CHAPITRE IIINOUS AUTRES HOMMES

Non, me dit Gédéon, je n’aime pas voir au théâtre, parce que je l’ai trop vu, je n’aime pas voir arriver au dernier acte l’homme qui arrange tout, celui qui persuadera à la jeune femme (ou au jeune homme) qu’elle ou il doit pardonner. Je sais trop bien qu’après une certaine résistance dont je prévois la durée, le dit arrangeur finira par obtenir un acquiescement, et qu’il dira à la jeune femme : « Allons, je vais le chercher ?… Il est en bas dans la voiture. » Il est toujours en bas, dans la voiture, car il faut qu’on l’amène tout de suite, parce qu’à cette heure tardive le public n’a pas le temps d’attendre…

… Et je déteste l’arrivée du monsieur de la voiture, qui se tient quelques instants au fond de la scène, garde d’abord le silence, et dit ensuite d’une voix faible : « Emmeline, nous sommes de pauvres êtres. Nous n’étions méchants ni l’un ni l’autre, et nous nous sommes fait du mal… »

… Et les gens qui tombent dans les bras l’un de l’autre !… C’est une vision que je ne peux pas supporter… Quand je sens qu’ils vont tomber, y aller de leur étreinte, je ferme les yeux, comme d’autres personnes se bouchent les oreilles, au moment où l’on va tirer des coups de fusil.

… D’abord l’embrassade, réglée avec soin, se fait trop bien. Chacun des embrasseurs lève son bras droit et baisse son bras gauche, de façon que l’étreinte, à la réplique, s’accomplisse sans encombre, et sans les divers petits accrocs ridicules et touchants qui se produisent dans la vie en pareille circonstance. Dans la vie, les fronts se cognent, les nez se rencontrent, et l’on garde souvent le remords d’avoir un peu mouillé la joue de son partenaire.

… Jadis, — heureusement ça ne se fait plus — dans les rencontres de frères qui se retrouvent, le frère aîné, après avoir étreint son cadet, descendait lentement ses paumes le long des bras du cadet en question, lui prenait les mains, en répétant : « Hein, c’est bien toi… Fidèle compagnon, etc… »

… Au cours de ses amusantes notations des conventions du théâtre, je ne crois pas que Jérôme K. Jérôme ait signalé la façon trop harmonieuse dont s’opèrent sur la scène ces émouvantes réconciliations.

— Mais tout cela n’est rien, continua Gédéon avec véhémence. Je me ferais encore aux embrassades et aux accolades. Car, après tout, pour le spectateur, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais ce que je ne puis supporter, ce sont les longues scènes de revendications entre un monsieur et une dame.

Car ce monsieur et cette dame-là sont rarement un homme et une femme qui parlent de leurs petites affaires. L’auteur, d’ordinaire, sent le besoin d’élever le débat. Alors, au lieu de dire, simplement, par exemple : « Je suis confiant », le monsieur n’hésite pas à proclamer : « Nous autres hommes, nous sommes confiants », et la dame, comme de juste, ne parle jamais d’elle-même autrement qu’au pluriel, en disant : « Nous autres femmes. »

… De quel droit ce monsieur et cette dame engagent-ils l’humanité tout entière dans leurs discussions de ménage ?

… Je dois dire avec une certaine satisfaction que la fameuse scène de revendications mutuelles commence à être un peu usée. Le public aime bien revoir au théâtre ce qu’il connaît déjà, mais pas ce qu’il connaît trop… C’est au dramaturge adroit à choisir, entre les poncifs, ceux qui sont encore à point. On pouvait presque dire que c’est la principale qualité de l’auteur à succès que ce tact spécial pour mettre la main sur ce qui n’est pas trop nouveau, sans être encore défraîchi.

… Ne crois pas que je sois un ennemi de la fameuse « scène à faire ». Je proteste seulement contre la façon dont on la fait. Mais il est absolument nécessaire qu’elle arrive au moment où on l’attend. La scène à faire, c’est le match de boxe sensationnel. Et tout ce qui la précède c’est de la réclame habile pour faire « mousser » les matcheurs. On les présente avantageusement pendant les premiers actes, on les excite l’un contre l’autre afin de faire prévoir un beau combat. Seulement, une fois le moment venu, il s’agit que le combat soit beau, c’est-à-dire que le dramaturge soit un homme à poigne. Il faut que les deux combattants se présentent en bonne forme, et qu’aucun d’eux ne déclare forfait. Autrement c’est la déception. Nous avons bien des auteurs dramatiques capables d’accomplir la première partie de la besogne, la présentation des lutteurs. Mais, très souvent, le combat est un « lapin ».

… Je causais un jour avec un auteur comique de très grand talent, dont les ouvrages se sont joués trois, quatre et cinq cents fois de suite, et qui est sans doute l’homme de théâtre le plus fort que nous ayons. Il me disait : « Quand je fais une pièce, je cherche, parmi mes personnages, quels sont ceux qui ne doivent pas se rencontrer. Et ce sont ceux-là que je mets, aussitôt que possible, en présence. »

… C’est une admirable formule, surtout quand on est capable, comme l’auteur en question, de faire proférer aux personnages ainsi amenés « sur le ring », des mots de situation, qui ne soient pas des mots de tradition, ni l’écœurant chiqué des « nous autres hommes… » et des « nous autres femmes ».


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