Je ne sais si l’histoire qu’on va lire a déjà été racontée. Ce que je puis dire, c’est que je la connais depuis avant-hier soir. Elle me fut dite par un brave lutteur, qui venait d’être éliminé, un quart d’heure auparavant, d’un championnat de lutte, et qui s’en consolait en buvant, et en rapportant diverses anecdotes qui ne le concernaient pas lui-même.
Brisk et son fils passaient en bonne place aux Folies-Bergère : le dernier numéro avant le ballet, Harry Brisk était un homme d’une quarantaine d’années environ, son fils Percy avait quatorze ans. C’était un petit blond assez mince, gentiment coiffé, au sourire aimable.
Harry Brisk se couchait sur le dos, levait les jambes en l’air, et jonglait doucement avec Percy, qui semblait inerte comme un paquet. D’autres fois, Percy Brisk se tenait debout sur l’épaule droite de son père, et sautait sur l’épaule gauche. Au rappel, le père revenait sur la scène, en portant sur sa tête la tête suivie du corps renversé de Percy, de sorte que le corps du père semblait le reflet allongé de celui du fils.
Brisk avait fait la connaissance de son fils trois ans auparavant. Il l’avait choisi entre plusieurs boys, à lui présentés par un manager de Londres, qui s’occupait ainsi de fournir des enfants aux pères jongleurs. Le jeune Percy était déjà assoupli par un peu de gymnastique, de sorte qu’il fut très vite dressé par son père.
Harry Brisk était affectueux de nature. Des liens paternels et filiaux très vivaces s’établirent très vite entre lui et le petit Percy. A Paris, ils habitaient dans un hôtel de la rue Geoffroy-Marie. Ils avaient une grande chambre et une petite. Ils soupaient le soir dans la grande chambre, aussitôt leur exercice terminé aux Folies.
Ils ne se livraient à aucun entraînement, aussitôt que leur numéro était en cours de représentation. C’était pour eux, chaque soir, et les jours de fête deux fois par jour, un travail d’assouplissement bien suffisant.
Quand le temps était mauvais, Harry Brisk apprenait à Percy tout ce qu’il savait en fait d’allemand et d’histoire sainte. Ou bien, ils allaient voir des cinématographes. Ils aimaient beaucoup le théâtre, et quand ils avaient un ou deux soirs de libres avant leur première représentation ou après leur dernière, ils couraient avidement à la Porte-Saint-Martin ou à l’Ambigu.
Ils ne frayaient pas beaucoup avec les autres numéros. Harry Brisk tâchait seulement d’avoir des tuyaux pour ses engagements futurs. Ils se lièrent, par charité, avec un montreur d’éléphants, un garçon un peu sombre et mélancolique, mais bien élevé.
Ils profitèrent, une année, de la dernière quinzaine d’août pour visiter tous les environs de Paris. Ils partaient de bonne heure et allaient déjeuner à la campagne. Il leur était aussi impossible à l’un qu’à l’autre de prononcer un mot de français ; ils s’amusaient mutuellement de leur air effaré, dès qu’un garçon de café leur adressait la parole.
Harry aimait tendrement son fils, et eût été très heureux, sans une persistante maladie d’estomac, à propos de laquelle il consultait tout le monde, excepté les médecins. Selon les conseils, il mâchait de la gomme, du sucre candi, des feuilles de certains arbres. Un jour, un docteur, qu’il rencontra, par hasard, dans les coulisses, lui prescrivit un régime. Puis il l’obligea à faire une saison dans une ville d’eaux. Harry ajourna donc trois engagements de quinze jours, et s’en alla passer six semaines dans la station thermale indiquée. A ce moment, le boy se rappela qu’il avait promis, depuis trois ans, à sa grand’mère d’aller la voir la semaine suivante. D’ailleurs, le médecin avait conseillé à Harry Brisk de se séparer de son fils pendant les semaines de repos, car la présence du garçon l’entraînait à des excursions fatigantes.
Harry et Percy trouvèrent très longues les semaines que l’un passa dans les Vosges, et l’autre aux environs de Dorchester. Ils s’écrivaient de longues lettres pleines d’humour, où ils accablaient de moqueries les Vosgiens, d’une part, et, d’autre part, les habitants du Dorset.
Quand allaient-ils reprendre leurs exercices ? Quand reviendrait le soir bienheureux où, au son d’une musique guerrière, et dans un luxueux salon de théâtre, orné de fausses glaces et de meubles peints, Harry Brisk, couché sur un tapis de triple épaisseur, jonglerait, de ses pieds agiles, avec le souple et léger Percy ?
Le moment tant attendu approchait. Une après-midi, à la gare Saint-Lazare, Harry Brisk, arrivé le matin même de l’Est, attendait, sur le quai, l’express de Dieppe, qui devait lui ramener son petit garçon.
… Le train entrait en gare. Les portières s’ouvraient et laissaient passer des flots d’inconnus. Harry regardait à droite et à gauche, devant et derrière lui, cherchant parmi les plus petits voyageurs, à la hauteur de la taille de Percy… Et tout à coup, il vit un jeune homme devant lui. Ce jeune homme avait le visage de son fils… Mais non, ce n’était pas lui ? C’était presque un grand jeune homme. Et il s’aperçut tout à coup que ce n’était pas un mirage, et il comprit que Percy, pendant les vacances, avait grandi de plus d’une demi-tête…
Ils rentrèrent à l’hôtel, en se souriant gentiment et vaguement, sans oser constater ce qui s’était passé. Et sur le tapis de leur chambre, plié et replié en quatre, ils répétèrent, Harry ayant retiré ses souliers, leur exercice du soir. Mais ses jambes fléchissaient et ne pouvaient plus lancer en l’air le docile Percy, qui avait augmenté de quelques livres. Le poids et la dimension n’y étaient plus… Ils prirent chacun une chaise, et se regardèrent, accablés.
Il fallut pourtant s’arrêter à des résolutions. Harry se rendit aux Folies-Bergère, obtint un délai d’une quinzaine et, le lendemain, il reprit avec Percy le chemin de Londres pour aller se chercher un autre fils.
Le voyage fut assez triste. Mais ni Harry ni Percy n’étaient hommes à attiser leur douleur. Ils sentaient très bien que leur séparation était forcée. Ils subissaient la tristesse qui s’imposait à eux. Mais ils n’en rajoutaient pas de leur façon.
Harry trouva un boy assez convenable, qui louchait un peu ; ça ne se verrait pas trop sur la scène. Quant à Percy, il fut assez heureux pour entrer dans la fameuse famille des frères Hardy, équilibristes, dont le cadet indigne, pour épouser une vieille lady de Londres, avait déserté les nobles jeux icariens.