suivi la cause du peuple. Installé sur le soubassement d'une colonne, Rambourg indiquait, de même, à deux Cauchoises, ses amies, les fenêtres du prince; et, de temps à autre, il meuglait:

—Vive le duc d'Orléans!

Tout à coup, la voix de MmeCardoche le seconda. Elle était sur la place, contre la grille qu'empoignaient ses gants rouges. Les roses et les lys des préparations cosmétiques, les boucles postiches lui avaient rendu momentanément une jeunesse embellie par les rubans aurore de sa capote, la mousseline tuyautée de sa guimpe, et le nansouk de sa robe à deux volants. Comme il l'appréhendait, Omer aperçut, séparée d'elle par quelques badauds, Angeline charmante d'être fraîche, coiffée de rouleaux et de coques d'or. Il admira la naissance de la gorge solide, la taille étroite dans la ceinture, le corps opulent et ferme sous les ballons des manches, la jupe d'organdi et l'écharpe cerise. Elle se détourna, bien qu'elle le voulût revoir aussitôt, à la dérobée.

Il s'obligea d'aller à la grille leur rendre hommage. Cydalise, avec Urbain, soignait la Bordelaise, à ce qu'elles dirent. Omer essaya de consoler par des sentences philosophiques l'amour déçu de sa petite amie. Tous trois se parlèrent longtemps. Il leur apprit comment la délégation décidait le prince, pourquoi l'on attendait la proclamation que composait l'imprimeur de la Chambre,et pourquoi l'on s'inquiétait de ne recevoir aucune réponse de l'Hôtel de Ville aux messages des députés. Pourtant les regards d'Angeline et de son amant exprimaient d'autres choses. Elle reprochait. Il s'excusait. Elle implorait de nouvelles faiblesses. Par des phrases générales, il alléguait indirectement ses devoirs de citoyen, d'époux et de père. Cavrois questionnait MmeCardoche sur les souffrances de sa maîtresse.

—Ah!... fit Angeline,... la Bordelaise est heureuse, elle! On l'aime. Elle n'est pas de ces pauvres filles que sacrifient des ingrats?

Omer eut pitié de cette douleur. Il se pardonnait, cependant. Jamais il n'avait promis l'éternité de son caprice à cette petite lingère. A qui la faute si elle s'était éprise plus que de raison? Un passant, le lendemain, la distrairait.

Tout à coup on entendit la foule honnir un homme en veste, qui prêchait:

—On veut dérober au peuple les fruits de sa victoire! Les d'Orléans sont des Bourbons. Les Bourbons ont toujours sacrifié à leurs courtisans les intérêts du peuple... A bas les Bourbons!

Cent messieurs aux chapeaux ornés de cocardes tricolores s'étaient précipités sur l'importun; quelques hâbleurs se trouvèrent pour le protéger: une bagarre rapide s'ensuivit. Dans l'esprit d'Omer, la protestation de cet inconnu s'alliait à la plainte d'Angeline. Il lui fallut recourir à son idée de la Loi pour ne pas douter de sa vertu.

Or, à la fenêtre centrale du Palais, des personnes parurent qui lancèrent une pluie d'imprimés. Ceux qui les attrapèrent dans la cour les rejetèrent, par la grille, sur la place. MmeCardoche tendit ses mains rouges vers la manne spirituelle, et la foule aussi. Des enfants ramassaient les feuilles à terre. Cavrois lut, de sa grande voix joviale, le factum de Louis-Philippe. Leprince annonçait qu'il n'hésitait pas à faire tous ses efforts pour préserver Paris de la guerre civile et de l'anarchie:

«Les Chambres vont se réunir; elles aviseront au moyen d'assurer le règne des Lois et le maintien des droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité!»

—Vive la Charte!... répondit l'immense clameur de la multitude reconnaissante.

—Plus de Bourbons!

—Ce n'est pas pour la Charte de Louis XVIII que nous avons combattu,... déclarait un jeune homme qu'une énorme écharpe tricolore ceignait à la taille... La liberté tout entière, voilà ce qu'il nous faut! Voilà qui est plus précieux que les intérêts de la boutique!...

—Payerez-vous nos échéances, l'avocat?...

—Voilà cinq jours que les affaires sont arrêtées!...

—Soumettons-nous à la Loi,... conseillait Omer, du haut de son cheval... Il n'y a que la Loi. La volonté des représentants est son expression...

