Mr Jackson jeta par-dessus son épaule un coup d'œil au morose maître d'hôtel, pour demander:
—Peut-être, cette sauce, après tout..., seulement un petit peu.
Puis, s'étant servi, il remarqua:
—On m'a dit qu'elle cherchait une maison. Elle a l'intention de s'établir ici.
—Il paraît qu'elle a demandé le divorce, dit Janey, audacieuse.
—J'espère qu'elle l'obtiendra! fît Archer.
Le mot était tombé comme une bombe dans la paisible salle à manger. Mrs Archer arqua ses sourcils délicats, d'une manière qui signifiait: «Le maître-d'hôtel!» et le jeune homme, comprenant, se mit à raconter sa visite à la vieille Mrs Mingott.
Après le dîner, selon la coutume de la maison, Mrs Archer et Janey montèrent, en traînant derrière elles leurs longues draperies de soie, jusqu'au salon d'en haut, tandis que les messieurs restaient en bas pour fumer. Sous la lampe coiffée d'un globe gravé, se faisant face, de part et d'autre d'une table à ouvrage en bois de rose, elles se mirent à travailler chacune à un bout d'une bande de tapisserie destinée au futur salon de la jeune Mrs Newland Archer.
Pendant que ce rite s'accomplissait, Newland installait Mr Jackson dans un fauteuil près du feu, dans la bibliothèque gothique, et lui tendait un cigare. Mr Jackson s'enfonça dans le fauteuil avec satisfaction. Il alluma le cigare sans défiance; c'était Newland qui les pourvoyait de cigares. Étendant devant le feu ses maigres chevilles, il dit:
—Vous prétendez que le secrétaire l'a simplement aidée à s'enfuir? Mon cher, c'est entendu; mais il l'y aidait encore un an plus tard, car quelqu'un les a rencontrés vivant ensemble à Lausanne.
—Vivant ensemble? Eh bien! pourquoi pas? Qui a le droit de refaire sa vie, si ce n'est elle? Je suis écœuré de l'hypocrisie qui veut enterrer vivante une jeune femme parce que son mari lui préfère des cocottes.
Il se retourna avec colère, allumant son cigare.
—Les femmes devraient être libres, aussi libres que nous le sommes, déclara-t-il, faisant une découverte dont il ne pouvait, dans son irritation, mesurer les redoutables conséquences.
Mr Sillerton Jackson se rapprocha encore du feu et fît entendre un sifflotement sardonique.
—Mon Dieu! dit-il après une pause, Olenski partage évidemment votre manière de voir, car je n'ai jamais entendu dire qu'il ait fait le moindre effort pour ravoir sa femme.
Après que Mr Jackson eut pris congé, et que les dames furent montées se coucher, Newland Archer regagna son cabinet au deuxième étage. Une main vigilante avait, comme de coutume, entretenu le feu, préparé la lampe. La chambre, avec ses rangées de livres, ses murs où pendaient des reproductions de tableaux célèbres, sa cheminée drapée de velours rouge et garnie de statuettes d'escrimeurs, était accueillante et intime.
Comme il se laissait choir dans son fauteuil près du feu, son regard tomba sur une grande photographie de May Welland, que la jeune fille lui avait donnée aux premiers jours de leur idylle, et qui remplaçait maintenant sur son bureau tous les autres portraits féminins dont il avait jadis été orné. Avec une sorte de terreur respectueuse il contempla le front pur, les yeux sérieux, la bouche innocente et gaie de la jeune créature qui allait lui confier son âme. Ce produit redoutable du système social dont il faisait partie, et auquel il croyait, la jeune fille qui, ignorant tout, espérait tout, lui apparaissait maintenant comme une étrangère. Encore une fois, il se rendit compte que le mariage n'était pas le séjour dans un port tranquille, mais un voyage hasardeux sur de grandes mers.
Le cas de la comtesse Olenska avait troublé en lui de vieilles convictions traditionnelles. Son exclamation: «Les femmes doivent être libres, aussi libres que nous,» avait touché à la racine d'un problème considéré dans son monde comme inexistant. Il savait que les femmes «bien élevées,» si lésées qu'elles fussent dans tous leurs droits, ne revendiqueraient jamais le genre de liberté auquel il faisait allusion; et les hommes se trouvaient, dans la chaleur de l'argumentation, d'autant plus disposés à la leur accorder. De telles générosités verbales n'étaient qu'un plaisant déguisement des inexorables conventions qui réglementaient le milieu où il vivait. Néanmoins, il serait tenu à défendre, chez la cousine de sa fiancée, une liberté que jamais il n'accorderait à sa femme, si un jour elle venait à la revendiquer. Le dilemme ne se présenterait évidemment jamais, puisqu'il n'était pas un grand seigneur débauché, ni May une sotte comme la pauvre Gertrude Lefferts. Mais Newland Archer se représentait aisément que le lien entre lui et May pourrait se relâcher pour des raisons plus subtiles, mais non moins profondes. Que savaient-ils vraiment l'un de l'autre, puisqu'il était de son devoir, à lui, en galant homme, de cacher son passé à sa fiancée, et à celle-ci de n'en pas avoir? Qu'arriverait-il si un jour, pour des causes imprévues, ils en venaient à ne plus se comprendre, à se lasser, à s'irriter mutuellement? Passant en revue, parmi les ménages de ses amis, ceux qu'on disait heureux, il n'en trouva pas un qui réalisât même de loin la camaraderie tendre et passionnée qu'il imaginait dans une intimité permanente avec May Welland. Il comprit que cet idéal de bonheur supposerait de sa part, à elle, une expérience, une adaptabilité d'esprit, une liberté de jugement, que son éducation lui avait soigneusement refusées; et il frissonna en songeant qu'un jour leur union, comme tant d'autres, pourrait se réduire à une morne association d'intérêts matériels, soutenue par l'ignorance d'un côté et l'hypocrisie de l'autre. Lawrence Lefferts se présentait à son esprit comme étant le mari qui avait le mieux réussi à tirer de ce genre d'association tous les bénéfices qu'il comportait. Devenu le grand-prêtre du bon ton, il avait si bien façonné sa femme à sa convenance que, malgré ses liaisons affichées, elle se plaignait en souriant du «puritanisme de Lawrence,» et baissait pudiquement les yeux quand on faisait allusion devant elle aux deux ménages de Julius Beaufort.
Archer se dit qu'il n'était pas un grand imbécile comme Larry Lefferts, ni May une oie blanche comme la pauvre Gertrude; mais s'ils étaient plus intelligents, ils avaient pourtant les mêmes principes. En réalité, ils vivaient tous dans un monde fictif, où personne n'osait envisager la réalité, ni même y penser. Ainsi, Mrs Welland, qui savait parfaitement pourquoi Archer la pressait d'annoncer ses fiançailles chez les Beaufort, et qui n'attendait rien moins du jeune homme, avait fait semblant de s'y opposer, et de n'agir que contrainte et forcée.
La jeune fille, centre de ce système de mystification soigneusement élaboré, se trouvait être, par sa franchise et sa hardiesse même, une énigme encore plus indéchiffrable. Elle était franche, la pauvre chérie, parce qu'elle n'avait rien à cacher: confiante, parce qu'elle n'imaginait pas avoir à se garder; et sans autre préparation, elle devait être plongée, en une nuit, dans ce qu'on appelait «les réalités de la vie.»
Newland était sincèrement, mais paisiblement, épris. Il se délectait dans la beauté radieuse de sa fiancée, sa santé exubérante, son adresse au tennis et à cheval. Sous sa direction, elle s'était même essayée à la lecture, et déjà elle était assez avancée pour se moquer avec lui de la fade sentimentalité desIdyllesde Tennyson, mais non pour goûter la beauté d'Ulysseet desLotophages.Elle était droite, fidèle et vaillante, et Archer s'imaginait même qu'elle possédait le sens de l'ironie, puisqu'elle ne manquait jamais de rire à ses plaisanteries. Enfin, il croyait deviner, dans cette nature innocente et fraîche, une ardeur qu'il aurait la joie d'éveiller.
Néanmoins, ayant fait pour la centième fois le tour de cette âme succincte, il revint découragé à la pensée que cette pureté factice, si adroitement fabriquée par la conspiration des mères, des tantes, des grand'mères, jusqu'aux lointaines aïeules puritaines, n'existât que pour satisfaire ses goûts personnels, pour qu'il pût exercer sur elle son droit de seigneur, et la briser comme une image de neige. Cette idée lui oppressait le cœur.
De telles réflexions étaient sans doute habituelles aux jeunes gens à l'approche de leur mariage; mais Newland Archer ne ressentait ni la componction ni l'humilité dont elles s'accompagnent souvent. Il n'arrivait pas à déplorer,—comme si souvent les héros de Thackeray (et cela l'exaspérait),—de n'avoir pas un passé sans tache à offrir à sa fiancée. S'il avait eu la même éducation qu'elle, ils n'eussent pas été plus préparés à affronter les épreuves et les vicissitudes de la vie que deux nouveaux-nés. En réalité, hors son plaisir et la satisfaction de sa vanité, il ne pouvait trouver aucune raison valable pour refuser à sa fiancée une liberté d'expérience égale à la sienne.
