Chapter 7

[2]Le Thanksgiving Day est une fête nationale des États-Unis qui a lieu le dernier jeudi de novembre. Une proclamation du Président invite tous les citoyens à rendre grâces au ciel pour les bienfaits reçus pendant l'année.

[2]Le Thanksgiving Day est une fête nationale des États-Unis qui a lieu le dernier jeudi de novembre. Une proclamation du Président invite tous les citoyens à rendre grâces au ciel pour les bienfaits reçus pendant l'année.

Le lendemain, dans Wall Street, les nouvelles de la situation de Beaufort étaient plus rassurantes. On savait qu'en cas d'urgence, le banquier trouverait de puissants appuis. Et, ce soir-là, quand Mrs Beaufort parut à l'Opéra parée de son même sourire et d'un nouveau collier d'émeraudes, la société poussa un soupir de soulagement.

Archer s'était décidé au voyage à Washington. Il attendait seulement l'ouverture du procès dont il avait parlé à May, pour en faire coïncider la date avec son absence. Mais le mardi suivant, ayant appris par Mr Letterblair que la cause était remise de plusieurs semaines, il rentra chez lui résolu à partir malgré tout le lendemain. Il y avait toute chance que May, qui ne savait rien de sa vie professionnelle, et n'y portait aucun intérêt, n'apprît pas ce renvoi de l'affaire, et ne se rappelât pas les noms des plaideurs, s'ils étaient prononcés devant elle. Quoi qu'il dût arriver, il avait besoin de revoir MmeOlenska. Il avait trop de choses à lui dire...

Le lendemain, quand il arriva au bureau, il trouva Mr Letterblair extrêmement troublé. En fait, Beaufort n'avait pas réussi à «s'en tirer,» mais, en répandant des rumeurs favorables, il avait rassuré ses déposants, et de fortes sommes avaient été versées à la banque jusqu'à la veille au soir. Puis les bruits fâcheux avaient repris leur vol. En conséquence, une foule de déposants avaient déjà envahi la banque et très probablement elle fermerait ses portes, avant la nuit. Cette manœuvre de la dernière heure, tentée par Beaufort, était qualifiée de la façon la plus dure, et sa faillite s'annonçait comme une des plus déshonorantes dans l'histoire de Wall Street.

L'étendue du désastre laissait Mr Letterblair atterré.

—J'ai vu de vilaines choses de mon temps, mais rien de pareil. Tout le monde est atteint, d'une manière ou d'une autre. Et que fera-t-on pour Mrs Beaufort? Que peut-on faire pour elle? Je plains Mrs Manson Mingott plus que n'importe qui; à son âge, on ne sait jamais l'effet que peut produire une pareille catastrophe. Elle a toujours eu confiance en Beaufort. Elle en avait fait un ami! Puis il y a toute la famille Dallas. La pauvre Mrs Beaufort est alliée à chacun de vous. Sa seule ressource serait de quitter son mari. Mais qui peut le lui conseiller? Son devoir est auprès de lui, et elle n'a jamais eu l'air de s'apercevoir qu'il la trompait.

On frappa à la porte. Un clerc remit une lettre à Archer. Le jeune homme, reconnaissant l'écriture de sa femme, ouvrit l'enveloppe et lut: «Voulez-vous rentrer le plus tôt possible? Grand'mère a eu une légère attaque la nuit dernière. Elle a appris, on ne sait comment, avant nous tous, les affreuses nouvelles de la banque. Mon oncle Lovell est absent de New-York, et le scandale a tellement bouleversé mon pauvre papa qu'il ne peut pas quitter sa chambre. Maman a le plus grand besoin de vous. Je vous en prie, venez tout droit chez grand'mère.»

Quelques minutes plus tard, Archer était chez Mrs Mingott. Le vestibule avait l'aspect insolite que prend une maison bien tenue devant l'invasion soudaine de la maladie. Des manteaux et des fourrures s'entassaient sur les chaises; une trousse et un pardessus de médecin se trouvaient sur la table, où lettres et cartes déjà s'accumulaient.

May mena Archer dans le boudoir de la vieille dame. Ce fut là que Mrs Welland communiqua à son gendre, d'une voix basse, épouvantée, les détails de l'accident. La veille au soir, il s'était passé quelque chose de terrible et de mystérieux. Juste au moment où Mrs Mingott venait de finir sa patience, la sonnette de la porte avait retenti, et une dame soigneusement voilée, que les domestiques ne reconnurent pas tout d'abord, avait demandé à être introduite.

Le maître d'hôtel, au son d'une voix familière, avait ouvert les portes du boudoir en annonçant: «Mrs Julius Beaufort.» Les deux dames avaient dû rester ensemble, estimait-il une heure à peu près. Quand Mrs Mingott sonna, Mrs Beaufort s'était déjà esquivée, et la vieille dame était seule, assise dans son grand fauteuil, toute blanche et effrayante à voir. Elle fit signe au maître d'hôtel de l'aider à regagner sa chambre. Sa femme de chambre la mit au lit et se retira. Mais à trois heures du matin, la sonnette retentit encore, et les deux domestiques accoururent à cet appel insolite (la vieille Catherine dormait ordinairement comme un enfant). C'est alors qu'ils avaient trouvé leur maîtresse appuyée contré les oreillers, les lèvres grimaçantes, tandis qu'une de ses petites mains pendait inerte au bout de l'énorme bras.

L'attaque était légère; mais l'alarme avait été grande, et plus grande encore fut l'indignation quand on apprit, par les fragments de phrases que balbutia la malade, que Regina Beaufort était venue lui demander de soutenir son mari, de ne pas les «lâcher,» comme elle disait, en somme, d'engager toute la famille à couvrir et à patronner l'abominable scandale!

—Je lui ai dit: «L'honneur a toujours été l'honneur, et l'honnêteté l'honnêteté, dans la maison de Manson Mingott; et il en sera ainsi tant qu'on ne m'emmènera pas les pieds devant,» avait bégayé la vieille dame, avec la voix épaisse de l'hémiplégie. Et quand Regina Beaufort avait dit: «Mais mon nom, ma tante, mon nom est Regina Dallas,» j'ai dit: «Ton nom était Beaufort quand il t'a couverte de bijoux, et doit rester Beaufort maintenant qu'il t'a couverte de honte.»

Mrs Lovell Mingott, qui écrivait dans une pièce voisine, vint se mêler à l'entretien. De leur temps, disaient les deux belles-sœurs, une femme dans le cas de Regina n'avait qu'une idée: s'effacer et disparaître avec son mari.

—On dit que le collier d'émeraudes qu'elle portait à l'opéra vendredi dernier, ajouta Mrs Lovell Mingott, avait été envoyé par le bijoutier, à condition, dans la journée. Je me demande s'il le reverra jamais.

Archer écoutait l'inexorable chœur. Lui aussi était trop profondément imbu du code de l'honnêteté financière pour céder à la pitié: une probité sans tache était le «noblesse oblige» du vieux New-York des affaires. Pour Mrs Beaufort, Archer éprouvait certainement plus de compassion que n'en témoignaient ses parents indignés; mais-il lui semblait que le lien entre mari et femme, même s'il pouvait se briser dans la prospérité, devenait indissoluble dans l'infortune. Comme le disait Mr Letterblair, la place d'une femme était à côté de son mari dans l'adversité. Quant à la société, il y a des malheurs dont elle s'éloigne; et la prétention inouïe de Mrs Beaufort d'y trouver un appui semblait faire d'elle presque la complice du banquier. Couvrir un déshonneur, c'était la seule chose à quoi la famille en tant qu'institution dût se refuser.

La femme de chambre mulâtre pria Mrs Lovell Mingott de passer dans le vestibule, et peu après, cette dernière revint, fronçant les sourcils.

—Ma belle-mère veut que je télégraphie à Ellen Olenska. J'avais écrit à Ellen, bien entendu, ainsi qu'à Medora; mais il paraît que cela ne suffit pas. Je dois envoyer une dépêche immédiatement, et lui dire qu'elle vienne seule.

May proposa:

—Voulez-vous que j'écrive le télégramme, ma tante? S'il part tout de suite, Ellen pourra prendre le train de demain matin.

Elle prononça les deux syllabes «Ellen» d'une voix claire, comme si elle tapait sur deux clochettes d'argent.

—Comment faire? dit Mrs Lovell Mingott. Jasper et le valet de pied sont tous les deux sortis pour porter des lettres et des télégrammes.

May se retourna vers son mari avec un sourire:

—Newland s'en chargera. Voulez-vous porter le télégramme, Newland?

Archer acquiesça, et elle s'assit devant le bonheur-du-jour en palissandre pour écrire la dépêche. Elle la sécha soigneusement et la tendit à Archer.

