Notes:[3]Année philosophique,3eannée, p. 237, par M. Pillon, dans l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur l'Agnosticisme.[4]J. Caraguel.[5]Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on m'envoie le numéro de mars 1894 de laRevue occidentalequi publie un long article sur mon livre:La recherche de l'unité.[p.18] L'organe officiel du positivisme y fait trois déclarations intéressantes.Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc pareille dans les deux cas.La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de plus l'universalité logique des formules de l'algèbre.Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de l'expressionnon-moi/moi= savoir, augmentant toujours d'une quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien, mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une semblable pétition de principe.[6]La Recherche de l'Unité, p. 176.[7]L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie.[8]George Mouret,Bévue philosophique,1893, nos7 et 8:Le problème logique de l'Infini: I.La relativité.[9]Ibid., n° 7, p. 58 et suiv.[10]V.La Recherche de l'Unité, chapitre viii:Le concept de limite et la relativité du savoir.
[3]Année philosophique,3eannée, p. 237, par M. Pillon, dans l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur l'Agnosticisme.
[3]Année philosophique,3eannée, p. 237, par M. Pillon, dans l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur l'Agnosticisme.
[4]J. Caraguel.
[4]J. Caraguel.
[5]Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on m'envoie le numéro de mars 1894 de laRevue occidentalequi publie un long article sur mon livre:La recherche de l'unité.[p.18] L'organe officiel du positivisme y fait trois déclarations intéressantes.Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc pareille dans les deux cas.La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de plus l'universalité logique des formules de l'algèbre.Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de l'expressionnon-moi/moi= savoir, augmentant toujours d'une quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien, mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une semblable pétition de principe.
[5]Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on m'envoie le numéro de mars 1894 de laRevue occidentalequi publie un long article sur mon livre:La recherche de l'unité.[p.18] L'organe officiel du positivisme y fait trois déclarations intéressantes.
Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc pareille dans les deux cas.
La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de plus l'universalité logique des formules de l'algèbre.
Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de l'expressionnon-moi/moi= savoir, augmentant toujours d'une quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien, mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une semblable pétition de principe.
[6]La Recherche de l'Unité, p. 176.
[6]La Recherche de l'Unité, p. 176.
[7]L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie.
[7]L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie.
[8]George Mouret,Bévue philosophique,1893, nos7 et 8:Le problème logique de l'Infini: I.La relativité.
[8]George Mouret,Bévue philosophique,1893, nos7 et 8:Le problème logique de l'Infini: I.La relativité.
[9]Ibid., n° 7, p. 58 et suiv.
[9]Ibid., n° 7, p. 58 et suiv.
[10]V.La Recherche de l'Unité, chapitre viii:Le concept de limite et la relativité du savoir.
[10]V.La Recherche de l'Unité, chapitre viii:Le concept de limite et la relativité du savoir.
Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent souvent au point de dérouter la critique. On a dit qu'on doit juger un penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqué à Comte, un tel critérium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'opposé d'un sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problème central et si délicat de l'unité, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hésitation qui parfoiscaptive et attire, mais de la contradiction qui toujours blesse et rebute.
Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il est moniste et pluraliste (ou dualiste) à la fois. Mais tandis que chez la plupart de ses prédécesseurs, et chez Spencer, son successeur en ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme qui mène au dédoublement de l'univers, et l'évolutionnisme qui conduit à son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux, chez lui elle éclate brusquement et au grand jour. L'auteur duCours de philosophie positives'observe peu à cet égard. Il ne s'impose pas l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.
Néanmoins, on fausserait la tonalité générale, on dénaturerait le véritable esprit de laphilosophie positive en attachant à cette attitude de Comte une importance exagérée. Le philosophe du bon sens populaire mis au service de la science, ou,vice versâ, de la science asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et, s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Pressé par sa besogne dogmatique et les exigences immédiates qu'elle soulève, il effleure à peine la question. En réalité, cependant, dans le duel engagé entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la volonté expresse ou l'instinct obscur du métaphysicien qu'il y a en Comte, restent à la forte tendance qui représente le passé. Quant à celle qui prévoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop chétive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute sérieux puisse planer sur l'issue du combat.
Mais venons au fait, c'est-à-dire au monisme, si rudimentaire qu'il soit, de l'héritier des traditions d'Aristote, de Bacon, deDescartes, de Locke, de Hume et de Kant.
L'unité réelle des choses, que le fondateur du positivisme distingue d'avec leur unité purement logique, voilà pour lui; comme pour la presque totalité des métaphysiciens, le but suprême de la pensée, l'idéal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.
