CHAPITRE XXIIBOUCHE-TROUS

Je ne sais pas qui résoudra la fameuse question des billets de faveur.

Quand une pièce fait beaucoup d’argent, la question est très simplifiée : on ne donne pas de billets.

Malheureusement, toutes les pièces ne font pas beaucoup d’argent. Il y en a pas mal qui ont besoin d’être soutenues. Si les trois premiers soirs, il se trouve, dans la salle, une vingtaine de places vides, toute la bonne impression du public sera gâtée.

Les gens ne se sont pas amusés comme ils auraient dû. Ils n’ont pas eu, pour se plaire au spectacle, la confiance nécessaire… Ils ne riaient pas d’aussi bon cœur — parce qu’ils pensaient aux places vides… Le nombre des présents ne les a pas rassurés.

Quand une salle refuse du monde, on peut toujours se dire que tout Paris s’y est rué. Mais s’il reste des fauteuils libres, on pense que le nombre des présents représente exactement toutes les personnes que le spectacle a attirées. Or, qu’est-ce que ce nombre infime, cinq à six cents, comparé à celui de la foule des absents ?

Je me rappelle un auteur qui, un soir où ça n’allait pas, considérait les taches rouges, vilaines, des fauteuils vides, les trous béants et sombres des baignoires inoccupées, et murmurait avec tristesse : « C’est effrayant, le nombre de gens qui ne sont pas venus ici ce soir ! »

Les directeurs, pour boucher les vides, sont bien forcés de donner des billets. Mais, en donnant des billets, ils abîment la clientèle, ils habituent les gens à ne pas payer.

On a essayé plusieurs procédés pour remplir les salles sans user de ce moyen dangereux : le billet de faveur.

Il n’y a pas que les directeurs de Paris qui se soient préoccupés de cette question. A Londres, où, quoi qu’en disent les légendes, il y a souvent des théâtres qui ne font pas d’argent, on a mis en usage différents trucs pour que la salle paraisse toujours à peu près pleine.

Il y a, entre le parterre (pit) et les fauteuils, une barrière mobile, que l’on avance vers la scène pour agrandir le parterre, quand on pense que les petites places doivent donner, et que les gens payants, par contre, seront rares.

Au Garrick, le théâtre de M. Arthur Bourchier, les intervalles entre les rangs de l’orchestre se resserraient le samedi, le jour de la forte recette, c’est-à-dire que l’on mettait douze rangs le samedi soir, et sept à huit rangs pendant les jours « creux ».

Un directeur faisait bâtir un théâtre nouveau… Chacun censurait son ouvrage. On lui reprochait d’avoir fait une salle trop petite. Il répondit, comme le sage : « Plût au ciel que, de bons spectateurs payants, telle qu’elle est, chaque soir, elle fût pleine ! »

Ce directeur, cependant, avait peut-être tort de réduire ainsi son maximum. Il restreignait d’avance les gros avantages du succès. Le problème, pour un architecte habile, serait de combiner une salle, petite d’apparence, et qui contînt beaucoup de monde, une salleoù les vides se verraient le moins possible. Voilà le concours que l’on devrait proposer aux architectes de théâtres.

« La salle élastique »… Si des architectes me lisent, qu’ils étudient la question à ce point de vue, très pratique. Après, ils se préoccuperont de dessiner des escaliers harmonieux ou de décorer joliment les fumoirs.

A ce propos, il me revient en mémoire une anecdote sinistre — mettons fâcheuse, simplement… J’étais allé, dans une ville de l’Ouest, voir jouer une pièce de moi, que l’on promenait à travers la France. La tournée avait commencé, deux jours auparavant, au Havre. « Gros succès », m’avait télégraphié l’impresario. L’effet, à Alençon, avait été moindre, mais encore énorme, disait la deuxième dépêche, vu assistance restreinte. (Ces trois derniers mots n’étaient pas nécessaires à mon bonheur.)

Je pris le train par une vilaine matinée de février. Quand j’arrivai dans la ville, il tombait de la neige fondue. Je ne vis dans les rues que de rares passants, qui n’avaient pas l’air d’avoir formé le projet de passer leur soirée au théâtre. J’imaginais que tous ces braves habitants s’installeraient, après leur dîner, au coin d’un feu clair, les pieds dans de bons chaussons, et goûteraient les joies tranquilles de la lecture…

D’ailleurs, un jeune homme à qui je demandai le chemin du théâtre, ne put même pas me fournir une indication.

Pourtant, le théâtre de cette ville est très beau et devrait être connu, au moins extérieurement, de toute la population. Une vieille dame me donna des renseignements erronés ; un officier me remit dans la bonne voie… J’arrivai enfin devant le monument. Je pénétrai dans le vestibule et je vis sur un guichet ces mots : « Bureau de location ».

La préposée travaillait avec application à un ouvrage de tricot. Et je pensai que cet ouvrage serait fini bientôt, car elle y travaillait sans aucune interruption.

Je n’osai pas lui demander si elle avait des places retenues… Soudain l’impresario apparut, m’expliqua que la location ne pourrait pas marcher très fort, parce qu’on avait joué, dans la même semaine :Quo VadisetCyrano…

Nous allâmes dîner ensemble au restaurant. Après le dîner, les gens qui étaient là, au lieu de prendre le chemin du théâtre, commencèrent d’absurdes parties de cartes ou de jacquet.

Nous retournâmes au théâtre, une demi-heure avant l’ouverture.

Je ne sais plus quel fut le chiffre à peu près définitif que nous annonça le bureau de location. Et je suis content de ne pas m’en souvenir, pour ne pas avoir la honte de l’imprimer.

Cependant, un employé du théâtre voulut, à toute force, me faire visiter le somptueux monument. J’écoutai son boniment d’une oreille bien discrète… Plafond dû à je ne sais quel peintre, balustres en je ne saurai jamais quoi.

La salle était immense, les fauteuils innombrables. J’étais de plus en plus préoccupé…

Pourtant, une phrase de mon guide me fit lever la tête :

— Regardez ces dégagements… En huit minutes, la salle peut se vider.

… Combien de temps, hélas ! mettrait-elle à se remplir ?


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