—Quel dommage que vous, deviez justement vous croiser avec Ellen!—Newland, ajouta-t-elle, en se tournant vers sa mère, est obligé d'aller à Washington pour une affaire de brevet qui vient devant la Cour Suprême.

Sur le point de sortir, Archer entendit sa belle-mère qui disait, s'adressant probablement à Mrs. Lovell Mingott:

—Pourquoi vous fait-elle appeler Ellen Olenska? et la voix cristalline de May reprit: Peut-être veut-elle insister encore une fois pour qu'Ellen retourne auprès de son mari.

La porte de la maison se referma, et Archer se dirigea d'un pas pressé vers le bureau télégraphique.

—O—ol—ol—Comment ça s'écrit-il? demanda la voix aigre de la jeune télégraphiste à qui Archer tendait la dépêche.

—Olenska—O—len—ska, répéta-t-il, reprenant le télégramme pour inscrire le nom en caractères plus lisibles au-dessus de la large écriture enfantine de May.

—C'est un nom bien exotique pour notre quartier, fit une voix inattendue, et Archer, se retournant, vit auprès de lui Lawrence Lefferts. Imperturbable, celui-ci tirait sa belle moustache, en affectant de ne pas regarder la dépêche.

—Je pensais bien vous rencontrer ici, Newland. En apprenant l'attaque de la vieille Mrs Mingott, je suis parti pour demander des nouvelles, et je vous ai aperçu tournant le coin. Vous en venez, je suppose?

Archer fit signe que oui, et poussa le télégramme sous le guichet.

—Ça va mal, hein? continua Lefferts. On avertit la famille? Ça doit être grave, si vous y comprenez la comtesse Olenska!

Les lèvres d'Archer se serrèrent et il eut une furieuse envie de gifler ce long, élégant et vaniteux visage.

—Qu'entendez-vous par là? questionna-t-il sèchement.

Lefferts, qui d'ordinaire évitait les discussions, leva les sourcils, comme pour rappeler à son compagnon que derrière le grillage se tenait une oreille attentive. Rien n'était de plus mauvais ton (Lefferts le faisait comprendre par ce geste) que de se quereller dans un lieu public.

Archer était exaspéré; mais il fallait éviter un incident sur le nom de MmeOlenska. Il paya le télégramme, et les deux jeunes gens sortirent ensemble. Dans la rue, Archer, ayant retrouvé son sang-froid, déclara que Mrs Mingott allait beaucoup mieux. Lefferts se déclara heureux et soulagé et s'empressa de passer à la faillite de Beaufort qui était annoncée par tous les journaux, reléguant au second plan la nouvelle de l'attaque de Mrs Mingott.

Tout New-York était contristé par l'histoire du déshonneur de Beaufort. Quant à Mrs Beaufort, depuis sa démarche nocturne auprès de Mrs Manson Mingott, on la trouvait plus cynique encore que lui. Pourtant elle n'avait pas l'excuse d'une origine étrangère. Il y avait un certain plaisir à se rappeler que Beaufort était un étranger; mais si une Dallas de la Caroline du Sud prenait parti pour lui, et disait avec désinvolture qu'il rétablirait bientôt sa situation, l'argument perdait de sa valeur. Il n'y avait plus qu'à plaindre les malheureuses victimes, telles que Medora Manson, les pauvres vieilles Miss Lanning, et d'autres dames de bonnes familles, mal conseillées, qui, si elles avaient seulement écouté Mr Henry van der Luyden...

—Ce que les Beaufort ont de mieux à faire,—disait Mrs Archer, se résumant comme pour un diagnostic,—c'est d'aller vivre dans la petite propriété de Regina dans la Caroline du Nord. Beaufort a toujours eu une écurie de courses: il pourrait faire l'élevage de trotteurs. Je croirais volontiers qu'il a toutes les qualités d'un excellent maquignon.

Le lendemain, Mrs Manson Mingott allait beaucoup mieux; elle avait retrouvé assez de voix pour ordonner que le nom des Beaufort ne fut plus prononcé devant elle. Quand vint le Dr Bencomb, elle demanda quelle mouche piquait sa famille de faire tant d'embarras autour de sa santé.

—Voilà ce qui arrive aux gens de mon âge quand ils s'obstinent à manger du poulet en mayonnaise le soir, observa-t-elle; et, le médecin ayant changé fort à propos son régime, l'attaque prit le nom d'indigestion.

Cependant, malgré la fermeté de son attitude, la vieille Catherine ne se remit pas tout à fait d'aplomb. Cette indifférence qui est un effet de l'âge n'avait pas diminué sa curiosité pour les affaires des autres, mais lui avait enlevé toute pitié pour leurs chagrins. Elle parut n'éprouver aucune difficulté à chasser le désastre Beaufort de sa pensée. Mais, pour la première fois, elle commença de s'intéresser à certains membres de sa famille auxquels jusqu'alors elle n'avait témoigné aucun intérêt.

Mr Welland, en particulier, eut ce privilège d'attirer son attention. C'était celui de ses gendres qu'elle avait le plus constamment ignoré, et tous les efforts de sa femme pour le représenter comme un esprit rare (si seulement il avait voulu se faire valoir) n'avaient provoqué chez elle qu'un gloussement de dérision. Mais comme valétudinaire il méritait la considération; Mrs Mingott l'invita à venir la voir, afin de comparer leurs régimes, dès que sa température le permettrait.

Vingt-quatre heures après l'envoi de la dépêche à MmeOlenska, un télégramme annonça qu'elle arriverait de Washington le lendemain soir. Qui prendrait le bac pour aller la chercher au terminus de Jersey City? Chez les Welland, où les Newland Archer se trouvaient à déjeuner, la difficulté semblait aussi insurmontable que si le Hudson avait été l'Atlantique, et la discussion devint très animée. Mrs Welland ne pouvait aller à la rencontre de sa nièce puisqu'elle devait accompagner son mari chez Mrs Mingott, et qu'il fallait garder le coupé pour ramener Mr Welland, s'il se trouvait trop impressionné par cette première visite à sa belle-mère après l'attaque. Les fils Welland seraient à leurs affaires. La voiture de Mrs Mingott devait aller chercher Mr Lovell Mingott, qui arrivait à cette même heure à une autre gare, et on ne pouvait demander à May, par un soir d'hiver, d'aller seule jusqu'à Jersey City, même dans sa voiture. Pourtant, ce serait peu aimable, et contraire au désir de Mrs Mingott, de laisser arriver MmeOlenska sans qu'un membre de la famille l'attendît à la gare. Archer proposa:

—Voulez-vous que j'aille la chercher? Je peux facilement quitter mon bureau assez tôt pour retrouver le coupé au bac, si May veut l'y envoyer.

Pendant qu'il parlait, il sentait son cœur battre follement.

Mrs Welland poussa un soupir de soulagement, et May enveloppa son mari d'un sourire approbateur.

—Vous voyez, maman, tout s'arrange, dit-elle, se penchant pour déposer un baiser d'adieu sur le front inquiet de sa mère.

Le coupé de May l'attendait à la porte. En s'installant, elle dit à son mari:

—Expliquez-moi comment vous pourrez aller demain au-devant d'Ellen, et la ramener, si vous partez pour Washington?

—Je ne vais plus à Washington. Le procès est ajourné.

—C'est singulier. J'ai vu ce matin un mot de Mr Letterblair, adressé à maman, disant qu'il allait demain à Washington pour une grosse affaire de brevets qu'il doit plaider devant la Cour Suprême. Vous m'avez bien dit que c'était une affaire de brevets, n'est-ce pas?

—Justement; nous ne pouvons pas tous y aller et Letterblair a décidé ce matin qu'il irait.

—Alors l'affaire n'est pas ajournée? continua-t-elle, avec une insistance qui lui ressemblait si peu qu'Archer sentit le sang lui monter au visage.

—L'affaire, non, mais mon départ, répondit-il, maudissant toutes les explications inutiles qu'il avait données pour préparer son voyage. Où avait-il lu que les menteurs adroits donnent des explications, mais que les plus adroits n'en donnent pas? Ce qui lui était odieux, c'était moins encore de faire un accroc à la vérité, que de voir May s'appliquer à faire semblant qu'elle ne remarquait pas son mensonge.

—Je n'irai que plus tard, et cela se trouve bien, puisque cela arrange votre famille, continua-t-il, dissimulant son irritation sous un accent ironique.

À cet instant, leurs regards se croisèrent, et peut-être leurs pensées se pénétrèrent plus avant que l'un et l'autre ne l'auraient désiré.

—Oui, acquiesça May avec un sourire voulu, cela tombe très bien que vous puissiez aller au-devant d'Ellen. Cela fait plaisir à maman.