La pensée réalise l'unité logique lorsque, dirigée vers l'étude des différents ordres de phénomènes, elle subit une série d'adaptations spéciales qui forment autant de modifications ou, plutôt, d'enrichissements, d'élargissements d'une seule et même méthode. En d'autres termes, pour Comte, l'unité rationnelle ou subjective est une liaisonméthodologique.
Au contraire, l'unité objective qu'il nomme aussiscientifique, se réalise dans les choses elles-mêmes, en tant qu'elles se séparent de l'esprit qui les appréhende et les transmue en concepts, en représentations idéales de la réalité. Ce lien se manifeste par l'universalité des lois naturelles, des nombreux rapports d'identité que laraison découvre en appliquant aux différentes catégories de cas particuliers les procédés si variés de l'analyse et de la synthèse.
Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phénomènes, et les diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties constituantes, «autant d'éléments d'un seul corps de doctrine». Certains attributs sont communs à tous lesêtres, à touteexistence.S'ils deviennent l'objet propre de disciplines spéciales, ce n'est là qu'une invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode de commencer l'étude de la nature par l'observation des cas les moins complexes. Au bas de l'échelle apparaissent les phénomènes ou les propriétés des choses d'abord mathématiques, et ensuite mécaniques. Une telle division correspond à la différence entre l'aspect statique (existence ou équilibre) et l'aspect dynamique (activité ou force, énergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considère les qualités générales. Cette distinction facticerecouvre une unité réelle, comme l'a brillamment prouvé d'Alembert en rattachant les questions de mouvement aux questions d'équilibre. Comte remarque à ce propos que, les attributs mécaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne peut les distraire, il y a lieu de considérer le groupe total comme un ensemble de qualités propres à chaque existence. Développée d'une manière superficielle, cette observation lui permettra plus tard d'accorder la même universalité aux faits sociaux qui, eux aussi, se surajoutent aux autres ordres de phénomènes[11].
Ailleurs encore Comte affirme que les lois «primordiales» de la mécanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences, de la physique jusqu'à la sociologie inclusivement. Partant, on peut dire, selon une formule aujourd'hui consacrée, que les mêmes règlesgouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus élevées. Comte reconnaît donc la légitimité de l'effort qui pousse toutes les branches du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conçoit-il ce monisme?
La loi de Kepler, si mal qualifiée, selon lui, de loi d'inertie, ne régit pas que les seuls phénomènes mécaniques. Son pouvoir s'étend sur tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque ceux-ci persistent dans leur état, tant que ne survient point une influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler à une formule équivalente, dans le fond, à la loi de causalité.
Traitant ensuite la règle de Galilée relative à la conciliation spontanée, au sein d'un même système, de tout mouvement général avec les différents mouvements particuliers, Comte l'applique à la totalité des phénomènes du monde inorganique et du monde de la vie. «Quelle que soit la classe phénoménale observée,dit-il, on peut toujours constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune aux différentes parties.» Ces relations ne se modifient en rien par une telle ingérence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas toutes les fractions d'un système, rompt toujours l'équilibre de ce dernier. Les phénomènes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux manifestent également cette loi universelle. Mais citons les propres paroles de Comte, elles en valent la peine: «Les études biologiques offrent la vérification continue de cette loi, aussi bien pour les phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité, puisque, nos impressions étant purement comparatives, notre appréciation des différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre intérieur d'un systèmepolitique, c'est uniquement, comme en mécanique, parce que le mouvement ne saurait être suffisamment commun aux diverses parties dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle tous les éléments participeraient avec une égale énergie.»[12]
Ce n'est pas d'une autre façon, enfin, que Comte comprend la troisième loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'équivalence constante entre la réaction et l'action. «Son universalité nécessaire, dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est même la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière très confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute économie naturelle»[13]. Les réactions ou les effets physiques, chimiques, biologiques et politiques sont, comme les réactions ou les effets mécaniques, toujours équivalents aux actions ouaux causes qui les produisent; égalité rigoureuse et indéniable en théorie, mais qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une partie échappe à nos calculs, revêt l'apparence d'une simple proportionnalité.
Remarquons à ce propos que la loi du rapport entre l'action et la réaction, la cause et l'effet, se réclame du principe d'identité. L'effet est toujours égal à sa cause, l'effet n'est que sa cause. L'inaccessibilité de la cause initiale et de l'effet ultime,—lorsqu'on examine à la lumière de la loi universelle ce dogme favori du positivisme,—se trahirait donc comme une illusion de notre esprit. D'autre part, une extension très simple du même rapport permet facilement de réduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'après le célèbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux questions d'équilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies conditions statiques nous empêche de leur rattacher étroitementles questions dynamiques, les problèmes d'évolution, de développement, d'activité[14].