—Vive le duc d'Orléans!... répétèrent Rambourg, ses deux Cauchoises, et MmeCardoche.

—Vive le héros de Jemappes!...

Et, dans cette acclamation, les cris hostiles furent étouffés un instant pour renaître aussitôt. Omer et Cavrois se fatiguèrent à défendre les mérites du lieutenant-général contre les ergoteurs républicains, assez vite malmenés d'ailleurs par la bourgeoisie trafiquante du Palais-Royal et des rues voisines.

A midi, tous les marchands sortirent de table en pantalons de nankin frais, la cocarde au chapeau et les gants à la main, comme un jour de fête. De temps en temps, pour être applaudi, se montrait, au grand balcon du Palais, le prince, en uniforme à feuillages d'or, sa face molle encadrée de favoris tropnoirs et surmontée d'un toupet luisant. Il s'inclinait. La foule prolongeait son vivat. Il rentrait. Vers une heure, des savoyards arrivèrent avec la chaise à porteurs de Laffitte et celle de Benjamin Constant, que suivaient les quatre-vingts députés signataires de l'adresse. Une rumeur de louanges les honora. En robes claires et en canezous de mousseline, nombre de femmes perchées sur des chaises, des bancs, agitaient les dentelles de leurs mouchoirs, leurs écharpes, les panaches de leurs chapeaux larges et enrubannés. Des bavardes leur désignaient le visage méditatif de M. Laffitte derrière ses lunettes, la longue chevelure et le profil marmoréen de Benjamin Constant, l'air absorbé de M. Labey de Pompierre, la mine à la fois audacieuse et renfrognée de M. Dupin, la maigreur de M. Guizot, l'attitude satisfaite et les joues engoncées dans la cravate du général comte Sébastiani, le chapeau rond de M. Firmin Didot, la casquette à côtes de M. Odier, la redingote sanglée de M. de Kératry et sa raideur, toutes les carrures notoires supportant les grands collets des habits bleus, ou les plis chiffonnés des redingotes brunes. Dieudonné présenta les armes, M. Roulon fit le salut militaire. Au hasard, partout, des apprentis battaient le tambour. Lorsque les crocheteurs qui trimbalaient la chaise de M. Laffitte s'arrêtèrent au bas de l'escalier, il eut quelque peine à en sortir, la canne tâtonnante. Il cherchait une main solide, qu'Omer offrit.

—Restez avec moi, monsieur Héricourt. Faites-moi la grâce de m'aider à marcher. Cette foulure me gêne fort.

Au travers d'une cohue déférente, on pénétra dans le Palais. Sur les bras de quatre amis, Benjamin Constant recueillait, pour son courage de valétudinaire, des murmures flatteurs qu'il écoutait sans joie. Quelqu'un dit tout haut:

—Il doit deux cent mille francs au jeu, et il sedemande si le nouveau régime acquittera sa dette.

Omer fut indigné de cette irrévérence. Des gens debout sur les fauteuils cachaient à demi les murs, les colonnes dorées, les tableaux des batailles révolutionnaires, les portraits des Chartres et des Montpensier en habit de guerre, devant les places fortes qu'ils avaient assiégées ou défendues. Une dame en turban se trouvait mal, verdâtre, entre des personnes qui lui firent respirer des sels... De la poussière tourbillonnait dans les rayons de soleil. M. de Vatimesnil levait son chapeau pour garantir ses yeux de la lumière trop ardente. On passa des portes... Durant une halte, un colonel du génie, hagard, annonça qu'il arrivait de l'Hôtel de Ville, que La Fayette y refusait de se rendre au Palais-Royal, que M. Jules de la Rochefoucauld s'y laissait éconduire par le général Dubourg; que toutefois, La Fayette promettait au général Gérard de se conformer à l'opinion de la majorité... Un monsieur chauve, en gilet blanc, assura que Charles X rassemblait vingt mille hommes à Rambouillet, que le Dauphin mènerait ces forces, le soir même, sur Paris. M. Laffitte haussa les épaules; ses yeux malins clignotaient derrière ses lunettes, et sa lèvre inférieure parut plus méprisante. Néanmoins il dit aux députés:

—Dans ce cas, Messieurs, que serions-nous demain?

—Nous serions pendus!... répliqua tout de suite Benjamin Constant, avec un accent de dépit et de colère.

