CHAPITRE XVIIILE SBIRE

Nous étions attablés l’autre jour à la terrasse du Casino, avec plusieurs camarades de la tournée Rigadel, qui devaient jouer le soirLe Monocle au Village, le joyeux vaudeville en quatre actes qu’ils sont en train de promener.

— Je ne vous ai jamais raconté, nous dit le vieux comique Tonnelet, l’histoire étrange de l’assassinat de Léo-Roy ?

Une histoire d’assassinat est toujours bonne à entendre. Nous nous rapprochâmes en cercle, avec des yeux avides et des oreilles affamées…

— Léo-Roy, commença Tonnelet, jouait les grands premiers rôles à l’Ambigu, où moi j’étais alors comique de drame. Ce sont pour moi des souvenirs agréables… Un bon public ému, que l’on faisait rire pour pas cher…

« Nous en étions à la cent-vingtième ou à la cent-quarantième d’une grande machine qui marchait très bien,Les Parias de l’Honneur. Léo-Roy jouait le rôle du marquis de je ne sais plus quoi ; l’important pour vous est de savoir qu’au cinquième ou sixième tableau, il était accosté sur le parvis Notre-Dame par un sbire à la solde du traître, et que ce sbire lui allongeait un coup de couteau.

« Or, un soir, Léo-Roy reçut entre les deux épaules un vrai coup de couteau, qui l’étendit par terre, très grièvement blessé. On dut interrompre le spectacle. Et l’affaire, naturellement, fit dans Paris une petite sensation pas ordinaire.

« Léo-Roy ne mourut pas des suites de sa blessure, mais il fut assez malade, et ne put reprendre le théâtre que beaucoup plus tard.

« C’était mon ami Jubilin qui faisait le sbire, Jubilin, un bon garçon, naïf et doux, qui, même pour de rire, avait toutes les peines du monde à donner un coup de couteau. On s’en était aperçu aux répétitions. Il était tellement mollasson qu’on avait failli lui retirer le rôle…

« … Immédiatement après le crime, le sbire avait disparu. Personne dans la loge de Jubilin. On n’y trouva ni son costume ni ses habits de ville…

« … On fit une enquête rapide. La concierge avait cru voir arriver Jubilin à neuf heures et demie, comme à son ordinaire. Il avait le collet de son pardessus relevé… Mais c’était son habitude…

« … Une habilleuse l’avait vu entrer dans sa loge, en ouvrant la porte avec sa clef… Puis il en était ressorti un quart d’heure après, dans son costume de sbire, tout noir, avec un loup sur la figure…

« … Quelqu’un de la troupe, le second régisseur, je crois, lui avait adressé la parole au passage ; mais Jubilin n’avait répondu que par un signe de tête, et par une sorte de grognement…

« … On avait une seconde fois interrogé la concierge et l’habilleuse pour savoir si vraiment c’était Jubilin qu’elles avaient aperçu. Mais aucune d’elles ne put dire positivement qu’elle l’avait reconnu.

« … Déjà tout le monde commençait à avoir des doutes, surtout les personnes qui, comme moi, connaissaient Jubilin. C’est alors qu’un inspecteur de police, qu’on avait dépêché au logement de notre camarade, vint rapporter cette nouvelle intéressante : Jubilin était retrouvé. On avait frappé chez lui… Il n’avait pas répondu. On avait alors enfoncé la porte, et on l’avait trouvé dans sa chambre, sur son lit, ficelé et bâillonné…

« … On se hâta de lui enlever son bâillon, et il raconta que vers neuf heures, au moment où il allait sortir pour se rendre au théâtre, deux inconnus, en embuscade sur le palier sombre, s’étaient précipités chez lui, à la seconde même où il avait ouvert sa porte. On l’avait terrassé, et entouré gentiment de petites cordelettes. Puis, les inconnus lui avaient chauffé dans sa poche la clef de sa loge…

« … C’était donc, comme nous l’avions tous pensé, un faux Jubilin qui avait passé devant la concierge et devant l’habilleuse, et qui ensuite, convenablement masqué, avait répondu au second régisseur par un signe de tête et des grognements peu révélateurs… »

A ce point de son récit, Tonnelet fit une pause, et vida lentement son amer-citron…

— A trois mois de là, continua-t-il, je recueillis une confidence intéressante d’une petite femme de notre théâtre, Mad Madisson. Peu de temps après l’affaire, elle avait accordé son cœur à Jubilin, et celui-ci s’était laissé aller à des aveux compromettants…

— Parbleu, interrompit quelqu’un, je l’avais devinée, ton histoire ; je l’avais devinée depuis le début !

— Qu’est-ce que tu avais deviné ? demanda Tonnelet.

— Tout, dit l’autre ; je sais ce que t’a dit Mad Madisson. Le ficelage de Jubilin n’était qu’une frime. C’est un coup très classique, qui était peut-être nouveau à l’époque, mais qui est passé tout à fait dans le répertoire actuel… Jubilin, après le crime, est rentré chez lui, s’est empaqueté très gentiment, s’est mis lui-même un bon bâillon sur la figure, et a attendu en paix les hommes de la police… Auparavant il avait eu bien soin au théâtre de faire l’homme taciturne, de façon à laisser supposer que le masque recouvrait un autre visage que le sien…

Nous regardions tous Tonnelet d’un air narquois et faussement apitoyé. Ce n’était pas de chance, d’avoir une belle histoire authentique à raconter, et de se voir ainsi couper ses effets.

— Quand j’eus reçu cette révélation de Mad Madisson, continua-t-il tranquillement, après un instant de silence, j’allai trouver Jubilin ; je n’avais pas l’intention de le dénoncer, je voulais l’effrayer sérieusement… et surtout je désirais avoir des détails… Et alors cet imbécile m’a dit la vérité vraie… Il n’était pas coupable, il avait été vraiment garrotté. Seulement, comme il voulait obtenir les faveurs de Mad Madisson, il avait quitté, aux yeux de la demoiselle, cette posture un peu ridicule de victime, pour un rôle plus avantageux d’assassin…

… Heureusement, termina Tonnelet en ricanant à son tour, que j’avais sur moi une histoire à triple détente. Parce que vous êtes, mes gaillards, un public plutôt dur, et que, pour vous avoir un peu, il faut garder une réserve de biscuit…


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