—J'en suis enchanté.

La voiture s'arrêta à la station de tramway où Newland devait descendre pour regagner Wall Street. May posa sa main sur celle de son mari:

—Adieu, mon chéri, dit-elle.

Ses yeux étaient si bleus qu'il se demanda plus tard s'il ne les avait pas vus briller à travers des larmes.

Il traversa rapidement le square, se répétant, comme dans une sorte de chant intérieur:

—Il faut deux bonnes heures pour aller de Jersey City chez la vieille Catherine; deux bonnes heures, et peut-être plus...

L'élégant coupé bleu de May, cadeau de noces des Welland, et dont le vernis était encore neuf, attendait Archer au bac. Il y monta et y fut transporté confortablement à Jersey City.

C'était un après-midi sombre et neigeux, et les becs de gaz éclairaient faiblement la grande gare bruyante. Pendant qu'il arpentait le quai, Archer pensait à ces prophètes qui annonçaient qu'un tunnel passerait un jour sous l'Hudson, et amènerait directement à New-York les trains de Pennsylvanie. C'était la confrérie des visionnaires, de ceux qui prédisaient également des machines volantes, des bateaux traversant l'Atlantique en cinq jours, l'électricité remplaçant le gaz, la télégraphie sans fil, et autres merveilles des Mille et une nuits.

—Tout cela m'est bien égal, songeait-il, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui un tunnel sous l'Hudson.

Avec une joie d'écolier, il se figurait MmeOlenska descendant du train; il l'apercevrait de très loin, parmi les visages indifférents. Elle s'appuierait à son bras; il la guiderait vers la voiture; ils s'approcheraient lentement du bac, patinant sur le quai encombré de chevaux, de lourdes charrettes qui s'ébranlaient sous les vociférations des conducteurs. Et puis viendrait le silence soudain du départ, quand, sur le bac, ils seraient assis côte à côte, dans la voiture, sous la neige, tandis que la rive semblerait les fuir.

La lointaine clameur du train s'approcha; puis la locomotive s'engouffra sous le hall. Archer se poussa à travers la foule, fouillant fiévreusement du regard chaque fenêtre des voitures haut perchées. Tout à coup, à deux pas de lui, il aperçut MmeOlenska. Elle était très pâle: la surprise se lisait dans ses yeux. Leurs mains s'unirent, Archer sentit le bras d'Ellen glisser sous le sien. Il lui fraya un passage dans la foule; puis, tout se passa comme il l'avait rêvé. Il l'installa dans le coupé avec ses bagages, et eut plus tard le vague souvenir de l'avoir dûment rassurée sur la santé de sa grand'mère, et de lui avoir résumé la situation de Beaufort. Il fut frappé du ton qu'elle eut pour dire: «Pauvre Regina!» Pendant ce temps la voiture sortait de la gare et descendait la pente qui conduisait au quai, entre les chevaux effarés, les fourgons en attente. Tout à coup, ils croisèrent un corbillard vide. Oh! ce corbillard! Ellen ferma les yeux et saisit la main d'Archer.

—Pourvu que ce ne soit pas un avertissement. Pauvre grand'mère!

—Mais non! Elle va beaucoup mieux; elle va très bien, vraiment. Là, nous l'avons dépassé! s'écria-t-il, comme si on avait conjuré le mauvais sort.

Quand la voiture s'engagea sur le bac, il se pencha, défit le bouton qui fermait l'étroit gant brun de la main qu'il tenait encore, et en baisa la paume. Elle se dégagea doucement. Il dit:

—Vous ne comptiez pas me voir aujourd'hui?

—Certes non.

—J'ai failli vous manquer. J'avais tout arrangé pour aller vous retrouver à Washington. Nous nous serions croisés.

Elle poussa un petit oui, comme effrayée qu'ils eussent été si près de se manquer.

—Savez-vous que je me rappelais à peine comment vous êtes?

—Comment je suis?

—Je veux dire... Comment vous expliquer? C'est toujours la même chose: à chaque rencontre, c'est comme si je vous voyais pour la première fois, comme si vous m'arriviez... de l'inconnu.

—Oui... je comprends.

—Est-ce que?... Moi aussi, pour vous?

Elle se tourna du côté de la vitre. Il l'appela:

—Ellen! Ellen! Ellen!

Elle ne répondit pas; et, sans plus rien dire, il regarda son profil s'effacer peu à peu dans le crépuscule rayé de neige. Qu'avait-elle fait pendant ces quatre longs mois? Combien peu ils se connaissaient, après tout! Les minutes passaient; mais il avait oublié tout ce qu'il voulait lui dire; il ne savait que méditer sur le mystère par lequel ils se trouvaient à la fois unis et si séparés. Être assis l'un contre l'autre sans même se voir, n'était-ce pas l'image de leur destin?

—Quelle jolie voiture! Est-ce celle de May? demanda-t-elle tout à coup.

—Oui.

—Alors, c'est elle qui vous a envoyé pour me chercher? Comme c'est aimable!

Un moment de silence; puis il dit d'une voix changée:

—Le secrétaire de votre mari est venu me voir le lendemain du jour où nous nous sommes rencontrés à Boston.

Dans sa courte lettre à MmeOlenska, Archer s'était gardé de mentionner la visite de M. Rivière. Mais aussi, pourquoi lui rappelait-elle qu'ils étaient dans la voiture de May? Il allait voir, à son tour, si une allusion à M. Rivière lui serait agréable! Comme en d'autres occasions où il avait cru la troubler, la jeune femme ne trahit aucune surprise. Elle s'informa:

—M. Rivière est allé vous voir?

—Ne le saviez-vous pas?

—Nullement.

—Et cela ne vous étonne pas?

Elle hésita.

—Qu'y a-t-il à cela d'étonnant? M. Rivière m'a dit à Boston qu'il vous connaissait, qu'il vous avait rencontré, je crois, en Angleterre.

—Ellen, je veux vous demander une chose.

—Laquelle?

—C'est M. Rivière qui vous a aidée à partir quand vous avez quitté votre mari?

Le cœur du jeune homme battait à se rompre. À cette question, garderait-elle son calme?

—C'est lui. Je lui ai beaucoup d'obligation, ajouta-t-elle sans que sa voix tranquille fût en rien altérée.

L'accent était si naturel qu'Archer se tranquillisa. Encore une fois, elle était parvenue par sa seule simplicité à lui faire sentir qu'il agissait avec la banalité la plus risible, au moment même où il croyait jeter les conventions par-dessus bord.

—Je crois que vous êtes la femme la plus sincère que j'aie jamais connue!

—Une des plus vraies... répondit-elle, avec une voix caressante comme un sourire.

—Le mot importe peu... Vous regardez les choses en face.

—Ah! il l'a bien fallu. J'ai dû fixer mes yeux sur la Gorgone.

—Eh bien! elle ne vous a pas aveuglée.

—Elle n'aveugle pas, elle brûle les larmes.

La réponse semblait monter d'une profondeur d'expérience qu'il ne pouvait atteindre. La lente avance du bac avait cessé; sa proue se heurta contre les pilotis du quai avec une violence qui fit chanceler le coupé, et jeta Archer et MmeOlenska l'un contre l'autre. Le jeune homme, frémissant, sentit sur lui la pression de l'épaule d'Ellen. Il lui passa le bras autour de la taille.

—Ellen, fit-il brusquement, comprenez-moi: ceci ne peut pas durer.

—Qu'est-ce qui ne peut pas durer?

—Que nous soyons ainsi, ensemble et séparés.

—Vous n'auriez pas dû venir, dit-elle, la gorge serrée.

Tout à coup elle se retourna, l'entoura de ses bras et mit un baiser sur ses lèvres. La voiture s'ébranla et s'emplit de lumière, en passant sous un réverbère. Ellen recula, et tous deux restèrent silencieux et immobiles pendant que le coupé se dégageait des abords de l'embarcadère. Quand ils eurent gagné la rue, Archer se mit à parler avec volubilité.

—Ne craignez rien. Vous n'avez pas besoin de vous renfoncer ainsi dans votre coin: un baiser volé n'est pas ce que je veux. Je devine ce qui se passe en vous; vous estimez que le sentiment qui nous unit ne doit pas s'amoindrir dans une intrigue. Je n'aurais pas pu vous parler ainsi hier, parce que, quand nous sommes séparés et que j'aspire à vous revoir, tout mon être s'enflamme et chacune de mes pensées me brûle. Mais vous arrivez, et votre présence dépasse tellement mes souvenirs! Ce que je veux de vous, c'est tellement plus qu'une heure ou deux de temps en temps, avec des siècles d'attente et de soif dans l'intervalle! Et si je puis rester ainsi tranquille à côté de vous, c'est que j'ai dans ma tête une autre vision, et aussi la confiance qu'elle se réalisera.