En somme, Comte ne révoque pas en doute l'identité des lois qui régissent les différentes catégories de phénomènes. Il trouve naturel que ces relations aient été dévoilées par l'étude du sujet le plus commun (les faits de quantité et de mouvement); mais, ajoute-t-il, «elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai caractère d'universalité»[15]. Les lois que découvre la mécanique sont les plus générales. Dans toutes les sciences, elles dominent «les différentes lois plus spéciales relatives aux autres modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques». Cependant, ces rapports spéciaux, «qui resteront sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très grand», pourrontun jour être «investis d'un semblable caractère d'universalité»[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, «le système entier de nos connaissances réelles est susceptible d'une véritable unité scientifique, indépendante de la grande unité logique, quoiqu'en harmonie avec elle».[17]
L'allégation est à noter» De certaines prémisses posées par Comte aux conclusions tirées par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les partisans de l'analogie réelle, il n'y a qu'un pas. La proche parenté du positivisme avec les autres courants de la pensée moderne ne se conteste plus. Longtemps, néanmoins, une telle similitude ne fut point soupçonnée. Les évolutionnistes surtout eurent le grand tort de méconnaître ces connexions intimes, multiples, révélatrices; et le tort de ne pas étudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et le prototype de leurs propres contradictions.
La question est d'importance. Tâchons donc de faire ressortir, le plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste sur l'unité réelle du monde.
Des déterminations identiques enveloppent tous les phénomènes, et si nous distinguons entre les lois générales et les lois particulières, ce ne peut être que par suite de l'ignorance où nous sommes quant aux conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la forme, dite spéciale, de leur apparition. En réalité, les lois particulières sont des formules contingentes où s'exprime le contenu de la loi universelle; dépouillées de leur caractère casuel, elles s'appliquent à tous les phénomènes sans exception. La science le prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules. Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent, par exemple, les actes moraux, participent de l'universalité de celles qui régissent les mouvementsmatériels, il s'ensuit nécessairement que les relations complexes doivent pouvoir se réduire, en définitive, aux relations simples. La philosophie entière de M. Spencer, comme on sait, ne dépasse pas cette déduction.
Mais la propre thèse de Comte semble avoir une portée plus grande et plus inattendue. En effet, dévoilée par les progrès tardifs de la science, l'universalité nécessaire des rapports n'implique-t-elle pas, tout en la masquant d'une façon momentanée, l'identité des phénomènes eux-mêmes? Et cela non seulement parce qu'un phénomène s'offre toujours tel qu'une somme, un ensemble, un système de relations, mais aussi en vertu du principe logique d'identité qui se manifeste dans la nature et s'impose à l'esprit sous l'aspect tantôt de la loi psychique de causalité, et tantôt d'une série bien connue de lois mécaniques: la loi de l'équivalence entre la réaction et l'action, la loi d'inertie ou de persistance du même état, la loi d'équilibre ou de conservation des rapports mutuelsentre les parties d'un système subissant une action commune, etc.
Nous voilà acculés, pour ainsi dire, aux limites extrêmes du dogme qui prétend enseigner l'identité première et finale des choses. Mais nous voilà aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voilà derechef aux prises avec la contradiction stérile qui toujours entrava la marche de la pensée vers l'idéal. En effet, après avoir gravi des hauteurs qui, vraisemblablement, devaient lui paraître vertigineuses, Comte fait volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il redevient le grand prophète de l'Inconnaissable, il multiplie les objections et les réserves que lui inspire sa prudente théorie de la connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brièvement rappeler le sophisme par lequel il cherche à pallier l'incohérence de sa brusque retraite.
Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un degré entre l'existence mathématique et mécanique d'une part,et l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chaînon présente une importance sans égale. Il supplée en quelque sorte à la faiblesse native de notre cerveau, à l'insuffisance manifeste des moyens dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identité réelle des phénomènes. Notre esprit est tellement borné, tellement impuissant, semble vouloir dire Comte, que «si cette transition n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science» qui resterait «formée de deux éléments radicalement hétérogènes, entre lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée». Mais ce «mode intermédiaire» de l'existence universelle, «naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre intelligence l'heureuse faculté de parcourir le système entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque insensible, des plus simples spéculations mathématiquesaux plus hautes contemplations sociologiques»[18].