De telles pensées, à un tel moment, devaient nécessairement lui traverser l'esprit; mais il se rendait compte que leur persistance et leur précision étaient dues à l'arrivée inopportune de la comtesse Olenska. Au moment de ses fiançailles, au moment des pensées pures et des espérances sans nuages, il était pris dans les répercussions d'un scandale, et ce scandale soulevait des problèmes sociaux qu'il aurait préféré laisser dormir. «Au diable cette Ellen Olenska!» grogna-t-il, recouvrant son feu et se préparant à se coucher. Pourquoi sa destinée serait-elle mêlée à celle de la pauvre Ellen? Mais il sentait vaguement qu'il commençait seulement à mesurer les risques du championnage que ses fiançailles lui imposaient.
Peu de jours après, l'orage éclata.
Les Lovell Mingott devaient donner un dîner de cérémonie pour la nouvelle arrivée: ce qui impliquait régulièrement trois domestiques d'extra, deux plats pour chaque service, et un sorbet avant le rôti. Les invitations portaient en tête: «Pour rencontrer la comtesse Olenska,» selon la coutume américaine qui traite les étrangers comme des princes, ou tout au moins comme leurs ambassadeurs.
Les convives avaient été triés avec un discernement où les initiés pouvaient reconnaître la main résolue de Catherine la Grande. Avec les Selfridge Merry, qui étaient de toutes les fêtes, les Beaufort, avec lesquels il y avait un lien de cousinage, Mr Jackson et sa sœur Sophy,—qui se rendait toujours là où son frère le désirait,—Mrs Lovell avait invité quelques jeunes ménages des plus élégants et des plus corrects, tels que les Lawrence Lefferts, Mrs Rushworth Lefferts,—la jolie veuve,—les Harry Thorley, les Reggie Chivers et le jeune Morris Dagonet et sa femme, née van der Luyden. Les invités étaient parfaitement assortis: tous faisant partie de la même bande qui, pendant la longue saison d'hiver, dînait et dansait ensemble inlassablement.
Quarante-huit heures après que les invitations furent lancées, on sut que tout le monde avait refusé. Seuls, les Beaufort, le vieux Sillerton Jackson et sa sœur acceptaient. L'affront s'aggravait du fait que les Reggie Chivers, eux-mêmes apparentés aux Mingott, y participaient; et aussi, de la forme identique des réponses, qui exprimaient les regrets des invités sans alléguer d'engagement antérieur.
La société de New-York était alors trop restreinte pour que tout le monde,—y compris les cochers, les maîtres-d'hôtel et les cuisiniers,—ne sût pas exactement quels soirs chacun était libre. Les invités de Mrs Mingott pouvaient donc rendre cruellement nette leur volonté de ne pas rencontrer la comtesse Olenska.
Le coup était inattendu; mais les Mingott, selon leur habitude, le reçurent sans broncher. Mrs Lovell Mingott en dit un mot à Mrs Welland, qui en parla à Newland Archer, lequel, furieux, s'adressa immédiatement à sa mère. Celle-ci, après un mouvement de résistance secrète, céda, comme toujours, aux instances de son fils,—et embrassant aussitôt sa cause avec d'autant plus d'énergie qu'elle avait d'abord hésité, mit son chapeau à brides de velours gris, et déclara:
—Je vais aller voir Louisa van der Luyden.
Dans la jeunesse de Newland Archer, la société de New-York pouvait être comparée à une petite pyramide solide et glissante où aucune fissure apparente ne s'était encore produite.
La base, formée par ce que Mrs Archer appelait «des gens modestes,» se composait d'une majorité de familles honorables, telles que les Spicer, les Lefferts, les Jackson, qui s'étaient élevées au-dessus de leur milieu par des alliances avec les clans dirigeants. Mrs Archer l'affirmait souvent: on n'était plus aussi difficile qu'autrefois et, avec la vieille Catherine tenant un bout de la Cinquième Avenue, et Julius Beaufort l'autre, on avait perdu le respect des anciennes traditions.
Sur ces fondements solides, mais sans éclat, la pyramide s'élevait en diminuant vers le sommet, composée d'un bloc compact et brillant représenté par le groupe des Newland, Mingott, Chivers et Manson. Beaucoup de gens croyaient que ces familles atteignaient le sommet de la pyramide, mais elles-mêmes, au moins les personnes de la génération de Mrs Archer, savaient qu'aux yeux d'un généalogiste sévère, un petit nombre de privilégiés pouvaient seuls prétendre à cette éminence.
—Ne me parlez pas, disait Mrs Archer à ses enfants, de ce que disent les journalistes sur l'aristocratie de New-York. S'il en est une, ni les Manson, ni les Mingott n'en sont, pas plus que les Newland et les Chivers. Nos grands-pères et nos arrière-grands-pères n'étaient que de respectables commerçants anglais et hollandais, venus aux colonies pour faire fortune, et qui réussirent au delà de leurs espérances. Il est vrai qu'un de vos arrière-grands-pères a signé la Déclaration de l'Indépendance et qu'un autre, général dans l'état-major de Washington, a reçu l'épée du général Burgoyne après la bataille de Saratoga. Ce sont là des distinctions dont on peut être fier, mais qui n'ont rien à voir avec le rang et la classe. New-York a toujours été une communauté commerciale, où trois familles à peine peuvent se réclamer d'une origine aristocratique dans le sens réel du mot.
Tout le monde savait quels étaient ces privilégiés: les Dagonet de Washington Square, qui descendaient d'une vieille famille anglaise alliée aux Fox; les Lanning, qui s'étaient entre-alliés avec les descendants du comte de Grasse, et les van der Luyden, descendants directs du premier gouverneur hollandais de New-York, et apparentés depuis plusieurs générations aux aristocraties française et anglaise.
Les Lanning n'étaient plus représentés que par deux vieilles demoiselles: heureuses parmi leurs souvenirs du passé, elles vivaient entourées de portraits de famille et de solides meubles en acajou du XVIIIesiècle. Les Dagonet formaient un clan considérable, allié aux familles les plus honorables de Baltimore et de Philadelphie; mais les van der Luyden, qui étaient au-dessus d'eux tous, disparaissaient dans une sorte de pénombre ultra-terrestre, d'où seules émergeaient les deux figures de Mr et de Mrs Henry van der Luyden.
Mrs Henry van der Luyden était née Louisa Dagonet. Sa mère avait été la petite-fille du colonel du Lac, d'une ancienne famille de l'île de Jersey. Après s'être battu sous Cornwallis, il s'était fixé, la guerre finie, dans le Maryland, avec sa jeune femme, lady Angelica Trevenna, cinquième fille du Earl de Saint-Austrey. Les liens de famille entre les Dagonet et les du Lac, et leurs aristocratiques parents gallois, étaient toujours restés étroits et cordiaux. Mr et Mrs van der Luyden avaient séjourné plus d'une fois chez le duc de Saint-Austrey, chef de la famille, dans sa propriété du pays de Galles, et le duc avait souvent manifesté l'intention de leur rendre leur visite,—sans la duchesse, qui redoutait la traversée.
Mr et Mrs van der Luyden partageaient leur temps entre Trevenna, leur terre dans le Maryland, et Skuytercliff, leur grand domaine sur l'Hudson. Ce domaine avait été accordé par le gouvernement hollandais au premier Gouverneur de la colonie, en récompense de ses services, et Mr van der Luyden portait encore le titre de «Patroon,» titre comprenant des droits seigneuriaux et qui avait été conféré par la compagnie de colonisation néerlandaise, vers le milieu du XVIIe siècle, aux premiers propriétaires sur l'Hudson. Le pompeux hôtel des van der Luyden dans Madison Avenue n'était que rarement habité, et ne s'ouvrait qu'aux intimes pendant leurs brèves apparitions à New-York.
—Je voudrais que tu m'accompagnes, Newland, lui dit tout à coup sa mère, au moment de monter dans le coupé «Brown.» Louisa a beaucoup d'affection pour toi: et puis, c'est à cause de May que je fais cette démarche. Si nous ne nous tenons pas entre nous, c'est l'effondrement de la société.
Mrs Henry van der Luyden écouta en silence le récit de sa cousine.
Mrs van der Luyden était toujours silencieuse: mais on savait que, peu confiante par nature et par éducation, elle était néanmoins très bonne pour ceux auxquels elle était vraiment attachée. On avait beau être de ceux-là, on n'en sentait pas moins un froid descendre des hauts lambris blancs du salon de Madison Avenue, où les fauteuils de brocart n'étaient débarrassés de leurs housses que pour le passage des maîtres, tandis que le trumeau doré de la cheminée, et le magnifique cadre du portrait de Lady Angelica du Lac, par Gainsborough, restaient toujours voilés de gaze.
