CHAPITRE XLLE SERVANT DU DRAME EN VERS

Le garçon ouvrit une porte à tambour, et je me trouvai en présence du directeur de la Scène-Moderne, le nouveau théâtre de deux mille places que l’on venait d’édifier. En apercevant à son bureau celui que les communiqués appelaient M. de Nathaniel, je poussai un cri de surprise. Car j’avais devant moi un de mes camarades de jeunesse, Paul Pierre, le courtier en vins. Nous nous étions connus dans la ville de province où j’habitais. Paul Pierre, qui n’était pas du pays, mais qui y venait très souvent pour ses affaires, s’était fait admettre au Club Athlétique, dont je faisais partie. Ce Club Athlétique, très prospère, comprenait en plus d’une douzaine de canotiers et de gymnastes, trois ou quatre cents fonctionnaires et négociants de la ville, que réunissait une commune horreur des exercices violents.

C’est là que nous procédions chaque jour à deux parties de whist, celle du pousse-café, de une heure à trois heures, et celle de l’apéritif de cinq heures et demie à sept heures. Chaque équipe de whist comprenait un négociant et deux fonctionnaires, ou bien un fonctionnaire et deux négociants. De cette façon, les fonctionnaires, qui devaient se rendre à leur bureau à deux heures, sacrifiaient une heure de travail aux négociants, qui, en retour expédiaient leurs affaires à la fin de la journée, pour ne pas manquer la deuxième partie. Toutes ces concessions s’accompagnaient de petits remords agréables.

Paul Pierre était un garçon de large carrure et de belle faconde, que j’aimais assez, parce qu’il avait pour moi une certaine déférence, due à ce fait que je préparais à ce moment un examen à la Faculté. Car cet homme d’attaque, qui aurait tapé sur le ventre du pape, et regardé l’Empereur allemand dans le blanc des yeux, avait le plus humble respect des titres universitaires.

… Je le retrouvais très semblable à l’ancien lui-même, simplement poudré de gris, par les quinze ou vingt années qui s’étaient écoulées. Il était peut-être un peu moins sonore qu’au temps jadis. Mais il paraissait, par contre, encore plus « assis », plus sûr de lui.

— Vous ne vous attendiez guère à me voir dans ce cabinet, et sous le nom de M. de Nathaniel ? Baron de Nathaniel, s’il vous plaît ! C’est le titre d’un de mes oncles d’Autriche, qui me l’a légué avec sa fortune. Une fortune pas colossale, et assez difficile à réaliser, mais quelque chose de gentil tout de même… Enfin, je vous raconterai ça un autre jour. Ce que je veux vous dire aujourd’hui, c’est que je compte bien sur une pièce de vous pour la Scène-Moderne… Oui, une comédie très facile à monter pour le début de la prochaine saison…

— Je croyais que votre théâtre était consacré corps et âme au drame lyrique, à grande mise en scène ?

— Oui, mon cher, et nous en montons un de votre confrère Enguerrand Durand. C’est un très beau drame. Vous savez que j’ai toujours été un passionné de poésie. Et ma première idée, quand un groupe d’amis est venu me proposer la Scène-Moderne, mon idée immédiate a été de monter un drame en vers. Ah ! mon vieux ! je ne savais pas dans quoi je m’embarquais ! Certes la pièce d’Enguerrand Durand est une très belle œuvre, pour laquelle j’ai eu, un moment, une grande admiration. Je commence à m’y habituer maintenant, parce qu’à force de travailler après ça, de lire et de relire le manuscrit, je vois tout de même à peu près comment c’est fait…

… Mon ami ! je savais que ça coûtait quelque chose pour monter une pièce convenablement, et j’étais prêt à tous les sacrifices. Mais je suis tombé sur le poète le plus cher de l’époque ! Vous n’avez aucune idée du prix auquel ressortent, l’un dans l’autre, cent vers de M. Enguerrand Durand…

… D’abord, c’est un gaillard qui tient à rimer richement. Et, quand il lui faut une rime riche, il va la chercher n’importe où. Dans la scène de réception du duc de Florence, comme il lui fallait une rime à « rite », il a fait venir un « archimandrite », que l’on salue à la fin d’un vers. Je ne sais pas ce que cet archimandrite vient faire là. Il passe dans le fond du théâtre, et on ne le revoit plus… le temps de montrer son costume, un costume de quatre cent vingt francs.

… Au deuxième acte, la scène se passe chez un bourgeois vénitien parvenu. Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais le parvenu, avec sa manie d’éblouir, le parvenu est horriblement cher pour les directeurs. A la rigueur, un prince, un archiduc peut se loger simplement, avec une noble simplicité. Tandis que, dans notre pièce, le parvenu « vit dans un faste étincelant ». C’est ce que l’auteur a écrit froidement dans ses indications de scène. Il le fait manger dans de la vaisselle plate. Ça, je m’en fiche, parce qu’au théâtre la vaisselle plate n’a pas besoin d’être en or poinçonné ; mais, comme il lui fallait une rime à « vaisselle plate », il s’est appuyé un tapis de velours écarlate. Et pour ça, il n’y a pas moyen de tricher. A Paris, quand on parle de velours, il faut que ça soit du velours. J’ajoute que ce tapis a quelque chose comme dimensions, car Enguerrand ayant besoin d’une rime à « bénitiers », m’a collé une table où l’on sert des « bœufs entiers ».

… C’est un bonhomme que j’admire, c’est entendu. Mais je trouve qu’il se laisse entraîner un peu loin par la rime. Et si ce n’était encore que par la rime !

… Au premier acte, il est question d’un prince qui s’amène avec ses valets. Je n’ai rien à dire à ça. Un prince qui entrerait tout seul, ce serait un peu miteux. Mais, on lui aurait donné quatre valets, mettons six valets, c’était déjà assez confortable. Savez-vous combien Enguerrand lui en a collé ? Quatorze, pas un de moins ! Et tout ça parce qu’il fait dire à un personnage :

Voici le prince, avec ses quatorze valets

Voici le prince, avec ses quatorze valets

Voici le prince, avec ses quatorze valets

et le vers n’aurait plus marché s’il y en avait eu moins. Il ne s’en est pas caché… Il me fallait, m’a-t-il dit, le chiffre de quatorze ; c’est le plus petit chiffre de trois syllabes que j’ai pu trouver. J’aurais pu mettre : vingt-quatre, qui faisait mieux… mais j’ai voulu aller à l’économie.

Quatorze valets à deux francs pièce par soirée, ce n’est pas ça qui me chiffonne. Ça remplit la scène. Mais c’est quatorze costumes en drap bleu ciel qu’il a décrits avec soin, et il ne nous fait pas grâce d’un galon.

… Enfin, mon vieux, qu’est-ce que vous voulez ? Je suis un passionné du lyrisme, c’est entendu. Je suis le servant des poètes. Mais qu’ils y mettent un peu du leur. Qu’ils se donnent un peu de coton pour serrer leurs vers, et ne pas me coller des chevilles, qui, au bas mot, l’une dans l’autre, me reviennent à quinze ou vingt louis. »


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