L'enchaînement naturel des choses conduit l'esprit à la création de la série hiérarchique des sciences qui, à son tour, permet, par des points de vue de plus en plus spéciaux, d'analyser ce phénomène toujours pareil à lui-même, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches poursuivies tantôt parallèlement, et tantôt—méthode plus rationnelle et combien plus fructueuse—successivement, la séparation est-elle étanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place à des contacts féconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon certaine, sinon prochaine? Telle est la grande énigme que Comte, esprit inconsciemment religieux et, par suite, prompt à se décourager, considère comme indéchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer à la métaphysiquequi depuis des siècles s'épuise à cette fin en vaines divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudité de l'Isis scientifique et la défend contre les velléités indiscrètes. Le philosophe, le théologien, puis le métaphysicien, apparaissent comme les éternels poursuivants de la science, subjugués par le charme toujours renaissant de son immarcescible pureté. Car l'histoire des systèmes et peut-être aussi des croyances générales témoigne de ce fait qui sans cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent passagères, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de durée. Aux élans audacieux des premières heures se substituaient des lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succédaient les étés laborieux, les automnes calmes, les hivers mélancoliques et pessimistes. La science non seulement se reprenait, elle prétendait encore que l'assaut par elle subi était entaché de nullité, et aux mêmes entreprises elle opposait les mêmes fuites. La philosophie moderne ne fitpas exception à cette règle. Et si le positivisme se montra plus respectueux ou plus pondéré, dans sa tentative monistique, que d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproché, puisqu'on est allé jusqu'à lui jeter son abstention à la face comme un soupçon et une injure. Cependant il eut également sa minute d'extase et d'oubli, et il s'y révéla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste compréhension de la doctrine positive, que nous avons essayé de saisir dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restées peu élaborées.
Notes:[11]V. Comte,Cours de philosophie positive, t. VI, 1reédition, 59eleçon,passim, et particulièrement pp. 792, 793, 797.[12]Ibid., pp. 795, 796.[13]Ibid., p. 796 et suiv.[14]Ibid., p. 797 et suiv.[15]Ibid., p. 798.[16]Ibid., p. 800.[17]Ibid., p. 800.[18]Ibid., p. 805.
[11]V. Comte,Cours de philosophie positive, t. VI, 1reédition, 59eleçon,passim, et particulièrement pp. 792, 793, 797.
[11]V. Comte,Cours de philosophie positive, t. VI, 1reédition, 59eleçon,passim, et particulièrement pp. 792, 793, 797.
[12]Ibid., pp. 795, 796.
[12]Ibid., pp. 795, 796.
[13]Ibid., p. 796 et suiv.
[13]Ibid., p. 796 et suiv.
[14]Ibid., p. 797 et suiv.
[14]Ibid., p. 797 et suiv.
[15]Ibid., p. 798.
[15]Ibid., p. 798.
[16]Ibid., p. 800.
[16]Ibid., p. 800.
[17]Ibid., p. 800.
[17]Ibid., p. 800.
[18]Ibid., p. 805.
[18]Ibid., p. 805.
Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, été suffisamment mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie à celle d'un autre maître fameux de la pensée contemporaine, Emmanuel Kant.
En effet, chez Comte comme chez Kant, la théorie du monde se complète ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique à laquelle tous deux attachent une importance énorme. Mais tandis que Kant trace une lignede séparation très nette entre son enseignement théorique et sa doctrine pratique, découvrant ainsi à tous les regards l'incompatibilité générale qui existe encore entre ces deux ordres de recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspiré. Je sais qu'on a voulu assimiler saPolitique positiveà laCritiquekantiennede la raison pratique; mais un semblable parallèle ne se justifie que d'une façon très vague. LaPolitique positiven'a probablement jamais été conçue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'alléger la théorie du poids des considérations utilitaires, pour attribuer au point de vue abstrait une indépendance parfaite. Déjà leCours de philosophie positivese présente, dans la plupart de ses développements, comme une philosophie d'essence pratique. Les difficultés un peu sérieuses y sont coutumièrement résolues par des appels réitérés au bon sens vulgaire, par l'énumération, souvent fatigante, des inconvénients ou des préjudices qu'entraînerait,dans la vie réelle, l'application de telle ou telle thèse qui déplaît au penseur parce qu'elle contredit son idéal de félicité humaine.
Cette disposition de son esprit a influencé Comte de diverses manières. Et tout d'abord elle détourna son monisme de sa première direction, qui était théorique, et le poussa dans la voie étroite de l'utilitarisme social. Comte rétrécit volontairement son angle conceptuel, si je puis m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il le réduit aux proportions des synthèses en usage dans les religions et les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pensée. Mais à quoi servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrière. Fils d'un siècle agité et n'aspirant qu'à la quiétude, il redescend jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant d'esprits y avaient trouvé une halte délicieuse, tant de générations y reposèrent leurs membres endoloris!Tout pour l'homme et par l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Dès lors il ne cesse de nous recommander l'unité humaine ou sociale comme la seule possible, la seule pratique et féconde en résultats. «Suivant une formule justement célèbre, dit-il, l'étude de l'homme et de l'humanité a été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique. La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes»[19].