Le portrait de Mrs van der Luyden, en robe de velours noir garnie de point de Venise, faisait face à celui de la belle aïeule. Ce tableau, peint par Huntington, le peintre attitré de l'aristocratie new-yorkaise, passait pour «aussi beau qu'un Cabanel,» et, malgré vingt ans écoulés, il était toujours d'une ressemblance parfaite. Assise sous sa propre effigie, Mrs van der Luyden aurait pu passer pour la sœur jumelle de la jeune femme blonde légèrement appuyée sur un fauteuil doré devant un rideau de reps vert. Mrs van der Luyden continuait à porter du velours noir, garni de point de Venise, quand elle allait dans le monde, ou plutôt,—car elle ne dînait jamais en ville,—quand elle ouvrait ses salons. Ses cheveux blonds, qui formaient sur son front étroit une série de pointes lisses à moitié superposées, s'étaient décolorés sans grisonner, et le nez droit séparant ses pâles yeux trop rapprochés était seulement un peu plus pincé qu'au temps du portrait. Elle rappelait toujours à Newland Archer un de ces corps pris dans les glaciers, qui gardent miraculeusement les couleurs de la vie.
Comme toute sa famille, le jeune homme estimait beaucoup Mrs van der Luyden, mais il était plus intimidé par sa douceur glaciale que par la mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles filles acariâtres qui disaient toujours «non» par principe, avant de savoir de quoi il s'agissait.
L'attitude de Mrs van der Luyden ne révélait jamais rien sur sa manière de penser; elle écoutait toujours avec bienveillance; puis, ses lèvres minces esquissant un vague sourire, elle laissait tomber la phrase pour ainsi dire invariable: «Il faut que j'en parle avec mon mari.»
Le mari et la femme étaient si parfaitement semblables qu'Archer se demandait comment, après quarante ans d'intimité conjugale, ces deux êtres pouvaient se dissocier suffisamment pour être jamais d'un avis différent. Mais comme aucun d'eux ne prenait une décision sans la faire précéder de ce mystérieux conclave, Mrs Archer et son fils, ayant soumis leur cas, attendaient avec résignation l'énoncé de la phrase habituelle.
Cependant, contrairement à toutes les règles établies, Mrs van der Luyden les surprit en étendant sa longue main vers le cordon de sonnette.
—Je voudrais qu'Henry fût mis au courant de ce que vous venez de me dire, dit-elle. Puis elle ajouta gravement, s'adressant au valet de pied:—Si Mr van der Luyden a fini de lire son journal, priez-le de bien vouloir venir.
Elle prononça la phrase «lire son journal» sur le ton qu'aurait pris la femme d'un ministre pour dire que son mari présidait le Conseil. Ce n'était pas par arrogance qu'elle parlait ainsi, mais parce que dans son entourage on avait toujours attribué une importance rituelle au moindre geste de Mr van der Luyden.
Il était évident qu'elle considérait l'incident comme aussi grave que Mrs Archer. Cependant, craignant de s'être trop avancée, elle ajouta en souriant:—Henry est toujours heureux de vous voir, ma chère Adeline; et il tiendra à féliciter Newland.
Les portes à deux vantaux se rouvrirent pour laisser paraître Mr van der Luyden. Grand, maigre, cinglé dans sa redingote gris fer, il avait le même nez droit que sa femme, les mêmes cheveux décolorés, la même expression d'amabilité glacée: seuls les yeux étaient gris pâles, au lieu d'être d'un bleu effacé.
Mr van der Luyden salua sa cousine avec affabilité, et félicita Newland dans des termes calqués sur ceux dont sa femme s'était servie. Puis, il s'installa dans un des fauteuils de brocart avec la simplicité d'un souverain régnant.
—Je venais de finir leTimes, dit-il, en joignant ensemble l'extrémité de ses longs doigts. Lorsque je suis à New-York, mes matinées sont si chargées que je trouve plus commode de lire le journal après le déjeuner.
—C'est certainement une bonne habitude, approuva Mrs Archer. Mon oncle Egmont disait même qu'il trouvait moins excitant de ne lire les journaux du matin qu'après le dîner.
—Oui, mon cher père avait horreur de se presser. Mais nous vivons maintenant dans un mouvement vertigineux, dit Mr van der Luyden sur un ton mesuré, parcourant d'un regard satisfait le salon enlinceullé qui paraissait à Newland Archer une si parfaite image de l'existence de ses propriétaires.
—J'espère que vous aviez fini la lecture du journal, Henry? demanda si femme avec une tendre sollicitude.
—Oui, oui, assura-t-il en souriant.
—Alors, je voudrais qu'Adeline vous dise...
—Oh! c'est une affaire qui concerne surtout Newland, dit Mrs Archer. Et elle recommença le récit de l'affront infligé à Mrs Mingott.
—Aussi, termina-t-elle, Augusta Mingott et Mary Welland ont jugé nécessaire, à cause surtout des fiançailles de Newland, que vous et Henry soyez informés.
—Ah! dit Mr van der Luyden.
Il y eut un long silence, pendant lequel le tic-tac de la pendule monumentale en bronze doré, placée sur la cheminée, résonna comme des coups de canon. Archer contemplait, avec le sentiment de leur majesté, ces deux silhouettes effacées, assises côte à côte dans une sorte de dignité royale, reste d'une autorité héréditaire. Le sort les obligeait à rester les arbitres sociaux de leur petit monde, la dernière cour d'appel du protocole mondain, alors qu'ils eussent préféré vivre dans la simplicité et la réclusion, entretenant leurs beaux jardins de Skuytercliff et faisant le soir des patiences.
Ce fut Mr van der Luyden qui rompit le silence.
—Vous croyez vraiment que toute cette histoire vient d'une intervention de Lawrence Lefferts? demanda-t-il, en s'adressant à Archer.
—J'en suis certain. Larry Lefferts s'est compromis encore un peu plus que d'habitude dernièrement... ma cousine Louisa permettra que je m'explique. Il a eu une intrigue assez raide avec la femme du facteur de son village, et vous savez que chaque fois que la pauvre Gertrude commence à avoir des soupçons, et qu'il a peur d'un scandale, il suscite une histoire comme celle de la comtesse Olenska, pour affirmer qu'il a des principes. Il crie sur les toits que c'est une impertinence d'inviter sa femme à rencontrer une personne compromise: il se sert de la comtesse comme d'un paratonnerre. Je vous assure que ce n'est pas la première fois.
—Mon Dieu, les Lefferts! dit Mr van der Luyden avec un doux mépris.
—Les Lefferts! répéta, en écho, Mrs Archer. Que dirait mon oncle Egmont, s'il pouvait savoir que Lawrence Lefferts se permet de formuler une opinion sur la situation sociale de quelqu'un? Ça nous montre où nous allons!
—Espérons que nous n'y sommes pas encore! dit Mr van der Luyden d'une voix ferme.
—Ah! si seulement vous alliez plus souvent dans le monde, Louisa et vous! soupira Mrs Archer.
Instantanément elle eut conscience de sa bévue. Les van der Luyden étaient très sensibles à toute critique au sujet de leur existence retirée. Par nature timides et réservés, ayant peu de goût pour le rôle d'arbitres suprêmes du bon ton que la destinée leur avait dévolu, ils ne demandaient qu'à se cacher dans la sylvestre solitude de Skuytercliff, et c'était seulement par acquit de conscience qu'ils venaient parfois à New-York.
Newland Archer vint au secours de sa mère:
—Tout le monde sait ce que vous représentez, vous et ma cousine Louisa. C'est pourquoi Mrs Mingott a jugé qu'elle ne devait pas permettre qu'un tel affront fût infligé à la comtesse Olenska sans que vous en soyez avisés.
Mr et Mrs van der Luyden se concertèrent du regard.
—C'est le principe que je n'admets pas, dit Mr van der Luyden. Tant qu'une famille de notre milieu soutient un de ses membres, on doit considérer la question comme résolue.
—C'est mon avis, dit sa femme, comme si elle apportait une idée nouvelle.
—Je n'aurais jamais cru, continua Mr van der Luyden, que les choses en seraient arrivées là.—Il s'arrêta, regardant de nouveau sa femme.—Il me revient que la comtesse Olenska est presque des nôtres, par le premier mariage de Medora Manson; en tout cas, elle le deviendra par le mariage de Newland.—Il se retourna vers le jeune homme:—Avez-vous lu leTimesde ce matin, Newland?
—Mais oui, mon cousin, répondit Newland, qui parcourait tous les matins une demi-douzaine de journaux en prenant son café.
Le mari et la femme se regardèrent encore. Leurs yeux pâles s'interrogèrent dans une consultation prolongée; puis le visage de Mrs van der Luyden s'éclaira d'un léger sourire. Elle avait compris, et elle approuvait.
Mr van der Luyden se retourna vers Mrs Archer.