Là-dessus, M. Villemain protesta qu'on n'avait rien commis d'illicite en choisissant, au cours de pareils troubles, un lieutenant général parmi les membres de la famille régnante; que, pour lui, il réprouvait les termes de l'affiche apposée par la Commission municipale, et notamment la première ligne: «Charles X a cessé de régner sur la France!» La bouche frémissante, le général Sébastiani renchérit encore:

—Eh! qui vous parle de changeaient de dynastie?... Cette question est étrangère aux actes que nous avons votés.

—L'affiche de M. Thiers!...

—J'ignore les insanités que des individualités sans mandat publient par voie d'affiches!

Mais le cabinet du prince s'ouvrit. Une poussée violente jeta les députés en avant, fit trébucher M. Laffitte et chanceler Benjamin Constant. Des huissiers continrent mal la députation, sa suite. A coups de coudes, ils protégeaient la personne de Louis-Philippe, très pâle, entre ses favoris noirs et sous les frisures de ses beaux cheveux en toupet. Il souriait, saluait, tendait ses mains fines; il serra celles de M. Laffitte qui, sans gêne, lui dit à l'oreille, montrant sa jambe malade:

—Deux pantoufles et un seul bas!... Dieu! sila Quotidiennenous voyait!... elle dirait que nous faisons un roi... sans culottes!

Et de rire tous deux, qui n'en avaient guère envie. Le banquier toussa. D'une voix mesurée, il débita l'adresse, au milieu des chuchotements. Le cœur du prince se soulevait et s'abaissait sous la large moire rouge de la Légion d'honneur, sous les broderies d'or et les brillants des plaques. Dans son pantalon blanc, ses fortes jambes tressaillirent, deux ou trois fois, pendant qu'il répondait:

—Je travaillerai au bonheur de la France comme un bon père de famille!...

Puis, faute de savoir quelle contenance adopter, il s'abîma, lui, ses ordres et son épée, dans les bras de M. Laffitte, que soutenait Omer. Les deux hommes essuyèrent leurs yeux en se dénouant. Le prince entraîna son ami vers la fenêtre, le balcon. Et l'on entendit la place rugir:

—Vive le duc d'Orléans! Vive Laffitte!

Dix ou douze fois, l'acclamation unanime ébranla lesvitres, retentit dans les entrailles. A l'intérieur, on se congratulait. Enfin Omer fut nommé au prince, qui lui dit:

—Votre oncle, Monsieur, le général Héricourt, se couvre de gloire en Algérie. A son retour de Grèce, le colonel Fabvier m'a parlé du capitaine Lyrisse avec la plus sincère estime. Vous venez de verser votre sang pour la défense de la loi... Les Héricourt sont une famille de héros. Je me félicite de vous connaître et de... de... C'est donc à moi de faire visite à La Fayette!... acheva-t-il soudain, oubliant Omer et répondant à un propos qu'il surprenait.

Cette question le préoccupait, bien qu'il affectât de sourire. Son nez, trop mince pour ses joues larges, se pinçait encore. Aussitôt l'on fit volte-face. Un monsieur asthmatique, à cheveux gris, qui fendait les groupes, gesticula vers les valets:

—Le cheval de Monseigneur!... Les chevaux des généraux!... Les chevaux des officiers!...

Et tout le monde se bouscula. M. Laffitte, au bras d'Omer, gémit. Il regagna sa chaise à porteurs. Les savoyards le balancèrent, à la tête des députés qui se massaient dans la cour. Benjamin Constant s'arrangea dans une brouette de laitier qu'avaient découverte ses amis, excédés par leur charge illustre. Devant eux, et derrière les quatre huissiers de la Chambre qui se plaçaient, le claque sous le bras leurs verges à la main, le prince prit rang, sur une bête assez fringante. Un homme que l'ivresse rendait hilare ouvrait la marche, battait le tambour: il en avait ceint le tablier de cuir pardessus sa blouse de maçon. Près de lui, un jeune monsieur à moustache cirée, la cocarde sur la cime du chapeau, arborait un étendard tricolore.

Au flanc de ce cortège informe, chevauchèrent les généraux Gérard et Rumigny, dont Omer suivit leshabits brodés, resplendissants. On sortit. L'enthousiasme des boutiquiers devint une frénésie étourdissante. Groupés au seuil des magasins, juchés par grappes sur des bancs, entassés aux fenêtres avec leurs femmes, ils s'égosillaient, ils applaudissaient, brandissaient les cylindres de leurs chapeaux à cocardes; ils se haussaient sur les pointes; ils jetaient des sous aux gamins et aux apprentis en liesse, ou bien faisaient luire le bleu, le blanc, le rouge de leurs drapeaux innombrables.