C'est à l'aide de la biologie que la philosophie s'élève au point de vue synthétique; elle n'y saurait parvenir par l'étude, toujours analytique, du monde de la matière inerte[20]. Le monisme mécanique ou matérialiste cède ainsi chez Comte, presqueex machina, la place au monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la même voie, un pas plus décisif encore. L'unité biologique lui apparaît bientôt comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les nécessités journalières que le sens commun invoque. A son tour, donc, elle devra se réduire, s'affiner, se transformer rapidement,—avec ce dédain des transitions savantes qui caractérise la manière de Comte,—en une sorte de monisme social ou moral. Dès lors, c'est à la sociologie qu'incombera la tâche «d'établir l'ascendant normal de l'esprit d'ensemble qui, d'une telle source, se répandra sur toutes les parties antérieures dela philosophie abstraite, afin d'y réparer peu à peu les désastres du régime dispersif propre à l'élaboration préparatoire des connaissances réelles»[21]. Consacrée gardienne de l'unité scientifique, la sociologie devra veiller à ce que cette pure flamme ne puisse s'éteindre ... dans le coeur des hommes, où la relégua une logique, certes, rigoureuse, mais dont les déductions se tirent de prémisses qui jamais ne dépassèrent les points de vue restreints de la pratique des affaires du monde.
Comme le dit Comte lui-même, «la création de la sociologie complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point de vue susceptible d'unevéritable universalité,de manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances réelles pourrontdonc former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune évolution»[22]. A ce prix seul, à cette condition unique «l'harmonie est enfin établie entre la spéculation et l'action, puisque les diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours regardées comme devant universellement prévaloir.... Enfin, la morale, dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie du point de vue social, rétablissant, avec une énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquelle vrai sentiment du devoirreste toujours profondément lié»[23]. Etun peu plus loin: «Le type fondamental de révolution humaine, aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement spéculatif,l'universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte nôtre imparfaite nature»[24].
Dans le problème du monisme, la pensée de Comte évolue selon la loi sérielle qui lui servit à classifier les sciences fondamentales ou abstraites. De l'unité mécanique, le philosophe passe à l'unité biologique pour échouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalité, la prépondérance du point de vue social, ou encore l'ascendant légitime de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique.
Certes, rien n'est plus aisé que de découvrir chez notre auteur, côte à côte, des théories proches d'un matérialisme grossier, et d'autres paraissant prêter un appui aux prudentes tergiversations sensualistes ou aux envolées hardies de l'idéalisme. Toutefois, ces défaillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui déparent l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables à un savoir défectueux ou à un manque de pénétration logique. Elles s'expliqueraient plutôt par une trop grande hâte, une impatience trop vive d'aboutir à des résultats certains, immédiats, palpables, et par l'abandon volontaire et prématuré du point de vue purement théorique.
Car le rapport qui relie la pratique à la théorie n'est pas si simple, ni le passage de l'une à l'autre si facile, qu'on le suppose communément. On ne saurait, à cet égard, se contenter de l'insignifiante et banale formule qui définit la pratique comme uneapplicationde la théorie. Une telle vue n'est juste que danscertains cas et sous certaines conditions. Or, si la recherche de l'unité occupa sans relâche les philosophes, jamais elle ne donna naissance à un savoir démontré, inattaquable, accepté de tous. L'obscurité épaisse qui enveloppe les domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'étend naturellement aussi à nos spéculations sur l'unité dernière du monde. Mais comment alors exiger, fût-ce du plus conséquent des penseurs, que, se plaçant à un point de vue pratique, il ne dépasse pas les limites d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour s'accorder avec une théorie vraiment scientifique de l'unité universelle? Les utopies sont nécessairement d'essence pratique, et réalisables, quand même l'histoire ne les rendrait pas effectives.
Toutefois, le perpétuel recours de Comte aubon sens vulgaire pour en tirer une conception de l'unité scientifique et mentale capable d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue sûrement une erreur méthodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de l'inconnaissable. Elle aplanit la route à l'agnosticisme, elle facilite le renoncement à l'investigation «des causes essentielles et de la nature intime des phénomènes». Comte déclare vouloir «se livrer exclusivement à l'étude des lois naturelles»; mais jamais il ne se demande si une telle recherche ne double pas l'enquête que lui-même vient de proscrire[25]. Au lieu de nous rapprocher peu à peu de l'essence, prétendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine, qu'à renforcerles ténèbres qui nous traquent de toutes parts, qu'à replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le mystère des choses?