—Voulez-vous, chère Adeline, avoir la bonté de dire à Mrs Mingott que si la santé de Louisa lui permettait de dîner en ville, nous eussions été heureux de remplacer les Lefferts à son dîner?—Il s'arrêta pour laisser à cette ironie toute sa portée:
—Comme vous le savez, cela est impossible. (Mrs Archer fit entendre un assentiment sympathique.) Mais Newland me dit qu'il a lu leTimesde ce matin; il sait donc, probablement, que le parent de Louisa, le duc de Saint-Austrey, arrive la semaine prochaine à New-York. Il vient pour engager sonsloopdans les courses pour la Coupe Internationale l'été prochain, et aussi pour prendre part à une petite chasse aux canards à Trevenna.—Mr van der Luyden s'arrêta encore, puis continua avec une bienveillance croissante:—Avant de l'emmener à Trevenna, nous invitons quelques amis pour le rencontrer: un petit dîner suivi d'une réception. Je suis sûr que Louisa sera aussi heureuse que moi, si la comtesse Olenska veut bien venir dîner ce soir-là.
Il se leva, s'inclina devant sa cousine avec une affabilité cérémonieuse, et ajouta:
—Je crois que Louisa m'autorise à dire qu'elle ira porter elle-même l'invitation en sortant tout à l'heure,—avec nos cartes, bien entendu, avec nos cartes.
À ces mots, Mrs Archer sut comprendre que les grands chevaux bai-bruns qui ne devaient jamais attendre étaient déjà à la porte. Elle se leva, murmurant de hâtifs remerciements. Le regard de Mrs van der Luyden était celui d'Esther triomphante aux pieds d'Assuérus. Mais son mari leva la main avec un sourire.
—Vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, chère Adeline. De pareilles choses ne doivent pas se passer à New-York, et ne se passeront pas tant que je pourrai les empêcher, prononça-t-il avec une mansuétude souveraine, en dirigeant ses cousins vers la porte.
Deux heures après, tout le monde savait que la grande barouche à huit ressorts dans laquelle Mrs van der Luyden prenait l'air en toutes saisons avait été vue à la porte de la vieille Mrs Mingott, chez laquelle des cartes et une lettre avaient été déposées. Et ce même soir, à l'Opéra, Mr Sillerton Jackson put certifier que la lettre contenait une invitation pour la comtesse Olenska au dîner que donnaient les van der Luyden, la semaine suivante, en l'honneur du duc de Saint-Austrey.
Dans la loge du cercle, quelques jeunes gens échangèrent un sourire à cette nouvelle, et jetèrent un coup d'œil malicieux du côté de Lawrence Lefferts, qui, nonchalamment assis sur le devant de la loge, tirait sa longue moustache blonde et dit avec autorité, quand la diva s'arrêta:
—Aucune autre que la Patti ne devrait se risquer dansla Sonnambula.
On fut généralement d'accord à New-York pour trouver que la comtesse Olenska avait perdu sa beauté.
Newland Archer n'était qu'un collégien quand elle était venue à New-York pour la première fois, petite fille de neuf à dix ans, jolie, primesautière. Ses parents, qui avaient toujours mené une vie errante, étaient morts quand elle était tout enfant. Elle avait alors été recueillie par sa tante Medora Manson, une voyageuse aussi, qui revenait à New-York pour s'y fixer.
La pauvre Medora, après ses déplacements répétés, revenait toujours à New-York pour s'y fixer, chaque fois dans une habitation plus modeste, et amenant toujours avec elle soit un nouvel époux, soit un enfant d'adoption. Puis, après un certain temps, elle se séparait toujours de son mari ou se querellait avec sa pupille; après quoi, se défaisant à perte de sa maison, elle recommençait à courir le monde. Comme sa mère était une Rushworth, et comme son dernier et malheureux mariage l'avait enchaînée à un des «Olivers fous,» New-York se montrait plutôt indulgent pour elle. Cependant on déplorait de voir confiée à cette extravagante la petite Ellen, dont les parents, en dépit de leur goût pour la vie vagabonde, avaient été très aimés à New-York.
On se montrait bien disposé en faveur de la petite, quoique son teint éclatant et ses boucles indociles lui donnassent un air de gaieté un peu choquant chez une enfant qui aurait dû porter encore le deuil de ses parents. C'était une des aberrations de Medora que d'en prendre à son aise avec les rites du deuil américain, si strictes à cette époque, et quand elle débarqua du paquebot après la mort des parents d'Ellen, sa famille fut scandalisée de voir que le voile de crêpe qu'elle portait pour le deuil de son frère était de plusieurs centimètres plus court que celui de ses belles-sœurs. Quant à Ellen, sa robe de mérinos rouge et son collier d'ambre lui donnaient l'air d'une petite bohémienne.
Mais New-York s'était résigné depuis si longtemps aux singularités de Medora que quelques vieilles dames seulement hochaient la tête devant les couleurs éclatantes qu'on faisait porter à Ellen. La plupart de ses parents subissaient le charme de ce visage animé, de cette nature vive. C'était une petite créature familière et hardie. Amusante avec ses questions imprévues et ses réflexions précoces, elle déployait quelques menus talents, dansant la danse du châle, et chantant des chansons populaires de Naples. La folle Medora s'appelait, de son vrai nom, Mrs Thorley Chivers; mais, ayant reçu un titre papal, elle avait abandonné le nom de son premier mari pour celui de marquise Manson: ainsi, en Italie, expliquait-elle, elle devenait la Marchesa Manzoni. Sous sa direction, la petite fille reçut une éducation peu banale. Elle dessina (chose inouïe) d'après le modèle, et apprit à tenir la partie de piano dans des quatuors avec des artistes de profession. Tout cela ne menait à rien de bon, et lorsque, quelques années plus tard, le pauvre Chivers finit par mourir dans une maison d'aliénés, sa veuve, affublée d'étranges voiles, replia sa tente et partit avec Ellen, devenue une grande fille maigre avec des yeux éblouissants. Pendant quelque temps, on n'entendit plus parler des deux femmes; puis arriva la nouvelle du mariage d'Ellen avec un noble Polonais, portant un nom historique, puissamment riche, qu'elle avait rencontré à un bal des Tuileries et qu'on disait avoir des établissements princiers à Paris, à Nice et à Florence, un yacht à Cowes et des chasses en Transylvanie. Elle disparut dans une sorte d'apothéose; et lorsque, peu d'années après, la pauvre Medora revint encore à New-York, désemparée, désargentée, en deuil d'un troisième mari, et en quête d'une installation encore plus modeste, on se demanda pourquoi sa nièce, si riche, n'avait rien pu faire pour elle. On apprit bientôt que le mariage d'Ellen se terminait en désastre et qu'elle-même rentrait dans sa patrie pour chercher parmi les siens le repos et l'oubli.
Archer repassait ces événements dans sa mémoire en voyant la comtesse Olenska faire son entrée dans le salon des van der Luyden, le soir du fameux dîner. L'épreuve était solennelle et il se demandait, avec un peu d'inquiétude, comment elle la soutiendrait. Arrivée assez tard, une main encore dégantée et rattachant un bracelet à son poignet, elle entra sans hâte ni embarras dans ce salon où la compagnie la plus choisie de New-York se trouvait assemblée en aréopage.
Elle s'arrêta au milieu de la pièce et promena ses regards autour d'elle, le sourire des yeux en contraste avec le pli des lèvres. Intérieurement Newland Archer contesta le verdict général porté contre la beauté de la jeune femme. À la vérité, sa radieuse jeunesse s'était évanouie, ses joues animées avaient pâli, sa taille s'était amincie, elle paraissait un peu plus âgée que les trente ans qu'elle devait avoir. Mais il y avait en elle ce je ne sais quoi de dominateur que donne la beauté, le port de tête était assuré, et dans la liberté du regard se lisait la conscience de son pouvoir. Avec cela, la comtesse Olenska avait plus de vraie simplicité que la plupart des femmes présentes; aussi, comme le dit plus tard Janey, on fut déçu de ne pas lui trouver ce dernier cri d'élégance que New-York appréciait par-dessus tout. New-York s'attendait à quelque chose de beaucoup plus sensationnel de la part d'une personne qui avait traversé un drame.
Le dîner fut une cérémonie impressionnante. Ce n'était déjà pas une petite affaire que de dîner chez les van der Luyden; mais y dîner avec un duc qui était leur cousin devenait presqu'une solennité religieuse. Archer aimait à penser que seul un vieux New-Yorkais pouvait apprécier la nuance qu'il y avait pour New-York entre un simple duc et un duc parent des van der Luyden. Excepté dans le monde des Struthers, New-York accueillait avec indifférence, quand ce n'était pas avec une hauteur ombrageuse, les nobles de passage; mais, lorsqu'ils se présentaient sous de tels auspices, ils étaient reçus avec la dernière cordialité: on voyait en eux, non le personnage du Gotha, mais de nobles parents dont on suivait encore les traditions.
Si Archer chérissait son vieux New-York, c'est qu'il était sensible à toutes ces nuances, même quand il en souriait avec quelque ironie.