Elle ne répondit pas tout de suite; puis très bas:

—De quelle vision voulez-vous parler?

—Vous le savez. Et aussi qu'elle se réalisera.

—Vous et moi réunis?

Elle éclata d'un rire soudain et dur.

—Pour me proposer une telle vision, vous choisissez bien l'endroit!

—Le coupé de ma femme? Descendons et marchons, alors. Un peu de neige ne vous fait pas peur.

Elle rit encore, mais plus doucement.

—Non, je ne descendrai pas. J'ai hâte d'arriver chez grand-mère. Vous allez rester assis à côté de moi, et nous envisagerons ensemble non des rêves, mais des réalités.

—Je ne sais pas ce que vous entendez par des réalités. Pour moi, il n'y en a qu'une.

Elle ne répondit que par un long silence, pendant lequel la voiture descendait une obscure rue transversale pour déboucher dans la lumière éclatante de la Cinquième Avenue.

—Vous voudriez donc faire de moi votre maîtresse, puisque je ne peux pas être votre femme? demanda-t-elle.

Cette question directe le déconcerta. Maîtresse, c'était là un mot que les femmes de son monde évitaient de prononcer.

Décontenancé, il balbutia:

—Ce que je veux, c'est partir avec vous pour un monde où des mots comme celui-là,—des catégories comme celles-là,—n'existent pas: où nous serons simplement deux êtres qui s'aiment, qui sont tout l'un pour l'autre, pour lesquels le monde ne compte pas...

Elle poussa un long soupir, qui s'acheva en un rire amer.

—Oh! mon ami! Où est-il, ce pays? Y êtes-vous jamais allé?

Archer restait silencieux. Elle continua:

—J'en connais tant qui ont essayé de le trouver; et, croyez-moi, ils sont tous descendus par erreur aux stations d'à côté, à Boulogne, à Pise, à Monte-Carlo, et ils y retrouvaient toujours le même vieux monde qu'ils voulaient abandonner, seulement plus petit, plus mesquin, plus laid.

Archer ne lui connaissait pas cette âpreté de langage.

—Je vois, dit-il enfin: la Gorgone a brûlé vos larmes.

—Et elle m'a ouvert les yeux. Ce n'est pas vrai de dire qu'elle rend les gens aveugles. Au contraire, elle leur ouvre les yeux tout grands, elle leur coupe les paupières. Et l'on ne connaît plus jamais l'obscurité bienfaisante. Parmi les supplices qu'ont inventés les Chinois, n'en est-il pas un de ce genre?

La voiture avait traversé la Quarante-deuxième Rue au trot rapide d'un cheval vigoureux. Archer était oppressé par le sentiment des minutes perdues, des paroles vaines.

—Maintenant, dit-il, qu'allons-nous faire?

—Nous? Il n'y a pas de nous dans ce sens-là! Nous ne sommes l'un près de l'autre qu'à condition de rester séparés. Alors seulement nous pouvons être nous-mêmes. Autrement, nous serons Newland Archer, le mari de la cousine d'Ellen Olenska, et Ellen Olenska, la cousine de la femme de Newland Archer, volant un bonheur qui ne leur appartient pas.

—Ah! je n'en suis plus là! gémit Archer.

—Vous ne savez pas ce que vous me demandez, dit-elle; et moi je le sais, ajouta-t-elle d'une voix singulière.

Il resta silencieux, abîmé dans sa douleur. Puis, dans l'obscurité de la voiture, il chercha le porte-voix et donna l'ordre au cocher d'arrêter.

—Pourquoi nous arrêtons-nous? Nous ne sommes pas arrivés, s'écria MmeOlenska.

—Je descends ici, bégaya-t-il, et il sauta sur le pavé.

À la lueur d'un réverbère, il vit le visage bouleversé de la jeune femme, le mouvement instinctif qu'elle fit pour le retenir. Il ferma la portière et s'y appuya un moment.

—Vous avez raison, je n'aurais pas dû venir aujourd'hui, dit-il, en baissant la voix pour ne pas être entendu du cocher.

Elle se pencha en avant et sembla prête à parler, mais déjà il avait donné l'ordre de repartir. La voiture s'éloignait. Archer resta cloué sur place. La neige avait cessé, et un vent cinglant le frappait au visage. Tout à coup il sentit quelque chose de raide et de froid sur ses cils: il pleurait, et le vent avait gelé ses larmes.

Il mit ses mains dans ses poches et descendit la Cinquième Avenue, pour rentrer chez lui.

Ce soir-là, quand Archer descendit, il ne trouva personne au salon. Il devait dîner seul avec sa femme; toutes les sorties du soir avaient été suspendues depuis la maladie de Mrs Manson Mingott, et il fut surpris que May, si exacte, ne l'eût pas devancé.

Elle apparut enfin, en robe décolletée étroitement lacée: le protocole de leur monde exigeait la grande toilette, même en famille. Pas une coque ne manquait aux rouleaux compliqués de ses cheveux blonds. Mais Archer lui trouva le teint pâle et les traits tirés.

—Qu'êtes-vous devenu? demanda-t-elle. Je vous ai attendu chez grand'mère. Ellen est arrivée seule, disant qu'elle vous avait laissé en route, que vous aviez dû courir à vos affaires. Rien de fâcheux?

—Non; quelques lettres à expédier.

—Je regrette bien que vous ne soyez pas venu chez grand'mère; sans doute ces lettres étaient urgentes?

—Oui, fit-il, gêné par cette insistance.

C'est vrai qu'il avait promis, le matin, d'aller retrouver May chez sa grand'mère. Cela l'irritait qu'un si léger manquement fût relevé contre lui après deux ans de mariage. Il était las de vivre dans la fiction d'une lune de miel qui avait les exigences de la passion sans en avoir la chaleur.

Pendant le dîner, May lui apprit la nouvelle qui courait New-York. On disait que les Beaufort ne quittaient pas la ville, que Beaufort allait entrer dans une affaire d'assurances. Un tel aplomb passait toute imagination. Puis la conversation tourna dans l'étroit cercle habituel; mais Archer remarqua que sa femme ne fit aucune allusion à MmeOlenska, ni à l'accueil qu'avait fait à celle-ci la vieille Catherine. Ce silence ne laissait pas d'avoir quelque chose d'inquiétant.

Dans la bibliothèque, Archer alluma une cigarette et ouvrit un livre, tandis que May prenait son panier à ouvrage, et, approchant un fauteuil de la lampe voilée de vert, découvrait un coussin qu'elle brodait pour Newland. Elle n'était pas trop habile ouvrière: ses grandes mains fortes étaient faites pour tenir les guides ou la rame. Mais toutes les femmes brodant des coussins pour leurs maris, elle n'aurait pas manqué à cet acte de dévotion conjugale.

Archer, quand il levait les yeux, la voyait penchée sur son métier. Ses manches courtes, bordées de ruches, découvraient ses bras ronds et fermes; le saphir de ses fiançailles brillait à sa main gauche, au-dessus de sa large alliance d'or, et l'autre main perçait lentement et laborieusement le canevas. En la voyant assise ainsi, sous la lampe, Archer se disait avec une sorte de découragement qu'il saurait toujours toutes les pensées que recelait ce front pur; que jamais, au cours des années à venir, elle ne le surprendrait par une fantaisie, une idée nouvelle, une faiblesse, une violence ou une émotion. Pendant leurs courtes fiançailles, elle avait épuisé tout ce qu'il y avait en elle de poétique et de romanesque. Maintenant, May mûrissait tranquillement, en une exacte reproduction de sa mère; et mystérieusement, et par suite du même développement, elle tendait à faire de lui un second Mr Welland. Il posa son livre et se leva. Elle redressa la tête.

—Qu'y a-t-il?

—On étouffe ici. J'ai besoin d'air.

Il ouvrit les rideaux, releva le châssis à guillotine, et se pencha sur la nuit glacée. Ne plus voir May, assise près de la table, sous la lampe; apercevoir d'autres existences en dehors de la sienne, d'autres villes au delà de New-York, et tout un monde au delà de son monde, cela le soulageait; l'air en devenait plus respirable. Il resta quelques minutes ainsi, accoudé dans l'obscurité. Puis il entendit May qui appelait.

—Newland! Fermez la fenêtre; vous allez mourir de froid.

Il baissa le carreau et se retourna.

«Mourir de froid? pensa-t-il; mais ne suis-je pas déjà mort? n'y a-t-il pas des mois et des mois que ma vie est pareille à la mort?»

