CHAPITRE XIIENSEIGNES ET TITRES

Les Parisiens et autres gens des villes qui, à la belle saison, errent sur les côtes flamandes, normandes, bretonnes, vendéennes ou du Midi, en quête de villas à louer ; les groupes errants que l’on voit s’arrêter devant les grilles, les chercheurs d’édens au mois et d’oasis à la saison, tous ces affamés de bonheur agreste ont eu l’occasion de faire de douloureuses expériences sur l’exagération mensongère des indicateurs et des écriteaux.

Ils savent que, dans l’annonce d’une superbe maison ou d’un joli cottage, il ne faut pas s’abuser sur le sens des mots « joli » et « superbe ». Mainte « villa des Hortensias » n’a tout juste, dans un coin de poudreuse verdure, que deux ou trois fleurs justificatrices de son titre. Mais « le cœur des citadins » est toujours prêt à s’exalter pour des noms de fleurs, comme à des musiques guerrières. Et il suffit de consulter, au passage, les plaques des petites résidences d’été pour se rendre compte du besoin de poésie qui orne l’âme des gens, et l’ornera toujours.

Ce qu’il y a d’admirable, c’est que les propriétaires des nombreux « Mon Rêve » qui bordent les routes des stations balnéaires, c’est que les parrains de ces sèches petites bâtisses n’ont pas voulu simplement en faire accroire aux locataires possibles, et que cette villa sans ombre, entourée d’une petite cour d’arbustes, répond parfaitement à leur propre idéal. Et c’est avec une pleine bonne foi qu’en rédigeant leur annonce, ils n’ont pas craint d’écrire : Élégant et charmant cottage.

Un matin, en rentrant chez moi, au petit jour, je goûtais avec délices l’air frais du matin… Il n’y a que les gens, je l’ai souvent remarqué, qui se couchent tard, qui puissent apprécier les charmes de l’aurore. Ceux qui se lèvent tôt sont encore endormis et bouffis. Ils n’ont pas l’esprit dégagé et cette perspective agréable d’aller se coucher. Et puis, ils ne lisent pas les enseignes.

On ne lit bien les enseignes que lorsque les boutiques sont fermées. Quand le magasin dort, ainsi que toute la maison, quand la rue est déserte et silencieuse, les vieilles enseignes chevrotent un peu plus haut ce qu’elles ont à dire. Je n’avais jamais remarqué que ce marchand de vins, devant lequel je passe tous les jours, s’intitulait : « Au bouquet de lilas ».

Je pense qu’il y a quarante ans, quand ce titre a été choisi, il a été discuté par toute la famille, puis que l’on a fait venir un peintre, à qui l’on a dit : « Vous allez me peindre une enseigne, avec ces mots :Au bouquet de lilas. »

Quand cette enseigne a été placée, on est venu la regarder. Des voisins se sont approchés et ont donné leur avis, généralement favorable.

Et le patron, encaissant leur suffrage, a dit à sa famille : « Untel est venu voir l’enseigne. Il la trouve très bien. »

Comœdiacitait, l’autre jour, des enseignes très plaisantes. J’en ai rencontré souvent d’inexplicables.

Par quelle outrecuidance étonnante cette petite laiterie de deux mètres de façade, s’intitule-t-elle :Laiterie continentale?

A Ostende, il y avait, jadis, un superbe magasin de chaussures qui doit exister encore. On y voyait, à la devanture, des chaussures d’un luxe inouï, en cuir de Russie vert, avec des ornements d’or et des boucles en vrais brillants. L’enseigne portait ces mots :Au Pauvre Diable.

Rien n’est si difficile que la recherche d’un titre. J’ai fait bien souvent des pièces dont le titre n’est venu qu’après. Les meilleurs titres que j’ai trouvés, c’est pour les pièces qui n’ont jamais été faites.

Mon bagage dramatique, déjà considérable, s’accrut de trois pièces jamais écrites :Le Second dans Rome,Les Deux Cloches,Les Vertus à la mode… On les a annoncées plusieurs fois. Et c’est de celles-là que je parle, quand on me demande ce que j’ai sur le chantier.

Un auteur devrait toujours choisir un titre à sa pièce avant de la porter au directeur. Il s’éviterait ainsi de pénibles recherches, au moment où le directeur lui dit : « Eh bien, nous passons dans huit jours, et il me faut votre titre pour combiner une affiche. »

On est agité, mal disposé. L’approche de la première vous a enlevé toute confiance. Les interprètes répètent sans conviction. A quoi bon chercher un titre pour cette pièce mort-née ?… On cherche tout de même. On trouve quelque chose qui vous emballe. Un parent partial vous déclare que c’est merveilleux… On apporte le titre au directeur.

— Et c’est pour ça que vous avez réfléchi toute la nuit ?

Le directeur appelle un de ses pensionnaires.

— Nous avons un titre pour la pièce. Vous allez me dire ce que vous en pensez.

Et il prononce le titre d’une voix molle.

L’artiste regarde l’auteur, puis le directeur… Puis il fait la moue.

On cherche autre chose que l’on soumet à un autre artiste, qui a la spécialité de ne se tromper jamais sur les titres. Or il déclare que les titres que vous lui proposez sont des titres de fours.

Cet artiste a un sens mystérieux de ce qui doit réussir. Il raconte lui-même à ce sujet des histoires édifiantes. A Deauville, il prend un nom de cheval sur le programme, et, sans s’y connaître, trouve le gagnant. C’est incompréhensible, mais c’est comme ça.

On découvre le lendemain un autre titre. Pas mauvais, dit le directeur, mais trop long pour l’affiche. Vous auriez des lettres grêles, qui ne se verraient pas.

«Après vous, s’il en reste», est un titre de revue. «Le mécano et la danseuse»… ça n’est jamais qu’une pièce en un acte.

— Le titre ne signifie rien, dit le théoricien de la maison. Le public ne sait pas le titre des pièces. Il va voir la pièce de la Renaissance ou la pièce des Variétés.

— Pourtant, si le titre est plaisant, engageant ?

— Un bon titre n’a jamais sauvé une mauvaise pièce.

C’est entendu. Mais un bon titre ne fait pas de mal à une bonne pièce. Et, comme ce jour-là on est persuadé qu’on fait une pièce admirable, on rentre chez soi, on réfléchit, mais on réfléchit sérieusement ; le cerveau travaille, et ne fait pas du sur place. Et l’on finit par trouver un titre qui plaît à tout le théâtre… On envoie immédiatement la note aux journaux. La pièce est annoncée le lendemain avec son nom, son étiquette éternelle que répéteront nos petits-neveux… Le surlendemain paraissent des lettres de revendication : d’un romancier dont le roman a été imprimé en feuilletons il y a douze ans ; d’un auteur dramatique qui a remis un manuscrit au directeur d’un théâtre suburbain.

— Excellent, dit le directeur. Gardez votre titre. Ne le changez qu’à la dernière extrémité. Attisez la polémique…

Le conseil est bon. Je prends désormais, par principe, sauf à le changer après, le titre de pièces déjà existantes, avec l’espérance, jamais déçue, que les intéressés le revendiqueront.


Back to IndexNext