Les van der Luyden avaient fait de leur mieux pour entourer la circonstance de solennité. Ils avaient sorti les Sèvres des du Lac, l'argenterie George II des Trevenna, le service de la Compagnie des Indes, et les magnifiques assiettes «Crown Derby.» Mrs van der Luyden ressemblait plus que jamais à un Cabanel, et Mrs Archer avait au cou les émeraudes de sa grand'mère enchâssées dans des marguerites de perles; elle évoquait ainsi pour son fils les miniatures d'Isabey. Toutes les dames étaient parées de leurs plus beaux bijoux dont les montures, pour la plupart un peu lourdes et démodées, s'harmonisaient à l'atmosphère générale. La vieille Miss Lanning portait les camées de sa mère et un grand châle de blonde espagnole.
La comtesse Olenska était la seule jeune femme. Cependant, en examinant les visages des dames mûres avec leurs colliers de perles et leurs panaches de plumes, Archer fut frappé de les voir si enfantins, comparés à celui d'Ellen Olenska. Il pensait avec un frisson à ce qu'elle avait dû traverser pour en revenir avec ces yeux-là!
Le duc de Saint-Austrey, assis à la droite de la maîtresse de maison, était naturellement le personnage important du dîner. Si d'ailleurs la comtesse Olenska était moins brillante qu'on ne l'avait espéré, le duc, lui, avait l'air totalement insignifiant. Il n'était pas venu comme un précédent visiteur ducal en veste de chasse; mais son habit était si défraîchi, si déformé, il le portait avec si peu d'élégance, courbé sur sa chaise, sa vaste barbe couvrant le plastron de sa chemise, qu'il n'avait pas l'air en tenue de soirée. Court, hâlé, le dos rond, les yeux petits, le sourire aimable, il parlait peu et d'une voix si basse qu'en dépit des silences attentifs, ce qu'il disait n'était entendu que de ses plus proches voisins.
Quand les hommes rejoignirent les dames après le dîner, le Duc piqua droit sur la comtesse Olenska, s'installa près d'elle, et tous deux se plongèrent dans une conversation amicale. Ni l'un ni l'autre ne sembla se douter que le duc aurait dû, d'abord, présenter ses hommages à Mrs Lovell Mingott et à Mrs Headley Chivers, et la comtesse entretenir cet aimable hypocondriaque, M. Urban Dagonet de Washington Square, qui faisait fléchir pour elle sa règle immuable de refuser toute invitation à dîner entre les mois de janvier et d'avril. Le duc et la comtesse bavardèrent pendant près de vingt minutes; puis, la comtesse se leva, et traversant seule la vaste pièce, elle alla s'asseoir près de Newland. L'étiquette à New-York voulait qu'une dame attendît, immobile comme une idole; c'était aux hommes à se succéder à ses côtés. Sans doute elle ignorait cette règle. Elle s'assit, avec une aisance parfaite, dans le coin du canapé près d'Archer et posa sur lui son chaud regard.
—Parlez-moi de May, dit-elle.
Au lieu de lui répondre, il demanda:
—Vous connaissiez déjà le duc?
—Oui, nous le voyions tous les hivers à Nice. Il aime beaucoup le jeu. Il venait souvent à la maison.—Elle dit cela le plus naturellement du monde, comme elle eût dit: «Il aime beaucoup la pêche à la ligne.» Et, non moins naturellement, elle ajouta: C'est, je crois bien, l'homme le plus ennuyeux que j'aie jamais rencontré.
Cette réflexion plut tellement au jeune homme qu'elle dissipa sa légère contrariété: c'était amusant de rencontrer une femme qui trouvait ennuyeux le duc et qui osait le dire! Il aurait voulu questionner la jeune femme, plonger dans sa vie passée, que des paroles prononcées négligemment avaient éclairée de lueurs furtives. Mais il eut peur de toucher à des souvenirs troublants, et déjà, elle était revenue à son premier sujet.
—May est adorable! Je n'ai pas vu à New-York une jeune fille aussi jolie et intelligente. Je pense que vous en êtes très amoureux...
Newland rougit et se mit à rire:
—Naturellement.
Elle le regarda, songeuse:
—Croyez-vous, dit-elle, qu'il y ait une limite à l'amour?
—À l'amour? S'il en est une, je ne l'ai pas trouvée.
Elle rayonna de sympathie:
—Alors, c'est réellement et sincèrement un roman?
—Le plus romanesque des romans.
—Voilà qui est délicieux! Et vous avez trouvé cela vous deux tout seuls? Ce n'est pas un arrangement qu'on a fait pour vous?
Archer la regarda avec stupeur:
—Avez-vous oublié, dit-il, qu'en Amérique nous arrangeons nos mariages nous-mêmes?
Elle rougit violemment et Newland regretta ses paroles.
—Oui, répondit-elle, j'avais oublié. Il faut m'excuser. Je ne me rappelle pas toujours que les mariages, si affreux là d'où je viens, sont beaux et purs ici.
Ses yeux s'abaissèrent sur son éventail en plumes d'aigle, et Newland vit trembler ses lèvres.
—Pardonnez-moi! dit-il impétueusement; mais, ici, vous êtes au milieu d'amis, vous le savez.
—Oui, je le sais, je le sens, partout où je vais. C'est pourquoi je suis revenue. Je veux tout oublier, redevenir une parfaite Américaine, comme les Mingott, les Welland, vous et votre charmante mère... et toutes ces personnes si aimables qui sont ici ce soir. Ah! voilà May qui arrive. Vous devez être pressé d'aller la rejoindre, ajouta-t-elle, mais sans bouger, les yeux de nouveau fixés sur le jeune homme.
Les invités de la soirée commençaient à remplir les salons. Archer suivit le regard de la comtesse Olenska: il vit May qui entrait avec sa mère. Grande, élancée, dans sa robe blanche ceinturée d'argent, avec ses cheveux couronnés de fleurs d'argent, c'était Diane en personne.
—J'ai tant de rivaux, dit Archer. Voyez comme elle est déjà entourée! Voilà le duc qui se fait présenter.
—Restez encore un peu avec moi, dit la comtesse Olenska à voix basse, et de son éventail elle effleura le genou du jeune homme. Ce n'était qu'un léger frôlement, mais qui le fit tressaillir.
—Vous permettez que je reste? répondit-il sur le même ton, sachant à peine ce qu'il disait.
Mais le maître de la maison s'avançait, suivi du vieux Mr Urban Dagonet. La comtesse les accueillit avec un sourire grave, et Archer, sous le regard de M. van der Luyden, se leva.
MmeOlenska lui tendit la main:
—C'est entendu. Demain, après cinq heures. Je vous attendrai, dit-elle; puis, elle fit place à Mr Dagonet auprès d'elle.
Archer répéta: Demain. Pourtant, ils n'avaient pas pris rendez-vous et, durant leur conversation, la comtesse n'avait pas témoigné qu'elle désirât le revoir.
En s'éloignant, il vit Lawrence Lefferts qui s'approchait pour présenter sa femme. Gertrude Lefferts, très empressée, disait avec son large sourire insipide:
—Je crois me rappeler que nous allions ensemble au cours de danse quand nous étions petites.
Derrière elle, attendant leur tour de se nommer à la comtesse, Archer reconnut nombre de couples récalcitrants qui avaient refusé de la rencontrer chez Mrs Lovell Mingott. Comme le disait Mrs Archer: «Quand les van der Luyden veulent donner une leçon, ils savent s'y prendre. Ce qui est dommage, c'est qu'ils le fassent si rarement.»
Newland sentit une main sur son bras et vit Mrs van der Luyden, qui le regardait du haut de sa splendeur, dans l'éclat de sa robe de velours et de ses diamants de famille.
—Comme vous avez-été bon, Newland, de vous occuper ainsi de MmeOlenska! J'ai dit à votre oncle Henry qu'il était temps d'aller vous relever.
Archer répondit par un vague sourire; elle ajouta, aimable:
—Je n'ai jamais vu May plus en beauté. Le duc est d'avis que nous n'avons pas de plus ravissante jeune fille.
«Après cinq heures,» avait dit la comtesse Olenska. À cinq heures et demie, Archer sonnait à la porte d'une maison d'aspect modeste, dont la façade lézardée se dissimulait sous une glycine géante enroulée autour d'un étroit balcon. MmeOlenska avait loué cette maison, tout au bas de la Vingt-troisième rue, à la vagabonde Medora.
C'était choisir un bizarre quartier. Des petites couturières, des empailleurs d'oiseaux exotiques, des «gens qui écrivaient,» étaient les plus proches voisins de la comtesse Olenska. Plus loin, Archer reconnut, au fond d'une allée pavée, une maison délabrée en bois que Winsett, un journaliste qu'il rencontrait quelquefois, lui avait dit habiter. Winsett n'invitait personne chez lui, mais il avait indiqué sa demeure à Archer au cours d'une promenade nocturne, et ce dernier s'était demandé, avec un petit frisson, si, dans les autres capitales, les hommes de lettres étaient aussi pauvrement logés.