Une semaine se passa. Archer n'entendait plus parler de MmeOlenska, et il se rendait compte que le nom de la jeune femme ne serait prononcé devant lui par aucun membre de la famille. Il ne faisait rien pour essayer de la voir. Une résolution germait en lui depuis qu'il s'était penché à la fenêtre de sa bibliothèque dans la nuit glacée. La force grandissante de cette résolution lui donnait du calme pour supporter l'attente.

Enfin, Mrs Manson Mingott lui fit dire qu'elle souhaitait le voir. Son cœur battait violemment quand il sonna chez la vieille Mrs Mingott. Il était là, sur les marches du seuil: derrière la porte, derrière les rideaux du boudoir de damas jaune, la comtesse Olenska l'attendait sûrement. Dans un moment, il la verrait; il pourrait lui parler, avant d'être introduit dans la chambre de la malade. Il voulait seulement lui poser une question; après, il savait ce qu'il aurait à faire... Quelle ne fut pas sa déception, quand il ne trouva que la mulâtresse qui l'introduisit auprès de la vieille Catherine!

L'aïeule était assise dans un vaste fauteuil près de son lit; à côté d'elle, un guéridon d'acajou portait une lampe de bronze au globe gravé, voilé sous un papier vert. Archer ne remarqua sur son visage aucune trace de la récente attaque. Elle était seulement plus pâle, avec des ombres plus noires dans les plis de son visage trop gras. Dans son bonnet tuyauté, attaché par un nœud empesé entre ses deux premiers mentons, le fichu de mousseline croisé sur les vagues de sa robe de chambre violette, on aurait pu la prendre pour le portrait de quelque aïeule bienveillante et avisée, gonflée outre mesure par les plaisirs gastronomiques.

Elle tendit à Archer une des petites mains qui étaient nichées sur ses larges genoux comme des souris blanches.

—Sapho, dit-elle à la femme de chambre, ne laissez entrer personne. Si mes filles me demandent, dites que je dors.

La mulâtresse disparut et la vieille dame se retourna vers son petit-fils.

—Mon cher, suis-je tout à fait affreuse à voir? demanda-t-elle gaîment, en ramenant sur le promontoire de sa poitrine les plis de batiste. Mes filles disent que ça n'a pas d'importance à mon âge, comme si la laideur n'était pas pire à mesure qu'elle devient plus difficile à cacher!

—Ma chère grand'mère, vous êtes mieux que jamais, répondit Archer sur le même ton d'empressement, mieux que personne...

La vieille dame renversa la tête en riant.

—Excepté Ellen! s'amusa-t-elle à dire, en clignant des yeux malicieusement; et avant qu'il pût répondre, elle ajouta:

—Elle était donc bien belle, le jour où tu as été la chercher à la gare? Est-ce parce que tu le lui as dit qu'elle a dû te déposer en route? De mon temps, les jeunes gens ne quittaient ainsi les jolies femmes que si elles les y obligeaient... Quel malheur qu'elle ne se soit pas mariée avec toi! Je le lui ai répété cent fois...

Archer se demanda si la maladie avait affaibli les facultés de la vieille dame; mais déjà elle continuait:

—Eh! bien, j'ai tout arrangé: Ellen va rester avec moi: la famille dira ce qu'elle voudra. Tu as su comme ils étaient tous après moi, Lovell et Letterblair et Augusta Welland: ils voulaient que je lui coupe les vivres: histoire de lui dicter sa conduite. Ils ont cru m'avoir décidée quand je ne sais quel secrétaire est arrivé avec les dernières propositions du mari. Le gaillard se montrait généreux. Et après tout, le mariage est le mariage, l'argent est l'argent: je ne savais que répondre.

Elle s'arrêta court, respirant longuement, comme si de parler lui était devenu un effort.

—Mais aussitôt que j'ai revu Ellen, j'ai dit: «Toi, mon joli oiseau, t'enfermer encore dans cette cage conjugale? Jamais!» Et maintenant, c'est arrangé; elle va rester ici pour soigner sa grand'mère tant qu'il y aura une grand'mère à soigner.

Le jeune homme écoutait, les veines brûlantes. Dans la confusion de son esprit, il savait à peine si la nouvelle lui causait de la joie ou du chagrin. Il s'était si bien résolu à un autre parti, qu'il ne pouvait ajuster ses pensées à celui-ci. Mais peu à peu, un repos délicieux l'envahit. Les difficultés s'éloignaient, miraculeusement. Ellen avait consenti à venir vivre avec sa grand'mère; c'était donc qu'elle s'avouait ne pouvoir renoncer à lui. C'était sa réponse à l'appel suprême de l'autre jour. Si elle ne voulait pas faire le dernier pas, elle cédait pourtant à demi. Il s'abandonnait à cette pensée avec le soulagement d'un homme qui a été prêt à tout risquer, et goûte soudain la dangereuse douceur de la sécurité...

—Elle n'aurait pas pu retourner auprès de son mari, c'était impossible! s'écria-t-il.

—Ah! mon cher, j'ai toujours su que tu étais pour elle, et c'est pourquoi je t'ai fait venir. Car tu vois,—elle redressa la tête autant que le lui permettaient ses doubles mentons, et le regarda en plein dans les yeux,—tu vois, nous aurons encore à combattre. À moi toute seule, je ne suis pas de force, il faut que tu viennes à mon aide.

—Moi? balbutia-t-il.

—Pourquoi pas?—Elle fixa sur lui des regards devenus soudain coupants comme des lames de couteau. Sa main quitta le bras de son fauteuil pour aller se poser sur celle du jeune homme, qu'elle agrippa de ses petits ongles pareils à des griffes d'oiseau.—Pourquoi pas? répéta-t-elle.

Archer, sous ce regard, reprit possession de lui-même.

—Chère grand'mère, vous pouvez très bien tenir contre eux tous, à vous toute seule; mais, si vous avez besoin de moi, je serai derrière vous.

—Alors nous voilà sauvés! soupira-t-elle; et, lui souriant avec toute son ancienne finesse, elle ajouta, calant sa tête sur ses oreillers: J'ai toujours pensé que tu serais avec nous; sais-tu pourquoi? C'est qu'ils ne prononcent jamais ton nom quand ils ressassent leur antienne au sujet du retour d'Ellen chez Olenski.

Il eut un sursaut: cette perspicacité l'effrayait. Il demanda:

—Quand pourrai-je voir MmeOlenska?

La vieille dame joua toute la pantomime de l'espièglerie.

—Pas aujourd'hui. Une de nous à la fois, s'il te plaît! MmeOlenska est sortie.

Il rougit. La déconvenue était cruelle. Mrs Mingott continua:

—Elle est sortie, mon enfant, sortie dans ma voiture, pour aller voir Regina Beaufort!

Elle s'arrêta, laissant cette déclaration produire tout son effet.

—Voilà où nous en sommes déjà! Le lendemain de son arrivée, elle a mis son plus beau chapeau, et m'a dit avec un parfait sang-froid qu'elle allait voir Regina Beaufort. J'ai répondu: «Je ne la connais plus!—C'est votre petite nièce, une femme malheureuse!—La femme d'un misérable!—Et moi donc? Cependant toute ma famille veut que je retourne chez mon mari.» Eh! bien, à cela je n'ai rien trouvé à répondre et je lui ai permis d'y aller. Aujourd'hui je lui ai même permis d'y aller dans ma voiture!... Après tout, Regina est une femme courageuse, et Ellen aussi: et j'aime le courage par-dessus tout.

Archer se pencha et appuya ses lèvres sur la petite main qui tenait encore la sienne.

—Eh! Eh! Eh! Quelle main imagines-tu embrasser, jeune amoureux? Celle de ta femme, j'espère..., fît la vieille dame avec un gloussement moqueur; et comme il se levait pour partir, elle lui cria:

—Dis-lui les tendresses de sa grand'mère. Mais il vaut mieux ne pas lui parler de notre conversation.

Archer était abasourdi de ce que lui avait appris la vieille Catherine.

Que MmeOlenska fût accourue à l'appel de sa grand'mère, c'était tout naturel,—mais qu'elle se décidât ainsi à rester chez Mrs Mingott, maintenant que celle-ci était presque remise, cela s'expliquait moins facilement.

Archer était sûr que les considérations matérielles n'étaient pour rien dans cette nouvelle résolution. Elle avait eu d'autres raisons. Ces raisons, il n'avait pas à les chercher bien loin. En revenant de la gare, MmeOlenska lui avait dit qu'ils devaient vivre séparés l'un de l'autre; mais elle le lui avait dit la tête sur sa poitrine. Il la savait incapable d'un calcul de coquetterie. Elle luttait contre son sort, comme il avait lutté contre le sien: elle s'attachait de toutes ses forces à la résolution de ne pas trahir la confiance de May, de toute la famille. Mais dix jours s'étaient écoulés depuis son retour à New-York, et il n'avait fait aucune tentative pour la revoir. Avait-elle peut-être deviné qu'il méditait quelque projet désespéré? Redoutant sa propre faiblesse, n'avait-elle pas trouvé préférable d'accepter un compromis, et de rester à New-York?