Aux guichets du Carrousel, Louis-Philippe, un instant, se trouva bloqué par l'affluence des ouvriers qui, casquettes basses, lui secouaient la main. Les joies véhémentes de la bourgeoisie excitaient le peuple: il se décidait à courir, à crier, à chérir ce beau monsieur doré, blême, affable, et son toupet sans défaut, et l'aune de ruban républicain épinglée à son bicorne. Appuyé sur les Cauchoises, et ses mains violâtres dans leurs fichus, Rambourg, qui marchait parallèlement, abusait de son organe infatigable. M. Roulon et un capitaine du génie, l'épée au clair, flanquaient à droite le coursier du prince, que flanquaient à gauche Dieudonné Cavrois, sa corpulence et son fusil. On s'empressait d'abattre les barricades au passage; on renversait les tonneaux de pierres, qui s'écroulaient avec fracas; et des nuées suffocantes montaient. Le vieillard fardé de rose commandait, de la badine, ce travail hâtif; il se campait ensuite sur ses bottes à revers, au faîte des décombres, et il attendait que Louis-Philippe parvînt à sa hauteur pour l'assaillir de ses vœux. Des naïfs les répétaient en ovation.

—Il se souviendra de ma figure, je pense!... confiait-il tout bas à M. Roulon.

Le long du quai moins pourvu de peuple, l'accalmie fut pénible au cortège. Partout, afin de démentir une affiche qui déclarait Louis-Philippe issu de Valois etnon de Bourbons, un placard, fraîchement collé, encore humide, divulguait la généalogie complète:

Ainsi le livrait-on au mépris des combattants de la veille, qui avaient affronté la mort en criant: «A bas les Bourbons!» Tous les murs étalaient leur haine. Les fenêtres closes ne s'ouvraient pas. «Vive le duc d'Orléans!» essayaient quelques chasseurs en costumes de velours, et quelques gardes nationaux réunis contre les devantures des grainetiers, des mégissiers, des oiseleurs. «Vive la Liberté! Plus de Bourbons!» répliquaient aussitôt des adolescents, et de nombreux ouvriers en armes. En vain Rambourg hurlait, en vain se multipliaient le petit vieillard, sa perruque de filasse et ses bottes à revers. En vain glapissait MmeCardoche... Omer vit soudain qu'Angeline n'était plus là... Mornes et hostiles semblaient les républicains adossés en ligne aux parapets, le fusil dans les jambes. Comme la distance s'allongeait, parfois, entre la chaise à porteurs et le cheval du prince, celui-ci s'arrêtait, de temps en temps. Aimable, la main sur la croupière, il se retournait. Pour peu qu'à cette minute un badaud manifestât hautement son approbation, M. Laffitte, parla lucarne de sa chaise, encourageait son prétendant:

—Eh bien, cela ne va pas trop mal!

L'Altesse se rassurait alors, serrait les mains sales de gaillards honorés et camarades, qui balbutiaient des mots entendus au théâtre, dans les drames.

Certains députés en querelle assuraient ou niaient qu'il y eût complot, que vingt jeunes gens dussent faire feu sur le duc d'Orléans lorsqu'on passerait au quai de la Ferraille. Omer estimait Ribéride et Bahorel capables de jouer aux Harmodius et Aristogiton, d'immoler celui qui leur semblait le fléau de la Révolution... Lui-même, ne le viseraient-ils pas comme traître? En finissant de boire autour du marchand de coco, des adolescents chevelus parlaient de lui, sans doute, les sourcils froncés, l'œil agressif... Ce l'inquiéta qu'Angeline s'en fût allée. Il aurait voulu contempler ce visage lumineux et sain, qui reflétait tant de leurs joies vigoureuses obtenues dans le secret de la mansarde, à l'ombre des guinguettes. Cette consolation lui manqua. En quel lieu écarté la pauvre fille donnait-elle cours à son désespoir? L'angoisse envahit Omer, et ce fut la nausée de subir cette chaleur, cette poussière, cette aversion évidente de jeunes gens qu'il savait nobles d'esprit. Son cœur s'étrécit. Les généraux se redressaient en selle comme avant d'affronter un péril. Pourtant des femmes, des enfants, quelques messieurs cossus continuaient d'ouvrir les barricades, de démêler les planches, de rouler les tonneaux sur les tas de pavés, au commandement du petit vieillard alerte.


Back to IndexNext