La maison devant laquelle Archer s'était arrêté ne se distinguait des autres que par son badigeon un peu plus frais; et le jeune homme se dit que le comte Olenski avait dû dépouiller sa femme de sa fortune aussi bien que de ses illusions.
Archer avait passé une journée maussade. Après le déjeuner chez les Welland, il avait espéré emmener May faire une promenade dans le Central Parc, l'avoir à lui, lui dire combien elle avait été ravissante la veille, au bal, combien il était fier d'elle, et la presser de faire hâter leur mariage. Mais Mrs Welland lui avait doucement rappelé que la tournée des visites de famille n'était pas à moitié faite; et, quand il manifesta son désir d'écourter les fiançailles, elle fronça les sourcils et soupira:
—Songez donc, mon ami, douze douzaines de tout,—et brodées à la main!
Dans le grand landau de famille, ils roulèrent d'une porte à l'autre. Archer, la tournée accomplie, se sépara de sa fiancée avec le sentiment d'avoir été montré comme un captif dans un «triomphe.» À la pensée que son mariage ne serait célébré qu'à l'automne, et qu'il continuerait d'ici là à mener le même genre de vie, il se sentit de plus en plus déprimé.
—Demain, lui rappela Mrs Welland comme il partait, nous ferons les Chivers et les Dallas.
Évidemment, on rendait visite aux deux familles dans l'ordre alphabétique, et on n'en était encore qu'au premier quart de l'alphabet.
Archer s'était proposé de dire à May que la comtesse Olenska l'avait prié d'aller la voir ce jour-là; mais, dans les courts moments où il se trouva seul avec sa fiancée, il eut des sujets de conversation plus pressants. Et puis, il trouva un peu ridicule de faire allusion à l'invitation de MmeOlenska. Il savait que May désirait qu'il fut aimable pour sa cousine; n'était-ce pas pour déférer à ce désir qu'on avait avancé l'annonce de leurs fiançailles?
Au moment d'entrer chez MmeOlenska, sa curiosité était vivement éveillée. La façon imprévue dont elle l'avait invité à venir la voir l'intriguait. Il fut reçu par une servante au teint doré, dont la poitrine bombée était recouverte d'un fichu à couleurs vives; une Sicilienne, pensa Archer. Elle l'accueillit en souriant et ne répondit à ses questions que par un signe de tête; puis elle le fit entrer dans un salon au plafond bas, où pétillait un feu de bois. La pièce était vide, et Archer se demanda si la servante était allée à la recherche de sa maîtresse, ou si, n'ayant pas compris ce qu'il était venu faire, elle l'avait peut-être pris pour l'horloger: il vit, en effet, que l'unique pendule ne marchait pas. Il savait que les races méridionales communiquent entre elles par gestes, et fut mortifié de n'avoir rien compris aux signes et aux sourires de la femme de chambre. Enfin, elle revint avec une lampe, et Archer, étant parvenu à combiner une phrase tirée de Dante et de Pétrarque, provoqua cette réponse:La signora è fuori, ma verra subito.
Cependant, à la clarté de la lampe, se révélait à lui le charme enveloppant et discret de ce salon, si différent de ceux auxquels il était habitué! On lui avait dit que la comtesse Olenska avait rapporté avec elle quelques meubles, «débris du naufrage,» disait-elle. C'étaient, sans doute, ces tables légères en marqueterie, ce petit bronze grec sur la cheminée, et les deux bandes de damas rouge clouées sur le papier décoloré du mur, et faisant fond à des tableaux vaguement italiens, dans de vieux cadres dédorés.
Newland Archer se piquait d'être connaisseur en art italien. Son adolescence avait été saturée de Ruskin, et il avait lu les derniers ouvrages de John Addington Symonds,l'Euphorionde Vernon Lee, les essais de P.-G. Hamerton, et un nouveau volume dont on parlait beaucoup,la Renaissance, de Walter Pater. Il parlait avec aisance de Botticelli, avec une légère condescendance de Fra Angelico; mais les tableaux de MmeOlenska le déconcertaient, car ils ne ressemblaient à rien de ce qu'il avait accoutumé de voir, et par conséquent, de comprendre, quand il voyageait en Italie. Peut-être ses dons d'observation étaient-ils diminués du fait qu'il se trouvait seul dans cette mystérieuse maison où, apparemment, personne ne l'attendait. Il regrettait de n'avoir pas parlé à May de l'invitation de la comtesse Olenska, et était un peu troublé par la pensée que sa fiancée pouvait arriver inopinément, et le trouver installé seul au coin du feu à cette heure intime du crépuscule d'hiver.
Mais, puisqu'il s'était rendu à l'invitation, il n'avait plus qu'à attendre, les pieds au feu. L'atmosphère de ce salon était si particulière! Certes, il avait déjà vu des pièces tendues de damas rouge et de tableaux de l'école italienne: ce qui le frappait, c'était la façon dont MmeOlenska, à l'aide de deux ou trois vieux bibelots, et de quelques mètres de damas rouge, avait su donner un accent personnel à cette pauvre pièce misérablement meublée. Il essaya d'en analyser le mystère. Était-ce le savant agencement des tables et des chaises, ou le fait de n'avoir mis que deux roses rouges dans le vase,—où toute autre main en eût fourré une douzaine?—Était-ce enfin le vague parfum flottant dans l'air, qui donnait à cette pièce une atmosphère si exotique à la fois et si intime? Le parfum surtout l'intriguait, car ce n'était ni du «White Rose,» ni de la «Violette de Parme,» mais une odeur qui faisait rêver à des bazars lointains, à l'ambre gris, au café turc, et aux pétales de roses desséchées.
Il essaya de se figurer ce que serait le salon de May. Très généreux, Mr Welland avait déjà en vue une maison de la Trente-neuvième rue. On jugeait le quartier un peu éloigné, mais la maison, toute neuve, était construite en pierres d'un jaune verdâtre que les jeunes architectes commençaient à employer pour réagir contre les pierres brunes dont le ton uniforme faisait de New-York une vaste glace au chocolat. Et la plomberie était parfaite. Archer aurait préféré remettre à plus tard le choix de l'installation; mais les Welland, tout en approuvant que la lune de miel se passât en Europe,—et se prolongeât même par un hiver en Égypte,—insistaient sur la nécessité, pour le jeune ménage, de trouver une maison prête au retour. Archer sentait que son sort était fixé. Pour le reste de ses jours, il monterait les marches en pierres jaunes verdâtres, et traverserait le «vestibule pompéien,» pour arriver à l'antichambre lambrissée de bois clair; mais son imagination s'arrêtait là. Il savait que le salon, à l'étage supérieur, avait une grande baie vitrée; mais il ne pouvait se figurer quel parti May en tirerait. Elle supportait sans difficulté les capitonnages violets et jaunes du salon de ses parents, ses tables en imitation de Boule, ses vitrines dorées remplies de Saxe moderne: pourquoi supposer qu'elle désirât chez elle autre chose? Le jeune homme se consola à l'idée d'arranger lui-même son cabinet de travail, qu'il meublerait de ces nouveaux meubles anglais genre «pré-raphaélite,» avec de solides bibliothèques sans portes vitrées.
La servante revint, ferma les rideaux, tisonna le feu, répéta en souriant:Verrà, verrà.Quand elle fut partie, Archer se leva et commença à marcher à travers la pièce. Attendrait-il plus longtemps? Sa position devenait assez ridicule. Peut-être avait-il mal compris MmeOlenska; peut-être n'avait-elle pas eu l'intention de l'inviter...
De la rue silencieuse monta le bruit sec des sabots d'un steppeur. Une voiture s'arrêta et Archer entendit une portière qui s'ouvrait. En écartant les rideaux, il vit, à la lueur du réverbère, Julius Beaufort qui aidait MmeOlenska à descendre de son petit coupé anglais.
Beaufort, le chapeau à la main, disait quelque chose à la jeune femme, qui parut répondre négativement. Ils se serrèrent la main; le banquier sauta dans la voiture, et MmeOlenska monta lentement les marches du perron.
Elle entra dans le salon sans paraître surprise d'y trouver Archer. La surprise était un sentiment auquel elle semblait rarement s'abandonner.
—Ma petite cabane vous plaît-elle? demanda-t-elle en souriant. Pour moi, c'est le Paradis!
Tout en parlant, elle dénouait son chapeau à brides et l'envoyait rejoindre sur une chaise son long manteau.
—Vous l'avez arrangé avec un goût exquis, répondit Archer, rougissant de la banalité du propos. Il se sentait comme emprisonné dans le convenu par son désir même de dire quelque chose de frappant.
—C'est bien insignifiant! Ma famille méprise mon petit coin. En tout cas, c'est moins triste que chez les van der Luyden.
Archer fut ébloui de tant d'audace: on aurait trouvé peu d'esprits assez subversifs pour traiter de triste l'imposante demeure des van der Luyden. Les privilégiés qui y pénétraient, avec un léger frisson, étaient d'accord pour louer l'élégance des salons. Archer était ravi que la comtesse Olenska eût traduit l'impression générale.