Par contre, la même méthode se justifie dans la direction des affaires du monde, tant que la règle d'une telle conduite reste à peu près indépendante de la théorie pure. En effet, les sources de l'activité humaine eussent été vite taries sans l'intervention de la raison commune toujours prête à suppléer le savoir absent. On a mal compris ce caractère particulier de certaines spéculations, et on a souvent, par suite, été trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la philosophie morale du passé. L'élément pratique occupa une place très importante dans ces hypothèses. Il y joua peut-être le premier rôle. Car il ne faut pas s'y tromper, les travaux des théologiens et des métaphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, formèrent un ensemble de doctrines soumises à toutes les fluctuations, abusées par toutes les chimères du bon sens,—un savoir, en un mot,qui était presque l'antipode de la scienceappliquée,cette dernière ne pouvant surgir qu'à la suite de découvertes théoriques plus ou moins considérables. Au début de l'évolution intellectuelle, les besoins immédiats dominaient absolument la pensée. Plus tard, après la constitution des sciences inférieures et à mesure de leurs progrès effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moitié était déjà spéculative ou théorique et dont l'autre, qui visait à l'explication sommaire des phénomènes les plus complexes, demeurait foncièrement pratique.
Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant appartiennent à ce type mixte. Selon une remarque générale qui possède la valeur d'une loi empirique, les problèmes sur lesquels ces philosophies s'étendent avec prédilection rentrent pour la plupart dans le domaine des faits encore peu ou mal explorés par la science exacte.
Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les préoccupations éthiques tiennentinvariablement la place d'honneur. Elles s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de considérations historiques et politiques disséminées dans ses écrits, par ses idées sur l'ascendant nécessaire de l'esprit sociologique, par son demi-socialisme, par ses projets de réorganisation des grandes collectivités humaines. Chez le second, nous voyons prédominer la morale dite individuelle, ou les théories confuses qui portent ce nom et derrière lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'âme et de l'immortalité forment les points culminants de la philosophie de Kant.
Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se crée, la psychologie, soit abstraite, soit concrète, se peut qualifier de même. Elle revendique des droits pareils à l'attention presque exclusive du métaphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux spéculations sur les problèmes les plusobscurs de la théorie de la connaissance. Auguste Comte empiète également sur ce terrain. En dépit de l'opinion commune qui lui reproche son profond mépris pour les recherches de ce genre, il a bel et bien essayé de construire une doctrine complète du savoir. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il n'ait fait que cela; mais, quoique souvent mal récompensé, son effort, dans cet ordre d'idées, a été des plus soutenus et des plus considérables. Précisément sur ce point, il porte à ses limites extrêmes la prudence du praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les théorèmes les plus difficiles, il leur applique les méthodes du bon sens, la ratiocination vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.
Sans cesse Comte nous exhorte à nous défier de l'abstraction, de la théorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les préceptes sages, les maximes préservatrices. Mais citons des exemples. Envisageant l'urgence d'établir en biologie une «rigoureuse unité scientifique»,Comte discute les meilleures méthodes pour éviter sur ce point les tentatives infructueuses. «L'unité fondamentale du règne organique, dit-il, exige nécessairement, sous le point de vue anatomique, que les divers tissus élémentaires soient rationnellement ramenés à un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme, d'où ils dérivent successivement par des transformations spéciales de plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre à dépasser ce but général (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais pleinement atteint) sans s'égarer dans cet ordre de recherches vagues, arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le véritable esprit fondamental de la philosophie positive.»—«C'est pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empêcher ici de signaler, en la déplorant, la déviation manifeste qui existe aujourd'hui, à cet égard, principalement en Allemagne ... où certains esprits ambitieux ont tenté de pénétrer au delà du terme naturel de l'analogie anatomique,en s'efforçant de former le tissu générateur lui-même par le chimérique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades organiques, qui seraient dès lors les vrais éléments primordiaux de tout corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crédit exagéré qu'on accorde trop souvent à un moyen d'exploration aussi équivoque, contribuent surtout à donner une certaine spéciosité à cette fantastique théorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer, dans l'ordre anatomique, une conception plus profondément irrationnelle, et qui fût plus propre à entraver directement les vrais progrès de la science.»[26]