Quant à Archer, à l'instant où il était arrivé chez Mrs Mingott, il était non seulement prêt à l'irrévocable, mais impatient de s'y jeter. Le cours nouveau des choses lui avait procuré un premier instant de détente; mais peu à peu il retrouvait toute sa répugnance pour la voie qui s'ouvrait devant lui. Cette voie, il la connaissait, pour l'avoir déjà parcourue; mais alors il était libre, il ne devait compte de ses actions à personne; il pouvait se prêter avec un détachement amusé au jeu clandestin de l'adultère. Maintenant, il apercevait sous un nouveau jour le rôle qui l'attendait. C'était le rôle de l'éternel mensonge: mensonge des sourires, des badinages, des gentillesses, mensonge de jour, mensonge de nuit, mensonge du regard, mensonge dans les caresses et mensonge même dans les querelles, mensonge de chaque parole et de chaque silence. Il y avait un temps pour la vie de garçon; la saison passée, il n'y fallait pas revenir. Bien sûr, Ellen Olenska n'était pas comme les autres femmes, ni lui comme les autres hommes: ils ne relevaient que de leur propre jugement. Oui, mais dans dix minutes il rentrerait chez lui, et là il retrouverait May, l'habitude de la vie conjugale, l'honneur du foyer, toutes les convenances que lui et les siens avaient toujours respectées.

Au coin de sa rue, il hésita, puis continua à descendre la Cinquième Avenue.

Devant lui, dans la nuit d'hiver, se dressait une grande maison sombre. Que de fois l'avait-il vue flamboyante de lumières, la tente des galas s'avançant sur le perron, une double file de voitures alignée dans la rue! Là, dans le jardin d'hiver qui étendait sa masse noire sur la rue transversale, il avait pris à May son premier baiser: c'était là, sous les lustres de la salle de bal, qu'il l'avait vue apparaître, svelte et gracieuse comme une jeune Diane.

Maintenant, la maison était noire comme la tombe, sauf la petite lueur de gaz qui montait des cuisines, et la lumière qui brillait à une des fenêtres de l'étage supérieur, dont les volets n'avaient pas été fermés. En arrivant au coin de la rue, Archer vit que la voiture arrêtée devant la porte était bien celle de Mrs Manson Mingott. Quelle aubaine pour Mr Sillerton Jackson, s'il était venu à passer! Archer avait été touché d'apprendre, par le récit de la vieille Catherine, l'attitude de MmeOlenska envers Mrs Beaufort; mais il savait assez quelle interprétation les salons et les cercles prêteraient aux visites de MmeOlenska chez sa cousine. Il s'arrêta et regarda la fenêtre éclairée. Sans doute les deux femmes étaient assises ensemble dans cette chambre...

Archer se trouvait presque seul dans la perspective nocturne de la Cinquième Avenue. À l'heure où tout le monde était rentré s'habiller pour le dîner, la sortie d'Ellen passerait probablement inaperçue: tant mieux, se disait-il. Comme cette pensée lui traversait l'esprit, la porte s'ouvrit pour laisser passer la jeune femme. Derrière elle, une faible lueur vacillait, portée par quelqu'un qui avait dû l'éclairer. MmeOlenska se retourna pour faire un geste d'adieu, puis descendit le perron.

—Ellen! appela Archer à voix basse.

Elle tressaillit: et, juste au même moment, il vit deux jeunes gens d'allure élégante qui s'approchaient. Il y avait pour Archer, dans leurs pardessus, dans la manière dont leurs foulards de soie se croisaient sur leurs cravates blanches, quelque chose de familier. Ce n'était pas encore l'heure d'aller dîner en ville,—mais Archer se rappela que les Reggie Chivers, à quelques pas de là, allaient en bande ce soir même au théâtre et donnaient à dîner de bonne heure. À la lumière du réverbère, Archer reconnut Lawrence Lefferts et un des jeunes Chivers.

Le désir un peu puéril qu'on ne reconnût pas MmeOlenska devant la porte des Beaufort, s'évanouit dès qu'il sentit la chaleur pénétrante de la main d'Ellen dans la sienne.

—Je vous verrai donc: nous serons ensemble! s'écria-t-il, sachant à peine ce qu'il disait.

—Ah! répondit-elle, grand'mère vous a dit?

Sans la quitter des yeux, Archer vit que Lefferts et Chivers avaient discrètement traversé. Lui-même avait souvent pratiqué ce genre de solidarité masculine. Non, il ne pourrait se résigner à cette vie de mensonge et de complicités.

—Dès demain, dit-il, j'ai besoin de vous voir quelque part où nous soyons seuls.

—Seuls, à New-York? Mais il n'y a ni églises ni monuments.

—Il y a le Musée, répliqua-t-il. À deux heures et demie, je vous attendrai à l'entrée principale.

Sans répondre, elle monta rapidement dans la voiture. En s'éloignant, elle se pencha à la portière: Archer devina un signe d'adieu dans l'obscurité. Il resta les yeux fixés dans la direction où elle disparaissait, en proie à un tumulte de sentiments contradictoires. Il lui semblait, non pas avoir parlé à la femme qu'il aimait, mais à une autre, à une femme envers laquelle il avait contracté la dette du plaisir, mais dont il était déjà fatigué. Écœuré de ce vocabulaire de rendez-vous, qui avait trop servi, «elle viendra,» se dit-il avec une sorte d'amertume.

Le lendemain, Archer et Ellen se retrouvèrent sur le seuil du Musée. Leurs pas retentirent dans le vide des longues galeries sonores: ils s'arrêtèrent dans la salle où la collection Cesnola moisit dans une solitude inviolée et firent mine de regarder les mouvements souples du corps si jeune sous les épaisses fourrures; l'aile de héron bien plantée dans la toque de loutre; la petite boucle de cheveux sombres aplatie sur chaque joue comme une vrille de vigne. Comme toujours, il s'absorbait dans la contemplation des ravissants détails qui faisaient que la jeune femme était elle et non pas une autre.

Ce fut elle qui demanda:

—Qu'aviez-vous à me dire qui fût si grave et si pressé?

—Ce que j'avais à vous dire? C'est qu'à mon avis, si vous êtes venue à New-York, c'est que vous aviez peur.

—Peur de quoi?

—Vous craigniez que je ne vinsse vous rejoindre à Washington.

Elle regarda son manchon, le retournant dans ses mains nerveuses.

—C'est vrai, dit-elle à demi-voix.

—Alors?

—Alors... ceci vaut mieux, n'est-ce pas? reprit-elle avec un long soupir. Nous ferons moins de mal aux autres. Après tout, n'est-ce pas ce que vous avez toujours voulu?

—Nous rencontrer ainsi, en nous cachant?... Mais c'est juste le contraire de ce que je veux! Cela me fait horreur.

—À moi aussi! s'écria-t-elle, avec un profond soupir de soulagement.

—Eh bien! alors, c'est à mon tour de demander: N'imaginez-vous pas pour nous un meilleur avenir?

Elle pencha la tête. Ses mains, dans le manchon, s'agitaient toujours. On s'approchait; un gardien à casquette galonnée traversa la salle avec le pas errant d'un fantôme dans une nécropole. Simultanément, Archer et MmeOlenska se mirent à examiner la vitrine qui leur faisait face. Quand le personnage eut disparu dans une perspective de momies et de sarcophages, Archer renouvela sa question.

Au lieu de répondre, Ellen murmura:

—J'ai promis à grand'mère de rester avec elle parce qu'il m'a semblé que j'étais ici moins en danger.

—Moins en danger de m'aimer? demanda-t-il.

Le profil de la jeune femme resta immobile, mais Archer vit une larme glisser de sa paupière et se prendre aux mailles de son voile.

—Moins en danger de faire un mal irréparable. Ne soyons pas comme tous les autres! protesta-t-elle.

—Les autres? Pourquoi serais-je différent des autres? N'ai-je pas les mêmes désirs? Ne suis-je pas brûlé des mêmes ardeurs?

Elle le regarda avec une sorte de terreur, et Archer vit une faible rougeur colorer son visage.

—Eh bien! j'irai chez vous une fois, et puis nous nous dirons adieu: je partirai, hasarda-t-elle tout à coup, d'une voix basse, mais nette.

Le sang monta au front du jeune homme. Il lui semblait tenir dans ses mains son propre cœur, comme une coupe trop pleine que le moindre geste ferait déborder.