—Ce que vous avez fait ici est délicieux, répéta-t-il.
—Je l'avoue, j'aime cette petite maison; mais c'est surtout, je crois, parce qu'elle est dans mon pays, à New-York, et... et que j'y suis seule.
Elle parlait si bas qu'il entendit à peine la fin de la phrase. Embarrassé, il répondit:
—Vous aimez tant que ça être seule?
—Oui, puisque mes amis m'empêchent de sentir ma solitude...—Elle s'assit près du feu et ajouta: Nastasia nous apportera le thé.—Puis, faisant signe à Archer de reprendre sa place: Je vois que vous avez déjà choisi votre coin.
Renversée dans un fauteuil, elle croisa ses bras derrière sa tête, et regarda le feu, les yeux mi-clos.
—C'est l'heure que je préfère, dit-elle; et vous?
Archer crut devoir au sentiment de sa dignité de demander:
—Je craignais que vous n'eussiez oublié l'heure. Beaufort vous a sans doute retardée.
Elle prit un air amusé.
—Que voulez-vous dire? Avez-vous attendu longtemps? Mr Beaufort m'a menée voir un tas de maisons, puisqu'on a décidé que je ne devais pas rester dans celle-ci.—Elle avait l'air de se désintéresser et de Beaufort et de son visiteur, et continua:—Je n'ai jamais vu une ville où l'on ait plus de répugnance à habiter les quartiers excentriques. Quelle importance cela a-t-il? On m'a dit que cette rue est très convenablement habitée.
—Elle n'est pas à la mode.
—À la mode? Attachez-vous tant d'importance à la mode? Pourquoi ne pas se faire sa mode à soi? Peut-être ai-je toujours vécu avec trop d'indépendance. En tout cas, je veux faire ce que vous faites tous: je veux sentir de l'affection et de la sécurité autour de moi.
Il fut ému, comme la veille quand elle lui avait parlé de son désir d'être guidée.
—Voilà justement ce que souhaitent vos amis. Il n'y a rien à craindre à New-York, ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme.
—Oui, n'est-ce pas? On en a l'impression, s'écria-t-elle, sans saisir l'ironie. C'est comme d'entrer en vacances, quand on a été une bonne petite fille qui a bien fait tous ses devoirs.
La comparaison ne plut pas à Newland. Il voulait bien parler de New-York sur un ton cavalier, mais il n'aimait pas que d'autres prissent la même liberté. Il se demandait si Ellen ne commençait pas à comprendre que la société de New-York était une redoutable machine qui avait été bien près de la broyer. Le dîner des Lovell Mingott, retapé in extremis, fait de pièces et morceaux pris à différents milieux sociaux, aurait dû lui apprendre le péril auquel elle avait échappé. Elle n'avait jamais compris le danger, ou elle l'avait perdu de vue dans le triomphe de la soirée des van der Luyden. Archer inclinait à la première supposition, et l'idée que, pour la jeune femme, les distinctions sociales de New-York n'existaient pas encore, l'agaçait vaguement.
—Hier soir, dit-il, tout New-York se pressait pour vous faire honneur. Les van der Luyden ne font pas les choses à moitié.
—Les aimables gens! Leur réunion était si charmante! Tout le monde paraît avoir pour eux tant d'estime!
Les termes semblaient peu appropriés: les mêmes eussent convenu pour un goûter chez la chère vieille miss Lanning.
—Les van der Luyden, dit pompeusement Archer, disposent d'une grande influence sur la société de New-York. Malheureusement, à cause de la santé de Mrs van der Luyden, ils reçoivent très rarement.
Elle dégagea ses mains de dessus sa tête et attacha sur Archer des yeux pensifs.
—N'est-ce pas là, la raison?...
—La raison?...
—De leur grande influence... qu'ils se fassent si rares!
Il rougit un peu, la regarda fixement, puis soudain il comprit la portée de cette remarque. D'un seul coup elle avait frappé les van der Luyden, et ils s'écroulaient! Il rit et les sacrifia.
Nastasia apporta le thé avec des tasses japonaises sans anses, et des assiettes couvertes. Elle plaça le plateau sur une table basse auprès de la comtesse Olenska.
—Vous m'expliquerez tout: vous me direz tout ce que je dois savoir, continua-t-elle, en s'approchant pour lui offrir une tasse de thé.
—C'est vous qui m'expliquez, vous qui ouvrez mes yeux à des choses que je regarde depuis si longtemps que je finis par ne plus les voir!
Elle détacha de son bracelet un petit porte-cigarettes en or, le lui tendit, et prit elle-même une cigarette.
—Alors, nous pouvons nous aider mutuellement. Mais c'est surtout moi qui ai besoin de secours. Dites-moi exactement ce que je dois faire.
Il fut sur le point de lui dire: «Ne vous montrez pas en voiture avec Beaufort;» mais il était trop pénétré par l'atmosphère de la chambre, qui était son atmosphère à elle, pour risquer cet avis. C'eût été comme de dire à quelqu'un, au moment où il achète des parfums à Samarkande, qu'il est nécessaire de s'approvisionner de vêtements chauds pour passer l'hiver à New-York. New-York semblait beaucoup plus loin que Samarkande, et si vraiment ils devaient s'entraider, elle lui rendait le premier de leurs services mutuels en lui faisant voir sa ville natale objectivement. Vu ainsi, comme par le gros bout d'un télescope, New-York semblait singulièrement petit et distant: c'est ainsi qu'on l'aurait vu de Samarkande.
Une flamme jaillit des bûches, et la comtesse Olenska, se penchant en avant, tendit ses mains fines si près du feu qu'une fine auréole entoura l'ovale de ses ongles. La lumière soudaine fit rougir les boucles échappées des nattes sombres de la jeune femme et rendit plus pâle encore la pâleur de son visage.
—Il y a assez de monde pour vous dire ce que vous devez faire, reprit Archer avec une secrète envie.
—Mes tantes? Et ma chère vieille grand'mère?... Elles m'en veulent un peu de m'être émancipée, ma pauvre grand-mère surtout. Elle aurait voulu me garder avec elle; mais j'avais besoin d'être libre.
Archer fut abasourdi par cette façon légère de s'exprimer sur la formidable Catherine, et ému à la pensée de ce qui avait pu donner à MmeOlenska cette soif d'une liberté qui comportait tant de solitude. Mais l'image de Beaufort l'irritait.
—Je crois comprendre ce que vous éprouvez, dit-il. Votre famille vous conseillera, vous expliquera les différences, vous montrera la voie.
Elle releva ses fins sourcils.
—New-York est-il un tel labyrinthe? Je le croyais tout droit d'un bout à l'autre, comme la Cinquième avenue, et avec toutes ses rues numérotées.—Elle sembla deviner, chez le jeune homme, une légère désapprobation, et ajouta, avec ce sourire qui illuminait tout son visage:—Si vous saviez comme je l'aime, précisément à cause de cela: toutes ces lignes droites, dans tous les sens, avec toutes ces grandes étiquettes honnêtes sur chaque chose!
Il saisit la balle au bond.
—On peut mettre des étiquettes sur les choses, pas sur les personnes.
—Peut-être. Sans doute je simplifie trop: mais vous m'avertirez quand je me tromperai.—Elle se tourna vers lui.—Il n'y a que deux personnes ici qui puissent me renseigner: vous et Mr Beaufort.
Archer fut un peu saisi d'entendre accoler son nom à celui de Beaufort. Mais il songea à l'atmosphère malsaine où Ellen avait vécu; il pensa qu'il devait profiter de la confiance qu'elle lui témoignait pour lui montrer Beaufort et tout ce qu'il représentait sous son jour véritable, et lui en inspirer le dégoût.
Il répondit doucement:
—Je comprends: mais tout d'abord, gardez l'appui de vos vieux amis, des femmes comme votre grand'mère Mingott, Mrs Welland, Mrs van der Luyden. Elles vous aiment, vous admirent, désirent vous aider.
Elle hocha la tête et soupira:
—Oh! je sais, je sais. Elles veulent m'aider, mais à la condition de ne rien entendre qui leur déplaise. Ma tante Welland me l'a dit en propres termes. On ne désire donc pas savoir la vérité ici? La solitude, c'est de vivre parmi tous ces gens aimables qui ne vous demandent que de dissimuler vos pensées.
Elle cacha sa figure dans ses mains et Archer vit ses minces épaules secouées par un sanglot.
—Madame Olenska! Je vous en prie... Ellen, supplia-t-il, en se levant et se penchant sur elle.
Il prit une de ses mains, la serra, la caressa comme celle d'un enfant, pendant qu'il murmurait des mots de réconfort. Mais elle se libéra, et leva sur lui des yeux encore pleins de larmes.
—Ici, on ne pleure pas; au Paradis, il n'y a pas de raison de pleurer, dit-elle, en rajustant ses tresses, et se penchant, déjà souriante, au dessus de la bouilloire.