Comte taxe «d'absurde et d'illusoire», en principe, toute recherche qui prétendrait «rattacher le monde organique au monde inorganique autrement que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur sont nécessairement communs».[27]Il admet leconcept de molécules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde inorganique, mais il proscrit sévèrement de la biologie le concept d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. «Un organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout nécessairement indivisible, que nous ne décomposons, d'après un simple artifice intellectuel, qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue une recomposition ultérieure. Or, le dernier terme de cette décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y aurait plus d'organisation.»[28]
Les limites que Comte assigne à la connaissance des lois de la vie offrent un caractère d'opportunité très remarquable. Mais le philosophe lui-même pensait là-dessus d'une manière différente. Il partageait à cet égard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidementlégiférer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment présent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons à ce propos l'instructive anecdote suivante. «Eviter la douleur dans les opérations», écrivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le célèbre chirurgien Velpeau, «est une chimère qu'il n'est plus permis de poursuivre aujourd'hui». On la poursuivit cependant si bien, que dix-sept ans plus tard Velpeau confessaitcoram populoson erreur. Les physiologistes furent donc sagement inspirés en n'écoutant pas, vers l'année 1840, l'avis malheureux «de renoncer à toute enquête sur les causes de la génération et du développement organique»; ni cet autre conseil «de concevoir l'irritabilité et la sensibilité comme une double propriété strictement primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable, au même degré, et par les mêmes motifsphilosophiques, que la pesanteur, la chaleur, etc.»[29]
La faute de Comte s'éclaire par la prolixe discussion qu'il entame sur les mérites respectifs des théories biologiques de Barthez et de Bichat[30]. Après avoir rappelé que l'archéede Van-Helmont était devenue, chez Stahl, l'âme,et chez Barthez, leprincipe vital. Comte assure que, «pour un ordre d'idées aussi chimérique, un tel changement d'énoncé indique nécessairement une modification effective de la pensée». Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un état d'esprit plus éloigné de la théologie que ne l'était celui représenté par la formule de Stahl, qui conserve une supériorité analogue envers la formule de Van-Helmont. «Pour s'en convaincre, dit-il, il suffirait de considérer l'admirable discours préliminaire dans lequel Barthez établit, d'une manière si nette et si ferme, les caractères essentiels de lasaine méthode philosophique, après avoir si victorieusement démontré l'inanité nécessaire de toute tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phénomènes d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute science réelle à la découverte de leursloiseffectives.» Se basant sur l'agnosticisme théorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prête de «dégager la biologie de la vaine tutelle métaphysique», Comte en conclut que le «principe vital» s'offre comme une entitémoins métaphysiqueque les entités exprimées par les termes d' «âme» ou d'«archée»! «Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir étudié la méthode positive à sa véritable source, le système des sciences mathématiques, Barthez ne la connaissait point d'une manière assez complète ni assez familière pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée n'avortât point nécessairement et radicalement.» Aussi, à ses yeux, Barthez, «entraîné à son insu par la tendance même qu'il combattait», finit-il par «investir le principe vitald'une existence réelle et très compliquée, quoique profondément inintelligible».[31]
Mais notre philosophe ne tarde pas à reprendre pour son compte les errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de l'époque. Ce n'est pas combattre la transcendance—c'est la favoriser plutôt et la fortifier—que d'admettre, par une hypothèse sciemment invérifiable, la réalité d'une existence dont la compréhension nous resterait à jamais interdite.
Pliée sous ce joug, la science s'imprègne du; pur esprit métaphysique. Une logique rigoureuse préside aux conversions de cette sorte. Annoncer que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer à l'entité correspondante une existence effective, cela semble si bien la même chose, qu'en réalité Comte modifie seulement, comme le firent déjà Stahl et Barthez, la vieille étiquette de Van-Helmont. Au lieu duprincipe vital, il invoque le mystère de la vie, les lois irréductibles de la science biologique. Voilà, pour parler son langage, un simple changement d'énoncé, une rénovation plus ou moins opportune de la forme où s'extériorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse substitution, si chaudement préconisée par Comte, du termepropriétéau termeforce[32]. Les propriétés apparaissent, dans lecredopositiviste, comme les limites extrêmes de notre connaissance. Mais, et cela saute aux yeux, les anciennesforcesservaient le même dessein. «Il faut écarter toute vaine prétention à rechercher lescausesdes phénomènes, et ne se proposer que la découverte de leurslois,»[33]ne se lasse de répéter Comte, sans soupçonner la synonymie cachée de ces expressions: uneloi irréductible,unecause première.
