Voilà trente-cinq ans, me dit Boideziles, que je suis dans ce théâtre. Ça commence à compter.
… J’y suis entré en 1874. J’avais fait la banlieue jusque-là. Le patron d’alors, qui était le père du patron actuel, m’avait dégotté, et m’avait engagé à cent vingt francs par mois pour jouer les seconds comiques. On me « distribue » tout de suite dans la pièce nouvelle : trente lignes de texte sans un seul effet, une bonne commission, quoi ?… Nous faisons cent cinquante représentations ; mais je dois reconnaître que je n’y suis pour rien.
… La pièce d’après, autre panoufle, mais celle-là, je la joue moins longtemps. Deux semaines tout au plus. On reprend la première pièce, et comme un des créateurs manquait, je m’appuie son rôle en double. Au lieu de trente lignes sans effet, j’avais cette fois une centaine de lignes — sans effet non plus d’ailleurs.
… Mais c’était un progrès. On me voyait plus longtemps. On s’habituait à ma figure. La clientèle commençait à me connaître. Aussi dans la pièce d’après on me colla une figuration. Pendant la moitié du premier acte, à une réception mondaine, je causais tout bas dans le fond du salon avec un de mes camarades. Mais suffit qu’on nous commandait de nous parler tout le temps, nous ne trouvions rien à nous dire. Et, quand on se trouvait ensemble dans le couloir des loges, on n’arrêtait pas de s’en raconter.
… Pendant la moitié du deux, je jouais au whist en tournant le dos au public… Pendant une bonne partie du trois, je me promenais dans le fond d’un jardin. Ah ! il n’y avait pas à dire : c’était un rôle. Et je pouvais me payer des enrouements et même des extinctions de voix, le régisseur n’aurait pas d’annonce à faire.
… A la suite de cette expérience, le patron jugea que je n’avais pas seulement des qualités comiques, mais des dispositions remarquables pour le genre sérieux. Aussi me distribua-t-il, dans la pièce d’après, un vieux magistrat dont la nièce avait mal tourné. Mais, bien entendu, et c’était la même veine, la jeune fille en question avait un père, un autre vieux magistrat, qui avait la douleur principale. Moi, comme de juste, je ne faisais que l’accompagner… Ce n’était même pas moi qui le consolais. Chaque soir, j’en avais pour trois quarts d’heure à faire ma figure. Car j’ai toujours passé pour un artiste consciencieux. Qu’est-ce que vous voulez ? Faut bien que je m’occupe, pour passer le temps dans ma loge. J’y suis toujours beaucoup plus souvent que sur la scène.
… Vous commencez à vous amuser. Et vous vous dites : Il va me raconter sa carrière, et ça va être une longue série de panoufles. Et bien, non, ce n’est pas même ça. Ça finirait par être curieux. Je dois dire que j’ai eu quelquefois, mettons quatre fois, de gentils petits rôles, où j’ai fait autant d’effet qu’un autre.
… Chaque fois je croyais que ça allait partir. Et, la fois d’après, je retombais sur une bonne panne de famille. D’abord j’ai commencé par fumer. J’ai accusé le patron de m’en vouloir. Et puis j’ai fini par me dire qu’il n’y avait chez lui aucun parti-pris, qu’il m’utilisait comme il pouvait, et qu’il était naturellement moins préoccupé de ma réputation que moi-même…
… Le patron actuel a continué ce qu’avait fait son père. Quand il me distribue quelque chose d’assez convenable, il me dit : « Hé bien, Boideziles, vous êtes content ? » Quand il me recolle une panoufle, il ne me dit rien. On dirait même qu’il me fait un peu la tête. Moi, je n’aime pas qu’on me fasse la tête. Alors, je tâche d’avoir l’air content, pour l’apaiser.
… Je suis entré ici à cent vingt francs par mois. Maintenant je suis à quatre cent cinquante. C’est assez bien. Je joue jusqu’au 31 mai. Le matin du 1erjuin, je pars pour un casino où je suis engagé. Je fais des congés de trois ans, de cinq ans, dans des casinos. Quand j’ai assez d’un endroit ou qu’on a assez de moi, je change de plage ou de montagne.
… Je finis de jouer dans mon casino le 14 septembre. Je rentre jouer à Paris le lendemain. Je reprends mon rôle dans la pièce en cours, en attendant la pièce nouvelle. J’ai créé cent quinze rôles, qui tous n’étaient pas Hamlet, Triboulet ou Kean…
… Dans les premiers temps, je jouais à Paris tout l’été… Mais maintenant je suis devenu un peu trop cher. Alors on me laisse aller à la campagne.
… Croiriez-vous, et c’est la pure vérité, que depuis trente ans, je n’ai pas eu, à Paris, une seule soirée à moi !… On n’a fait des relâches que pour répéter… Le vendredi saint, on affiche un drame sacré et je n’y coupe pas d’un apôtre !
… Tout de même, non, ça ne peut pas durer ! Un de ces jours je vais aller trouver le patron… Tiens ! je vais y aller tout de suite, je n’ai pas grand’chose à faire — pour changer — dans la pièce que nous jouons je vais lui demander qu’il me remplace un soir, un seul soir. Croyez-vous qu’il me refuse ça ?
— Non, Boideziles. Allez-y. Il ne vous refusera pas…
Boideziles entra chez le directeur. Je pensais bien en effet que son désir serait exaucé. Et je voyais ce martyr véritable bénéficier d’un soir de tranquillité, au coin de son feu, en pantoufles…
… Hé bien, il a marché ! s’écria triomphalement Boideziles, en sortant du cabinet redoutable. Je suis libre demain soir…
… Dites donc, continua-t-il, tâchez donc de m’avoir des billets pour quelque part. Pensez donc ! Ma première soirée depuis trente ans ! Je voudrais bien aller au théâtre…