Archer se disait en tremblant que deux fois il l'avait appelée «Ellen» et qu'elle ne l'avait pas remarqué. Bien loin, comme par le petit bout de la lorgnette, il aperçut la blanche image, estompée, de May Welland, à New-York.
Tout à coup, Nastasia passa la tête, dit quelques mots à voix basse. MmeOlenska, la main encore dans ses cheveux, poussa une exclamation, un vif «già! già!» et le duc de St-Austrey entra, pilotant une grosse dame, coiffée d'une perruque noire surmontée de plumes rouges: d'abondantes fourrures l'emmitouflaient.
—Ma chère comtesse, je vous ai amené une de mes vieilles amies, Mrs Struthers. On ne l'avait pas invitée à la soirée d'hier, et elle désire vous connaître.
MmeOlenska s'avança, avec des paroles de bienvenue, vers le singulier couple. Elle ne sembla pas trouver insolite la liberté que prenait le duc en lui amenant ainsi une étrangère. Le duc lui-même semblait trouver cela parfaitement naturel.
—J'ai tant désiré faire votre connaissance, ma chère! s'écria Mrs Struthers, d'une voix sonore qui s'accordait avec ses plumes éclatantes et avec sa perruque aux reflets métalliques.
Je veux connaître tous ceux qui sont jeunes, intéressants et charmants. Le duc me dit que vous aimez la musique. N'est-ce pas, mon cher duc? Vous êtes pianiste, vous-même, je crois. Alors voulez-vous venir demain entendre Joachim? Je reçois tous les dimanches. C'est le jour où New-York ne sait que faire; alors je lui dis: «Venez, amusez-vous!» Le duc a pensé que vous seriez attirée par Joachim. Vous retrouverez beaucoup d'amis.
Le visage de MmeOlenska s'illumina de plaisir.
—Comme c'est aimable! Comme le duc est bon d'avoir pensé à moi! Je serai trop heureuse de venir.
Elle avança un fauteuil près de la table à thé et Mrs Struthers s'y installa béatement.
—Voilà qui est convenu, ma chère; et amenez ce jeune homme avec vous.
Mrs Struthers tendit à Archer une main cordiale.
—Excusez-moi, je ne peux pas retrouver votre nom; mais je suis sûre de vous avoir déjà rencontré. J'ai rencontré tout le monde, ici, à Paris, ou à Londres. Êtes-vous dans la diplomatie? Tous les diplomates viennent chez moi. Vous aussi, vous aimez la musique? Mon cher duc, ne manquez pas de l'amener.
Archer remercia et prit congé; il se sentait gêné comme un écolier. Au surplus, il ne regrettait pas que sa visite eût été interrompue par cette entrée inopinée: si seulement elle s'était produite un peu plus tôt, elle lui aurait épargné une dépense d'émotion bien inutile.
Dehors, il se rappela qu'il était à New-York et il eut l'impression que May Welland se rapprochait de lui. Il se dirigea vers sa fleuriste habituelle, pour envoyer à la jeune fille la corbeille de muguets qu'à sa grande confusion il avait oublié de commander le matin. Après avoir écrit un mot sur une carte, comme il attendait une enveloppe, il parcourut des yeux la boutique fleurie, et son regard fut attiré par un bouquet de roses jaunes. Il n'en avait jamais vues d'un jaune aussi doré, aussi lumineux. Son premier mouvement fut de les envoyer à May au lieu des muguets. Mais ces fleurs ne seyaient pas à la jeune fille: elles avaient quelque chose de trop riche, de trop fort, dans leur chaud éclat. Presque sans savoir ce qu'il faisait, dans une brusque saute d'humeur, Newland fit signe à la fleuriste de mettre les roses dans un long carton, et glissa une carte dans une seconde enveloppe, sur laquelle il inscrivit le nom de la comtesse Olenska. Puis, au moment de s'en aller, il retira la carte, laissa l'enveloppe vide sur la boîte.
—Portez-les tout de suite, fit-il, en désignant les roses.
Le lendemain, après le déjeuner, Archer put obtenir de May qu'elle vînt avec lui faire une promenade au Central Park. C'était un dimanche et, selon la vieille coutume de New-York, elle devait accompagner ses parents à l'église matin et après-midi; mais Mrs Welland ferma les yeux sur cette infraction aux usages, car, le matin même, elle avait obtenu de sa fille de se plier aux longues fiançailles qui permettraient de constituer un trousseau brodé à la main, et comptant le nombre de douzaines nécessaires.
Le temps était exquis. Le long du Mail, la voûte des branches dépouillées se dessinait sur un fond de lapis, au-dessus d'une couche de neige étincelante. Les couleurs de May s'avivaient dans le froid, comme celles d'un jeune érable à la première gelée. Archer, fier des regards qu'elle attirait, oubliait ses perplexités secrètes dans la joie de la regarder.
—C'est une sensation délicieuse de s'éveiller le matin en respirant l'odeur des muguets! dit-elle en souriant.
—Pardonnez-moi, si, hier, votre bouquet est arrivé en retard; je n'avais pas eu le temps de passer chez la fleuriste le matin, répondit-il.
—C'est la preuve que vous les choisissez vous-même chaque jour. Pour rien au monde je ne voudrais que votre bouquet arrivât toujours à la même heure, comme un professeur de piano, car je saurais alors que vous l'avez commandé d'avance une fois pour toutes. Ainsi avait fait Lawrence Lefferts, lorsqu'il s'est fiancé avec la pauvre Gertrude.
—Ça leur ressemble, dit Archer, enchanté de cette fine remarque.
Et il se sentit assez sûr de lui-même pour ajouter:
—Quand je vous ai envoyé des muguets hier, j'ai vu quelques belles roses jaunes, et je les ai fait porter à la comtesse Olenska. Ai-je bien fait?
—Comme c'est gentil! Cela lui fait tant de plaisir quand on pense à elle! Ce qui m'étonne, c'est qu'elle n'ait pas parlé de vos roses. Elle a déjeuné avec nous ce matin, et nous a dit que Mr Beaufort lui avait envoyé de magnifiques orchidées et que Mr van der Luyden avait fait venir pour elle de Skuytercliff toute une corbeille d'œillets. Il semble que ce soit nouveau pour elle de recevoir des fleurs. N'en envoie-t-on pas en Europe? Elle trouve que c'est une coutume charmante.
—Mes fleurs auront été éclipsées par celles de Beaufort! songea Archer, légèrement piqué. Puis il se souvint qu'il n'avait pas joint sa carte à l'envoi des roses, et regretta d'en avoir parlé. Il était sur le point de dire: «J'ai été voir votre cousine hier,» mais il hésita. Si MmeOlenska avait passé sa visite sous silence, mieux valait faire comme elle. Tout cela prenait un air de mystère qu'Archer n'aimait qu'à moitié. Pour changer de sujet, il se mit à parler de leur mariage, de leur avenir, et de l'obstination de Mrs Welland à prolonger le temps des fiançailles.
—Rappelez-vous qu'Isabelle et Reggie Chivers ont été fiancés deux ans, Grace et Thorley près d'un an et demi! Et puis, est-ce que nous ne sommes pas très bien comme nous sommes?
C'était la réponse classique de toute jeune fiancée. Archer s'en voulait de la trouver un peu puérile dans la bouche de May, qui avait près de vingt-deux ans. Et il se demandait à quel âge les femmes «bien élevées» commençaient à penser par elles-mêmes.
—Nous pourrions faire beaucoup mieux que d'attendre: être ensemble tout à fait, voyager.
La figure de la jeune fille s'illumina: elle avoua qu'elle adorait les voyages. Mais sa mère ne comprendrait pas qu'on pût désirer ne pas faire comme tout le monde.
—Mais ne pas faire comme tout le monde, c'est justement ce que je veux! insista l'amoureux.
—Vous êtes si original! dit-elle, avec un regard d'admiration.
Une sorte de découragement s'empara du jeune homme. Il sentait qu'il prononçait exactement toutes les paroles que l'on attend d'un fiancé, et qu'elle faisait toutes les réponses qu'une sorte d'instinct traditionnel lui dictait,—jusqu'à lui dire qu'il était original.
—Original? Nous sommes tous aussi pareils les uns aux autres que ces poupées découpées dans une feuille de papier plié. Ne pourrions-nous pas être un peu nous-mêmes, May?
Ils s'étaient arrêtés l'un en face de l'autre, excités par la discussion. May le regardait, les yeux brillant d'admiration.
—Mon Dieu! Vous voulez donc m'enlever?
—Je ne demande pas mieux!
—Comme vous m'aimez, Newland! Je suis si heureuse! Nous ne pouvons pourtant pas agir comme des amoureux de roman, dit-elle en riant.
—Pourquoi pas? Pourquoi pas?
Elle parut un peu contrariée de son insistance. Elle sentait très bien que ce qu'il voulait était impossible, mais visiblement elle ne trouvait pas de raison à lui opposer.
—Je ne suis pas assez forte pour discuter avec vous; mais ne serait-ce pas—comment dire?—«mauvais genre?» suggéra-t-elle doucement.