—Vous partirez? Que voulez-vous dire?

—Je retournerai chez mon mari.

—Et vous croyez que jamais j'y consentirai?

Elle leva sur lui des yeux troublés.

—Qu'y a-t-il d'autre à faire? Je ne veux pas rester ici et mentir aux gens qui ont eu pitié de moi.

—Mais c'est justement pourquoi je demande que nous partions ensemble!

—Et que nous brisions leurs existences, quand ils m'ont aidée à refaire la mienne?

Archer se leva brusquement et la regarda avec un désespoir muet.

—Quand viendrez-vous? dit-il enfin.

Elle hésita:

—Après-demain.

—Je vous attendrai.

Ils restèrent les yeux dans les yeux, Archer sur le pâle visage d'Ellen lisait l'intense rayonnement intérieur. Alors, il comprit que jamais auparavant il n'avait de ses yeux vu l'amour.

Archer rentra seul à pied. La nuit tombait quand il arriva chez lui. Il regarda les objets familiers du hall comme de l'autre côté de la tombe. May était sortie en voiture après le déjeuner et n'était pas encore rentrée. Content d'être seul, il entra dans la bibliothèque et se laissa tomber dans son fauteuil. Il n'avait plus conscience du temps qui passait. Une sorte de stupeur l'envahissait. «Cela devait être... Cela devait être...,» se répétait-il. Ce qu'il avait rêvé était si différent!

La porte s'ouvrit et May entra.

—Je suis horriblement en retard. Vous n'étiez pas inquiet? demanda-t-elle.

Il la regarda surpris:

—Est-ce qu'il est tard?

—Sept heures passées. Je vous soupçonne d'avoir dormi.

Elle rit. Ayant retiré les épingles de son chapeau de velours, elle le jeta sur le canapé. Elle avait le visage à la fois plus pâle et plus animé que de coutume.

—Je suis allée voir grand'mère, et comme je partais, Ellen est rentrée. Alors je suis restée, et nous avons causé longuement. Il y avait des siècles que nous n'avions vraiment causé!... Elle a été délicieuse, tout à fait comme l'ancienne Ellen. Je crains de ne pas avoir été juste pour elle dernièrement. J'ai cru quelquefois...

Archer se leva et alla s'appuyer contre la cheminée hors du cercle lumineux de la lampe.

—Qu'est-ce que vous avez cru?...

—Peut-être ne l'ai-je pas toujours comprise. Elle est trop différente. Elle fréquente des gens si bizarres. On dirait qu'elle prend plaisir à se singulariser. Cela tient sans doute à la vie agitée qu'elle a menée dans cette société d'Europe; nous devons lui paraître bien ennuyeux! Mais je ne veux plus être injuste pour elle.

Elle s'arrêta un peu haletante d'avoir, contre son habitude, parlé si longtemps. Elle avait les lèvres entr'ouvertes, une sombre rougeur aux joues. Archer, en la regardant, se rappela le mystérieux éclat qui avait inondé son visage dans le jardin de la mission à Saint-Augustin. Il devina en elle le même effort secret pour atteindre quelque chose au delà de la portée habituelle de sa vision. «Elle déteste Ellen, pensa-t-il elle essaie de dominer ce sentiment.» Cette pensée l'émut. May continua:

—Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour Ellen; mais elle n'a jamais paru comprendre. Et maintenant, cette idée d'aller voir Mrs Beaufort, et surtout dans la voiture de grand'mère! J'ai peur qu'elle se soit aliéné les van der Luyden.

—Ah! dit Archer avec un rire énervé.

La barrière qui les séparait s'était de nouveau dressée entre eux.

—Il est temps de nous habiller: nous dînons en ville, n'est-ce pas? demanda-t-il.

Elle se leva, mais ce fut pour jeter les bras autour du cou de son mari et presser sa joue contre la sienne.

—Vous ne m'avez pas embrassée aujourd'hui, dit-elle tendrement.

Et il la sentit trembler dans ses bras.

—À la cour des Tuileries, disait Mr Sillerton Jackson, avec le sourire de ses réminiscences parisiennes, ces choses-là étaient assez ouvertement tolérées.

C'était le lendemain de la visite d'Archer au musée; on dînait dans la salle à manger lambrissée de noyer des van der Luyden. Ceux-ci, incapables de supporter les émotions d'un scandale, s'étaient réfugiés à Skuytercliff après la faillite de Beaufort. Mais on leur avait fait observer que leur présence à New-York était indispensable: n'étaient-ils pas les piliers de cette société ébranlée par la faillite?

—Vous devez à vos amis, leur disait Mrs Archer, de vous montrer à l'Opéra et même d'ouvrir vos salons. Il ne faut surtout pas, ma chère Louisa, laisser des gens comme Mrs Lemuel Struthers chausser les souliers de Regina; ce sont les occasions que saisissent les parvenus pour se pousser et prendre pied dans le monde. C'est grâce à l'épidémie de varicelle de l'hiver dernier que les hommes mariés ont pu s'échapper pour aller chez Mrs Struthers pendant que les femmes soignaient leurs enfants. Vous, Louisa, et ce cher Henri, devez garder la place, comme vous l'avez toujours fait.

Mr et Mrs van der Luyden ne pouvaient rester sourds à cet appel. À contre-cœur, mais toujours héroïquement soumis au devoir, ils étaient rentrés en ville, avaient ôté leurs housses, envoyé leurs invitations pour deux dîners et une soirée.

Ce soir-là, Mr Sillerton Jackson, Mrs Archer, Newland et sa femme devaient aller avec eux à l'Opéra. On chantaitFaustpour la première fois de l'hiver. Et comme rien ne se faisait sans cérémonie sous le toit des van der Luyden, malgré le petit nombre des invités, le repas avait commencé à sept heures pour que le nombre convenable de services pût se dérouler avec majesté avant le moment des cigares.

Archer était parti de bonne heure pour son bureau, où il avait été retenu. De l'autre côté de la table couverte d'œillets de Skuytercliff et d'argenterie massive, May lui sembla pâle et languissante. Mais ses yeux brillaient, et elle parlait avec une vivacité factice.

Le sujet qui avait provoqué le souvenir des Tuileries cher à Mr Sillerton Jackson avait été soulevé (non sans intention, pensa Archer) par Mrs van der Luyden. La faillite, ou plutôt l'attitude de Beaufort depuis la faillite, était un thème fructueux pour le moraliste de salon. Après avoir analysé et condamné cette attitude, Mrs van der Luyden tourna son regard hésitant vers May Archer.

—Est-il possible, ma chère, que ce qu'on m'a dit soit vrai? On prétend que la voiture de votre grand'mère Mingott a été vue devant la porte de Mrs Beaufort. Déjà Mrs van der Luyden n'appelait plus par son nom de baptême la complice du scandale.

May rougit.

—Je crains, dit Mr van der Luyden, que le bon cœur de MmeOlenska ne l'ait entraînée à commettre l'imprudence d'aller chez Mrs Beaufort.

—Ou son goût pour les gens tarés, ajouta sèchement Mrs Archer.

—Aux Tuileries, reprit Mr Sillerton (et tous les regards attentifs se tournèrent vers lui), les principes étaient souvent des plus élastiques. Si vous demandiez d'où venait la fortune de Morny, ou qui payait les dettes de certaines beautés de la cour...

—Vous ne prétendez pas, j'espère, mon cher Sillerton, que nous prenions exemple! dit Mrs Archer.

—Je ne prétends rien, répliqua Mr Jackson. Mais l'éducation étrangère qu'a reçue MmeOlenska peut l'avoir rendue moins scrupuleuse.

—En effet! soupirèrent les deux dames d'âge.

—Tout de même! faire stationner la voiture de sa grand'mère à la porte d'un banqueroutier, protesta Mr van der Luyden. Archer devina que celui-ci se reprochait les bottes d'œillets qu'il avait envoyées à MmeOlenska.

Mrs van der Luyden ajouta:

—Si seulement elle avait demandé conseil...

—Ah! voilà ce qu'elle n'a jamais fait! reprit Mrs Archer.

À l'Opéra, comme le premier acte finissait, Archer quitta sa famille pour aller dans la loge du cercle. De là, par-dessus les épaules de divers Chivers, Mingott et Rushworth, il voyait la salle telle que deux ans auparavant, le soir de sa première rencontre avec Ellen Olenska. Il croyait qu'elle allait peut-être apparaître dans la loge des Mingott; il l'attendait, les yeux fixés sur la loge, qui demeura vide. Tout à coup éclata le pur soprano de MmeNilsson:—«M'ama, non m'ama.» Archer se tourna vers la scène où, dans le décor accoutumé de roses géantes et de pensées-essuie-plumes, la même opulente et blonde victime succombait aux artifices du même petit séducteur basané. Quittant la scène, les yeux d'Archer vinrent se poser sur la loge où May était assise entre deux dames plus âgées, exactement comme entre Mrs Lovell Mingott et la nouvelle arrivée, sa cousine étrangère, deux ans auparavant. Elle était, de même, tout en blanc et Archer reconnut le satin à reflets bleutés de sa robe de mariée.