Les positivistes désirent qu'on se borne à constater l'existence de certaines propriétés, sans essayer de pénétrer leur nature intime. Ils obligent, par suite, le philosophe à faire entrer en ligne l'idée d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeurées ainsi exclues de l'enquête scientifique. Mais le motif de l'ostracisme, quel est-il? Auguste Comte évite d'approfondir cette question délicate. Il aime mieux répondre, en praticien expert, que si l'on s'écarte de la sage réserve par lui recommandée, on s'épuise en efforts ingrats, on aboutit à des résultats négatifs. Soit. Mais cela empêche-t-il qu'en introduisant dans la philosophie l'idée de causes inscrutables, les positivistes ne se heurtent à une flagrante pétition de principe? Ils postulent l'irréductibilité essentielle de propriétés que la science s'évertue à réduire. En outre, le thème si usé de la faiblesse native, de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la banalité devait nécessairement plaire à la foule,mais dont le pouvoir sur l'élite intellectuelle semble beaucoup plus problématique. Car cette induction est volontairement incomplète: accordant un crédit absolu à l'expérience du passé, elle s'obstine à ne pas vouloir la renouveler pour le temps présent.
Mais revenons aupluralismepratique par lequel Comte remplace sonmonismede pure théorie. A cet égard, il nous paraît intéressant de rappeler la déclaration si nette qui termine la première leçon de sonCours. «En assignant, dit-il, pour but à la philosophie positive de résumer en un seul corps de doctrine homogène l'ensemble des connaissances acquises, relativement aux différents ordres de phénomènes naturels, il était loin de ma pensée de vouloir procéder à l'étude générale de ces phénomènes en les considérant tous comme des effets divers d'un principe unique.... Je considère ces entreprises d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique comme éminemment chimériques.... Je croisque les moyens de l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqué pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était possible. Dans tous les cas il me semble évident que, vu l'état présent de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que de telles tentatives puissent être raisonnables avant un laps de temps considérable. Car, si on pouvait espérer d'y parvenir, ce ne pourrait être suivant moi, qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi positive la plus générale que nous connaissions, la loi de gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de présenter tous les phénomènes naturels comme étant au fond identiques, sauf la variété des circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement indispensable à saformation systématique, non plus qu'à la réalisation de ses grandes et heureuses conséquences.... Il n'est pas nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit homogène.»[34]
Si l'on médite ces paroles, on ne peut se défendre de les trouver significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de théorie, et l'on y constate la défaite de ce dernier. En outre, ce même passage exemplifie la pénible méprise reprochée par Comte aux métaphysiciens et où il verse inconsciemment, à son tour, la confusion du concret et de l'abstrait.
L'action pratique ne s'inquiète que du concret, du particulier, du multiple: le pluralisme est sa loi. La théorie, par contre, ne se soucie que de l'abstrait, du général, du semblable: sa loi est le monisme, l'identité rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'au-delàune unité dépassant la synthèse qui, conçue par la science, détienten germe l'équation finale de l'abstrait et du concret, c'est volontairement s'exposer à un malentendu. C'est vouloir atteindre l'unité supérieure d'un genre et de ses nombreuses espèces. C'est devenir la proie d'une illusion mentale comparable à la distraction physique qui nous pousserait à chercher très loin un objet proche de nous, mais que nous n'apercevons pas.
Le monisme logique identifie les réalités dont la simple addition ne suffirait point à cette tâche. Le terme de pluralisme nous sert de signe abstrait pour exprimer la multitude des variétés concrètes, et de symbole indirect pour marquer le genre suprême qui les enclôt toutes. Le terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le genre ultime qui embrasse toutes les différences, il s'offre comme le signe abstrait désignant d'une façon indirecte la même somme éparse de réalités distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et même fait,envisagé par nous, successivement ou alternativement, de deux manières qui nous paraissent, de prime abord, différentes. Plus tard, et peu à peu, nous soupçonnons la vérité, nous commençons à entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figuré par nous à l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous nous rendons compte en même temps des routines mentales, des habitudes de l'esprit qui nous conduisent à opposer entre eux ces genres comme des contraires absolus, nous incitant par là à créer des antinomies insolubles.
Le monisme ne peut être que rationnel, il ne peut se rapporter qu'à l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par définition, il ne peut concerner que l'existence concrète. Mais l'antinomie entre l'«abstrait» et le «concret», qui ici semble se substituer à l'opposition de l'«un» au «multiple», subit à son tour, lorsqu'elle se généralise ou s'universalise, l'action de la loi logique àlaquelle nous donnâmes le nom de loi d'identité des contraires. L'idée générale du concret ne renferme qu'une négation apparente et stérile de l'idée générale de l'abstrait. Des oppositions fécondes en résultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses idées particulières qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait supérieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au monisme logique. L'identité du «concret» et de l'«abstrait», posée en termes ultra-généraux ou universels, est donc loin de constituer une équation fausse, de se présenter comme une véritable confusion d'idées, ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de l'unité réelle ou scientifique de nos connaissances, il avait spontanément déserté le point de vue de la théorie pure, il s'était livré à la séduction des idées pratiques.