C'était l'usage, dans le vieux New-York, que les jeunes femmes revêtissent ce somptueux ajustement pendant un an ou deux après leur mariage. Sa mère, Archer le savait, conservait sa robe de noces enveloppée de papier de soie, avec l'espoir que Janey la porterait peut-être un jour; mais la pauvre Janey approchait d'un âge où il convient de se marier en popeline gris perle, et sans demoiselles d'honneur. Archer fit la réflexion que May ne portait pas souvent cette toilette nuptiale,—et il se rappela la jeune fille qu'il avait contemplée deux ans auparavant avec un tel élan d'espérance.

La silhouette de May s'était un peu alourdie; mais l'élégance de son port et son expression pure et candide restaient les mêmes. Elle était toujours celle qui jouait avec le bouquet de muguets le soir de ses fiançailles. Cette innocence, aussi touchante que l'étreinte confiante d'un enfant, n'était-elle pas un muet appel à la pitié? Il se rappela la générosité passionnée qui couvait sous ce calme incurieux. Il entendait la voix dont elle lui avait dit naguère, dans le jardin de la Mission: «Je ne veux pas fonder mon bonheur sur un tort envers quelqu'un.» Un désir irrésistible saisit Archer de lui dire la vérité, de demander à sa générosité la liberté que, l'autre fois, il avait refusé de prendre.

Newland Archer était un homme d'habitudes correctes et disciplinées. Il lui aurait profondément déplu de rien faire que Mr van der Luyden eût désapprouvé, ou qui eût été mal jugé au cercle. Mais maintenant il sentait craquer le moule des contraintes sociales: il ne se souciait plus de l'opinion. Quittant la loge du cercle, il gagna celle de Mr van der Luyden. «M'ama!» lançait la voix vibrante de Marguerite. À l'entrée d'Archer, les occupants de la loge se redressèrent, étonnés. Déjà, il violait une de leurs règles: on n'entrait jamais dans une loge pendant un solo. Passant devant Mr van der Luyden et Mr Sillerton Jackson, il se pencha vers sa femme:

—J'ai une mauvaise migraine. Rentrons, voulez-vous?

May lui jeta un coup d'œil d'assentiment. Il la vit parler à voix basse à sa mère, puis murmurer des excuses à Mrs van der Luyden et se lever juste au moment où Marguerite tombait dans les bras de Faust. Comme il tendait à May son manteau, Archer remarqua que les deux autres dames échangeaient un sourire d'intelligence.

Dans la voiture, May posa timidement sa main sur celle de son mari.

—Que je suis ennuyée que vous soyez souffrant! On vous aura encore accablé d'ouvrage au bureau.

—Mais non, je vous assure... Puis-je ouvrir un peu la fenêtre? répondit-il, gêné, tout en baissant la glace. Il fixait sur la rue des yeux vagues, sentant près de lui la muette interrogation de sa femme. En descendant de voiture, May prit sa robe dans le marchepied et tomba contre lui.

—Vous êtes-vous fait mal? demanda-t-il en la soutenant de son bras.

—Non, mais ma pauvre robe,—voyez comme je l'ai déchirée! Elle se courba pour ramasser la traîne souillée et le suivit dans le vestibule.

Quand ils furent dans la bibliothèque:

—May, dit Archer, j'ai quelque chose à vous dire, quelque chose d'important...

Il se tenait à quelques pas d'elle, la regardant comme si la légère distance qui les séparait était un abîme infranchissable. Sa voix résonnait d'un accent étrange dans le silence de cette pièce intime. Il répétait:

—J'ai quelque chose à vous dire...

May s'était laissée tomber dans un fauteuil. Elle restait muette, immobile, sans un battement de paupières. Quoique extrêmement pâle, son visage avait une tranquillité d'expression qui semblait venir d'une source secrète.

Archer refoula les formules banales qui lui venaient aux lèvres pour s'accuser lui-même. Il était résolu à une confession totale et brève.

—MmeOlenska..., dit-il.

Mais à ce nom, sa femme leva la main comme pour lui imposer silence.

—Pourquoi parler d'Ellen ce soir? demanda-t-elle avec une légère moue d'impatience.

—Parce que j'aurais dû déjà vous parler d'elle.

La figure de May conserva son calme.

—Est-ce vraiment utile? Je sais que j'ai été quelquefois injuste envers elle; peut-être l'avons-nous tous été. Vous l'avez comprise sans doute mieux que nous. Vous avez toujours été bon pour elle. Mais puisque tout cela est fini...

Archer la regarda, stupéfait.

—Qu'est-ce qui est fini? Qu'entendez-vous par là?

May continuait à le fixer de son clair regard.

—Ne savez-vous pas qu'elle repart dans quelques jours pour l'Europe! Grand'mère consent et a tout arrangé pour la rendre indépendante de son mari! Je croyais que vous aviez été retenu à l'étude ce soir pour le règlement de ses affaires. Il paraît que tout a été arrêté ce matin.

Archer s'appuya à la cheminée, le visage caché dans ses mains. Était-ce son cœur qui lui résonnait aux oreilles, ou le déclic bruyant de la pendule? Combien de minutes s'écoulèrent ainsi? Enfin, il se retourna:

—C'est impossible! s'écria-t-il.

—Impossible?

—Comment savez-vous ce que vous venez de me dire?

—J'ai reçu un mot d'Ellen aujourd'hui. Lisez-le. Je croyais que vous étiez au courant.

La lettre disait: «May chérie, j'ai enfin fait comprendre à grand'mère que ma visite chez elle ne pouvait être qu'une visite, et elle a été bonne et généreuse comme toujours. Elle comprend maintenant que, si je retourne en Europe, je dois y vivre seule, ou plutôt avec ma pauvre tante Medora, qui m'accompagne. Je pars en hâte pour Washington, où j'ai à faire mes préparatifs, et m'embarquerai la semaine prochaine. Soyez très bonne pour grand'mère quand je serai partie, aussi bonne que vous l'avez toujours été pour moi.—Ellen.—P.-S.Si j'avais des amis qui voulussent modifier ma décision, dites-leur, je vous prie, que c'est absolument inutile.»

Archer relut la lettre deux ou trois fois, puis la jeta sur la table en éclatant de rire. Le son de ce rire le frappa. Il se rappela la frayeur de Janey quand elle l'avait surpris à minuit, secoué d'une gaîté extravagante, devant le télégramme qui annonçait que la date du mariage avait été avancée.

—Pourquoi vous écrit-elle cela? demanda-t-il, se reprenant dans un suprême effort.

May répondit avec son regard de candeur:

—Je crois que c'est parce que nous avons si bien causé hier.

—Causé de quoi?

—Je lui ai dit que je craignais de n'avoir pas été juste pour elle, de n'avoir pas compris ses difficultés ici, au milieu de nous, de ces parents qui étaient comme des étrangers, qui s'arrogeaient le droit de critiquer sans être toujours à même de comprendre...

Elle hésita, puis reprit:

—Je savais que vous étiez le seul ami sur qui elle pût toujours compter, et je voulais qu'elle sût que, vous et moi, dans tous nos sentiments, nous ne faisons qu'un.

Elle ajouta d'une voix grave et lente:

—Elle a compris pourquoi j'avais voulu lui dire cela... Je crois qu'elle comprend tout...

May se leva, prit la main glacée de son mari, la pressa contre sa joue.

—Moi aussi, dit-elle, la tête me fait mal. J'ai besoin de repos. Bonsoir, mon chéri.

Et elle se dirigea vers la porte, relevant la traîne salie et déchirée de sa robe de noces.

Comme Mrs Archer le disait en souriant à Mrs Welland, c'était un événement pour un jeune ménage de donner son premier grand dîner.

Les Newland Archer, depuis qu'ils s'étaient installés chez eux, recevaient souvent dans l'intimité. Mais un grand dîner avec un chef d'extra, deux valets de pied prêtés pour la circonstance, un sorbet à la romaine, des roses de chez Henderson, des menus dorés sur tranches, était une bien autre affaire. «C'était le sorbet, disait Mrs Archer, qui faisait toute la différence;» du moment qu'il y avait un sorbet, il fallait qu'il y eût aussi deux services, des canards canvas-back ou du terrapin, deux plats sucrés, un froid et un chaud, le grand décolleté, et des invités de marque.


Back to IndexNext